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Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série La Guerre des Mondes
La Guerre des Mondes

À bas les martiens ! - Ce tome consiste en l'adaptation du roman d'Herbert George Wells : La guerre des mondes (1858), en 60 pages de bande dessinée. Il s'agit d'une histoire prépubliée initialement en 2006 écrite par Ian Edginton, dessinée, encrée et mise en couleurs par Matt Brooker, surnommé D'Israeli. Ce duo d'auteurs avait commencé par écrire une suite au roman de HG Wells : Scarlet Traces (2002). Ils ont ensuite écrit cette adaptation, puis encore d'autres suites, comme Scarlet Traces: The Great Game (2006). À la fin du dix-neuvième siècle, se produit un phénomène céleste inexplicable : des sortes de jets de lumière partant de la surface de la planète Mars. Ce phénomène est observé par Ogilvy, un astronome de métier, à Woking dans le Surrey. Il propose à George, un de ses amis, présent dans son observatoire ce soir-là, de regarder dans le télescope pour observer par lui-même ce phénomène. Il s'agit de vaisseaux spatiaux en forme de cylindre, qui atterrissent dans la nuit, dont plusieurs en Angleterre. le lendemain, George prend son petit déjeuner avec son épouse Catherine, quand il est interpellé par son voisin Henderson qui l'informe qu'il y a un vaisseau qui a atterrit non loin de là. Il se rend sur place et voit par lui-même un énorme cylindre enfoncé dans le cratère créé lors de son atterrissage. Une foule de badauds s'est assemblée pour observer cet étrange assemblage métallique. George retrouve Ogilvy également présent. La foule voit des créatures répugnantes et très courtes sur patte en sortir. Une délégation descend pour établir un contact. À peine arrivée à la hauteur des martiens, la petite troupe est incinérée par une arme se trouvant à l'intérieur du vaisseau des martiens. George réchappe miraculeusement de ce massacre et rentre chez lui. Après un brandy pour se calmer les nerfs, il décide d'emmener sa femme loin de Woking, chez son cousin à Leatherhead, pour la mettre en sûreté. Lui-même décide de revenir en arrière pour rendre le cheval et la carriole à leur propriétaire. Au niveau de Mayburry Hill, son cheval fait un écart soudain, effrayé par l'apparition d'un tripode métallique d'une vingtaine de mètres de hauteur. George est projeté dans le fossé et regarde avec horreur le tripode avancer. Il est tiré en arrière par un artilleur qui lui détaille la manière dont l'armée a été mise en déroute par ces tripodes. Ian Edginton & D'Israeli réalisent une adaptation fidèle du roman de HG Wells. Ce roman est rentré dans l'histoire de la littérature, pour avoir été l'un des premiers à mettre en scène une invasion extraterrestre. Il a fait l'objet de nombreuses adaptations depuis sa sortie, en film par Steven Spielberg La guerre des mondes (2005). Il a aussi été une source d'inspiration pour différents comics comme la série Killraven (version Don McGregor & P. Craig Russell) ou Killraven (version Alan Davis) publié par Marvel, ou pour la deuxième histoire de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, intégrale 2 (2002/2003) d'Alan Moore & Kevin O'Neill. Il est donc vraisemblable que le lecteur soit familier de l'intrigue, mais n'ait pas forcément lu le roman originel. D'ailleurs les auteurs réalisent une adaptation assez fidèle qui n'apportera rien pour les lecteurs du roman. En termes d'adaptation, les auteurs sont respectueux du roman original, mais ils réalisent une vraie bande dessinée qui ne se limite pas à reprendre quelques phrases du roman, à faire des coupes sombres quand ce n'est pas de l'action, et à accoler des illustrations sans âme. Il y a quelques cellules de texte de temps à autres, pour exposer des informations, avec une écriture un peu littéraire, mais sans que cela ne rende la lecture pénible, ou ne donne l'impression de repasser en mode livresque. le scénariste sait insuffler de la vie dans ses personnages, avec des dialogues qui sonnent juste. Il conserve le principe d'un récit raconté à la première personne, par le biais de George à qui il donne un prénom (il n'en a pas dans le roman). Il organise chaque séquence de manière à en faire une vraie bande dessinée, avec les dessins montrant ce que font les personnages, et les environnements dans lesquels ils évoluent. Il revient donc à D'Israeli de donner une forme aux descriptions du roman. L'artiste doit donc donner sa vision de cette histoire. Il n'est pas le premier à le faire et il doit en plus respecter une forme de véracité historique dans sa reconstitution. Il réalise des dessins de type descriptif, avec des contours un peu simplifiés, éloignés d'une apparence photoréaliste. Il s'en suit des dessins faciles à lire, avec des traits de contour assez fins, et quelques aplats de noir utilisés avec parcimonie. Il réalise lui-même sa mise en couleurs et l'utilise pour apporter des informations visuelles venant compléter les traits encrés. Il y a bien sûr le niveau d'éclairement, avec des couleurs plus sombres pour les scènes nocturnes. Les couleurs rendent également compte du positionnement de la source lumineuse. Elles sont bien sûr utilisées d'une façon naturaliste pour indiquer les couleurs de chaque forme détourée. D'Israeli utilise aussi les couleurs pour ajouter des textures sur certaines formes, par exemples celle de chair brûlée sur le visage de George, ou encore la boue qui macule ses vêtements. Il joue à quelques reprises sur le contraste des couleurs, en particulier pour l'herbe rouge qui pousse aux alentours des sites d'atterrissage. D'Israeli s'implique pour donner de la consistance à la reconstitution historique : les tenues vestimentaires d'époque (y compris les uniformes militaires et les armes), l'architecture des bâtiments, la décoration intérieure et l'ameublement. le lecteur apprécie aussi bien la robe de Catherine, que les accessoires de jardin laissés par un propriétaire ayant dû fuir. Il trouve le juste milieu pour évoquer les scènes de panique des foules, montrant un nombre de personnes important, mais pas trop pour rester cohérent avec la densité de population de l'époque. Il sait générer la tension nécessaire lors des séquences d'action. le lecteur s'interroge de savoir si George pourra échapper au tripode qu'il croise sur la route. Il retient son souffle lorsque des tentacules tâtonnent à l'aveugle pour trouver des cadavres dans les décombres où se terre George. Il sait montrer l'étonnement de George alors qu'il se retrouve sur un site d'atterrissage de martiens, et qu'il ne comprend pas pourquoi ils ne lui tirent pas dessus. En ce qui concerne les martiens, leurs vaisseaux, leurs armes, il s'en tient aux descriptions du roman, sans chercher à y ajouter du clinquant, sans chercher à en mettre plein la vue. Il donne une apparence un peu jouet aux tripodes, mais cohérente avec le reste des éléments graphiques du récit, et différente de ce qu'aurait pu en être une conception humaine. Cette adaptation bénéficie donc du savoir-faire des 2 auteurs pour aboutir à une vraie bande dessinée agréable à lire, permettant de découvrir une version respectueuse de la version originale, pour ceux qui préfèrent découvrir le roman comme ça plutôt que de le lire. le lecteur découvre une invasion d'extraterrestres, assez éloignée des stéréotypes en vigueur dans les films d'action réalisés dans les décennies suivantes. Il a un aperçu trop bref de l'image de l'armée à l'époque. Par contre, il sourit devant la manière dont le récit tourne en dérision la foi du vicaire, incapable de s'adapter à la présence d'extraterrestres belliqueux. Pour dépasser le premier niveau de lecture d'une aventure avec une fin inattendue, il lui faut replacer le récit dans son contexte historique, et disposer de quelques éléments d'information sur les convictions d'Herbert George Wells. Il s'agit d'un auteur anglais : il est donc normal qu'il situe le cœur de l'invasion martienne en Angleterre. La toute-puissance des martiens leur permet de massacrer des citoyens britanniques par dizaine, ce qui prend à rebrousse-poil le lectorat de l'époque qui appartient à l'empire où le soleil ne se couche jamais, à la nation la plus puissante et la plus étendue sur Terre. Il y a donc là une expression critique sur l'impérialisme britannique. le militaire exprime également un avis très tranché sur l'utilité toute relative des cols blancs des cités. Par ailleurs le mode de défaite des martiens renvoie aux théories biologiques de l'époque, encore assez récentes. Au-delà de l'ironie mordante de ce moyen, il y a aussi une forme d'autoprotection de la planète, comme s'il s'agissait d'un être vivant disposant d'un système immunitaire. Cette adaptation du roman d'Herbert George Wells constitue une bande dessinée très agréable pour quiconque n'a pas lu le roman. Elle permet de découvrir le récit sous une forme ludique pour ceux qui ne le connaissent pas du tout. Elle permet de découvrir l'intrigue dans le détail pour ceux qui ne le connaissent qu'au travers d'adaptations plus ou moins éloignées. Elle donne envie de découvrir la suite (même si elle a été réalisée en fait avant cette adaptation) Scarlet Traces réalisée par les mêmes auteurs. Par contre elle manque d'une ou deux pages de commentaires sur l'importance de cette œuvre dans la littérature de science-fiction, ainsi que de quelques éléments de contexte historique qui permettraient d'en saisir les principaux commentaires sociaux.

26/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Tetris - Jouer le jeu
Tetris - Jouer le jeu

Les pièces de l'histoire de ce jeu s'assemblent. - Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de tout autre. Il a pour l'objet l'histoire du jeu Tetris d'un point de vue économique et politique, sous forme d'une bande dessinée de 249 pages, initialement parue en 2016, écrite, dessinée, encrée et mise en couleurs par Box Brown (Brian Brown de son vrai nom) qui a également assuré le lettrage. Il utilise une inique couleur en plus du noir et blanc : jaune vif. Box Brown est également l'auteur de Andre the Giant: Life and Legend, la biographie d'Andre Roussimoff. La lecture commence avec deux bustes en médaillon sur une page à fond noir : celui d'Alekseï Pajitnov et celui de Vladimmir Pokhilko, deux collègues à l'Académie des sciences de l'URSS. Ils papotent en sortant du boulot. Une fois séparés, la discussion trotte encore dans la tête de Pajitnov qui pense à la fonction de l'art et du jeu dans la civilisation humaine. Il pense à leur représentation dans la grotte de Lascaux, à la manière dont les jeux et l'art peuvent s'amalgamer dans le sport. Sa réflexion passe au jeu de Senet, un jeu de table datant de l'époque prédynastique de l'Égypte ancienne. La narration évoque comment les jeux de l'esprit activent le cortex préfrontal, le siège de différentes fonctions cognitives dites supérieures. Le deuxième chapitre s'ouvre avec un unique médaillon sur un page noire, celui de Fusajiro Yamauchi, le fondateur de l'entreprise Nintendo, celle qui fabriquait des jeux de carte de type Hanafuda. C'est son arrière-petit-fils Hiroshi Yamauchi qui sera à la tête de cette entreprise de 1949 à 2005, et qui embauchera Gunpei Yokoi, futur inventeur de la console portable Game Boy. Il reste encore à présenter quelques personnages essentiels dans l'histoire du développement de l'industrie des jeux vidéo, avant d'arriver à la page 70, et à l'invention de Tetris par Alekseï Pajitnov en 1985, à Moscou. le récit peut alors raconter l'histoire de sa diffusion jusqu'à nos jours. Mais que peut-il y avoir à raconter sur Tetris, un jeu dont tout le monde a au moins au minimum entendu parler ? le lecteur découvre un ouvrage à la couverture intrigante, plus conceptuelle que narrative avec les tétraminos en train de tomber (mais en diagonale), et ce qu'il suppute être son créateur. Il le feuillette rapidement et voit ce jaune sans concession qui vient apporter un peu de variété à des dessins un peu austères. Il ne s'agit donc pas d'une belle bande dessinée avec des dessins léchés, mais d'une narration visant l'efficacité avec les capacités techniques limitées de l'auteur. de prime abord, ces dessins ont une apparence un peu naïve, l'auteur n'étant pas un grand dessinateur. Les visages sont représentés de manière simpliste, avec quelques caractéristiques pour les différencier comme leur forme et la coupe de cheveux. Les yeux sont souvent représentés par des gros points noirs et la bouche par un ovale distordu, sans représentation des dents. La forme humaine apparaît de manière globalement correcte, même si les mains peuvent être trop petites par rapport au reste du corps. Les vêtements sont diversifiés en fonction des personnes et du climat, mais représentés eux aussi de manière simple. L'ambition de l'auteur est de raconter l'aventure commerciale, économique et politique du jeu, depuis sa conception jusqu'à son omniprésence sur tous les supports possibles. Il doit donc souvent représenter des individus en train de parler en face-à-face ou au téléphone. Force est de constater que la mise en scène évite toute forme d'enfilade de cases avec uniquement des têtes en train de parler. Si les dessins sont un peu naïfs, la conception de la mise en page et de la mise en scène utilise avec intelligence les possibilités offertes par la bande dessinée, en montrant des individus différents, ce qu'ils sont en train de faire, où ils se trouvent, les personnes qui les entourent, etc. Box Brown alterne avec intelligence les dialogues et les courtes cellules de texte pour donner des informations et s'assurer que sa narration reste intelligible. Il varie régulièrement les points de vue sans que le rythme de lecture n'en devienne syncopé. de séquence en séquence, le lecteur peut voir des endroits aussi variés que la pièce de travail commune de l'Académie des sciences de l'URSS, une paroi de la grotte de Lascaux, un palais de l'Égypte antique, un atelier de peinture de jeux de carte illustrés, des individus dans des transports en commun ferrés, des avions de ligne, un yacht privé, des arcades avec des bornes de jeu, des bureaux administratifs, des salles de réunion très soviétiques, etc. Les pages ne présentent donc pas d'uniformité rebutante dans ce qui est représenté. Elles donnent à voir les personnages évoluant dans des environnements distincts, spécifiques de la région du monde dans laquelle ils se trouvent. Elles ne présentent pas non plus de dimension touristique du fait du faible niveau d'information visuelle découlant de cette forme de simplification. le lecteur perçoit des informations d'une autre nature, à commencer par l'évocation d'une technologie datée, celle des années 1980 et du début des années 1990. Les dialogues et les cartouches de texte nomment ce qui est montré, mais le lecteur qui a vécu ces années retrouve bien les télécopieurs volumineux de l'époque, les jeux d'arcade, l'incroyable avancée que furent les consoles portables avec un seul jeu comme celles des Game and Watch. Les lecteurs plus jeunes pourront s'étonner que les générations précédentes aient été cantonnées à s'amuser avec de telles vieilleries. Box Brown prend donc soin de montrer Alekseï Pajitnov à l'oeuvre dans les locaux de l'Académie des sciences de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques, dès la séquence d'ouverture. le lecteur est ainsi accroché par la dimension humaine du récit. Il se retrouve un peu pris de court lorsqu'il se rend compte que le récit passe ensuite par un passage métaphysique sur la nature du jeu et son importance pour l'être humain, puis part ensuite au Japon pour un historique de Nintendo, sans rapport immédiat avec la séquence d'ouverture, si ce n'est qu'il y est aussi question de jeux et d'une industrie naissante. L'auteur ne compte pas se contenter de relater des faits historiques. Il commence par établir que le succès de Tetris n'est pas qu'une histoire de mode ou d'engouement, ou de marketing. le lecteur éprouve une forme de contentement à revenir à Alekseï Pajitnov et à sa création du jeu Tetris proprement dit. Mais ce n'est finalement l'affaire que de dix pages, depuis ses réflexions sur l'acte de jouer, à la finalisation d'une version graphique du jeu, en passant par l'inspiration trouvée dans le jeu des Pentaminos. Une fois rappelées les règles simplissimes du jeu et les différentes formes de tétraminos (bâton, bloc, Té, L, l'inversé, biais, biais inversé), l'auteur s'attache à relater les conditions de la diffusion du jeu et donc de ses différentes phases de commercialisation. le lecteur est ramené à une époque où le communisme était encore un régime politique en vigueur, avec la prohibition de la propriété pour l'individu. du coup, Robert Stein (premier importateur de Tetris en occident) se retrouve un peu dépourvu pour conclure un contrat en bonne et due forme pour exploiter le jeu sous forme de licence. le Capital n'attendant pas, cela ne l'empêche pas de se positionner comme détenteur des droits d'exploitation et de conclure des contrats formalisés avec 2 entreprises différentes Mirrorsoft et Spectrum HoloByte pour un portage sur des supports différents et des territoires différents. Si le Capital n'attend pas, la technologie non plus. Rapidement ces premiers contrats s'avèrent trop imprécis, et d'autres entrepreneurs sentent les bénéfices potentiels. En URSS, il faut un plus de temps pour que les autorités s'aperçoivent qu'une propriété intellectuelle revenant de droit à l'état n'a pas été formalisée en bonne et due forme. Dans les années 1980, l'URSS crée une agence appelée Elektronorgtechnica (ou ELORG) chargée de superviser les importations et exportations de produits informatiques. En 1987, Alexander Alexinko prend en charge le dossier de la négociation des droits d'exploitation de Tetris à l'international. Box Brown se fixe comme objectif de rendre compte des méandres et de la complexité de cet angle de vue économique de l'exploitation marchande de Tetris, sans perdre de vue ce qu'il advient d'Alekseï Pajitnov. Au fur et à mesure de la complexification de la situation, le lecteur prend la mesure de l'ambition du narrateur et de sa capacité réelle à en rendre compte d'un point de vue visuel. Il accomplit un travail remarquable de narration avec les outils de la bande dessinée, d'une histoire économique. le lecteur peut être amené à revenir parfois quelques pages en arrière pour vérifier l'identité d'un protagoniste ou le nom de l'entreprise qu'il représente, ce qui est dû à la limite inhérente à la qualité des dessins. Il sent bien aussi parfois que le récit est raconté par un auteur familier du capitalisme et sous-entendant que la normalité est qu'Alekseï Pajitnov soit rétribué pour son invention. Il ressent confusément que Box Brown doit simplifier quelques situations pour rester compréhensible dans le nombre de pages qu'il s'est fixé. Si le lecteur est déjà familier de l'historique de la diffusion de Tetris depuis son invention jusqu'à aujourd'hui, il est vraisemblable que cette bande dessinée n'est pas pour lui et qu'il n'y apprendra rien. Si par contre, il souhaite découvrir ce pan de l'histoire des jeux vidéo, elle lui offre un support agréable et moins austère qu'un livre ou l'article dédié d'une encyclopédie en ligne. Dans ces conditions, il peut se faire une idée assez large de l'aspect économique de cette aventure capitaliste, sous une forme en apparence naïve, mais avec une compétence réelle pour utiliser les images afin de raconter. Une fois l'ouvrage refermé, il peut regretter que l'aspect ludique et sociologique du jeu ne soit qu'effleuré, et que cette présentation s'attache essentiellement aux mécanismes économiques et contractuels, alors que le début laisse augurer d'autres aspects.

26/08/2024 (modifier)
Par Cacal69
Note: 4/5
Couverture de la série Vermines
Vermines

Avis sur le premier tome, le seul disponible à ce jour en bibliothèque. Comme au théâtre, il y a la scène où les acteurs jouent leur rôle, c'est l'équivalent de notre monde et il y a les coulisses où les fameuses Vermines tiennent un rôle important, un monde fantastique parallèle invisible du premier. C'est dans ces deux univers que va évoluer Marcus, un jeune noir. Dans le premier en faisant partie d'un gang de la Nouvelle-Orléans et dans le second après avoir été abattu par balles. Une narration musclée avec un soupçon d'humour qui tient en haleine, pas le temps de s'ennuyer, la violence et l'horreur sont omniprésentes. Une intrigue qui commence à dévoiler une petite partie du mystère, rien d'innovant mais diablement efficace. J'ai beaucoup aimé la proposition graphique de Corgié, de superbes décors et une belle inventivité, un dessin qui se rapproche du comics. Un trait dynamique, vif et lisible agrémenté de belles couleurs. Une mise en page réussie. Que demander de plus ? Puissant et beau ! 4 étoiles en attendant la suite.

26/08/2024 (modifier)
Par Jetjet
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Colder
Colder

Si le dessin illustrant l'édition régulière ne vous donne pas trop la nausée, vous pouvez continuer la lecture de cette chronique ou mieux même vous jeter sur Colder au risque de succomber à un récit traitant de la folie de façon fort originale. Declan est un aliéné silencieux dont le corps intemporel et la température décroissante ne cessent de stupéfier le corps médical depuis plusieurs décennies. Reece prend cet homme silencieux en pitié et en prend la tutelle pour continuer de le soigner chez elle à domicile. C'est à ce moment précis qu'intervient Nimble Jack, un être démoniaque se nourrissant au sens propre comme au figuré de la folie des hommes et ouvrant une brèche entre le monde réel et celui de la folie. C'est également le moment où Declan va se réveiller et combattre des entités dépassant tout raisonnement logique. De l'aveu même du scénariste, il s'agirait du film "L'antre de la folie" de John Carpenter comme inspiration principale. Ce dernier traitait de la folie façon Lovecraft mais c'est peut être encore plus l'influence de "Ça" de Stephen King pour son clown malsain et joueur et les univers barrés de "Hellraiser" de Clive Barker en guise de référence. Et pourtant Colder est original de bien des façons. Le travail de Juan Ferreyra est tout simplement hallucinant : se jouant de toutes les possibilités offertes par le neuvième art, il s'agit d'un festival de dessins encrés, de cadrages et décadrages et de transitions subtiles entre les deux mondes faisant presque de cette copieuse intégrale (intégrant les 3 cycles de l'histoire) un objet presque ludique que vous tournerez dans tous les sens. Le monde de la folie mériterait presque un artbook à lui tout seul avec ses paysages dévastés et ses créatures mutantes. Si l'on fait fi de dialogues pas toujours bien ficelés et d'une narration aimant perdre le lecteur (mais n'est ce pas le propre de la folie ?), Colder est un ouvrage unique aussi efficace qu'un voyage en train fantôme sous dopamine.

25/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Devolution
Devolution

Faut-il vraiment souhaiter revenir à l'état antérieur ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il comprend les épisodes 1 à 5, initialement parus en 2016, écrits par Rick Remender, dessinés et encrés par Jonathan Wayshak, avec une mise en couleurs de Jordan Boyd. Les couvertures ont été réalisées par Jae Lee. Dans quelques années, la Terre compte 7 milliards d'êtres humains, s'adonnant aux jeux vidéo et la télévision, laissant les gouvernements prendre des décisions uniquement guidées par l'intérêt économique. Quelques scientifiques décident de prendre les choses en main en mettant en pratique une de leurs découvertes. de leur analyse de l'être humain, ils en ont déduit que l'une des sources de tous les maux réside dans le besoin de spiritualité des individus, et en particulier la religion. Ils développent un virus capable de supprimer ce besoin et le lâchent dans la nature. Tout ne se passe pas exactement comme ils l'avaient calculé et la plupart des êtres humains, des animaux et des végétaux régressent sur l'échelle de l'évolution. Raja est une jeune femme, la fille du scientifique qui a inventé le virus. Elle se trouve dans l'état du Nevada et cherche à rejoindre San Francisco où se trouve un anti-virus qui ne demande qu'à être lui aussi lâché dans la nature. En cours de route, elle tombe sur une minuscule communauté d'êtres humains, ayant eux aussi résisté au virus d'involution. Mais elle est faite prisonnière sur les ordres de Gil (diminutif de Gilbert) qui souhaite l'ajouter à son harem et qui n'a aucun début d'intérêt pour restaurer la race humaine. Au sein de cette communauté se trouvent Darren qui perçoit bien le risque d'extinction de la race humaine si rien n'est fait, et le docteur Scott qui a tout intérêt à mettre le plus de distance possible entre lui et Gil (suite à une indélicatesse avec Jana, l'une des femmes de Gil). Le point de départ du récit permet de tout suite en cerner la nature. Il n'est pas possible d'éliminer le besoin de religion en agissant par le biais d'un rétrovirus. Rick Remender ne souhaite donc pas raconter un récit d'anticipation avec une forme de validité scientifique, mais plus une histoire d'aventure, avec un point de départ fantaisiste. Les premières pages font penser à un artiste un peu influencé par Frank Frazetta, déjà plus par Mark Schultz (l'auteur de Xenozoixc) et aussi un peu par Sam Kieth (l'auteur de The MAXX). Il s'agit donc d'un récit en hommage aux publications d'EC Comics, mêlant anticipation, horreur, survie en milieu hostile, grosses bébêtes agressives, et une touche de science-fiction. Dans des interviews, Rick Remender a expliqué qu'il s'agit d'un projet qui mis 10 ans à aboutir, faute de compatibilité d'emploi du temps avec l'artiste prévu initialement, à savoir Paul Renaud, et de contrats mal fichus. Lorsque toutes les questions juridiques ont été résolues et que le nouveau dessinateur qu'il avait proposé a été accepté, il a repris son scénario, a apporté quelques modifications pour qu'il ne ressemble pas à un plagiat de Mad Max: Fury Road (2015) sorti entretemps, mais il a conservé la structure du récit et sa nature essentiellement de divertissement. Comme l'indique donc les prémices, il ne faut pas y chercher de la vraisemblance. Rick Remender a indiqué qu'il avait fait usage de la licence artistique pour inclure tous les monstres qu'il lui semblait bon, et pour que l'artiste puisse s'amuser à dessiner ce qui lui passe par la tête. Il ne faut donc pas essayer de trouver une logique dans la forme régressive des êtres humains, ou une cohérence entre les niveaux d'évolution des différentes espèces animales et végétales. de même, les personnages disposent d'une résistance à la douleur impressionnante, surtout sans anesthésiant, leur comportement est souvent primaire, sans se préoccuper du lendemain. Certains personnages (comme Violet la fille de Sharon & Darren) ne servent que d'artifice narratif, sans aucune psychologie. Sous les couvertures élégantes et élancées de Jae Lee, le lecteur découvre les dessins de Jonathan Wayshak, un étudiant de la même école d'art que Rick Remender, mais section arts graphiques. Les différentes comparaisons flatteuses avec Frazetta, Schultz et Kieth ne sont pas imméritées. du dernier, Wayshak utilise la propension à déformer les perspectives suivant des arcs d'ellipse pour accentuer l'impression de vitesse dans le mouvement, ainsi qu'une forme de caricature des visages, exagérant les expressions veules et primaires. L'effet produit est similaire à celui des dessins de Sam Kieth : des mouvements plus parodiques, des individus à l'intelligence parfois limitée et une moquerie sarcastique qui souligne que tout n'est pas à prendre au premier degré. de Frazetta, l'artiste retient l'importance du réalisme pour rendre ces aventures plus concrètes. Il ne s'adresse pas à des enfants, ni même à des adolescents. Il prend soin de concevoir des vêtements pratiques et plausibles, évoquant souvent des surplus militaires. Il fait de même pour les moyens de transport, hélicoptère ou véhicules terrestres. Il conçoit des monstres à l'apparence et la texture répugnantes, étrangers à l'humanité, provenant d'un monde animal déréglé. Le lecteur peut donc s'immerger dans ce monde post-apocalyptique recelant bien des dangers. Il y a bien sûr les inévitables bâtiments en ruine, ou d'autres encore debout, comme les buildings du centre-ville de San Francisco. Jonathan Wayshack représente aussi bien les lézardes dans les murs, que la nature ayant repris ses droits, les arbres et autres végétaux s'étant frayé un chemin à travers le béton, et utilisant les infrastructures comme des tuteurs. le passage obligé par les égouts montre une connexion inattendue avec le métro, et dépasse les clichés habituels sur la progression dans l'eau chargée d'excréments. le camp bâti par la communauté de Gil ressemble à quelque chose de construit, avec l'intention de durer, et des fortifications réalistes faites pour résister. Outre, les exagérations les personnages disposent d'une forte identité graphique, qu'il s'agisse de leur morphologie ou des traits de leur visage. L'un des autres attraits du récit réside dans la capacité de l'artiste à représenter des gros monstres méchants. Cet aspect s'avère très savoureux : hommes de Neandertal musculeux, sauvages avec une forte pilosité, ptérodactyles aux dents acérées, monstres arachnoïdes titanesques, tout poilus avec des grandes dents (peu importe l'exactitude entomologique), mammouths, fleurs exotiques hors de contrôle, et bien sûr le requin blanc démesuré avec plusieurs rangées de dents. Toutes ces bébêtes mordent à pleines dents dans les pauvres êtres humains, testant leur viscosité avec des dessins bien répugnants. Wayshak s'y entend pour transcrire les fluides nauséabonds et les chairs déchirées. Dans le premier épisode, une pauvre astronaute s'enfuit d'une base lunaire, mais elle est infectée. le lecteur assiste avec horreur à la transformation de son visage prisonnier du casque de sa combinaison spatiale. Il ne voudrait pas être chargé de le nettoyer… Dès le premier épisode, le lecteur se rend compte que Rick Remender ne se contente pas d'aligner les séquences chocs à base d'horreur visuelle primaire. Lorsqu'il évoque la motivation des scientifiques dans la création du virus DVO-8, il dresse un portrait de la race humaine cynique et désabusée : entre volonté de s'abrutir par n'importe quel type de divertissement le plus débile possible en toute connaissance de cause, et montées de violence se concrétisant par des guerres incessantes, plutôt que de rechercher de vraies solutions comme des adultes raisonnables. le lecteur ressent l'écœurement du scénariste devant cette attitude d'une irresponsabilité affligeante. Un peu plus loin il évoque la notion d'altruisme sous une forme d'adulte, la question du sacrifice de quelques-uns pour que le plus grand nombre survive. Il est également question du rythme de renouvellement des matières premières, et du rythme de leur consommation pour le bien être de 7 milliards d'êtres humains. Le début montre l'intention des auteurs de réaliser un récit de genre, avec un arrière-goût de second degré. de fait, Jonathan Wayshak réalise des dessins rendant hommage aux belles années des EC Comics, avec la latitude de se montrer plus graphique dans les horreurs, plus imaginatifs dans les monstres, en profitant des couleurs de Jordan Boyd qui augmentent le relief des surfaces. de son côté, Rick Remender jour le jeu d'un récit post-apocalyptique avec survie contre des gros monstres, et êtres humains toujours en affrontement, malgré l'enjeu de la survie de la race humaine. Il glisse également quelques réflexions désabusées sur la capacité de l'être humain à s'autodétruire. Un récit très divertissant, sans être bête.

25/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Les Voyeurs
Les Voyeurs

Dans la peau de Gabrielle Bell - Ce tome comprend plusieurs histoires courtes autobiographiques de Gabrielle Bell. La période couverte commence en 2007 et va jusqu'en 2010. Cette artiste est également l'auteure de Lucky (2006, VO), Cecil et Jordan à New York (2009), ou encore Truth Is Fragmentary: Travelogues & Diaries (2014, VO). Les histoires contenues dans ce tome sont en couleurs. Il comprend une introduction d'une page écrite par Aaron Cometbus, un batteur et écrivain américain. Introduction : un groupe d'habitants sur le toit de leur immeuble a détecté qu'un couple est en train de faire l'amour dans l'immeuble voisin, sans avoir tiré les rideaux. Ils le regardent, comme des voyeurs. 2007 - Gabrielle et son copain font un tour à vélo sur Roosevelt Island, en blaguant sur l'âge des autochtones. Gabrielle apporte son ordinateur à réparer, il faut compter 3 à 5 jours. Elle se demande comment elle va pouvoir vivre sans accès à internet. Elle se souvient du temps qu'elle a consacré à gérer son compte myspace. Cinq artistes (dont Gabrielle) dans une pièce s'interrogent sur leur problème, sur ce qu'ils ont envie de faire. Les cinq copains vont pêcher sur un grand bateau, au large de New York. 2008 - Pendant une dizaine de pages, Gabrielle Bell raconte ses souvenirs de son séjour au Japon avec Michel Gondry, pour l'adaptation en court métrage de son récit Cecil dans Jordan in New York. Gabrielle et Michel passent quelques jours dans le Sud de la France, chez la tante de Michel. À l'occasion d'une promenade en forêt, Gabrielle se baigne toute nue dans une rivière. 2008/2009 - Elle est de retour à New York, dans un petit appartement. Dans un coin, elle a aménagé une zone pour pratiquer le yoga, prêt du radiateur. Un jour, elle se rend à une soirée avec un copain, où il faut apporter un livre pour pouvoir rentrer. Ils ont oublié de le faire. Ils finissent par resquiller. Le titre annonce clairement la nature de l'ouvrage : l'auteure propose au lecteur de devenir un voyeur de sa propre vie. Elle réalise une autobiographie de moments choisis, parfois très courts, parfois sur plusieurs jours. Il ne s'agit pas d'une narration continue : deux séquences peuvent se succéder, sans qu'il n'y ait d'explication du passage de l'une à l'autre. Il n'y a pas d'intrigue à proprement parler, juste des tranches de vie, de longueur inégale. Il n'y a pas de présentation des personnages, ou alors juste une courte phrase. Chaque séquence est repérée par une date et le lecteur dispose de l'indication de l'année, en début de partie. le lieu est également précisé, l'activité de l'auteure l'amenant à voyager régulièrement. Elle n'explique pas son mode de vie. Au fil des séquences, le lecteur comprend qu'elle a fait de l'autobiographie son métier, mais qu'elle n'en vit pas. Elle donne quelques conférences épisodiquement sur ce métier. le lecteur comprend à demi-mots qu'elle jouit d'une relative réputation dans le milieu intellectuel des comics quand elle évoque Françoise Mouly (longtemps responsable de la direction artistique du magazine New Yorker, et épouse d'Art Spiegelman). Elle évoque sa vie amoureuse en passant, sans s'y appesantir, sans évoquer sa vie sexuelle. Il n'y a donc pas de présentation ordonnée de sa vie, de sa position sociale, de ses revenus (visiblement assez épisodiques). Au fil des séquences, le lecteur se familiarise avec sa personnalité : un peu dépressive, un peu obsessionnelle, un peu léthargique, percluse de doute sur l'intérêt de sa vocation, sur la valeur de ce qu'elle produit. Gabrielle Bell fait un peu pitié, est un peu agaçante, mais quand même attachante. Tout le monde lui répète qu'elle a beaucoup de talent, mais elle n'a quasiment aucune confiance en elle, et éprouve chroniquement des difficultés à sortir de son appartement, à se retrouver en public. Elle est un peu gaffeuse, du genre à se tromper d'adresse pour un rendez-vous ou à oublier son invitation pour une réception donnée en son honneur. Gabrielle Belle détoure les formes avec un trait fin et de taille uniforme. Par contre le tracé donne l'impression d'être un peu tremblé pas complètement assuré. Elle dessine des personnages normaux, avec des tenues vestimentaires variées. Les visages sont un peu simplifiés, avec un registre d'expression plutôt restreint. À de rares reprises, un visage va être déformé par une expression exagérée, mais pour un effet très ponctuel. Elle ajoute des petits traits courts sur les surfaces pour leur donner un minimum de texture. Elle ajoute également des petites taches noires aux contours déchiquetées pour donner une impression de zone d'ombre mal définie. Au fil des séquences, Gabrielle Bell se retrouve dans des endroits divers et variés. L'artiste sait leur donner une apparence spécifique : balade en vélo sur Roosevelt Island, casiers de boîtes postales, magasin de maintenance informatique, avion, librairie papèterie, plage, petit appartement, etc. Les personnages se déplacent, font des mouvements, se regardent. Finalement les pages évitent une succession de têtes en train de parler, avec un degré de variété satisfaisant pour un medium visuel. le lecteur évolue aux côtés de personnages réels, bien qu'un peu simplifiés visuellement, dans des lieux plausibles et concrets, eux aussi un peu simplifiés. Gabrielle Bell invite le lecteur à regarder des moments de sa vie dans lesquelles elle est le personnage principal. Elle partage parfois le devant de la scène avec un second personnage, comme Michel Gondry ou Tony. Elle donne son point de vue au travers des phylactères, de quelques brèves didascalies. Sa vie est extraordinaire pour un lecteur lambda, mais aussi très prosaïque par le point de vue donné, par le caractère de la protagoniste. Dans ces tranches de vie, il n'y a pas de leçon morale, ou de révélations, ni même d'apprentissage ou de découverte du sens de la vie. D'un côté, le lecteur est curieux de découvrir la vie de quelqu'un d'autre, comme un voyeur. Il est comment Michel Gondry ? Comment fait Gabrielle pour communiquer en français avec la famille de Gondry ? Quelle est la différence entre la pratique du yoga à New York et en Californie ? de temps à autre, l'auteure évoque des questions existentielles qui sont communes à chacun d'entre nous. Par exemple, elle évoque la proxémie, le fait qu'elle a un mouvement de recul quand en Californie, les gens vous étreignent pour vous dire bonjour (hug). Elle peut également faire ressentir la sensation de déception et d'inadaptation qu'elle éprouve quand elle n'a pas envie de sortir avec ses amis. D'un autre côté, l'insécurité de Gabrielle Bell, ses atermoiements et son comportement très anodin exsudent une grande banalité. Ce n'est pas tellement passionnant ses petites histoires et elle n'est pas si extraordinaire : ce n'est pas une héroïne, c'est juste une personne normale. Dans le dernier tiers, l'auteure s'amuse un peu avec la forme, introduisant des événements qui auraient pu se passer, mais qui finalement se sont produits différemment. de cette manière gentille, elle rappelle au lecteur que tout ce qu'il lit n'est en rien la réalité. Ceci n'est pas une pipe. Par exemple, quand elle se déshabille pour se baigner dans une rivière, Michel Gondry (ou au moins son avatar de papier) lui fait observer qu'elle ne se comporte comme ça que pour avoir quelque chose à raconter dans son journal personnel, c'est-à-dire la bande dessinée que le lecteur est en train de lire. À plusieurs reprises, Gabrielle Bell se met en scène en train de dessiner, en train de faire des croquis ou de prendre des notes. Elle applique donc le conseil qui veut qu'un auteur est d'autant plus intéressant qu'il parle de ce qu'il connaît. Il ne s'agit pas tant d'une mise en abyme, que du serpent qui se mord la queue. Pourtant elle ne va pas jusqu'au comique absurde de Joe Matt se dessinant en expliquant qu'il ne sait pas quoi dessiner (par exemple dans Strip-tease). Elle ne transforme pas non plus sa vie en un spectacle trash comme Julie Doucet dans My New York diary. Avec ce point de vue comparatif, il apparaît que Gabrielle Bell propose des bandes dessinées autobiographiques, avec un ton qui lui est propre, même si la lecture ne le révèle pas immédiatement. Comme Joe Matt, Julie Doucet et d'autres, l'auteure n'utilise pas le langage psychanalytique. Elle préfère montrer, et raconter, mais en restant au plus près de ce qui s'est passé. Elle donne accès à son monde intérieur, sans projeter son ressenti sur les autres personnages qui sont autant d'êtres humains réels dans sa vie. Effectivement, le lecteur a l'impression d'être présent à chaque endroit et de voir des personnes en face de lui, qu'il ne connait que par ce qui lui est montré et par ce qu'en dit la narratrice. Il devient le voyeur de tranches de vie de Gabrielle Bell. Il a l'occasion extraordinaire de vivre plusieurs instants de sa vie, d'éprouver une empathie simple et honnête vis-à-vis d'elle. Elle n'assène pas ses convictions, elle ne soliloque pas sur ses émotions et pourtant elle existe sur la page. Ce recueil de scénettes n'a rien de palpitant. Les dessins portent bien la narration visuelle, sans être spectaculaires ou particulièrement jolis. Gabrielle Bell est une femme comme les autres, un être humain banal et pourtant unique. Sa narration n'est pas intellectuelle, ni psychanalytique. Elle n'étale pas sa culture, même si elle affleure à plusieurs reprises. Pourtant le lecteur l'accepte comme elle est et la suit dans ces tranches de vie éloignées des sienne. L'histoire ne déploie pas un grand sentiment d'exotisme, mais l'honnêteté de cette démarche autobiographique transparaît à chaque page. Il en découle une expérience humaine unique et précieuse.

25/08/2024 (modifier)
Par Blue boy
Note: 4/5
Couverture de la série Mahar le lionceau ou l'enfance perdue des jeunes soldats de Daech
Mahar le lionceau ou l'enfance perdue des jeunes soldats de Daech

En 2014, après plusieurs mois de conquête d’une partie de la Syrie et d’Irak, L’État islamique déclare la restauration du califat, provoquant la sidération mondiale. Lorsque ses combattants envahissent et détruisent le village de Kocho, situé dans la région du Sinjar en Irak du nord, Mahar n’a que dix ans. Le jeune garçon va être enrôlé et converti de force par Daesch. Six ans plus tard, alors que l’État islamique est vaincu, Mahar est rapatrié chez lui dans un centre d’accueil, tout en étant surveillé par l’armée. C’est son histoire effrayante et tragique qui nous est racontée dans « Mahar le lionceau ». Spécialiste des questions de l’après-guerre au Moyen-Orient et lauréate du prix Albert-Londres en 2007, Anne Poiret s’est rendue dans le Sinjar, au nord de l’Irak, pour se pencher sur la question des enfants soldats de Daech. Pour ce faire, elle a pu pénétrer dans un centre d’accueil où sont hébergés 128 enfants yézidis, dont plus d’une vingtaine d’enfants soldats. Elle a pu convaincre un jeune garçon âge de 16 ans de raconter son histoire, et celle-ci glace le sang. Issu de la communauté yézidi, une minorité confessionnelle pratiquant une religion proche du zoroastrisme, Mahar — il s’agit évidemment d’un faux prénom — a été kidnappé par les troupes de Daech en 2014. Le livre va nous faire vivre sa terrible expérience, celle d’un être arraché brutalement à l’enfance pour être mis au service d’individus sanguinaires, prêts à tout pour imposer la charia dans tous les territoires conquis. D’abord converti à une religion qui lui était étrangère, Mahar va ensuite apprendre à combattre l’ennemi « mécréant » et assassiner sans états d’âme les « kouffars », pendant une période de six ans. La guerre terminée et Daech vaincu, comment l’enfant, à la fois bourreau et victime, ressortira-t-il d’un point de vue psychique, sachant que des membres de sa famille ont péri ou disparu pendant le conflit ? Réalisera-t-il l’ampleur de la manipulation dont il a été l'objet ? En retranscrivant les propos de Mahar, Anne Poiret nous offre un documentaire à la fois passionnant et glaçant, qui nous permet de comprendre les méthodes impitoyables de l’Etat islamique pour recruter ces mômes qui ont encore du lait dans le nez et les transformer en redoutables guerriers, pour qui le statut de martyr est devenu la plus haute aspiration… Le dessin réaliste de l’auteur danois Lars Horneman se plie impeccablement aux codes de la BD documentaire, avec un sens du cadrage maîtrisé pour faire ressortir la tension ou l’émotion propres à certaines scènes. Si aujourd’hui Daech a été mis en pièce par les forces de la coalition internationale, les Islamistes radicaux n’ont pas pour autant dit leur dernier mot, et comme on le sait, restent plus que jamais une menace tangible pour l’ensemble du monde. A ce titre, « Mahar le lionceau » constitue un témoignage précieux qui pourrait contribuer à mieux lutter contre leurs odieuses techniques de lavage de cerveau, dont on sait qu’elles se propagent aussi via les réseaux sociaux. En ces temps troublés où l’obscurantisme sort ses tentacules de tous les côtés, cet ouvrage, tout en nous faisant prendre conscience que les démocraties restent fragiles, s’avère un indispensable outil de résistance et de défense de la liberté.

25/08/2024 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série Le Beau Parleur
Le Beau Parleur

Pedro est un gamin de 11 ans vivant dans un petit village de la forêt Amazonienne qu'il n'a jamais quitté, à l'inverse de son grand frère Vincente qu'il admire et qui revient régulièrement avec les récits incroyables de ses voyages autour du monde... sans doute trop beaux pour être vrais. Quand celui-ci s'enfuit sans prévenir en volant le bateau de leur autre frère, Pedro part à sa poursuite en prenant le risque de détruire la belle image qu'il se faisait de son frère. Nous sommes plongés dans la forêt Brésilienne de l'état de l'Amazonas. Le dessin joyeux et coloré de Stefano Turconi y emmène toute de suite le lecteur. Les personnages y sont plaisants et expressifs, donnant rapidement l'envie de les suivre. Les décors forestiers, les flots du Rio Négro, les bateaux qui suivent son cours et autres pistes poussérieuses sont très bien rendus et transportent le lecteur dans une sorte de road-movie exotique et mouvementé. Du mouvement il y en a effectivement beaucoup car Pedro et son frère doivent échapper aux anciens associés de ce dernier qui le poursuivent sans relâche. Chaque nouvelle étape entraine une nouvelle fuite avec à chaque fois ses péripéties. Et en même temps le voile de mystère sur la vraie vie du grand frère se lève, amenant le jeune Pedro à le voir sous un autre jour et mettant à rude épreuve l'amour indéfectible qu'il a pour lui. Heureusement le jeune garçon est intelligent et saura faire la part des choses. Si j'ai aimé cette aventure exotique donnant une belle vie à la société rurale de l'Amazonas et aux rives du Rio Negro et de ses forêts, j'ai été un peu moins convaincu par son scénario. Rien qu'au titre et aux premières pages, on devine assez vite l'état d'esprit du grand frère, le fameux beau parleur, et on se doute de ce qu'il va se passer. Et effectivement, la suite se révèle une longue, voire un peu trop longue, course-poursuite, avec un personnage de Vincente pas toujours des plus charismatiques. Et surtout, j'ai trouvé qu'il y avait trop de coincidences : quelque soit l'endroit où se trouvaient nos héros, leurs poursuivants les y retrouvaient systématiquement, et les méthodes pour leur échapper font plusieurs fois l'objet de Deus ex Machina ou de coincidences trop faciles. La première m'a titillé, la seconde m'a interpelé, et au bout de trois ou quatre de ces grosses coincidences j'ai trouvé que ça faisait trop et que ça gâchait la belle aventure de ces personnages : je n'y croyais plus assez. De même, la conclusion me laisse assez circonspect car je n'ai pas l'impression qu'elle résolve tout, notamment ce qu'il va se passer quand le héros reviendra à son village où ses poursuivants savent parfaitement où il vit. A noter également une narration très présente, une sorte de long monologue intérieur du jeune héros qui est parfois un peu rébarbative et dispensable car elle fait assez doublon avec l'action elle-même. A plusieurs moments, j'aurais bien aimé qu'il se taise. Pour autant j'ai aimé le dépaysement, le charme joyeux du dessin et ce voyage à travers une partie du Brésil. Et il y a plusieurs beaux moments qui font que c'est une bonne BD que je relirais probablement avec plaisir. Note : 3,5/5

25/08/2024 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série Peter Pan de Kensington
Peter Pan de Kensington

Autant j'aime le personnage de Peter Pan, autant j'avoue mon ingorance de ses origines et du fait que J.M. Barrie avait écrit d'autres textes le mettant en scène avant le plus célèbre adapté plus tard par Disney. Dans celui-ci, le personnage et son mythe n'étaient pas encore complètement formés mais Munuera a choisi de l'adapter librement en faisant justement coller les éléments pour qu'ils forment un tout cohérent, faisant référénce au Pays Imaginaire et même à Crochet dans un récit où initialement ils étaient totalement absents. Cela permet ainsi d'offrir une vraie nouvelle histoire de Peter Pan avant Wendy, donnant un nouveau corps et une nouvelle profondeur à ce personnage imaginaire. Cela se passe à Londres, dans le jardin de Kensington, voisin de Hyde Park. Alors que les humains sont couchés et que le monde féérique reprend possession des lieux, une petite fille est perdue et seule face aux dangers qui la menacent. Apparait alors un garçon mi-humain mi-oiseau, Peter Pan, qui va voler à son secours et, plutôt que de la ramener tout de suite chez ses parents, va essayer de l'inciter à rester jouer avec lui pour l'éternité, en refusant de grandir et de devenir l'un de ces ennuyeux adultes. Munuera fait ici preuve de sa maestria graphique. On retrouve ses personnages très vivants et dynamiques incrustés sur des décors soignés et envoutants. Ceux-ci sont d'ailleurs presque trop réalistes au détriment du sens de la magie et de la poésie entourant le mythe de Peter Pan. A l'inverse, j'ai beaucoup aimé sa représentation des fées qui est originale et bien trouvée. Et il y a aussi ces différentes scènes plus sombres, notamment celles mettant en scène les Ombres, dont l'aspect terrifiant fonctionne bien. Et surtout, son Peter a juste ce qu'il faut d'impertinence, d'insouciance et de ce côté piquant et agaçant propre au personnage. L'histoire est simple mais bonne. J'aime la manière dont Munuera l'a intégré au mythe que l'on connait mieux de Peter Pan et du Pays Imaginaire même si on sent que c'est légèrement forcé puisque totalement absent du récit originel. Il y a aussi une grande part d'ambiguité dans la beauté féérique de cet univers et les sombres dangers qu'il contient, ainsi que dans l'esprit de Peter Pan à la fois amical et protecteur et en même temps juge implacable et dangereux d'insouciance. J'y retrouve bien là cette même part d'ombre de l'oeuvre de Barrie, ombre qu'on retrouvait aussi dans le Peter Pan de Loisel et dans certains de ses passages particulièrement cruels. Ici l'ombre n'est qu'évoquée et fuie, mais on la sent bien présente. Il m'a manqué toutefois une part de beauté poétique, d'un peu de ce charme qui m'aurait envouté et transporté. J'ai aimé cette lecture, je l'ai trouvée belle et intelligente, mais elle ne m'a pas emporté comme je l'aurais espéré. Comme si elle avait un je ne sais quoi d'un peu mécanique et convenu qui m'a empêché d'y croire. Peut-être qu'une future relecture relèvera mon opinion. Note : 3,5/5

25/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Nausicaa - L'autre odyssée
Nausicaa - L'autre odyssée

Ne te laisse pas leurrer par les rêves, parce que les rêves ne sont pas la vie. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, relatant le séjour d'Ulysse en Phéacie, du point de vue de Nausicaa, la fille du roi Alkinoos et de la reine Arété. La première édition de cette bande dessinée date de 2012, et elle a bénéficié d'une réédition en français en 2023. Bepi Vigna en a réalisé le scénario, Andrea Serio réalisant les dessins et les couleurs. Elle a été traduite de l'italien par Hélène Dauniol-Tenaud. L'ouvrage s'ouvre avec un texte introductif de deux pages, rédigé par le scénariste qui évoque la qualité méditerranéenne des dessins de l'artiste, les valeurs d'un matriarcat contrastées avec celles d'une société patriarcale, la fourberie d'Ulysse. La deuxième partie de son introduction est consacrée aux choix artistiques opérés pour adapter cette bande dessinée en un dessin animé court métrage. Ce dernier a été sélectionné pour la cérémonie d'inauguration de la critique à la Mostra de Venise en 2017, où il a reçu le spécial Green Drop Award, prix décerné par Green Cross Italia, une ONG qui récompense les œuvres qui interprètent le mieux les valeurs de l'écologie et du développement durable. Ce tome se termine avec un texte d'une page, rédigé par l'artiste qui évoque l'expérience que fut pour lui cette première bande dessinée, un voyage en Suisse, et ses influences, c'est-à-dire Lorenzo Mattotti, Sergio Toppi, Harold Pinter, Pierre Bonnard, Edward Hopper ou Pablo Picasso première période, mais aussi le cinéma de Sergio Leone, de François Truffaut, les séries télé des années 1960 et les animées des années 1980. Viennent enfin sept pages d'études graphiques. Nausicaa est fascinée par les vagues de la mer. Dans la rumeur des flots, il lui semble entendre les échos de sons lointains. Des fragments de voix et des langues inconnues, trace des terres que les vagues ont léchées. Elle est descendue sur la plage et avance les pieds dans l'eau le long du rivage. Ses amies l'appellent depuis les dunes où elles ont étendu des draps pour s'allonger. Elle s'enfonce plus avant dans la mer et elle voit un homme flottant devant elle. Elle le tire jusqu'au rivage et ses amies viennent l'aider à le sortir de l'eau. Le peuple de Nausicaa a grand respect pour l'étranger qui arrive sans arme. le roi Alkinoos a offert une génisse en sacrifice aux dieux et fait préparer un banquet somptueux. Il s'adresse à l'invité et lui demande comment il a fait pour parvenir jusqu'ici car leur terre est éloignée des routes les plus battues. Il dit qu'il ne saurait répondre et qu'il faudrait poser cette question à la mer et au vent, ou même aux dieux. C'est eux qui après lui avoir fait affronter tant d'aventures ont enfin eu pitié de lui. La reine Arété lui fait observer qu'il ne leur a pas encore dit son nom. Il explique qu'on lui a donné bien des appellations, certaines fois pour l'honorer, d'autres pour le railler. S'ils le souhaitent, ils peuvent le nommer Ulysse. Après avoir échangé avec la reine, le roi lui propose de rester avec eux : il leur contera ses voyages. Ulysse va se coucher. Une confortable couche ravive le souvenir de la maison lointaine, et le sommeil apporte des visions d'îles ensoleillées, d'épouses devenues veuves et de merveilleuses sirènes tentatrices. Fragments de ce qui aurait pu être et de ce qui n'a pas été. L'introduction du scénariste s'avère très explicite quant à son intention : raconter pour partie les chants IX à XII de l'Odyssée, du point de vue de Nausicaa. Il suffit au lecteur d'être vaguement familier des épisodes les plus célèbres du retour d'Ulysse à Ithaque pour les reconnaître : l'arrivée à l'archipel de Schérie, et les récits d'Ulysse sur la guerre de Troie, le séjour sur l'île des Cyclopes et l'emprisonnement dans la grotte de Polyphème, le séjour sur l'île d'Aiaié où réside l'enchanteresse Circé fille d'Hélios, les sirènes, une mystérieuse île brune. S'il est plus familier de l'Odyssée, le lecteur se rend compte que le scénariste a pris la décision de réaliser des coupes franches dans ces livres. Ici, pas de rêve envoyé par Athéna, d'aède Démodocos (c'est Ulysse lui-même qui raconte la guerre de Troie), d'Euryale, de séjour dans la cité des Cicones, ou dans le pays des Lotophages, sur l'île de bronze d'Éole, à Télépyle la cité des Lestrygons, etc. Pourquoi pas : l'enjeu ne réside pas dans une restitution fidèle de l'Odyssée mais dans l'idée que Nausicaa se fait d'Ulysse à partir ce qu'il raconte de ses aventures. le scénariste n'en respecte pas la lettre, mais il en conserve l'esprit. Ulysse apparaît comme un héros qui triomphe des situations périlleuses, qui conduit son équipage à la victoire, qui trouve des stratagèmes pour vaincre ses ennemis, qui use de la ruse pour se sortir de situations sans espoir. de ce point de vue, cette incarnation se conforme au caractère du personnage, et Nausicaa peut confronter ses récits aux valeurs morales de sa culture. Dans son introduction, le scénariste évoque également le caractère méditerranéen des dessins de l'artiste. S'il est familier des œuvres en couleurs de Lorenzo Mattotti comme Feux (1985/1986) ou Le bruit du givre (2003), le lecteur remarque tout de suite la filiation visuelle avec la présente bande dessinée : l'usage de crayons de couleur ou de pastel, la réalisation majoritairement en couleur directe à part pour quelques traits de contour, l'importance de la couleur comme mode d'expression, et une certaine propension à épurer les contours des formes pour un effet esthétique et expressif. À plusieurs reprises, le lecteur prend le temps de s'arrêter sur une case à l'effet esthétique saisissant : les vagues ondulantes en page cinq, le visage qui émerge de l'eau, le reste du corps d'Ulysse flottant sous la surface de l'eau, la tête du cheval de Troie représentée de face en gros plan, les soldats avançant dans Troie avec leur longue cape rouge et l'ombre projetée de leur lance ainsi agrandie, le rapprochement visuel entre le sang des blessés qui coule et le vin versé dans une coupe, la blessure de Nausicaa touchée au cœur par un javelot lancé par Ulysse, l'effet de végétation sur l'île d'Aiaié, la silhouette de Nausicaa sur fond rouge pour symboliser sa douleur en comprenant qu'Ulysse est parti sans un adieu, la chevelure blonde de Nausicaa de dos en une forme presque abstraite. Toutefois, l'artiste ne pousse pas le jeu des formes jusqu'à une case qui ne serait composée que de formes abstraites ne faisant sens que par le lien logique entre la case précédente et la suivante. Le lecteur tombe sous le charme de la narration visuelle dès la première page. le parti pris artistique d'Andrea Serio place le récit entre le conte mythologique et le drame théâtral, avec effectivement une ou deux influences visibles, que ce soit un tableau d'Edward Hopper où des personnages regardent par la fenêtre sous un beau soleil, ou une touche d'expressionnisme cinématographique. Pour autant, il s'agit d'influences bien assimilées et mises à profit par l'artiste, pas simplement des clins d'œil pour initiés ou des raccourcis faute d'une maîtrise insuffisante. Ces pages apparaissent plus comme l'œuvre d'une bédéiste accomplie que d'un débutant. le lecteur ressent comment la mise en image vient discrètement apporter une sensibilité ou un point de vue dans la narration, attestant qu'il s'agit du ressenti de Nausicaa, et pas juste de faits exposés de manière objective. le cheval de Troie apparaît terrifiant et inhumain, une monstruosité dangereuse. L'avancée rapide Grecs dans Troie s'apparente à des coups de poignard dans le dos. le sang gicle de la blessure de Polyphème qui gesticule de douleur. Ulysse nage à contre-courant au milieu des débris se sauvant d'un danger où tous ses compagnons ont succombé, fuyant lâchement en les abandonnant à leur mort, plutôt qu'il ne parvient à s'échapper vaillamment. En pages vingt-deux et vingt-trois, Nausicaa rêve qu'Ulysse participe à des jeux d'adresse et qu'il lance un javelot qui se planter dans sa poitrine, une saisissante métaphore visuelle de l'acte sexuel à venir. Le lecteur ressent le récit à travers la sensibilité de Nausicaa. Les auteurs font preuve d'un dosage remarquable, un équilibre délicat entre les prouesses au premier degré d'Ulysse et le fait que Nausicaa les reçoit avec un état d'esprit en léger décalage par rapport au héros. Elle est encore relativement innocente du fait de sa jeunesse, mais elle perçoit bien que les Troyens vont être massacrés sans pitié par les Grecs, qu'Ulysse n'a éprouvé aucune compassion ni aucun remord en perçant l'œil de Polyphème, que le désir des marins pour Circé est de nature bestiale, les prémices d'un viol. Inconsciemment, elle ressent la virilité d'Ulysse à la fois comme une forme de bravoure, à la fois comme le recours à la force et à la fourberie pour vaincre l'ennemi à tout prix, pour l'anéantir. Comme l'indique le scénariste dans son introduction, ce n'est pas une vision féministe dans le sens activiste, mais une vision féminine avec des valeurs qui ne sont pas guerrières. Dans l'avant-dernière partie du récit, Nausicaa rencontre Pénélope et cette dernière lui dit ce qu'elle pense d'Ulysse après son retour. Son avis est tranché : elle s'est brusquement rendu compte qu'il n'était pas le héros qui avait longtemps peuplé ses rêveries. Ce héros n'avait jamais existé. Elle s'est rappelé comment il tenta, en lâche, de se soustraire à la guerre en feignant la folie, et d'autres actes qu'elle qualifie de vices, de tromperies, de mensonges. Les années ayant passé, elle le voit comme incarnation de méthodes conquérantes et dépourvues de compassion, qu'elle rejette. Toutefois, elle laisse Nausicaa libre de faire ses choix, de juger Ulysse comme elle l'entend. Les exploits du héros Ulysse, vus par Nausicaa, dans une histoire créée par deux hommes : le lecteur n'est pas trop sûr de l'intelligence d'un tel projet. Ses doutes s'envolent dès les premières pages, conquis par l'élégance et la beauté de la narration visuelle. Dans un premier temps, il se dit que ses a priori étaient fondés quant au parti pris du scénariste portant sur les valeurs du héros de l'Odyssée. Progressivement, il constate que Nausicaa ne se perçoit à aucun moment comme une victime, qu'elle fait preuve d'autonomie dans son jugement sur son amant, et qu'effectivement le récit s'inscrit dans une approche féminine honnête. Belle réussite.

25/08/2024 (modifier)