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Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Très chers élus - 40 ans de financement politique
Très chers élus - 40 ans de financement politique

Vous avez vu combien coûte une campagne présidentielle ? - Ce tome contient un essai complet, indépendant de tout autre. Il s’agit d’une enquête sur le financement de la politique en France, enquête réalisée par Élodie Guéguen & Sylvain Tronchet, dessinée par Erwann Terrier, et mise en couleurs par Degreff. La première publication date de 2022. L’ouvrage comporte cent quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction des deux journalistes : pour conquérir le pouvoir, l’argent est le nerf de la guerre ; il est aussi, généralement, celui par qui le scandale arrive. Il se termine avec un post-scriptum écrit par les auteurs évoquant le délai de sept à huit mois pour la réalisation et la parution du rapport sur les comptes de campagne de l’élection présidentielle de 2022, un entretien de deux pages avec Jean-Philippe Vachia (le président de la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques), et un entretien croisé avec les anciens magistrats Jean-Louis Nadal (procureur général près de la cours de cassation, puis président de la Haute Autorité de la transparence de la vie publique) et Yves Charpenet (directeur des affaires criminelles des grâces du ministère de la Justice). Lors de la campagne présidentielle de 2022, dans un salon de l’Élysée, Emmanuel Macron reçoit son équipe avec petits fours et champagne. Dans un petit groupe, un conseiller fait le point : fiscal year 16 a été une année de super croissance pour eux. Ils ont eu de très bons wins. Jamais personne dans l’histoire n’a fait un grand win sans grands efforts. Parce que la valeur travail, elle est au centre de leur équation. Mais c’est leur culture d’entreprise dont il est le plus fier. Elle est business-focus. Intense et ambitieuse. C’est une culture de fight. Ils n’ont pas peur de dire que construire une grande boîte c’est un combat. Et âmes sensibles s’abstenir. Un conseiller plus âgé s’éloigne pour aller se rafraîchir aux toilettes, tout en pestant contre ce jargon de la culture de Fight. Il retourne dans le grand salon mais cogne la porte contre le coude de Macron qu’il n’avait pas vu. Christian Dagnat est au micro, un banquier qui lève des fonds pour le candidat. Il explique aux donateurs potentiels qu’ils peuvent donner jusqu’à 7.500€ par an, et qu’en faisant de même au nom de leur épouse, ils peuvent monter jusqu’à 15.000€. Puis c’est au tour de Macron lui-même de prendre la parole pour indiquer le montant de levée de fond qu’ils ont atteint à ce jour, et les modes de financement complémentaires à venir, y compris le fait qu’il va s’endetter personnellement à hauteur de 8 millions d’euros. Puis il remercie les participants, alors qu’un conseiller distribue des formulaires de dons. Sur un marché découvert parisien, des militants distribuent des tracts pour la campagne 2022. Sylvain arrive en trottinette et rejoint Élodie : ils ont rendez-vous avec Monsieur X, leur source. Ils l’aperçoivent en train de les attendre sur un banc. Ils lui rappellent qu’ils souhaitent échanger avec lui au sujet de leur enquête sur le financement de la vie politique française. En guise d’introduction, il répond que l’argent est essentiel à la conquête du pouvoir. Il a tout vu de l’arrière-boutique des partis sous la Ve république. Pas facile de donner un aspect visuel à une enquête journalistique, encore moins quand il s’agit de quelque chose d’un peu abstrait comme le financement des partis politiques et des élections. Les auteurs ont pris le parti d’une forme de promenade dans Paris avec un arrêt pour prendre un café, au cours de laquelle les deux journalistes Élodie Guéguen & Silvain Tronchet se mettent en scène en train de discuter avec un monsieur en imperméable et chapeau mou, promenant son chien, qui incarne l’amalgame de plusieurs de leurs informateurs, sous les traits de Monsieur X, vraisemblablement la soixantaine, et ayant connu plusieurs décennies de fonctionnement des partis politiques, de l’intérieur. Le lecteur bénéficie ainsi d’une longue promenade au cours de laquelle il reconnaît la tour Eiffel, des sorties de station de métro, le mur d’enceinte de l’Élysée, les arcades de la rue de Rivoli, la porte d’entrée du Conseil Constitutionnel avec sa magnifique sphinge, la place Vendôme, la pyramide du Louvre, les bouquinistes des quais de la Seine, la passerelle des arts, la place du colonel Fabien, Les Deux Magots, le jardin du Luxembourg, la promenade le long des quais de la Seine à Paris, le ministère des finances, la place de la Bastille, etc., pour finir place de la République devant le monument à la République du sculpteur Léopold Morice. Au fil de cette déambulation, les trois interlocuteurs évoquent des affaires ayant été couvertes par les médias, les déclarations des hommes et femmes politiques mis en cause, ainsi que certains de leurs collaborateurs, le dessinateur reproduisant avec fidélité leur apparence, ce qui permet de les identifier aisément. Ces séquences souvenirs emmènent le lecteur dans des endroits très variés à chaque fois bien représentés : un salon de l’Élysée, un chantier de construction, la piscine de pièces d’or de Picsou, le plateau du journal de vingt heures, la roche de Solutré, l’hémicycle de l’assemblée nationale, les bureaux des quartiers généraux de campagne des candidats, des bureaux de police pour interrogatoire, le meeting de Villepinte où se produit Nicolas Sarkozy, le parlement européen, le festival d’Avignon, le circuit des vingt-quatre du Mans, une riche propriété avec une piscine, un loft luxueux, les marches du festival de Cannes, etc. Ces images peuvent illustrer littéralement ce que dit le texte, avec éventuellement une légère redondance, comme elles peuvent aussi introduire une touche d’ironie, de sarcasme, de caricature ou de moquerie ouverte. Par exemple, François Fillon effectue un trajet en voiture du Mans à Paris : il conduit une formule 1 sur le circuit automobile, et une jeune femme se tient sur la piste avec un panneau d’avertissement pour le pilote, sur lequel est marqué Rends l’argent ! D’un côté, les auteurs ont effectué un gros travail de préparation pour que la narration visuelle apporte des éléments supplémentaires au texte de l’enquête, que ce soit une prise de recul ou une touche humoristique. D’un autre côté, la narration visuelle est entièrement asservie à cette restitution d’enquête qui s’avère être à charge. Le titre le laissait supposer : la formulation Très chers élus dirige vers le coût de la vie politique, le coût de la démocratie en quelque sorte. Les deux journalistes évoquent les affaires comme Elf. Cogedim. Urba. Françafrique. Fonds spéciaux Matignon. DCN. Luchaire. Etc. Les sources de financement avérés comme les entreprises de BTP, les offices HLM, Bygmalion, etc. Ils citent explicitement les affaires judiciaires avec condamnation et celles avec de forts soupçons, mettant nominativement en cause Patrick Balkany, François Léotard, Gérard Longuet, Alain Madelin, Claude Guéant, Christian Nucci, Roland Dumas, Éric Woerth, Sophia Chikirou, Wallerand de Saint-Just, Marine Le Pen, François Bayrou, Sylvie Goulard, Marielle de Sarnez, Philippe Laurent, Ségolène Royal, François Fillon, Emmanuel Macron, Anne-Christine Lang, et quelques autres. Ils reprennent chronologiquement les astuces et les malversations avérées pour financer les partis et les campagnes, soit en transgressant la loi, soit en la contournant : fausses factures, les marchés publics avec commission entre 3% et 5%, le brigandage municipal pour l’attribution de site pour grandes surfaces, les fonds secrets de Matignon, les surfacturations, les rétro-commissions, les mallettes d’argent en billets de banque, les sous-facturations, les assistants rémunérés par l’Assemblée Nationale ou le parlement européen, la création de micros partis pour cumuler les dons, les instituts de formation, les fondations adossées à des partis politiques, etc. L’inventivité en la matière force le respect, et constitue une ode à la créativité. Les auteurs se sont fixés comme objectif de prouver la réalité des fraudes, de détournement d’argent public et d’abus de bien sociaux. Leur énumération de faits avérés fonctionne comme un faisceau de preuves, finissant par être accablant. Pour autant, le ton n’est pas au réquisitoire assoiffé de sang. Ils savent faire preuve d’humour, que ce soit avec des anecdotes énormes (deux Tupperwares remplis de billets, enterrés dans les bois par Didier Schuller et déplacés par des sangliers ayant creusé), un dépôt en billets dans une banque pour un montant de dix millions de francs. Ils ne se contentent pas de pointer du doigt pour accuser : ils se livrent également à une analyse de l’effet des différentes lois relatives à la transparence financière de la vie politique, du fonctionnement de la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques créée en 2005. Ils reprennent l’analyse de Julia Cagé dans son livre Le prix de la démocratie (Fayard, 2018), aboutissant à la conclusion que les généreux donateurs fortunés profitent à plein des réductions d’impôts et voient leurs préférences politiques massivement subventionnées par l’ensemble des contribuables, et en prime bénéficier d’une politique qui leur est financièrement favorable une fois leur candidat au pouvoir. À l’occasion d’une page ou d’une autre, le lecteur s’aperçoit également que les auteurs et l’artiste se sont coordonnés pour une autre forme d’interaction, la situation montrée commentant ironiquement les faits évoqués. Par exemple, François Mitterrand et son aréopage effectuent l’ascension de la Roche de Solutré, et le président doit se débarrasser d’un caillou dans sa chaussure, alors qu’il pense en même temps à la manière de blanchir son collaborateur Christian Nucci dont les actions génèrent une gêne comme un caillou dans une chaussure. De la même manière, les différentes activités dessinées en arrière-plan pendant la promenade dans Paris recèlent le plus souvent une action publique qui se trouve directement impactée si l’argent public est détourné. Une enquête sur le financement des partis et des campagnes politiques en bande dessinée : certainement un essai touffu avec des illustrations qui peinent à apporter des éléments visuels supplémentaires. Au départ, le lecteur se dit qu’il y a un peu de ça, mais dans le même temps la lecture s’avère très agréable, sans le côté pesant qui peut accompagner des exposés denses en information. La balade dans Paris semble relever d’un dispositif artificiel gratuit, mais plusieurs séquences finissent par mettre la puce à l’oreille du lecteur : il y a un effet de résonance subtil et élégant entre les lieux traversés et les activités montrées, avec les malversations évoquées. La démonstration est à charge, ce qui est affiché explicitement dès le début, tout en expliquant des mécanismes très divers et très astucieux. Les auteurs ont l’honnêteté intellectuelle de poser la question caricaturale : Tous pourris ? Ils apportent une réponse nuancée et justifiée, et leur enquête fait autant la démonstration de l’utilisation détournée de fonds publics, que de l’amélioration lente mais aussi progressive de la transparence dudit financement, et de l’augmentation du nombre d’enquêtes, de procès et de condamnation. Extraordinaire enquête, restituée avec une intelligence malicieuse.

17/07/2024 (modifier)
Couverture de la série Les Cinq Conteurs de Bagdad
Les Cinq Conteurs de Bagdad

Rholala mais qu’il est bien cet album !! A sa sortie, je me vois encore l’acheter sans grandes convictions. La faute à une couverture moyenne et un dessin qui ne m’émoustille pas de prime abord. La suite me donnera tort, je suis émerveillé de la maîtrise des auteurs sur un tel sujet. Dans le genre conte, cet album est un Must-have. Je suis emporté systématiquement à chaque lecture. Le dessin et couleurs s’avèrent finalement parfaits pour nous immerger dans cette aventure, une sorte d’hommage aux 1001 nuits. L’action se situe à Bagdad du temps des Califes, nous y suivrons un groupe hétéroclite de 5 conteurs, partit sur les routes perfectionner leur art en vue d’un concours qui récompensera le meilleur d’entre eux. Jusque là OK ça a l’air sympa, ça fait contes dans les contes. Mais sans trop en dire (et c’est là où je tire mon chapeau), Vehlmann arrive à donner une tout autre dimension à son récit. Déjà la personnalité de nos 5 conteurs est bien marquée, j’ai adoré leurs interactions. C’est surtout la construction du récit que je trouve admirable, le coup de connaître rapidement le destin des personnages est géniale, les différentes rencontres lors de leur périple sont improbables, mystérieuses et sympathiques, et la fin est juste magique. Une lecture un peu exigeante mais pour un résultat bluffant, j’en sors systématiquement conquis. Culte !!

17/07/2024 (modifier)
Par Marty
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Folle du Sacré-Coeur (Le Coeur couronné)
La Folle du Sacré-Coeur (Le Coeur couronné)

Les avis précédents me sont totalement incompréhensibles A moins que leurs auteurs ne soit précisément tel le héros de la BD, hermétiques et bien trop cérebraux Personnellement je classe cette BD au rayon des chefs d'œuvre. Une BD originale, puissante, profonde, drôle, spirituelle qui m'a laissé sans voix Du grand du trés grand Jodorowski et le dessin somptueux de Moebieux la sert trés bien Un must, à lire absolument. Bien entendu, ne vous attendez pas à du Tintin ou de l'Asterix mais à un sacré voyage

16/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Avengers / Defenders - Tarot
Avengers / Defenders - Tarot

Sympathiques aventures de superhéros premier degré et sans prétention - Ce tome contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissance préalable spécifique des personnages. Il comprend les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2020, écrits Alan Davis, dessinés et encrés par Paul Renaud, avec une mise en couleurs réalisées par Paul Mounts (épisodes 1 & 2) et Stéphane Paitreau (épisodes 3 & 4). Les couvertures ont été réalisées par Renaud, les couvertures alternatives par Alan Davis (*4), David Nakayama, InHyuk Lee, Kevin Nowlan, Stephen Mooney. Pendant l'hiver 1944, en France, les Invaders (Captain America, Namor, Human Torch) découvrent les restes d'une troupe de soldats américains gisant morts dans la neige. le char qui les accompagnait est éventré. Entendant une voix, ils se retournent et se retrouvent face à Oberführer Okkulte, le nazi à la tête de la division de recherches mystiques d'Hitler. Il effectue un geste et libère une vrille d'énergie verte qui a pour effet d'animer le statuaire du cimetière où ils se trouvent. Il apparaît une ou deux runes sur chaque statue : elles bougent et attaquent les trois superhéros. Ceux-ci se défendent vaillamment, mais Captain America est bien vite débordé par les statues qui se jettent sur lui. Étant lui-même en difficulté, Namor se retourne quand il entend un énorme cri de rage et a la surprise de découvrir que Captain America (Steve Rogers) s'est transformé en énorme géant vert bardé de muscles. Même Okkulte ne comprend pas ce qui se passe, et il s'enfuit sur un cheval de pierre. Les runes sur les statues s'estompent, les Invaders achèvent de les détruire et Captain America reprend sa forme normale, tout en ayant l'impression que la présence de Namor vacille un instant laissant apercevoir une autre version de Namor. Des décennies plus tard dans le désert de l'Arizona, les Défenseurs (Valkyrie, Namor, Hulk, Silver Surfer) sont sur les traces du sorcier Cyrus Black qui a enlevé Doctor Strange. Ils découvrent le sorcier avec de nombreux individus en robe pourpre, et une rune verte sur le front, indiquant qu'ils sont sous sa domination mentale. Dans le plan spirituel, Doctor Strange est entravé par des liens d'énergie verte aux poings et aux chevilles, alors que Cyrus Black fanfaronne de sa victoire. Mais Strange lui déclare qu'il sait qu'il a utilisé l'ichor infernal de Ish'Izog, tout en se libérant de ses entraves. Il les ramène sur le plan de la réalité, et l'affrontement magique commence entre eux. Pendant ce temps-là, les autres Défenseurs essayent de contenir les membres de la secte qui veulent venir en aide à leur maître, tout en prenant bien soin de ne pas les blesser car ils n'agissent pas sciemment, ils ne sont pas maîtres de leurs actes. En particulier, Hulk est très fier de lui de parvenir à se contenir, à doser sa force. Strange finit par parvenir à défaire Cyrus Black, mais plusieurs parties de l'ichor restent actives à différents endroits du monde, dont une à Manhattan, juste dans le manoir des Vengeurs. A priori, une histoire alléchante, avec un scénariste très traditionnel, sachant écrire des histoires de superhéros classiques, et un dessinateur aux cases dynamiques faisant penser aux planches d'Alan Davis. La première séquence met en scène une version canonique de chacun des superhéros, avec juste une version un peu personnalisée du costume de Captain America. le lecteur remarque les caractéristiques classiques de la narration typique des superhéros : des environnements en arrière-plan représentés qu'en ouverture de scène ou en rappel dans une case, avec des éléments de décor (par exemple le statuaire) représentés en tant que de besoin, et un investissement focalisé sur les personnages, avec une représentation soignée de leurs costumes. S'il est familier d'Alan Davis, le lecteur retrouve ses poses pour les personnages et les découpages de case en trapèze pour accompagner les mouvements. Paul Renaud ne reprend pas les tics graphiques de l'artiste, mais compose ses pages dans l'esprit de Davis, avec un résultat très réussi, pour une narration visuelle de type superhéros classique dans une apparence moderne et intemporelle. La mise en couleurs de Mounts puis Paitreau vient nourrir les dessins en rehaussant les reliefs des surfaces détourées, et en mettant en oeuvre des effets spéciaux pour l'utilisation des superpouvoirs. En outre, elle installe discrètement une ambiance lumineuse particulière pour certaines scènes, avec une palette de couleurs teintée par une nuance en particulier. Lors de la séquence suivante, le lecteur constate que le scénariste a choisi de mettre en scène des versions un peu anciennes des différentes équipes. Toro n'a pas encore rejoint les Envahisseurs. Les défenseurs n'ont pas encore recruté Nighthawk (Kyle Richmond). Tony Stark porte son armure rouge & or des années 1970. Cela donne une patine vintage au récit, déconnecté de la continuité du moment de sa parution, s'inscrivant dans l'âge d'or de Marvel, avant les traces laissées par la noirceur (plus ou moins factice) des années 1990. Ce choix de version des personnages induit dans l'esprit du lecteur qu'il s'agit d'une histoire plus d'aventures traditionnelles à prendre au premier degré que d'une réflexion postmoderne sur le sens des superhéros dans un monde complexe. La dynamique de base repose sur la recherche des ichors maléfiques, le lecteur met donc son cerveau en mode divertissement, sans autre ambition que de passer un bon moment en regardant des personnages improbables résoudre leurs problèmes à coup de poing dans des affrontements colorés. de ce point de vue, Paul Renaud met en oeuvre une narration visuelle totalement en phase, comme si Davis avait illustré lui-même son histoire. Il maîtrise parfaitement l'apparence de chaque superhéros, ainsi que le langage corporel qui lui est associé, les utilisations et les manifestations de ses superpouvoirs, le spectacle qu'ils génèrent. L'horizon d'attente du lecteur est comblé : les postures altières de Namor, les énergies magiques maniées par Doctor Strange, la masse musculaire impossible de Hulk et la force de ses coups, l'aspect très métallique d'Iron Man, le corps étiré de Mister Fantastic, la silhouette comique de Peter Porker Amazing Spider-Ham, etc. Effectivement, Alan Davis ne se prive pas pour faire intervenir de nombreux personnages, et Paul Renaud réalise un travail remarquable pour se conformer à l'apparence de tous ces personnages Marvel, pour les placer de manière intelligente, sans qu'ils ne se marchent sur les pieds, avec de temps à autre une influence discrète en provenance d'un autre artiste (par exemple, impossible de résister à la douceur du visage de Wanda dessiné à la manière de Jim Cheung). Le lecteur se laisse donc emporter d'une rencontre improbable à une autre, passant des Invaders aux Defenders, puis aux Avengers, passant d'un supercriminel à un autre, avec une apparition indispensable du Gardien (Uatu) pour indiquer que c'est une menace d'envergure au moins galactique qui met en péril la réalité elle-même, comme au bon vieux temps des aventures des Fantastic Four de Jack Kirby & Stan Lee. Les auteurs passent une vitesse encore supérieure au cours de l'épisode 3. Alors qu'Iron Man met en marche un appareil brisant la barrière entre cette réalité et une autre, un véhicule en forme de fusée avec des roues franchit le portal, évoquant fortement Satanas & Diabolo de Les Fous du volant , et Lady Pénélope n'est pas très loin… suivie par un petit diablotin rouge et une souris anthropomorphe avec les pouvoirs de Superman. Ça ne va pas en s'améliorant, alors que le récit mélange superhéros et éléments loufoques. À nouveau, l'artiste sait entremêler les superhéros classiques et imposants avec des personnages issus de dessins animés pour enfants, sans solution de continuité, sans nécessité de supplément de suspension consentie d'incrédulité, sans effondrement de la tension narrative faute d'incongruités trop grosses. Voire, il est possible de trouver un lien logique avec le personnage de Hulk, auquel Davis donne des raisonnements d'enfant, conformément à sa version des années 1970. Le lecteur laisse son âme d'enfant prendre le dessus et profite du spectacle, de la narration visuelle solide, d'un amusement nature et bon enfant. Il peut aussi voir ces aventures comme une forme de commentaire (s'il n'arrive vraiment pas à faire taire l'adulte en lui) sur la concurrence que se livrent les superhéros de papier, et les personnages de dessin animé, ainsi que sur le nombre de recombinaison infini de personnages déjà existants (en particulier dans les personnages amalgamés). Alan Davis reste fidèle à ses convictions et ses amours, en écrivant un récit d'aventures spectaculaires, sans pathos exagéré, sans violence sadique, sans méchanceté torturée. Il a trouvé en la personne de Paul Renaud, un artiste en phase avec sa vision, réalisant des planches dans l'esprit de celles de Davis, mais sans faire pareil en moins bien, en faisant dans le même esprit avec les mêmes qualités de dynamisme et de spectacle. Le lecteur profite donc de cette lecture au premier degré avec des personnages dans une version de plusieurs décennies passées, ce qui les rend intemporels, dans une aventure sans prétention ce qui déculpabilise le lecteur, pour une intrigue échevelée qui passe tout seul grâce à la narration visuelle entraînante, avec une possibilité d'y voir un métacommentaire gentil qui conforte le lecteur dans son choix de ne pas bouder son plaisir.

16/07/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série Merel
Merel

Je n'aurais probablement jamais lu cette BD sans l'avoir dénichée dans ma bibliothèque locale, et je l'ai laissé trainer jusqu'à ce que ma copine la lise et me dise qu'elle a eu les larmes aux yeux sur les dernières pages. Et après lecture, je confirme que c'est franchement bien foutu comme BD. Le départ est lent, tout comme la BD, mais il ne m'a pas fallu une dizaine de pages pour être plongé dans le récit de la vie de Merel, femme vivant seule avec son élevage de canard. Et progressivement, c'est l'engrenage infernal. L'ensemble est très bien tenu dans le ton autant que dans la mécanique : un couple en rupture, une femme aigrie, un jeune garçon qui ne comprends pas ce qui se passe, des jeunes qui s'ennuient, la rumeur qui enfle ... C'est lent mais implacable et j'ai trouvé le tout très juste. Ce n'est jamais l'explosion libératrice, tout est larvé, insidieux. Les comportements, les chuchotis, les petits riens qui rendent l'ostracisme tangible, l'exclusion insupportable. Jusqu'à des gestes irréversibles. L'autrice maitrise son sujet et j'en suis très satisfait. Merel ne tombe jamais dans la vengeance froide, restant dans un dédain héroïque qui l'humanise beaucoup, puisque sa retenue est avant tout une compréhension de ce qui se joue. Les enfants écoutent les parents, les jeunes agissent comme des imbéciles parce qu'ils n'ont personne qui les encadrent, les adultes écoutent les ragots parce que c'est plus simple que de réfléchir. L'ambiance petit village est très bien retranscrite, entre les amitiés qui virent sur des sous-entendus et le petit microcosme où tout le monde se connait. L'ambiance buvette du stade, matchs qui rythment la vie du journal local, les petites trahisons... C'est tellement crédible que je revoyais des évènements de ma jeunesse dans un petit village. Le tout avec un dessin faussement naïf qui allie une représentation du village sentant bon la boue sur les bottes, mais aussi un coup de crayon expert dans les regards, les attitudes, les silences. Sous un aspect facile d'accès, l'autrice maitrise son trait pour capter l'attention et faire parler les détails. Honnêtement, si c'est une première BD je trouve ça incroyablement prometteur ! Ce qui me fait beaucoup aimer la BD, c'est le personnage de Merel, qui endosse le rôle de la sorcière en l'encaissant malgré les coups durs et veut montrer qu'elle n'a rien à se faire pardonner, mais qu'elle a beaucoup à offrir. En somme, sur une banale histoire de couple qui marche mal, Clara Lodewick donne une belle histoire de comportements humains. Sous des aspects de quotidien banal, c'est la cruauté des relations sociales et de ce qu'on est prêt à faire aux autres. Enfant, il y avait aussi le vieux fou ou la sorcière de mon village, souvent des gens seuls, vieux et à l'écart -volontairement ou non. Dans cette BD, c'est eux qui sont au centre, et c'est bien plus riche que des histoires sordides qu'on se répète étant gamin.

16/07/2024 (modifier)
Par greg
Note: 4/5
Couverture de la série Noir Horizon
Noir Horizon

Je ne garde que des vagues souvenirs d'Universal War One, donc je ne peux pas trop juger de la comparaison. Premier tome d'une trilogie, cette histoire met en scènes 6 assassins condamnés auxquels est offert une chance de rédemption, à condition qu'ils acceptent une mission suicide : passer de l'autre côté d'une espère de mur organique noir sur une planète où un régime dictatorial suppose des sources d'énergies illimitées. Globalement c'est assez positif : les dessins sont beaux, il y a même quelques petites scènes assez époustouflantes visuellement. Les personnages ont leur propre identité, et quelques flash-backs permettent de les poser très facilement (beaucoup de BDs actuelles échouent lamentablement sur ce point, je me permet donc de souligner la chose quand elle se présente), et les combats sont aussi rythmés que lisibles. Le tout avec des monstres affamés du plus bel effet. Enfin, on a quelques petites surprises, bien qu'un peu faciles certes, qui dynamisent l'ensemble. Là où cela se gâte un peu, c'est au niveau de certains choix éditoriaux: -On ne sait quasiment rien de la société dictatoriale que les condamnés sont invités à faire tomber à la fin, cette invitation tombe donc comme un cheveu sur la soupe et laisse assez indifférent. On aurait aimé que le même soin apporté à poser les persos eut été appliqué à poser la société dans laquelle ils évoluent -Aucun des condamnés, pour le moment, ne nous apparaît totalement méprisable: même le tueur à gages du groupe a un côté humain inattendu. Certes, même le pire monstre a une humanité, mais cela semble assez forcé, aucun ne semble être un vrai salopard -Enfin, il y a un sous-texte / un message religieux qui inquiète un peu, à coups de prophéties et autres : déjà pareil, on ne nous pose pas davantage les croyances de cette société. Ensuite, on ne comprend pas trop pourquoi ces personnages auraient des visions ou seraient des prophètes...Reste à voir comment cela sera amené dans les deux tomes suivants, cela peut donner du bon ou du très mauvais. Ma note actuelle est de 4/5 car malgré ces tempéraments, cette série apparaît prometteuse. La note peut descendre en fonction des tomes suivants.

16/07/2024 (modifier)
Couverture de la série Le Dernier debout - Jack Johnson, fils d’esclaves et champion du monde
Le Dernier debout - Jack Johnson, fils d’esclaves et champion du monde

Etonnante mise en scène de la destinée du premier champion du monde de boxe noir ! Outre la personnalité de Jack Johnson, c’est vraiment cette structure faite de multiples tableaux qui m’aura le plus marqué. Le procédé est très original (grandes illustrations, phrases mises en avant, mise en page plus souvent éclatée qu’à son tour, textes qui ressemblent à de courts articles de journaux), désarçonne dans un premier temps mais devient vite addictif. A un point tel que je n’ai pas su abandonner l’objet avant d’en avoir lu la dernière ligne. La narration à la première personne est soignée et permet de dresser un portrait saisissant de Jack Johnson. Le boxeur nous est présenté avec ses forces et ses faiblesses : un être blessé et blessant, hautain et fragile, arrogant, violent, provocateur et pourtant touchant. Tout au long du combat qui va le voir conserver son titre de champion du monde, il nous parle de lui, de sa jeunesse, des obstacles qu’il aura dû franchir, de ses amours, de ses ambitions. Le combat reste pourtant toujours au premier plan, rythmé par les insultes racistes du public ou du clan adverse. On comprend sa rage même si celle-ci n’excuse pas tous ses agissements. Le dessin alterne grandes illustrations et passages plus classiques. Il s’agit véritablement d’une mise en scène du texte, dans un style en noir et blanc très soigné. C’est sec, parfois agressif, toujours adapté au sujet. Grand coup de chapeau à Sidonie Van Den Dries, la traductrice, car il s’agissait véritablement d’un défi. Adrian Matejka est d’ailleurs crédité sur l’album en qualité de poète et non de scénariste (et même s’il s’agit d’une poésie en prose, je comprends parfaitement ce choix). Je ressors de ma lecture véritablement marqué. La trajectoire de Jack Johnson méritait déjà qu’on s’y attarde mais la mise en scène des auteurs apporte quelque chose en plus qui fait de cet album une œuvre forte et originale. Un coup de cœur, pour ma part.

16/07/2024 (modifier)
Par Florent
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Jusqu'au dernier
Jusqu'au dernier

J'ai adoré lire cette BD : + Très bon scénario, surprenant, haletant + Bien dessiné + Univers Western que j'adore + Personnages nuancés : pas de gentils / méchants - J'aurais aimé en savoir un peu plus sur les personnages / un peu court selon moi

16/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Celle qui fit le bonheur des insectes
Celle qui fit le bonheur des insectes

Souffrir, est-ce aimer encore ? Est-ce aimer plus fort ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2022. Cette bande dessinée a été réalisée par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Paul Salomone pour les dessins et les couleurs. Elle comprend quatre-vingt-sept pages de BD et cinq pages de recherches graphiques. Prologue. Une histoire comme on en raconte pour que le sommeil vienne aux enfants. Il est des oiseaux qui, dès les premiers frimas, migrent vers le sud, vers l'astre du jour, sa chaleur, son humour… Et d'autres qui, l'hiver venu, préfèrent migrer vers l'astre de nuit, sa douceur, son amour. Une maman raconte à ses enfants un conte sur des oiseaux qui s'envolent pour atteindre la Lune. Une fois la Lune atteinte, après la parade nuptiale, les femelles creusent de grands trous dans le sol afin d'y pondre leurs œufs. Ces mêmes grands trous sombres que, la nuit, on peut apercevoir à la surface de l'astre lunaire. Chaque femelle y pondra cinq ou six œufs qu'elle pondra, sans faillir, trois semaines durant. Trois semaines au terme desquelles éclateront, par milliers, des petits oiseaux de lune au plumage clair encore. C'est pour cela, les enfants, que la Lune est blanche : parce que sa superficie est recouverte d'écailles de coquilles d’œufs. La reine Shikhara a fini de raconter son histoire et ses enfants Jalna & Gorakh lui demandent s'ils existent vraiment, ces oiseaux de Lune. Elle leur répond par l'affirmative : ce sont eux qui, la nuit venue, portent leurs rêves aux étoiles. Ils les attrapent délicatement dans leur bec, puis s'envolent vers le firmament. Car chaque étoile est un rêve, et chaque rêve une étoile. Chapitre un : le cadeau. Combien de temps, déjà, s'était écoulé depuis le couronnement de Shikhara ? Quinze ans ? Seize ? Plus, peut-être ? Peu importe ! Qui s'amuse à compter les heures quand le bonheur habite son cœur ? Cela paraîtra sans doute incroyable, mais à l'époque la paix, la prospérité, et même la joie de vivre régnaient sur le royaume de Shandramãmãd. Tant et si bien que le peuple, reconnaissant avait surnommé sa reine : Kurgarvandji. Celle qui apaisa la colère des dieux. Quand, voilà près de trois lustres, son époux, le prince Gorakh Nanpur Aransol, mourut dans un tragique accident de chasse, Shikhara était enceinte de ses œuvres. En signe de deuil, la reine se brûla les cheveux. Puis se couvrit le visage des cendres de son mari. Ses larmes d'abord, la pluie ensuite finirent de laver la cendre de son visage. La vie, malgré tout, reprit le dessus. Ses cheveux lentement repoussèrent. Peu après, comme pour compenser celui qu'ils venaient de lui enlever, les dieux donnèrent à la reine deux beaux enfants. Une fille que l'on nomma Jalna. Et un garçon auquel on donna le nom de son défunt père : Gorakh. Selon la tradition, c'est Gorakh – pourtant né une heure après sa sœur – qui était appelé à succéder, un jour, à se mère sur le trône de Shandramãmãd. Très belle bande dessinée pour la prise en main, avec un format légèrement plus grand, et une couverture de toute beauté. Une illustration avec des tons doux, une reine assise sur un trône finement ouvragé dans une pierre claire, et cette nuée de papillons avec quelques insectes rampants qui apportent des touches d'ombre, vaguement inquiétantes dans leur fourmillement. le lecteur entame le prologue intitulé : une histoire comme on en raconte pour que le sommeil vienne aux enfants. Il commence par lire les cellules de texte et se fait la réflexion qu'elles pourraient se suffire à elles-mêmes. Une narratrice dit un conte et les images semblent ne servir qu'à donner à voir ce que dit déjà le texte. D'un côté, à chaque fois que les cartouches de texte mènent la narration, ils semblent se lire sans besoin de jeter un coup d’œil aux images. D'un autre côté, la beauté des dessins suffit à capter l'attention du lecteur pour qu'il ne risque pas de les oublier. Pour les quatre premières pages du conte, l'artiste choisit une représentation descriptive et concrète : un pari risqué. Pour autant, la palette de couleurs réduite à des nuances de brun installe une ambiance onirique fonctionnant parfaitement. Paul Salomone dose avec doigté ce qu'il montre, les oiseaux, et ce qu'il évoque les décors. du coup, le caractère onirique est conservé avec ce voyage vers la Lune comme dans un rêve aux environnements cotonneux et changeants, et les protagonistes apparaissent concrets permettant au lecteur de s'ancrer dans le réel. Le lecteur passe alors au premier chapitre, le cadeau, sur quatre et il découvre un monde beaucoup plus lumineux. Un royaume aux atours indiens, dans une contrée verdoyante, avec une flore diversifiée et colorée. Même dans les passages où la narration en mots prend le dessus, les dessins font beaucoup plus qu'illustrer un texte verrouillé. Les couleurs utilisées peuvent être assez vives, apportant des points chauds dans chaque page, un ingrédient avec une saveur de conte issu de l'enfance. Dans le même temps, les cases contiennent des dessins descriptifs avec un haut niveau de détails, et un détourage encré d'un trait fin, pour une apparence légère et parfois délicate. le lecteur adulte s'immerge dans un pays des mille et une nuits, avec une solide consistance et une vraisemblance remarquable. L'artiste ne se contente pas de réaliser un beau décor en toile de fond. Il a conçu une architecture des bâtiments, aussi bien extérieure qu'intérieure, des ameublements, l'une comme les autres en fonction du niveau de classe sociale où se déroule la scène, des accessoires et des tenues vestimentaires, dont l'ensemble présente une grande cohérence, rendant cette civilisation et cette époque très plausible, un royaume en Inde à une époque prospère. le lecteur a tôt fait d'arrêter de chercher les influences ou les références (comme une évocation d'une portion de la muraille de Chine en page onze) pour juste profiter du spectacle et prendre plaisir à ce dépaysement esthétique. En prenant un peu de recul sur une case ou une autre, le lecteur voit que les images ne font pas qu'illustrer ce qui dit déjà le texte. Paul Salomone donne à voir bien plus que ce que dit le texte. Il prend le risque de montrer l'interprétation qu'il en fait en termes d'environnements, d'urbanisme, d'architecture, de mode, etc. Il rend les lieux et les personnages très concrets, et dans le même temps il n'obère ni la poésie du récit, ni l'effet d'irréalité qui accompagne un conte. Il parvient à concilier des descriptions très fournies et précises avec l'impression d'un monde imaginaire. En page onze, le lecteur est émerveillé par cette vue du ciel, en vue subjective d'un oiseau, d'une belle contrée verte et montagneuse avec une ville aérée et étalée, un château à flanc de coteau, et des arbres aux feuilles colorées. Page quinze, il éprouve la sensation de voir les reflets ondulants de la lumière sur le bassin de la piscine dans laquelle la reine est en train d'accoucher. Il reste bouche bée, aussi émerveillé que Gorakh voyant son oiseau-volcan voler dans les hautes salles du palais, avec les magnifiques couleurs chatoyantes de son plumage. Il est épaté par le dessin en double page montrant la ville et le palais, avec tous les différents gazouillis d'oiseaux. Il effectue un mouvement de recul par réflexe devant la cruauté du châtiment physique infligé au monte-en-l'air. Ces moments coupent le souffle tout en stimulant l'imagination du lecteur. Totalement sous le charme de la narration visuelle, et se régalant du texte bien écrit, le lecteur se lance dans la découverte d'un conte qu'il suppose traditionnel et linéaire, avec une morale, ou tout du moins une leçon à la fin. Il ne s'est pas trompé, mais il était loin d'imaginer qu'il se prendrait d'une telle affection pour chacun des personnages. Il n'y a pas de méchant : le conte ne repose pas sur une opposition manichéenne. le point de vue se concentre sur la reine et ses enfants, un milieu aisé à l'abri du besoin, avec des serviteurs. En cours de route, intervient un monte-en-l'air issu d'une classe défavorisée, sans pour autant que le récit ne comprenne un point de vue social ; ce n'est pas ce genre de récit. Dans ces beaux atours indiens, l'auteur raconte un drame, et la manière dont différents personnages gèrent émotionnellement ces épreuves psychologiques. Il n'y a pas de commentaire recourant au vocabulaire psychanalytique, juste la mise en scène de la manière dont les protagonistes se comportent. Les deux thèmes principaux sont l'exercice du pouvoir et le deuil. Pas de leçon ou d'approche théorique, ni même politique. Même s'il n'est ni reine ni enfant d'un couple royal, le lecteur éprouve une forte empathie pour les personnages principaux, et comprend tout à fait que Shikhara utilise son pouvoir pour exercer sa vengeance. L'ampleur de celle-ci fait réfléchir quant à toute entreprise de vengeance quelle qu'en soit la raison ou les conséquences. le comportement de sa fille Jalna et d'Akbar contraste par rapport à celui de la reine, montrant qu'il est possible de souffrir sans souhaiter se venger. L'enjeu du récit ne réside pas dans ce qui serait la bonne manière de réagir dans la tourmente du chagrin, mais de donner à voir ce qui accompagne celle ou celui qui chérit son chagrin, et ce qu'il advient de celle ou celui qui accepte que la vie continue, plutôt que de s'y résigner. Un conte magnifique, à la fois pour sa narration visuelle d'une grande douceur et d'une grande richesse tant descriptive que colorée, à la fois pour sa mise en œuvre des conventions du conte pour un récit adulte sur le chagrin, avec quelques petites touches d'humour bien tournées et ne manquant pas de piquant. Par exemple : Princesse, vos royales origines ne transforment pas, pour autant, vos menstrues en or liquide. Un conte avec la forme d'un joyau étincelant doucement.

16/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série These Savage Shores
These Savage Shores

Des forces incontrôlables - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il regroupe les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018/2019, écrits par Ram V, dessinés et encrés par Sumit Kumar et mis en couleurs par Vittorio Astone. Quelque part vers la côte de Malabar, Bishan est allongé dans l'herbe et Kori lui caresse les cheveux. Elle lui pose rituellement la même question : comment as-tu été fait ? Bishan lui raconte la naissance du monde : un dieu tout puissant l'a créé. Il s'est ensuite allongé pour se reposer, et de sa cuisse sont sorties les créatures comme Bishan, et lui-même. Ils étaient habités par une faim inextinguible et ils ont tout dévoré, allant jusqu'à manger le dieu lui-même. Elle se demande de quel individu elle est ainsi tombée amoureuse, une bête capable de manger son géniteur. Il répond qu'il est une bête sauvage qu'elle doit civiliser. Elle se demande ce qu'elle-même sait de la civilisation. Un commandant de navire écrit dans son journal de bord, commentant sur son voyage : transporter un unique passager jusqu'aux côtes de Malabar, pour le confier aux bons soins du colonel Smith. Il se fait honte d'avoir accepté cette mission et de ne pas oser tenir tête à son passager : Alain Pierrefont. Celui-ci est un vampire et il s'est un peu trop lâché à Londres attirant une attention mal vue. Du coup, le comte Grano a décidé pour lui qu'il serait mieux qu'il aille faire un tour dans les colonies, loin surtout. Le navire finit par arriver à Calicut, sur la côte Malabar, et Alain Pierrefont sort de sa cabine, remettant une lettre au capitaine pour qu'il l'apporte en main propre dans une propriété de Hampstead. Le capitaine répond qu'il la fera porter, Pierrefont insiste sur le fait qu'il doit le faire lui-même. Mais le capitaine lui déclare que non, parce qu'il ne lui doit rien. Finalement, Pierrefont monte à bord d'une chaloupe qui l'amène jusqu'au port, où il est accueilli par le colonel Smith en personne. Ce dernier lui explique que son hôte remplira les fonctions d'attaché culturel afin de promouvoir les intérêts de la Colonie des Indes dans les contrées à l'intérieur des terres. En réponse à une question, le colonel explicite l'enjeu stratégique : établir une route commerciale à travers le pays. Il ajoute que le prince Vikram des Zamorin l'hébergera. Même s'il est encore un enfant, il essentiel de cultiver son amitié, car son père s'est immolé par le feu plutôt que de se rendre à Ali Hyder de Mysore. Non loin de là, au coucher du soleil, Bishan emmène Kori voir un arbre particulièrement vieux, dont les racines ont fini par ressortir et entourer le tronc. Elle lui repose la même question : comment a-t-il été fait ? La réponse diffère : il a été fait à partir du sang des dieux, il descend de l'un des sept sages. Ram V est un scénariste qui a commencé par des comics indépendants comme Paridoso, avant de travailler pour DC Comics sur des séries comme Justice League Dark et Catwoman. Il se diversifie donc en écrivant cette histoire publiée par un petit éditeur Vault, ne disposant pas forcément de beaucoup de moyens. Pourtant le lecteur est tout de suite frappé par la qualité de la narration visuelle, certainement pas un artiste débutant bâclant ses planches pour boucler ses fins de mois, et peut être même les débuts. Au contraire, Sumit Kumar réalise des planches très professionnelles, donnant de la consistance à ce récit qui emmène le lecteur dans un endroit inhabituel pour un comics américain : l'Inde de la fin du dix-huitième siècle. Il est vraisemblable que la mise en couleurs ait été faite à l'infographie, optant pour un rendu de type peinture, avec de superbes effets d'aquarelle, de très beaux jeux sur les nuances d'une même teinte. L'artiste fait osciller le rendu entre une mise en lumière naturaliste, et un choix de teinte principale pour donner une identité à une scène, habillant habilement les fonds de case quand le décor n'y est pas représenté en arrière-plan. L'impression générale de chaque page est donc celle d'une bande dessinée européenne, avec une qualité de production élevée. L'artiste choisit de positionner sa représentation des personnages entre l'immédiateté visuelle des comics et la prestance des bandes dessinées franco-belges. Les personnages sont majoritairement élancés (l'artiste ayant une petite propension à étirer discrètement les silhouettes), avec une forme d'élégance naturelle, et des tenues reflétant leur condition sociale : militaire gradé ou non, aristocrate anglais, sultan indien, simple paysan, danseuse, concubine, etc. Pour autant, il n'oppose pas les uns avec les autres, mais les place sur un même plan d'existence, ne jouant pas sur la facette cosmopolite ou exotique. Le lecteur ressent bien que tous ces êtres humains (et les quelques autres) évoluent dans un même environnement, à pied d'égalité quant à leur présence corporelle. À plusieurs reprises, il s'arrête devant une case ou une page, soit pour ses qualités descriptives, soit un moment saisissant. Par exemple, il prend le temps de regarder les navires à voile arrivant vers les côtes de Malabar, la façade de la belle demeure du comte Grano, la façade du palais du prince Vikram, l'étendue des branches du vieil arbre, le palais de Mysore, l'aménagement intérieur de la tente du khan, la vue en hauteur de Calicut, etc. Tous ces endroits sont représentés avec soin, que ce soit pour le niveau de détails, ou pour la reconstitution historique. De la même manière, le dessinateur conçoit des plans de prise de vue très parlants, avec une direction d'acteurs très juste pour des scènes comme la danse de Kori, le cortège du peuple accompagnant la parade à dos d'éléphant du prince Vikram, la chasse au léopard, le carnage perpétré par Bishan sur un champ de bataille, le duel bestial entre le comte Jurre Grano et Bishan. De la même manière, le lecteur prend vite conscience que le scénariste raconte une histoire fournie sur l'expansion commerciale et militaire de l'empire britannique en Inde, avec deux points de vue : celui politique du positionnement du prince Vikram, et celui de l'aventure surnaturelle avec la présence d'un vampire et d'une créature à la nature mystérieuse. Il n'y a pas besoin de posséder des connaissances historiques pour comprendre le premier fil narratif. Il court en toile de fond rappelant que la Grande Bretagne fut à la tête d'un empire où le soleil ne se couche jamais, un tout petit pays ayant lâché la bride à sa soif expansionniste inextinguible, sous une forme colonialiste. L'auteur parvient bien à faire apparaître la position fragile de l'armée britannique, forte de plusieurs milliers d'hommes, mais très dépendante des guerres intestines du pays dont elle exploite les richesses, car incapable de résister si tous les royaumes venaient à s'unifier. Par petites touches organiques, Ram V montre la fragilité de la position dans laquelle se trouve le prince, les choix politiques du sultan, et une partie des morts au combat. Il ne s'agit pas d'une fresque historique mais d'une toile de fond ; d'un autre côté ce n'est pas non plus un décor en carton-pâte qui pourrait être remplacé par n'importe quel autre endroit à 'importe quelle autre époque. Le lieu et la période nourrissent le récit. De la même manière, le fil narratif relatif aux monstres (vampires, Bishan) n’est pas générique, mais n'est pas non plus le cœur du récit. Le lecteur se demande bien quel genre de monstre est Bishan, et il n'est pas déçu de son apparence. Pierrefont et lui s'affrontent dans un combat dantesque, rendu visuellement intéressant par une prise de vue bien étudiée, et des cases qui ne se limitent pas à des poses conventionnelles éculées. Le scénariste ne se lance pas dans une version personnelle de la mythologie des vampires, s'autorisant à faire en sorte qu'ils puissent se déplacer de jour au soleil sans en souffrir. Il apparaît rapidement que les personnages principaux sont Kori et en creux Bisham. Pour autant ils ne sont pas de toutes les planches, et ils ne sont pas les déclencheurs ou les acteurs de tous les événements, Bisham restant même en retrait, un mystère qui ne se dévoile que très progressivement. Ram V met en scène l'amour entre une mortelle et une créature surnaturelle vraisemblablement immortelle. Dès la première page, la question essentielle du récit est posée par elle à lui : comment as-tu été fait ? Elle est posée à plusieurs occasions toujours par Kori à Bisham. À chaque fois, elle suscite une réponse prenant la forme d'une sorte de conte ou de parabole. À chaque fois, ça éclaire Bisham sous une lumière différente, mais ça indique également que son histoire et sa nature sont le fait de circonstances extérieures, que sa personnalité provient essentiellement de l'environnement dans lequel se déroule sa vie. Le lecteur peut y voir la métaphore de toute vie, que ce soit celle de Kori, des autres êtres humains, mais aussi de l'Inde elle-même, ainsi qu'un commentaire sur l'inéluctabilité du changement et le peu de maîtrise que l'individu peut avoir dessus. Il est vraisemblable que le regard du lecteur soit attiré par la couverture très réussie de l'ouvrage et que l'envie lui prenne de le feuilleter. Il découvre une mise en couleurs agréable, des dessins à l'apparence soignée, et une intrigue qui ne se devine pas en feuilletant. Il plonge tout de suite dans une ambiance un peu exotique, assez chaude, intrigué par le mystère de celui appelé Bisham, curieux de savoir quel genre de vampire est Pierrefont, intrigué par l'environnement inhabituel pour un comics (l'Inde à la fin du dix-huitième siècle). Il est vite séduit par les deux principaux protagonistes et par la narration visuelle, pris par les tensions entre empire britannique et différents royaumes. Il se rend compte qu'il se retrouve en immersion complète dans ce récit intrigant, captivant, plein de suspense, avec une dimension réflexive discrète et intelligente.

15/07/2024 (modifier)