N'ayant jamais eu l'occasion de lire la série phare d'Eric Powell, c'est tout d'abord avec Chimichanga puis Big Man Plans que j'ai découvert son travail. Si Chimichanga ne m'avait pas du tout emballé, Big Man Plans m'avait bien fait triper.
Avec "Hillbilly", on replonge dans les racines du fantastique avec un personnage central des plus troublant et impressionnant. Entre cow-boy et trappeur, les orbites noires et vides, muni d'un hachoir hors norme et d'un pseudo haut de forme, notre Rondel (oui, on aurait du mal à faire plus ridicule comme nom mais quand on voit le lascar, doivent pas être nombreux ceux qui se sont foutu de lui ^^ ) en impose d'emblée ! Mais il vaut mieux, car c'est un pourfendeur de créatures maléfiques et plus spécifiquement de sorcières (qui sont à l'origine de son état).
Découpé en chapitres formant une trame plus globale, les allez-retour entre flashback et quotidien de notre Rondel construisent petit à petit un univers d'une grande richesse. Lieux étranges, créatures malfaisantes, Rondel et sa fidèle Esther nous servent de passeurs dans cet univers de Dark Fantasy.
Le trait d'Eric Powell reste toujours aussi impressionnant. Expressif, fluide et au service d'une imagination débridée, j'ai vite été conquis par ce nouveau monde qu'il nous propose. J'ai juste hâte de voir ce hachoir reprendre du service avec le 2e tome annoncé.
De la très très bonne Dark Fantasy !
*** Tome 2 ***
Tout autant efficace que le premier tome, cette suite nous replonge le temps d'un coup de hachoir dans cet univers si riche et singulier concocté par Eric Powell.
Notre Rondell poursuit sa route et ses rencontres toujours aussi étranges, prompt à pourfendre les créatures maléfiques qui se mettent en travers de son chemin, surtout s'il s'agit de sorcières. On reste sur un découpage de l'album en courts chapitres façon nouvelles ou petits contes qui font le sel de cette série. Au fil de ces histoires, l'univers s’enrichit et prend de la consistance que ce soit à travers les rencontres de Rondell ou des révélations sur son passé.
Le dessin est toujours aussi magnifique, jouant sur les styles au fil des chapitres, Eric Powell lâchant même le dessin au profit de Simone Di Meo dans le chapitre 4 ; ce changement de graphisme est surprenant au début (c'est qu'on l'aime le trait de Powell !!!), on est vite raccroché par l'histoire que Powell a concocté. Seul bémol à mon goût, le chapitre 3. Powell nous gratifie d'une expérience hallucinogène avec un dessin en 3D pendant 13 planches... sans que les lunettes soient fournies. Et si comme moi vous n'avez pas gardé une vieille paire de lunettes rouge/bleu datant de la préhistoire de la 3D, vous l'avez dans le baba. Ok, ça reste lisible, mais très frustrant...
Cela n'en reste pas moins un très bon album, reste à trouver une fameuse paire de lunette pour relire ce chapitre et parfaire ma lecture. Vivement la suite !
*** Tome 3 ***
Après un départ sur les chapeaux de rondelles, un second tome un peu moins marquant, Eric Powell nous ressort le grand jeu avec un troisième tome des plus réussi.
On lâche les historiettes découpées en chapitres alternant les aventures de Rondell et de sa comparse Esther et des légendes anciennes pour suivre un récit plus linéaire qui recoupera ces deux volets narratifs. La légende prend corps et ça va chier !
Car les sorcières, ennemies jurées de Rondel, responsables de son infirmité, se sont alliées pour semer mort et désolation. Notre Hillbilly va peiner à convaincre les populations locales de se joindre à leur maigre troupe et affronter le mal qui s'annonce...
C'est épique, toujours aussi magnifique au niveau dessin (voire encore plus beau !) et on se laisse bercer par cette dark fantasy des plus efficace.
A lire de toute urgence !
La maison est un récit sensible dans lequel deux frères et une sœur vont se remémorer des souvenirs de jeunesse en retapant la maison de leur père décédé (dans l’espoir de pouvoir la vendre rapidement). Entre la charge de travail que représente l’entretien de cette maison, les souvenirs heureux et malheureux, le sentiment de culpabilité de l’un ou l’autre, les tensions entre frères et sœur, Paco Roca nous livre un portrait familial touchant et juste.
Ce récit qui se présente dans un format à l’italienne, nous propose un découpage soigné, parfois audacieux mais extrêmement bien réalisé. Rien de spectaculaire mais à première vue on se demande un peu dans quel sens il faut lire ces cases alors que dans la pratique c’est juste évident et parfait.
La narration est fluide et sonne de manière naturelle. Les personnages grandissent et leurs caractères s’affinent au fil du récit. Vraiment, j’ai trouvé cela touchant. C’est un bel hommage à l’esprit familial… pas démonstratif, pas versé dans le pathos mais juste et humain.
Une fois de plus, j’ai été estomaqué par la maîtrise dans la narration de cet auteur. Car il faut bien avouer que le synopsis de ce récit est loin d’être original puisqu’il nous propose un conte construit autour de l’affrontement entre un chasseur et un prédateur. Conte écologique, conte philosophique, conte humaniste… mais conte basique tout de même.
Seulement, Jean-Marc Rochette a l’art de raconter une histoire. Son récit devient passionnant et il est difficile de lâcher l’album avant d’avoir tourné la dernière page. Et même la dernière page tournée, je me suis encore surpris à réfléchir au sens profond du titre (le loup désigne-t-il uniquement le prédateur ?) C’est un conte, mais un conte moderne qui ferait presque oublier sa forme pour laisser le lecteur se concentrer sur le fond.
La morale de cette histoire, très dans l’air du temps (nous ne sommes pas propriétaire de la terre mais nous devons apprendre à la partager avec d’autres êtres vivants), plaira à un large public. L’histoire se centrant principalement sur le chasseur, nous sommes avant tout devant le portrait d’un homme, qui va évoluer au fil des événements. Il est facile de se projeter, de juger et d’apprécier le personnage central comme son évolution.
Le dessin n’est pas ma tasse de thé (un trait trop charbonneux pour vraiment me séduire) mais il est diantrement efficace. Et le découpage est excellent.
Un très bon album, donc, difficile à lâcher dès qu’on en entame la lecture.
Cette aventure épique, dans la grande tradition du roman picaresque, nous narre les tribulations de don Pablos de Ségovie, mendiant magnifique mais peu recommandable, bien décidé, malgré les innombrables dangers, à se faire une place au soleil, celui d’Amérique du sud – qu’à cette époque on croyait être les Indes -, grâce à un lieu mythique et plein de promesses : l’Eldorado. Handicapé par des origines misérables, il ne reculera devant rien pour arriver à ses fins, accumulant les coups sans broncher et endossant mille personnages afin de traverser toutes les couches de la société et ainsi mieux tromper son monde…
Le dessinateur de Blacksad et le scénariste de De Cape et de Crocs ont uni leur talent pour produire une œuvre remarquable à tous points de vue. Tout comme leur héros Pablos, le lecteur embarque pour le Nouveau monde avec délectation. Certes, les rebondissements seront nombreux et les conséquences plus âpres pour le premier, dur à la douleur, qui parviendra néanmoins à retomber sur ses pieds à chaque coup du sort, en ressortant comme renforcé, comme dopé…
Alain Ayroles nous a concocté ici un scénario aux petits oignons, qui est en fait la continuation du roman picaresque « El Buscón (Vie de l’aventurier Don Pablos de Ségovie) », signé d’un certain Francisco de Quevedo, figure majeure des lettres ibériques au XVIIe siècle. A la fin du livre, qui se situait en Espagne, l’écrivain annonça une suite qui ne vit jamais le jour. Le créateur de Blacksad, Juanjo Guarnido, avait toujours été fasciné par ce classique de la littérature espagnole. Quant à Alain "DCEDC" Ayroles, il envisageait de raconter les aventures de Don Quichotte dans le Nouveau monde. C’est donc tout naturellement que les deux auteurs ont conçu ce projet haut en couleurs.
Dans un style littéraire soigné, Ayroles fait s’exprimer le narrateur principal, qui n’est autre que Pablos, en s’inspirant du langage de l’époque. L’histoire est extrêmement bien construite, respectant la linéarité du roman picaresque, avec plusieurs récits enchâssés au sein du récit central. C’est sans relâche que nous suivons les péripéties de Pablos, personnage ambigu qui suscite autant la pitié que la répulsion, même si cette fripouille pour le moins rusée a des raisons de vouloir s’extirper de sa condition sociale calamiteuse. Le twist final est juste ahurissant, mais l’auteur parvient à le rendre crédible de façon subtile, avec une ironie totalement subversive contre tous les puissants de ce monde. Du reste, le propos de cette saga au souffle épique reste tout à fait transposable à nos sociétés contemporaines, où la misère la plus noire côtoie plus que jamais la richesse la plus obscène.
Juanjo Guarnido de son côté ne fait que, preuve s’il en fallait, confirmer son talent, quand bien même les animaux ont repris ici leur rôle de figurants silencieux… De Blacksad, les humains ont conservé le sourire carnassier ou les yeux de chien battu selon les cas. Pour le reste, le dessinateur espagnol nous emmène littéralement au cinéma, tant la représentation des paysages de l’Altiplano et de l’Amazonie est époustouflante. Le passage décrivant la découverte de l’Eldorado par Don Diego et ses hommes est à couper le souffle. Confessant s’être rendu au Pérou pour parvenir à un rendu le plus réaliste possible, Guarnido n’a utilisé que des couleurs directes, à l’aquarelle, et le résultat est somptueux.
A n’en pas douter, « Les Indes fourbes » s’impose d’emblée comme une réussite et rencontrera le succès, plus que mérité. Cela apparaît presque comme une évidence quand on sait que ces deux auteurs talentueux avaient l’envie de travailler ensemble. Cette brillante épopée, qui prouve que l’alchimie entre les deux hommes a parfaitement fonctionné, figurera non seulement parmi les meilleurs albums de 2019 mais également au panthéon du neuvième art. À noter en outre que l’objet est publié en grand format et dans un superbe tirage.
Les fumeurs préfèrent généralement hausser les épaules face aux arguments, ressassés à l’envi, contre leur sale petite habitude tenace. Et pourtant ils les connaissent tous, plus ou moins. Ils savent que les chances d’attraper un cancer en sont multipliées et que la cigarette comprend en outre quantité d’additifs dangereux. Mais allez comprendre pourquoi, pour les accros à la cibiche, l’acte de fumer semble demeurer, depuis plusieurs décennies, un des plus forts symboles de liberté individuelle pour tous et d’émancipation quand il s’agit de la gent féminine. Et malgré les messages faisant ressembler les paquets de clopes à des faire-part de décès, certains pensent toujours que le fait de remplir ses poumons de fumée et de goudron constitue le summum de la transgression, procurant peut-être ce grand frisson que l’on ressent quand on danse avec la mort… De vrais rebelles, les fumeurs, c’est sûr !
Cette BD-docu pourrait pourtant bien provoquer chez eux un vrai déclic… Pierre Boisserie nous livre ici une enquête captivante sur une industrie née avec la conquête de l’Amérique et qui a réellement pris son essor lors des deux guerres mondiales. S’appuyant sur un découpage narratif rigoureux et une documentation fournie, l’auteur analyse et démonte méticuleusement les mécanismes de propagande à l’œuvre dans l’expansion hors-norme de cette pratique mortifère. Il en profite pour démasquer « Big Tobacco », mafia de nababs sans scrupules qui ont fait main basse sur cet « eldorado » à caractère agricole, détourné de son usage originel, principalement thérapeutique. Car les premiers à le consommer furent évidemment les Indiens qui ne l’absorbaient que lors de cérémonies chamaniques… avec modération, contrairement à nos fumeurs modernes ! Mais c’est lorsque la cigarette fut inventée que le marché explosa véritablement, avec la catastrophe sanitaire qui s'ensuivit…
La présence de « Mr Nico », maître de cérémonie peu amène, évoque avec un humour particulièrement cynique l’industrie sous tous ses aspects, historique, économique, sociologique, scientifique, sanitaire et culturel. Et tout cynique soit-il, ce personnage, sous sa caricature à l’image des fat cats de l’US Tobacco, rend l’exposé très vivant tout en médusant le lecteur, à la fois incrédule et terrifié devant ce « Joker » sinistre, rendu seulement sympathique par le fait qu’il « balance » son propre camp… On appréciera aussi le trait assuré, agile et expressif de Stéphane Brangier, qui dynamise la narration de façon très pertinente, avec moult trouvailles faisant que jamais l’ennui ne s’installe.
Alors si les lecteurs non-fumeurs ne pourront que souscrire, les accros à la clope resteront-ils insensibles à cette diatribe implacable contre la petite tige tellement stylée dans les soirées, si ce n’est qu’elle fait le désespoir de nos bronches ? Le seul léger bémol peut-être à cet excellent documentaire est que l’enquête est centrée uniquement sur l’industrie américaine. Le seul léger bémol peut-être à cet excellent documentaire est que l’enquête est centrée uniquement sur l’industrie américaine. Même si elle n’existe plus aujourd’hui, on aurait aimé connaître l’histoire de la SEITA française, avalée par le géant Imperial Tobacco... De même, un chapitre aurait pu être consacré à la cigarette électronique, dont on sait encore peu de choses, notamment si elle sert véritablement à arrêter de fumer ou si elle n’est pas juste une addiction destinée à en remplacer une autre… Quoi qu’il en soit, « Cigarettes, le dossier sans filtre » constitue une lecture providentielle pour les plus motivés à se désintoxiquer (oui, la nicotine est bien une drogue, et pas la moins addictive…), et pourra même provoquer un déclic chez les autres… « Cramer » son argent pour en faire don à cette richissime mafia qui ne dit pas son nom n’est pas l’acte le plus rebelle, tant s’en faut…
Et si dans un an, j’ai moi-même définitivement arrêté la cigarette, je mettrai la note maximale, promis !
Ce one shot est un prequel de Popeye, alias Mathurin, qui permet d’en apprendre davantage sur le personnage grâce aux libertés prises par les auteurs. Pourquoi est-il surnommé Popeye ? Pourquoi, mange-t-il des épinards ? Comment a-t-il rencontré Olive ? Comment est-il devenu père ? Autant de questions qui trouvent (enfin) une réponse.
L’atmosphère qui se dégage de l'album suinte le vrai et le labeur, renforcé en cela par des dialogues argotés. Il n’y a pas vraiment d’action, juste le quotidien d’un marin " Solitaire " et renfermé qui lutte pour sa survie et contre les injustices. Mais grâce à l'amour, il va s'ouvrir petit à petit. Visuellement c’est aussi réussi grâce à ce trait atypique, fin et faussement tremblotant, et à la colorisation aux tons pastels qui donnent un effet vieilli.
Une belle découverte !
Ouaouh ! Avec ce gros pavé de près de 300 pages, Ludovic Debeurme confirme tout son talent, mais aussi son côté hors norme.
On est parfois proche de ce que fait Charles Burns, avec là aussi un intérêt pour l’étrange, la métamorphose, le mélange des espèces, mais aussi pour les questionnements de l’enfance, de sa sortie, la recherche de l’amour, etc. On retrouve aussi parfois le trait de Burns (dans certains visages en particulier), même si le Noir et Blanc de Debeurme est bien plus fin, et ne joue pas sur les ombres : il est bien plus aéré et aérien, ce que renforce d’ailleurs l’absence du gaufrier traditionnel.
Raconter ou résumer cet album est difficile, et n’est même pas forcément souhaitable. On a là une sorte de poème surréaliste, d’une très grande richesse visuelle et imaginative, quand bien même certains passages sont d’une noirceur, voire sont glauques.
En tout cas j’ai trouvé l’ensemble très frais, très beau (que ce soit l’aspect graphique, mais aussi la narration poétique et décalée). Cela sort du commun, c’est sûr, et beaucoup seront déroutés en le feuilletant. Mais cet album contentera sans doute les plus curieux, les lecteurs d’une poésie lyrique et noire. Onirique, plein de liberté(s), que Debeurme habille parfois de laideur et d’horreur, « Le Grand Autre » se révèle souvent bouleversant.
« Anita Bomba ». Avec un titre pareil, on s’attend à avoir quelque chose de rythmé. Et on n’est pas déçu par le scénario d’Eric Gratien.
En effet, du rythme il y a. D’abord parce que notre héroïne, voleuse dynamiteuse, sorte de pétroleuse steampunk ne s’embarrasse pas de détails, de détours et autres temps morts (il n’y a d’ailleurs pas que le temps qui meurt à son contact, car dès qu’elle semble être « coincée », elle justifie son nom en balançant la poudre !).
Du rythme aussi car tout est découpé en très courts chapitres, et une voix off omniprésente (peut-être un peu trop parfois ?) commente, de façon cynique, ironique et parfois décalée, les aventures de la donzelle et de ceux qui l’accompagnent ou la subissent.
Dans la première catégorie (mais ils pourraient tout aussi bien intégrer la seconde, tant côtoyer Anita prédispose à quelques ennuis) on retrouve un trafiquant, le Mentor, un robot schizophrène souffrant de troubles de personnalité – et assez violent (il dynamite d’ailleurs les plans d’Anita et plus généralement l’intrigue !).
Dans la seconde catégorie, une très longue liste de victimes, mais surtout Michael Bottle, un flic qui cherche à se venger, avec sa horde de robots piranhas.
J’ai été happé par les aventures d’Anita donc. Mais c’est aussi que le dessin de Cromwell est franchement excellent. Et je ne parle pas forcément de technique (quoi que). C’est aussi et surtout l’univers graphique qui est aux petits oignons. Avec une colorisation jouant sur les gris, les marrons, et surtout des tons de rouille qui donnent un habillage original à la série, Cromwell, avec un trait faussement crade, a su créer quelque chose qui convient parfaitement au ton employé par Gratien.
Et la récente intégrale publiée par Akiléos est un bien bel écrin pour ces aventures détonantes !
Frédérik Peeters est un auteur original, très éclectique – et qui réussit à surprendre dans à peu près tous les genres auxquels il touche. Pour ce qui est de la Science-Fiction (puisque c’est le cas avec cette série), il avait déjà à son actif le très beau Lupus, assez planant. Avec « aâma », on est dans une veine SF peut-être plus classique, mais là aussi c’est vraiment très bon – et très beau !
Avec quelques détours vers la chronique sentimentale (pas gnangnan, et qui vers la fin en plus se rattache à l’intrigue quasi thriller qui va envahir le côté purement SF), Peeters bâtit ici une histoire à la fois dense et aérée, voire aérienne. On est accroché petit à petit, puis vissé à cette intrigue (qui va nous questionner sur la relation entre homme et robot, sur la naissance de la vie, etc.), mais aussi et surtout à son traitement.
En effet, j’ai trouvé superbe le travail graphique de Peeters, que ce soit le dessin ou la colorisation. On y retrouve des tons (dégradés de violets par exemple) déjà dominants dans Pachyderme, mais aussi très présents dans son dernier album, Saccage.
Ces couleurs habillent un dessin parfois psychédélique, avec quelques planches qui m’ont fait penser à certains tableaux de Salvador Dali, voire aux paysages minéraux d’Yves Tanguy, dans une veine très surréaliste donc.
Un dessin souvent épuré, mais qui fait la part belle à l’imagination, créant un bestiaire proche de celui imaginé par Léo dans ces séries SF, mais en plus poétique. Un monde beau et dangereux, une planète mêlant rêves et cauchemars.
Les 4 albums, pourtant relativement épais (près de 90 pages chacun !) se laissent lire rapidement, et très agréablement. C’est une série pleine de poésie, d’une richesse graphique et scénaristique telle qu’il serait vraiment dommage de passer à côté.
Tout amateur de bandes dessinées se doit évidemment de lever tout au moins un sourcil intrigué lorsqu'il entend dire qu'Alain Ayroles va scénariser une histoire dessinée par Juanjo Guarnido.
Savoir en outre qu'Ayroles s'inspire d'un célèbre roman picaresque pour lui donner la suite qu'il aurait dû avoir mais n'a jamais eue satisfera également l'amateur de belle littérature. On en concluera donc ainsi logiquement que toute personne de goût ne peut que se précipiter en librairie dès ce 28 août 2019 pour se procurer - à un prix certes quelque peu ironique par rapport au sujet de l'oeuvre - ce qui s'annonçait d'ores et déjà comme une pépite.
Et dès que l'on ouvre l'ouvrage, on constate avec plaisir que l'on ne s'est pas trompé. Le sens aigu de la mise en scène parcourant toute l'oeuvre d'Ayroles a été convoqué une nouvelle fois ici, son talent incroyable pour les dialogues et pour le pastiche également, tandis que le génie visuel de Juanjo Guarnido n'a rien perdu de sa superbe.
Tout amateur du monument De Cape et de Crocs ne pourra se sentir perdu face à ces dialogues d'une élégance toute ayrolienne - tout sauf du vent ! -, d'une langue parfaite qu'il fait bon lire en ces temps où le commun des mortels lui enlève toute sa substance. Oui, à nouveau, Alain Ayroles nous propose plus qu'une bande dessinée : il nous offre un bijou de rhétorique et de langue française. Rien que pour cela, Les Indes fourbes est déjà un monument.
Mais il faut avancer davantage sans ombre ni trouble au visage dans l'opulente jungle verbale où nous fait pénétrer l'intrépide Ayroles pour découvrir plus en détail ce temple d'or qu'il a bâti pour nous. Si l'on s'en réfère à la structure de l'oeuvre, ce n'est plus du Francisco de Quevedo, c'est du Quentin Tarantino. Divisé en trois chapitres, le récit nous prend et nous surprend plus d'une fois, jouant avec sa propre mécanique narrative et dramaturgique pour mieux la mettre en valeur.
Cela commence comme un simple récit d'exploration, récit à deux étages comme Ayroles sait si bien les écrire, afin de mieux mettre en abyme une histoire somme toute très classique. Un vulgaire escroc s'enfuit d'Espagne pour chercher la fortune dans les colonies du royaume, et découvre à la fois les noblesses et les turpitudes de ce monde qui, Nouveau, a déjà toutes les caractéristiques de l'Ancien. Il s'agit du chapitre le plus long.
Sans doute le moins passionnant des trois, pourtant déjà captivant et, on le découvrira à la fin, essentiel pour installer lentement mais sûrement les rouages de l'implacable mécanique dans laquelle nous sommes plongés. Dans cette partie, l'on appréciera l'aisance avec laquelle l'auteur prend le ton des plus grands récits de voyage et nous immisce dans une atmosphère magnifiée par le trait d'une incomparable beauté issu de la main de Guarnido. Le souffle épique, la vérité cachée y établissent déjà leurs premiers bourgeons, qui écloront dans les deux parties suivantes.
Après l'apothéose du premier chapitre, on croit déjà avoir tout vu. C'est précisément parce qu'en réalité, on n'a encore rien vu. Il faut s'arrêter là et ne rien dire du contenu des deux chapitres suivants pour conserver la surprise à l'aimable lecteur qui n'aura pas encore déserté cette humble critique, poussé par un ennui naturel.
Que l'on dise simplement qu'Alain Ayroles, fidèle à son habituel style narratif, ne met en place cette mécanique en trois actes que pour mieux berner son lecteur. Si le premier chapitre de l'oeuvre passait - et c'est normal, pastiche oblige - par toutes les étapes attendues du récit picaresque comme du récit d'exploration, les chapitres II et III s'ingénient à briser tout ce que ces attendus avaient mis en place dans notre cerveau habilement endormi.
On admirera également l'art avec lequel Ayroles domine son oeuvre tout en laissant une place égale à son dessinateur Guarnido, qui trouve là un exceptionnel terrain de jeu, la chance d'une vie, peut-être même l'apogée d'une grande carrière de dessinateur, afin de déployer tous les ors de son dessin merveilleux, baroque et titanesque. Derrière la sobriété d'une couverture où se dit pourtant l'essentiel (et à laquelle a participé le génial Alex Alice, notons-le au passage) se cachent les splendeurs d'un foisonnement graphique plein de vie et d'exubérance. L'auteur s'efface même parfois complètement derrière le dessinateur dans des planches colossales, muettes et pourtant éloquentes, telles ces douze pages sans un seul mot (!) narrant l'épopée d'un groupe de colons rencontrant les innombrables péripéties de la route vers l'El Dorado, qui redonne toutes ses lettres de noblesse au genre si souvent dénigré de la bande dessinée.
Il sera toutefois permis au lecteur d'émettre quelques réserves sur l'esprit d'une bande dessinée dont la richesse ne peut masquer un (léger) manque. Si l'épopée possède un souffle incroyable et que le récit d'exploration semble passer par toutes les étapes essentielles, on pourra regretter que l'émotion ne vienne jamais percer la surface de la caricature. Certes, celle-ci est très intelligente et parfaitement justifiée par l'emploi du pastiche. Toutefois, il arrive que l'on se lasse quelque peu de cette dépiction du monde dans ce qu'il a de plus sale et de plus ignoble (au sens littéral comme au figuré). Bien sûr, la satire l'exige, mais cette saleté ambiante, certes réelle ou au moins réaliste, pouvait cohabiter - et ce, au sein du Nouveau Monde plus que partout ailleurs - avec une véritable noblesse et une authentique grandeur d'âme qu'Ayroles, sans doute à la suite de Quevedo, tend parfois à oublier, même s'il nous la fait par moments toucher du bout des doigts.
Quand on songe à l'émotion puissante qui se dégageait de certaines pages de De Cape et de Crocs et de Garulfo, on peut trouver légèrement décevant qu'Ayroles ne nous propose aucun pic émotionnel dans cette bande dessinée. Mais il est vrai qu'il n'en a pas fait son sujet, et que ce manque est donc assumé.
Qu'il ne soit toutefois pas accordé à ce petit reproche plus d'importance qu'il ne le lui faille, car en-dehors de cet élément soulevé par un historien et lecteur quelque peu tâtillon, Les Indes fourbes reste un véritable monument. Il est de ces bandes dessinées qui n'outragent le réel que pour mieux le faire parler, qui n'épuisent leur lecteur que pour mieux l'élever, et ne l'égarent que pour mieux le faire aboutir à cette conclusion qui s'impose d'elle-même : oui, dans le monde de la bande dessinée, l'El Dorado existe.
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Hillbilly
N'ayant jamais eu l'occasion de lire la série phare d'Eric Powell, c'est tout d'abord avec Chimichanga puis Big Man Plans que j'ai découvert son travail. Si Chimichanga ne m'avait pas du tout emballé, Big Man Plans m'avait bien fait triper. Avec "Hillbilly", on replonge dans les racines du fantastique avec un personnage central des plus troublant et impressionnant. Entre cow-boy et trappeur, les orbites noires et vides, muni d'un hachoir hors norme et d'un pseudo haut de forme, notre Rondel (oui, on aurait du mal à faire plus ridicule comme nom mais quand on voit le lascar, doivent pas être nombreux ceux qui se sont foutu de lui ^^ ) en impose d'emblée ! Mais il vaut mieux, car c'est un pourfendeur de créatures maléfiques et plus spécifiquement de sorcières (qui sont à l'origine de son état). Découpé en chapitres formant une trame plus globale, les allez-retour entre flashback et quotidien de notre Rondel construisent petit à petit un univers d'une grande richesse. Lieux étranges, créatures malfaisantes, Rondel et sa fidèle Esther nous servent de passeurs dans cet univers de Dark Fantasy. Le trait d'Eric Powell reste toujours aussi impressionnant. Expressif, fluide et au service d'une imagination débridée, j'ai vite été conquis par ce nouveau monde qu'il nous propose. J'ai juste hâte de voir ce hachoir reprendre du service avec le 2e tome annoncé. De la très très bonne Dark Fantasy ! *** Tome 2 *** Tout autant efficace que le premier tome, cette suite nous replonge le temps d'un coup de hachoir dans cet univers si riche et singulier concocté par Eric Powell. Notre Rondell poursuit sa route et ses rencontres toujours aussi étranges, prompt à pourfendre les créatures maléfiques qui se mettent en travers de son chemin, surtout s'il s'agit de sorcières. On reste sur un découpage de l'album en courts chapitres façon nouvelles ou petits contes qui font le sel de cette série. Au fil de ces histoires, l'univers s’enrichit et prend de la consistance que ce soit à travers les rencontres de Rondell ou des révélations sur son passé. Le dessin est toujours aussi magnifique, jouant sur les styles au fil des chapitres, Eric Powell lâchant même le dessin au profit de Simone Di Meo dans le chapitre 4 ; ce changement de graphisme est surprenant au début (c'est qu'on l'aime le trait de Powell !!!), on est vite raccroché par l'histoire que Powell a concocté. Seul bémol à mon goût, le chapitre 3. Powell nous gratifie d'une expérience hallucinogène avec un dessin en 3D pendant 13 planches... sans que les lunettes soient fournies. Et si comme moi vous n'avez pas gardé une vieille paire de lunettes rouge/bleu datant de la préhistoire de la 3D, vous l'avez dans le baba. Ok, ça reste lisible, mais très frustrant... Cela n'en reste pas moins un très bon album, reste à trouver une fameuse paire de lunette pour relire ce chapitre et parfaire ma lecture. Vivement la suite ! *** Tome 3 *** Après un départ sur les chapeaux de rondelles, un second tome un peu moins marquant, Eric Powell nous ressort le grand jeu avec un troisième tome des plus réussi. On lâche les historiettes découpées en chapitres alternant les aventures de Rondell et de sa comparse Esther et des légendes anciennes pour suivre un récit plus linéaire qui recoupera ces deux volets narratifs. La légende prend corps et ça va chier ! Car les sorcières, ennemies jurées de Rondel, responsables de son infirmité, se sont alliées pour semer mort et désolation. Notre Hillbilly va peiner à convaincre les populations locales de se joindre à leur maigre troupe et affronter le mal qui s'annonce... C'est épique, toujours aussi magnifique au niveau dessin (voire encore plus beau !) et on se laisse bercer par cette dark fantasy des plus efficace. A lire de toute urgence !
La Maison
La maison est un récit sensible dans lequel deux frères et une sœur vont se remémorer des souvenirs de jeunesse en retapant la maison de leur père décédé (dans l’espoir de pouvoir la vendre rapidement). Entre la charge de travail que représente l’entretien de cette maison, les souvenirs heureux et malheureux, le sentiment de culpabilité de l’un ou l’autre, les tensions entre frères et sœur, Paco Roca nous livre un portrait familial touchant et juste. Ce récit qui se présente dans un format à l’italienne, nous propose un découpage soigné, parfois audacieux mais extrêmement bien réalisé. Rien de spectaculaire mais à première vue on se demande un peu dans quel sens il faut lire ces cases alors que dans la pratique c’est juste évident et parfait. La narration est fluide et sonne de manière naturelle. Les personnages grandissent et leurs caractères s’affinent au fil du récit. Vraiment, j’ai trouvé cela touchant. C’est un bel hommage à l’esprit familial… pas démonstratif, pas versé dans le pathos mais juste et humain.
Le Loup
Une fois de plus, j’ai été estomaqué par la maîtrise dans la narration de cet auteur. Car il faut bien avouer que le synopsis de ce récit est loin d’être original puisqu’il nous propose un conte construit autour de l’affrontement entre un chasseur et un prédateur. Conte écologique, conte philosophique, conte humaniste… mais conte basique tout de même. Seulement, Jean-Marc Rochette a l’art de raconter une histoire. Son récit devient passionnant et il est difficile de lâcher l’album avant d’avoir tourné la dernière page. Et même la dernière page tournée, je me suis encore surpris à réfléchir au sens profond du titre (le loup désigne-t-il uniquement le prédateur ?) C’est un conte, mais un conte moderne qui ferait presque oublier sa forme pour laisser le lecteur se concentrer sur le fond. La morale de cette histoire, très dans l’air du temps (nous ne sommes pas propriétaire de la terre mais nous devons apprendre à la partager avec d’autres êtres vivants), plaira à un large public. L’histoire se centrant principalement sur le chasseur, nous sommes avant tout devant le portrait d’un homme, qui va évoluer au fil des événements. Il est facile de se projeter, de juger et d’apprécier le personnage central comme son évolution. Le dessin n’est pas ma tasse de thé (un trait trop charbonneux pour vraiment me séduire) mais il est diantrement efficace. Et le découpage est excellent. Un très bon album, donc, difficile à lâcher dès qu’on en entame la lecture.
Les Indes fourbes
Cette aventure épique, dans la grande tradition du roman picaresque, nous narre les tribulations de don Pablos de Ségovie, mendiant magnifique mais peu recommandable, bien décidé, malgré les innombrables dangers, à se faire une place au soleil, celui d’Amérique du sud – qu’à cette époque on croyait être les Indes -, grâce à un lieu mythique et plein de promesses : l’Eldorado. Handicapé par des origines misérables, il ne reculera devant rien pour arriver à ses fins, accumulant les coups sans broncher et endossant mille personnages afin de traverser toutes les couches de la société et ainsi mieux tromper son monde… Le dessinateur de Blacksad et le scénariste de De Cape et de Crocs ont uni leur talent pour produire une œuvre remarquable à tous points de vue. Tout comme leur héros Pablos, le lecteur embarque pour le Nouveau monde avec délectation. Certes, les rebondissements seront nombreux et les conséquences plus âpres pour le premier, dur à la douleur, qui parviendra néanmoins à retomber sur ses pieds à chaque coup du sort, en ressortant comme renforcé, comme dopé… Alain Ayroles nous a concocté ici un scénario aux petits oignons, qui est en fait la continuation du roman picaresque « El Buscón (Vie de l’aventurier Don Pablos de Ségovie) », signé d’un certain Francisco de Quevedo, figure majeure des lettres ibériques au XVIIe siècle. A la fin du livre, qui se situait en Espagne, l’écrivain annonça une suite qui ne vit jamais le jour. Le créateur de Blacksad, Juanjo Guarnido, avait toujours été fasciné par ce classique de la littérature espagnole. Quant à Alain "DCEDC" Ayroles, il envisageait de raconter les aventures de Don Quichotte dans le Nouveau monde. C’est donc tout naturellement que les deux auteurs ont conçu ce projet haut en couleurs. Dans un style littéraire soigné, Ayroles fait s’exprimer le narrateur principal, qui n’est autre que Pablos, en s’inspirant du langage de l’époque. L’histoire est extrêmement bien construite, respectant la linéarité du roman picaresque, avec plusieurs récits enchâssés au sein du récit central. C’est sans relâche que nous suivons les péripéties de Pablos, personnage ambigu qui suscite autant la pitié que la répulsion, même si cette fripouille pour le moins rusée a des raisons de vouloir s’extirper de sa condition sociale calamiteuse. Le twist final est juste ahurissant, mais l’auteur parvient à le rendre crédible de façon subtile, avec une ironie totalement subversive contre tous les puissants de ce monde. Du reste, le propos de cette saga au souffle épique reste tout à fait transposable à nos sociétés contemporaines, où la misère la plus noire côtoie plus que jamais la richesse la plus obscène. Juanjo Guarnido de son côté ne fait que, preuve s’il en fallait, confirmer son talent, quand bien même les animaux ont repris ici leur rôle de figurants silencieux… De Blacksad, les humains ont conservé le sourire carnassier ou les yeux de chien battu selon les cas. Pour le reste, le dessinateur espagnol nous emmène littéralement au cinéma, tant la représentation des paysages de l’Altiplano et de l’Amazonie est époustouflante. Le passage décrivant la découverte de l’Eldorado par Don Diego et ses hommes est à couper le souffle. Confessant s’être rendu au Pérou pour parvenir à un rendu le plus réaliste possible, Guarnido n’a utilisé que des couleurs directes, à l’aquarelle, et le résultat est somptueux. A n’en pas douter, « Les Indes fourbes » s’impose d’emblée comme une réussite et rencontrera le succès, plus que mérité. Cela apparaît presque comme une évidence quand on sait que ces deux auteurs talentueux avaient l’envie de travailler ensemble. Cette brillante épopée, qui prouve que l’alchimie entre les deux hommes a parfaitement fonctionné, figurera non seulement parmi les meilleurs albums de 2019 mais également au panthéon du neuvième art. À noter en outre que l’objet est publié en grand format et dans un superbe tirage.
Cigarettes - Le Dossier sans filtre
Les fumeurs préfèrent généralement hausser les épaules face aux arguments, ressassés à l’envi, contre leur sale petite habitude tenace. Et pourtant ils les connaissent tous, plus ou moins. Ils savent que les chances d’attraper un cancer en sont multipliées et que la cigarette comprend en outre quantité d’additifs dangereux. Mais allez comprendre pourquoi, pour les accros à la cibiche, l’acte de fumer semble demeurer, depuis plusieurs décennies, un des plus forts symboles de liberté individuelle pour tous et d’émancipation quand il s’agit de la gent féminine. Et malgré les messages faisant ressembler les paquets de clopes à des faire-part de décès, certains pensent toujours que le fait de remplir ses poumons de fumée et de goudron constitue le summum de la transgression, procurant peut-être ce grand frisson que l’on ressent quand on danse avec la mort… De vrais rebelles, les fumeurs, c’est sûr ! Cette BD-docu pourrait pourtant bien provoquer chez eux un vrai déclic… Pierre Boisserie nous livre ici une enquête captivante sur une industrie née avec la conquête de l’Amérique et qui a réellement pris son essor lors des deux guerres mondiales. S’appuyant sur un découpage narratif rigoureux et une documentation fournie, l’auteur analyse et démonte méticuleusement les mécanismes de propagande à l’œuvre dans l’expansion hors-norme de cette pratique mortifère. Il en profite pour démasquer « Big Tobacco », mafia de nababs sans scrupules qui ont fait main basse sur cet « eldorado » à caractère agricole, détourné de son usage originel, principalement thérapeutique. Car les premiers à le consommer furent évidemment les Indiens qui ne l’absorbaient que lors de cérémonies chamaniques… avec modération, contrairement à nos fumeurs modernes ! Mais c’est lorsque la cigarette fut inventée que le marché explosa véritablement, avec la catastrophe sanitaire qui s'ensuivit… La présence de « Mr Nico », maître de cérémonie peu amène, évoque avec un humour particulièrement cynique l’industrie sous tous ses aspects, historique, économique, sociologique, scientifique, sanitaire et culturel. Et tout cynique soit-il, ce personnage, sous sa caricature à l’image des fat cats de l’US Tobacco, rend l’exposé très vivant tout en médusant le lecteur, à la fois incrédule et terrifié devant ce « Joker » sinistre, rendu seulement sympathique par le fait qu’il « balance » son propre camp… On appréciera aussi le trait assuré, agile et expressif de Stéphane Brangier, qui dynamise la narration de façon très pertinente, avec moult trouvailles faisant que jamais l’ennui ne s’installe. Alors si les lecteurs non-fumeurs ne pourront que souscrire, les accros à la clope resteront-ils insensibles à cette diatribe implacable contre la petite tige tellement stylée dans les soirées, si ce n’est qu’elle fait le désespoir de nos bronches ? Le seul léger bémol peut-être à cet excellent documentaire est que l’enquête est centrée uniquement sur l’industrie américaine. Le seul léger bémol peut-être à cet excellent documentaire est que l’enquête est centrée uniquement sur l’industrie américaine. Même si elle n’existe plus aujourd’hui, on aurait aimé connaître l’histoire de la SEITA française, avalée par le géant Imperial Tobacco... De même, un chapitre aurait pu être consacré à la cigarette électronique, dont on sait encore peu de choses, notamment si elle sert véritablement à arrêter de fumer ou si elle n’est pas juste une addiction destinée à en remplacer une autre… Quoi qu’il en soit, « Cigarettes, le dossier sans filtre » constitue une lecture providentielle pour les plus motivés à se désintoxiquer (oui, la nicotine est bien une drogue, et pas la moins addictive…), et pourra même provoquer un déclic chez les autres… « Cramer » son argent pour en faire don à cette richissime mafia qui ne dit pas son nom n’est pas l’acte le plus rebelle, tant s’en faut… Et si dans un an, j’ai moi-même définitivement arrêté la cigarette, je mettrai la note maximale, promis !
Popeye - Un homme à la mer
Ce one shot est un prequel de Popeye, alias Mathurin, qui permet d’en apprendre davantage sur le personnage grâce aux libertés prises par les auteurs. Pourquoi est-il surnommé Popeye ? Pourquoi, mange-t-il des épinards ? Comment a-t-il rencontré Olive ? Comment est-il devenu père ? Autant de questions qui trouvent (enfin) une réponse. L’atmosphère qui se dégage de l'album suinte le vrai et le labeur, renforcé en cela par des dialogues argotés. Il n’y a pas vraiment d’action, juste le quotidien d’un marin " Solitaire " et renfermé qui lutte pour sa survie et contre les injustices. Mais grâce à l'amour, il va s'ouvrir petit à petit. Visuellement c’est aussi réussi grâce à ce trait atypique, fin et faussement tremblotant, et à la colorisation aux tons pastels qui donnent un effet vieilli. Une belle découverte !
Le Grand Autre
Ouaouh ! Avec ce gros pavé de près de 300 pages, Ludovic Debeurme confirme tout son talent, mais aussi son côté hors norme. On est parfois proche de ce que fait Charles Burns, avec là aussi un intérêt pour l’étrange, la métamorphose, le mélange des espèces, mais aussi pour les questionnements de l’enfance, de sa sortie, la recherche de l’amour, etc. On retrouve aussi parfois le trait de Burns (dans certains visages en particulier), même si le Noir et Blanc de Debeurme est bien plus fin, et ne joue pas sur les ombres : il est bien plus aéré et aérien, ce que renforce d’ailleurs l’absence du gaufrier traditionnel. Raconter ou résumer cet album est difficile, et n’est même pas forcément souhaitable. On a là une sorte de poème surréaliste, d’une très grande richesse visuelle et imaginative, quand bien même certains passages sont d’une noirceur, voire sont glauques. En tout cas j’ai trouvé l’ensemble très frais, très beau (que ce soit l’aspect graphique, mais aussi la narration poétique et décalée). Cela sort du commun, c’est sûr, et beaucoup seront déroutés en le feuilletant. Mais cet album contentera sans doute les plus curieux, les lecteurs d’une poésie lyrique et noire. Onirique, plein de liberté(s), que Debeurme habille parfois de laideur et d’horreur, « Le Grand Autre » se révèle souvent bouleversant.
Anita Bomba
« Anita Bomba ». Avec un titre pareil, on s’attend à avoir quelque chose de rythmé. Et on n’est pas déçu par le scénario d’Eric Gratien. En effet, du rythme il y a. D’abord parce que notre héroïne, voleuse dynamiteuse, sorte de pétroleuse steampunk ne s’embarrasse pas de détails, de détours et autres temps morts (il n’y a d’ailleurs pas que le temps qui meurt à son contact, car dès qu’elle semble être « coincée », elle justifie son nom en balançant la poudre !). Du rythme aussi car tout est découpé en très courts chapitres, et une voix off omniprésente (peut-être un peu trop parfois ?) commente, de façon cynique, ironique et parfois décalée, les aventures de la donzelle et de ceux qui l’accompagnent ou la subissent. Dans la première catégorie (mais ils pourraient tout aussi bien intégrer la seconde, tant côtoyer Anita prédispose à quelques ennuis) on retrouve un trafiquant, le Mentor, un robot schizophrène souffrant de troubles de personnalité – et assez violent (il dynamite d’ailleurs les plans d’Anita et plus généralement l’intrigue !). Dans la seconde catégorie, une très longue liste de victimes, mais surtout Michael Bottle, un flic qui cherche à se venger, avec sa horde de robots piranhas. J’ai été happé par les aventures d’Anita donc. Mais c’est aussi que le dessin de Cromwell est franchement excellent. Et je ne parle pas forcément de technique (quoi que). C’est aussi et surtout l’univers graphique qui est aux petits oignons. Avec une colorisation jouant sur les gris, les marrons, et surtout des tons de rouille qui donnent un habillage original à la série, Cromwell, avec un trait faussement crade, a su créer quelque chose qui convient parfaitement au ton employé par Gratien. Et la récente intégrale publiée par Akiléos est un bien bel écrin pour ces aventures détonantes !
Aâma
Frédérik Peeters est un auteur original, très éclectique – et qui réussit à surprendre dans à peu près tous les genres auxquels il touche. Pour ce qui est de la Science-Fiction (puisque c’est le cas avec cette série), il avait déjà à son actif le très beau Lupus, assez planant. Avec « aâma », on est dans une veine SF peut-être plus classique, mais là aussi c’est vraiment très bon – et très beau ! Avec quelques détours vers la chronique sentimentale (pas gnangnan, et qui vers la fin en plus se rattache à l’intrigue quasi thriller qui va envahir le côté purement SF), Peeters bâtit ici une histoire à la fois dense et aérée, voire aérienne. On est accroché petit à petit, puis vissé à cette intrigue (qui va nous questionner sur la relation entre homme et robot, sur la naissance de la vie, etc.), mais aussi et surtout à son traitement. En effet, j’ai trouvé superbe le travail graphique de Peeters, que ce soit le dessin ou la colorisation. On y retrouve des tons (dégradés de violets par exemple) déjà dominants dans Pachyderme, mais aussi très présents dans son dernier album, Saccage. Ces couleurs habillent un dessin parfois psychédélique, avec quelques planches qui m’ont fait penser à certains tableaux de Salvador Dali, voire aux paysages minéraux d’Yves Tanguy, dans une veine très surréaliste donc. Un dessin souvent épuré, mais qui fait la part belle à l’imagination, créant un bestiaire proche de celui imaginé par Léo dans ces séries SF, mais en plus poétique. Un monde beau et dangereux, une planète mêlant rêves et cauchemars. Les 4 albums, pourtant relativement épais (près de 90 pages chacun !) se laissent lire rapidement, et très agréablement. C’est une série pleine de poésie, d’une richesse graphique et scénaristique telle qu’il serait vraiment dommage de passer à côté.
Les Indes fourbes
Tout amateur de bandes dessinées se doit évidemment de lever tout au moins un sourcil intrigué lorsqu'il entend dire qu'Alain Ayroles va scénariser une histoire dessinée par Juanjo Guarnido. Savoir en outre qu'Ayroles s'inspire d'un célèbre roman picaresque pour lui donner la suite qu'il aurait dû avoir mais n'a jamais eue satisfera également l'amateur de belle littérature. On en concluera donc ainsi logiquement que toute personne de goût ne peut que se précipiter en librairie dès ce 28 août 2019 pour se procurer - à un prix certes quelque peu ironique par rapport au sujet de l'oeuvre - ce qui s'annonçait d'ores et déjà comme une pépite. Et dès que l'on ouvre l'ouvrage, on constate avec plaisir que l'on ne s'est pas trompé. Le sens aigu de la mise en scène parcourant toute l'oeuvre d'Ayroles a été convoqué une nouvelle fois ici, son talent incroyable pour les dialogues et pour le pastiche également, tandis que le génie visuel de Juanjo Guarnido n'a rien perdu de sa superbe. Tout amateur du monument De Cape et de Crocs ne pourra se sentir perdu face à ces dialogues d'une élégance toute ayrolienne - tout sauf du vent ! -, d'une langue parfaite qu'il fait bon lire en ces temps où le commun des mortels lui enlève toute sa substance. Oui, à nouveau, Alain Ayroles nous propose plus qu'une bande dessinée : il nous offre un bijou de rhétorique et de langue française. Rien que pour cela, Les Indes fourbes est déjà un monument. Mais il faut avancer davantage sans ombre ni trouble au visage dans l'opulente jungle verbale où nous fait pénétrer l'intrépide Ayroles pour découvrir plus en détail ce temple d'or qu'il a bâti pour nous. Si l'on s'en réfère à la structure de l'oeuvre, ce n'est plus du Francisco de Quevedo, c'est du Quentin Tarantino. Divisé en trois chapitres, le récit nous prend et nous surprend plus d'une fois, jouant avec sa propre mécanique narrative et dramaturgique pour mieux la mettre en valeur. Cela commence comme un simple récit d'exploration, récit à deux étages comme Ayroles sait si bien les écrire, afin de mieux mettre en abyme une histoire somme toute très classique. Un vulgaire escroc s'enfuit d'Espagne pour chercher la fortune dans les colonies du royaume, et découvre à la fois les noblesses et les turpitudes de ce monde qui, Nouveau, a déjà toutes les caractéristiques de l'Ancien. Il s'agit du chapitre le plus long. Sans doute le moins passionnant des trois, pourtant déjà captivant et, on le découvrira à la fin, essentiel pour installer lentement mais sûrement les rouages de l'implacable mécanique dans laquelle nous sommes plongés. Dans cette partie, l'on appréciera l'aisance avec laquelle l'auteur prend le ton des plus grands récits de voyage et nous immisce dans une atmosphère magnifiée par le trait d'une incomparable beauté issu de la main de Guarnido. Le souffle épique, la vérité cachée y établissent déjà leurs premiers bourgeons, qui écloront dans les deux parties suivantes. Après l'apothéose du premier chapitre, on croit déjà avoir tout vu. C'est précisément parce qu'en réalité, on n'a encore rien vu. Il faut s'arrêter là et ne rien dire du contenu des deux chapitres suivants pour conserver la surprise à l'aimable lecteur qui n'aura pas encore déserté cette humble critique, poussé par un ennui naturel. Que l'on dise simplement qu'Alain Ayroles, fidèle à son habituel style narratif, ne met en place cette mécanique en trois actes que pour mieux berner son lecteur. Si le premier chapitre de l'oeuvre passait - et c'est normal, pastiche oblige - par toutes les étapes attendues du récit picaresque comme du récit d'exploration, les chapitres II et III s'ingénient à briser tout ce que ces attendus avaient mis en place dans notre cerveau habilement endormi. On admirera également l'art avec lequel Ayroles domine son oeuvre tout en laissant une place égale à son dessinateur Guarnido, qui trouve là un exceptionnel terrain de jeu, la chance d'une vie, peut-être même l'apogée d'une grande carrière de dessinateur, afin de déployer tous les ors de son dessin merveilleux, baroque et titanesque. Derrière la sobriété d'une couverture où se dit pourtant l'essentiel (et à laquelle a participé le génial Alex Alice, notons-le au passage) se cachent les splendeurs d'un foisonnement graphique plein de vie et d'exubérance. L'auteur s'efface même parfois complètement derrière le dessinateur dans des planches colossales, muettes et pourtant éloquentes, telles ces douze pages sans un seul mot (!) narrant l'épopée d'un groupe de colons rencontrant les innombrables péripéties de la route vers l'El Dorado, qui redonne toutes ses lettres de noblesse au genre si souvent dénigré de la bande dessinée. Il sera toutefois permis au lecteur d'émettre quelques réserves sur l'esprit d'une bande dessinée dont la richesse ne peut masquer un (léger) manque. Si l'épopée possède un souffle incroyable et que le récit d'exploration semble passer par toutes les étapes essentielles, on pourra regretter que l'émotion ne vienne jamais percer la surface de la caricature. Certes, celle-ci est très intelligente et parfaitement justifiée par l'emploi du pastiche. Toutefois, il arrive que l'on se lasse quelque peu de cette dépiction du monde dans ce qu'il a de plus sale et de plus ignoble (au sens littéral comme au figuré). Bien sûr, la satire l'exige, mais cette saleté ambiante, certes réelle ou au moins réaliste, pouvait cohabiter - et ce, au sein du Nouveau Monde plus que partout ailleurs - avec une véritable noblesse et une authentique grandeur d'âme qu'Ayroles, sans doute à la suite de Quevedo, tend parfois à oublier, même s'il nous la fait par moments toucher du bout des doigts. Quand on songe à l'émotion puissante qui se dégageait de certaines pages de De Cape et de Crocs et de Garulfo, on peut trouver légèrement décevant qu'Ayroles ne nous propose aucun pic émotionnel dans cette bande dessinée. Mais il est vrai qu'il n'en a pas fait son sujet, et que ce manque est donc assumé. Qu'il ne soit toutefois pas accordé à ce petit reproche plus d'importance qu'il ne le lui faille, car en-dehors de cet élément soulevé par un historien et lecteur quelque peu tâtillon, Les Indes fourbes reste un véritable monument. Il est de ces bandes dessinées qui n'outragent le réel que pour mieux le faire parler, qui n'épuisent leur lecteur que pour mieux l'élever, et ne l'égarent que pour mieux le faire aboutir à cette conclusion qui s'impose d'elle-même : oui, dans le monde de la bande dessinée, l'El Dorado existe.