J'ai été assez ému par la tragédie de Noxolo, une jeune femme de 24 ans mère de deux enfants qui vît en Afrique du Sud dans un township non loin de Johannesburg. C'est une lesbienne qui a été victime d'un crime atroce le 23 avril 2011. Depuis, la police sud-africaine ferme les yeux et a bâclé insidieusement l'enquête. Il faut savoir que pourtant l'Afrique du Sud a adopté une loi très favorable à la cause gay. Cela ne suffit pas à faire évoluer les mentalités.
Amnesty International a décidé de se mobiliser autour de cette histoire afin que cette mort ne reste pas sans suite. C'est un combat à la construction d'un monde nouveau où l'on pourrait vivre sans craindre d'être tué parce qu'on est différent. Le célèbre écrivain Marc Levy a écrit l'une des plus belles postfaces de bande dessinée. Il conclut sur le fait que sur une terre où tant de misère existe, où tant de guerres sévissent, quelque soit la façon, aimer ne devrait jamais être un crime.
Alors, oui, cette oeuvre terrifiante dans le fond est tout à fait utile à lutter contre l'injustice de ce monde que cela soit en Afrique du Sud ou en France où un élu n'a pas hésité à déclarer à propos du mariage homosexuel que c'était une porte ouverte à la pédophilie. Mais bon, cette semaine j'ai déjeuné avec un haut cadre qui a glorifié l'action d'Hitler sans que personne ne réagisse à ses propos honteux (à part moi ). A une époque, on aurait renvoyé pour dire de pareilles choses. Plus maintenant car ils ont le vent en poupe ! Cela me fait peur également et pourtant, je ne suis pas gay.
C'est une bd documentaire que je voulais réellement lire depuis sa sortie. Le projet crocodile est une compilation d'histoires de harcèlement et de sexisme ordinaire mises en bande dessinée par un homme Thomas Matthieu. Ce faisant, je pense que cet auteur n'a jamais aussi bien défendu la femme ou du moins la dénonciation d'un véritable phénomène de société. C'est clair que cela ne plaît pas aux hommes d'être tous représentés sans exception en crocodile. Il s'agissait avant tout de faire prévaloir le point de vue des femmes.
Donner la parole aux femmes n'est pas une chose qui arrive aussi souvent. Si on réfléchit bien, on se rend compte que le plus souvent dans les oeuvres littéraires ou cinématographiques, on s'identifie à un personnage masculin. Idem pour les jeux vidéos où la princesse Zelda n'est qu'un faire-valoir pour mieux s'identifier à Link, son sauveur. Bref, c'est comme si toute la culture s'adressait aux hommes. Peu de garçons ont l'occasion de s'identifier à des personnes féminins. Heureusement qu'il y a Lara Croft !
J'ai beaucoup aimé cette oeuvre avec ces histoires qui donnent froid dans le dos. J'avoue avoir également éprouvé de la peur dans les transports en commun quand un malotrus commence à faire son intéressant vis à vis d'une belle femme. Nous vivons dans une société de machos où les publicités montrent de belles filles affriolantes s'offrant très facilement, où les films poussent également à l'infidélité (voir les images dans le métro).
Bientôt, le sifflement dans la rue sera une infraction grave vous envoyant directement en prison. Personnellement, je ne drague pas au risque de me faire accuser de harcèlement. La drague, c'est quelque chose qui se fait à deux. Au Pakistan, il est par exemple interdit de draguer et même par téléphone. C'est sans doute la société qui se dessine devant nous.
Trêve de plaisanterie, chaque jour une femme est au prise avec le harcèlement de rue. Ces histoires sont malheureusement horriblement banales mais traduisent un véritable malaise dans la société. Il faut savoir que cette bd a fait l'objet d'une censure par la mairie de Toulouse en raison de son immoralité et de son sexisme. Oui, il y a encore beaucoup de travail à réaliser dans notre société pour en finir avec cette ignominie. On ne regardera plus les crocodiles de la même façon et on ne portera plus du Lacoste !
Un manga romantique très sympathique.
Tout d'abord, j'aime comment Takéo et Yamato avouent leurs sentiments dès les premiers chapitres et que cela ne prend pas des dizaines de tomes pour que cela se produise. Le scénario va alors se concentrer sur ce qu'ils font après avoir avoué leurs sentiments et j'ai trouvé cela intéressant.
Ensuite, je trouve les personnages attachants. J'aime beaucoup le couple Takéo et Yamato qui est très mignon sans tomber dans le gnan-gnan. J'aime aussi Sunakawa et son amitié avec Takéo est bien exploitée.
Finalement, je trouve l'humour de ce manga très drôle. Les conneries de Takéo m'ont fait rire plusieurs fois. J'ai passé un bon moment de lecture.
J'ai beaucoup lu sur la Première Guerre Mondiale et je m'aperçois qu'il y a toujours des aspects à découvrir comme cette histoire véridique de soldat inconnu vivant. Il y a certes un jeu de mot avec la tombe du soldat inconnu. Il y a eu un soldat qui est revenu du front totalement amnésique.
A une époque où la TV n'existait pas, il était assez difficile pour les familles de l'identifier. Il y a en a bien qui l'ont reconnu mais elles étaient trop nombreuses : de l'ordre de 300 ! Beaucoup le reconnaissent comme étant un fils, un frère ou un mari disparu à la guerre. L'opinion publique était alors traumatisée par le massacre de 14-18 qui a coûté la vie à près de 1.7 millions de compatriotes soit 7% de la population qui a disparu ! On n'arrive pas à se rendre compte de nos jours ce que cela représente.
Triste histoire que celle-là où ce pauvre gars va finir sa vie en hôpital psychiatrique avant d'être victime des nazis. Il est devenu le symbole de toutes les mères qui n'ont pas retrouvé leur fils.
Ce cas avait passionné la France dans l'entre-deux-guerre avant de retomber dans l'oubli au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale où l'on voulait reconstruire un monde nouveau sans retomber dans les tristes souvenirs.
Et si Don Quichotte vivait aujourd'hui ? Il ne manquerait certes pas d'injustices à combattre ni de nobles causes à défendre…
Mike Cervantès est un laissé pour compte du rêve américain. Au fond de son bled perdu d'Arizona, il vivote en jouant les cowboys dans un village pour touristes. Parce qu'il fume de la marijuana, le shériff local lui pourri la vie et il fait un séjour en prison. C'est « pour fuir les conneries » qu'ils s'engage dans l'armée et se retrouve en Afghanistan. Fait prisonnier par les talibans, amputé d'un bras, Mike revient traumatisé au pays. L'armée lui offre une jolie prothèse mais personne ne calme son sentiment de révolte face à une société dont les discours remplis d'autosatisfaction ne suffisent pas à masquer les injustices sociales.
Découvrant par hasard l'œuvre et la vie de son illustre homonyme, Mike Cervantès s’identifie à Miguel Cervantès, qui fut lui aussi mutilé, prisonnier et marginalisé dans la société de son époque. Révolté par l'Amérique contemporaine, Mike devient une sorte de Don Quichotte, mais les moulins à vents sont devenus légions dans l'Amérique actuelle…
Dans un road movie intelligent et désabusé, Lax nous entraîne dans les pas de ce personnage hors norme, révélant l'envers du décor d'une Amérique qui ne fait plus rêver. Mike Cervantès évolue parmi les migrants latinos, les exclus de l'économie, les expropriés de la crise des subprimes, les indiens qui végètent dans les réserves, les abrutis acculturés et les clochards. Il montre comment la société américaine, anesthésiée par les médias et la bien-pensance, oublie le sens des valeurs qu'elle prétend défendre.
Le récit, servi par de superbes dessins au lavis, est teinté d'une désespérance pleine d'ironie. Cependant, au fil de ses errances, Cervantès rencontre de belles personnes qui prouvent que si la société perd son humanité, certains individus valent encore d'être défendus par de vaillants chevaliers… Même si le combat de Cervantès est perdu d'avance, on rêve de marcher à ses côtés.
Cet album qui m'a rappelé la tonalité de Voyage au bout de l'enfer (The Deer Hunter) de Michael Cimino, un de mes films préféré, peut-être le discours le plus intelligent que l'on ait jamais tenu sur la guerre et ses conséquences sur la société.
Cervantès est la synthèse réussie entre l'Amédée de L'Aigle sans orteils et Le Choucas redresseur de torts. Une saine lecture en ces temps d'individualisme, qui confirme l'immense talent et la profonde sensibilité humaniste de Christian Lax.
Voilà une série très plaisante à suivre, à condition de la prendre pour ce qu'elle est : un récit d'aventure destiné aux jeunes adolescents (mais pas que).
Tout d’abord, le cadre : les courses de chars dans l’Empire romain. Voilà une manière originale d’aborder cette époque déjà si souvent exploitée ! Et comme les auteurs semblent bien documentés sur le sujet, le théâtre de cette fiction nous est présenté d'une manière assez crédible. Bien sûr, les courses sont très spectaculaires, mais les auteurs évitent d'en faire trop. Exagérées, oui (évidemment, serais-je tenté de dire), mais pas délirantes.
De plus, avoir choisi l’Espagne comme point de départ du récit est, je trouve, très judicieux : les auteurs sont d’origine ibérique, d’une part et cette région de l’Empire romain n’est finalement que peu exploité dans les récits du genre, d’autre part.
Ensuite vient le dessin. Un trait propre et immédiat, hérité du franco-belge de la grande époque, influencé par le dessin d’animation, soigné dans ses décors, dynamique, expressif. Du bel ouvrage ! Et même le saut temporel du premier tome (12 ans séparent l’introduction du reste du récit) ne pose pas de problème quand il s’agit de reconnaître les personnages (que ce soit un enfant devenu jeune adulte, un adulte devenu vieux ou une matrone devenue… matrone mais en pire). J’aime vraiment beaucoup ce trait un peu carré et très typé, même si certains chevaux me paraissent étrangement longs.
Le récit, en lui-même, est des plus classiques. Un jeune orphelin va suivre les traces de son père à son corps défendant. Il devra faire face à ses vieux démons mais aussi à un cruel adversaire. Sa route croisera celle d’une jolie esclave, d’un mystérieux gladiateur et d’influents notables romains. Le nombre de personnages importants n’excède pas la dizaine, ce qui permet de rapidement s’y retrouver tout en offrant plusieurs champs d’investigation. Ces multiples relations donnent aux auteurs la possibilité de nous présenter divers aspects de la réalité historique de l'époque. C'est souvent instructif (pour un jeune lecteur, hein, pas pour un historien) sans jamais être lourdingue.
J’ai également apprécié le fait que les auteurs n’hésitent pas à tuer l’un ou l’autre personnage sans tenir compte du fait que les lecteurs s’y seraient attachés ou pas. Cette façon d’aborder les choses crée une tension, permet de rendre certains personnages détestables et de donner à ce récit des allures de drame antique.
Le troisième tome devrait nous emmener en Gaule. Je m’en réjouis à l’avance. A mes yeux, Gloria Victis est une très belle série 'grand public', conçue pour être appréciée par de jeunes adolescents sans que leurs parents ne trouvent ça infantilisant.
Mais quelle claque! Autant visuelle qu'en se qui concerne le scénario.
Avant d'y revenir, voici donc l'histoire de Marin un jeune thésard qui arrive à Brest afin de rencontrer un bouquiniste qui posséderait un inédit de Pierre Mac Orlan, sujet de la thèse. A son arrivée, Marin alors qu'il s'apprête à découvrir le précieux manuscrit reçoit un coup qui l'assomme, il se réveille plus tard, nu comme un ver et retourné à la librairie, trouve son propriétaire mort. La police s'en mêle, Marin doit fuir et tenter grâce à une mystérieuse carte de s'innocenter.
Sommes nous ici face à une sorte de mise en abimes? Sans doute, en effet tout le ressort dramatique qui conduit le héros en divers points de la ville de Brest s’appuie sur l’œuvre de Mac Orlan. Grâce à de subtils détails, les différents récits de l'auteur sont habilement convoqués dans ce gigantesque jeu de piste ou le héros joue sa vie. Attention! pas besoin d'avoir lu un seul livre de cet auteur n'y même d'avoir entendu parler de lui. Ceci n'est pas une œuvre pour l’intelligentsia, il s'agit avant tout d'un polar rondement, voir diaboliquement mené. Cette quête est tout sauf vieillotte, si elle s'ancre dans des écrits qui se situent au début du siècle dernier, la modernité du propos est évidente et ce n'est pas l'utilisation d'une carte au trésor qui empoussière les choses.
C'est donc un puzzle infernal que doit résoudre Marin au gré d'indices disséminés tout au long de son parcours nocturne dans Brest. Ponctuée de rencontres improbables mais hautement anxiogènes, sa quête avance au rythme de ses déambulations.
Visuellement c'est superbe. Briac le dessinateur, également responsable de la couleur, nous livre des illustrations qui sont pratiquement des tableaux ou rien n'est figé. C'est humide, poisseux, glauque, violent, sordide, en un mot grandiose. Hénaurme même, à l'image du commissaire de police Bourrel, qui n'a rien à voir avec son homonyme pépère de la télévision, et qui poursuit Marin, plus par amour pour la belle Marguerite par qui il s'est fait éconduire que par esprit de justice. Mais je m'égare, comme Marin.
Pour avoir vu Briac travailler en petits coup de pinceaux nets, nerveux, puis plus doux, précis, ajoutant ici une touche de blanc, tamponnant là avec un vulgaire Sopalin, je peux vous assurer que si de prime abord le dessin vous semble sombre et peu évident, c'est qu'il demande un effort. Un effort car face à du grand art comme ici il faut se sortir des choses plus classiques que nous avons l'habitude de voir. Bravo vraiment, en plus le mec est très sympa.
Alors quoi? Courrez y! Ne boudez pas votre plaisir, voilà une BD avec un dessin superbe, un scénario bien plus complexe qu'il n'y parait mais facile à lire, (Bravo la aussi à Arnaud Le Gouëfflec), qui est pour moi un coup de cœur pas loin d'être culte.
Pour un gars comme moi qui n'appréciait que modérément la période de guerre en BD, qui plus est vue sous un angle plus intimiste comme ici, je me suis surpris depuis quelques temps à lire pas mal de Bd tournant autour du sujet, et j'y ai pris goût, c'est en plus très instructif.
Ce diptyque m'a plutôt ému, en tout cas profondément intéressé au sujet qui relate des événements douloureux, en soulignant l'engagement individuel et en découvrant l'affairisme de guerre, le tout sur fond de rafle du Vel' d'Hiv'.
Le dessin toujours aussi séduisant de Wachs m'a grandement aidé dans cette approche, j'adore le trait précis et doux de ce dessinateur depuis ses Bd dans le magazine Vécu. Il réalise une excellente reconstitution graphique du Paris de l'Occupation en 1942, avec tout ce que ça implique comme détails, son dessin sur les personnages féminins se révèle sensuel, et sa reconstitution d'époque est remarquable au niveau des décors, des véhicules, des vêtements, des coiffures féminines etc...
La mise en place des personnages est un peu longue, mais les rouages dramatiques s'avèrent passionnants, les destins croisés de plusieurs de ces personnages sont bien imbriqués les uns dans les autres, certains d'entre eux sont même très attachants, y compris celui de l'Allemand homosexuel qui sort avec Charlotte, et qu'il fallait rendre sympathique.
En fait, il n'y a pas d'action, le tout est plutôt statique, mais il se passe plein de choses, c'est quand même prenant et tout en subtilité, une chronique toute simple emplie de mélancolie et d'humanité, tout en étant très instructive.
Je découvre de plus en plus cette période d'Occupation à laquelle je ne m'intéressais pas, et ici, malgré l'amertume, je trouve ce récit touchant et sincère. Un très joli diptyque qui incite aussi à la réflexion..
Le très talentueux Manara se fait biographe pour dépeindre la vie du Caravage.
Il nous avait déjà montré son goût pour les fastes et les excès de l'Italie de la Renaissance dans Borgia. Ici encore, il excelle à dépeindre les palais somptueux comme les bas-fonds romains.
Manara prend plaisir à créer une galerie de personnages hauts en couleur ; peintre, escrocs, prostituées, spadassins, cardinaux, larbins et barbiers s'agitent dans une société à la fois décadente et puritaine. L'artiste a le sens du mouvement et tous ont une grâce qui n'appartient qu'à lui. Ses femmes, nobles ou putains, sont toujours d'une beauté irréelle, stéréotypée certes, mais inimitable.
La Rome de la fin du Seicento est restituée de manière époustouflante. Le mélange des ruines antiques et des bâtiments branlants et délabrés qui s'y sont incrustés devient un décor de théâtre majestueux. Une mention spéciale pour la toute première case qui présente un pont fortifié dans la campagne romaine, mais aussi pour la Porte Nevia, l'auberge de Lupa, la prison de Tor di Nona…
L'attrait de cet album tient également à la mise en couleur. Manara s'applique particulièrement dans la restitution des lumières pour se montrer digne de son sujet. L'album est marqué dès les premières planches par les tons chauds d'un crépuscule doré. Les clairs obscurs des scènes nocturnes (l'arrivée à Rome, la scène de la Taverne…) sont particulièrement réussis.
En résumé, Le Caravage de Manara est avant tout un régal visuel.
Et l'histoire ? Manara semble se reconnaître dans son personnage, mais le scénario n'offre guère de surprises. Nous assistons à l'ascension d'un grand peintre, l'un des plus grands de son époque. Une œuvre magistrale de réalisme, mais surtout des toiles où transparaît une passion bouillonnante, quel que soit le sujet abordé… Le caractère bouillant du Caravage lui vaut nombre d'ennuis avec la justice et avec l'Église, certaines toiles sont censurées et brûlées, il fait quelques séjours derrière les barreaux… mais continue à produire des chefs d'œuvres.
Nul besoin d'être un amateur éclairé de peinture pour apprécier ce bel album, premier d'un diptyque dont j'attends la conclusion avec une réelle impatience.
L'histoire des esclaves oubliés de Tromelin ressuscite un épisode particulièrement ignoble de la traite négrière.
L'Utile, navire négrier de la Compagnie des Indes Orientales, fait naufrage sur la barre corallienne de l'île de Tromelin en 1761. Quelques dizaines de rescapés prennent pied sur l'îlot sableux, désolé et à peu près dépourvu de ressources. Si les blancs de l'équipage parviennent à construire une embarcation et à gagner Madagascar, ils abandonnent les esclaves noirs. Ce n'est qu'après quinze années qu'un autre navire récupère les derniers, et rares, survivants.
Depuis 2006, plusieurs expéditions archéologiques s'attachent à mettre à jour les vestiges de ce drame. Invité à se joindre à l'une de ces expéditions, Sylvain Savoia fait revivre l'histoire des naufragés de l'Utile en suivant les pas d'une jeune Malgache arrachée avec sa mère à sa terre natale, enfermée dans les cales puantes du navire, pour finir jetée sur quelques hectares de sable brûlant perdus en plein océan indien. Le récit historique est entrecoupé par la relation, sous la forme d'un carnet de bord, des quelques semaines que l'auteur a passé à Tromelin avec les scientifiques.
Le sort horrible des naufragés abandonnés sur un îlot parce qu'ils ne sont que des noirs aurait suffi à bâtir un récit solide. Mais le va et vient entre passé et présent donne au drame humain une dimension particulièrement tangible.
L'expérience rappelle inévitablement la démarche de Lepage dans son Voyage aux îles de la Désolation, mais Savoia reste très réservé, presque pudique sur les relations qui lient les membres de l'équipe scientifique, comme pour accentuer l'impression d'isolement et d'abandon qui émane des lieux. Son séjour sur ce confetti de territoire français perdu au milieu de rien lui a permis d'expérimenter de manière charnelle le calvaire vécu par les esclaves oubliés.
C'est avec une grande justesse qu'il restitue l'angoisse ressentie face à l'immensité et à l'éloignement. Car, au quotidien, Tromelin n'a rien d'un paradis tropical : ici pas de plage enchanteresse de sable blanc bordée de palmiers et baignée par le clapot de l'eau turquoise… Savoia restitue crûment la chaleur équatoriale écrasante, le vacarme des oiseaux, le fracas du ressac, les bernard-l'hermite qui envahissent tout dès la nuit tombée, les monceaux d'ordures plastiques rejetées par l'océan, les cyclones effroyables qui submergent toute l'île… Une impression terrible de solitude et de vide.
Ce gros album mérite vraiment d'être lu.
Peut-être lui manque-t-il un peu de souffle épique que l'auteur, à force de vouloir rester conforme à la réalité, n'a pas osé introduire dans la partie historique du récit. J'aurais aussi apprécié de mieux cerner la personnalité des chercheurs contemporains, qui est comme éclipsée par le décor.
Savoia contribue néanmoins à sortir Les esclaves oubliés de Tromelin de leur long oubli. Il y parvient avec maestria grâce à un sens du récit et à des dessins d'un réalisme pudique qui font mouche.
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Noxolo
J'ai été assez ému par la tragédie de Noxolo, une jeune femme de 24 ans mère de deux enfants qui vît en Afrique du Sud dans un township non loin de Johannesburg. C'est une lesbienne qui a été victime d'un crime atroce le 23 avril 2011. Depuis, la police sud-africaine ferme les yeux et a bâclé insidieusement l'enquête. Il faut savoir que pourtant l'Afrique du Sud a adopté une loi très favorable à la cause gay. Cela ne suffit pas à faire évoluer les mentalités. Amnesty International a décidé de se mobiliser autour de cette histoire afin que cette mort ne reste pas sans suite. C'est un combat à la construction d'un monde nouveau où l'on pourrait vivre sans craindre d'être tué parce qu'on est différent. Le célèbre écrivain Marc Levy a écrit l'une des plus belles postfaces de bande dessinée. Il conclut sur le fait que sur une terre où tant de misère existe, où tant de guerres sévissent, quelque soit la façon, aimer ne devrait jamais être un crime. Alors, oui, cette oeuvre terrifiante dans le fond est tout à fait utile à lutter contre l'injustice de ce monde que cela soit en Afrique du Sud ou en France où un élu n'a pas hésité à déclarer à propos du mariage homosexuel que c'était une porte ouverte à la pédophilie. Mais bon, cette semaine j'ai déjeuné avec un haut cadre qui a glorifié l'action d'Hitler sans que personne ne réagisse à ses propos honteux (à part moi ). A une époque, on aurait renvoyé pour dire de pareilles choses. Plus maintenant car ils ont le vent en poupe ! Cela me fait peur également et pourtant, je ne suis pas gay.
Les Crocodiles
C'est une bd documentaire que je voulais réellement lire depuis sa sortie. Le projet crocodile est une compilation d'histoires de harcèlement et de sexisme ordinaire mises en bande dessinée par un homme Thomas Matthieu. Ce faisant, je pense que cet auteur n'a jamais aussi bien défendu la femme ou du moins la dénonciation d'un véritable phénomène de société. C'est clair que cela ne plaît pas aux hommes d'être tous représentés sans exception en crocodile. Il s'agissait avant tout de faire prévaloir le point de vue des femmes. Donner la parole aux femmes n'est pas une chose qui arrive aussi souvent. Si on réfléchit bien, on se rend compte que le plus souvent dans les oeuvres littéraires ou cinématographiques, on s'identifie à un personnage masculin. Idem pour les jeux vidéos où la princesse Zelda n'est qu'un faire-valoir pour mieux s'identifier à Link, son sauveur. Bref, c'est comme si toute la culture s'adressait aux hommes. Peu de garçons ont l'occasion de s'identifier à des personnes féminins. Heureusement qu'il y a Lara Croft ! J'ai beaucoup aimé cette oeuvre avec ces histoires qui donnent froid dans le dos. J'avoue avoir également éprouvé de la peur dans les transports en commun quand un malotrus commence à faire son intéressant vis à vis d'une belle femme. Nous vivons dans une société de machos où les publicités montrent de belles filles affriolantes s'offrant très facilement, où les films poussent également à l'infidélité (voir les images dans le métro). Bientôt, le sifflement dans la rue sera une infraction grave vous envoyant directement en prison. Personnellement, je ne drague pas au risque de me faire accuser de harcèlement. La drague, c'est quelque chose qui se fait à deux. Au Pakistan, il est par exemple interdit de draguer et même par téléphone. C'est sans doute la société qui se dessine devant nous. Trêve de plaisanterie, chaque jour une femme est au prise avec le harcèlement de rue. Ces histoires sont malheureusement horriblement banales mais traduisent un véritable malaise dans la société. Il faut savoir que cette bd a fait l'objet d'une censure par la mairie de Toulouse en raison de son immoralité et de son sexisme. Oui, il y a encore beaucoup de travail à réaliser dans notre société pour en finir avec cette ignominie. On ne regardera plus les crocodiles de la même façon et on ne portera plus du Lacoste !
Mon histoire
Un manga romantique très sympathique. Tout d'abord, j'aime comment Takéo et Yamato avouent leurs sentiments dès les premiers chapitres et que cela ne prend pas des dizaines de tomes pour que cela se produise. Le scénario va alors se concentrer sur ce qu'ils font après avoir avoué leurs sentiments et j'ai trouvé cela intéressant. Ensuite, je trouve les personnages attachants. J'aime beaucoup le couple Takéo et Yamato qui est très mignon sans tomber dans le gnan-gnan. J'aime aussi Sunakawa et son amitié avec Takéo est bien exploitée. Finalement, je trouve l'humour de ce manga très drôle. Les conneries de Takéo m'ont fait rire plusieurs fois. J'ai passé un bon moment de lecture.
Le Soldat Inconnu vivant
J'ai beaucoup lu sur la Première Guerre Mondiale et je m'aperçois qu'il y a toujours des aspects à découvrir comme cette histoire véridique de soldat inconnu vivant. Il y a certes un jeu de mot avec la tombe du soldat inconnu. Il y a eu un soldat qui est revenu du front totalement amnésique. A une époque où la TV n'existait pas, il était assez difficile pour les familles de l'identifier. Il y a en a bien qui l'ont reconnu mais elles étaient trop nombreuses : de l'ordre de 300 ! Beaucoup le reconnaissent comme étant un fils, un frère ou un mari disparu à la guerre. L'opinion publique était alors traumatisée par le massacre de 14-18 qui a coûté la vie à près de 1.7 millions de compatriotes soit 7% de la population qui a disparu ! On n'arrive pas à se rendre compte de nos jours ce que cela représente. Triste histoire que celle-là où ce pauvre gars va finir sa vie en hôpital psychiatrique avant d'être victime des nazis. Il est devenu le symbole de toutes les mères qui n'ont pas retrouvé leur fils. Ce cas avait passionné la France dans l'entre-deux-guerre avant de retomber dans l'oubli au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale où l'on voulait reconstruire un monde nouveau sans retomber dans les tristes souvenirs.
Un certain Cervantès
Et si Don Quichotte vivait aujourd'hui ? Il ne manquerait certes pas d'injustices à combattre ni de nobles causes à défendre… Mike Cervantès est un laissé pour compte du rêve américain. Au fond de son bled perdu d'Arizona, il vivote en jouant les cowboys dans un village pour touristes. Parce qu'il fume de la marijuana, le shériff local lui pourri la vie et il fait un séjour en prison. C'est « pour fuir les conneries » qu'ils s'engage dans l'armée et se retrouve en Afghanistan. Fait prisonnier par les talibans, amputé d'un bras, Mike revient traumatisé au pays. L'armée lui offre une jolie prothèse mais personne ne calme son sentiment de révolte face à une société dont les discours remplis d'autosatisfaction ne suffisent pas à masquer les injustices sociales. Découvrant par hasard l'œuvre et la vie de son illustre homonyme, Mike Cervantès s’identifie à Miguel Cervantès, qui fut lui aussi mutilé, prisonnier et marginalisé dans la société de son époque. Révolté par l'Amérique contemporaine, Mike devient une sorte de Don Quichotte, mais les moulins à vents sont devenus légions dans l'Amérique actuelle… Dans un road movie intelligent et désabusé, Lax nous entraîne dans les pas de ce personnage hors norme, révélant l'envers du décor d'une Amérique qui ne fait plus rêver. Mike Cervantès évolue parmi les migrants latinos, les exclus de l'économie, les expropriés de la crise des subprimes, les indiens qui végètent dans les réserves, les abrutis acculturés et les clochards. Il montre comment la société américaine, anesthésiée par les médias et la bien-pensance, oublie le sens des valeurs qu'elle prétend défendre. Le récit, servi par de superbes dessins au lavis, est teinté d'une désespérance pleine d'ironie. Cependant, au fil de ses errances, Cervantès rencontre de belles personnes qui prouvent que si la société perd son humanité, certains individus valent encore d'être défendus par de vaillants chevaliers… Même si le combat de Cervantès est perdu d'avance, on rêve de marcher à ses côtés. Cet album qui m'a rappelé la tonalité de Voyage au bout de l'enfer (The Deer Hunter) de Michael Cimino, un de mes films préféré, peut-être le discours le plus intelligent que l'on ait jamais tenu sur la guerre et ses conséquences sur la société. Cervantès est la synthèse réussie entre l'Amédée de L'Aigle sans orteils et Le Choucas redresseur de torts. Une saine lecture en ces temps d'individualisme, qui confirme l'immense talent et la profonde sensibilité humaniste de Christian Lax.
Gloria Victis
Voilà une série très plaisante à suivre, à condition de la prendre pour ce qu'elle est : un récit d'aventure destiné aux jeunes adolescents (mais pas que). Tout d’abord, le cadre : les courses de chars dans l’Empire romain. Voilà une manière originale d’aborder cette époque déjà si souvent exploitée ! Et comme les auteurs semblent bien documentés sur le sujet, le théâtre de cette fiction nous est présenté d'une manière assez crédible. Bien sûr, les courses sont très spectaculaires, mais les auteurs évitent d'en faire trop. Exagérées, oui (évidemment, serais-je tenté de dire), mais pas délirantes. De plus, avoir choisi l’Espagne comme point de départ du récit est, je trouve, très judicieux : les auteurs sont d’origine ibérique, d’une part et cette région de l’Empire romain n’est finalement que peu exploité dans les récits du genre, d’autre part. Ensuite vient le dessin. Un trait propre et immédiat, hérité du franco-belge de la grande époque, influencé par le dessin d’animation, soigné dans ses décors, dynamique, expressif. Du bel ouvrage ! Et même le saut temporel du premier tome (12 ans séparent l’introduction du reste du récit) ne pose pas de problème quand il s’agit de reconnaître les personnages (que ce soit un enfant devenu jeune adulte, un adulte devenu vieux ou une matrone devenue… matrone mais en pire). J’aime vraiment beaucoup ce trait un peu carré et très typé, même si certains chevaux me paraissent étrangement longs. Le récit, en lui-même, est des plus classiques. Un jeune orphelin va suivre les traces de son père à son corps défendant. Il devra faire face à ses vieux démons mais aussi à un cruel adversaire. Sa route croisera celle d’une jolie esclave, d’un mystérieux gladiateur et d’influents notables romains. Le nombre de personnages importants n’excède pas la dizaine, ce qui permet de rapidement s’y retrouver tout en offrant plusieurs champs d’investigation. Ces multiples relations donnent aux auteurs la possibilité de nous présenter divers aspects de la réalité historique de l'époque. C'est souvent instructif (pour un jeune lecteur, hein, pas pour un historien) sans jamais être lourdingue. J’ai également apprécié le fait que les auteurs n’hésitent pas à tuer l’un ou l’autre personnage sans tenir compte du fait que les lecteurs s’y seraient attachés ou pas. Cette façon d’aborder les choses crée une tension, permet de rendre certains personnages détestables et de donner à ce récit des allures de drame antique. Le troisième tome devrait nous emmener en Gaule. Je m’en réjouis à l’avance. A mes yeux, Gloria Victis est une très belle série 'grand public', conçue pour être appréciée par de jeunes adolescents sans que leurs parents ne trouvent ça infantilisant.
La Nuit Mac Orlan
Mais quelle claque! Autant visuelle qu'en se qui concerne le scénario. Avant d'y revenir, voici donc l'histoire de Marin un jeune thésard qui arrive à Brest afin de rencontrer un bouquiniste qui posséderait un inédit de Pierre Mac Orlan, sujet de la thèse. A son arrivée, Marin alors qu'il s'apprête à découvrir le précieux manuscrit reçoit un coup qui l'assomme, il se réveille plus tard, nu comme un ver et retourné à la librairie, trouve son propriétaire mort. La police s'en mêle, Marin doit fuir et tenter grâce à une mystérieuse carte de s'innocenter. Sommes nous ici face à une sorte de mise en abimes? Sans doute, en effet tout le ressort dramatique qui conduit le héros en divers points de la ville de Brest s’appuie sur l’œuvre de Mac Orlan. Grâce à de subtils détails, les différents récits de l'auteur sont habilement convoqués dans ce gigantesque jeu de piste ou le héros joue sa vie. Attention! pas besoin d'avoir lu un seul livre de cet auteur n'y même d'avoir entendu parler de lui. Ceci n'est pas une œuvre pour l’intelligentsia, il s'agit avant tout d'un polar rondement, voir diaboliquement mené. Cette quête est tout sauf vieillotte, si elle s'ancre dans des écrits qui se situent au début du siècle dernier, la modernité du propos est évidente et ce n'est pas l'utilisation d'une carte au trésor qui empoussière les choses. C'est donc un puzzle infernal que doit résoudre Marin au gré d'indices disséminés tout au long de son parcours nocturne dans Brest. Ponctuée de rencontres improbables mais hautement anxiogènes, sa quête avance au rythme de ses déambulations. Visuellement c'est superbe. Briac le dessinateur, également responsable de la couleur, nous livre des illustrations qui sont pratiquement des tableaux ou rien n'est figé. C'est humide, poisseux, glauque, violent, sordide, en un mot grandiose. Hénaurme même, à l'image du commissaire de police Bourrel, qui n'a rien à voir avec son homonyme pépère de la télévision, et qui poursuit Marin, plus par amour pour la belle Marguerite par qui il s'est fait éconduire que par esprit de justice. Mais je m'égare, comme Marin. Pour avoir vu Briac travailler en petits coup de pinceaux nets, nerveux, puis plus doux, précis, ajoutant ici une touche de blanc, tamponnant là avec un vulgaire Sopalin, je peux vous assurer que si de prime abord le dessin vous semble sombre et peu évident, c'est qu'il demande un effort. Un effort car face à du grand art comme ici il faut se sortir des choses plus classiques que nous avons l'habitude de voir. Bravo vraiment, en plus le mec est très sympa. Alors quoi? Courrez y! Ne boudez pas votre plaisir, voilà une BD avec un dessin superbe, un scénario bien plus complexe qu'il n'y parait mais facile à lire, (Bravo la aussi à Arnaud Le Gouëfflec), qui est pour moi un coup de cœur pas loin d'être culte.
Opération Vent Printanier
Pour un gars comme moi qui n'appréciait que modérément la période de guerre en BD, qui plus est vue sous un angle plus intimiste comme ici, je me suis surpris depuis quelques temps à lire pas mal de Bd tournant autour du sujet, et j'y ai pris goût, c'est en plus très instructif. Ce diptyque m'a plutôt ému, en tout cas profondément intéressé au sujet qui relate des événements douloureux, en soulignant l'engagement individuel et en découvrant l'affairisme de guerre, le tout sur fond de rafle du Vel' d'Hiv'. Le dessin toujours aussi séduisant de Wachs m'a grandement aidé dans cette approche, j'adore le trait précis et doux de ce dessinateur depuis ses Bd dans le magazine Vécu. Il réalise une excellente reconstitution graphique du Paris de l'Occupation en 1942, avec tout ce que ça implique comme détails, son dessin sur les personnages féminins se révèle sensuel, et sa reconstitution d'époque est remarquable au niveau des décors, des véhicules, des vêtements, des coiffures féminines etc... La mise en place des personnages est un peu longue, mais les rouages dramatiques s'avèrent passionnants, les destins croisés de plusieurs de ces personnages sont bien imbriqués les uns dans les autres, certains d'entre eux sont même très attachants, y compris celui de l'Allemand homosexuel qui sort avec Charlotte, et qu'il fallait rendre sympathique. En fait, il n'y a pas d'action, le tout est plutôt statique, mais il se passe plein de choses, c'est quand même prenant et tout en subtilité, une chronique toute simple emplie de mélancolie et d'humanité, tout en étant très instructive. Je découvre de plus en plus cette période d'Occupation à laquelle je ne m'intéressais pas, et ici, malgré l'amertume, je trouve ce récit touchant et sincère. Un très joli diptyque qui incite aussi à la réflexion..
Le Caravage
Le très talentueux Manara se fait biographe pour dépeindre la vie du Caravage. Il nous avait déjà montré son goût pour les fastes et les excès de l'Italie de la Renaissance dans Borgia. Ici encore, il excelle à dépeindre les palais somptueux comme les bas-fonds romains. Manara prend plaisir à créer une galerie de personnages hauts en couleur ; peintre, escrocs, prostituées, spadassins, cardinaux, larbins et barbiers s'agitent dans une société à la fois décadente et puritaine. L'artiste a le sens du mouvement et tous ont une grâce qui n'appartient qu'à lui. Ses femmes, nobles ou putains, sont toujours d'une beauté irréelle, stéréotypée certes, mais inimitable. La Rome de la fin du Seicento est restituée de manière époustouflante. Le mélange des ruines antiques et des bâtiments branlants et délabrés qui s'y sont incrustés devient un décor de théâtre majestueux. Une mention spéciale pour la toute première case qui présente un pont fortifié dans la campagne romaine, mais aussi pour la Porte Nevia, l'auberge de Lupa, la prison de Tor di Nona… L'attrait de cet album tient également à la mise en couleur. Manara s'applique particulièrement dans la restitution des lumières pour se montrer digne de son sujet. L'album est marqué dès les premières planches par les tons chauds d'un crépuscule doré. Les clairs obscurs des scènes nocturnes (l'arrivée à Rome, la scène de la Taverne…) sont particulièrement réussis. En résumé, Le Caravage de Manara est avant tout un régal visuel. Et l'histoire ? Manara semble se reconnaître dans son personnage, mais le scénario n'offre guère de surprises. Nous assistons à l'ascension d'un grand peintre, l'un des plus grands de son époque. Une œuvre magistrale de réalisme, mais surtout des toiles où transparaît une passion bouillonnante, quel que soit le sujet abordé… Le caractère bouillant du Caravage lui vaut nombre d'ennuis avec la justice et avec l'Église, certaines toiles sont censurées et brûlées, il fait quelques séjours derrière les barreaux… mais continue à produire des chefs d'œuvres. Nul besoin d'être un amateur éclairé de peinture pour apprécier ce bel album, premier d'un diptyque dont j'attends la conclusion avec une réelle impatience.
Les Esclaves oubliés de Tromelin
L'histoire des esclaves oubliés de Tromelin ressuscite un épisode particulièrement ignoble de la traite négrière. L'Utile, navire négrier de la Compagnie des Indes Orientales, fait naufrage sur la barre corallienne de l'île de Tromelin en 1761. Quelques dizaines de rescapés prennent pied sur l'îlot sableux, désolé et à peu près dépourvu de ressources. Si les blancs de l'équipage parviennent à construire une embarcation et à gagner Madagascar, ils abandonnent les esclaves noirs. Ce n'est qu'après quinze années qu'un autre navire récupère les derniers, et rares, survivants. Depuis 2006, plusieurs expéditions archéologiques s'attachent à mettre à jour les vestiges de ce drame. Invité à se joindre à l'une de ces expéditions, Sylvain Savoia fait revivre l'histoire des naufragés de l'Utile en suivant les pas d'une jeune Malgache arrachée avec sa mère à sa terre natale, enfermée dans les cales puantes du navire, pour finir jetée sur quelques hectares de sable brûlant perdus en plein océan indien. Le récit historique est entrecoupé par la relation, sous la forme d'un carnet de bord, des quelques semaines que l'auteur a passé à Tromelin avec les scientifiques. Le sort horrible des naufragés abandonnés sur un îlot parce qu'ils ne sont que des noirs aurait suffi à bâtir un récit solide. Mais le va et vient entre passé et présent donne au drame humain une dimension particulièrement tangible. L'expérience rappelle inévitablement la démarche de Lepage dans son Voyage aux îles de la Désolation, mais Savoia reste très réservé, presque pudique sur les relations qui lient les membres de l'équipe scientifique, comme pour accentuer l'impression d'isolement et d'abandon qui émane des lieux. Son séjour sur ce confetti de territoire français perdu au milieu de rien lui a permis d'expérimenter de manière charnelle le calvaire vécu par les esclaves oubliés. C'est avec une grande justesse qu'il restitue l'angoisse ressentie face à l'immensité et à l'éloignement. Car, au quotidien, Tromelin n'a rien d'un paradis tropical : ici pas de plage enchanteresse de sable blanc bordée de palmiers et baignée par le clapot de l'eau turquoise… Savoia restitue crûment la chaleur équatoriale écrasante, le vacarme des oiseaux, le fracas du ressac, les bernard-l'hermite qui envahissent tout dès la nuit tombée, les monceaux d'ordures plastiques rejetées par l'océan, les cyclones effroyables qui submergent toute l'île… Une impression terrible de solitude et de vide. Ce gros album mérite vraiment d'être lu. Peut-être lui manque-t-il un peu de souffle épique que l'auteur, à force de vouloir rester conforme à la réalité, n'a pas osé introduire dans la partie historique du récit. J'aurais aussi apprécié de mieux cerner la personnalité des chercheurs contemporains, qui est comme éclipsée par le décor. Savoia contribue néanmoins à sortir Les esclaves oubliés de Tromelin de leur long oubli. Il y parvient avec maestria grâce à un sens du récit et à des dessins d'un réalisme pudique qui font mouche.