Les derniers avis (39907 avis)

Par grogro
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Leçon de Pêche
La Leçon de Pêche

La leçon de pêche ou comment apprendre à vos enfants ce qu'est la nature profonde du capitalisme (et comment on doit/peut lui résister). Tout comme l'album Obélix et compagnie, les choses sont distillées légèrement mais efficacement. En outre, Emile Bravo propose d'opposer à cette idéologie prédatrice la lenteur et l'autosuffisance. C'est fort quand même, non ? Et tout ça sans être une leçon d'économie indigeste. Mes enfants, quand ils étaient petits, ont adoré cette histoire. Un livre à offrir à tous ceux qui pensent que l'accumulation de richesses est le sens de la vie, que la vie est une compétition, et la planète un supermarché...

23/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5
Couverture de la série Dostoïevski - Le Soleil Noir
Dostoïevski - Le Soleil Noir

Je ne peux pas vivre dans un univers dépourvu de sens. - Ce tome correspond à une biographie s'étalant de 1831 à 1881, de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881). Elle a été réalisée par Chantal van den Heuvel pour le récit, et par Henrik Rehr pour les dessins et les couleurs. Sa première publication date de 2023. Elle comprend cent-vingt-cinq pages de bande dessinée. Elle se termine avec sept pages de recherches graphiques, une liste des œuvres de l'écrivain publiées aux éditions Gallimard, et de la collection Bibliothèque de la Pléiade. La dernière page liste les œuvres des mêmes auteurs. 22 décembre 1849, Saint-Pétersbourg, forteresse Pierre et Paul. Les soldats emmènent un groupe de prisonniers dans lequel se trouve Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Ils les font sortir de prison et les emmènent en fourgons tirés par des chevaux. Après huit mois de cachot, ils sont ravis de pouvoir revoir le soleil, tout en étant un peu inquiets de savoir ce qui les attend. Lorsque les fourgons s'arrêtent, ils doivent en descendre sans ménagement, et ils découvrent des poteaux auxquels ils vont être ligotés pour être fusillés. Nikolaï Spechnev et Dostoïevski sont parmi les trois premiers à être dirigés vers les poteaux d'exécution. L'écrivain se souvient de sa jeunesse. En 1831, à l'âge de dix ans, il se trouvait avec son frère Mikhaïl dans les couloirs d'attente de l'hôpital Marinsky à Moscou, où travaillait son père. Ils observaient les pauvres en train d'attendre pour leur consultation, en constatant leur laideur. Leur père sort de son cabinet, constate qu'ils sont là à ne rien faire. Il les prend par le col et les ramène dans le salon et les force à s'assoir à table pour reprendre leurs devoirs. La mère préfèrerait qu'il se montre moins dur. Fiodor refuse de baisser les yeux, le dévisageant avec insistance. Pour la santé de la mère, la famille déménage dans une petite propriété à cent-cinquante verstes de Moscou, Daravoié, que le père a pu acheter, ainsi que le village attenant Tchermachnia. Là, la mère retrouve sa santé, et le jeune Fiodor, encore un petit garçon, peut jouer avec les fils de paysans. Il prend conscience que ces derniers sont au service de son père qui peut les faire battre en guise de justice. Il est la victime d'une plaisanterie de Pavel, un de ses amis, lui faisant croire qu'il y a des loups dans la région. Il est rassuré par un vieux moujik qui lui assure que le Christ est avec lui. Puis Fiodor repense au décès de sa mère, à son père qui noie son chagrin et cherche du réconfort dans l'alcool. Puis viennent les années d'études passées à l'école centrale du génie militaire de Saint-Pétersbourg, son père payant des études à ses fils. D'un côté, Fiodor peut lire des auteurs comme Honoré de Balzac et Victor Hugo ; de l'autre côté, il ne parvient pas à s'intégrer au milieu des autres élèves qui n'hésitent pas à maltraiter les serviteurs pour leur amusement. Il ne comprend pas qu'on ne puisse pas éprouver de la pitié pour des malheureux sans défense. Voilà une entreprise quelque peu intimidante : relater la vie d'un écrivain, un des plus grands romanciers russes, pas moins que l'auteur de Crime et châtiment (1866), et mettre en regard la production ou l'écriture de ses œuvres. Pour autant, le média qu'est la bande dessinée se prête bien à cet exercice, donnant à voir cette reconstitution qui sinon pourrait être encore plus intimidante ou parfois paradoxalement quelque peu désincarnée ou trop romanesque. La scénariste a donc choisi de commencer son ouvrage en bousculant quelque peu la chronologie pour agripper le lecteur d'entrée de jeu, avec l'exécution par fusillade de l'écrivain. Puis retour en 1831. Ce n'est qu'à partir de la page quatre-vingt-huit qu'elle abandonne ce dispositif de retour en arrière pour reprendre une chronologie linéaire. Cette façon de faire permet au lecteur de découvrir les commentaires de Fiodor Dostoïevski sur telle ou telle partie de sa vie. Par exemple, il explique à sa nouvelle secrétaire qui doit prendre la dictée de ses romans en sténographie, les séquelles qu'il a gardées de ses quatre années de bagne, ainsi que les observations qu'il a pu faire sur ses compagnons de bagne, des prisonniers de droit commun, des Russes du peuple. le lecteur remarque assez aisément qu'à d'autres moments, la scénariste place dans la bouche du personnage, des citations extraites de la bibliographie du romancier, souvent de ses romans. Il s'agit d'un dispositif qu'elle utilise avec parcimonie et à-propos. La vie même de Fiodor Dostoïevski constitue un véritablement roman : ses débuts d'écrivain, son comportement ingrat vis-à-vis de son père qui finance tant bien que mal son train de vie, ses convictions et ses activités politiques, son premier mariage, son évolution en tant qu'auteur, son passage au bagne puis dans l'armée, son second mariage, ses problèmes d'argent, ses soucis de santé, son addiction au jeu, ses pérégrinations en Europe, les exigences déraisonnables des membres de sa famille qu'il entretient, etc. le lecteur découvre ou retrouve la mise en scène des différentes phases de la vie du romancier, au travers de moment choisis, avec cette proximité qu'offre la bande dessinée, le lecteur pouvant voir les personnages, leurs activités, leur condition de vie. Le dessinateur a donc fort à faire pour montrer la vie de Fiodor Dostoïevski : une reconstitution historique pour les lieux, les tenues vestimentaires, les accessoires de la vie courante de tout ordre, mais aussi insuffler de la vie aux personnages, les rendre identifiables, se montrer conforme aux photographies de l'écrivain et de son entourage, concevoir des mises en scène visuelles quand Dostoïevski se met à déclamer. le lecteur constate que les lieux ne bénéficient pas d'une description qui serait d'un niveau photographique, et pour autant chaque endroit s'appuie sur des recherches, avec un niveau de détail déjà exigeant. Rien que dans les deux premières pages, Henrik Rehr doit représenter une vue du ciel de la forteresse Pierre et Paul conforme à la disposition des bâtiments qui la composent, représenter le bon modèle de fourgon à cheval utilisé à l'époque, reproduire avec exactitude les uniformes de la police et leurs armes. Par la suite, la biographie de Dostoïevski lui mène la vie dure, à commencer par ses années d'errance. L'artiste représente des lieux aussi variés que la campagne russe l'été avec de belles zones herbeuses et un ravin angoissant (très beau jeu de couleurs s'assombrissant), la grande bibliothèque de la demeure bourgeoise des Dostoïevski, la scène d'un théâtre où se tient un ballet d'opéra, une vue du ciel d'un quartier de Saint-Pétersbourg, le quartier des prostituées de la même ville, un grande salle réception mondaine, d'autres vues du ciel de différents quartiers de Saint-Pétersbourg, les baraques du bagne d'Omsk en Sibérie sous la neige, le bureau assez simple de Dostoïevski dans un appartement modeste, la façade du Crystal Palace à Londres, les toits de Paris, la campagne italienne, Naples, Moscou, Dresde, Genève, Florence, Optina, etc. La représentation des personnages est gérée avec la même approche : un bon niveau de détails pour leur visage pour les rendre plus facilement reconnaissables, pour leur tenue vestimentaire, avec parfois une augmentation du niveau de détails quand la séquence le requiert. La scénariste pense sa narration en termes visuelles et le dessinateur conçoit des plans de prises de vue qui ouvre le champ de vision du lecteur, ne se limitant pas à des cadrage plan taille avec un fond vide. À l'opposé d'une enfilade de dialogues, la narration visuelle réserve moult surprises : la découverte des poteaux d'exécution, la présence d'un hamac dans une chambre pour se reposer, la circulation de voitures à cheval et de traineaux sur la Neva gelée, la longue file des bagnards avec leur chaîne à la cheville progressant dans un champ de neige, l'envol d'un corbeau vers la liberté, le recours à des chameaux comme bête de somme, la foule des miséreux s'avançant vers le Crystal Palace pour une métaphore visuelle terrifiante, des pourceaux habités par l'esprit de démons se précipitant de la montagne dans un lac pour une autre métaphore, etc. Voici donc le lecteur à même de découvrir la vie de cet immense auteur russe, et il vaut mieux avoir une petite idée de la saveur de son écriture pour apprécier ces différents moments, en particulier son sentiment de culpabilité, sa relation douloureuse à la morale chrétienne, sa sensation de fatalité, sinon certains passages sembleront alourdis par un pathos exacerbé. La scénariste relie donc l’œuvre du romancier avec sa vie que ce soit les quatre ans de bagne, ou l'exposé de projets de roman. Elle met en scène la dimension économique et financière de sa vie, ses engagements politiques, sa tendance à fuir quand la pression de la famille ou des créanciers devient trop forte, des anecdotes incroyables (l'éditeur escroc Stallovski), la reproduction de certains schémas comme les enfants ou la famille proche qui vit aux crochets du père. Les auteurs savent montrer les conditions dans lesquelles naissent l’œuvre de Fiodor Dostoïevski. Ils ont fait le choix de s'attacher à cette dimension de sa vie, plutôt qu'à la teneur de son œuvre, rien ne remplaçant la lecture de ses romans. La dernière page tournée, le lecteur peut éventuellement rester avec un questionnement sur le sens à donner au soleil noir évoqué dans le titre : l'écrivain lui-même, la réalité historique de la société dans laquelle il a vécu ? Au vu de l'immensité imposante de l’œuvre de Fiodor Dostoïevski et de sa notoriété intimidante, les auteurs doivent faire des choix quant à ce qu'ils souhaitent évoquer, développer, représenter. le lecteur peut entretenir un petit a priori sur la consistance des dessins en feuilletant l'album. À la lecture, il découvre une densité d'informations visuelles apportant une consistance remarquable aux nombreux endroits et aux personnages, pour une reconstitution historique de qualité. La vie de l'écrivain russe lui apparaît à la fois dans sa matérialité, sa relation avec ses proches, avec sa compagne, le bagne, l'exil, les voyages en Europe, à la fois dans ses idées et ses principes, sa conviction sociale, la dimension spirituelle de ses réflexions, sa discipline de travail, ses failles comme son recours au jeu avec l'espoir d'améliorer sa situation financière. Le lecteur en ressort avec la sensation d'avoir côtoyé Fiodor Dostoïevski pendant toutes ces années, à la fois impressionné, à la fois un peu étourdi après tant d'événements, à la fois habité par une commisération pour ses souffrances morales.

23/08/2024 (modifier)
Par Mashiro
Note: 4/5
Couverture de la série Les Contes ordinaires d'Ersin Karabulut
Les Contes ordinaires d'Ersin Karabulut

Comme d’habitude j’aime beaucoup le travail de Karabulut; il s’agit ici de 15 petites histoires, toutes empreintes de mystères, de noirceur mais aussi de poésie ! certaines sont politiques, d’autres sont romantiques, de manière globale c’est un plaisir de couvrir autant de sujets et d’idées différentes en un peu moins de cent pages; le style de dessin change au fil des histoires, mais les personnages sont toujours autant charismatiques, et je trouve l’absurdité de certains visages vraiment hilarante; une lecture rafraîchissante.

23/08/2024 (modifier)
Par Mashiro
Note: 4/5
Couverture de la série La Légèreté
La Légèreté

L’attentat contre Charlie Hebdo a maintenant plus de 9 ans. Cette expérience a été traumatisante à l’échelle du pays mais aussi et surtout pour ceux qui l’ont vécu au plus près. De cet évènement est né différentes oeuvres que je trouve toutes plus belles et inspirantes les unes que les autres, je parle dans mon post précédent de Catharsis de Luz, mais je ne pouvais pas ne pas dédier un post entier à La Légèreté. Cette oeuvre se déroule un an après les attentats et parle de la lente reconstruction de Catherine Meurisse. Je trouve les oeuvres de Catherine Meurisse, Luz et Coco très complémentaires dans le sens où leurs expériences sont similaires mais que chacun l’a raconté avec un délai différent suite à l’évènement ce qui a pour conséquence de proposer des étapes différentes du traumatisme. À travers de sublimes dessins faits à l’encre de Chine et à l’aquarelle, la dessinatrice raconte sa quête pour retrouver la légèreté qu’elle a perdu le 7 janvier. Une quête vers la beauté, la recherche d’un syndrome de Stendhal auto-infligée qui nous fait voyager dans des paysages de beauté naturelle, humaine et artistique. En faisant cela, Catherine Meurisse produit une oeuvre qui pourrait être elle-même la définition de la beauté.

23/08/2024 (modifier)
Par Mashiro
Note: 4/5
Couverture de la série Cambouis
Cambouis

Cette bd est un enchaînement de 10 zines’ publiés par Luz au moment de l’entre deux tours de Chirac et Le Pen en 2002, ainsi que l’entre-deux élections entre les présidentielles et les législatives et enfin un dernier (hilarant) sur la tentative d’assassinat sur Chirac; à lire, c’est assez fou de constater à quelle points les choses n’ont pas changé au cours des dernières années, cela est valable sur plein de points : le vote utile, le barrage républicain, la montée de l’extrême droite, les questions d’insécurité et le rôle des médias, la gauche cafouillis, etc.; aussi il est assez fou de voir que le style de Luz en noir et blanc n’a pas changé en 20 ans (et tant mieux), avec des dessins parfois sublimes, et parfois simplement absurdes telle une caricature dans Charlie; une bd pas forcément facile à trouver mais qui vaut le détour !

23/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Iron Man - Extremis
Iron Man - Extremis

Upgrade - Le personnage d'Iron Man apparaît pour la première fois en mars 1963 et Anthony Stark est blessé lors de la guerre du Vietnam (un éclat d'obus se fiche près de son cœur). En 2005, Marvel confie à Warren Ellis le soin de mettre à jour l'origine de ce héros qui ne fait pas son âge dans cette minisérie en 6 épisodes. L'histoire commence avec un groupe de terroristes américains qui a subtilisé un sérum bourré de nanotechnologies et qui l'injecte dans l'un de ses membres. Pendant ce temps, le directeur de ce projet se suicide. Et Tony Stark cherche désespérément comment améliorer son armure. Il se heurte à des manifestants qui protestent contre la fabrication d'armes par son entreprise. Il se heurte à un journaliste qui ne prend pas de gants pour lui faire dire que ses produits tuent des innocents dans le tiers monde. Et le terroriste a survécu à son injection, a acquis des pouvoirs hors du commun et s'en prend à la population innocente. Tony Stark est appelé par la responsable du projet pour lui venir en aide, et Iron man ne tarde pas à s'opposer au terroriste. Ce tome est un excellent point d'entrée pour commencer à lire Iron Man (avant de passer à Dans la ligne de mire). Dans Extremis, vous avez droit à un rappel de l'origine d'Iron Man (cette fois-ci Tony Stark est victime d'une mine antipersonnel en Afghanistan). Warren Ellis ramène le personnage au plus près du concept créé par Stan Lee : Tony Stark est un capitaliste pur et dur, un fabricant d'armes sans trop de remords, un tombeur de ces dames, et Iron Man a l'apparence d'un robot dépourvu de toute émotion. Mais Ellis ne se contente pas d'un simple rafraîchissement du personnage. Il lui confère plus d'épaisseur en faisant de cette histoire une quête du sens pour Tony Stark. Il ne s'agit pas d'une quête de sens pour faire genre, mais bien de la question de la pertinence du personnage dans un monde où la technologie a déjà révolutionné plusieurs fois notre quotidien. Heureusement le scénario a été confié à Warren Ellis : cet auteur dispose d'un bagage suffisant pour introduire des éléments de science fiction assez solides et travaillés pour ne pas être dépassés et ridicules 12 mois après. De la même manière, l'expérience d'Ellis et son savoir faire lui donnent assez de confiance pour laisser une large place aux illustrations et aux scènes d'action. Les illustrations sont réalisées par Adi Granov qui a tout fait (dessins + encrages + couleurs) à l'infographie. Dans ce parti pris technologique, il y a des bonnes et des moins bonnes choses. Le bon côté, c'est le rendu d'Iron Man. Adi Granov a su trouver les bons outils et les bonnes textures pour donner un impact visuel phénoménal à l'armure d'Iron Man. La gestion par ordinateur de l'armure lui assure de ne perdre aucun détail d'une case à l'autre. Il maîtrise parfaitement l'outil de textures : l'armure a une patine plutôt mate avec des reflets discrets et une texture métallique parfaite. C'est vraiment la grande réussite de ces pages : une armure crédible. Sa mise en page est également très claire et très aérée. Il profite pleinement du script d'Ellis pour réaliser de très belles séquences de vol aérien et des combats titanesques. Oui, l'enfant qui sommeille en moins est vraiment jaloux du très beau jouet de Tony Stark. Par contre Adi Granov a les mêmes difficultés que le premier dessinateur venu avec des outils traditionnels : il est fâché avec les décors. Il use et il abuse de fonds colorés avec des dégradés subtils dans des tons plutôt neutres, au lieu de dessiner de vrais décors (ou même à la rigueur d'utiliser des références photographiques travaillées avec photoshop ou autre). C'est d'autant plus rageant qu'il réussit à dessiner des individus qui sortent de l'ordinaire, sans être pour autant caricaturaux. De la même manière que Granov est limité côté décors, les dialogues d'Ellis deviennent vite ridicules quand les personnages débattent de doctrines politiques ou de positions morales. J'ai eu l'impression qu'il avait fait le minimum syndical pour remplir ces points de passage obligés, mais qu'il n'y croyait pas un seul instant. le gourou new age et son discours sur le futur est un grand moment à condition de le prendre au second degré. Extremis est une histoire qui permet de prendre pied dans la continuité actualisée d'Iron Man, donc destinée aux nouveaux lecteurs et intéressantes pour les anciens. C'est une histoire très divertissante, pleine de bruits et de fureur et de concepts high-tech. Mais ce n'est pas la plus grande réussite de Warren Ellis du fait de passages idéologiques bâclés et de dessins manquant de profondeur.

22/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Batman - Le Fils du demon
Batman - Le Fils du demon

James Bond & Damian Wayne - Mike W. Barr a écrit de nombreuses aventures de Batman que ce soit en solo dans Detective Comics ou avec les Outsiders (la série Batman and the Outsiders). Pendant les années 1980, Marvel avait expérimenté avec succès le format de la graphic novel (grand format, histoire original de 60 à 100 pages). Inspiré par cette réussite, DC Comics a tenté à plusieurs reprises de faire aussi bien mais sans succès. Et d'ailleurs Le fils du démon paru en 1987 dans ce format n'avait pas affolé les foules. À plusieurs reprises, Mike W. Barr a tiré le personnage de Batman vers des aventures à la James Bond ; cette histoire s'inscrit dans cette tendance. Tout commence avec une prise d'otages par des terroristes qui cherchent à s'emparer de produits chimiques. Batman intervient sous l'œil admiratif de James Gordon. Il est blessé et se réveille dans la batcave où il est soigné par Talia al Ghul sous la surveillance d'Alfred. En remontant la source des commanditaires des terroristes, Batman croise le chemin de Ra's al Ghul, ainsi que d'un nouvel ennemi Qayin. Ce dernier est le fils d'un des lieutenants ayant assisté Ra's al Ghul pendant la seconde guerre mondiale et il l'a adopté suite à la mort de son père pendant le bombardement d'Hiroshima. Mike W. Barr s'affranchit gaiement des contraintes du personnage de Batman pour mener l'histoire où bon lui semble. Il ne faut donc pas s'étonner du fait que Batman délaisse Gotham pendant toute l'aventure. Il s'allie avec Ra's al Ghul alors qu'il s'est toujours juré de ne jamais collaborer avec un individu qui pratique le terrorisme. Il tombe amoureux de Talia et honore le simulacre de mariage qui avait lieu dans un précédent épisode. Il développe une obsession de paternité qui ne s'éteint qu'avec la mise en scène de fausse couche de Talia. Pour être clair, Mike W. Barr se sert de l'image de Batman pour dérouler une aventure avec des éléments de terrorisme, de science mal employée, d'organisation secrète, etc. Les illustrations (dessins, encrages et mise en couleurs) sont assurées par Jerry Bingham, un monsieur fortement influencé par Neal Adams, la force du mouvement en moins. Les dessins n'ont pas trop mal vieilli et sont très regardables. Bingham s'affranchit régulièrement des tracés de bordures de cases ce qui a pour effet d'aérer ses planches. Les dessins sont minutieux et clairs. Les proportions sont bien respectées sauf en ce qui concerne les jambes qui semblent toutes un peu trop longues. Contre toute attente, sa mise en couleur est assez subtile (absence de couleurs criardes) et même assez originale par son utilisation judicieuse des teintes rosées. Au final, cette histoire se laisse relire sans faire grincer des dents, sauf si le lecteur est crispé sur le Batman urbain et obsessionnel. Sinon il accepte que la cagoule aux oreilles pointues n'est qu'un élément de décoration sans importance et alors l'aventure est au coin de la page. Dernière hypothèse, je suis un accro à la continuité et je veux absolument savoir d'où sort le Damian Wayne remis au goût du jour par Grant Morrison dans L'héritage maudit et ayant revêtu l'habit de Robin par la suite. Et, dans ce cas, Fils du démon viendra remplir la fonction de première apparition du fils de Batman.

22/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Wolverine - Je suis Wolverine
Wolverine - Je suis Wolverine

Voyage guidé au Japon, le pays des ninjas, des rônins et des yakusas - Le personnage de Wolverine apparaît pour la première fois dans le numéro 180 de Incredible Hulk en octobre 1974 (et dans le numéro d'après). En février 1975, il intègre les nouveaux X-Men. En 1982, il a droit à sa minisérie écrite par Chris Claremont et dessinée par Frank Miller. Ce tome comprend les 4 épisodes de cette minisérie. L'histoire commence par une scène introductive dans laquelle Wolverine chasse l'ours au Canada, puis il chasse le viandard qui a blessé l'animal sans s'assurer qu'il l'avait achevé. Logan prend alors l'avion pour se rendre au Japon pour aller chercher lui-même des nouvelles de Mariko Yashida, une belle japonaise dont il est tombé amoureux dans Uncanny X-Men 118. À peine débarqué, un agent des renseignements japonais apprend à Logan que la belle s'est mariée pour respecter une dette d'honneur de son père. Ni une, ni deux, Logan va trouver Mariko et leur entretien lui permet de comprendre que son époux la bat et qu'elle ne le quittera pas, pour préserver son honneur et celui de son père. Pour couronner une journée déjà bien pourrie, Logan se retrouve entraîné dans un combat contre le papa qui se révèle être un seigneur local de la pègre. Logan subit une cuisante défaite devant les yeux de sa belle, bien qu'il ait déchaîné la fureur animale qui couve en lui. Il a perdu son honneur. À l'époque, les éditeurs de Marvel et Chris Claremont avaient décidé que Logan constituait un personnage d'autant plus intéressant que son passé restait secret. L'objectif de cette minisérie (l'une des premières de l'histoire de Marvel) n'est donc pas de dévoiler l'origine secrète du mutant ; il s'agit plutôt d'approfondir son profil psychologique et ses traits de caractère. Chris Claremont a concocté un scénario qui projette Wolverine au Japon dans une guerre des gangs, de ce coté là l'action est assurée. Coté sentiments, Logan se trouve entre 2 femmes que tout oppose. L'une appartient à la haute bourgeoisie (même si la source de sa fortune réside dans le crime) et elle incarne les aspirations de Logan à accéder à une forme de vie plus civilisée. de l'autre coté Yukio est une criminelle qui vit au jour le jour en assumant pleinement ses pulsions ; elle incarne le coté animal de Logan. Cette histoire a un peu vieilli. Claremont écrit ses épisodes comme s'il s'agissait d'une série continue dans laquelle il faut sans cesse rappeler au début ce qui s'est passé précédemment. Il utilise un style de présentation très écrit avec des scènes où les personnages exposent leurs impressions et leur point de vue au travers de longues bulles de pensées. Cet artifice évoque les monologues de théâtre ou d'opéras. Leur défaut réside dans l'importance accordée aux textes au détriment des illustrations. Frank Miller était en petit forme et ses illustrations sentent le travail rapidement exécuté. La mise en page est très inventive tout en restant lisible. Mais pour le reste, j'ai du mal à accepter la longueur des griffes de Wolverine qui sont plus longues que ses avant bras (comment peuvent-elles rentrer à l'intérieur ?). L'encrage de Josef Rubinstein est très professionnel, mais aussi adapté au graphisme de Miller qu'une paire de talons hauts pour faire du trekking. Et Claremont & Miller se complaisent à utiliser une ribambelle de ninjas aussi anonymes qu'inefficaces, ce qui tire l'histoire vers des affrontements bas de gamme dépourvus de sens et d'émotions. Au final, cette histoire est agréable à lire, elle a un caractère historique, mais elle souffre de la comparaison avec les meilleures histoires modernes, ou avec d'autres histoires de l'époque qui ont mieux vieilli comme l'incroyable Arme X.

22/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Grenoble en portrait(s)
Grenoble en portrait(s)

La vie est faite de musique, et dans une bonne musique les notes s'accordent et se confrontent. - Ce tome contient un récit complet, indépendant de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins, sans oublier l'expérience de vie. Il comprend soixante-treize pages de bandes dessinées en noir & blanc. Grenoble : une ville. Avec son agglomération, 510.000 humains vivent ici. C'est la plus grande métropole des Alpes, devant Innsbruck et Bolzano. Deux mille ans d'histoire. Stendhal est né dans cette ville. Il disait d'elle : Au bout de chaque rue, une montagne. Grenoble est un radeau sur une mer démontée. Les vagues qui l'environnent ont des noms : le Vercors, la Chartreuse, Taillefer et Belledonne. Si l'on va sur la crête d'une des vagues, il y a certains jours où la ville est invisible. Sous la mer. Une mer de nuages. Grenoble se cache le visage, souvent. Edmond veut pourtant essayer de faire son portrait. Qu'elle fasse son autoportrait. Elles disent beaucoup les rues de Grenoble, souvent austères à ses yeux de niçois. Hors le centre, pas de cohérence. Grenoble, c'est Marseille en montagne. Son visage est celui d'une vieille dame qui rajeunit, non pas qui se maquille, non pas qui mute. C'est une sensation, il n'a pas connu Grenoble avant aujourd'hui. Et aujourd'hui, il veut faire son portrait. Celui d'un instant puisque, très vite, elle sera autre. La vie pulse à Grenoble. Et la vie c'est l'humanité. Alors, faire son portrait, c'est faire celui de ses habitants. de ceux qui sont nés ici, de ceux qui y vivent, de ceux qui y passent. Dessiner le visage des habitants de la ville, ceux qu'il va rencontrer. Échanger ce dessin contre une réponse à la question : Dis-moi toi et Grenoble ? En ce début de 2021, je rêve. En mars 2020, nous étions sept milliards huit cent millions sur la planète Terre. La plupart du temps, nous nous croisons sans nous arrêter. Et nous sommes aujourd'hui si nombreux à marcher sur les chemins qu'on ne se dit plus bonjour. Faire le portrait de quelqu'un, c'est s'arrêter avec ce quelqu'un un moment qui fait en sorte qu'un nom, un prénom se met à exister sur le visage. Jean répond à la question de Baudoin en indiquant qu'il voudrait un monde plus apaisé et, pour la ville de Grenoble, une plus grande préoccupation dans son patrimoine. Mohamed répond à la question de Baudoin : Grenoble pour lui, c'est la soeur jumelle de la Kabylie. C'est pour cette raison qu'il l'a choisie il y a plus de quinze ans. Ici, il y a les Alpes ; là-bas la chaîne de Djurjura qui revêt son blanc manteau en hiver. Les montagnes et la nature le rassurent, l'émerveillent en permanence. Elles sont, à son sens, une porte directe qui donne sur la poésie qui permet de vivre dans la poésie véritable. Cette poésie qui permet de vivre dans la sérénité malgré la violence du monde. Grenoble, c'est aussi une terre vivante culturellement et maintenant des amitiés multiples. C'est le quatrième album de l'artiste fonctionnant sur le principe de la question posée à des habitants, avec un portrait d'eux pour les remercier de leur réponse : Viva la vida (2011) avec Troubs, Le goût de la terre (2013) avec Troubs, Gens de Clamecy (2017), Humains : La Roya est un fleuve (2018) avec Troubs. À chaque fois, Edmond Baudoin s'éloigne encore plus de la bande dessinée. Il n'y a qu'à regarder la mise en page. La première est constituée d'une case de la largeur de la page, qui en occupe la moitié, un dessin à l'encre, une vue de Grenoble à moitié esquissée, avec de nombreux traits pour rendre compte d'une texture, et du texte en dessous évoquant la ville. La suivante est composée de deux cases de la largeur de la page, une vue des montagnes et des sapins et une sorte de carte avec des reliefs simplifiés, avec quatre phrases écrites entre les deux cases. Dans la suivante, le texte l'emporte avec deux illustrations, l'une d'une tête sculptée, l'autre de Baudoin en plan rapproché. Page dix, l'artiste a intégré deux portraits qu'il a réalisés, avec le texte de la réponse à la question : Dis-moi toi et Grenoble ? Ainsi qu'une frise de têtes indistinctes en haut de page, et une autre de têtes distinctes en bas de page. Dans la suivante, le lecteur découvre une autre réponse à la question, et puis dans la seconde moitié de la page, une vue de la place Saint André par temps de Covid. Le lecteur peut ainsi prendre note des différentes structures de page qui font autant de surprises : la reproduction d'une affiche pour la saison 99/2000 du théâtre de Grenoble en page 14, neuf portraits en plan rapproché sagement disposés en bande avec des bordures de case en page 15, des dessins en double page de Grenoble, dépourvus de texte (pages 24 & 25, 34 & 35, 40 & 41, 60 & 61, 70 & 71), une poignée de portraits réalisés par les interrogés eux-mêmes, quelques dessins à la plume, d'autres vues de Grenoble, un extrait de la bande dessinée Personne ici ne sait qui je suis (réalisée par Coline, dont le titre est une phrase extraite de Nous réfugiés, d'Hannah Arendt), une photographie en noir & blanc de Grenoble, un portrait de l'artiste assis sur une chaise, exécuté par lui-même, un texte de deux tiers de la page écrit par Delphine sur sa grand-mère Colette, l'idéogramme japonais qui signifie le voyage, un dessin du matériel que Baudoin utilise pour dessiner (son pinceau en poil de martre et son encrier japonais en cuivre), et même deux pages de bandes dessinées traditionnelles avec des cases disposées en bande (pages 56 & 57). Il peut même se permettre de terminer en consacrant la dernière page à un texte que lui a remis Carole, une Grenobloise, évoquant et développant sa condition de planéterrienne, ne possédant rien, ne disposant que de peu de temps, portant son chez soi en elle-même, bousculant ses habitudes, accouchant de ses rêves, croyant en la vie, sachant lâcher prise, inventant, etc. Est-ce encore de la bande dessinée ? Comme pour beaucoup d'ouvrages de cet auteur, cette question ne présente pas d'intérêt. Ce créateur effectue un séjour du 18 janvier au 5 mai 2021 dans cette cité. Il souhaite retranscrire son séjour et les rencontres qu'il y a faites. Il parvient à concilier une vision et une expérience qui lui sont propres, avec sa personnalité et la temporalité de son séjour, avec une approche holistique sophistiquée, en mettant bout à bout les réponses des habitants qu'il a croisés, en insérant de ci de là quelques pensées personnelles. Il brosse ainsi le portrait de Grenoble, non pas dans sa totalité, mais au travers des réponses des individus qu'il a rencontrés, c'est-à-dire de l'expérience personnelle qu'il a eu de cette ville, en mentionnant les rues désertes confinement oblige. le lecteur éprouve la sensation de faire l'expérience de Grenoble comme Edmond Baudoin l'a faite, à travers ces rencontres, mais aussi avec sa sensibilité et ses centres d'intérêt développés tout au long de sa vie. Cette lecture constitue une évocation à l'opposé d'un article encyclopédique. le lecteur n'y trouvera pas un ensemble d'informations structurées de manière académique, mais des petites touches individuelles qui transcrivent chacune un échange entre l'auteur et un habitant. Mohamed qui est venu de Kabylie il y a quinze ans et qui s'est établi à Grenoble. Tess qui est née à Grenoble, qui est montée à Paris et qui est revenue pour retrouver l'odeur et les couleurs des saisons, s'apaiser au creux des montagnes. Magali qui a quitté la capitale pour venir y faire ses études et qui s'y est installée, qui y élève ses trois enfants. Mousskid et Ali arrivés de Guinée en 2016. Richard, directeur de Point d'eau, une boutique de solidarité de la Fondation Abbé Pierre dont les deux activités principales sont l'hygiène et la santé, et l'accompagnement social, et qui accueillent d'autres associations comme Le Planning Familial, AIDES, EMLPP, Prométhée. Rachid qui enseigne bénévolement à Point d'eau. Baptiste en formation de guide, Damien accompagnateur en montagne, Benoît guide. Mohamed Boumeghra comédien, metteur en scène, calligraphe, directeur de la compagnie de théâtre Sud Est théâtre. Céline bibliothécaire aux Eaux-Claires qui s'exprime sur la politique culturelle de la ville. Bruno scientifique à l'institut Laue-Langevin, organisme de recherche spécialisé en sciences et technologies neutroniques exploite un réacteur à Haut Flux de neutrons pour la recherche. Patrick Souillot qui, avec la Fabrique Opéra, depuis quinze ans, a créé un projet d'opéra coopératif qui correspond à l'esprit d'innovation, de solidarité, de culture. Etc. Le titre de cet ouvrage s'avère des plus explicites et des plus adéquats : Edmond Baudoin compose des pages sur la base du portrait en très gros plan qu'il a fait de plus de soixante-dix Grenoblois rencontrés durant son séjour dans la ville d'un peu plus de quatre mois. Comme il l'écrit lui-même : Faire le portrait de quelqu'un, c'est s'arrêter avec ce quelqu'un un moment qui fait en sorte qu'un nom, un prénom se met à exister sur le visage. Le lecteur croise ces êtres humains et s'arrête avec l'auteur pour les écouter parler de leur ville. Un portrait se constitue, une réponse après l'autre, de Grenoble, ou tout du moins de la vision et du vécu qu'en a chaque habitant rencontré. Une lecture peu commune, bénéficiant de la bienveillance inconditionnelle d'Edmond Baudoin, de curiosité insatiable, de son appétence pour les rencontres vraies.

22/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Cité de verre
Cité de verre

Identité, langage, solitude : un questionnement philosophique et intellectuel - Il s'agit de l'adaptation en bande dessinée du roman Cité de verre (1985) de Paul Auster. La transposition du roman sous forme de scénario a été réalisée par Paul Karasik, et la mise en images par David Mazzucchelli. Cette version date de 1994. Tout commence par un faux numéro, une erreur d'identité. Une femme cherche à joindre le détective privé Paul Auster, mais ses appels aboutissent chez Daniel Quinn, un écrivain vivant seul qui publie des romans policiers sous le pseudonyme de William Wilson. Quinn a perdu sa femme et son enfant et il vit dans l'ombre de William Wilson, et de son détective privé de papier appelé Max Work. Dans cet état d'esprit un peu particulier, il finit par endosser le nom de Paul Auster et accepter de rencontrer Virginia Stillman, la correspondante souhaitant l'engager. Il se rend chez elle, dans un appartement cossu et luxueux et rencontre son fils Peter. Celui-ci souffre d'une difficulté de langage et explique péniblement qu'il a été victime de maltraitance de son père qui a été condamné et qui doit sortir de prison bientôt, après 13 ans d'incarcération. Quinn accepte d'épier Peter Stillman père dès qu'il remettra les pieds à New York. Je n'ai pas lu le roman de Paul Auster, et je ne pourrais donc pas établir de comparaison entre cette adaptation et l'original. Le premier point positif est que le lecteur a la sensation de lire une vraie bande dessinée, et pas une adaptation qui essaye de caser autant de textes d'origine que possible. Il subsiste, dans la narration, un parfum très littéraire : les thèmes abordés et la structure du récit relèvent d'une construction littéraire sophistiquée et complexe. Le premier signe de mise en abyme réside dans la nature du personnage principal qui est un écrivain (double fictif et déformé de l'auteur). le deuxième signe apparaît quand le lecteur apprend que cet écrivain utilise un nom de plume. Et l'étendue du jeu de miroir prend de l'ampleur avec la mention (et plus tard l'apparition) d'un personnage appelé Paul Auster. Il faut également prendre en compte que Peter Stillman (le père) est également un écrivain qui a effectué des recherches sur la nature théologique du langage, et Peter Stillman (le fils) est un poète de renom. Pourtant ce qui pourrait être un dispositif vertigineux, complexe et lourd s'avère naturel dans le cadre de ce récit qui revêt les apparences d'une enquête policière. Paul Auster (le vrai, l'auteur) enchevêtre avec habilité les fils narratifs de l'intrigue policière, les réflexions philosophiques et existentielles de Daniel Quinn, et les métacommentaires de nature postmoderne. Il est très facile pour le lecteur de ressentir de l'empathie pour cet individu qui a organisé sa vie de manière à se mettre à l'abri de la souffrance psychologique, qui profite de la solitude propre aux grandes métropoles et qui succombe à la tentation de renouer des contacts avec d'autres êtres humains en se protégeant derrière une usurpation d'identité. En tant que bande dessinée, l'adaptation de Karasik et Mazzucchelli constitue une expérience envoutante, à la hauteur des thématiques littéraires. Mazzucchelli utilise un style plutôt réaliste, un peu épuré et simplifié pour les personnages, plus rigoureux et méticuleux pour les décors. Dès la deuxième page, il apparaît que les illustrations font écho aux thèmes, avec une mise en abyme visuelle à partir d'un téléphone. Ces six cases forment un enchaînement très impressionnant dans le sens où la première est entièrement abstraite, la seconde comprend un symbole numérique (le chiffre zéro), la signification de la troisième n'est pas compréhensible hors du contexte des autres cases, la quatrième ne comprend qu'une icône (au sens de symbole graphique) et les deux dernières donnent du sens à ce travelling arrière. Les images de cette bande dessinée couvrent un spectre visuel s'étendant de la représentation concrète des personnages et de leur environnement, jusqu'à l'abstraction en passant par les icônes. Peu d'illustrateurs sont capables d'utiliser autant de registres graphiques à bon escient. C'est bien en ça que cette adaptation justifie son existence : elle ne se limite pas à une mise en images compétente du roman. Les images de cette bande dessinée offre une visualisation des concepts philosophiques et métaphysiques au cœur de la narration. Elles complémentent et illustrent des concepts complexes. Karasik et Mazzucchelli ont su trouver des solutions graphiques efficaces et compréhensibles pour parler de questionnements fondamentaux sur l'identité, le langage, la représentation du réel. Il n'y a qu'une seule séquence qui m'a perdu, ce sont les illustrations du monologue de Peter Stillman fils. Ce roman graphique propose une histoire postmoderne passionnante comme un roman policier, sous la forme d'une bande dessinée qui utilise à plein ses spécificités pour exprimer visuellement des concepts philosophiques et existentiels, sans perdre le lecteur.

21/08/2024 (modifier)