Martha Jane Cannary est entrée dans la légende, son personnage ayant été maint fois parodié (voir ses apparitions dans Lucky Luke par exemple), utilisé comme un stéréotype des légendes de l’Ouest. Il faut dire qu’entre les déclarations légèrement affabulatrices de Martha Jane Cannary et l’utilisation de son personnage par les journaux pour en faire une sorte d’égérie à même d’attirer attention, migrants et argent dans cet Ouest plus crasseux et dangereux que les articles ne le laissaient paraitre, on a là les ingrédients d’une bonne histoire. Un personnage du film « L’homme qui tua Liberty Valance » affirmait : « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende ». Voilà une citation qui colle parfaitement à l’image que nous avons de « Calamity Jane ».
Les auteurs se sont amplement documentés, et ça se sent. Ils ont même continué à le faire jusqu’au bout (s’inspirant par exemple de la dernière biographie parue durant la rédaction du troisième tome). Toutes les sources connues ont été utilisées, et tout cela a bien été complété. Car il faut bien évidemment compléter les « trous » dans les informations connues, et aussi faire le tri parmi tout ce que Martha Jane Cannary a pu dire ou écrire.
Le résultat est vraiment intéressant et plaisant. Christian Perrissin a fait le choix de traiter cette biographie en trois épais volumes. Sans que jamais on ait l’impression d’un étirement artificiel. Surtout, cela a permis de développer les « décors » de la vie de Calamity Jane, et de proposer ainsi une sorte d’histoire de la conquête de l’Ouest. Un choix judicieux pour captiver le lecteur. Mais aussi parce que, par-delà les récits parfois exagérés ou imprécis de Calamity Jane, on est bien forcé de constater qu’elle a vécu dans cette zone frontière instable, côtoyant beaucoup des protagonistes principaux de sa transformation (Hickok bien sûr, mais aussi Custer, Buffalo Bill ou d’autres). Et cette « histoire de l’Ouest sauvage » se révèle ici intéressante.
Les auteurs ont aussi réussi à ne pas ensevelir Martha Jane sous sa légende, laissant poindre sa personnalité, jusqu’à la fin et la lecture d’extraits de certaines des lettres adressées à sa fille. Loin des caricatures et des articles de presse de l’époque, elle se révèle une femme assoiffée de liberté, qui a dû faire preuve de courage et de persévérance, dans une époque et en des lieux où la femme n’est pas franchement dotée de beaucoup de droits. Dans un univers d’hommes, loin des villes, de leurs lois et de leurs moeurs un petit peu plus policées, elle a tracé sa route d’une belle façon – devant pour cela sacrifier famille et amis (et quelques rêves ?).
Le dessin de Matthieu Blanchin a quand même bien changé et progressé depuis ses premiers albums. Son trait est irrégulier, assez brouillon. Mais le rendu général m’a plutôt plu. Son aspect débraillé colle très bien au récit, à l’instabilité de la « frontière », et à la personnalité de Calamity Jane.
Une biographie amoureuse réussie.
FolkLore, c'est le nom que donne ce monde animalier au voyage initiatique que chaque adolescent entreprend à un moment de sa vie. Ce rite les conduit à Babel, une ville où ils doivent passer le temps nécessaire pour trouver leur voie et comprendre ce qu'ils souhaitent faire de leur existence. Composée d'albums indépendants, la série suit de jeunes héros aux parcours variés, chacun découvrant à sa manière un visage différent de la ville et de ses habitants.
Il y a un petit côté Zootopia dans cette Babel cosmopolite où toutes les espèces animales cohabitent, et où les jeunes arrivent de leurs contrées, portés par l'espoir et une légère appréhension. Chaque tome étant confié à un dessinateur différent, l'ensemble bénéficie de styles graphiques et d'ambiances variés qui enrichissent l'univers.
Le premier récit suit une jeune panthère, héritière d'un royaume façon maharadja, qui rêve plutôt de devenir réparatrice de mécanismes en tous genres. Son père, bienveillant mais exigeant, lui pose un défi : prouver sa motivation et sa valeur avant qu'il accepte son choix de vie. Elle part donc à Babel pour suivre l'enseignement d'un maître dans ce domaine.
L'histoire est mignonne mais un peu trop douce et prévisible à mon goût. Le dessin évoque légèrement Disney, surtout dans les expressions félines, avec un trait lâché mais sûr. Les décors, parfois un peu dépouillés, offrent néanmoins un bon aperçu de Babel et de son atmosphère. L'héroïne peut agacer un peu au début par son comportement un peu puéril, mais elle gagne en maturité au fil des pages. La fin, très heureuse et sans réel obstacle, donne une vision idéalisée des relations humaines, mais ce n'est pas désagréable.
Le deuxième tome met en scène un jeune mi-renard mi-loup, fils d'artistes saltimbanques, qui décide d'utiliser son FolkLore pour partir à la rencontre de son grand-père, un bourgeois misanthrope ayant coupé les ponts avec sa fille.
Le dessin de Lionel Richerand est une vraie claque visuelle. Ses personnages ont des visages d'une expressivité extrême, avec des yeux écarquillés, des gueules parfois presque inquiétantes. C'est surprenant au début, mais j'ai rapidement été conquis, d'autant que la mise en couleur est superbe. De nombreux clins d'œil à Miyazaki enrichissent encore ce style déjà très affirmé.
L'intrigue, elle, est un peu plus élaborée que celle du premier tome et réserve quelques surprises. La fin est à nouveau positive, mais cette fois plus nuancée et moins convenue.
Ce ne sont pas les scénarios qui m'ont le plus emballé, mais j'aime beaucoup cette idée de suivre des récits initiatiques à travers les regards de différents jeunes personnages, et de découvrir ainsi les multiples facettes de Babel. Et le style graphique très personnel de Lionel Richerand a achevé de me convaincre d'apprécier cette série.
Quand je lis les avis précédents , je me rends compte que cette série est clivante. A mes yeux cela fait une partie de son charme. L'autre partie du charme est un scénario que j'ai vraiment trouvé original et bien construit. Toute la narration est centrée sur un personnage assez détestable que l'on ne voit jamais. Ce sont son fils et sa très jeune amante ( 40 ans de différence) qui vont petit à petit découvrir une personnalité kaléidoscope d'un père/amant aux multiples vies. Rutu Modan inscrit son récit dans une ambiance de banalisation des attentats que vit la population d'Israël. C'est souvent cynique comme pour l'épisode de l'institut médico-légal et parfois drôle. La progression de la relation Kobi-Nomi qui va de pair avec les révélations sur Gabriel(le père) dans une sorte de triangle amoureux bancal est très finement proposée par l'auteur. Dans un récit où l'action est quasi inexistante ce qui est un premier paradoxe pour la région, et où la recherche tourne vite en rond, Modan crée une tension à travers les dialogues de Nomi et de Kobi qui relègue l'intérêt pour l'enquête principale au second plan bien qu'elle ressurgisse comme un serpent de mer qui intrigue. En ce sens le final doublement imprévu conclut ou pas un récit qui est resté ouvert tout du long.
En fait derrière un aspect simpliste j'ai trouvé ce récit d'une belle intelligence.
Le graphisme va dans le même sens d'un certain trompe l'œil. L'aspect ligne claire est presque enfantin. Il y a peu de mouvement générer par des actions violentes et pourtant j'ai trouvé la narration visuelle dynamique et très expressive dans cette ambiance de non-dits où les attitudes corporelles sont le principal langage.
Je pousse un peu ma note mais c'est une lecture qui m'a parlé.
C'est avec un réel plaisir que j'ai lu ce manga atypique de Jiro Tanigushi. Le scénario conçu par le M.A.T en 1984 est dans la droite ligne des œuvres d'aventure fiction qui cartonnaient au début des 80's. Le récit nous plonge dans un univers à la Rambo en reprenant fidèlement tous les codes imposés. Seule la présence du chien Little John donne une touche d'originalité bienvenue pour pimenter la narration. Quarante années plus tard je ne sais pas si un-e jeune lecteur-trice peut goûter le sel contextuel du récit. En 1980 la guerre froide atteint un nouveau pic (guerre en Afghanistan, boycott des jeux de Moscou puis de L.A).Les révolutions d'Amérique centrales ont le vent en poupe et déstabilisent fortement les USA. Jimmy Carter a subi un affront en Iran et les séquelles morales de la guerre du Vietnam sont encore douloureuses. Dans les pas de Rambo, Enemigo travaille à la résurgence du soldat héros du Vietnam, franc tireur et justicier. C'est quand même très intéressant qu'un studio japonais s'approprie cette thématique. Le scénario renvoie dos à dos les révolutionnaires marxistes et les contras dans l'utilisation de la violence. Le rôle de la C.I.A ou des financements occultes américains sont traités à la marge d'une façon très soft. Un autre point fondamental qui m'a beaucoup intéressé est la non-vision écologique qui soutient le récit. En effet le gentil président du groupe Seshimo se trouve sur place pour collaborer avec le gouvernement à un projet qui vise le progrès et le bien être de la population locale: le déboisement de milliers d'hectares de la forêt hostile et improductive pour y planter des champs de céréales ( au grand dam de la bourse de Chicago). Dix ans plus tard, c'est la Cop de Rio et aujourd'hui plus aucun auteur ne proposerait un tel projet dans le camp des gentils. J'adore ce type de récit qui montre comment les paradigmes et les priorités ( de bonne foi) peuvent changer si vite à notre époque.
Enfin je retrouve le dessin très fin et élégant du maître Tanigushi. Un graphisme qui se rapproche beaucoup d'une façon européenne de traiter les personnages ou les contrastes du N&B. Les personnages ne ressemblent pas tous à des ados androgynes, nul besoin de SD pour rendre les expressions variées et le soin des détails pour les extérieurs donne un visuel d'une grande maitrise.
Je pousse un peu ma note mais j'ai trouvé une belle richesse de réflexion sur des thématiques qui ont bien évoluées en quarante ans.
Quel concept original ! C'est la première fois que je lis un ouvrage qui se lit indépendamment dans les deux sens et dont les histoires se rejoignent. Malheureusement, je rejoins un peu l'avis d'Emka, quelques défauts subsistent malgré tout.
Tout d'abord du point de vue visuel, il faut saluer la qualité de ce premier ouvrage d'Aurélien Lozes (qui aura tout de même mis la bagatelle de 10 ans pour le sortir) avec une tranche toilée et deux couvertures en noir et blanc du plus bel effet. Il aurait toutefois gagné selon moi à avoir un papier mat plus en phase avec le dessin au stylo en noir & blanc plutôt qu'un papier brillant, mais c'est affaire de goût...
Les visages animaliers des personnages, à la manière d'un Blacksad, sont vraiment magnifiques et très diversifiés mais j'ai trouvé dommage que le reste de leurs corps ne soient pas plus raccords avec l'espèce animalière. C'est ainsi un peu bizarre que des personnages à plumes ou reptiliens aient des mains glabres ou blanches. Par ailleurs, les personnages ont tous la même corpulence... Au niveau des mouvements, on sent également qu'il s'agit du premier ouvrage de l'auteur, certains personnages ayant des poses peu naturelles.
En ce qui concerne l'histoire, on a affaire ici à une enquête sombre et violente, l'auteur ne ménageant pas ses héros... La scénographie est vraiment très astucieuse avec ses effets de miroir entre les deux histoires. J'ai par exemple apprécié la description du meurtre d'un personnage à travers les yeux d'un autre personnage caché au sol. Très original.
Côté bémol, j'ai en revanche été un peu désorienté par les changements d'époque en cours du récit (mai 68/Guerre 39-45, commune, etc), n'ayant pas compris réellement quel était le but recherché par l'auteur ? Un parallèle avec les deux histoires qui se déroulent dans un espace temps différent puis finissent par se croiser ? De plus, on ne peut pas nier qu'en débutant l'histoire du côté du bouquetin, ça fonctionne tout de même mieux.
Malgré tout, l'objectif recherché par l'auteur est atteint puisqu'après avoir lu les deux côté du livre, on se prend à reparcourir l'histoire pour tenter de comprendre comment l'ensemble des événements s'enchainent ou pour identifier les éventuelles incohérences.
Une première œuvre originale et pleine de promesse pour la suite, si Aurélien Lozes se prend à vouloir se lancer dans un nouveau projet!
SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8/10
GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 8,5/10
NOTE GLOBALE : 16,5/20
Jung est un auteur dont j'apprécie beaucoup le travail scénaristique et graphique. J'avais bien été un peu déçu par son autobiographie mais "Le Voyage de Phoenix" restera une grande lecture de mon été. Sur deux destins entrecroisés (Kim et Jennifer), l'auteur fait vivre ses thèmes de prédilection, la Corée avec son déchirement historique, et surtout l'adoption des enfants coréens vers les USA ou l'Europe.
Les premières planches installent le récit dans le drame. Kim est hospitalisé à NY pour une raison inconnue. Or Kim se trouve être un "noyau" autour duquel gravite l'équilibre d'Aron son père et de sa famille d'un côté et de Jennifer, sa tutrice à l'orphelinat de Seoul de l'autre. Le récit se déplace de Kim vers Jennifer qui devient instantanément la narratrice témoin de l'histoire contemporaine de la Corée et de ses habitants. Jennifer est née de deux parents américains avec un père qu'elle n'a jamais connu (déserteur en Corée). Jung nous propose alors une étude psychologique sur l'absence du père pour l'américaine ou sur l'absence de la mère du ventre pour Kim. C'est classique mais très bien maitrisé sans sentimentalité excessive. Jung installe alors un rebondissement inattendu qui me rappelle beaucoup les propositions de Grenson dans La Douceur de l'Enfer. Même si Jung n'insiste pas sur le cas du père cela permet une construction fluide et cohérente vers un épisode historique puis un changement des thématiques principales vers le deuil, la réconciliation et la reconstruction.
Cette construction très cohérente nous mène tout droit vers le maximum d'intensité dramatique avec Kim au cœur de la dramaturgie. Le double final est très émouvant.
Jung reste dans un N&B qu'il affectionne et qu'il maitrise. La narration visuelle reste fluide tout du long malgré les évolutions de thématiques au cours du récit. C'est souvent contemplatif avec quelques planches poétiques qui invite à un arrêt sur image pour la réflexion. Jung invite à prendre de la hauteur, comme le phoenix, malgré la pesanteur de certains épisodes tragiques que nous vivons.
Une très belle lecture. Je pousse un peu ma note sans regret.
Une version originale et touchante de Spider-Man. On suit Yu, un lycéen timide et mal dans sa peau, qui se retrouve propulsé dans le rôle du célèbre héros après avoir trouvé son costume. Ce n’est pas un simple copier-coller de Peter Parker : le manga propose une vraie réflexion sur la peur de ne pas être à la hauteur, l’envie de bien faire, et le poids d’un symbole.
Le dessin est propre, expressif, et l’histoire bien rythmée. C’est un bon mélange entre introspection et action. Pas besoin de tout connaître sur l’univers Marvel pour apprécier : c’est une belle porte d’entrée pour les novices comme pour les fans de longue date.
Déjanté !
Jasper Jubenvill est un jeune auteur d'une vingtaine d'années, il vit à Vancouver au Canada. Ce comics est le quatrième numéro des aventures de Dynamite Diva, les trois premiers numéros d'une trentaine de pages ont été publié dans un fanzine et celui-ci a été auto-édité, et c'est cet opus que les éditions Ici Même nous propose dans ce magnifique album. Un one shot se suffisant à lui-même.
Comme le souligne la première planche, une lecture pour un public averti, un récit inclassable, très très violent avec quelques scènes pornographiques sur fond de thriller.
L'histoire se déroule dans l'après guerre, le personnage central est Dynamique Diva, c'est une femme libérée, indépendante, pulpeuse et n'ayant pas froid aux yeux. Elle va se mettre à la recherche d'un serial killer, qui a assassiné une amie, en parallèle de l'enquête policière. De nombreux personnages, ils seront, chacun dans son rôle, à la limite du stéréotype et très bien campés. J'ai particulièrement aimé l'inspecteur Archie, il est homophobe, raciste et misogyne, et devra faire équipe avec une profileuse asiatique lesbienne. Détestable à souhait ! Et évidemment notre tueur en série qui se promène au volant de son taxi en slip et talon aiguille, tout en obéissant à la voix diabolique qui lui dicte ses actes. Je n'en dirais pas plus sur l'intrigue.
Un récit au ton décalé, malaisant et trash, et aux nombreuses références, comment ne pas penser à Betty Boop, la ressemblance physique avec Dynamite Diva est frappante, son cache-œil et l'automobile tueuse à deux films de Tarantino, une verge en érection avec une tête de serpent à la place du gland à la bible, et bien d'autres encore. La conclusion cathartique est un excellent contre poids à tout le déchaînement de violence qui s'est abattu précédemment.
Une lecture qui demande de la concentration, c'est dense et les sauts temporels tombent comme un cheveux dans la soupe. Une BD qui pousse à la réflexion si on prend le recul nécessaire.
La partie graphique est sombre comme l'intrigue. Un noir et blanc dominé par le noir dans un style très underground. La mise en page alterne des planches sous la forme de gaufrier, mais le grand format permet de ne pas perdre en lisibilité, et d'autres plus aérées (mais moins nombreuses).
Quelques pages viennent régulièrement couper le récit avec de fausses publicités (dessins ou photos) sur le personnage de Dynamite Diva. Une autre référence...
Du très bon boulot.
Après le récit principal, un épilogue (Mère ! Mothra !) esquissant une suite possible.
Je ne suis pas forcément un adepte du underground, mais pour le coup j'ai bien apprécié.
Un album qui ne fera pas l'unanimité.
Je découvre l'univers de Jonathan Munoz avec cette inconnue autrice de BD trash sur l'enfance. J'ai eu quelques frissons en débutant ma lecture car je ne suis pas vraiment un adepte de cet humour noir que je trouve destructeur sans faire de réelles propositions en contrepartie. Toutefois la suite de la lecture m'a beaucoup plu. J'ai trouvé très intelligent cette juxtaposition des deux univers ( la BD et le bar) qui s'influencent l'un l'autre. Plus la thématique de l'amour occupe l'espace et moins la violence trash et la vulgarité qui l'accompagne subsistent. C'est comme un effet de vases communicants. L'excellent gag sur les cowboys porte à lui seul la profondeur et la pertinence du message de Munoz.
J'ai été d'autant plus sensible à la construction du récit qui prend comme thématique centrale le rapport de l'adulte à l'enfance. Ainsi c'est cette dynamique du récit qui part du violent vers le paisible autour de la vision de l'enfant que j'ai beaucoup apprécié.
Personnellement une vraie découverte qui dépasse l'humour cynique vers d'autres propositions. Une belle lecture.
Le paon est de retour. Il ne marche plus, il vole.
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Ce tome contient un récit de nature autobiographique, réalisé à partir du roman de Thomas Snégaroff : Putzi: Le pianiste d'Hitler (2020) qui a reçu le prix Prix Jean-Lacouture en 2022. Son édition originale date de 2024. La bande dessinée a été réalisée par Louison (Louise Angelergues), pour l’adaptation, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-trente-huit pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une préface rédigée par Snégaroff évoquant son émotion à voir ses images mentales prendre vie, ses longues journées dans les archives à Munich et à Washington, le vertige de honte ou d’inquiétude, éprouvé par la dessinatrice en enchaînant les croix gammées et en prenant plaisir à dessiner les traits gargantuesques de Putzi. Il conclut en disant qu’il ne sait toujours pas si cet homme fut un monstre ou clown, et il laisse le lecteur être happé par ce destin qui éclaire, à sa manière, ce siècle de bruit et de fureur.
Fraternité. Ernst Hanfstaengl est dans l’entrée dans sa maison. Il met son chapeau sur la tête et il endosse son manteau. Il vérifie son apparence dans le miroir et il sort avec son invité : Adolf Hitler. L’année 1924 s’achève. Quelques jours plus tôt, Hitler a été libéré de la prison de Landsberg. Il n’y a purgé qu’une infime partie de sa condamnation après le piteux échec du putsch de la Brasserie en novembre 1923. On lui interdit de prendre la parole en public. Que lui importe la liberté dans ces conditions ? À peine libéré, il s’est rendu chez les Hanstaengl, Ernst et Hélène. Putzi, le surnom d’Ernst, est l’un des fidèles d’Hitler. Sa visite le comble. C’est lui qui a été choisi, et pas l’un des incultes qui gravitent autour d’Hitler. Mais il n’est pas dupe. Il sait que son ami n’est pas venu uniquement pour lui. Hitler nourrit une passion pour Hélène. C’est par elle que le Führer est devenu, dès le début de 1923, un de leurs invités les plus réguliers. Après un meeting qu’Hitler avait tenu au cirque Krone de Munich, Putzi lui avait présenté son épouse. Les yeux plantés dans ceux d’Hélène, le dirigeant politique avait accepté l’invitation à dîner d’Hanfstaengl. Depuis, leur demeure était devenue un foyer de substitution. Il y passait de longues soirées à monologuer sur la renaissance de l’Empire allemand. Ou encore à jouer avec le petit Egon. Il lui racontait ses souvenirs de la Première Guerre mondiale en imitant le bruit des canons… tout en jetant des regards furtifs à Hélène.
Putzi n’était pas jaloux. Il avait vite compris qu’Hitler était incapable de céder à la tentation. Les contacts physiques le dégoûtaient. Des années plus tard, après avoir malgré tout cherché à lui trouver une femme, Putzi confiera à des amis : Hitler est asexuel. Mais là n’était pas la seule raison de son absence de jalousie. Le fait que Putzi n’aimait pas cette femme épousée en toute hâte en 1920, parce que, à son âge, il fallait bien se marier. À en croire Hélène qui aimait beaucoup Hitler, celui-ci lui devait la vie. Durant la nuit du 8 novembre 1923, le putsch de la Brasserie avait été un échec pour le dirigeant. Pire, ce fut un bain de sang. Il fut blessé. Putzi, lui, avait été prévenu en chemin qu’il devait se mettre à l’abri.
S’il se renseigne au préalable sur Ernst Hanfstaengl (1887-1975), le lecteur apprend qu’il s’agit d’un homme de la haute société munichoise, devenu cadre du parti national-socialiste (NSDAP), chargé des relations avec la presse étrangère, et qualifié de pianiste d’Hitler. Il a été surnommé Putzi, ce qui signifie petit homme, par dérision puisqu’il mesurait 1,93m. L’adaptation se fonde essentiellement sur le texte original de la biographie : c’est-à-dire que court le flux du narrateur omniscient dans des cartouches de texte. Pour autant, l’adaptatrice a pris le parti de faire la plus grande place possible aux dessins avec des illustrations en pleine page (au nombre de trente-huit), voire en double page (au nombre six), et majoritairement des découpages de planche en trois cases de la largeur de la page (à l’exception de sept pages). La couverture donne un aperçu des partis pris graphiques de l’artiste. Le lecteur fait donc connaissance avec le personnage principal dès la troisième planche. Son visage présente un énorme menton en galoche. Le lecteur remarque également son regard doux, un peu perdu dans ses pensées. Puis il boutonne son manteau et ses doigts apparaissent bien propres, et un peu épais par rapport aux boutons. Il arbore un sourie d’autosatisfaction un peu fat. Plus tard, ses lunettes lui donnent une apparence un peu perdue.
En fait, s’il ignore qu’il s’agit de l’adaptation d’un livre, le lecteur apprécie la narration visuelle et sa qualité aérée, sans ressentir qu’il puisse s’agir d’extraits de livre. Il ressent l’effet du narrateur omniscient, apportant un point de vue sur la personnalité de cet individu à la vie hors du commun, ainsi que le jugement de valeur qu’il contient. Sa représentation aux caractéristiques physiques légèrement exagérées fait sens : au vu de sa stature, il ne peut que ressortir par rapport à n’importe qui d’autre. En 1924, Adolf Hitler a trente-cinq ans : en page neuf, il apparaît plutôt comme un bel homme, avec sa mèche caractéristique bien fournie, et sa petite moustache un peu plus large, ce qui lui fait un visage agréable, avec une silhouette bien dessinée dans son costume. Il apparaît pour la dernière fois en page quatre-vingt-sept, cette fois-ci en uniforme avec des traits plus tirés et un visage plus dur, beaucoup moins sympathique. Le romancier évoque cette situation assez particulière : celle de la dessinatrice ayant la sensation de braver un interdit en dessinant autant de croix gammées dans ses planches, et en représentant autant de fois le Führer. En fonction des pages, il peut s’apparenter à un enfant en colère, ou à un individu énigmatique et malveillant. Les autres personnages présentent une personnalité graphique moins forte : Helene Hanfstaengl une simple jeune femme prévenante, les enfants sympathiques et remuants, un nombre de personnages secondaires et de figurants très réduits, la majeure partie des pages ne comprenant que Putzi. Lors d’un repas avec Winston Churchill, on aperçoit uniquement le bas de son visage, et son cigare bien sûr.
Ainsi le personnage principal ressort à la fois par les observations du narrateur omniscient, à la fois par sa présence dans toutes les pages sauf huit. Quatre dans lesquelles le récit se focalise sur ce moment décisif entre Hitler et Helene Hanfstaengl. Quatre autres qui correspondent à un petit mot laissé par Eva Braun (1912-1945) à l’attention de son futur amoureux, une autre où le chapeau de Putzi dérive dans l’océan, une où le corps du Führer se calcine dans l’incendie, et une dernière où il ne reste que ses lunettes posées sur la table. Tout du long l’artiste représente les environnements et les accessoires avec consistance, et de temps à autre une pointe d’humour discret. Ainsi le lecteur découvre l’intérieur du riche pavillon de la famille Hanstaengl, quelques rues de Berlin après un trajet en voiture, dont le Luna Park, des tableaux exposés dans un musée, l’appartement dans lequel Putzi séjourne à New York, un gigantesque rassemblement d’une puissante organisation nazie américaine qui remplit le Madison Square Garden à New York en mai 1934, des cabines de plage au bord de la Baltique, un voyage à haut risque dans un avion militaire allemand avec sûrement un saut en parachute à la clé, un voyage en train pour fuir, un séjour dans un camp que Churchill a décidé d’installer au Canada, etc. Le lecteur sourit par exemple en voyant Putzi se tenant bien droit à la proue d’un paquebot évoquant Titanic. Il sent son regard s’arrêter sur des détails inattendus : le décor en fer forgé de la porte d’entrée du pavillon des Hanfstaengl, les aiguilles à tricoter d’Helene, le visage hilare démesuré de l’entrée du Luna Park, les montures d’écaille des lunettes de Putzi, son uniforme nazi fait sur mesure, une mer de canotiers, le dossier S, etc.
Dès son introduction, le romancier indique qu’il s’interroge sur cet homme au destin hors du commun. Était-il un monstre ? Était-il un clown ? Le lecteur est vite pris par le flux narratif : la description d’un individu à la fois pusillanime, à la fois confiant en lui-même. D’un côté, il a épousé une femme pour laquelle il n’éprouve pas d’amour, il semble un père quelque peu lointain, il aime se réfugier dans l’art, et il lui arrive de boire plus que de raison. D’un autre côté, il est fasciné par Adolf Hitler et il le suit avec une forme de courage ou d’inconscience selon les circonstances, de qui l’amène à réaliser des missions de prestige. Les auteurs indiquent explicitement que Ernst Hanfstaengl éprouve une amitié intense pour le Führer, ce qui le galvanise, et aussi ce qui lui donne de l’importance. Ce qui l’amène également à épouser ses combats les plus abjects. Dans le même temps, ses convictions personnelles fluctuent entre un refus de la haine, et un antisémitisme inconscient qui revient régulièrement à la surface, avec parfois des moments de lucidité quand son instinct de survie reprend le dessus.
En cours d’ouvrage, le lecteur comprend que les auteurs ont puisé leur matière dans les copieux mémoires rédigés par Ernst Hanfstaengl : débutés en 1942, entre les murs d’une base américaine. Il raconte tout dans ce qu’il appelle le projet S, S pour Sedgwick, le nom de sa mère. À plusieurs reprises, le lecteur se découvre une situation incroyable. Les circonstances dans lesquelles Helene sauve la vie d’Hitler en l’empêchant de se suicider. Putzi dînant avec Churchill alors qu’Hitler n’est pas au rendez-vous tout en se trouvant dans le même restaurant. Putzi se retrouvant dans un camp au Canada : dans ce camp construit dans la précipitation et la confusion, on commet l’épouvantable erreur de mélanger des prisonniers nazis comme Putzi et des Juifs ayant fui l’Europe. Ou encore Putzi allant consulter Carl Gustav Jung (1875-1961) et celui-ci faisant le constat que : Ce qui est impressionnant avec le système allemand, c’est qu’un homme visiblement possédé est parvenu à infecter une nation entière. Hitler est l’inconscient de soixante-dix-huit millions d’Allemands, c’est ce qui le rend si puissant. Sans le peuple, il n’est rien.
Le petit bonhomme, le pianiste d’Hitler, celui sans qui le Führer ne serait sans doute jamais devenu celui qu’on connaît : qui est cet homme ? La narration visuelle dresse le portrait d’un individu ne pouvant pas passer inaperçu du fait de sa haute taille, tout en n’ayant rien de martial. Le narrateur omniscient en fait une personne entretenant une amitié intense avec un futur dictateur, à la fois conscient des atrocités commises, à la fois enivré par l’importance de son rôle dans l’Histoire. Un monstre ou un clown ?
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Martha Jane Cannary
Martha Jane Cannary est entrée dans la légende, son personnage ayant été maint fois parodié (voir ses apparitions dans Lucky Luke par exemple), utilisé comme un stéréotype des légendes de l’Ouest. Il faut dire qu’entre les déclarations légèrement affabulatrices de Martha Jane Cannary et l’utilisation de son personnage par les journaux pour en faire une sorte d’égérie à même d’attirer attention, migrants et argent dans cet Ouest plus crasseux et dangereux que les articles ne le laissaient paraitre, on a là les ingrédients d’une bonne histoire. Un personnage du film « L’homme qui tua Liberty Valance » affirmait : « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende ». Voilà une citation qui colle parfaitement à l’image que nous avons de « Calamity Jane ». Les auteurs se sont amplement documentés, et ça se sent. Ils ont même continué à le faire jusqu’au bout (s’inspirant par exemple de la dernière biographie parue durant la rédaction du troisième tome). Toutes les sources connues ont été utilisées, et tout cela a bien été complété. Car il faut bien évidemment compléter les « trous » dans les informations connues, et aussi faire le tri parmi tout ce que Martha Jane Cannary a pu dire ou écrire. Le résultat est vraiment intéressant et plaisant. Christian Perrissin a fait le choix de traiter cette biographie en trois épais volumes. Sans que jamais on ait l’impression d’un étirement artificiel. Surtout, cela a permis de développer les « décors » de la vie de Calamity Jane, et de proposer ainsi une sorte d’histoire de la conquête de l’Ouest. Un choix judicieux pour captiver le lecteur. Mais aussi parce que, par-delà les récits parfois exagérés ou imprécis de Calamity Jane, on est bien forcé de constater qu’elle a vécu dans cette zone frontière instable, côtoyant beaucoup des protagonistes principaux de sa transformation (Hickok bien sûr, mais aussi Custer, Buffalo Bill ou d’autres). Et cette « histoire de l’Ouest sauvage » se révèle ici intéressante. Les auteurs ont aussi réussi à ne pas ensevelir Martha Jane sous sa légende, laissant poindre sa personnalité, jusqu’à la fin et la lecture d’extraits de certaines des lettres adressées à sa fille. Loin des caricatures et des articles de presse de l’époque, elle se révèle une femme assoiffée de liberté, qui a dû faire preuve de courage et de persévérance, dans une époque et en des lieux où la femme n’est pas franchement dotée de beaucoup de droits. Dans un univers d’hommes, loin des villes, de leurs lois et de leurs moeurs un petit peu plus policées, elle a tracé sa route d’une belle façon – devant pour cela sacrifier famille et amis (et quelques rêves ?). Le dessin de Matthieu Blanchin a quand même bien changé et progressé depuis ses premiers albums. Son trait est irrégulier, assez brouillon. Mais le rendu général m’a plutôt plu. Son aspect débraillé colle très bien au récit, à l’instabilité de la « frontière », et à la personnalité de Calamity Jane. Une biographie amoureuse réussie.
FolkLore
FolkLore, c'est le nom que donne ce monde animalier au voyage initiatique que chaque adolescent entreprend à un moment de sa vie. Ce rite les conduit à Babel, une ville où ils doivent passer le temps nécessaire pour trouver leur voie et comprendre ce qu'ils souhaitent faire de leur existence. Composée d'albums indépendants, la série suit de jeunes héros aux parcours variés, chacun découvrant à sa manière un visage différent de la ville et de ses habitants. Il y a un petit côté Zootopia dans cette Babel cosmopolite où toutes les espèces animales cohabitent, et où les jeunes arrivent de leurs contrées, portés par l'espoir et une légère appréhension. Chaque tome étant confié à un dessinateur différent, l'ensemble bénéficie de styles graphiques et d'ambiances variés qui enrichissent l'univers. Le premier récit suit une jeune panthère, héritière d'un royaume façon maharadja, qui rêve plutôt de devenir réparatrice de mécanismes en tous genres. Son père, bienveillant mais exigeant, lui pose un défi : prouver sa motivation et sa valeur avant qu'il accepte son choix de vie. Elle part donc à Babel pour suivre l'enseignement d'un maître dans ce domaine. L'histoire est mignonne mais un peu trop douce et prévisible à mon goût. Le dessin évoque légèrement Disney, surtout dans les expressions félines, avec un trait lâché mais sûr. Les décors, parfois un peu dépouillés, offrent néanmoins un bon aperçu de Babel et de son atmosphère. L'héroïne peut agacer un peu au début par son comportement un peu puéril, mais elle gagne en maturité au fil des pages. La fin, très heureuse et sans réel obstacle, donne une vision idéalisée des relations humaines, mais ce n'est pas désagréable. Le deuxième tome met en scène un jeune mi-renard mi-loup, fils d'artistes saltimbanques, qui décide d'utiliser son FolkLore pour partir à la rencontre de son grand-père, un bourgeois misanthrope ayant coupé les ponts avec sa fille. Le dessin de Lionel Richerand est une vraie claque visuelle. Ses personnages ont des visages d'une expressivité extrême, avec des yeux écarquillés, des gueules parfois presque inquiétantes. C'est surprenant au début, mais j'ai rapidement été conquis, d'autant que la mise en couleur est superbe. De nombreux clins d'œil à Miyazaki enrichissent encore ce style déjà très affirmé. L'intrigue, elle, est un peu plus élaborée que celle du premier tome et réserve quelques surprises. La fin est à nouveau positive, mais cette fois plus nuancée et moins convenue. Ce ne sont pas les scénarios qui m'ont le plus emballé, mais j'aime beaucoup cette idée de suivre des récits initiatiques à travers les regards de différents jeunes personnages, et de découvrir ainsi les multiples facettes de Babel. Et le style graphique très personnel de Lionel Richerand a achevé de me convaincre d'apprécier cette série.
Exit Wounds
Quand je lis les avis précédents , je me rends compte que cette série est clivante. A mes yeux cela fait une partie de son charme. L'autre partie du charme est un scénario que j'ai vraiment trouvé original et bien construit. Toute la narration est centrée sur un personnage assez détestable que l'on ne voit jamais. Ce sont son fils et sa très jeune amante ( 40 ans de différence) qui vont petit à petit découvrir une personnalité kaléidoscope d'un père/amant aux multiples vies. Rutu Modan inscrit son récit dans une ambiance de banalisation des attentats que vit la population d'Israël. C'est souvent cynique comme pour l'épisode de l'institut médico-légal et parfois drôle. La progression de la relation Kobi-Nomi qui va de pair avec les révélations sur Gabriel(le père) dans une sorte de triangle amoureux bancal est très finement proposée par l'auteur. Dans un récit où l'action est quasi inexistante ce qui est un premier paradoxe pour la région, et où la recherche tourne vite en rond, Modan crée une tension à travers les dialogues de Nomi et de Kobi qui relègue l'intérêt pour l'enquête principale au second plan bien qu'elle ressurgisse comme un serpent de mer qui intrigue. En ce sens le final doublement imprévu conclut ou pas un récit qui est resté ouvert tout du long. En fait derrière un aspect simpliste j'ai trouvé ce récit d'une belle intelligence. Le graphisme va dans le même sens d'un certain trompe l'œil. L'aspect ligne claire est presque enfantin. Il y a peu de mouvement générer par des actions violentes et pourtant j'ai trouvé la narration visuelle dynamique et très expressive dans cette ambiance de non-dits où les attitudes corporelles sont le principal langage. Je pousse un peu ma note mais c'est une lecture qui m'a parlé.
Enemigo
C'est avec un réel plaisir que j'ai lu ce manga atypique de Jiro Tanigushi. Le scénario conçu par le M.A.T en 1984 est dans la droite ligne des œuvres d'aventure fiction qui cartonnaient au début des 80's. Le récit nous plonge dans un univers à la Rambo en reprenant fidèlement tous les codes imposés. Seule la présence du chien Little John donne une touche d'originalité bienvenue pour pimenter la narration. Quarante années plus tard je ne sais pas si un-e jeune lecteur-trice peut goûter le sel contextuel du récit. En 1980 la guerre froide atteint un nouveau pic (guerre en Afghanistan, boycott des jeux de Moscou puis de L.A).Les révolutions d'Amérique centrales ont le vent en poupe et déstabilisent fortement les USA. Jimmy Carter a subi un affront en Iran et les séquelles morales de la guerre du Vietnam sont encore douloureuses. Dans les pas de Rambo, Enemigo travaille à la résurgence du soldat héros du Vietnam, franc tireur et justicier. C'est quand même très intéressant qu'un studio japonais s'approprie cette thématique. Le scénario renvoie dos à dos les révolutionnaires marxistes et les contras dans l'utilisation de la violence. Le rôle de la C.I.A ou des financements occultes américains sont traités à la marge d'une façon très soft. Un autre point fondamental qui m'a beaucoup intéressé est la non-vision écologique qui soutient le récit. En effet le gentil président du groupe Seshimo se trouve sur place pour collaborer avec le gouvernement à un projet qui vise le progrès et le bien être de la population locale: le déboisement de milliers d'hectares de la forêt hostile et improductive pour y planter des champs de céréales ( au grand dam de la bourse de Chicago). Dix ans plus tard, c'est la Cop de Rio et aujourd'hui plus aucun auteur ne proposerait un tel projet dans le camp des gentils. J'adore ce type de récit qui montre comment les paradigmes et les priorités ( de bonne foi) peuvent changer si vite à notre époque. Enfin je retrouve le dessin très fin et élégant du maître Tanigushi. Un graphisme qui se rapproche beaucoup d'une façon européenne de traiter les personnages ou les contrastes du N&B. Les personnages ne ressemblent pas tous à des ados androgynes, nul besoin de SD pour rendre les expressions variées et le soin des détails pour les extérieurs donne un visuel d'une grande maitrise. Je pousse un peu ma note mais j'ai trouvé une belle richesse de réflexion sur des thématiques qui ont bien évoluées en quarante ans.
L'Orfèvre (Lozes)
Quel concept original ! C'est la première fois que je lis un ouvrage qui se lit indépendamment dans les deux sens et dont les histoires se rejoignent. Malheureusement, je rejoins un peu l'avis d'Emka, quelques défauts subsistent malgré tout. Tout d'abord du point de vue visuel, il faut saluer la qualité de ce premier ouvrage d'Aurélien Lozes (qui aura tout de même mis la bagatelle de 10 ans pour le sortir) avec une tranche toilée et deux couvertures en noir et blanc du plus bel effet. Il aurait toutefois gagné selon moi à avoir un papier mat plus en phase avec le dessin au stylo en noir & blanc plutôt qu'un papier brillant, mais c'est affaire de goût... Les visages animaliers des personnages, à la manière d'un Blacksad, sont vraiment magnifiques et très diversifiés mais j'ai trouvé dommage que le reste de leurs corps ne soient pas plus raccords avec l'espèce animalière. C'est ainsi un peu bizarre que des personnages à plumes ou reptiliens aient des mains glabres ou blanches. Par ailleurs, les personnages ont tous la même corpulence... Au niveau des mouvements, on sent également qu'il s'agit du premier ouvrage de l'auteur, certains personnages ayant des poses peu naturelles. En ce qui concerne l'histoire, on a affaire ici à une enquête sombre et violente, l'auteur ne ménageant pas ses héros... La scénographie est vraiment très astucieuse avec ses effets de miroir entre les deux histoires. J'ai par exemple apprécié la description du meurtre d'un personnage à travers les yeux d'un autre personnage caché au sol. Très original. Côté bémol, j'ai en revanche été un peu désorienté par les changements d'époque en cours du récit (mai 68/Guerre 39-45, commune, etc), n'ayant pas compris réellement quel était le but recherché par l'auteur ? Un parallèle avec les deux histoires qui se déroulent dans un espace temps différent puis finissent par se croiser ? De plus, on ne peut pas nier qu'en débutant l'histoire du côté du bouquetin, ça fonctionne tout de même mieux. Malgré tout, l'objectif recherché par l'auteur est atteint puisqu'après avoir lu les deux côté du livre, on se prend à reparcourir l'histoire pour tenter de comprendre comment l'ensemble des événements s'enchainent ou pour identifier les éventuelles incohérences. Une première œuvre originale et pleine de promesse pour la suite, si Aurélien Lozes se prend à vouloir se lancer dans un nouveau projet! SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation) : 8,5/10 NOTE GLOBALE : 16,5/20
Le Voyage de Phoenix
Jung est un auteur dont j'apprécie beaucoup le travail scénaristique et graphique. J'avais bien été un peu déçu par son autobiographie mais "Le Voyage de Phoenix" restera une grande lecture de mon été. Sur deux destins entrecroisés (Kim et Jennifer), l'auteur fait vivre ses thèmes de prédilection, la Corée avec son déchirement historique, et surtout l'adoption des enfants coréens vers les USA ou l'Europe. Les premières planches installent le récit dans le drame. Kim est hospitalisé à NY pour une raison inconnue. Or Kim se trouve être un "noyau" autour duquel gravite l'équilibre d'Aron son père et de sa famille d'un côté et de Jennifer, sa tutrice à l'orphelinat de Seoul de l'autre. Le récit se déplace de Kim vers Jennifer qui devient instantanément la narratrice témoin de l'histoire contemporaine de la Corée et de ses habitants. Jennifer est née de deux parents américains avec un père qu'elle n'a jamais connu (déserteur en Corée). Jung nous propose alors une étude psychologique sur l'absence du père pour l'américaine ou sur l'absence de la mère du ventre pour Kim. C'est classique mais très bien maitrisé sans sentimentalité excessive. Jung installe alors un rebondissement inattendu qui me rappelle beaucoup les propositions de Grenson dans La Douceur de l'Enfer. Même si Jung n'insiste pas sur le cas du père cela permet une construction fluide et cohérente vers un épisode historique puis un changement des thématiques principales vers le deuil, la réconciliation et la reconstruction. Cette construction très cohérente nous mène tout droit vers le maximum d'intensité dramatique avec Kim au cœur de la dramaturgie. Le double final est très émouvant. Jung reste dans un N&B qu'il affectionne et qu'il maitrise. La narration visuelle reste fluide tout du long malgré les évolutions de thématiques au cours du récit. C'est souvent contemplatif avec quelques planches poétiques qui invite à un arrêt sur image pour la réflexion. Jung invite à prendre de la hauteur, comme le phoenix, malgré la pesanteur de certains épisodes tragiques que nous vivons. Une très belle lecture. Je pousse un peu ma note sans regret.
Spider-Man - Fake Red
Une version originale et touchante de Spider-Man. On suit Yu, un lycéen timide et mal dans sa peau, qui se retrouve propulsé dans le rôle du célèbre héros après avoir trouvé son costume. Ce n’est pas un simple copier-coller de Peter Parker : le manga propose une vraie réflexion sur la peur de ne pas être à la hauteur, l’envie de bien faire, et le poids d’un symbole. Le dessin est propre, expressif, et l’histoire bien rythmée. C’est un bon mélange entre introspection et action. Pas besoin de tout connaître sur l’univers Marvel pour apprécier : c’est une belle porte d’entrée pour les novices comme pour les fans de longue date.
Dynamite Diva - Rumeur mécanique
Déjanté ! Jasper Jubenvill est un jeune auteur d'une vingtaine d'années, il vit à Vancouver au Canada. Ce comics est le quatrième numéro des aventures de Dynamite Diva, les trois premiers numéros d'une trentaine de pages ont été publié dans un fanzine et celui-ci a été auto-édité, et c'est cet opus que les éditions Ici Même nous propose dans ce magnifique album. Un one shot se suffisant à lui-même. Comme le souligne la première planche, une lecture pour un public averti, un récit inclassable, très très violent avec quelques scènes pornographiques sur fond de thriller. L'histoire se déroule dans l'après guerre, le personnage central est Dynamique Diva, c'est une femme libérée, indépendante, pulpeuse et n'ayant pas froid aux yeux. Elle va se mettre à la recherche d'un serial killer, qui a assassiné une amie, en parallèle de l'enquête policière. De nombreux personnages, ils seront, chacun dans son rôle, à la limite du stéréotype et très bien campés. J'ai particulièrement aimé l'inspecteur Archie, il est homophobe, raciste et misogyne, et devra faire équipe avec une profileuse asiatique lesbienne. Détestable à souhait ! Et évidemment notre tueur en série qui se promène au volant de son taxi en slip et talon aiguille, tout en obéissant à la voix diabolique qui lui dicte ses actes. Je n'en dirais pas plus sur l'intrigue. Un récit au ton décalé, malaisant et trash, et aux nombreuses références, comment ne pas penser à Betty Boop, la ressemblance physique avec Dynamite Diva est frappante, son cache-œil et l'automobile tueuse à deux films de Tarantino, une verge en érection avec une tête de serpent à la place du gland à la bible, et bien d'autres encore. La conclusion cathartique est un excellent contre poids à tout le déchaînement de violence qui s'est abattu précédemment. Une lecture qui demande de la concentration, c'est dense et les sauts temporels tombent comme un cheveux dans la soupe. Une BD qui pousse à la réflexion si on prend le recul nécessaire. La partie graphique est sombre comme l'intrigue. Un noir et blanc dominé par le noir dans un style très underground. La mise en page alterne des planches sous la forme de gaufrier, mais le grand format permet de ne pas perdre en lisibilité, et d'autres plus aérées (mais moins nombreuses). Quelques pages viennent régulièrement couper le récit avec de fausses publicités (dessins ou photos) sur le personnage de Dynamite Diva. Une autre référence... Du très bon boulot. Après le récit principal, un épilogue (Mère ! Mothra !) esquissant une suite possible. Je ne suis pas forcément un adepte du underground, mais pour le coup j'ai bien apprécié. Un album qui ne fera pas l'unanimité.
L'Inconnue du bar (Dans la tête de...)
Je découvre l'univers de Jonathan Munoz avec cette inconnue autrice de BD trash sur l'enfance. J'ai eu quelques frissons en débutant ma lecture car je ne suis pas vraiment un adepte de cet humour noir que je trouve destructeur sans faire de réelles propositions en contrepartie. Toutefois la suite de la lecture m'a beaucoup plu. J'ai trouvé très intelligent cette juxtaposition des deux univers ( la BD et le bar) qui s'influencent l'un l'autre. Plus la thématique de l'amour occupe l'espace et moins la violence trash et la vulgarité qui l'accompagne subsistent. C'est comme un effet de vases communicants. L'excellent gag sur les cowboys porte à lui seul la profondeur et la pertinence du message de Munoz. J'ai été d'autant plus sensible à la construction du récit qui prend comme thématique centrale le rapport de l'adulte à l'enfance. Ainsi c'est cette dynamique du récit qui part du violent vers le paisible autour de la vision de l'enfant que j'ai beaucoup apprécié. Personnellement une vraie découverte qui dépasse l'humour cynique vers d'autres propositions. Une belle lecture.
Putzi
Le paon est de retour. Il ne marche plus, il vole. - Ce tome contient un récit de nature autobiographique, réalisé à partir du roman de Thomas Snégaroff : Putzi: Le pianiste d'Hitler (2020) qui a reçu le prix Prix Jean-Lacouture en 2022. Son édition originale date de 2024. La bande dessinée a été réalisée par Louison (Louise Angelergues), pour l’adaptation, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-trente-huit pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une préface rédigée par Snégaroff évoquant son émotion à voir ses images mentales prendre vie, ses longues journées dans les archives à Munich et à Washington, le vertige de honte ou d’inquiétude, éprouvé par la dessinatrice en enchaînant les croix gammées et en prenant plaisir à dessiner les traits gargantuesques de Putzi. Il conclut en disant qu’il ne sait toujours pas si cet homme fut un monstre ou clown, et il laisse le lecteur être happé par ce destin qui éclaire, à sa manière, ce siècle de bruit et de fureur. Fraternité. Ernst Hanfstaengl est dans l’entrée dans sa maison. Il met son chapeau sur la tête et il endosse son manteau. Il vérifie son apparence dans le miroir et il sort avec son invité : Adolf Hitler. L’année 1924 s’achève. Quelques jours plus tôt, Hitler a été libéré de la prison de Landsberg. Il n’y a purgé qu’une infime partie de sa condamnation après le piteux échec du putsch de la Brasserie en novembre 1923. On lui interdit de prendre la parole en public. Que lui importe la liberté dans ces conditions ? À peine libéré, il s’est rendu chez les Hanstaengl, Ernst et Hélène. Putzi, le surnom d’Ernst, est l’un des fidèles d’Hitler. Sa visite le comble. C’est lui qui a été choisi, et pas l’un des incultes qui gravitent autour d’Hitler. Mais il n’est pas dupe. Il sait que son ami n’est pas venu uniquement pour lui. Hitler nourrit une passion pour Hélène. C’est par elle que le Führer est devenu, dès le début de 1923, un de leurs invités les plus réguliers. Après un meeting qu’Hitler avait tenu au cirque Krone de Munich, Putzi lui avait présenté son épouse. Les yeux plantés dans ceux d’Hélène, le dirigeant politique avait accepté l’invitation à dîner d’Hanfstaengl. Depuis, leur demeure était devenue un foyer de substitution. Il y passait de longues soirées à monologuer sur la renaissance de l’Empire allemand. Ou encore à jouer avec le petit Egon. Il lui racontait ses souvenirs de la Première Guerre mondiale en imitant le bruit des canons… tout en jetant des regards furtifs à Hélène. Putzi n’était pas jaloux. Il avait vite compris qu’Hitler était incapable de céder à la tentation. Les contacts physiques le dégoûtaient. Des années plus tard, après avoir malgré tout cherché à lui trouver une femme, Putzi confiera à des amis : Hitler est asexuel. Mais là n’était pas la seule raison de son absence de jalousie. Le fait que Putzi n’aimait pas cette femme épousée en toute hâte en 1920, parce que, à son âge, il fallait bien se marier. À en croire Hélène qui aimait beaucoup Hitler, celui-ci lui devait la vie. Durant la nuit du 8 novembre 1923, le putsch de la Brasserie avait été un échec pour le dirigeant. Pire, ce fut un bain de sang. Il fut blessé. Putzi, lui, avait été prévenu en chemin qu’il devait se mettre à l’abri. S’il se renseigne au préalable sur Ernst Hanfstaengl (1887-1975), le lecteur apprend qu’il s’agit d’un homme de la haute société munichoise, devenu cadre du parti national-socialiste (NSDAP), chargé des relations avec la presse étrangère, et qualifié de pianiste d’Hitler. Il a été surnommé Putzi, ce qui signifie petit homme, par dérision puisqu’il mesurait 1,93m. L’adaptation se fonde essentiellement sur le texte original de la biographie : c’est-à-dire que court le flux du narrateur omniscient dans des cartouches de texte. Pour autant, l’adaptatrice a pris le parti de faire la plus grande place possible aux dessins avec des illustrations en pleine page (au nombre de trente-huit), voire en double page (au nombre six), et majoritairement des découpages de planche en trois cases de la largeur de la page (à l’exception de sept pages). La couverture donne un aperçu des partis pris graphiques de l’artiste. Le lecteur fait donc connaissance avec le personnage principal dès la troisième planche. Son visage présente un énorme menton en galoche. Le lecteur remarque également son regard doux, un peu perdu dans ses pensées. Puis il boutonne son manteau et ses doigts apparaissent bien propres, et un peu épais par rapport aux boutons. Il arbore un sourie d’autosatisfaction un peu fat. Plus tard, ses lunettes lui donnent une apparence un peu perdue. En fait, s’il ignore qu’il s’agit de l’adaptation d’un livre, le lecteur apprécie la narration visuelle et sa qualité aérée, sans ressentir qu’il puisse s’agir d’extraits de livre. Il ressent l’effet du narrateur omniscient, apportant un point de vue sur la personnalité de cet individu à la vie hors du commun, ainsi que le jugement de valeur qu’il contient. Sa représentation aux caractéristiques physiques légèrement exagérées fait sens : au vu de sa stature, il ne peut que ressortir par rapport à n’importe qui d’autre. En 1924, Adolf Hitler a trente-cinq ans : en page neuf, il apparaît plutôt comme un bel homme, avec sa mèche caractéristique bien fournie, et sa petite moustache un peu plus large, ce qui lui fait un visage agréable, avec une silhouette bien dessinée dans son costume. Il apparaît pour la dernière fois en page quatre-vingt-sept, cette fois-ci en uniforme avec des traits plus tirés et un visage plus dur, beaucoup moins sympathique. Le romancier évoque cette situation assez particulière : celle de la dessinatrice ayant la sensation de braver un interdit en dessinant autant de croix gammées dans ses planches, et en représentant autant de fois le Führer. En fonction des pages, il peut s’apparenter à un enfant en colère, ou à un individu énigmatique et malveillant. Les autres personnages présentent une personnalité graphique moins forte : Helene Hanfstaengl une simple jeune femme prévenante, les enfants sympathiques et remuants, un nombre de personnages secondaires et de figurants très réduits, la majeure partie des pages ne comprenant que Putzi. Lors d’un repas avec Winston Churchill, on aperçoit uniquement le bas de son visage, et son cigare bien sûr. Ainsi le personnage principal ressort à la fois par les observations du narrateur omniscient, à la fois par sa présence dans toutes les pages sauf huit. Quatre dans lesquelles le récit se focalise sur ce moment décisif entre Hitler et Helene Hanfstaengl. Quatre autres qui correspondent à un petit mot laissé par Eva Braun (1912-1945) à l’attention de son futur amoureux, une autre où le chapeau de Putzi dérive dans l’océan, une où le corps du Führer se calcine dans l’incendie, et une dernière où il ne reste que ses lunettes posées sur la table. Tout du long l’artiste représente les environnements et les accessoires avec consistance, et de temps à autre une pointe d’humour discret. Ainsi le lecteur découvre l’intérieur du riche pavillon de la famille Hanstaengl, quelques rues de Berlin après un trajet en voiture, dont le Luna Park, des tableaux exposés dans un musée, l’appartement dans lequel Putzi séjourne à New York, un gigantesque rassemblement d’une puissante organisation nazie américaine qui remplit le Madison Square Garden à New York en mai 1934, des cabines de plage au bord de la Baltique, un voyage à haut risque dans un avion militaire allemand avec sûrement un saut en parachute à la clé, un voyage en train pour fuir, un séjour dans un camp que Churchill a décidé d’installer au Canada, etc. Le lecteur sourit par exemple en voyant Putzi se tenant bien droit à la proue d’un paquebot évoquant Titanic. Il sent son regard s’arrêter sur des détails inattendus : le décor en fer forgé de la porte d’entrée du pavillon des Hanfstaengl, les aiguilles à tricoter d’Helene, le visage hilare démesuré de l’entrée du Luna Park, les montures d’écaille des lunettes de Putzi, son uniforme nazi fait sur mesure, une mer de canotiers, le dossier S, etc. Dès son introduction, le romancier indique qu’il s’interroge sur cet homme au destin hors du commun. Était-il un monstre ? Était-il un clown ? Le lecteur est vite pris par le flux narratif : la description d’un individu à la fois pusillanime, à la fois confiant en lui-même. D’un côté, il a épousé une femme pour laquelle il n’éprouve pas d’amour, il semble un père quelque peu lointain, il aime se réfugier dans l’art, et il lui arrive de boire plus que de raison. D’un autre côté, il est fasciné par Adolf Hitler et il le suit avec une forme de courage ou d’inconscience selon les circonstances, de qui l’amène à réaliser des missions de prestige. Les auteurs indiquent explicitement que Ernst Hanfstaengl éprouve une amitié intense pour le Führer, ce qui le galvanise, et aussi ce qui lui donne de l’importance. Ce qui l’amène également à épouser ses combats les plus abjects. Dans le même temps, ses convictions personnelles fluctuent entre un refus de la haine, et un antisémitisme inconscient qui revient régulièrement à la surface, avec parfois des moments de lucidité quand son instinct de survie reprend le dessus. En cours d’ouvrage, le lecteur comprend que les auteurs ont puisé leur matière dans les copieux mémoires rédigés par Ernst Hanfstaengl : débutés en 1942, entre les murs d’une base américaine. Il raconte tout dans ce qu’il appelle le projet S, S pour Sedgwick, le nom de sa mère. À plusieurs reprises, le lecteur se découvre une situation incroyable. Les circonstances dans lesquelles Helene sauve la vie d’Hitler en l’empêchant de se suicider. Putzi dînant avec Churchill alors qu’Hitler n’est pas au rendez-vous tout en se trouvant dans le même restaurant. Putzi se retrouvant dans un camp au Canada : dans ce camp construit dans la précipitation et la confusion, on commet l’épouvantable erreur de mélanger des prisonniers nazis comme Putzi et des Juifs ayant fui l’Europe. Ou encore Putzi allant consulter Carl Gustav Jung (1875-1961) et celui-ci faisant le constat que : Ce qui est impressionnant avec le système allemand, c’est qu’un homme visiblement possédé est parvenu à infecter une nation entière. Hitler est l’inconscient de soixante-dix-huit millions d’Allemands, c’est ce qui le rend si puissant. Sans le peuple, il n’est rien. Le petit bonhomme, le pianiste d’Hitler, celui sans qui le Führer ne serait sans doute jamais devenu celui qu’on connaît : qui est cet homme ? La narration visuelle dresse le portrait d’un individu ne pouvant pas passer inaperçu du fait de sa haute taille, tout en n’ayant rien de martial. Le narrateur omniscient en fait une personne entretenant une amitié intense avec un futur dictateur, à la fois conscient des atrocités commises, à la fois enivré par l’importance de son rôle dans l’Histoire. Un monstre ou un clown ?