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Par Montane
Note: 4/5
Couverture de la série Line
Line

Cette série a été crée pour le magazine du même nom que publiait les éditions du Lombard a l’époque. Il fallait absolument une heroine féminine pour faire vivre le Journal. Elle met en scène Line Lombard qui est la fille d’un médecin évoluant dans un univers très masculin. La série démarre dans les années 60 et on perçoit bien la volonté de Greg de mettre en scène un personnage féminin désirant s'émanciper du rôle traditionnel dévolu aux femmes. les 5 albums que compte cette courte série, proposent des aventures assez originales et Greg est a son meilleur niveau a l’époque. J’ai été également bluffé par le dessin réaliste de Cuvelier qui est absolument remarquable, et qui est à découvrir ou à redécouvrir. Dommage qu’il ne se soit pas vu proposé une série plus marquante correspondant à son talent. Lire les aventurées de Line c’est aussi l’occasion de se replonger dans l’univers du journal Tintin des années 60 avec des histoires plus courtes que le format traditionnel des 46 planches puisque 3 albums ne comptent que 30 planches, et comme beaucoup d’albums de ce format, ils ont été publié soit dans la collection Jeune Europe soit dans la collection Bedescope. Un bon moment de lecture vous attend.

21/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Guerre des paysans
La Guerre des paysans

Omnia sunt communia. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, relatant un épisode historique se déroulant en 1525. Il a été réalisé par Gérard Mordillat pour le scénario, et par Éric Liberge pour les dessins en noir & blanc, avec des nuances de gris, avec une tache de couleur en page 105 et une en page 110, la dernière page du récit. le tome se termine avec une postface de trois pages, rédigée par Mordillat, à l'attention de Liberge, présentant la nature du récit, ainsi que par une page de chronologie de la guerre des paysans, de 1490 avec la naissance de Thomas Müntzer, à juillet 1525 avec la parution de Missive sur le dur opuscule contre les paysans, de Martin Luther. Rome, chantier de la basilique Saint Pierre, 1514. Il s'appelle Luca Ponti, mais il est un Médicis comme le saint père Léon X. Sa mère – dont la beauté excite encore la jalousie de toutes les romaines – travaillait comme chambrière au service des Médicis. Il est le fils de Jules de Médicis. le prince ne pouvait pas le reconnaître, mais il s'est chargé de lui faire donner une éducation chez les dominicains à Santa Sabina où il a appris le latin et le grec, le français et l'allemand. Il a été présenté à maître Raphaël par Margherita Luti, la fille d'un boulanger, sa maîtresse qui est une amie d'enfance de sa mère, et sa voisine dans le Trastevere. Dieu lui a donné un don et il peut presque recopier la nature à s'y tromper, y compris les visages. À quinze ans, il est entré en apprentissage dans son atelier pour y apprendre l'art de peindre. Il y travaille avec maître Raphaël depuis qu'il est le seul architecte à Saint Pierre. Aujourd'hui, avec Enrico Labate et Bernardo Tofoletti, maîtres charpentier et carrier du chantier, ils accompagnent le saint-père pour visiter les travaux de la basilique Saint Pierre que son maître doit reprendre après la mort de Bramante, l'architecte. Luca Ponti observe les ouvriers au travail sur la fresque, et il écoute Raphaël rendre compte de l'avancement du chantier, au pape. Celui-ci lui demande de finir le chantier avant que le Seigneur ne le rappelle à lui. Raphaël l'informe qu'avant de reprendre la construction, il doit corriger ce qui a été mal fait, ce qui se fissure, ce que Bramante a laissé inachevé. Leur conversation est interrompue par une sœur venue informer le pape que Albert de Bandebourg et le banquier Fugger l'attendent pour l'audience qu'ils ont demandée. le premier demande l'archevêché de de Mayence, le second se déclare prêt à consentir la somme nécessaire au premier pour acquérir ledit archevêché, car il sait que les indulgences garantiront un remboursement facile. L'accord est conclu. Plus tard, le pape confie une mission à Luca Ponti : suivre Tettzel qui va lever l'indulgence pour faire des rapports sur ce qu'il fait, sur l'argent qu'il ramasse, sur tout. Luca Ponti devient l'envoyé du pape. Il part pour l'Allemagne, malgré les cris et les pleurs de sa mère. Il lui faut près de deux mois pour arriver à Wittenberg, allant de monastère en monastère. Dans la postface, le scénariste évoque la genèse de ce récit : des lectures, le rêve inaccompli d'un film avec Roberto Rossellini et enfin cette œuvre graphique. C'est la troisième collaboration entre les deux créateurs, après la trilogie de le Suaire : Lirey, 1357 et Notre part des ténèbres (BD). Ils ont appris à travailler ensemble et il ne reste rien de la forme cinématographique : il s'agit bien d'une bande dessinée utilisant les spécificités de cette forme d'expression. le titre annonce clairement l'enjeu : une reconstitution historique d'une révolution paysanne en 1525. le récit commence à Rome et passe rapidement en Allemagne, où Martin Luther (1483-1546) joue un rôle de premier plan. En effet, le récit met en scène l'affichage de ses quatre-vingt-quinze thèses le 31 octobre 1517, le temps d'une page, puis la manière dont elles sont reprises par d'autres prêtres allemands, ainsi que les actions de l'Église, ou plutôt du pape et de ses envoyés, pour faire rentrer Luther dans le rang et protéger leurs intérêts financiers. S'il a déjà lu le suaire, le lecteur connaît déjà clairement la position du scénariste sur l'Église catholique et sa hiérarchie : une véritable haine. Il n'est donc pas surpris par la condamnation des indulgences, ni par l'angle d'attaque sur l'hypocrisie d'une institution dont les responsables se gavent, alors que leurs fidèles se privent pour payer les divers impôts. Il peut même trouver que Mordillat fait presque preuve de retenue. Les deux auteurs font preuve d'une implication totale pour réaliser une reconstitution historique tangible et plausible. Pour commencer, le scénariste situe les principales figures religieuses : Martin Luther, Thomas Müntzer (1489-1525), Jean Huss, (1372-1415), le pape Léon X (1475-1521), Andreas Rudolf Bodenstein (1486-1541), Philipp Melanchton (1497-1560). Les personnages développent l'avancement du chantier de la basilique Saint Pierre à Rome et son financement, les conditions de vie des paysans, la violence des révoltes, les enjeux d'une traduction de la Bible en langue commune, dire la messe en allemand, l'excommunication de Martin Luther, son mariage, les conditions de travail dans une mine, le nombre de soldats (40.000) face aux paysans (8.000), etc. le lecteur constate l'habileté élégante avec laquelle le scénariste sait distiller un grand nombre d'informations historiques et religieuses dans les dialogues, et quelques cartouches d'exposition. Il apprécie qu'il sache expliquer les enjeux théologiques dans un langage accessible, sans en sacrifier l'importance, et évitant toute formulation moqueuse, sarcastique ou agressive. le récit du déroulement des faits historiques parle de lui-même et le scénariste n'a pas besoin d'en rajouter. Ensuite, l'artiste épate le lecteur du début à la fin par sa capacité à insuffler de la vie dans chaque séquence, même les passages de prêche ou de discussions statiques, avec un soin remarquable dans le détail. L'album s'ouvre avec un dessin en pleine page : une vue de Rome, avec le chantier de la basilique en arrière-plan, et il ne maque aucune maison, aucune façade, aucune toiture. Par la suite, plusieurs scènes se déroulent dans des églises, ou des abbayes, des monastères, dont l'architecture est à chaque fois représentée de manière à bien montrer le style correspondant, qu'il s'agisse des façades de ces monuments, ou des arches, des ogives, des piliers à l'intérieur, attestant du goût de Liberge pour ces monuments. Les cases avec des décors de village, de milieux plus modestes ou pauvres, ou des étendues naturelles offrent à chaque fois une tangibilité assurant une visite de grande qualité au lecteur, une remarquable immersion, passant par une étable, les Enfers, le pied de remparts, l'arrière d'un chariot, une grange avec du foin, le champ de bataille, une presse à imprimer, un bûcher. le soin apporté aux personnages relève du même niveau : les tenues vestimentaires (robe de bure, habits religieux, vêtements simples de paysans, riches atours des nobles et des hommes d'église de rang élevé), les coiffures (naturelles, ou tonsures), les accessoires que ce soient des outils agricoles, des accessoires du culte, la vaisselle des banquets, etc. À chaque séquence, le dessinateur conçoit un plan de prises de vue spécifique, que ce soit une succession rapide de cases pour un échange énervé ou une joute verbale, ou des plans larges pour rendre compte du nombre de personnes et l'ampleur d'un mouvement. La coordination entre scénariste et dessinateur apparaît très rapidement : page 9 une demi-page sous forme d'un dessin simple accompagnant un texte sur un parchemin, pages 12 & 13 des dessins de la largeur de la page pour évoquer les tourments en enfer, pages 16, 21 et 24 des dessins sans nuance de gris avec le personnage au centre et des évocations de sa vie autour, pour présenter respectivement la vie de Martin Luther, celle de Thomas Müntzer, Jean de Médicis. Puis les pages 36, 37 et 38 forment une séquence dépourvue de tout texte, de tout mot, attestant de la confiance totale que le scénariste accorde au dessinateur pour raconter l'histoire, et il y en aura d'autres par la suite. Les deux auteurs ont à cœur de présenter une reconstitution dépourvue d'exagérations romantiques, que ce soit côté clergé et noblesse, ou côté paysans et prêtres réformateurs. le peuple souffre sous le joug des puissants, et lorsqu'ils se révoltent, ils tuent et massacrent. Gérard Mordillat ne fait d'aucun personnage, un héros au cœur pur. Il met en scène une guerre, dans tout ce qu'elle a de brutal, avec ses déchainements de violence meurtrière, ses tueries sur le champ de bataille, et ses mises à mort de boucs émissaires par la foule vengeresse, des boucheries inhumaines. En fonction de sa familiarité avec cette époque en Allemagne, le lecteur découvre plus ou moins de choses. S'il est familier de l'œuvre récente du scénariste, il constate à nouveau qu'il fait preuve de retenue dans sa présentation des faits. Par exemple, il ne matraque pas l'antisémitisme dont fera montre Martin Luther à la fin de sa vie. Il s'attache à l'évolution des positions et des actes de Thomas Müntzer, par le biais de la vision que Luca Ponti en a. Il parvient avec une élégance remarquable à montrer comment la dénonciation des indulgences induit une remise en cause de l'ordre social établi, comment Martin Luther envisage cette rébellion contre la papauté et son clergé, et comment Thomas Müntzer développe une attitude plus cohérente avec la logique interne des quatre-vingt-quinze thèses. le scénariste se montre honnête dans sa façon de présenter les faits, ne se limitant pas à une dénonciation pleine de fiel, montrant ce qui aurait pu être, sans rien occulter des réalités mortelles d'une révolution, sans angélisme quant aux conséquences pour les paysans qui ont suivi Thomas Müntzer dans cette guerre. S'il a lu Le suaire des mêmes auteurs, le lecteur peut craindre que la présentation des faits ne tourne à la diatribe par moments. Dès les premières pages, il se retrouve subjugué par la qualité de la narration visuelle, sa générosité et sa consistance, appréciant son naturel grâce à une vraie collaboration entre scénariste et dessinateur. Au fil des pages, il constate que le scénariste a conçu une structure qui fait la part belle aux personnages et à leurs émotions, leur engagement, à la présentation organique des informations nécessaires à la compréhension et à l'établissement des enjeux, pour un tableau saisissant et nuancé des paramètres politiques et religieux de la société de l'époque en Allemagne. À plusieurs reprises, le lecteur est frappé par le parallèle qui s'établit de lui-même entre cette situation et l'époque contemporaine. Page 82, un paysan résume la situation : tout augmente, les dîmes, les redevances, les impôts pèsent de façon insupportable sur nous tous. le lecteur se prend à rêver d'une bande dessinée de même qualité sur le mouvement de Niveleurs (Levellers) pendant la guerre civile anglaise (1642-1651) demandant des réformes constitutionnelles et une égalité des droits devant la loi.

21/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Green Lantern - Origines Secrètes (Origine secrète)
Green Lantern - Origines Secrètes (Origine secrète)

Abin Sur passe le flambeau à Hal Jordan. - Ce tome regroupe les numéros 29 à 35 de la série mensuelle. Geoff Johns a réussi jusqu'ici un sans faute avec le retour d'Hal Jordan et il n'hésite pas prendre le risque d'emmener ses lecteurs dans le passé. Après la cataracte de révélations contenues dans Sinestro Corps War, ce tome nous ramène au moment où Abin Sur mourant confie son anneau de Lantern à Hal Jordan. L'histoire est connue de tout le monde. Un extraterrestre dénommé Abin Sur s'écrase dans son vaisseau spatial dans une zone désertique située près de Coast City. Avant de rendre l'âme, il intronise Hal Jordan dans le Green Lantern Corps et fait de lui son successeur et le responsable du secteur 2814. Hal Jordan se retrouve sur Oa pour un stage d'initiation un peu musclé avec Kilowog et il croise le chemin de Sinestro dont Abin Sur avait été le mentor. À eux deux, ils vont devoir récupérer ce qui s'est échappé du vaisseau avant son anéantissement. Les responsables éditoriaux ont à plusieurs reprises indiqué que les coups de poing de Superboy Prime pour s'échapper de l'espace extradimensionnel ont altéré la réalité pendant Infinite Crisis et que les origines définitives des héros devaient être revues. Geoff Johns signe là un scénario exceptionnel qui reprend les éléments les plus connus de l'origine d'Hal Jordan en les complétant par des précisions sur des aspects curieux de l'histoire originelle. Par exemple, pourquoi Abin Sur voyage-t-il à bord d'un vaisseau spatial alors que son anneau lui permet de voyager dans l'espace ? Qu'est ce qui a provoqué les avaries à bord de son vaisseau ? Quels sont les liens qui unissaient Abin Sur et Sinestro ? Geoff Johns réussit à nous intéresser à une histoire que l'on croyait connaître par cœur. Les relations entre Hal Jordan et Carol Ferris sont remises à plat. La transformation d'Hector Hammond est intégrée intelligemment au mythe des Lanterns. William Hand (personnage clef de Blackest Night) est également présent à ce moment charnière. Une fois ces explications fournies, Johns peut alors se permettre d'ajouter la présence d'Atrocitus sans offenser même le plus réactionnaire des fans de la première heure. L'ensemble des 7 épisodes est illustré par Ivan Reis qui a progressé depuis les Sinestro Corps Wars. Certains visages et certaines postures restent empreintes de la marque du maître Neal Adams. D'autres cases évoquent un Alan Davis au meilleur de sa forme. Chaque page est claire et facile à lire. Les doubles pages ne sont là que pour servir l'histoire, et pas pour épater la galerie. Les personnages ont tous une identité visuelle solidement établie. Geoff Johns a trouvé un illustrateur à la hauteur de la qualité de ses scénarios. Encore une fois, Geoff Johns nous raconte une histoire (que l'on croyait déjà connaître) palpitante qui présente un équilibre parfait entre action, superhéros, humour, mythologie des Green Lantern (le secteur 666 n'est pas oublié) et psychologie des personnages. Hal Jordan est une personne qui est en colère. C'est une preuve du talent de Johns que de nous montrer comment se manifeste cette colère de manière différente en fonction de l'interlocuteur.

20/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Thanos - La Révélation de l'Infini
Thanos - La Révélation de l'Infini

Tout est relatif. - Albert Einstein - Ce tome contient un récit complet, paru en 2014, sans sérialisation préalable, sous la forme d'un album. L'histoire a été écrite et dessinée par Jim Starlin (le créateur du personnage Thanos), encrée par Andy Smith, avec une mise en couleurs de Frank d'Armata, assisté par Rachelle Rosenberg. Il bénéficie d'une introduction d'une page très pénétrante, écrite par Douglas Wolk, journaliste pour le New York Times, Time magazine et d'autres. L'histoire s'ouvre sur la création de l'univers à partir d'un néant blanc (en 1 page), suivi par une discussion entre les personnages incarnant l'éternité, l'infini et le Tribunal Vivant. La scène suivante montre Thanos affalé dans son fauteuil, un filet de bave aux lèvres, à bord de son vaisseau Sanctuary IV. Il a senti un déséquilibre dans l'état de l'univers, sans réussir à en identifier la nature ou la source. Il a projeté son image à bord du vaisseau des Gardiens de la Galaxie, pour s'enquérir si Drax perçoit ce même décalage. Puis il se rend dans le domaine de la Mort pour consulter le puits de l'Infini (Infinity well). Il ressort de ce bref séjour dans son domaine, avec un indice sur un objet lié à cet état, ainsi qu'un individu désincarné qui le suit. En 2012, la séquence après les crédits du film Avengers montre un individu violet à forte carrure : Thanos. Cette notoriété soudaine a conduit Marvel à rééditer les récits les plus marquants où apparaît ce personnage, ainsi qu'à renouer des relations éditoriales avec Jim Starlin son créateur (même si Marvel détient les droits de propriété intellectuelle de Thanos). En VO, le lecteur profite alors d'une série de rééditions soignées, allant des premières apparitions du personnage (Avengers vs. Thanos) jusqu'à Infinity abyss (2002), en passant par l'inévitable Infinity gauntlet (1991), sans même oublier Marvel universe: the end (2003). Autre bénéfice : les responsables de Marvel commandent une nouvelle histoire de Thanos à Starlin, certainement dans le cadre d'un accord préventif pour lui offrir une forme de reconnaissance (pour ne pas dire compensation) du fait qu'il est le créateur du personnage (mieux vaut pour l'image de marque de l'entreprise Marvel que l'auteur soit satisfait de son sort, plutôt qu'il s'épanche sur le manque de considération au travers des réseaux sociaux). Dès la première séquence, le lecteur constate que Starlin est en pleine forme, et égal à lui-même. le cadre cosmique est posé avec l'évocation de la naissance de l'univers (même si la question sur son commencement fait son âge, car elle ne prend pas en compte les travaux plus récents d'astronomes comme Stephen Hawking). Dans la deuxième séquence, Thanos apparaît massif, trônant sur son fauteuil et déjà en train de mettre en œuvre une stratégie attestant qu'il a plusieurs longueurs d'avance sur tout le monde. Comme dans les précédents récits consacrés à Thanos, Jim Starlin fait figure d'employé modèle. Il a bien fait ses devoirs, et ses recherches, faisant état à plusieurs reprises de la continuité en vigueur en 2014, que ce soit pour les gardiens de la galaxie (où il met en avant Drax et le duo vedette formé par Rocket Raccoon & Groot), le petit souci de continuité lié à la réapparition de Thanos (sans explication) après sa disparition au cours de The Thanos imperative, ou encore l'existence de l'équipe cosmique de choc des Annihilators, créée par Dan Abnett et Andy Lanning. Comme dans les précédents récits consacrés à Thanos, Jim Starlin intègre Adam Warlock à l'histoire, ces 2 personnages incarnant une variation du yin et du yang. Comme d'habitude, le lecteur se dit que Starlin cède un peu à la facilité en répétant le schéma habituel des récits estampillé Infinity en faisant interagir ses 2 personnages fétiches. Comme d'habitude, la lecture de Infinity revelation produit de prime abord un drôle d'impression, un mélange un peu heurté d'une quête d'un objet de pouvoir indéterminé, avec un risque à l'échelle de l'existence de l'univers, et des combats physiques parachutés pour remplir le quota contractuel, pour aboutir à une séquence métaphysique à la portée toute relative. Bien que Starlin ne s'encre pas lui-même, il est visible qu'il a pris le temps de peaufiner ses dessins. Pour commencer, il a enfin investi dans un logiciel infographique qui date de moins de 15 ans et les effets spéciaux sont moins ridicules que sur ses précédents travaux (ou alors il a délégué la tâche de réaliser des arrières plans à l'infographie aux 2 metteurs en couleurs). Ensuite, il est visible qu'il a recours régulièrement au raccourci qui consiste à situer une scène dans un endroit désertique pour s'économiser sur les décors, mais il gère la surface de la case de manière à en occuper la majeure partie. Ainsi la densité d'informations visuelles reste satisfaisante. Enfin quand la séquence le requiert, il sait réaliser des décors détaillés qui permettent au lecteur de s'immerger dans l'endroit décrit. En surface, le lecteur prend plaisir à lire un récit de superhéros de type cosmique, avec quelques invités surprises utilisés à bon escient et le risque de la destruction de toute la réalité. À y regarder de plus prêt, dès la page 4, le lecteur a le plaisir de voir que Starlin rehausse son récit de quelques touches discrètes d'autodérision montrant qu'il ne se prend pas trop au sérieux. Cela commence avec la première image de Thanos, avec le petit filet de bave au coin de la bouche comme n'importe quel usager assoupi des transports en commun. Dans la séquence suivante (à bord du vaisseau des gardiens de la galaxie), voilà que le costume de Drax subit des fluctuations, oscillant du simple pantalon avec des gros tatouages rouges, à son ancien costume violet. Thanos va également évoquer les différentes tenues vestimentaires d'Adam Warlock au fil des époques. Arrivé au milieu du récit, Warlock et Thanos passent en revue les agissements de ce dernier évoquant tout (y compris Akhenaten) qu'il s'agisse des histoires écrites par Starlin ou par d'autres (Starlin n'hésitant pas à égratigner les autres scénaristes qui ont écrit le personnage sans respecter son profil psychologique), Warlock raillant Thanos pour sa propension à tabasser les superhéros plutôt que de discuter avec eux. Il s'offre à nouveau une séquence au cours de laquelle Thanos bat à plate couture quelques superhéros (les Annihilators) pour bien rappeler qu'ils n'arrivent pas à la cheville de Thanos qui est au dessus de la mêlée. Alors que la fin peut laisser un goût d'incompréhension au premier degré, en y réfléchissant, Starlin s'en sert comme d'une métaphore pour relativiser l'importance de la continuité et le changement de psychologie des personnages manipulés par des scénaristes successifs. Starlin jette un regard apaisé sur les distorsions de continuité (pour ne pas dire les incohérences), indiquant que ce qui importe au final, c'est avant tout les qualités intrinsèques du personnage que le créateur lui a insufflées. Il finit même par justifier de manière convaincante le retour au statu quo et sa nécessité pour des personnages récurrents de fiction : une belle déclaration d'amour au médium des comics, une belle acceptation des avanies que subissent des personnages récurrents de fiction qui passent aux mains d'auteurs successifs.

20/07/2024 (modifier)
Par Alix
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Les Éphémères
Les Éphémères

Je mets mon avis à jour suite à la lecture du deuxième tome, je laisse ma note de 4/5 et je réactive mon coup de cœur. Les éphémères (fishflies ou mayflies en anglais), insectes au cycle de vie insolite assez communs sur la côte est Canadienne, servent de point de départ à ce polar fantastique de Jeff Lemire. Le premier tome m’avait déjà beaucoup plu : un malfrat en fuite se fait attaquer par une nuée d’éphémères et se métamorphose en insecte géant. L’intrigue elle-même avance finalement peu, et laisse place à cette amitié naissante et improbable entre l’insecte et une gamine du coin. Ces moments de tendresses constituent la base de cette fable champêtre très humaine. Je me demandais où l’auteur allait emmener son histoire, et le deuxième tome ne m’a pas déçu. J’ai adoré le développement de l’intrigue, que j’ai trouvé scotchante et remarquablement construite. La fin aussi, m’a énormément plu. La mise en image est très « Lemirienne », avec ce trait fébrile et ces aquarelles bleutées aux touches rougeâtres. Voilà, un excellent diptyque dans le genre fantastique, et une des meilleures histoires de Jeff Lemire.

17/11/2023 (MAJ le 20/07/2024) (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Piero
Piero

Et pourquoi trop s'appliquer, c'est tuer la vie ? - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, dont la première édition date de 1998. Il a été réalisé par Edmond Baudoin, pour le scénario et les dessins. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc de cent-vingt pages. Au temps présent, Edmond marche dans une rue en regardant les feuilles tomber à l'automne. Aujourd'hui, les feuilles qui tombent des platanes sont grises comme un ciel triste. Il lui semble qu'avant, elles étaient pleines de couleurs. Avant, quand avec Piero son frère, ils poussaient les feuilles mortes devant eux, jusqu'à ce que le tas amoncelé les empêche d'avancer. Ensuite ils sautaient dedans. Ensuite, ils choisissaient les deux plus belles pour les dessiner. C'est avec son petit frère Piero qu'il a appris à dessiner. Ils étaient toujours ensemble. À Nice où leur père travaillait, à Villars-sur-Var, le village de leur mère, leur village. Dans une étendue d'herbe, les deux enfants font des bateaux. Avec un Opinel, ils sculptent des écorces de pin, et dans un canal d'arrosage, ils leur font faire des courses. le premier s'appelle Geronimo, le second Sitting-Bull. Les deux enfants courent pour suivre les bateaux filant sur l'eau. Ils voient passer une soucoupe volante dans le ciel. La soucoupe s'écrase plus loin et une colonne de fumée s'élève dans le ciel. Ils courent pour aller voir. Ils arrivent au bord du cratère et se couchent dans l'herbe pour observer sans être vu. Piero se retient de tousser. Il y a un extraterrestre humanoïde à côté de la soucoupe. Piero décide d'aller voir. L'extraterrestre reste assis et l'accueille amicalement. Il lui explique la situation, en lui parlant par transmission de pensée. L'essence des soucoupes volantes, c'est le rêve et sa soucoupe est en panne de rêve. Depuis tout à l'heure, il essaye de rêver, mais il n'y arrive pas. Mais Piero est un enfant, et l'extraterrestre est sûr qu'il est plein de rêves. L'enfant essaye de rêver et le plein de la soucoupe est ainsi fait. Mais avant de partir, l'extraterrestre doit supprimer de la mémoire de l'enfant ce qu'il vient de voir. Il règle son pistolet anti-mémoire et… Piero se réveille sans souvenir de ce qu'il s'est passé. Edmond le retrouve, lui parle de la soucoupe et lui montre les dessins dans le cahier. Piero aimait dessiner les voitures ; Edmond aimait mieux les chevaux. Quand Piero a eu cinq ans, il en avait six et demi. Ils ne savaient pas que la télévision avait été inventée, que certains l'avaient déjà, et ils n'avaient pas connu la maternelle. Ils ne savaient pas encore qu'ils dessinaient mieux que les autres enfants de leur âge. Ils ne les connaissaient pas, ils étaient toujours les deux ensemble. Ils ne savaient pas que c'était à cause d'une coqueluche qu'ils dessinaient bien. Piero avait eu une coqueluche, mais il toussait toujours. Et il était souvent malade. Ils étaient beaucoup, dans une maison qui avait peu de place. Ce qui fait qu'avec Piero, ils dormaient dans le même lit. Aujourd'hui, on peut penser que dormir avec son frère, ce n'est pas très bien. Pour eux c'était merveilleux. Plonger dans un récit de Baudoin constitue une aventure imprévisible, que le lecteur soit familier de son œuvre ou non. Si c'est le cas, il connaît déjà la qualité fusionnelle de la relation entre lui et son petit frère, sinon il le comprend rapidement. Dans le premier cas, il sait qu'Edmond a voué une admiration intense à Piero, sinon il suppose qu'il va découvrir un récit intimiste et biographique sur ce thème. Dans les deux cas, les surprises abondent. Pour commencer, les dessins ne sont pas réalisés au pinceau comme la plupart des bandes dessinées de l'auteur, mais à la plume et à l'encre. Cela donne une impression un peu griffée, plus enfantine qu'abrasive ou âpre. La première séquence conforte le lecteur dans cette impression : elle s'avère très linéaire, avec un événement survenant après l'autre, comme dans l'esprit d'un enfant, et une imagination assez naïve avec cette soucoupe volante. le lecteur se dit que la narration s'avère un brin basique et se demande si la suite va être du même acabit. La rencontre avec l'extraterrestre reste dans un registre un peu naïf avec ce moteur qui carbure aux rêves. Puis l'auteur passe à une autre facette de sa relation avec son petit frère Piero : la maladie de celui-ci qui avait contracté une coqueluche et qui souffrait encore de problèmes respiratoires. Les dessins sont alors un peu plus chargés en encre, à la fois parce que cette séquence se déroule en intérieur, à la fois parce que l'alitement de Piero rend l'ambiance un peu triste, comme toute maladie. Les dessins redeviennent beaucoup plus aérés alors que les deux frères sont couchés dans le même lit, qu'ils dorment en partageant le même rêve, celui de voler ensemble au-dessus de la Terre. le lecteur éprouve la sensation de se retrouver devant la séquence animée servant d'ouverture et de fermeture d'antenne pour la chaîne Antenne 2, diffusé entre 1975 et 1983, réalisé par Jean-Michel Folon (1934-2005), avec cette même qualité onirique, le temps des pages trente-cinq à trente-sept. Les souvenirs continuent avec la pratique du dessin par les deux frères, en particulier leur jeu préféré : prendre une grande feuille de papier et chacun dessine un château fort avec un drapeau, l'un à gauche, l'autre à droite. Un pont relie les deux forteresses et sous le pont une rivière infestée de requis ou de crocodiles suivant les jours. Puis chaque frère dessine des soldats du côté de sa page, en train de tirer à l'arc, ou d'être atteint par une flèche, en en rajoutant tant et plus, jusqu'à ce que tout devienne ratures et traits informes, les obligeant à arrêter. Cette séquence de bataille sur une grande feuille en format paysage se déroule sur trois doubles pages (p. 40 à 45), chacune avec un unique dessin en double page dessiné de manière enfantine. Sur la deuxième, l'auteur précise qu'ils ne se servaient pas de gommes, qu'ils ne se sont jamais beaucoup servi de gommes. le lecteur se rend compte qu'il vient d'assister incidemment à la formation d'une des caractéristiques de dessin d'Edmond Baudoin. La même chose se reproduit quelques pages plus loin : Edmond évoque le fait que son frère et lui recopiait également les photos des calendriers de la poste, et celles en noir & blanc des journaux. Ils fixent longuement ces photographies et finissent par distinguer qu'elles sont plein de petits points et que quand ces points se collent, ça devient noir. Il teste alors de simplifier les photos de plus en plus pour voir à quel moments ses gribouillis noirs ne sont plus que des gribouillis. Il vient ainsi d'expliquer, avec deux dessins, le processus complexe de représentation par des traits et des taches, mettant en jeu le processus de reconnaissance et d'identification par l'esprit du lecteur. Un peu plus loin, Edmond voit des dessins d'Alberto Giacometti (1901-1966). Il comprend qu'il y a un homme qui ne se posait pas seulement la question de ce l'œil voit, mais aussi de ce qu'il y a derrière les yeux. Il devient évident pour lui que toute une vie ne suffirait pas pour comprendre. le lecteur assiste ainsi donc en toute simplicité à sa démarche artistique pour apprendre et faire l'apprentissage de la représentation, ni plus ni moins qu'un commentaire sur sa façon de concevoir ses dessins. À quel moment des traits, des taches, des hachures ne sont plus de l'herbe, des pierres, un arbre, des branches… Et pourquoi trop s'appliquer, c'est tuer la vie ? À d'autres moments, la composante biographique, présente tout du long, reprend sa place au premier plan. Toutefois, le lecteur a bien saisi qu'elle est indissociable de son apprentissage artistique, qu'il s'agit d'une partie intégrante. Il assiste ainsi à l'arrivée de l'adolescence, à la prise d'importance des femmes dans la vie des deux frères. S'il est déjà familier des œuvres de l'auteur, le lecteur sourit car il sait que c'est une composante essentielle dans sa vie et dans ses bandes dessinées. Il se demande dans quel sens va évoluer la relation fusionnelle des deux frères, si elle va survivre aux copines, à l'éloignement des études dans des lieux distants. Il sait peut-être déjà que Piero finira par abandonner sa carrière artistique. Il en découvre ici la raison. Il assiste également à un terrible accident de la route, avec des blessures graves. En voyant le corps du jeune sur le capot de la voiture, il pense également à cette interrogation chez Baudoin : comment est-il possible qu'en s'éteignant, la vie emporte avec elle toute la personnalité d'un être humain ? Pourquoi le corps inanimé n'en contient plus rien ? En découvrant le titre, la quatrième de couverture, éventuellement un résumé, le lecteur ne peut pas s'empêcher de se faire un film de se faire une idée a priori du contenu de la bande dessinée. Pour chaque ouvrage d'Edmond Baudoin, il a à la fois entièrement raison sur sa nature, et en même temps il ne peut pas imaginer ce qu'il va découvrir. Pour celui-ci, cela commence avec le mode de représentation choisi : d'un côté il y a bien ces dessins pas forcément jolis mais toujours facilement lisibles et vivants, de l'autre côté l'artiste n'utilise pas le pinceau mais la plume et il varie à deux ou trois reprises la tonalité globale de ses représentations. Sans surprise, la narration développe des éléments biographiques, très personnels, même s'ils peuvent être un peu enjolivés ou modifiés pour donner une histoire plus cohérente. de manière inattendue, le créateur rend hommage à d'autres artistes et il explique le cheminement artistique qui fut le sien, sa façon d'envisager la représentation de ce qu'il voit. Comme d'habitude, la lecture de cette œuvre de Baudoin apporte ce que le lecteur attend, mais aussi beaucoup plus, dans un récit qui donne l'impression d'avoir été réalisé au fil du vagabondage de sa pensée, mais qui offre une cohérence globale d'une rigueur insoupçonnable. Indispensable, ne serait-ce que parce que l'auteur tient son pari de parvenir à continuer l'enfance.

20/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Trashed
Trashed

Tout ramasser tout éliminer - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s'agit d'un récit sur le métier d'éboueur derrière la benne, initialement paru en 2015, écrit, dessiné et lettré par Derf Backderf qui a également appliqué des teintes de bleu. Il commence par une introduction de l'auteur, écrite en juin 2015, qui explique qu'il a exercé le métier d'éboueur en 1979 et 1980. Il ajoute qu'il avait commencé ce récit sous forme d'un webcomic en 2010, avant d'en faire un projet plus conséquent. John Derf est en train de traînasser au lit, mais sa mère entre dans sa chambre en lui indiquant qu'il est midi, et qu'il doit sortir les poubelles. En plus de ça, il n'a toujours pas trouvé de boulot. Il finit par se lever et sortir les poubelles. Il va jusqu'au bout de l'allée du pavillon et jette les deux sacs dans la poubelle métallique. Peine perdue : les sacs tapent dans la poubelle et elle se renverse par terre. Il fait mollement semblant de remettre les ordures dans la poubelle, mais en laisse les deux tiers à côté. Il va prendre son petit-déjeuner et sa mère lui met le journal sous le nez : il y a une petite annonce de la municipalité qui embauche des éboueurs. Il commence par regarder un épisode de Bugs Bunny à la télé puis se décide à appeler pour la petite annonce. Il est accepté après deux phrases. Dès le lendemain, il est sur le marchepied à l'arrière d'une benne comme ripeur.il s'en suit un bref rappel historique de 3 pages sur l'histoire des déchets, de l'antiquité à l'époque contemporaine en passant par la Grèce Antique, la création du premier service de collecte des ordures ménagères par Benjamin Franklin à Philadelphie en 1792, jusqu'à la forme moderne de la collecte à partir des années 1970, sans oublier l'augmentation du nombre de kilogrammes de déchets produits par habitant, et l'accélération de la consommation provoquée par l'obsolescence programmée. Le temps est venu pour JD d'effectuer sa première journée, sa première tournée de collecte. Il soulève le couvercle de sa première poubelle et découvre une odeur pestilentielle, avec une poubelle grouillant d'asticots. Il essaye de soulever la poubelle mais elle est trop lourde. Il doit prendre un sac immonde, l'amener pour le jeter dans la trémie, faire de même avec le second sac. Puis il amène la poubelle proprement dite et vide le jus dans la trémie, mais trop vite, et son teeshirt est souillé par les éclaboussures. C'est bon pour son collègue, il a essuyé son baptême professionnel. Quelques jours plus tard, JD va chercher son collègue ripeur Mike chez lui et ils se rendent au dépôt, tout en jetant un coup d'oeil aux dépôts déjà présents sur les trottoirs. Sur place, l'agent de maîtrise Will E. leur reproche d'être en retard de deux minutes, puis il distribue le travail au sein de l'équipe, à savoir Gus, Dirk, Woody, Curt, Bone, Mike, JD et Marv. Comme d'habitude, JD et Mike se retrouve à la benne, avec Bone comme conducteur, affecté sur le véhicule surnommé Betty qui n'est plus de toute première jeunesse. Les États-Unis produisent de l'ordre de 254 millions de tonnes d'ordure par an. Ils mettent les ordures dans une poubelle, les présentent sur le trottoir et elles disparaissent comme par enchantement. Dans la réalité, le poids par an et par habitant augmente lentement année après année, et surtout la population continue d'augmenter ce qui accroît d'autant le tonnage de déchets produits. En outre, la proportion de déches triés n'augmente pas aussi vite. JD et Mike entament leur tournée et recommence à prendre des sacs et des poubelles lourds. Cette bande dessinée raconte le quotidien d'un éboueur chargé de la collecte des ordures ménagères dans un coin des États-Unis un peu rural, le lecteur pouvant supposer qu'il s'agit d'une région de l'Ohio puisque l'auteur s'est basé sur sa propre expérience. de temps en temps, il consacre une, deux ou trois pages à exposer des faits sur les déchets, leur histoire, leur production, leur collecte et le traitement. L'artiste dessine d'une manière un peu particulière, tout en étant dans un registre très classique, descriptif, réaliste avec un bon niveau de détails. le lecteur fait connaissance avec des personnages aisément reconnaissables, un peu dégingandés pour les jeunes, tous blancs, avec une ou deux personnes âgées. Ils portent des tenues décontractées, généralement des jeans et des teeshirts, avec des chaussures de sécurité. S'il ne s'y intéresse pas, le lecteur peut avoir l'impression que tout le monde est habillé de la même manière, jusqu'à ce qu'il fasse la connaissance de Magee et de ses bottes de cowboys. Il regarde alors les autres personnes et voit bien que le responsable des espaces vert tond la pelouse en short, et que les éboueurs revêtent de chaudes parkas pour les tournées sous la neige. Il se rend vite compte qu'il se balade avec eux lors du ramassage des poubelles et qu'il a un aperçu de cette ville étalée avec ses différents quartiers. Il ne pourrait certes pas s'y retrouver s'il y allait en réalité, mais il reconnaîtrait le dépôt des services municipaux et le garage des bennes, la supérette avec son comptoir et son présentoir tournant de comics, son cimetière, ses rues interminables de pavillons avec leur petite pelouse sans clôture, le bar du coin, le centre de tri et bien sûr le centre d'enfouissement technique où les véhicules de collecte vont vider leur chargement de déchets. Le lecteur apprécie d'ailleurs l'exactitude technique du regard du dessinateur. C'est une évidence quand il représente une benne en coupe pour expliquer le système de compaction et le fonctionnement du bouclier éjecteur. C'est présent en creux quand il représente les poubelles, la façon dont les ripeurs se tiennent derrière la benne, les gestes et postures pour soulever des objets lourds tout seul ou à deux, et bien sûr dans tous les types de déchets ramassés. Il ne fait nul doute que l'auteur a bel et bien exercé ce métier au vu des différents types de présentation problématique auquel il doit faire face, de la poubelle grouillant d'asticots avec du jus au fond, jusqu'au sacs collés au sol gelé. le lecteur découvre donc l'organisation des collectes réalisées par ce service municipal, ainsi que les tâches annexes réalisées par les éboueurs. Il n'est pas très surprenant qu'ils se tapent des tournées de collecte des objets encombrants (avec certains inattendus et tellement lourds qu'ils se demandent comment à fait celui qui l'a déposé sur le trottoir), en revanche le lecteur ne s'attend pas forcément à les voir ramasser des bouteilles remplies d'urine sur les bas-côtés de la route, ou des préservatifs usagers sur le terrain de football. Au vu du degré d'exactitude dans la représentation des situations professionnelles, le lecteur se fait vite à l'apparence un peu relâchée des dessins, aux traits de contours pouvant paraître un peu mollassons, aux tronches un soupçon caricaturales par moment. Qu'il ne se soit jamais intéressé à cette profession ou qu'il la connaisse bien, le lecteur découvre des anecdotes truculentes sentant le vécu, et souvent surprenantes, ainsi que de bons bougres, pas toujours futés, chacun avec leur personnalité, et leur motivation plus ou moins développée, mais la conscience de faire un travail indispensable. le lecteur a conscience de lire une bande dessinée entre reportage et autofiction, et les pages d'exposition de arrivent à point nommé pour développer un aspect ou un autres sur la production, la collecte et la gestion des déchets. Derf Backderf passe ainsi en revue l'apparition de l'organisation moderne de la collecte des ordures ménagères, celle des déchets recyclables et leur proportion toute relative par rapport à la production totale, le poids de déchets produits par une famille avec deux enfants en un an, la réalité du tri manuel sur les chaînes, la durée réelle de décomposition d'un déchet vidé en décharge (450 ans pour une bouteille en plastique), la récupération de méthane, les centres de transfert, l'implantation d'un centre d'enfouissement technique, leur gestion, et bien sûr les caractéristiques d'une décharge à ciel ouvert. Comme toute personne sensible à la question ou s'étant renseignée sur le sujet, l'auteur a à coeur de trouver des comparaisons parlantes pour évoquer la quantité de déchets produite par an et par individu, sur le territoire des États-Unis, et pour mettre en lumière qu'ils ne disparaissent pas par enchantement, que derrière le tour de prestidigitation (déposer sa poubelle pleine le soir, la retrouver vide le lendemain) il y a des réalités économiques, humaines et écologiques. Il ouvre donc son récit sur l'industrie de la collecte et du recyclage des déchets, mais aussi sur le fait que le taux de croissance des déchets, ou le tonnage collecté constitue un indicateur de l'activité économique et que les constructeurs implémentent l'obsolescence programmé dans leurs produits pour augmenter la consommation, ce qui à la fin se traduit pour une augmentation des déchets. En regardant les éboueurs travailler dans cette petite ville américaine, le lecteur peut constater une dotation minimale en équipements de protection individuelle, ainsi qu'un positionnement des marchepieds sur le côté de la benne qui les met en danger vis-à-vis de la circulation automobile, c'est-à-dire une prise en compte très relative de la prévention des risques professionnels. Enfin, il peut prendre conscience que cette forme de gestion des déchets reste au niveau de les enterrer à un endroit un peu éloigné de chez soi, sans grande précaution pour éviter les infiltrations, les pollutions du sol. Dans cette bande dessinée, le lecteur suit le quotidien pas piqué des hannetons d'un éboueur affecté à la benne par tous les temps, devant ramasser tout ce qui se trouve sur la voie publique. L'expérience professionnelle de l'auteur est patente dans chacune des anecdotes, ainsi que sa capacité à les exposer clairement, avec une touche humoristique provenant d'une capacité à prendre du recul. Les dessins peuvent paraître un peu mal assurés, mais la lecture montre qu'ils racontent l'histoire de manière fluide et précise, sans jamais être surchargés. En fonction de sa familiarité avec le sujet, le lecteur prend la dimension de la question de la production de déchets, et ne s'embête jamais grâce à ce partage d'expérience très vivant.

19/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Wonder Woman - Dead Earth
Wonder Woman - Dead Earth

Une force de conviction visuelle peu commune - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre qui ne nécessite pas de connaissance préalable du personnage. Il s'agit d'une version alternative de Wonder Woman, déconnectée des autres. Il regroupe les 4 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2020, écrits, dessinés et encrés par Daniel Warren Johnson. La mise en couleurs a été réalisée par Michael Spicer. Le tome se termine avec les 4 couvertures alternatives en pleine page sans texte ni logo, ainsi que 5 pages d'études et de dessins préparatoires. Il y a plusieurs millénaires, dans une grande grotte circulaire décorée, Hippolyta fait plonger les mains dans la glaise à Diana, en lui expliquant qu'elle a été façonnée à partir de cette matière, et qu'elle tire sa force de la terre. Quelques temps plus tard, Diana voit un avion de chasse s'écraser sur le sol de Themyscira, et elle s'approche de l'homme qui est parvenu à s'en extirper encore en vie. Des années plus tard, la guerre nucléaire a enfin lieu, et la civilisation humaine s'effondre, l'humanité est décimée. Des années plus tard, un groupe de quatre jeunes s'enfoncent dans une forêt à la recherche de quelque chose de comestible : Dee (la cheffe du groupe), Eddog, Jonesy, Tal. Ils sont bientôt repérés par un énorme monstre vaguement anthropomorphe : un Haedra. Ils se réfugient dans une grotte et choient de plusieurs mètres, finissant par arriver dans une chambre souterraine avec des appareillages technologiques et un caisson de type cryogénique. Ils ont été suivis par l'Haedra qui attaque à nouveau. Une femme s'extirpe du caisson et arrête le monstre à main nue. Un violent combat s'engage. La femme semble désorientée, sans souvenir de qui elle est. Le monstre reprend l'avantage : Jonesy se précipite sur lui et lui plante un énorme couteau dans la cuisse droite. Le monstre réagit et le tranche net en deux, le tuant sur le coup. Diana réagit par réflexe et tue le monstre. Jonesy rend son dernier soupir dans les bras de Dee. Diana peut enfin regarder autour d'elle : une immense grotte très haute de plafond avec une voiture à la carrosserie d'une forme très particulière, des ordinateurs hors service depuis des années, et un penny géant. Les quatre personnes remontent l'escalier et arrivent dans un salon au mur extérieur éventré, Diana identifiant immédiatement le cadavre de l'individu en costume sur le canapé : Bruce. Diana observe le paysage désolé à l'extérieur et tombe à genoux devant la dévastation qui s'offre à elle. Le soir, autour d'un feu de camp, elle interroge Dee pour savoir ce qui s'est passé. Dee évoque une guerre dévastatrice, et elle demande à Diana qui elle était. Cette dernière répond qu'elle était la protectrice de la Terre. Dee fait observer qu'elle a échoué. Diana retourne dans les pièces éventrées du manoir : elle récupère la ceinture de Batman, ainsi qu'un plastron aux couleurs de Wonder Woman. Le lendemain, elle propose au trio de les accompagner, ce qu'ils acceptent. Le principe des récits publiés avec le sceau Black Label est de proposer une interprétation différente et autonome d'un personnage DC, sous un jour plus adulte. L'auteur a déjà réalisé deux séries : Extremity et Murder Falcon. Il est connu pour ses dessins très énergétiques, associant une saveur manga aux comics d'action. Le lecteur peut aisément détecter cette caractéristique dans ce récit : une utilisation mesurée (il n'y en a pas à toutes les pages) des lignes de force et des lignes de vitesse, parfois une façon de représenter les jeunes adultes comme des adolescents à fond dans l'instant présent, des onomatopées allant vers un domaine plus visuel, la représentation de certains impacts (directement empruntée à Katsuhiro Otomo, et quelques mouvements lors des affrontements physiques pouvant rappeler des combats de tournoi. D'un côté, le lecteur qui y est sensible ne peut pas ignorer cette influence patente ; de l'autre côté ces spécificités graphiques s'intègrent de manière organique dans les pages, dans la manière globale de dessiner de l'artiste. La deuxième chose qui caractérise la narration graphique de Johnson réside dans son implication à chaque page. À plusieurs reprises, le lecteur se surprend à ralentir sa lecture. Il se demande pourquoi et il voit la page sur laquelle il passe plus de temps, constatant la force de la composition. Ça commence avec l'image des champignons atomiques : un dessin mille fois vu, ou plutôt des champignons mille fois vus, et pourtant cette page restitue toute la démesure de cette arme de destruction massive toute la dévastation qu'elle occasionne, toute la folie d'avoir créé et fabriqué ce genre d'engin de mort. Daniel Warren Johnson sait insuffler une intensité étonnante dans les moments d'action : la carcasse de l'avion du capitaine Steve Trevor, fracassée au sol, la sauvagerie avec laquelle Diana tranche le cou d'un Haedra, la brutalité sanguinolente de la bataille rangée contre la horde d'Haedra, la ferveur de la foule dans les gradins de l'arène en train de scander le nom de Diana, la monstruosité d'un Haedra démesuré (rappelant les dessins de James Harren pour la série BPRD), les ruines enténébrées de Themyscira, la beauté du vol de Pégase survolant des montagnes enneigées, Diana s'envolant au milieu d'une pluie de missiles nucléaires, le maniement d'un fléau d'armes unique en son genre, etc. À chaque combat, le lecteur voit que l'artiste ne fait pas semblant : c'est un combat à la vie à la mort, entre des guerriers et des monstres qui ne font pas de cadeau, à l'opposé d'un dessinateur faisant ce qu'il peut pour remplir son quota de pages d'action, mas sans réelle conviction, de manière artificielle. En outre, l'auteur se montre inventif que ce soit pour l'apparence des monstres, ou pour certaines armes, dont celle bien crade que Diana se fait à la fin de l'épisode 3, à partir d'un cadavre unique en son genre. L'artiste se montre tout aussi impliqué dans les séquences plus calmes. Longtemps après avoir refermé l'ouvrage, le lecteur se souvient de Diana découvrant Bruce, de l'exode de la population de la ville sous la neige, dans une longue file de marcheurs, du campement à la belle étoile, de la discussion avec Barbara autour d'un feu de camp, de la découverte du cadavre d'un autre superhéros, etc. Wonder Woman est donc de retour dans un monde post apocalyptique et à la seizième page Dee lui fait observer qu'elle a échoué à protéger la Terre. Dans son récit, l'auteur effectue d'autres références aux éléments de la mythologie de la superhéroïne : Themyscira, sa mère Hippolyta, une ennemie récurrente, deux autres superhéros, le lasso de Vérité, les bracelets, et quelques autres encore. Il le fait de telle sorte à ce que le lecteur n'ait nul besoin de connaître ces éléments pour comprendre le récit. Il se permet de changer un ou deux éléments de la continuité (par exemple les bracelets) sans que le lecteur n'en prenne ombrage. Il donne une apparence un peu différente à Diana, pas vraiment plus vieille, avec un nez un peu épaté, et une tignasse indomptée, sans tiare. Il se tient à l'écart de toute forme de sexisme, et lui donne un costume plus couvrant que d'habitude, avec une rage au combat visible sur son visage, évoquant parfois Paul Pope. Il montre une guerrière puissante et sauvage, une combattante qui sait blesser et tuer, et qui n'hésite pas à le faire. Le premier contact du lecteur avec cette version de la superhéroïne la montre sous son jour de guerrière. Lors d'un retour en arrière, Hippolyta évoque le pouvoir de sa fille avec Nubia une autre amazone, une autre différence avec le canon habituel du personnage, différence qui explique la brutalité des interventions de Diana, en cohérence avec la tonalité du récit. Il faut donc un peu de temps pour voir apparaître ses autres traits de caractère : la diplomate, la pacifiste, sa compassion, son altruisme. Elle se met vite aux services des humains qui l'ont tiré de son caisson, sa battant contre les monstres (Haedra) et prenant la tête de la communauté par la force des choses. Le fil directeur de l'intrigue se révèle être la lutte contre les monstres, auquel s'entremêle des informations sur le passé, sur la suite d'événements qui a mené à l'apocalypse nucléaire. À une ou deux reprises, le lecteur s'interroge sur un détail du récit : l'exode entamé sous la neige : pas une très bonne idée pour déplacer une population aussi importante avec des blessés et des infirmes, impossible à nourrir à moyen terme, la facilité avec laquelle Dee va retrouver Diana à moto alors qu'elle se trouve à plusieurs jours de vol de là. De temps à autre le lecteur éprouve des difficultés à croire au comportement de son héroïne qui se montre plus agressive qu'à son habitude, régulièrement dépourvue de toute pitié pour ses adversaires. Il s'interroge également sur l'augmentation de son niveau de pouvoir, ce qui fait d'elle l'équivalent d'une déesse, une héroïne cantonnée au rôle de sauveuse, avec une fibre maternelle pour protéger les pauvres humains sans défense. Dès la première séquence, l'auteur impressionne par la conviction de sa narration visuelle qui emporte tout sur son passage, créant un comportement schizophrène chez le lecteur accélérant le rythme de sa lecture aiguillonné par l'urgence des pages, tout en ralentissant sa lecture pour mieux admirer une page ou une action flamboyante, avec une force incroyable. Son ressenti de l'intrigue dépend plus de son attachement avec le personnage. S'il se laisse emporter par la verve de Daniel Warren Johnson, il abandonne toute préconception sur le personnage, et jouit d'un divertissement alerte et brutal. Si son attachement au personnage est plus profond, il peut trouver que le scénariste exagère certaines réactions pour la cohérence de son intrigue, en poussant le caractère de Diana au-delà de sa personnalité fondamentale.

19/07/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Billionaire Island
Billionaire Island

À sens unique - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui n'appelle de suite. Il regroupe les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2020, écrits par Mark Russell, dessinés et encrés par Steve Pugh, avec une mise en couleurs réalisée par Chris Chuckry. Il commence avec une introduction d'une page de Brian Michael Bendis expliquant que cette histoire a la propriété de prédire un futur proche qui va advenir exactement à l'identique. Elle est suivie par une autre introduction d'un page de Russell, qui explicite son propos sur l'alternative à ce qu'il décrit. Les couvertures ont été réalisés par Pugh et le tome comprend également les couvertures alternatives de Pia Guerra et de Darick Robertson. Sur la chaîne télé Caviar, le milliardaire Rick Canto, PDG de Aggrocorp Foods, présente l'île pour milliardaires appelée Freedom Unlimited, une île artificielle naviguant dans les eaux internationales, n'accueillant que des milliardaires, et le personnel nécessaire pour assurer tous les services attendus. C'est également un refuge pour milliardaire pour fuir l'agressivité du commun des mortels qui estime qu'ils sont responsables de tous les maux de la Terre. Mais l'accès est contrôlé avec un détecteur de fortune qui affiche la réalité du compte en banque à l''entrée. L'île est défendue et patrouillée par des drones très puissants, et sans aucun impôt. Dans sa chambre luxueuse de son appartement de Floride, Corey Spagnola a été attaché en pyjama sur son lit, par Trent Arrow qui le tient en joue. L'agresseur explique qu'il faisait partie d'une association d'aide humanitaire qui distribuait de la nourriture en Angola, des sacs de maïs dont il a appris par la suite qu'il avait été génétiquement modifié par Aggrocorp, et qu'il contenait un virus de stérilité. Sa famille l'avait accompagné et ils avaient mangé avec les réfugiés du camp angolais, la nourriture qu'ils distribuaient. Sa femme et sa fille avaient fait une crise d'allergie mortelle à ce maïs modifié, risque connu par Aggrocorp, mais passé sous silence. Arrow assassine Spagnola et s'approprie ses papiers d'identité. Le lendemain, Shelly Bly pénètre dans le bureau de Rick Canto pour l'interviewer. Elle lui demande pour quelle raison il a souhaité racheter Agrrocorp. À la télé, les informations évoquent le décès de Corey Spagnola. Dans le grand bureau paysager, l'assistant robotique de Canto lui fait remarquer qu'il s'agit peut-être d'un assassinat. Shelly a encore une question à lui poser sur un programme d'aide alimentaire en Angola. Comme il doit partir, il lui propose de l'accompagner sur l'Île des Milliardaires. Elle accepte. Une fois sur place, il lui propose de l'attendre dans la pièce d'à côté, pendant qu'il règle un ou deux détails. Elle ouvre la porte et pénètre ans la pièce plongée dans la pénombre. La porte se referme en se verrouillant. À l'intérieur se trouvent déjà quatre prisonniers : Mike le comptable, Flynn le hipster, une jeune cadre supérieure et un jeune homme en costume-cravate. Mike identifie tout de suite Shelly comme étant une journaliste. Il explique qu'il s'est retrouvé enfermé à la suite d'un processus similaire à ce qu'il vient de lui arriver : il a découvert des irrégularités comptables qu'il a évoquées avec Canto et ce dernier lui a demandé d'attendre dans la pièce d'à côté. La jeune cadre supérieure en tailleur déclare que sa situation n'a rien de comparable car elle excellait dans toutes les épreuves professionnelles. La discussion s'interrompt car des employés font passer de la nourriture par une trappe. C'est le deuxième récit que le scénariste réalise pour l'éditeur Ahoy Comics, après Second Coming (2019) avec Richard Pace. Cette fois-ci, sa verve est dirigée contre les milliardaires du monde entier, en fait surtout les américains. Dans l'introduction, l'auteur explique que son point de départ est le rythme alarmant de la dégradation de l'environnement, et le questionnement sur le comportement des individus les plus riches de la planète qui continuent à accumuler de manière compulsive, sans que leurs milliards ne servent à améliorer la situation. Comme à son habitude, le scénariste raconte avant tout une histoire. Une journaliste se retrouve prisonnière dans une pièce qui est littéralement une cage à hamster, mais pour humains, avec de la sciure au sol, un point de distribution de nourriture, un autre pour l'eau, et même une roue d'exercice. À partir de là, le lecteur est invité à suivre trois fils narratifs : l'évasion de Shelly Bly, la tentative d'assassinat de Rick Canto par Trent Arrow (ayant usurpé l'identité de Corey Spagnola) et Rick Canto gérant les affaires auxquelles il doit faire face. Bien évidemment, le lecteur soutient immédiatement la journaliste, mais il succombe également immédiatement au charme de Rick, Canto. Ce dernier a toujours le sourire. Il trouve une solution politiquement incorrecte à tout immédiatement. Il traite les autres au mieux comme de simples objets, au pire comme des déchets sans valeur. C'est un individu calme, toujours souriant, avec une assurance aussi extraordinaire que la manière dont il maîtrise toutes les situations. C'est également un vrai plaisir de retrouver Steve Pugh. Tout commence avec cette couverture qui ressemble fort à un hommage aux œuvres de Banksy, dans sa sensibilité anticapitaliste. La couverture de l'épisode 2 utilise des silhouettes icônes pour un commentaire sur la valeur d'un être humain, en dollars bien sûr. Les 4 autres sont des peintures plus classiques, avec un humour tout aussi décapant. L'artiste représente les lieux et les individus en les détourant d'un trait encré fin et précis, pour une apparence réaliste et consistante. Bien évidemment, l'île aux milliardaires est un personnage à part entière et l'horizon d'attente du lecteur comprend le fait de pouvoir l'admirer. le dessinateur lui en donne pour son argent et comble son horizon d'attente : un dessin en pleine page lors de l'arrivée de Trent Arrow et Ty Leavenworth en drone géant, la zone d'extension de l'île, la demeure luxueuse de Rick Canto avec sa piscine privée et sa zone d'atterrissage pour drone, sans oublier la cage à hamster avec sa roue. Les auteurs surprennent régulièrement le lecteur, par exemple avec cette séquence se déroulant littéralement sur fond vert. Les personnages sortent également de l'ordinaire, une partie tout du moins. Shelly Bly est une jeune femme bien faite de sa personne et pleine de vitalité, sans que l'artiste n'ait recours à un jeu d'actrice dans le registre de la séduction. Trent Arrow est un homme avec une silhouette parfaite, sans musculature extraordinaire, un héros d'action assez générique. En revanche, les individus inféodés au système capitalisme, quel que soit leur niveau, valent le détour. Outre le sémillant, presque pétulant Rick Canto, le lecteur tombe également sous le charme de la jeune cadre supérieure dans un tailleur impeccable, avec un visage et silhouette avenante (là encore sans la ravaler à l'état d'objet), sous le charme différent du hipster avec sa belle barbe et sa chemise à carreaux (sans oublier les bretelles), le créateur d'applis et son stetson démesuré, les quatre autres propriétaires de Freedom Island, sans oublier son PDG très particulier. Les dessins insufflent de la vie dans chacun de ces personnages, font apparaître leur personnalité et leur caractère, en phase parfaite avec le scénario et intègre les éléments comiques avec élégance. En effet, cette histoire appartient au registre de la satire mordante, sur le plan socio-économique, comme la précédente collaboration entre ces deux auteurs : The Flintstones (2016/2017). Mark Russel & Steve Pugh raconte une solide histoire, et brossent le portrait d'un capitalisme entretenu par des esclaves consentants. Les milliardaires ont soit bâti leur fortune sur le travail des masses laborieuses, soit en ont tout simplement hérité et la font fructifier. Leur objectif est d'amasser toujours plus de richesse : un processus qui s'auto-alimente, sans rien donner en retour. Mais quand même les emplois générés ? le lecteur voit bien les employés au service de leurs patrons capricieux, s'impliquant de leur mieux en espérant ainsi décrocher un (petit) bonus. Les auteurs se montrent particulièrement convaincants en montrant des individus (les quatre prisonniers) totalement consentants dans cette forme d'esclavage : ils ne reçoivent que des miettes, ils sont prêts à consacrer toute leur vie pour en recevoir un peu plus (grimper dans les échelons en perpétuant le même système de domination), incapables d'envisager une vie qui ne soit pas ainsi asservie au profit, à la production et à la consommation de richesse. Il y a en a aussi pour les PDG dont finalement le flair pour les affaires repose sur un chien. Tout du long de ces 6 épisodes, les auteurs intègrent des petites piques pénétrantes, aussi bien pour la qualité de l'observation que pour appuyer là où ça fait mal : les prisonniers excités parce qu'ils reçoivent des billets de banque (dont ils ne peuvent rien faire, une sorte de réflexe pavlovien), la mention de Bill Cosby (hypocrite d'un niveau extraordinaire), l'angoisse de l'effondrement d'un système pourtant si inhumain, la forme d'avarice de ces milliardaires, le président des États-Unis, totalement inféodé aux intérêts privés. Au fur et à mesure, le lecteur relève d'autres détails révélateurs. Dans la résistance à la torture de Trent Arrow, il peut voir une métaphore de la résistance du peuple. Il peut aussi reconnaître plusieurs personnalités caricaturées à commencer par Kid Rock (Robert James Ritchie) dans le rôle du président des États-Unis, ou Steven Seagle dans un des propriétaires de l'île. Mark Russell & Steve Pugh sont en pleine forme pour une satire très réussie sur le thème de l'effondrement vu par le prisme de la rapacité des milliardaires. L'artiste donne à voir des lieux aussi plausibles qu'originaux, et des personnages attachants, malgré leurs défauts, leur aveuglement. le scénariste met en scène un aspect du capitalisme ne s'attachant pas à l'obscénité de l'existence de milliardaires, mais au capitalisme, l'accroissement de richesse personnelle étant devenu une fin en soi, plutôt qu'un moyen.

19/07/2024 (modifier)
Par Montane
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Celeste
Celeste

Céleste Albert vient de la campagne. Mariée à un chauffeur de taxi parisien, on ne peut pas dire qu’elle baigne dans un monde de culture ni qu’elle fréquente des gens très sophistiqués. Tout change au jour où elle devient la Gouvernante de Marcel Proust. Il vit reclus et semble craindre le monde extérieur. D’une santé fragile, il peine à achever son œuvre, et passe une grande partie de ses journées au lit n’ayant de cesse de réécrire de nombreux passages d’à la recherche du temps perdu. Et pourtant il le faut s’il veut atteindre le graal: le prix Goncourt. Céleste lui devient vite indispensable. Pas uniquement pour lui préparer ses repas ou lui amener son café au lit. Maïs également pour l’accompagner dans son processus créatif. En panne d’idée, elle l’incite à se replonger dans ses carnets de note volumineux, ou à se rendre au musée du Louvre pour contempler un tableau de Vermer. Et céleste l’accompagnera ainsi jusqu’à son dernier souffle même s’il eu des ruptures car le grand homme est loin d’être simple à vivre. Graphiquement tout ceci est magnifique. Comme toujours chez Cruchaudet, on ne trouve pas véritablement de cases mais des dessins, qui se succèdent et quand elle considère que le récit le demande le dessin grandit sur une voire deux pages, en toute liberté. Les tons tournent essentiellement autour du vert et du mauve. C’est vraiment très très plaisant à regarder et ça dure pendant 250 pages sur deux volumes. Céleste c’est avant tout une œuvre sur le processus créatif et artistique. Un processus long et chaotique, rarement linéaire, fait de hauts mais surtout de bas, ou ne découragent surgit au détour d’une critique perfide dans la presse parisienne. Une véritable réussite.

19/07/2024 (modifier)