Les derniers avis (39914 avis)

Par Montane
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Celeste
Celeste

Céleste Albert vient de la campagne. Mariée à un chauffeur de taxi parisien, on ne peut pas dire qu’elle baigne dans un monde de culture ni qu’elle fréquente des gens très sophistiqués. Tout change au jour où elle devient la Gouvernante de Marcel Proust. Il vit reclus et semble craindre le monde extérieur. D’une santé fragile, il peine à achever son œuvre, et passe une grande partie de ses journées au lit n’ayant de cesse de réécrire de nombreux passages d’à la recherche du temps perdu. Et pourtant il le faut s’il veut atteindre le graal: le prix Goncourt. Céleste lui devient vite indispensable. Pas uniquement pour lui préparer ses repas ou lui amener son café au lit. Maïs également pour l’accompagner dans son processus créatif. En panne d’idée, elle l’incite à se replonger dans ses carnets de note volumineux, ou à se rendre au musée du Louvre pour contempler un tableau de Vermer. Et céleste l’accompagnera ainsi jusqu’à son dernier souffle même s’il eu des ruptures car le grand homme est loin d’être simple à vivre. Graphiquement tout ceci est magnifique. Comme toujours chez Cruchaudet, on ne trouve pas véritablement de cases mais des dessins, qui se succèdent et quand elle considère que le récit le demande le dessin grandit sur une voire deux pages, en toute liberté. Les tons tournent essentiellement autour du vert et du mauve. C’est vraiment très très plaisant à regarder et ça dure pendant 250 pages sur deux volumes. Céleste c’est avant tout une œuvre sur le processus créatif et artistique. Un processus long et chaotique, rarement linéaire, fait de hauts mais surtout de bas, ou ne découragent surgit au détour d’une critique perfide dans la presse parisienne. Une véritable réussite.

19/07/2024 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série Lucky Luke - Choco-boys
Lucky Luke - Choco-boys

J'ai lu cet album dans la foulée de celui de Blutch, Les Indomptés, et je m'y faisais justement la réflexion que celui-ci avait mis Lucky Luke dans une situation le sortant des sentiers battus pour le désarçonner, le faisant côtoyer des gamins (mal élevés), tout comme Morris l'avait fait côtoyer des femmes dans La Fiancée de Lucky Luke. Eh bien ici, Ralf König le fait côtoyer des cow-boys homosexuels... et force est de constater que ça ne le désarçonne pas du tout, et qu'il prend ça de manière très cool. Et je trouve ça chouette. A un moment donné, j'ai cru que l'auteur allait n'utiliser Lucky Luke que comme prétexte à nous faire du Conrad et Paul au Far-West mais non, il utilise bien les codes et personnages de la série Lucky Luke pour produire un excellent cocktail entre l'esprit de Morris et celui de Ralf König. On s'amuse d'emblée de voir son graphisme appliqué à l'univers de Lucky Luke, et de voir ce dernier en jean moulant "bien gaulé", avec la mèche noire sur le regard ténébreux. Certes on est loin du style de Morris mais j'aime bien, ça fonctionne. Et j'ai beaucoup rigolé aux dialogues et à la mise en scène. Les clins d'œil sont nombreux, les dialogues à double sens encore plus, et le tout est pris avec le naturel et le bon sens propres à Ralf König. Il y a un très bon sens du rythme pour les gags et pour rendre amusantes les réparties des personnages. J'ai trouvé ça très drôle et j'ai ri à haute voix de nombreuses fois. Pour autant, ce n'est pas que de l'humour et il y a bien un scénario derrière tout ça, une intrigue certes pas très mouvementée et plutôt romantique au final, mais une histoire qui coule bien et se lit avec plaisir. J'ai passé un très bon moment avec de sympathiques personnages.

19/07/2024 (modifier)
Couverture de la série Inexistences
Inexistences

Est-ce une bande dessinée ? Certes son auteur est un nom du 9ème art. Certes, l’éditeur édite principalement des bandes dessinées. Certes, il y a des passages de bandes dessinées dans ce recueil. Mais ce que propose ici Christophe Bec dépasse du cadre de la bande dessinée. C’est un recueil de récits employant des techniques variées allant de la littérature à la bande dessinée en passant par de fréquents assemblages de textes et d’illustrations (sans que l’on puisse parler de littérature ou de bande dessinées ni même de texte illustré puisque textes et illustrations n’ont souvent qu’un rapport lointain). Le résultat est étonnant… et séduisant. L’assemblage de ces récits parvient à créer une ambiance post-apocalyptique dramatique et lyrique. Bec parle de démesure dans sa préface et c’est clair que nous sommes dans l’excès en tout : le ton est excessivement dramatique, les illustrations sont excessivement grandes (parfois quatre pages format 252 x 340 sont nécessaires, évitez donc de lire cet album dans les transports en commun), les récits sont sinistres à l’extrême. Ceci dit, j’ai dévoré l’album alors même que ce qui nous est proposé comme histoire(s) est du déjà-vu sans grande originalité… mais la manière dont cet univers nous est présenté, ça, je n’avais encore jamais vu ! Inexistences n’est pas qu’une bande dessinée mais c’est indéniablement un bel objet grâce auquel Bec parvient à donner toute la démesure nécessaire à son univers. C’est juste dommage qu’il n’avait rien de plus original à nous raconter quant à ses personnages (en gros, vivre dans un univers post-apocalyptique c’est chiant, il fait froid, on a faim, on se massacre sans joie et on crève dans la souffrance, sinon chez moi ça va…) mais cet album mérite le coup d’œil pour l’originalité de sa conception. Alors non, pour moi, ce n’est pas une bande dessinée, mais je pense que le public le plus susceptible d’adhérer au concept devra aimer la bande dessinée. (Pour la note, comme d'hab' avec moi, "franchement bien" me semble excessif mais c'est mieux qu'un bête "pas mal". L'originalité du concept m'incite à accorder la note supérieure).

19/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Mary Jane
Mary Jane

Elle comprend que tous les hommes, d'une manière ou d'une autre, sont toujours prêts à payer. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2020. le scénario a été écrit par Frank le Gall, les dessins et les couleurs réalisés par Damien Cuvillier. Elle comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Il se termine avec un texte de trois pages, rédigé par le Gall, et illustré par ses travaux graphiques préparatoires. Un homme effectue une déposition ou un témoignage : Joseph Barnett, porteur au marché aux poissons de Billingsgate. À ce qu'elle lui a dit, elle était née à Limerick en 63. Et puis sa famille a émigré au pays de Galles, elle lui a dit. Elle disait que, là-bas, elle avait été mariée à un certain Davies. Il travaillait à la mine, et puis ça n'a pas duré. Il n'y a rien qui durait, avec elle. Il évoque sa compagne Mary Jane. En 1882, celle-ci sort de sa petite ferme en courant, en tenant un mouchoir rouge à la main. Elle traverse son petit jardin puis un champ, en passant par la barrière. Au loin, s'élève une colonne de fumée noire. Elle passe le portillon, le mouchoir s'accroche au montant, elle le laisse et continue de courir. Elle arrive près du puits de la mine : c'est de là que provient la fumée. Les autres femmes accourent également, alors que les hommes s'affairent à remonter les blessés et les morts, du puits. Ils sont en train de sortir un cheval aux yeux bandés, par le monte-charge à poulie. Un homme en tenue de mineur, le visage noir, arrête Mary Jane : c'est inutile, Davies est mort. Elle entraperçoit les corps étendus sur le sol un peu plus loin. Les autres femmes plus âgées, se demandent ce que va devenir Mary Jane en étant veuve à dix-neuf ans. Elle sait qu'elle doit fuir. le lendemain, Miss Gruff du bureau de bienfaisance toque à sa porte, accompagnée d'un solide gaillard et d'un policier. Elle vient pour l'emmener à L'union Workhouse. Ils ouvrent la porte de la chaumière : Mary Jane est déjà partie. Elle a emporté ses maigres affaires dans une simple valise. Elle voyage à pied sur des chemins de terre, se protégeant comme elle peut de la pluie, du froid, dormant sous les ponts, emmitouflée dans un châle. La nuit, le même cauchemar revient : une terrible explosion d'une clarté aveuglante, et son mari qui hurle son prénom. Elle se réveille en sursaut, puis se rendort tant bien que mal. le lendemain, elle poursuit son chemin, s'arrête au bord d'un petit cours d'eau pour faire une toilette sommaire. Sa valise tombe dans la rivière qui l'emporte, sans qu'elle ne puisse la récupérer. Elle continue à marcher à travers bois, jusqu'à arriver dans une grande prairie vallonnée. Elle entend des cris : Pillards ! Assassins ! Bande de voleurs ! Gibiers de potence ! On vous retrouvera et on vous pendra tous ! Des paysans hurlent en contrebas, alors qu'une troupe de romanis passent rapidement devant elle. Black John la saisit par l'épaule et lui intime de venir avec eux. Elle reprend la route avec eux. Plus tard, les enfants étant fatigués, ils font une halte. Elle demande à Black John si ce sont des romanis. La date, l'image de couverture, le texte de quatrième de couverture donnent des indications quant au fait que cette Mary Jane est passé à la postérité de bien sinistre manière. C'est l'histoire d'une tragédie annoncée. Quoi qu'il en soit, cette tragédie atroce n'occupe que les dix dernières pages de la bande dessinée, le reste étant consacré à la vie de cette femme, de sa dix-neuvième année, à sa mort à vingt-quatre ans. le scénariste n'est pas le premier à s'intéresser à sa vie, Patricia Cornwell, autrice d'un livre sur le sujet, l'a également évoquée avec un point de vue très marqué. le scénariste a choisi cette femme emblématique pour développer sa vie avant son meurtre immonde, la vie d'une jeune veuve de la campagne, montant à Londres dans l'espoir de trouver un travail, une source de revenus, de quoi vivre. Parmi les personnes témoignant, assis, cadrés en plan taille, face au lecteur, un jeune homme pose deux questions : Si tout le monde, si toute la société vous considérait comme un coupable, est-ce que vous ne seriez pas prêt à tuer ? Et si cette même société vous considérait comme une victime, ne seriez-vous pas déjà morte ? Cet ouvrage évoque donc la condition féminine dans la décennie 1880 au Royaume Uni. La vie de Mary Jane est racontée de telle manière, que le lecteur n'y voit pas un destin tout tracé vers une boucherie fatale, mais bien le parcours de vie d'une jeune femme comme il y a dû y en avoir de nombreuses autres. La première page peut décontenancer avec le témoignage de Joseph Barnett sur fond noir, fixant l'année de naissance de Mary Jane, ainsi que sa région d'origine, et portant un jugement de valeur que le lecteur perçoit comme étant négatif : il n'y avait rien qui durait avec elle. le dispositif visuel d'un cadrage en plan taille sur fond noir évoque une déposition, mais sans qu'il ne soit précisé, ni pour Barnett, ni pour les suivants, si elle se déroule au commissariat ou au tribunal. Puis une case de la largeur de la page en occupe le bas, avec juste des bottes et un bas de jupe d'une femme courant sur l'herbe. Suivent quatre pages sans texte, si ce n'est la mention Un mouchoir rouge, montrant Mary Jane courant puis le monte-charge au-dessus de la mine. L'artiste utilise un trait encré pour détourer les formes, un noir légèrement atténué par les couleurs ce qui fait qu'il ne ressort pas comme étant le premier plan. le reste des cases est réalisé à l'aquarelle, en couleur directe. le tout forme de petits tableaux très agréables à l’œil. La fuite de Mary Jane dans la campagne fournit l'occasion de superbes paysages : les chemins de terre gorgés d'eau, la rivière paisible au bord d'un bosquet d'arbres, la grande prairie vallonnée, le tronc noir des arbres dans la nuit, le magnifique feuillage d'un arbre au milieu d'une grande prairie. Puis en page vingt-neuf, le lecteur découvre une illustration en pleine page : un dégradé de noir plein en partie supérieure, pour se transformer en un entrelacs de noir et blanc en bas de page, comme si le noir faisait ressortir la granulosité du papier. le récit passe alors à Londres dans une lumière chiche, faisant ressortir la lumière blafarde et grisâtre, ternie dans les quartiers pauvres. le lecteur peut tourner la tête pour observer la fumée noire des cheminées, le teint maladif des enfants et des mères dans la rue, les pavés poisseux, les petits boulots, la foule anonyme dépourvue d'empathie. Page quarante-sept, un autre dessin en pleine page, la façade d'un immeuble avec une belle lumière, et une rue large et dégagée. Cette impression d'endroit à l'abri disparaît dès la page suivante, avec une chambre aux fenêtres occultées, à la pénombre inquiétante. Page cinquante-neuf, un troisième dessin en pleine page : le ciel très sombre, presque noir au-dessus de Montmartre avec une neige clairsemée, comme autant de taches venant maculer la silhouette des bâtiments. le retour à la lumière du soleil dans St. James apporte une respiration mais elle s'avère de courte durée. Le lecteur voit que l'artiste a pris le soin de se documenter pour réaliser une reconstitution historique consistante : les échoppes, les petits métiers, les tenues vestimentaires, l'aménagement des pubs des quartiers populaires, les lumières des grandes artères commerçantes, la mine, les gourbis des quartiers miséreux de Londres. Il croque des personnages de manière réaliste et parlante quant à leur âge, leur situation sociale, leur métier plus ou moins légal. Il conçoit des plans de prise de vue qui donnent à voir les décors et les occupations des personnages pendant les scènes de dialogue, avec des postures parlantes quant à leur état d'esprit du moment, par exemple la détresse de Mary Jane qui ne sait pas à qui s'adresser à Londres qui ne comprend pas que Peter White est en train de la manipuler. Il parvient à ne pas en faire un objet du désir. Lorsqu'elle se réveille nue dans la maison de passe, le lecteur la voit comme une victime avec qui il a déjà développé un lien affectif, d'autant plus vulnérable qu'il sait ce qui va advenir. Page cinquante-quatre, il montre les passes, dans une grille de quatre cases par quatre cases. Il n'y a rien d'érotique ou pornographique : la chair est triste. le texte est laconique et terre à terre : Et jour après jour, c'est la longue suite, la suite sans fin des hommes, des employés, des gommeux, des clergymen, des commis voyageurs, des vieux qui sentent, des gras qui suent, des timides, des violents. Ils ont tous en commun d'être repoussants. Heureusement, il y a le gin. Le scénariste a donc décidé de montrer une autre facette des crimes sordides d'un tueur en série, peut-être le premier à avoir été identifié comme tel. Il fait de Mary Jane, une jeune femme attachante, essayant de trouver une nouvelle place dans la société, après le décès de son époux dans un accident de travail. La remarque d'un témoin revient à l'esprit du lecteur : si cette même société vous considérait comme une victime, ne seriez-vous pas déjà morte ? le récit met en lumière un mode de fonctionnement systémique : une société qui exploite les faibles sans une once d'humanité. L'enchaînement des événements est inéluctable pour Mary Jane. le lecteur se demande à plusieurs reprises quelle aurait été l'alternative pour elle. L'auteur en évoque une ou deux, vraisemblablement pires, en tout cas pas meilleures, sans aucun espoir d'épanouissement personnel, dans une perspective d'exploitation tout aussi destructrice que la voie choisie par défaut par Mary Jane. Les hommes profitent de cette prostitution intégrée au fonctionnement de cette société, et Mary Jane est exploitée par une femme, une mère maquerelle, et surveillée par une autre femme, une duègne qui est rémunérée pour. La fin de sa vie est une déchéance de plus, le symbole qu'il est toujours possible de tomber plus bas. La conclusion revient à la séquence d'ouverture, montrant la vie de Mary Jane entièrement définie par sa condition d'épouse, tout en montrant que le sort de son époux participe de la même exploitation sans respect de la personne humaine. Les auteurs racontent la vie adulte d'une jeune femme ayant perdu son mari dans un accident. Ils ont choisi une femme dont l'Histoire a retenu le nom du fait de son assassinat atroce. Pour autant, à part la conclusion, il s'agit du récit de la vie d'une jeune femme issue de la classe populaire, confrontée à une société qui réserve un sort de victime aux femmes de sa condition, quel que soit le choix de vie qu'elles puissent faire. Un récit poignant à la narration sans dramatisation excessive, et pourtant implacable.

19/07/2024 (modifier)
Par E1in
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série SHI
SHI

Incroyable BD, très compliquée et à la fois très prenante. Pas trop de gorge même si il y a des passages choquants. Pour le public je dirais à partir de 16 ans, car des scènes sont parfois dures à comprendre. L'histoire est géniale, les héroïnes aussi. J'ai adoré les dessins qui sont magnifiques et surtout le fait de montrer la fin puis le commencement. Bonne continuation, hâte d'être au tome 7 ! Cordialement

19/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Batman - Trois jokers
Batman - Trois jokers

Individu protéiforme pour thriller malin - Ce tome contient une histoire complète qui est plus savoureuse si le lecteur connaît déjà le personnage de Joker. Il regroupe les 3 épisodes initialement parus en 2020, écrits par Geoff Johns, dessinés et encrés par Jason Fabok, avec une mise en couleurs réalisée par Brad Anderson. En fin de tome se trouvent les 4 dessins en pleine page réalisés par Fabok pour servir de pages promotionnelles. Batman arrête la batmobile en catastrophe, renversant la stèle de la tombe de ses parents à quelques distances du manoir Wayne. Il parvient à la Batcave tant bien que mal, et il est immédiatement pris en charge par Alfred Pennyworth. Celui-ci l'aide à enlever son costume, en le découpant quand nécessaire, car certaines blessures saignent encore. Alfred commence à la recoudre en voyant toutes les cicatrices sur son corps. Bruce explique que cette fois-ci c'était un coup de parapluie. En voyant chaque cicatrice, Alfred se souvient des autres armes : le dos brisé par Bane, le sceptre chauffé à Blanc de Riddler, les griffes de Catwoman, les mâchoires de Killer Croc, la fourche de Scarecrow, et les différentes armes de Joker. Tout cela le ramène à la marque psychique indélébile de l'arme à feu utilisée par Joe Chill, l'homme qui a tué ses parents, alors qu'ils sortaient tous les trois d'une séance de cinéma pour voir La marque de Zorro. Sa remémoration est interrompue lorsque son attention est attirée par une information à la télévision : Joker a assassiné les derniers membres de la famille Moxon, dans ce qu'il a baptisé sa guerre du chaos contre le crime organisé. Barbara Gordon est en train de s'entraîner sur un tapis de course dans une salle de sport tout en écoutant les informations. Un présentateur indique que le comédien Kelani Apaka a été tué par Joker. Elle arrête de s'entraîner car le tapis de course est en surchauffe, et elle va prendre sa douche, sa main venant toucher machinalement sa cicatrice en dessous du nombril. Dans un des cimetières de Gotham, Red Hood (Jason Todd) est en train de se battre contre un gang de cinq individus, alors que les informations indiquent que Joker avait commis un meurtre quelques jours auparavant : le docteur Roger Huntoon qui a été retrouvé dans un placard à balais de l'asile d'Arkham, avec un canard en plastique enfoncé dans sa gorge. Ce docteur avait écrit un livre sur l'impact de la super violence sur la psyché, décrivant un cercle de la violence entre les bons et les méchants, faisant que rien ne les distingue vraiment au final. Red Hood finit d'assommer ses assaillants qui effectivement ne disposent d'aucune information sur Joker. À l'extérieur d'une usine de produits chimiques, un groupe de policiers enlève un casque cylindrique rouge d'un cadavre à terre. En dessous, son visage est déformé par un horrible rictus. Ce soir, Joker a également tué les 3 individus. Batman arrive sur place. Il constate qu'il ne connaît pas ces morts, et il suppute que qu'il sera impossible de les identifier : empreintes digitales brûlées, produit chimique ayant altéré leur ADN, mâchoire brisée. Batman effectue ces constats à haute voix, un policier se demande pourquoi il parle tout fort. Batgirl perchée sur une barrière en hauteur indique qu'il le fait à son attention. À la surprise de tout le monde, une des victimes reprend connaissance. Il est emmené en ambulance, mais Red Hood a pris place à l'intérieur en se faisant passer pour un ambulancier. Une histoire de Batman publiée par la branche Black Label de DC Comics, réalisée par deux grands créateurs : c'est plus que tentant. Effectivement, la narration s'adresse plutôt à un lectorat âgé : couleurs sombres, violence graphique, pages muettes qui nécessitent une implication du lecteur, enjeu qui ne se limite pas à attraper le criminel ou les criminels, processus psychologiques sous-entendus. Les dessins sont dans un registre descriptif précis, avec une très faible part d'emphase par rapport à un comics de superhéros traditionnel. le titre s'avère explicite : Batman, Batgirl et Red Hood sont confrontés à 3 Joker : le Clown, le Comédien et le Criminel. L'enjeu est bien de sûr de les mettre hors d'état de nuire, mais aussi de trouver quel est leur objectif, et de savoir quel est le vrai. La tension dramatique est élevée d'entrée jeu car le scénariste sait bien rappeler que Barbara Gordon a été traumatisée par l'agression de Joker qui l'a laissée dans un fauteuil roulant pendant des années, que Jason Todd s'est fait fracasser le crâne à coup de barre à mine par Joker, et que Bruce Wayne vit avec la responsabilité de n'avoir jamais mis fin de manière définitive aux crimes de Joker. le dessinateur raconte son histoire de manière posée, limitant les effets dramatiques, donnant à voir les choses de manière factuelle. Sa façon de représenter les choses permet aux superhéros d'exister dans un monde très réaliste, sans paraître incongrus, malgré la cape de Batman et de Batgirl, malgré le casque rouge de Red Hood, malgré la veste violette de Joker et ses cheveux verts. Scénario et dessins sont en phase pour un récit entre polar psychologique et thriller avec des meurtres horrifiques. le lecteur prend grand plaisir à découvrir cette histoire au premier degré, avec une narration soignée, des rebondissements réguliers, des scènes d'action réalistes et organiques. S'il dispose d'une culture comics, le lecteur remarque que Geoff Johns et Jason Fabok composent leur récit en le nourrissant à partir de plusieurs sources, tout en lui donnant une unité et une personnalité remarquable. L'idée qu'il puisse y avoir plusieurs Joker est intéressante en soi, et elle fait écho au fait que ce personnage existe depuis 1940 : apparu pour la première fois dans Batman 1, créé par Bob Kane, Bill Finger, et Jerry Robinson. Il a donc été maintes fois réinterprété durant ses huit décennies d'existence, Grant Morrison ayant consacré l'épisode 663 (2007, illustré par John van Fleet) de la série Batman à cette notion que Joker se réinvente à chaque apparition (c'est-à-dire à chaque nouveau scénariste, ou à chaque nouvelle génération de lecteurs). L'artiste donne une apparence un peu différente à chacun des trois Joker, avec un costume emblématique (par exemple la chemise hawaïenne), des expressions de visage différentes, et des postures différentes. L'utilisation régulière de pages découpées en 9 cases de taille identique, la palette de couleurs, certains éléments visuels (comme le casque cylindrique rouge) constituent autant de références piochées dans Batman: The Killing Joke (1988) d'Alan Moore & Brian Bolland, et Fabok reprend quelques postures et mises en scène de Bolland en les intégrant dans sa narration visuelle sans solution de continuité. le lecteur remarque également qu'à une ou deux reprises une situation ou une prise de vue font écho à Watchmen (1986) d'Alan Moore & Dave Gibbons. S'il est un connaisseur de l'histoire de Batman et de Joker, le lecteur peut ainsi relever d'autres références patentes. le dos couturé de cicatrices de Bruce Wayne rappelle une page similaire dans Batman: War on crime (1999) de Paul Dini & Alex Ross. L'utilisation d'une barre à mine par Joker est une répétition du massacre de Robin dans Batman; A Death in the Family (1988) par Jim Starlin & Jim Aparo. le scénariste n'est pas loin de s'auto-citer avec des réminiscences de Batman: Earth One (2014) de Geoff Johns & Gary Frank. D'ailleurs, le lecteur se dit que Jason Fabok fait en sorte de dessiner de manière très proche de Frank, comme si le scénariste avait fixé une charte graphique à respecter pour ses récits de Batman. le lecteur se rend bien compte de l'effet d'écho de ces citations visuelles, de ces moments emblématiques évoqués par l'image ou par les dialogues. Dans le même temps, il n'éprouve jamais l'impression d'un patchwork malhabile ou artificiel : le récit présente une réelle unité, une cohérence interne solide, avec une touche personnelle. le scénariste ne cherche pas à réaliser une histoire présentant une théorie unificatrice de la mythologie de Batman : il a conçu une véritable intrique qu''il raconte en la nourrissant avec des éléments de la mythologie du personnage. Bien sûr, le lecteur a le droit à une nouvelle version du traumatisme originel : le meurtre de Martha et Thomas Wayne par Joe Chill après avoir vu La Marque de Zorro (1920) de Fred Niblo, avec Douglas Fairbanks, mais il échappe au collier de perles, le scénariste n'introduisant pas de références à la version de Frank Miller. Il revoit la scène où Joker tire sur Barbara en 1 case, ainsi que Joker s'acharnant sur Jason en 1 page. Ces rappels servent de point de départ, le scénariste s'appuyant dessus pour développer le caractère de Barbara et de Jason, la dynamique de leur relation avec Batman, leur réaction face à Joker. Pour autant, Geoff Johns ne se lance pas dans une analyse psychologique, ni dans un métacommentaire. Il s'en tient avant tout à raconter une histoire, avec des personnages dont le lecteur comprend les motivations qui sont individualisées, et à les suivre dans leurs recherches pour cerner Joker, au propre comme au figuré. L'avant dernière scène rappelle bien sûr le face à face final entre Joker et Batman à la fin de Killing Joke, mais le scénariste ne singe pas Alan Moore : il reste à un niveau plus terre à terre, en cohérence avec le reste de son récit, pour un point de vue personnel, sans être révolutionnaire. En découvrant ce récit, le lecteur s'interroge sur le positionnement qu'aura souhaité lui donner son scénariste. Il ne peut pas s'empêcher de voir les évocations de récits emblématiques, par exemple à Killing Joke, tant dans le scénario que sur le plan visuel. Dans le même temps, il se sent emmené par l'intrigue captivante au premier degré et originale, dépourvue de sensation d'emprunts maladroits, ou de continuité pesante. Il voit bien que Jason Fabok respecte une forme de cahier des charges pour dessiner dans un registre proche de celui de Gary Frank quand celui-ci dessine dans un registre écoulant de celui de Brian Bolland. Il voit bien que Fabok est parfois un peu sec dans les plans de prise de vue, avec des cases ne contenant que des gros plans sur les visages, ce qui n'empêche pas la narration visuelle d'être immersive, convaincante, et captivante. Finalement, le scénariste donne l'impression de s'attacher avant tout à raconter une bonne histoire originale, et ça fonctionne très bien, pour un bon polar, un thriller rendu malsain par l'obsession de Joker, et les traumatismes de Jason, Barbara et Bruce. Une excellente histoire de Batman.

18/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Justice Society - The Golden Age (L'âge d'or)
Justice Society - The Golden Age (L'âge d'or)

Mettre un terme à une ère révolue - Ce tome contient une histoire complète qui peut être lue sans connaître l'univers partagé DC, mais qui est plus savoureuse si le lecteur a une vague idée de qui sont ces personnages. Ce récit est classé dans les Elseworlds, c’est-à-dire une version alternative des personnages, différentes de la version canonique de l'univers partagé DC, ne s'inscrivant pas dans sa continuité du moment, ni dans les suivantes. La légende veut que ce soit en lisant cette histoire que Geoff Johns a développé l'envie de les écrire, ce qu'il fera dans deux séries JSA consécutives de 1999 à 2009. Ce tome regroupe les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 1993/1994, écrits par James Robinson, dessinés et encrés par Paul Smith, avec une mise en couleurs réalisée par richard Ory. Cette édition comprend une postface très savoureuse de cinq pages, rédigée par Howard Chaykin en 1995. Au début des années 1940, des américains braves ont donné leur vie sur des champs de bataille dans des pays éloignés. Sur le sol des États-Unis, les américains endurent l'annonce de la mort de leur fils ou de leur mari par le biais d'un télégramme redouté. Pour ceux restés dans le pays, le temps guerre était synonyme de la recherche de matériaux à recycler, des colis de nourriture, l'achat d'obligations pour l'effort de guerre. Mais d'une certaine manière, les américains restés dans leur pays vécurent à une époque d'innocence et de dieux. Il y avait de nombreux superhéros qui se battaient contre les criminels sur le sol américains, et qui s'associaient parfois au sein de l'équipe All Star Squadron. Le 6 août 1945, l'explosion de la bombe atomique met fin à une ère, annonce la fin de l'Âge d'Or. Les soldats reviennent dans leur pays, retrouvent leur femme, leur enfant, leur emploi de bureau ou à la ferme. Des parades sont organisées pour les héros tels que Americommando (Tex Thompson) un des superhéros ayant œuvré en mission secrète en Europe depuis 1942. Bob Daley prend connaissance de son retour avec les actualités projetées avant le film qu'il est venu voir. Il part avant la fin du reportage, blessé par la gloire de celui dont il fut l'assistant adolescent avant la seconde guerre mondiale. Dans un port américain, un bateau décharge son cargo de nuit. Un passager clandestin en profite pour se faufiler sans se faire voir, et sauter à l'arrière d'un camion. 1947 : Tex Thompson (toujours en costume de superhéros) est décoré par le président des États-Unis Harry S Truman devant la Maison Blanche. Johnny Chambers met un point d'honneur à travailler sur son documentaire sur les Hommes Mystères, sans utiliser ses pouvoirs de Johnny Quick. Il en est à la dernière partie et il pose la question de savoir ce qu'il est advenu des superhéros. Il connaît la réponse, mais il ne peut pas l'inclure dans son documentaire. Jay Garrick (Flash) a pris sa retraite de superhéros, s'est marié et a fondé une famille. Carter Hall est de plus en plus persuadé qu'il est la réincarnation d'un pharaon et ne s'intéresse plus qu'à ça. Terry Sloane (Mr. Terrific) dirige sa compagnie d'aviation, lui-même a divorcé d'Elizabeth Lawrence (Liberty Belle). Les superhéros américains n'avaient pas pu aller au front en Europe, à cause d'Otto Frentz (Parsifal) capable de neutraliser leurs superpouvoirs. Du coup, une fois le conflit terminé, Tex Thompson récolte les honneurs, et les autres se retirent comprenant qu'ils ont fait leur temps. Dans son bureau de PDG d'un groupe de presse, Alan Scott s'inquiète de la montée de l'anticommunisme et des conséquences potentielles pour ses journalistes avec des attaches socialistes. Au début des années 1990, l'éditeur DC Comics établit le principe des histoires alternatives de type Elseworlds, avec Gotham by Gaslight (Mignola & Augustyn) en 1989, puis avec Batman: Holy Terror (Brennert & Breyfogle) qui est pour la première fois estampillé du logo Elseworlds. La majeure partie des Elseworlds se présente sous la forme d'une histoire complète en 1 épisode de 48 ou 64 pages. De temps à autre, des auteurs réalisent une histoire de plus grande ampleur comme celle-ci, ou encore en 1996 Whom Gods destroy, de Chris Claremont, avec Dusty Abell & Drew Geraci. A priori, le lecteur a de quoi être fortement alléché par cette histoire : écrite par James Robinson le scénariste de la série Starman (1994-2001), dessinée par Paul Smith le dessinateur d'épisodes mémorables de la série Uncanny X-Men (épisodes 164 à 175, sauf le 171). Le lecteur s'adapte facilement au mode narratif adopté par les auteurs. James Robinson a beaucoup de choses à présenter, à raconter pour établir la situation : l'ascension politique de Tex Thompson, le rôle des superhéros pendant la seconde guerre mondiale et ce qu'ils deviennent. Le lecteur n'a pas besoin de disposer d'une connaissance encyclopédique desdits personnages pour apprécier le récit. Tout au plus s'il les a déjà vaguement vu passer dans une histoire ou une autre, cela suffit pour générer la sensation de nostalgie attendue. Pas besoin de savoir qui sont Captain Triumph, Dan the Dyna-Mite, Johnny Quick, Liberty Belle, Manhunter, Robotman, Tarantula, Atom, Green Lantern, Hourman, Starman, Johnny Thunder, Miss America et les autres. De même, les dessins dégagent également tout de suite un parfum de nostalgie, une Amérique propre sur elle des personnages élégants, des individus désenchantés, des lieux réalistes. Le coloriste réalise un très bon travail pour nourrir chaque planche, leur donner plus de consistance, même si une ou deux sont reproduites un peu trop foncées. Au départ, l'intrigue se répartit entre la progression régulière de Tex Thompson sur la scène politique, le constat d'impuissance des superhéros de la seconde guerre mondiale, et le mystère du fuyard inconnu. L'écriture du scénariste oscille entre le naturalisme pour les dialogues, les flux de pensée un peu écrits, et des scènes d'action spectaculaires. L'artiste réalise des dessins propres sur eux, avec des traits de contour élégants, un usage très maîtrisé des aplats de noir et des traits d'encrage à l'intérieur des surfaces détourées pour leur apporter un peu de texture. Chaque page offre une lecture fluide, avec des personnages incarnés par leur expression de visage naturelle, leur gestuelle, soit dans un registre naturaliste pour les discussions, soit dans un registre plus vif lors des séquences d'action. Du coup, le lecteur perçoit facilement l'état d'esprit de chaque personnage, et éprouve de l'empathie pour ces adultes qui estiment que le temps d'être un superhéros est passé, que leurs superpouvoirs sont inutiles, qu'ils ne sont plus dans le coup : l'Amérique ne veut plus d'eux. Ils sont obsolètes, des vestiges d'un passé que tout le monde veut oublier, et impuissants à faire face à la montée d'autres dangers, comme le communisme, ou plus encore la chasse aux sorcières qui montent en puissance sur le territoire de leur pays. Ils avaient éprouvé un sentiment d'importance en combattant le crime pour le bien commun, et cela leur est retiré. La plupart d'entre eux perdent également pied dans leur vie personnelle, entre divorce, incapacité à protéger ses salariés, usage de substances psychotropes, et même santé mentale. Dans le même temps, Tex Thompson a choisi de servir le peuple en menant une carrière politique dans la vie civile et ça lui réussit. Les dessins montrent un bel orateur, sûr de lui sans être arrogant, autoritaire comme il faut, très différent de l'inexpérimenté Daniel Dunbar, avec un dessin irrésistible quand ils sont tous les deux sur le même podium du fait contraste entre leur posture. Au fil des pages, le lecteur peut éprouver la sensation que Paul Smith dessine un peu différemment que pour la série X-Men : dans la postface, Chaykin explique que l'artiste a fait en sorte d'incorporer des maniérismes propres aux illustrateurs et dessinateurs de l'époque à laquelle se déroule le récit. Régulièrement, le lecteur marque un temps d'arrêt pour apprécier une image ou une séquence : les cases montrant l'Amérique sous un jour quasi mythologique, Thompson debout dans une voiture pendant la parade, Robotman arrêtant brutalement deux voleurs, Theodore Knight en proie aux affres de son génie scientifique, Paul Kirk assailli par des cauchemars métaphoriques avec un aigle éviscéré, Hourman subissant des visions délirantes sous l'effet de sa pilule miracle, Carter Hall complètement parti dans sa réincarnation égyptienne, etc. Par le biais d'une narration très étudiée, tant sur le plan visuel recréant l'esprit d'une époque, que par les flux de pensées, les auteurs transportent le lecteur dans une Amérique dans laquelle les héros de la guerre sont priés de reprendre leur place dans le civil, et qui est en proie au doute de la présence d'un ennemi caché au sein même de la société. La déliquescence des superhéros d'hier correspond à la chasse aux sorcières menée par le Comité parlementaire sur les activités antiaméricaines (HUAC). En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que la révélation du criminel qui tire les ficelles est totalement grotesque et ramène le récit à un niveau infantile. Il est aussi possible d'envisager cette fin comme étant symbolique, comme permettant d'enterrer définitivement une période révolue, en mettant un terme aux agissements de l'ennemi emblématique de l'équipe All Star Squadron, permettant ainsi à une nouvelle ère de s'ouvrir. Le lecteur peut éprouver des a priori quant à ce récit : une histoire de superhéros se déroulant juste après la seconde guerre mondiale, hors continuité, avec des tas de superhéros peu connus, et un dessinateur aux cases peut-être trop aérées pour une reconstitution historique. Très rapidement, il se rend compte que James Robinson sait insuffler assez de personnalité à chaque protagoniste pour que le lecteur s'y attache même s'il ne les a jamais rencontrés auparavant. Il constate également que Paul Smith a dû disposer du temps nécessaire pour peaufiner ses planches, de manière à concilier un degré de détails suffisants, avec une saveur rappelant la fin des années 1940, une grande réussite. Il prend fait et cause pour ces adultes qui ont été des superhéros, qui sont revenus à la vie civile et qui se trouvent en décalage avec l'état de leur société, éprouvant une sensation d'obsolescence. S'il considère les superhéros comme l'expression d'une caractéristique purement américaine, il ressent toute la justesse du dénouement, après un récit sensible à l'intrigue astucieuse.

18/07/2024 (modifier)
Par Cacal69
Note: 4/5
Couverture de la série Vei
Vei

Quand je pense que j'ai eu cette BD dans les mains à sa sortie en librairie et que je l'ai reposée sur son présentoir... honte à moi ! J'ai passé un merveilleux moment de lecture à suivre les aventures de Vei. Un récit sans prétention, mais avec une touche d'originalité jusque dans sa conclusion. On va suivre un tournoi, le Meistarileikir, où les champions des dieux géants de Jötunheim, dont fait partie Vei, vont affronter ceux des dieux de la cité d'Asgard. Un tournoi qui permettra au gagnant de régner sur Midgard. Un récit qui ne mise pas tout sur ces duels, l'intrigue se focalise sur les coulisses de ce tournoi, pour un récit dense qui revisite superbement la mythologie nordique. J'ai particulièrement apprécié le personnage de Loki, il est toujours dans son registre de la malice et de la discorde, mais sous un aspect différent. Il me faut évidemment vous parler de Vei, un personnage au fort caractère et à la personnalité bien travaillée, elle prend de l'épaisseur au fil des pages et forcément je m'y suis attaché. J'ai beaucoup aimé la proposition graphique de Karl Johnsson, un coup de crayon lisible et dynamique, mais c'est surtout la qualité de sa mise en page qui m'a séduit, j'en ai pris plein les yeux. Du très bon boulot. Un album que je recommande.

18/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Clément V - Le Sacrifice des Templiers
Clément V - Le Sacrifice des Templiers

La torture ne sert pas la vérité. - Ce tome contient une biographie partielle du pape Clément V qui se suffit à elle-même et ne nécessite pas de connaissances préalables. Il a été écrit par France Richemond, médiévaliste, dessiné et encré par Germano Giorgini, et mis en couleurs par Florence Fantini. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée, et la première édition date de 2021. La scénariste a également écrit un autre tome de cette collection consacrée aux papes : Léon le Grand : Défier Attila (2019), dessiné par Stefano Carloni. le tome se termine avec un dossier documentaire de huit pages, réalisé par Bernard Lecomte, composé des parties suivantes : Clément V premier pape d'Avignon, Un Bordelais nommé Bertrand de Got, Les 17 papes français, Philippe IV le Bel plus puissant que le pape ?, Qui étaient les templiers ?, Les routes des trois grandes croisades, Les moines soldats iront-ils en enfer ?, La croix rouge, La fin des templiers, Un procès scandaleux, Jacques de Morlaix trahi par le pape, le pape Formose, le vin des papes, Les rois maudits, un lexique. Lyon, basilique Saint-Just. le 14 novembre de l'an de grâce 1305. Couronnement de Bertrand de Got. Qui devient le pape Clément V. Il reçoit la tiare à la double couronne. Couronne du royaume terrestre. Couronne du royaume spirituel. Il devient ainsi le père de tous, princes et roi, le recteur de la Terre, le vicaire du seigneur Jésus-Christ. Alors que la procession du nouveau pape monté sur sa mule pontificale avance dans les rues de la ville, un mur sur lequel étaient montés des spectateurs s'écroule. Plusieurs jours ont passé. le duc de Bretagne est mort. Gaillard de Got agonise. Onze décès jettent un voile de ténèbres sur le couronnement du pape. le roi Philippe le Bel vient le trouver : il a besoin de lui. Les rapports restent tendus avec l'Angleterre malgré les traités. le roi veut donner sa fille Isabelle, au prince héritier et il lui faut une dispense. le pape la lui accorde bien volontiers. Le roi Philippe le Bel continue : La perte du royaume chrétien d'Orient est terrible. Son grand-père Saint Louis s'est sacrifié pour le créer. Aujourd'hui son œuvre est anéantie ! Cette nouvelle croisade doit les implanter définitivement. Quelques croisés désordonnés ne suffisent pas. Il faut une armée de métier. Or les templiers ont failli. Leur stupide rivalité avec les hospitaliers a tout gâché. Ils ont oublié quel est l'ennemi. le pape répond que certes, mais ils ont défendu leur dernier bastion Saint-Jean-d'Acre jusqu'à la mort. le roi insiste : Élire l'orgueilleux Jacques de Morlay à la tête du Temple fut une erreur. Il se perd dans un jeu de puissance. le pape reconnaît que ce choix fut maladroit car Molay est si rigide. Il refuse la fusion avec les Hospitaliers. Il faut pourtant bien réformer le Temple puisqu'il n'y a plus de pèlerins à protéger. Ils ne peuvent être juste des banquiers. le roi intime au pape de faire cesser ce scandale qui souille l'Église. Il doit imposer la fusion ou les supprimer et créer un nouvel ordre. Ce tome permet à la scénariste de revenir sur la disparition de l'ordre des Templiers, événement auquel elle faisait déjà référence dans Jeanne, la Mâle Reine, tome 1 (2018) avec Michel Suro. le titre annonce que l'ouvrage s'attache principalement à la vie du pape Clément V, et également à la fin de l'ordre des Templiers. le choix de la scénariste est de se focaliser sur la vie de Bertrand de Got (1264-1314) uniquement pendant la période où il fut pape. le récit commence donc avec son sacre en 1305 et il se termine avec son décès. La première séquence s'accompagne d'un moment spectaculaire, propice à capter l'attention du lecteur : le mur qui s'écroule et les badauds pris en dessous. Puis vient la biographie en elle-même qui parvient à mêler les tracas personnels de Bertrand de Got, en particulier ses problèmes de santé, ses difficiles décisions politiques pour essayer de résister à Philippe le Bel, et à maintenir l'autorité du pape sur l'Église, l'itinérance de sa curie, les événements historiques majeurs en France et en Italie, les attaques de Philippe le Bel contre les Templiers pour asservir leur ordre. France Richemond impressionne le lecteur par la dextérité avec laquelle elle parvient à gérer le volume d'informations nécessaires pour établir les enjeux et rendre compte des défis à l'échelle de l'Église, par le biais de dialogues plausibles, ce qui lui permet de limiter la taille des cartouches de texte, évitant ainsi l'effet exposé massif et indigeste. La fluidité de l'exposé des informations revêt un tel naturel que le lecteur peut ne pas se rendre compte de la densité de la reconstitution. Si cet aspect l'intéresse, il consulte le lexique en fin d'ouvrage et se rappelle qu'effectivement les personnages représentés dans la bande dessinée ont évoqué Albert Ier de Hasbourg, Arnaud de Pellegrue, Boniface VIII, Célestin V, Charles d'Anjou, Charles II d'Anjou, Charles de Valois, Guillaume de Beaujeu, Guillaume de Nogaret, Henri VII de Luxembourg, Hugues de Payns, Jacques de Molay, Robert d'Anjou, Geoffroy de Charnay, etc. le lexique continue avec la liste des lieux traversés ou évoqués, au nombre d'une dizaine, avec par exemple Anagni (ville d'Italie où le pape Boniface VIII s'est fait arrêter en 1303 par l'envoyé de Philippe le Bel) ou Ferrare (puissante seigneurie italienne dans le delta du Pô). Vient ensuite une vingtaine de termes relatifs à la religion, dont concile cadavérique, gibelins, relaps. Ces trois registres de vocabulaires transcrivent bien les différentes dimensions du récit : politique et historique, française et italienne, histoire de l'Église et de son dogme. La scénariste sait transcrire toutes ces dimensions, sans faire de prosélytisme ou du dénigrement systématique, sans occulter le religieux. Par la force des choses, un récit historique de cette nature impose une narration visuelle descriptive pour une reconstitution historique rigoureuse et documenté. le dessinateur impressionne également par sa capacité à remplir cet objectif : représenter les tenues d'époque et les costumes liés aux fonctions au sein de l'Église, montrer les cathédrales avec fidélité, ainsi que les rue des villes, les environnements particuliers comme des cellules ou la muraille d'un fort. Il représente les arrière-plans dans plus de 80% des cases, même celles avec des gros plans sur les personnages : le lecteur peut donc se projeter dans chaque et il ne ressent pas de solution de continuité qui serait provoquée par l'absence de décors plusieurs cases d'affilée. La séquence d'ouverture lui permet de mettre à profit la dimension spectaculaire de la cérémonie, puis du mur qui s'écroule. le lecteur constate que la scénariste a fait l'effort de penser en termes visuels chaque fois que la séquence s'y prête : un affrontement entre Templiers et infidèles à Saint-Jean-D'acre, le déplacement de la curie itinérante du pape, l'entrée en ville du roi et de ses soldats, l'arrivée à Avignon, celle au petit prieuré de Groseau, l'attaque des remparts de Ferrare par l'armée d'Arnaud de Pellegrue, les Templiers mis au bûcher à l'orée du bois de Vincennes, le banquet de clôture du concile, l'exécution de Jacques de Morlay. de la même manière, il est visible que le dessinateur a conçu des plans de prise de vue spécifique pour chaque discussion, évitant l'alternance mécanique de champ / contrechamp, montrant ce que font les personnages pendant les échanges, où il se trouvent. L'investissement de l'artiste sur la mise en scène participe de manière significative à la fluidité globale de la narration, à se tenir à l'écart de tout impression de texte copieux limitant les cases à de simples illustrations. Le lecteur se retrouve vite transporté auprès du pape Clément V. Il sait bien qu'il ne s'agit pas d'un reportage pris sur le vif, qu'il n'existe pas d'archives visuelles ou audio permettant d'avoir la certitude que les événements se sont bien déroulés de cette manière, que les personnages ont prononcé ces paroles ou ont pris ces positions. Les auteurs savent rendre plausibles ce qu'ils racontent, le lecteur étant d'autant plus convaincu par la solidité des références, par la densité d'informations. Il éprouve la sensation que cette reconstitution lui montre pour partie la vérité. Il voit bien que les auteurs se tiennent à l'écart d'une représentation manichéenne ou simpliste : le pape n'est pas un héros ayant permis d'éviter le pire face à un roi omnipotent, ni un lâche ayant abdiqué toute responsabilité et se pliant aux diktats de Philippe le Bel. La réalité décrite s'avère complexe. Les personnages agissent conformément à la structure sociale de l'époque, à l'existence d'une religion d'état, aux jeux des alliances politiques et des guerres. La narration n'essaye pas d'intégrer tous les événements, de gaver le lecteur de passages encyclopédiques : elle s'appuie plutôt sur des événements montrés, et d'autres évoqués, laissant le lecteur libre d'aller se renseigner plus longuement s'il le souhaite. le dossier documentaire en fin d'ouvrage apporte des informations complémentaires, ou présente certaines sous une autre facette que la bande dessinée, s'avérant très intéressant. La reconstitution historique est un genre à part entière, particulièrement exigeant en termes de recherches, de compréhension du contexte de l'époque, et assez difficiles à restituer de manière agréable sous forme de bande dessinée. le lecteur fait le constat par lui-même de la rigueur et de l'investissement des auteurs dans leur ouvrage, ainsi que de leur coordination et de leur complémentarité pour réaliser une narration agréable à la lecture, sans rien sacrifier à l'ambition de cette reconstitution. L'ouvrage donne envie de découvrir cette époque, les actions de ce pape, et une fois terminé, le lecteur en ressort avec l'envie d'en apprendre plus. Une belle réussite.

18/07/2024 (modifier)
Couverture de la série Altamont
Altamont

Je m’y suis lancé sans grandes convictions mais vraiment plus que pas mal du tout cet album, une bonne surprise comme je les aime. Les faits d’Altamont ne m’étaient pas inconnus. Dans ma petite tête, j’imaginais même un évènement bien plus tragique que ce que la BD montre (sans minorer cette dernière). Cependant je trouve que les auteurs s’en sortent à merveille avec leur histoire. Commençons par le graphisme, les amateurs de Walking Dead ne seront pas surpris puisque c’est Charlie Adlard qui s’y colle. Point de zombies cette fois, mais on retrouve son trait assez reconnaissable (les têtes des persos surtout). Un style relativement sobre mais vraiment fluide et j’ai bien apprécié de le découvrir dans un format franco belge. Ses planches sont bien construites, la mise en couleurs passe bien … du bon boulot. Il y a même une chouette surprise en milieu de tome qui marque l’arrivée à Altamont. Il n’y a qu’une ombre au tableau (qui s’oublie toutefois en cours de lecture mais quand même !) c’est cette usage abusif de points noirs/pointillés pour donner du relief. Ça donne un côté rétro mais leur utilisation m’a paru aléatoire et souvent peu esthétique. Mais ce qui donne tout le sel à l’album, c’est l’histoire imaginée par Herik Hanna. J'imaginais un truc un peu chiant à suivre à la limite du trop documentaire sur le festival. Sauf que cette partie est noyée dans le road trip d’un groupe que l’on suit. Leur histoire me semble particulièrement bien construite, en plus de personnalités bien trouvées. A travers eux, c’est toute une photographie de l’Amérique de l’époque qui est dépeinte. Peace & Love bien sûr mais aussi Nixon, Vietnam … Le traitement me semble assez fin, j’ai aimé qu’on ne tombe pas dans la caricature. L’épilogue surprendra mais je l’ai bien apprécié, il ajoute une touche en plus dans la nuance.

18/07/2024 (modifier)