Le scénario de "La Nef des fous" est à la fois drôle et mystérieux. Dès les premières pages, j'ai été intrigué par les événements étranges qui se passent dans le royaume d’Eaux Folles. Le roi a une fuite dans sa chambre, le bouffon chasse un oiseau et la princesse repousse les avances du Grand Coordinateur. Chaque événement s'enchaîne avec humour et un soupçon de mystère, ce qui m'a rendu curieux de découvrir la suite.
Cette bande dessinée aborde plusieurs thèmes intéressants comme la folie, le pouvoir et les relations humaines. J'ai apprécié la manière dont elle mélange conte de fées, fantastique et science-fiction. Le tout est traité avec beaucoup d'humour, ce qui rend la lecture encore plus agréable. Les réflexions sur le pouvoir et les comportements humains m'ont fait réfléchir tout en me divertissant.
Les personnages sont uniques et attachants. J'ai particulièrement aimé suivre les aventures du Prince Putatif, dont les apparitions ajoutent une touche comique. Le roi est excentrique, le bouffon est fidèle et la princesse est indépendante. Chacun apporte quelque chose de spécial à l'histoire, même si certains personnages secondaires sont moins développés, ils restent amusants à suivre.
Le dessin de Turf est époustouflant. Les planches sont remplies de détails qui rendent l'univers d’Eaux Folles vivant et coloré. Les couleurs sont vibrantes et les expressions des personnages sont bien retranscrites. J'ai adoré me perdre dans les illustrations, elles ajoutent une dimension supplémentaire à l'histoire. Cependant, parfois, la surabondance de détails peut rendre certaines scènes un peu confuses, mais cela n'enlève rien au charme de l'ensemble.
"La Nef des fous" est une bande dessinée que j'ai vraiment aimée lire. Le mélange d'humour, de mystère et de beauté visuelle en fait une expérience mémorable et très agréable.
Effectivement, l'avis de Paco dit tout. C'est sobre, émouvant, ramassé autour du sujet. Bref ! Une chouette BD, même si graphiquement, je ne suis pas resté sur le cul. Mais il est bon de noter que l'intérêt de ce livre ne réside pas là, mais dans la puissance de ce témoignage.
Le passage qui m'a personnellement le plus marqué, c'est lorsque notre rescapée rencontre la psy de la commission d'indemnisation. Abominable !
C'est une histoire que je ne saurais trop conseiller.
Le médiateur entre le cerveau et la main doit être le cœur.
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Il s’agit d’une biographie consacrée au réalisateur Fritz Lang (1890-1976) entre l’année 1920 et l’année 1934. L’édition initiale de ce tome est parue en 2022. Il a été réalisé par Arnaud Delalande pour le scénario et par Éric Liberge pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-neuf pages de bande dessinée.
À Berlin, le vingt-cinq septembre 1920 au trente-deux Hohenzollerdamn, Lisa Rosenthal monte les escaliers de son appartement et insère la clé dans la serrure de son appartement. Elle découvre son mari Fritz Lang, au lit avec Thea von Harbou. Elle sort en pleur de l’appartement, restant sourde aux appels de son époux, et redescendant l’escalier à toute allure. Un coup de feu retentit. La police vient enquêter : l’inspecteur éprouve quelques difficultés à croire que l’épouse de celui qu’il interroge se serait suicidée d’une balle en pleine poitrine en usant du pistolet du mari, Fritz Lang. Plus tard, le cinéaste se rend au poste de police pour faire une déposition complète. L’inspecteur répète : Lang voulait être peintre, enfance heureuse et aisée, le père, Anton, fut enfant illégitime. Il était Stadtbaumeister, c’est-à-dire architecte-urbaniste. La mère, Pauline, née Schlessinger, d’une famille de commerçants. Parents convertis au catholicisme, Fritz Lang fut baptisé, mais en réalité il est juif. Un frère ainé, Adolf, né sept ans avant. Que s’est-il passé, car les circonstances sont un peu particulières ? Le cinéaste répond qu’il n’a rien à ajouter.
Dans une autre pièce, l’écrivaine est également interrogée. Un autre inspecteur brosse son portrait : Thea von Harbou, romancière et scénariste, née le 27 décembre 1888 à Tauperlitz, Bavière. Elle a grandi près de Dresdes. Famille protestante, originaire du Jutland. Beaucoup de notables… Ministres, officiers ! Est-ce qu’elle maintient sa déposition ? Elle le confirme. Les deux amants repartent, et les deux inspecteurs confrontent leurs impressions : Est-ce que le coup de feu est parti par accident ? Une empoignade ? Tragédie amoureuse ou pacte entre amants…. Pour l’heure, ils n’ont rien de tangible. Un requiem macabre en tout cas. Drôle de couple en vérité. Suicide ou pas… Ces deux-là sont maudits. Mais l’inspecteur ayant interrogé Fritz Lang assure qu’il ne va pas les lâcher. Huit ans plus tôt, Fritz Lang assiste à la projection du film Fantômas de Louis Feuillade, à Paris, au Gaumont Palace. À la sortie, tout en se promenant dans Montmartre, il trouve que c’est étrange, il se sent comme un somnambule. Il ne sait pas s’il parviendra à vivre de sa peinture. Vienne lui manque : ses fêtes et ses cabarets. Comme il était beau son marché de Noël. Il lui semble que l’enfance, c’était hier. Il se revoit lisant les romans de Jules Verne et Karl May à l’ombre des ponts. Tant de rêves… Que ce temps-là était doux ! Il se rappelle en particulier le jour où il a vu un certain spectacle : avec le vrai Buffalo Bill, les cow-boys à Vienne ! Et les pièces fantastiques au Kratky-Baschik ! Il se remémore ensuite de son père le fustigeant pour avoir quitté l’académie des arts visuels, et pour avoir travaillé dans des cabarets.
Fritz Lang : réalisateur de film passé à la postérité, précurseur de l’expressionnisme dans ses œuvres, réalisateur, entre autres, de Metropolis (1927), de M le maudit (1931, avec Peter Lore), mais il ne faudrait pas oublier Thea von Harbou (1888-1964) qui fut sa coscénariste sur tous les films de la période allemande, et dont Metropolis est l’adaptation d’un de ses romans. Au fil des années de 1913 à 1933, d’autres cinéastes font le détour par un des plateaux de tournages de Lang : Alfred Hitchcock (1899-1980) sur le tournage des Niebelungen, Sergueï Eisenstein (1898-1948). Lang rencontre Ernst Lubitsch (1892-1947) aux États-Unis. La critique d’Herbert George Wells (1866-1946) pour Metropolis est mentionnée : il qualifie l’œuvre du plus stupide des films. En page sept, Lang assiste à la projection de Fantômas, de Louis Feuillade (1873-1925), à Paris dans le cinéma Gaumont Palace en mai 1913. Plusieurs séquences montrent le cinéaste en train de tourner, avec les plateaux correspondants, donnant à voir le créateur menant la vie dure à ses acteurs et aux figurants, se montrant très dirigiste et très exigeant, sans accorder beaucoup d’attention aux conditions de travail. Il est mentionné à deux ou trois reprises son implication dans les dimensions techniques des tournages, par exemple pour le choix des caméras. Lors de ses échanges réguliers avec son épouse, ils discutent de la dramatisation, et du choix des meilleurs techniciens pour leur équipe de tournage.
Dès la première page, le lecteur prend la mesure du degré d’investissement du dessinateur : des cases qui donnent une impression de forte densité, tout en étant lisible au premier coup d’œil, et méritant de leur accorder un peu plus de temps. Il observe qu’il s’agit de la combinaison de dessins encrés avec un degré de détails variant en fonction de l’élément représenté, avec une mise en couleurs présentant un rendu entre lavis et aquarelle, venant ainsi nourrir chaque élément délimité avec un trait de contour, établir une ambiance lumineuse, rehausser les reliefs. Ainsi sur la première page, de nombreuses textures donnent la sensation au lecteur de pouvoir toucher les matières : la pierre d’une statue, le bois des marches de l’escalier, le métal de la clé et de la plaque de protection autour de la poignée, les draps chiffonnés par les ébats du couple adultère, le froid des carreaux composant la vitre de la chambre. Cette qualité tactile se retrouve dans chaque page pour des matériaux ou des éléments très divers : le moelleux d’un tapis dans une chambre, le fer forgé des montants d’un lit, les fumées qui s’élèvent sur un champ de bataille de la guerre de 14-18, le soyeux d’un boa en fourrure autour du cou de Thea, l’incandescence au bout d’une cigarette, la tension dans le tissu du dossier du siège du réalisateur sur le tournage, le métal rutilant de l’androïde dans Metropolis, le sable pulvérulent au bord de la mer Baltique pour le tournage de La femme sur la Lune (1929), la transpiration de Hans Beckert dans M le maudit (1931), la chaleur dégagée par le brasier de l’incendie du Reichstag le 27 février 1933, etc.
L’artiste joue également sur les couleurs pour distinguer les scènes réelles et les scènes de cinéma. Cela se produit dès la page sept, avec la projection du Fantômas de Louis Feuillade. Puis avec des scènes des films que Lang est en train de réaliser, après le visionnage du film Le Golem (1920) réalisé par Paul Wegener (1874-1948) et Carl Boese (1887-1958) : La statue qui marche (1920), Les trois lumière (1921), Docteur Mabuse le joueur (1922), etc., jusqu’à Le testament du docteur Mabuse (1933), en passant bien sûr par Metropolis et M le maudit. Par moment, les images font le lien entre ces films et la réalité, ou une rêverie de Fritz Lang. Par exemple, la silhouette de Fantômas présente sur l’affiche du film plane également au-dessus du bloc d’immeubles du cinéma, puis il réapparaît dans la chambre de Fritz Lang alors que celui-ci prend conscience de sa vocation. Plus loin, alors que le golem grandit jusqu’à devenir plus haut que les bâtiments qui l’entourent, des tourbillons de fumée s’élèvent dans le ciel, une sorte de mouchetis nimbe les images d’une aura d’irréalité, et alors que le golem tourne ses yeux rouges vers le spectateur, il est remplacé par un homme politique dont la renommée va croissante, les fumées ayant pris la forme de silhouettes humaines dénudées et torturées, dans une vision de cauchemar fantasmagorique et allégorique.
Le scénariste peut ainsi profiter de la solidité de la reconstitution historique, quel que soit l’endroit, quelle que soit l’action, de la capacité de conjurer des images iconiques de film, de cette maîtrise du glissement entre le réel, le film et l’allégorie, pour mettre en scène les différentes facettes de son récit. Après avoir combattu durant la guerre de 14-18, et avoir été décoré à plusieurs reprises pour sa bravoure, Fritz Lang peut se consacrer à apprendre son métier et à commencer à réaliser des films. Il rencontre Thea von Harbou en page trente, et la suite de sa carrière est vue au travers de leurs relations : la manière dont elle l’aide, dont ils collaborent, dont il la laisse dans l’ombre, jusqu’à la divergence de leurs opinions. De ce point de vue, il s’agit bien d’une biographie se focalisant essentiellement sur la période allant de 1919 à 1933. Outre la relation entre le cinéaste et la scénariste, le récit montre leurs relations avec les studios de cinéma et les producteurs. À ce stade encore débutant de l’industrie cinématographique, ils bénéficient d’une grande liberté de création, et ils parviennent à mobiliser des financements conséquents, toujours plus importants, et même à obtenir les rallonges de budget pour des dérapages de plus en plus hors de contrôle, surtout pour Metropolis, jusqu’à ce que le réalisateur fonde sa propre société de production, sous la coupe d’un studio. Le lecteur dispose ainsi à la fois d’un rappel sur la carrière cinématographique du réalisateur, sur ses ambitions et sur ses rapports avec les studios.
En page seize, le lecteur voit se produire l’attentat contre l’archiduc François-Ferdinand d'Autriche, le 28 juin 1914 à Sarajevo. Il comprend l’importance de ce fait historique dans le cadre de cette biographie, puisque Fritz Lang va aller combattre au front pendant la première guerre mondiale. Page suivante, c’est l’annonce de l’assassinat Jean Jaurès (1859-1914) qui fait la une du quotidien L’Humanité. Le scénariste continue d’effectuer des rappels historiques de manière régulière tout du long de l’ouvrage, tous centré sur la progression politique d’un petit caporal avec de grandes ambitions : Adolf Hitler (1889-1945). Les créations du cinéaste et de la scénariste se font dans le contexte de l’époque : ils créent en étant influencés par l’environnement socio-politique. Ils écrivent inconsciemment ou sciemment en fonction de ce qu’ils perçoivent, la condition des gens du peuple, la montée de certaines idéologies, les événements depuis le putsch manqué de Munich (9 novembre 1923) à l’incendie criminel du Reichstag (siège du Parlement allemand à Berlin) dans la nuit du 27 au 28 février 1933. Lors de son emprisonnement, Hitler écrit son livre dans lequel il explicite son antisémitisme et son aryosophie, Thea expliquant celle-ci à son époux, ainsi que l’idée derrière la récupération de la croix svastika.
Une très belle bande dessinée, aux dessins solides et foisonnants, faisant coexister élégamment différents plans d’existence, pour évoquer un couple de créateurs qui est passé à la postérité pour son importance dans le développement de l’art cinématographique. Une immersion aussi bien dans une époque, que dans une filmographie, que dans les conditions de production de celle-ci, dans le contexte politique, et en arrière-plan le poids d’une forme de culpabilité comme un péché originel condamnant ce couple, maudits par cette faute. Magnifique.
Un être invisible habitait-il sous son toit ?
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa publication originale date de 2024. Il a été réalisé par Emmanuel Polanco, pour le scénario et les dessins. Il s’agit d’un récit en noir & blanc avec des nuances de gris, rehaussé pas des nuances de rouge-rose. Il comprend deux-cent-quarante-quatre pages de bande dessinée.
Paris, durant l’hiver 1885, le docteur Parent est en train d’écrire une lettre à un destinataire qu’il qualifie d’ami, de nuit, attablé à son bureau devant la fenêtre. Il explique qu’il écrit d’une main tremblante. Il implore son correspondant de comprendre l’importance cruciale des mots qui vont suivre. C’est maître Charcot, leur maître à tous les deux, qui l’a lucidement suggéré de s’adresser à son correspondant. Il ne tarit pas d’éloges le concernant. Tout le monde a pu constater ses talents lors de son apprentissage chez le maître. Ce don qui est le sien de savoir sonder l’âme humaine… Ce don serait d’un grand secours au docteur Parent, au moment où il lui écrit. Car il le confesse, ses certitudes d’homme de science se trouvent aujourd’hui totalement ébranlées. Et pour partager ce sentiment, qui vient du plus profond de son âme troublée, il se doit de lui raconter les derniers mois qu’il a vécus. Mois qu’il qualifierait d’étrangement inquiétants. Cette singulière histoire a commencé un mardi soir pluvieux du mois de juin, les 21 coups de canon en hommage à Victor Hugo résonnaient encore dans le ciel de Paris. C’est alors qu’une jeune femme vint troubler sa modeste retraite. Cette jeune femme, elle s’appelait Mathilde. Sa gestuelle trahissait une grande nervosité.
Par cette nuit pluvieuse, Mathilde gravit les marches de l’escalier en spirale qui monte vers l’appartement du docteur Parent. Elle toque avant insistance, le temps que son hôte se rappelle que sa servante Ernestine a pris son congé. Au ton exalté de la jeune femme, il comprend que ce n’est pas la Mathilde qu’il connaît qui se présente à lui, mais une jeune fille dominée par ses humeurs. Il la fait entrer, et elle lui annonce que Édouard est conscient. Elle ajoute qu’il n’y a pas de temps à perdre et qu’il doit faire ses valises, car ils partent pour Rouen tout de suite. Le docteur objecte qu’il est tard, mais elle insiste : Édouard est vivant ! Il n'y a pas de temps à perdre : les nouvelles du sanatorium sont claires. Il ne reste que peu de temps à Édouard. Un fiacre les attend, un train part dans une heure, et elle veut voir son cousin et entendre ce qu’il a à leur dire. Le docteur Parent estime qu’il est de son devoir d’homme d’expérience et de confiance, de la soutenir dans sa peine. Il prépare sa valise, tout en étant flatté d’être son premier choix. Mais il est vrai qu’un lien particulier l’unit avec son cousin. Car pour être honnête, il se sentait d’une certaine manière, responsable de sa situation. Mathilde était l’épouse de son filleul. Augustin son père et lui le docteur avaient beaucoup voyagé ensemble dans les colonies et c’est par amitié qu’il était devenu le parrain de son fils. Cela comblait en partie le fait qu’il n’ait pas eu d’enfant.
Un titre étrange, et une couverture chargée de symboles : l’œil positionné au niveau du vagin, le personnage masculin dans les jupes de la femme qui semble suivre un fil d’Ariane, l’Ankh symbole de vie, la voilette pour le deuil, les larmes sur la robe. Le lecteur découvre les pages intérieures avec ce point de vue à l’esprit. Il remarque donc ce qui relève d’éléments symboliques : un masque africain dès la première page évoquant l’animisme, des statuettes bizarres sur l’étagère de la bibliothèque dont l’une évoque Cthulhu, cet étrange cadrage sur la cage d’escalier d’un immeuble parisien. Cette vue en plongée sur la cage d’escalier évoque un abyme, et aussi une cavité, avec une connotation sexuelle intentionnelle dans le contexte de ce récit. Cette perspective se trouve répétée en page dix-neuf, alors que le docteur descend l’escalier. Quelques pages plus loin, une petite silhouette en ombre chinoise est la proie des flammes sur un fond noir, évoquant un phénomène de combustion spontanée et de purification par le feu. Les situations évoquant des phénomènes surnaturels ou parapsychiques continuent de survenir : le cadavre d’un lapin à moitié dévoré avec un œil encore vivant, un trou dans le sol semblant sans fond, un drap suspendu s’apparentant à un linceul, un rêve surréaliste, une porte isolée au beau milieu du désert, un trou de serrure révélateur, des dés à jouer avec des faces vierges, etc. Le lecteur sourit en voyant un train entrer dans un tunnel, évoquant une scène similaire dans le film La mort aux trousses (1959, North by northwest) réalisé par Alfred Hitchcock (1899-1980), avec sa connotation sexuelle appuyée.
L’auteur adopte un autre dispositif, cette fois-ci littéraire : un personnage qui raconte son histoire en écrivant une lettre à un ami inconnu. Il annonce que sa main tremble, il implore son correspondant de le comprendre, il fait appel à son intelligence… Diantre, l’affaire doit être grave. Il y a deux détails déconcertants : l’absence d’Ernestine, et la présence incongrue d’une fleur sur le sol. Rien de bien grave. Retour dans le passé : Mathilde agitée, la misogynie ordinaire du docteur Parent, un cousin qui devait être au plus mal et qui a repris connaissance, la lecture de son journal, ce qui renvoie à un passé antérieur, et des phénomènes bizarres comme un incendie et un lapin mort. L’intrigue semble assez claire et elle peut rappeler un roman célèbre de la fin du XIXe siècle. Voilà un jeune homme qui éprouve la sensation d’être épié, d’être victime de tours inexplicables, peut-être d’origine surnaturelle, qui commence à voir des signes là où il n’y a peut-être rien, et qui fait des rêves vraiment bizarres. À l’évidence son inconscient parle, et pour autant le lecteur peut rester aussi dubitatif qu’Édouard lui-même, sans rien comprendre à ces apparitions cryptiques.
À la lecture, il se produit un autre phénomène. Le lecteur constate que les pages se tournent vite, tout en déroulant une narration consistante. En artiste complet, le bédéiste adopte une forme en cohérence avec le fond. Par exemple, il accorde une place significative aux aplats de noirs : pour l’obscurité bien sûr, pour des zones d’ombres, pour des recoins impénétrables à l’œil, pour des chevelures, pour des personnages en ombre chinoise, et également des objets en ombre chinoise, pour certains éléments de décors qui deviennent des masses indistinctes comme si le personnage n’y prêtait qu’une vague attention, ou comme s’ils remplissent un rôle symbolique dans l’environnement, leurs détails n’ayant aucune importance. Bien sûr, les scènes nocturnes sont mangées par les ombres, propices à dissimuler tout et n’importe quoi, rendant chaque lieu inquiétant. Les planches comprennent de trois à neuf cases, avec quelques illustrations en pleine page, et des pages muettes dépourvues de tout mot. Le lecteur ressent comme une sensation de décompression dans la narration, tout en appréciant les atmosphères développées par ces cases aux représentations simplifiées, ces jeux avec les aplats de noir, avec des gros plans sur des éléments surprenants, le contraste qui apparaît avec des lieux représentés avec plus de détails.
Le lecteur découvre que l’auteur a inséré cinq séquences de rêves, successivement intitulées L’homme qui brûle, In utero, L’autre, Ergot, Fabula. Le symbolisme prend alors le dessus : un désert, un homme dont s’échappe un épais panache de fumée noire à la place de la tête, une porte toute seule au milieu du désert, un homme trouvant son chemin en tenant une corde qui s’avère être un cordon ombilical de plusieurs centaines de mètres, une réalité qui vole littéralement en éclats, des dés sans point sur les faces, des yeux qui épient, etc. Il est possible que ces symboles évoquent des souvenirs pour le lecteur, par exemple les décors conçus par Salvador Dalí (1904-1989) pour le film La maison du docteur Edwardes (1945, Spellbound) d’Alfred Hitchcock (1899-1980). Il reconnaît alors l’imagerie associée à aux rêves dans lesquels s’exprime l’inconscient, telle qu’elle était développée au début du XXe siècle. D’ailleurs, il relève la présence du professeur Jean-Martin Charcot (1825-1893), médecin clinicien et neurologue dans le récit, Édouard assistant à une de ses séances, en présence de son plus célèbre élève. Il est également question de spiritisme, avec la médium Yvonne, Raoul Bricquet un personnage distingué lui servant de rabatteur, et Isidore Buguet ayant inventé un appareil photographique capable de saisir les esprits sur la plaque. Intrigué par des noms aussi particuliers, le lecteur peut avoir la curiosité d’aller chercher sur internet. Il découvre alors un photographe dénommé Édouard Buguet, connu pour être le chef de file de la photographie spirite en France. Le récit apparaît alors comme un hommage à l’engouement pour le spiritisme de l’époque, aux fantasmes générés par la psychanalyse naissante, ainsi qu’à la littérature qui en a découlé, Guy de Maupassant (1850-1893) étant présent à la séance du docteur Charcot à la Salpêtrière. Au-delà de cette évocation, le lecteur peut également percevoir la mise en scène de la capacité de l’esprit humain à évoluer entre croyance et crédulité, à s’auto-persuader, à manipuler autrui. Cette dernière tentation est illustrée à la fois par les pratiques malhonnêtes et cupides d’Yvonne et Raoul Ricquet, ainsi que par la séance d’hypnose imposée à Mathilde par une forme d’intimidation émotionnelle dérangeante.
Une couverture chargée de symboles de nature psychanalytique, rehaussée par l’intégration du mot Rêve dans le titre. Une narration visuelle qui semble aérée, avec des formes simplifiées très faciles à lire. Une enquête à rebours sur ce qui a pu survenir à Édouard, le cousin de Mathilde. Au fur et à mesure, une plongée dans le spiritisme de la fin du dix-neuvième siècle, dans son imagerie, dans ses arnaques mondaines, avec des images troublantes, jusqu’à la réalité des tours que l’esprit humain peut jouer à n’importe quel individu. Troublant.
Les récitatifs qui décrivent l'image en-dessous, les discours sans fin, la théâtralité d'Olrik...
Parfois longs, mais toujours intéressants, Blake et Mortimer ont failli tomber dans l'oubli, mais Dargaud a flairé le filon et leur a redonné une seconde jeunesse...
Je trouve les albums réalisés par le duo Sente-Juillard bien plus intéressants que ceux de leurs collègues Van Hamme-Benoît. La malédiction des trente deniers, diptyque réalisé par trois dessinateurs différents (quelle triste histoire, quand même...), aurait peut-être gagné à être plus condensé, mais se révèle assez plaisant. A ce titre le tome 23, Le Bâton de Plutarque, est l'un des meilleurs que j'aie jamais lus. Sente est très bon pour les intrigues de couloirs, de palais, moins pour l'action, eh bien celui-ci contient un dosage parfait entre ces deux éléments, et se révèle réellement plaisant. De plus il se positionne comme un prequel des albums historiques, puisque la suite des évènements décrits se trouve dans Le Secret de l'Espadon... Et le dessin d'André Juillard, pilier de la ligne claire, est un pur régal...
Le diptyque scénarisé par Sente et dessiné par le duo Berserik et Van Dongen, La Vallée des Immortels, est pas mal, surtout sur le plan graphique. Mais carrément long, même s'il se positionne lui aussi comme une suite du Secret de l'espadon... Sur l'intrigue il est un peu agaçant, avec ses espions à tous les coins de rue dans le premier volet...
Le n°27, par contre, est l'un des plus faibles de la série. Censé clôturer L'Onde Septimus, ce Cri du Moloch se révèle particulièrement creux et sans saveur. La créature du titre n'a aucune présence, les héros ne font quasiment rien, et hormis quelques réflexions philosophiques sur la double dernière page et l'énième pirouette d'Olrik, il n'y a quasiment rien à en retenir. Même le dessin n'est pas à la hauteur sur une partie des planches.
Le n°28, scénarisé par Jean Van Hamme, se place dans une certaine forme de classicisme au niveau des ressorts de l'intrigue, avec les personnages récurrents, les manipulations, les chausse-trapes, et un peu d'exotisme. C'est assez plaisant à mire, jusqu'au moment où le récit bascule, à quelques pages de la fin, de manière presque ridicule... Du coup ça m'a gâché la fin de la lecture, malgré le dessin plutôt réussi. En plus Van Hamme laisse une porte ouverte à une éventuelle suite...
Ce n'est certainement pas le meilleur Blake & Mortimer, probablement pas le meilleur du duo Sente-Juillard, mais je tenais à lire le n°30, Signé Olrik. En effet ça s'essouffle, le récit ressemble un peu trop à ce qu'a pu faire Jacobs à la grande époque, sans véritable innovation. Je ne garde pas vraiment une scène en particulier, et la confrontation avec Olrik n'a pas lieu. On sent aussi que Juillard est fatigué, même si ça reste très agréable à 'oeil, il y a moins de paysages que d'habitude. Cependant cela m'a fait plaisir de lire le dernier album d'André Juullard, qui a marqué à jamais la franco-belge.
Avec 4 scénaristes et 12 dessinateurs et trices différents, la qualité est fluctuante, mais cette série est autant un monument qu'un archétype de la franco-belge et de la ligne claire.
Contrairement à beaucoup Homère n'a jamais été une de mes lectures de prédilection. Ce modèle de virilité qui se complait dans les combats et les massacres n'est pas pour moi. Quant au personnage d'Ulysse je le trouve purement machiste. C'est pourquoi j'ai bien aimé l'adaptation proposée par Soledad Bravi qui était éditée en premier lieu dans le journal féminin Elle.
On peut lire cette synthèse minimaliste comme une introduction drôle aux chants d'Homère. Perso j'y vois aussi une vision plus moderne et féminine qui met en avant la nature première de ces Héros en rappelant les massacres, les beuveries et les femmes récompenses , repos du guerrier ou traitées de "salope" quand elles prennent une initiative contraire. C'est bien décalé avec un vocabulaire contemporain qui souligne le côté universel du récit.
Les deux récits sont assez équilibrés même si L'Iliade bénéficie de l'effet de surprise.
Le graphisme est minimaliste ce qui permet de renforcer le côté décalé d'un hommage légèrement irrévérencieux de ces textes quasi sacrés.
J'ai trouvé un parfait équilibre entre texte et image pour une lecture amusante , tonique et rafraichissante.
Je pousse un peu ma note mais j'ai souvent souri . 3.5
Je me joins aux concerts de louange. Gomont est un grand, il peut bien être un gros prétencelard, il en a franchement et largement les moyens. Perso, je n'ai pas trop de problème avec ça (dans un autre genre, j'aimais beaucoup John McEnroe et son caractère de m....). Une nouvelle fois, force est de le constater : Slava n'a que des qualités.
- Des personnages forts, complets, entiers, animés par de vraies intentions et dont les nuances ne sont pas toutes offertes au lecteur, même si elles sont belles et bien là.
- Un dessin vif et alerte
- Un scénario élaboré au scalpel.
- Un contexte historique qui réhausse encore l'intérêt de cette histoire.
- Ce petit truc en plus qui fait que...
Bref ! Inutile de répéter tout ce qui a déjà été dit, mais le tome 2 me manque déjà. I can hardly wait !
Et du coup, un peu suite à la discussion sur le forum, je complète mon avis après lecture des tomes 2 et 3 :
C'est la meilleure série de Gomont à ce jour. Il se focalise sur une période finalement assez trouble et peu connue de la Russie qui explique bien des choses sur l'état du pays actuellement (au même titre que le récent Limonov de Serebrenikov). En outre, il tient ses personnages jusqu'au bout, esquive bien des clichés et propose une fin inattendue pour chacun d'entre eux, sans pour autant y mettre un point final (le lecteur reste libre de poursuivre dans sa tête leur parcours respectif). Je n'ai qu'une seule micro-réserve : l'épilogue n'était peut-être pas nécessaire, mais bon, ça se discute. Tout cela fait que je relève ma note (de 4 à 5) et lui colle un coup de cœur en prime.
Je connais très bien l’histoire dont s’est inspiré Dorison pour ce diptyque, c’est même une de celles qui m’a le plus marqué. Du coup, ma seule frustration sera que je connais a priori la suite (sans spoiler, je peux dire aux lecteurs que la noirceur sera au rendez-vous !). C’est une histoire totalement incroyable – mais vraie – qui illustre pas mal de thèmes comme la recherche du pouvoir, le contrôle des masses, la création d’une dictature, etc. A ma connaissance cette histoire vraie n’a jamais été adaptée au cinéma, ce qui ne cesse de m’étonner, tant il n’y a pas grand-chose à ajouter à la réalité pour en faire un film des plus prenants !
J’avais découvert cette histoire par la lecture de deux livres (cités dans la bibliographie de fin du premier volume) : « Les naufragés du Batavia » de Simon Leys (c’est court, synthétique, une bonne entrée en matière) et surtout un ouvrage incontournable de Mike Dash « L’archipel des hérétiques » (si cette histoire vous a captivé, vous devez lire le livre de cet historien, qui développe très bien le contexte et le « casting » en amont, et tous les aspects de cette histoire sordide).
Si vous voulez vous en tenir à la BD, cette histoire a déjà été traitée par Dabitch et Pendanx dans leur triptyque Jeronimus.
Pour revenir à ce « 1629 », on peut déjà dire que le dessin de Montaigne est excellent (dans la lignée de Lauffray ou Alice), avec une belle colorisation (presque trop belle ou lumineuse par rapport à l’histoire, qui plonge dans les bas-fonds de l’humanité).
Quant à l’histoire, Dorison fait un peu l’impasse sur le contexte, la société protestante hollandaise, pour directement plonger dans le voyage, qui plante certaines graines – même si dès le naufrage et l’arrivée sur les récifs où les survivants vont vivre l’enfer une autre histoire commence.
La narration est fluide, et il ne prend pas trop de libertés par rapport à ce qui s’est réellement passé.
Deux tomes seulement, mais à la pagination très conséquente, il aura donc l’espace pour développer un peu les péripéties.
J’attends de voir ce que le second tome va donner, même si je connais l’histoire, car il y a vraiment moyen de faire quelque chose de prenant !
En tout cas ce tome inaugural est déjà une réussite, c’est de l’aventure historique bien menée, et bien mise en images.
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Maj après lecture du second tome :
Le dessin est toujours très bon, bien mis en valeur par le très beau travail éditorial (grand format, fil marque-pages), avec de belles cartes marines.
Le récit a basculé dans l'horreur, c'est noir jusqu'au bout (avec quelques pointes d'ironie sur la fin).
Les auteurs ont suivi globalement la vraie histoire. Mais il en ont modifié certains détails et ont écarté certains passages (lisez le livre de Dash pour avoir une idée claire, ou plutôt complète de cette histoire hallucinante).
Mais, comme dit en conclusion, la réalité est encore plus noire que cette adaptation, qui, une fois n'est pas coutume, n'a pas eu besoin d'en rajouter pour captiver le lecteur.
Une histoire incroyable, bien traitée (aussi bien graphiquement que narrativement), une lecture recommandée aux amateurs de récit d'aventure - et à tous les autres.
Ce qui arrivera et ce qui se passera ne le sera que par ta volonté.
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Il s’agit d’un recueil qui regroupe trois récits indépendants du même auteur. L’édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Sergio Toppi (1932-2012) pour les scénarios et les dessins. Il s’agit de bandes dessinées en noir & blanc.
Tzoacotlan 1521, initialement paru en 1976, douze pages - Ils arrivaient… sur leurs effrayants animaux, les étrangers à la peau claire étaient toujours plus proches comme monte une marée mortelle. Noctezuma était tombé. Avant lui, ses cités et ses grandes armées. Le chef de la tribu qui les commandait, il nourrissait les plus grandes inquiétudes pour leur peuple. Il se rendit alors chez leur grand-prêtre, il était très vieux, c’était un saint homme, il parlait aux dieux. Mais lui, il était le chef, il pensait à leur peuple, à ceux qui vivaient, à ceux qui commençaient à peine à vivre, à ceux qui vivraient plus tard et il était en grande peine pour eux. Il était jeune, de haute lignée et il était un guerrier. Il voulait que les dieux les aident. Pour finir Quématzin céda à ses prières. Puis il parla, son regard était tranchant comme une lame obsidienne.
San Isidro Maxtlacingo 1850, initialement paru en 1978, vingt pages – Dans un petit village au Mexique, un beau señor habillé de blanc séjourne pour du tourisme, sur les conseils de son ami Catherwood qui lui avait conseillé de se rendre dans ce pays. Tous les autochtones qu’il croise lui donnent le même conseil : aller à Sans Isidro. Lui en a plein les bottes de ce Mexique, chaleur, fatigue et jungle d’où émergent des visages de pierre hallucinés, des vestiges incompréhensibles, la soif et la sueur toujours. Et maintenant à cause des conseils de cet exalté, il se retrouve dans ce coin misérable et perdu, où il ne pleut pas depuis des mois. Il est écœuré de soleil, de vieilles pierres baroques, de routes poussiéreuses, et désertes. Il lui faut à tout prix repartir le lendemain avec la diligence. Ils commencent à lui courir sur les nerfs, les gens du coin avec leur air sournois et leur harcèlement de cigales. Du fait des conséquences de la sécheresse, la diligence ne part pas, et le Señor finit par se décider d’aller visiter San Isidro pour échapper à ce bled et aux villageois.
Chapungo, initialement paru en 1985, quatorze pages – Deux pilotes à bord d’un avion à hélice survolent une chaîne de montagnes. L’un des deux est inquiet, il demande à l’autre si le moteur droit perd des tours. Son collègue le rassure : tout va bien, mais c’est vraiment un sale coin. Il se souvient du pilote mexicain, c’est justement par ici qu’il est tombé, il y a quelques années, avec un beau chargement, un sacré paquet de dollars en or à ce qui se disait. L’avion a disparu dans les montagnes et n’a jamais été retrouvé malgré les recherches. Au sol, deux frères, Chapungo et Hindalecio voient passer le petit avion. Le premier est convaincu qu’il en aura un comme ça un jour. Le second le morigène : son petit frère ne fait rien pour l’aider.
Une couverture des plus énigmatiques qui frappe par sa composition : les deux tiers de blanc pour la partie supérieure, ce personnage à la tête composite entre un visage de personne âgée à la forme de nez très particulière, une coiffure ou une excroissance qui pourrait aussi bien être un couvre-chef que de nature organique, entre développement tératologique et augmentation corporelle de type science-fiction, sans oublier la superbe mise en couleur, avec ces nuances de vert entre profondeur marine et jungle. Puis vient l’illustration en double page sur la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : un groupe de quatre personnes dans la grand-rue d’un village, de dos, tournées vers le fleuve ou passe un navire à vapeur équipé d’une roue à aube, deux murs de pierre de part et d’autre de la voie, avec une maison modeste à gauche, et une magnifique demeure munie d’une tourelle à droite. Le rendu apparaît très sophistiqué, un noir é blanc, dans lequel l’artiste utilise aussi bien des traits de contour traditionnels, que des hachures irrégulières, des petits traits de textures, du mouchetis pour les montagnes en arrière-plan, des aplats de noir aux contours irréguliers, pour une sensation extraordinaire de chaleur, de pierre, de cours d’eau totalement au repos, de végétation luxuriante. Le lecteur comprend qu’il s’agit de deux illustrations sans rapport avec les trois histoires courtes, mais totalement envoûtantes et pleines de promesses.
Dans ces trois récits, le lecteur est frappé par la liberté de la narration visuelle. L’artiste ne se sent pas tenu par le format de cases rectangulaires alignées en bande. Dans la première page de la première histoire, deux personnages font face au lecteur dans une posture assise, alors que le dialogue laisse à penser qu’ils se font face, le tout étant agrémenté d’un texte en commentaire dont la bordure serait plutôt celle de l’illustration puisqu’il est écrit sur fond blanc sans bordure à gauche ni en haut, et enfin un phylactère pour le chef s’adressant au chaman. La construction des deux pages suivantes se rapproche de cases sans forcément de bordure, avec quand même les personnages qui débordent soit sur la case supérieure, soit sur celle de droite. Pour la planche suivante, c’est à nouveau une illustration unique : le chaman en train de parler dans un double phylactère, avec deux têtes dans l’ombre de son corps à droite, venant illustrer la personne dont il parle. Les deuxième et troisième planches de San Isidiro Maxtlacingo s’apparentent plus à une illustration chacune accompagnée d’un court texte. Dans la cinquième planche, quatre chevaux tirant une carriole occupent l’équivalent de la case en haut à droite de la page et celle en bas à gauche dans un unique dessin suivant cette diagonale, pour un effet narratif clair et remarquable. Deux pages plus loin, un morceau de végétation apparaît en colonne sur toute la hauteur de la page, les cases horizontales étant accrochées comme des panneaux sur ce mât. Le dernier récit retrouve un format de cases disposées en bande, plus classique même si certaines cases sont comme en insert, et si certains personnages débordent sur plusieurs cases.
Les représentations elles-mêmes mettent à profit de nombreuses possibilités du dessin : de petits traits de textures pouvant évoquer les techniques de gravure de Gustave Doré (1832-1883), de solides aplats de noir donnant du poids à un élément visuel, des traits fins courant en parallèle par exemple pour les chevelures, des mosaïques de petits motifs variés pour la décoration d’un manche de poignard sacrificiel, des surfaces blanches se confondant avec le blanc de la page, des mouchetis de noir ou des mouchetis de blanc, des griffures sur une surface noire, des cercles parfaits pour le soleil, des zones ou des traits partiellement effacés, des traits enchevêtrés jusqu’à former des figures abstraites ne prenant leur sens que dans le contexte du reste de la case ou de la planche. Le lecteur peut très bien ne pas prêter attention à toutes ces techniques, et ne ressentir que les impressions très diverses qu’elles produisent. Il se rend compte également qu’il ralentit parfois sa lecture, voire qu’il s’arrête, le temps d’une image saisissante : le chef portant ses armes et ses signes de pouvoir, une cascade dans une formation géologique singulière, une mitrailleuse lourde crachant la mort, des visages de pierre hallucinés émergeant de la jungle dense, des cactus, un modèle réduit d’avion à base de bouts de bois bruts, un chapeau très fatigué pour Hindalecio le frère de Chapungo, etc. Tous ces éléments visuels participent à transformer chaque environnement en une fantasmagorie.
Chaque nouvelle raconte une histoire simple et directe : l’asservissement des populations autochtones par l’envahisseur espagnol en 1521 au Mexique, le racisme ordinaire d’un Espagnol effectuant une forme d’ancêtre du tourisme au Mexique, et l’obsession d’un paysan souhaitant retrouver la carcasse d’un avion dans les montagnes, qu’aurait vu son défunt père. Toutefois l’aspect fantasmagorique de ces récits incite le lecteur à les aborder comme des contes. Dans le premier, une intervention divine, ou l’illumination du chaman couplée à coïncidence trop belle pour être vraie, met en avant le prix à payer pour voir sa volonté se réaliser (un sacrifice humain rituel), ainsi que l’inéluctabilité du destin, ou de l’Histoire en marche. Le chef aura beau eu se battre pour son peuple, et sacrifier ce qu’il a de plus cher, cela ne changera rien à l’avancée des conquistadors. La deuxième nouvelle peut faire penser à une atmosphère à la Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), avec cet homme qui succombe à un rituel surnaturel du peuple autochtone. Enfin la dernière met en scène le comportement monomaniaque d’un individu qui ne voit le monde qu’au travers de ce prisme, avec une tendance paranoïaque affirmée. Ainsi, tout étranger devient un individu ayant pour seul objectif de contrarier sa progression vers le but obsessionnel qu’il s’est fixé, et doit être éliminé. Dans un moment ironique, l’obsession du frère pour l’or ne rivalise pas d’intensité avec celle de Chapungo, qui de fait prévaut une nouvelle fois.
Pour un lecteur néophyte, ce recueil de trois histoires courtes constitue une belle opportunité de découvrir l’art singulier de conteur de Sergio Toppi, sa liberté dans la narration visuelle, sa maîtrise du récit court pour raconter une histoire au premier degré, avec un second niveau de lecture comme un conte. Pour le lecteur appréciateur de ce créateur, il retrouve toute sa maîtrise des techniques de dessins, de construction de pages, de capacité à générer un léger décalage fantastique, aussi séduisant que fatal.
Image client
3.5
Un roman graphique touchant qui montre ce qu'était la vie d'un homosexuel lorsque c'était pas du tout accepté.
Notre héros homosexuel doit cacher son orientation et faire semblant d'être comme tous les autres ce qui inclut le mariage. Il essai d'être heureux, mais il est toujours attiré par les hommes et cela va détruire sa vie. Il y a quelques longueurs, mais j'ai globalement bien aimé ma lecture. Le récit est réaliste et je me demande si ce n'est pas basé sur une ou plusieurs témoignages de membres des LGBT qui ont vécu cette période. Les moments plus émotionnels m'ont grandement touché tellement le personnage principal est terriblement attachant. La narration est fluide et le one-shot se lit très bien malgré les centaines de pages.
Le dessin est élégant et communique bien les émotions.
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La Nef des fous
Le scénario de "La Nef des fous" est à la fois drôle et mystérieux. Dès les premières pages, j'ai été intrigué par les événements étranges qui se passent dans le royaume d’Eaux Folles. Le roi a une fuite dans sa chambre, le bouffon chasse un oiseau et la princesse repousse les avances du Grand Coordinateur. Chaque événement s'enchaîne avec humour et un soupçon de mystère, ce qui m'a rendu curieux de découvrir la suite. Cette bande dessinée aborde plusieurs thèmes intéressants comme la folie, le pouvoir et les relations humaines. J'ai apprécié la manière dont elle mélange conte de fées, fantastique et science-fiction. Le tout est traité avec beaucoup d'humour, ce qui rend la lecture encore plus agréable. Les réflexions sur le pouvoir et les comportements humains m'ont fait réfléchir tout en me divertissant. Les personnages sont uniques et attachants. J'ai particulièrement aimé suivre les aventures du Prince Putatif, dont les apparitions ajoutent une touche comique. Le roi est excentrique, le bouffon est fidèle et la princesse est indépendante. Chacun apporte quelque chose de spécial à l'histoire, même si certains personnages secondaires sont moins développés, ils restent amusants à suivre. Le dessin de Turf est époustouflant. Les planches sont remplies de détails qui rendent l'univers d’Eaux Folles vivant et coloré. Les couleurs sont vibrantes et les expressions des personnages sont bien retranscrites. J'ai adoré me perdre dans les illustrations, elles ajoutent une dimension supplémentaire à l'histoire. Cependant, parfois, la surabondance de détails peut rendre certaines scènes un peu confuses, mais cela n'enlève rien au charme de l'ensemble. "La Nef des fous" est une bande dessinée que j'ai vraiment aimée lire. Le mélange d'humour, de mystère et de beauté visuelle en fait une expérience mémorable et très agréable.
Après le 13 novembre
Effectivement, l'avis de Paco dit tout. C'est sobre, émouvant, ramassé autour du sujet. Bref ! Une chouette BD, même si graphiquement, je ne suis pas resté sur le cul. Mais il est bon de noter que l'intérêt de ce livre ne réside pas là, mais dans la puissance de ce témoignage. Le passage qui m'a personnellement le plus marqué, c'est lorsque notre rescapée rencontre la psy de la commission d'indemnisation. Abominable ! C'est une histoire que je ne saurais trop conseiller.
Fritz Lang le maudit
Le médiateur entre le cerveau et la main doit être le cœur. - Il s’agit d’une biographie consacrée au réalisateur Fritz Lang (1890-1976) entre l’année 1920 et l’année 1934. L’édition initiale de ce tome est parue en 2022. Il a été réalisé par Arnaud Delalande pour le scénario et par Éric Liberge pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-neuf pages de bande dessinée. À Berlin, le vingt-cinq septembre 1920 au trente-deux Hohenzollerdamn, Lisa Rosenthal monte les escaliers de son appartement et insère la clé dans la serrure de son appartement. Elle découvre son mari Fritz Lang, au lit avec Thea von Harbou. Elle sort en pleur de l’appartement, restant sourde aux appels de son époux, et redescendant l’escalier à toute allure. Un coup de feu retentit. La police vient enquêter : l’inspecteur éprouve quelques difficultés à croire que l’épouse de celui qu’il interroge se serait suicidée d’une balle en pleine poitrine en usant du pistolet du mari, Fritz Lang. Plus tard, le cinéaste se rend au poste de police pour faire une déposition complète. L’inspecteur répète : Lang voulait être peintre, enfance heureuse et aisée, le père, Anton, fut enfant illégitime. Il était Stadtbaumeister, c’est-à-dire architecte-urbaniste. La mère, Pauline, née Schlessinger, d’une famille de commerçants. Parents convertis au catholicisme, Fritz Lang fut baptisé, mais en réalité il est juif. Un frère ainé, Adolf, né sept ans avant. Que s’est-il passé, car les circonstances sont un peu particulières ? Le cinéaste répond qu’il n’a rien à ajouter. Dans une autre pièce, l’écrivaine est également interrogée. Un autre inspecteur brosse son portrait : Thea von Harbou, romancière et scénariste, née le 27 décembre 1888 à Tauperlitz, Bavière. Elle a grandi près de Dresdes. Famille protestante, originaire du Jutland. Beaucoup de notables… Ministres, officiers ! Est-ce qu’elle maintient sa déposition ? Elle le confirme. Les deux amants repartent, et les deux inspecteurs confrontent leurs impressions : Est-ce que le coup de feu est parti par accident ? Une empoignade ? Tragédie amoureuse ou pacte entre amants…. Pour l’heure, ils n’ont rien de tangible. Un requiem macabre en tout cas. Drôle de couple en vérité. Suicide ou pas… Ces deux-là sont maudits. Mais l’inspecteur ayant interrogé Fritz Lang assure qu’il ne va pas les lâcher. Huit ans plus tôt, Fritz Lang assiste à la projection du film Fantômas de Louis Feuillade, à Paris, au Gaumont Palace. À la sortie, tout en se promenant dans Montmartre, il trouve que c’est étrange, il se sent comme un somnambule. Il ne sait pas s’il parviendra à vivre de sa peinture. Vienne lui manque : ses fêtes et ses cabarets. Comme il était beau son marché de Noël. Il lui semble que l’enfance, c’était hier. Il se revoit lisant les romans de Jules Verne et Karl May à l’ombre des ponts. Tant de rêves… Que ce temps-là était doux ! Il se rappelle en particulier le jour où il a vu un certain spectacle : avec le vrai Buffalo Bill, les cow-boys à Vienne ! Et les pièces fantastiques au Kratky-Baschik ! Il se remémore ensuite de son père le fustigeant pour avoir quitté l’académie des arts visuels, et pour avoir travaillé dans des cabarets. Fritz Lang : réalisateur de film passé à la postérité, précurseur de l’expressionnisme dans ses œuvres, réalisateur, entre autres, de Metropolis (1927), de M le maudit (1931, avec Peter Lore), mais il ne faudrait pas oublier Thea von Harbou (1888-1964) qui fut sa coscénariste sur tous les films de la période allemande, et dont Metropolis est l’adaptation d’un de ses romans. Au fil des années de 1913 à 1933, d’autres cinéastes font le détour par un des plateaux de tournages de Lang : Alfred Hitchcock (1899-1980) sur le tournage des Niebelungen, Sergueï Eisenstein (1898-1948). Lang rencontre Ernst Lubitsch (1892-1947) aux États-Unis. La critique d’Herbert George Wells (1866-1946) pour Metropolis est mentionnée : il qualifie l’œuvre du plus stupide des films. En page sept, Lang assiste à la projection de Fantômas, de Louis Feuillade (1873-1925), à Paris dans le cinéma Gaumont Palace en mai 1913. Plusieurs séquences montrent le cinéaste en train de tourner, avec les plateaux correspondants, donnant à voir le créateur menant la vie dure à ses acteurs et aux figurants, se montrant très dirigiste et très exigeant, sans accorder beaucoup d’attention aux conditions de travail. Il est mentionné à deux ou trois reprises son implication dans les dimensions techniques des tournages, par exemple pour le choix des caméras. Lors de ses échanges réguliers avec son épouse, ils discutent de la dramatisation, et du choix des meilleurs techniciens pour leur équipe de tournage. Dès la première page, le lecteur prend la mesure du degré d’investissement du dessinateur : des cases qui donnent une impression de forte densité, tout en étant lisible au premier coup d’œil, et méritant de leur accorder un peu plus de temps. Il observe qu’il s’agit de la combinaison de dessins encrés avec un degré de détails variant en fonction de l’élément représenté, avec une mise en couleurs présentant un rendu entre lavis et aquarelle, venant ainsi nourrir chaque élément délimité avec un trait de contour, établir une ambiance lumineuse, rehausser les reliefs. Ainsi sur la première page, de nombreuses textures donnent la sensation au lecteur de pouvoir toucher les matières : la pierre d’une statue, le bois des marches de l’escalier, le métal de la clé et de la plaque de protection autour de la poignée, les draps chiffonnés par les ébats du couple adultère, le froid des carreaux composant la vitre de la chambre. Cette qualité tactile se retrouve dans chaque page pour des matériaux ou des éléments très divers : le moelleux d’un tapis dans une chambre, le fer forgé des montants d’un lit, les fumées qui s’élèvent sur un champ de bataille de la guerre de 14-18, le soyeux d’un boa en fourrure autour du cou de Thea, l’incandescence au bout d’une cigarette, la tension dans le tissu du dossier du siège du réalisateur sur le tournage, le métal rutilant de l’androïde dans Metropolis, le sable pulvérulent au bord de la mer Baltique pour le tournage de La femme sur la Lune (1929), la transpiration de Hans Beckert dans M le maudit (1931), la chaleur dégagée par le brasier de l’incendie du Reichstag le 27 février 1933, etc. L’artiste joue également sur les couleurs pour distinguer les scènes réelles et les scènes de cinéma. Cela se produit dès la page sept, avec la projection du Fantômas de Louis Feuillade. Puis avec des scènes des films que Lang est en train de réaliser, après le visionnage du film Le Golem (1920) réalisé par Paul Wegener (1874-1948) et Carl Boese (1887-1958) : La statue qui marche (1920), Les trois lumière (1921), Docteur Mabuse le joueur (1922), etc., jusqu’à Le testament du docteur Mabuse (1933), en passant bien sûr par Metropolis et M le maudit. Par moment, les images font le lien entre ces films et la réalité, ou une rêverie de Fritz Lang. Par exemple, la silhouette de Fantômas présente sur l’affiche du film plane également au-dessus du bloc d’immeubles du cinéma, puis il réapparaît dans la chambre de Fritz Lang alors que celui-ci prend conscience de sa vocation. Plus loin, alors que le golem grandit jusqu’à devenir plus haut que les bâtiments qui l’entourent, des tourbillons de fumée s’élèvent dans le ciel, une sorte de mouchetis nimbe les images d’une aura d’irréalité, et alors que le golem tourne ses yeux rouges vers le spectateur, il est remplacé par un homme politique dont la renommée va croissante, les fumées ayant pris la forme de silhouettes humaines dénudées et torturées, dans une vision de cauchemar fantasmagorique et allégorique. Le scénariste peut ainsi profiter de la solidité de la reconstitution historique, quel que soit l’endroit, quelle que soit l’action, de la capacité de conjurer des images iconiques de film, de cette maîtrise du glissement entre le réel, le film et l’allégorie, pour mettre en scène les différentes facettes de son récit. Après avoir combattu durant la guerre de 14-18, et avoir été décoré à plusieurs reprises pour sa bravoure, Fritz Lang peut se consacrer à apprendre son métier et à commencer à réaliser des films. Il rencontre Thea von Harbou en page trente, et la suite de sa carrière est vue au travers de leurs relations : la manière dont elle l’aide, dont ils collaborent, dont il la laisse dans l’ombre, jusqu’à la divergence de leurs opinions. De ce point de vue, il s’agit bien d’une biographie se focalisant essentiellement sur la période allant de 1919 à 1933. Outre la relation entre le cinéaste et la scénariste, le récit montre leurs relations avec les studios de cinéma et les producteurs. À ce stade encore débutant de l’industrie cinématographique, ils bénéficient d’une grande liberté de création, et ils parviennent à mobiliser des financements conséquents, toujours plus importants, et même à obtenir les rallonges de budget pour des dérapages de plus en plus hors de contrôle, surtout pour Metropolis, jusqu’à ce que le réalisateur fonde sa propre société de production, sous la coupe d’un studio. Le lecteur dispose ainsi à la fois d’un rappel sur la carrière cinématographique du réalisateur, sur ses ambitions et sur ses rapports avec les studios. En page seize, le lecteur voit se produire l’attentat contre l’archiduc François-Ferdinand d'Autriche, le 28 juin 1914 à Sarajevo. Il comprend l’importance de ce fait historique dans le cadre de cette biographie, puisque Fritz Lang va aller combattre au front pendant la première guerre mondiale. Page suivante, c’est l’annonce de l’assassinat Jean Jaurès (1859-1914) qui fait la une du quotidien L’Humanité. Le scénariste continue d’effectuer des rappels historiques de manière régulière tout du long de l’ouvrage, tous centré sur la progression politique d’un petit caporal avec de grandes ambitions : Adolf Hitler (1889-1945). Les créations du cinéaste et de la scénariste se font dans le contexte de l’époque : ils créent en étant influencés par l’environnement socio-politique. Ils écrivent inconsciemment ou sciemment en fonction de ce qu’ils perçoivent, la condition des gens du peuple, la montée de certaines idéologies, les événements depuis le putsch manqué de Munich (9 novembre 1923) à l’incendie criminel du Reichstag (siège du Parlement allemand à Berlin) dans la nuit du 27 au 28 février 1933. Lors de son emprisonnement, Hitler écrit son livre dans lequel il explicite son antisémitisme et son aryosophie, Thea expliquant celle-ci à son époux, ainsi que l’idée derrière la récupération de la croix svastika. Une très belle bande dessinée, aux dessins solides et foisonnants, faisant coexister élégamment différents plans d’existence, pour évoquer un couple de créateurs qui est passé à la postérité pour son importance dans le développement de l’art cinématographique. Une immersion aussi bien dans une époque, que dans une filmographie, que dans les conditions de production de celle-ci, dans le contexte politique, et en arrière-plan le poids d’une forme de culpabilité comme un péché originel condamnant ce couple, maudits par cette faute. Magnifique.
L'Homme qui rêvait à l'envers
Un être invisible habitait-il sous son toit ? - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa publication originale date de 2024. Il a été réalisé par Emmanuel Polanco, pour le scénario et les dessins. Il s’agit d’un récit en noir & blanc avec des nuances de gris, rehaussé pas des nuances de rouge-rose. Il comprend deux-cent-quarante-quatre pages de bande dessinée. Paris, durant l’hiver 1885, le docteur Parent est en train d’écrire une lettre à un destinataire qu’il qualifie d’ami, de nuit, attablé à son bureau devant la fenêtre. Il explique qu’il écrit d’une main tremblante. Il implore son correspondant de comprendre l’importance cruciale des mots qui vont suivre. C’est maître Charcot, leur maître à tous les deux, qui l’a lucidement suggéré de s’adresser à son correspondant. Il ne tarit pas d’éloges le concernant. Tout le monde a pu constater ses talents lors de son apprentissage chez le maître. Ce don qui est le sien de savoir sonder l’âme humaine… Ce don serait d’un grand secours au docteur Parent, au moment où il lui écrit. Car il le confesse, ses certitudes d’homme de science se trouvent aujourd’hui totalement ébranlées. Et pour partager ce sentiment, qui vient du plus profond de son âme troublée, il se doit de lui raconter les derniers mois qu’il a vécus. Mois qu’il qualifierait d’étrangement inquiétants. Cette singulière histoire a commencé un mardi soir pluvieux du mois de juin, les 21 coups de canon en hommage à Victor Hugo résonnaient encore dans le ciel de Paris. C’est alors qu’une jeune femme vint troubler sa modeste retraite. Cette jeune femme, elle s’appelait Mathilde. Sa gestuelle trahissait une grande nervosité. Par cette nuit pluvieuse, Mathilde gravit les marches de l’escalier en spirale qui monte vers l’appartement du docteur Parent. Elle toque avant insistance, le temps que son hôte se rappelle que sa servante Ernestine a pris son congé. Au ton exalté de la jeune femme, il comprend que ce n’est pas la Mathilde qu’il connaît qui se présente à lui, mais une jeune fille dominée par ses humeurs. Il la fait entrer, et elle lui annonce que Édouard est conscient. Elle ajoute qu’il n’y a pas de temps à perdre et qu’il doit faire ses valises, car ils partent pour Rouen tout de suite. Le docteur objecte qu’il est tard, mais elle insiste : Édouard est vivant ! Il n'y a pas de temps à perdre : les nouvelles du sanatorium sont claires. Il ne reste que peu de temps à Édouard. Un fiacre les attend, un train part dans une heure, et elle veut voir son cousin et entendre ce qu’il a à leur dire. Le docteur Parent estime qu’il est de son devoir d’homme d’expérience et de confiance, de la soutenir dans sa peine. Il prépare sa valise, tout en étant flatté d’être son premier choix. Mais il est vrai qu’un lien particulier l’unit avec son cousin. Car pour être honnête, il se sentait d’une certaine manière, responsable de sa situation. Mathilde était l’épouse de son filleul. Augustin son père et lui le docteur avaient beaucoup voyagé ensemble dans les colonies et c’est par amitié qu’il était devenu le parrain de son fils. Cela comblait en partie le fait qu’il n’ait pas eu d’enfant. Un titre étrange, et une couverture chargée de symboles : l’œil positionné au niveau du vagin, le personnage masculin dans les jupes de la femme qui semble suivre un fil d’Ariane, l’Ankh symbole de vie, la voilette pour le deuil, les larmes sur la robe. Le lecteur découvre les pages intérieures avec ce point de vue à l’esprit. Il remarque donc ce qui relève d’éléments symboliques : un masque africain dès la première page évoquant l’animisme, des statuettes bizarres sur l’étagère de la bibliothèque dont l’une évoque Cthulhu, cet étrange cadrage sur la cage d’escalier d’un immeuble parisien. Cette vue en plongée sur la cage d’escalier évoque un abyme, et aussi une cavité, avec une connotation sexuelle intentionnelle dans le contexte de ce récit. Cette perspective se trouve répétée en page dix-neuf, alors que le docteur descend l’escalier. Quelques pages plus loin, une petite silhouette en ombre chinoise est la proie des flammes sur un fond noir, évoquant un phénomène de combustion spontanée et de purification par le feu. Les situations évoquant des phénomènes surnaturels ou parapsychiques continuent de survenir : le cadavre d’un lapin à moitié dévoré avec un œil encore vivant, un trou dans le sol semblant sans fond, un drap suspendu s’apparentant à un linceul, un rêve surréaliste, une porte isolée au beau milieu du désert, un trou de serrure révélateur, des dés à jouer avec des faces vierges, etc. Le lecteur sourit en voyant un train entrer dans un tunnel, évoquant une scène similaire dans le film La mort aux trousses (1959, North by northwest) réalisé par Alfred Hitchcock (1899-1980), avec sa connotation sexuelle appuyée. L’auteur adopte un autre dispositif, cette fois-ci littéraire : un personnage qui raconte son histoire en écrivant une lettre à un ami inconnu. Il annonce que sa main tremble, il implore son correspondant de le comprendre, il fait appel à son intelligence… Diantre, l’affaire doit être grave. Il y a deux détails déconcertants : l’absence d’Ernestine, et la présence incongrue d’une fleur sur le sol. Rien de bien grave. Retour dans le passé : Mathilde agitée, la misogynie ordinaire du docteur Parent, un cousin qui devait être au plus mal et qui a repris connaissance, la lecture de son journal, ce qui renvoie à un passé antérieur, et des phénomènes bizarres comme un incendie et un lapin mort. L’intrigue semble assez claire et elle peut rappeler un roman célèbre de la fin du XIXe siècle. Voilà un jeune homme qui éprouve la sensation d’être épié, d’être victime de tours inexplicables, peut-être d’origine surnaturelle, qui commence à voir des signes là où il n’y a peut-être rien, et qui fait des rêves vraiment bizarres. À l’évidence son inconscient parle, et pour autant le lecteur peut rester aussi dubitatif qu’Édouard lui-même, sans rien comprendre à ces apparitions cryptiques. À la lecture, il se produit un autre phénomène. Le lecteur constate que les pages se tournent vite, tout en déroulant une narration consistante. En artiste complet, le bédéiste adopte une forme en cohérence avec le fond. Par exemple, il accorde une place significative aux aplats de noirs : pour l’obscurité bien sûr, pour des zones d’ombres, pour des recoins impénétrables à l’œil, pour des chevelures, pour des personnages en ombre chinoise, et également des objets en ombre chinoise, pour certains éléments de décors qui deviennent des masses indistinctes comme si le personnage n’y prêtait qu’une vague attention, ou comme s’ils remplissent un rôle symbolique dans l’environnement, leurs détails n’ayant aucune importance. Bien sûr, les scènes nocturnes sont mangées par les ombres, propices à dissimuler tout et n’importe quoi, rendant chaque lieu inquiétant. Les planches comprennent de trois à neuf cases, avec quelques illustrations en pleine page, et des pages muettes dépourvues de tout mot. Le lecteur ressent comme une sensation de décompression dans la narration, tout en appréciant les atmosphères développées par ces cases aux représentations simplifiées, ces jeux avec les aplats de noir, avec des gros plans sur des éléments surprenants, le contraste qui apparaît avec des lieux représentés avec plus de détails. Le lecteur découvre que l’auteur a inséré cinq séquences de rêves, successivement intitulées L’homme qui brûle, In utero, L’autre, Ergot, Fabula. Le symbolisme prend alors le dessus : un désert, un homme dont s’échappe un épais panache de fumée noire à la place de la tête, une porte toute seule au milieu du désert, un homme trouvant son chemin en tenant une corde qui s’avère être un cordon ombilical de plusieurs centaines de mètres, une réalité qui vole littéralement en éclats, des dés sans point sur les faces, des yeux qui épient, etc. Il est possible que ces symboles évoquent des souvenirs pour le lecteur, par exemple les décors conçus par Salvador Dalí (1904-1989) pour le film La maison du docteur Edwardes (1945, Spellbound) d’Alfred Hitchcock (1899-1980). Il reconnaît alors l’imagerie associée à aux rêves dans lesquels s’exprime l’inconscient, telle qu’elle était développée au début du XXe siècle. D’ailleurs, il relève la présence du professeur Jean-Martin Charcot (1825-1893), médecin clinicien et neurologue dans le récit, Édouard assistant à une de ses séances, en présence de son plus célèbre élève. Il est également question de spiritisme, avec la médium Yvonne, Raoul Bricquet un personnage distingué lui servant de rabatteur, et Isidore Buguet ayant inventé un appareil photographique capable de saisir les esprits sur la plaque. Intrigué par des noms aussi particuliers, le lecteur peut avoir la curiosité d’aller chercher sur internet. Il découvre alors un photographe dénommé Édouard Buguet, connu pour être le chef de file de la photographie spirite en France. Le récit apparaît alors comme un hommage à l’engouement pour le spiritisme de l’époque, aux fantasmes générés par la psychanalyse naissante, ainsi qu’à la littérature qui en a découlé, Guy de Maupassant (1850-1893) étant présent à la séance du docteur Charcot à la Salpêtrière. Au-delà de cette évocation, le lecteur peut également percevoir la mise en scène de la capacité de l’esprit humain à évoluer entre croyance et crédulité, à s’auto-persuader, à manipuler autrui. Cette dernière tentation est illustrée à la fois par les pratiques malhonnêtes et cupides d’Yvonne et Raoul Ricquet, ainsi que par la séance d’hypnose imposée à Mathilde par une forme d’intimidation émotionnelle dérangeante. Une couverture chargée de symboles de nature psychanalytique, rehaussée par l’intégration du mot Rêve dans le titre. Une narration visuelle qui semble aérée, avec des formes simplifiées très faciles à lire. Une enquête à rebours sur ce qui a pu survenir à Édouard, le cousin de Mathilde. Au fur et à mesure, une plongée dans le spiritisme de la fin du dix-neuvième siècle, dans son imagerie, dans ses arnaques mondaines, avec des images troublantes, jusqu’à la réalité des tours que l’esprit humain peut jouer à n’importe quel individu. Troublant.
Blake et Mortimer
Les récitatifs qui décrivent l'image en-dessous, les discours sans fin, la théâtralité d'Olrik... Parfois longs, mais toujours intéressants, Blake et Mortimer ont failli tomber dans l'oubli, mais Dargaud a flairé le filon et leur a redonné une seconde jeunesse... Je trouve les albums réalisés par le duo Sente-Juillard bien plus intéressants que ceux de leurs collègues Van Hamme-Benoît. La malédiction des trente deniers, diptyque réalisé par trois dessinateurs différents (quelle triste histoire, quand même...), aurait peut-être gagné à être plus condensé, mais se révèle assez plaisant. A ce titre le tome 23, Le Bâton de Plutarque, est l'un des meilleurs que j'aie jamais lus. Sente est très bon pour les intrigues de couloirs, de palais, moins pour l'action, eh bien celui-ci contient un dosage parfait entre ces deux éléments, et se révèle réellement plaisant. De plus il se positionne comme un prequel des albums historiques, puisque la suite des évènements décrits se trouve dans Le Secret de l'Espadon... Et le dessin d'André Juillard, pilier de la ligne claire, est un pur régal... Le diptyque scénarisé par Sente et dessiné par le duo Berserik et Van Dongen, La Vallée des Immortels, est pas mal, surtout sur le plan graphique. Mais carrément long, même s'il se positionne lui aussi comme une suite du Secret de l'espadon... Sur l'intrigue il est un peu agaçant, avec ses espions à tous les coins de rue dans le premier volet... Le n°27, par contre, est l'un des plus faibles de la série. Censé clôturer L'Onde Septimus, ce Cri du Moloch se révèle particulièrement creux et sans saveur. La créature du titre n'a aucune présence, les héros ne font quasiment rien, et hormis quelques réflexions philosophiques sur la double dernière page et l'énième pirouette d'Olrik, il n'y a quasiment rien à en retenir. Même le dessin n'est pas à la hauteur sur une partie des planches. Le n°28, scénarisé par Jean Van Hamme, se place dans une certaine forme de classicisme au niveau des ressorts de l'intrigue, avec les personnages récurrents, les manipulations, les chausse-trapes, et un peu d'exotisme. C'est assez plaisant à mire, jusqu'au moment où le récit bascule, à quelques pages de la fin, de manière presque ridicule... Du coup ça m'a gâché la fin de la lecture, malgré le dessin plutôt réussi. En plus Van Hamme laisse une porte ouverte à une éventuelle suite... Ce n'est certainement pas le meilleur Blake & Mortimer, probablement pas le meilleur du duo Sente-Juillard, mais je tenais à lire le n°30, Signé Olrik. En effet ça s'essouffle, le récit ressemble un peu trop à ce qu'a pu faire Jacobs à la grande époque, sans véritable innovation. Je ne garde pas vraiment une scène en particulier, et la confrontation avec Olrik n'a pas lieu. On sent aussi que Juillard est fatigué, même si ça reste très agréable à 'oeil, il y a moins de paysages que d'habitude. Cependant cela m'a fait plaisir de lire le dernier album d'André Juullard, qui a marqué à jamais la franco-belge. Avec 4 scénaristes et 12 dessinateurs et trices différents, la qualité est fluctuante, mais cette série est autant un monument qu'un archétype de la franco-belge et de la ligne claire.
L'Iliade et l'Odyssée
Contrairement à beaucoup Homère n'a jamais été une de mes lectures de prédilection. Ce modèle de virilité qui se complait dans les combats et les massacres n'est pas pour moi. Quant au personnage d'Ulysse je le trouve purement machiste. C'est pourquoi j'ai bien aimé l'adaptation proposée par Soledad Bravi qui était éditée en premier lieu dans le journal féminin Elle. On peut lire cette synthèse minimaliste comme une introduction drôle aux chants d'Homère. Perso j'y vois aussi une vision plus moderne et féminine qui met en avant la nature première de ces Héros en rappelant les massacres, les beuveries et les femmes récompenses , repos du guerrier ou traitées de "salope" quand elles prennent une initiative contraire. C'est bien décalé avec un vocabulaire contemporain qui souligne le côté universel du récit. Les deux récits sont assez équilibrés même si L'Iliade bénéficie de l'effet de surprise. Le graphisme est minimaliste ce qui permet de renforcer le côté décalé d'un hommage légèrement irrévérencieux de ces textes quasi sacrés. J'ai trouvé un parfait équilibre entre texte et image pour une lecture amusante , tonique et rafraichissante. Je pousse un peu ma note mais j'ai souvent souri . 3.5
Slava
Je me joins aux concerts de louange. Gomont est un grand, il peut bien être un gros prétencelard, il en a franchement et largement les moyens. Perso, je n'ai pas trop de problème avec ça (dans un autre genre, j'aimais beaucoup John McEnroe et son caractère de m....). Une nouvelle fois, force est de le constater : Slava n'a que des qualités. - Des personnages forts, complets, entiers, animés par de vraies intentions et dont les nuances ne sont pas toutes offertes au lecteur, même si elles sont belles et bien là. - Un dessin vif et alerte - Un scénario élaboré au scalpel. - Un contexte historique qui réhausse encore l'intérêt de cette histoire. - Ce petit truc en plus qui fait que... Bref ! Inutile de répéter tout ce qui a déjà été dit, mais le tome 2 me manque déjà. I can hardly wait ! Et du coup, un peu suite à la discussion sur le forum, je complète mon avis après lecture des tomes 2 et 3 : C'est la meilleure série de Gomont à ce jour. Il se focalise sur une période finalement assez trouble et peu connue de la Russie qui explique bien des choses sur l'état du pays actuellement (au même titre que le récent Limonov de Serebrenikov). En outre, il tient ses personnages jusqu'au bout, esquive bien des clichés et propose une fin inattendue pour chacun d'entre eux, sans pour autant y mettre un point final (le lecteur reste libre de poursuivre dans sa tête leur parcours respectif). Je n'ai qu'une seule micro-réserve : l'épilogue n'était peut-être pas nécessaire, mais bon, ça se discute. Tout cela fait que je relève ma note (de 4 à 5) et lui colle un coup de cœur en prime.
1629 ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta
Je connais très bien l’histoire dont s’est inspiré Dorison pour ce diptyque, c’est même une de celles qui m’a le plus marqué. Du coup, ma seule frustration sera que je connais a priori la suite (sans spoiler, je peux dire aux lecteurs que la noirceur sera au rendez-vous !). C’est une histoire totalement incroyable – mais vraie – qui illustre pas mal de thèmes comme la recherche du pouvoir, le contrôle des masses, la création d’une dictature, etc. A ma connaissance cette histoire vraie n’a jamais été adaptée au cinéma, ce qui ne cesse de m’étonner, tant il n’y a pas grand-chose à ajouter à la réalité pour en faire un film des plus prenants ! J’avais découvert cette histoire par la lecture de deux livres (cités dans la bibliographie de fin du premier volume) : « Les naufragés du Batavia » de Simon Leys (c’est court, synthétique, une bonne entrée en matière) et surtout un ouvrage incontournable de Mike Dash « L’archipel des hérétiques » (si cette histoire vous a captivé, vous devez lire le livre de cet historien, qui développe très bien le contexte et le « casting » en amont, et tous les aspects de cette histoire sordide). Si vous voulez vous en tenir à la BD, cette histoire a déjà été traitée par Dabitch et Pendanx dans leur triptyque Jeronimus. Pour revenir à ce « 1629 », on peut déjà dire que le dessin de Montaigne est excellent (dans la lignée de Lauffray ou Alice), avec une belle colorisation (presque trop belle ou lumineuse par rapport à l’histoire, qui plonge dans les bas-fonds de l’humanité). Quant à l’histoire, Dorison fait un peu l’impasse sur le contexte, la société protestante hollandaise, pour directement plonger dans le voyage, qui plante certaines graines – même si dès le naufrage et l’arrivée sur les récifs où les survivants vont vivre l’enfer une autre histoire commence. La narration est fluide, et il ne prend pas trop de libertés par rapport à ce qui s’est réellement passé. Deux tomes seulement, mais à la pagination très conséquente, il aura donc l’espace pour développer un peu les péripéties. J’attends de voir ce que le second tome va donner, même si je connais l’histoire, car il y a vraiment moyen de faire quelque chose de prenant ! En tout cas ce tome inaugural est déjà une réussite, c’est de l’aventure historique bien menée, et bien mise en images. ******** Maj après lecture du second tome : Le dessin est toujours très bon, bien mis en valeur par le très beau travail éditorial (grand format, fil marque-pages), avec de belles cartes marines. Le récit a basculé dans l'horreur, c'est noir jusqu'au bout (avec quelques pointes d'ironie sur la fin). Les auteurs ont suivi globalement la vraie histoire. Mais il en ont modifié certains détails et ont écarté certains passages (lisez le livre de Dash pour avoir une idée claire, ou plutôt complète de cette histoire hallucinante). Mais, comme dit en conclusion, la réalité est encore plus noire que cette adaptation, qui, une fois n'est pas coutume, n'a pas eu besoin d'en rajouter pour captiver le lecteur. Une histoire incroyable, bien traitée (aussi bien graphiquement que narrativement), une lecture recommandée aux amateurs de récit d'aventure - et à tous les autres.
Chapungo
Ce qui arrivera et ce qui se passera ne le sera que par ta volonté. - Il s’agit d’un recueil qui regroupe trois récits indépendants du même auteur. L’édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Sergio Toppi (1932-2012) pour les scénarios et les dessins. Il s’agit de bandes dessinées en noir & blanc. Tzoacotlan 1521, initialement paru en 1976, douze pages - Ils arrivaient… sur leurs effrayants animaux, les étrangers à la peau claire étaient toujours plus proches comme monte une marée mortelle. Noctezuma était tombé. Avant lui, ses cités et ses grandes armées. Le chef de la tribu qui les commandait, il nourrissait les plus grandes inquiétudes pour leur peuple. Il se rendit alors chez leur grand-prêtre, il était très vieux, c’était un saint homme, il parlait aux dieux. Mais lui, il était le chef, il pensait à leur peuple, à ceux qui vivaient, à ceux qui commençaient à peine à vivre, à ceux qui vivraient plus tard et il était en grande peine pour eux. Il était jeune, de haute lignée et il était un guerrier. Il voulait que les dieux les aident. Pour finir Quématzin céda à ses prières. Puis il parla, son regard était tranchant comme une lame obsidienne. San Isidro Maxtlacingo 1850, initialement paru en 1978, vingt pages – Dans un petit village au Mexique, un beau señor habillé de blanc séjourne pour du tourisme, sur les conseils de son ami Catherwood qui lui avait conseillé de se rendre dans ce pays. Tous les autochtones qu’il croise lui donnent le même conseil : aller à Sans Isidro. Lui en a plein les bottes de ce Mexique, chaleur, fatigue et jungle d’où émergent des visages de pierre hallucinés, des vestiges incompréhensibles, la soif et la sueur toujours. Et maintenant à cause des conseils de cet exalté, il se retrouve dans ce coin misérable et perdu, où il ne pleut pas depuis des mois. Il est écœuré de soleil, de vieilles pierres baroques, de routes poussiéreuses, et désertes. Il lui faut à tout prix repartir le lendemain avec la diligence. Ils commencent à lui courir sur les nerfs, les gens du coin avec leur air sournois et leur harcèlement de cigales. Du fait des conséquences de la sécheresse, la diligence ne part pas, et le Señor finit par se décider d’aller visiter San Isidro pour échapper à ce bled et aux villageois. Chapungo, initialement paru en 1985, quatorze pages – Deux pilotes à bord d’un avion à hélice survolent une chaîne de montagnes. L’un des deux est inquiet, il demande à l’autre si le moteur droit perd des tours. Son collègue le rassure : tout va bien, mais c’est vraiment un sale coin. Il se souvient du pilote mexicain, c’est justement par ici qu’il est tombé, il y a quelques années, avec un beau chargement, un sacré paquet de dollars en or à ce qui se disait. L’avion a disparu dans les montagnes et n’a jamais été retrouvé malgré les recherches. Au sol, deux frères, Chapungo et Hindalecio voient passer le petit avion. Le premier est convaincu qu’il en aura un comme ça un jour. Le second le morigène : son petit frère ne fait rien pour l’aider. Une couverture des plus énigmatiques qui frappe par sa composition : les deux tiers de blanc pour la partie supérieure, ce personnage à la tête composite entre un visage de personne âgée à la forme de nez très particulière, une coiffure ou une excroissance qui pourrait aussi bien être un couvre-chef que de nature organique, entre développement tératologique et augmentation corporelle de type science-fiction, sans oublier la superbe mise en couleur, avec ces nuances de vert entre profondeur marine et jungle. Puis vient l’illustration en double page sur la deuxième de couverture et la page en vis-à-vis : un groupe de quatre personnes dans la grand-rue d’un village, de dos, tournées vers le fleuve ou passe un navire à vapeur équipé d’une roue à aube, deux murs de pierre de part et d’autre de la voie, avec une maison modeste à gauche, et une magnifique demeure munie d’une tourelle à droite. Le rendu apparaît très sophistiqué, un noir é blanc, dans lequel l’artiste utilise aussi bien des traits de contour traditionnels, que des hachures irrégulières, des petits traits de textures, du mouchetis pour les montagnes en arrière-plan, des aplats de noir aux contours irréguliers, pour une sensation extraordinaire de chaleur, de pierre, de cours d’eau totalement au repos, de végétation luxuriante. Le lecteur comprend qu’il s’agit de deux illustrations sans rapport avec les trois histoires courtes, mais totalement envoûtantes et pleines de promesses. Dans ces trois récits, le lecteur est frappé par la liberté de la narration visuelle. L’artiste ne se sent pas tenu par le format de cases rectangulaires alignées en bande. Dans la première page de la première histoire, deux personnages font face au lecteur dans une posture assise, alors que le dialogue laisse à penser qu’ils se font face, le tout étant agrémenté d’un texte en commentaire dont la bordure serait plutôt celle de l’illustration puisqu’il est écrit sur fond blanc sans bordure à gauche ni en haut, et enfin un phylactère pour le chef s’adressant au chaman. La construction des deux pages suivantes se rapproche de cases sans forcément de bordure, avec quand même les personnages qui débordent soit sur la case supérieure, soit sur celle de droite. Pour la planche suivante, c’est à nouveau une illustration unique : le chaman en train de parler dans un double phylactère, avec deux têtes dans l’ombre de son corps à droite, venant illustrer la personne dont il parle. Les deuxième et troisième planches de San Isidiro Maxtlacingo s’apparentent plus à une illustration chacune accompagnée d’un court texte. Dans la cinquième planche, quatre chevaux tirant une carriole occupent l’équivalent de la case en haut à droite de la page et celle en bas à gauche dans un unique dessin suivant cette diagonale, pour un effet narratif clair et remarquable. Deux pages plus loin, un morceau de végétation apparaît en colonne sur toute la hauteur de la page, les cases horizontales étant accrochées comme des panneaux sur ce mât. Le dernier récit retrouve un format de cases disposées en bande, plus classique même si certaines cases sont comme en insert, et si certains personnages débordent sur plusieurs cases. Les représentations elles-mêmes mettent à profit de nombreuses possibilités du dessin : de petits traits de textures pouvant évoquer les techniques de gravure de Gustave Doré (1832-1883), de solides aplats de noir donnant du poids à un élément visuel, des traits fins courant en parallèle par exemple pour les chevelures, des mosaïques de petits motifs variés pour la décoration d’un manche de poignard sacrificiel, des surfaces blanches se confondant avec le blanc de la page, des mouchetis de noir ou des mouchetis de blanc, des griffures sur une surface noire, des cercles parfaits pour le soleil, des zones ou des traits partiellement effacés, des traits enchevêtrés jusqu’à former des figures abstraites ne prenant leur sens que dans le contexte du reste de la case ou de la planche. Le lecteur peut très bien ne pas prêter attention à toutes ces techniques, et ne ressentir que les impressions très diverses qu’elles produisent. Il se rend compte également qu’il ralentit parfois sa lecture, voire qu’il s’arrête, le temps d’une image saisissante : le chef portant ses armes et ses signes de pouvoir, une cascade dans une formation géologique singulière, une mitrailleuse lourde crachant la mort, des visages de pierre hallucinés émergeant de la jungle dense, des cactus, un modèle réduit d’avion à base de bouts de bois bruts, un chapeau très fatigué pour Hindalecio le frère de Chapungo, etc. Tous ces éléments visuels participent à transformer chaque environnement en une fantasmagorie. Chaque nouvelle raconte une histoire simple et directe : l’asservissement des populations autochtones par l’envahisseur espagnol en 1521 au Mexique, le racisme ordinaire d’un Espagnol effectuant une forme d’ancêtre du tourisme au Mexique, et l’obsession d’un paysan souhaitant retrouver la carcasse d’un avion dans les montagnes, qu’aurait vu son défunt père. Toutefois l’aspect fantasmagorique de ces récits incite le lecteur à les aborder comme des contes. Dans le premier, une intervention divine, ou l’illumination du chaman couplée à coïncidence trop belle pour être vraie, met en avant le prix à payer pour voir sa volonté se réaliser (un sacrifice humain rituel), ainsi que l’inéluctabilité du destin, ou de l’Histoire en marche. Le chef aura beau eu se battre pour son peuple, et sacrifier ce qu’il a de plus cher, cela ne changera rien à l’avancée des conquistadors. La deuxième nouvelle peut faire penser à une atmosphère à la Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), avec cet homme qui succombe à un rituel surnaturel du peuple autochtone. Enfin la dernière met en scène le comportement monomaniaque d’un individu qui ne voit le monde qu’au travers de ce prisme, avec une tendance paranoïaque affirmée. Ainsi, tout étranger devient un individu ayant pour seul objectif de contrarier sa progression vers le but obsessionnel qu’il s’est fixé, et doit être éliminé. Dans un moment ironique, l’obsession du frère pour l’or ne rivalise pas d’intensité avec celle de Chapungo, qui de fait prévaut une nouvelle fois. Pour un lecteur néophyte, ce recueil de trois histoires courtes constitue une belle opportunité de découvrir l’art singulier de conteur de Sergio Toppi, sa liberté dans la narration visuelle, sa maîtrise du récit court pour raconter une histoire au premier degré, avec un second niveau de lecture comme un conte. Pour le lecteur appréciateur de ce créateur, il retrouve toute sa maîtrise des techniques de dessins, de construction de pages, de capacité à générer un léger décalage fantastique, aussi séduisant que fatal. Image client
Une Vie en parallèle
3.5 Un roman graphique touchant qui montre ce qu'était la vie d'un homosexuel lorsque c'était pas du tout accepté. Notre héros homosexuel doit cacher son orientation et faire semblant d'être comme tous les autres ce qui inclut le mariage. Il essai d'être heureux, mais il est toujours attiré par les hommes et cela va détruire sa vie. Il y a quelques longueurs, mais j'ai globalement bien aimé ma lecture. Le récit est réaliste et je me demande si ce n'est pas basé sur une ou plusieurs témoignages de membres des LGBT qui ont vécu cette période. Les moments plus émotionnels m'ont grandement touché tellement le personnage principal est terriblement attachant. La narration est fluide et le one-shot se lit très bien malgré les centaines de pages. Le dessin est élégant et communique bien les émotions.