Les gens te montrent ce qu'ils veulent que tu vois.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2019. Elle a été réalisée par Timothé le Boucher qui a tout fait : scénario, dessins, encrage, couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée de 290 pages.
Dans une banlieue résidentielle, au sein du lotissement Les Corneilles, une adolescente marche de nuit au milieu de la rue en short et teeshirt, avec un couteau ensanglanté dans la main droite, et du sang sur ses bras nus, ses jambes nues, et sur ses vêtements. Elle est interpellée par une voiture de police. Elle continue de marcher après les avoir regardés. Les deux agents s'approchent d'elle, la plaque au sol et lui passent les menottes. Ils l'identifient comme étant Laura Grimaud, celle qui avait été signalée par un voisin inquiet. Une équipe de police se rend au pavillon des Grimaud et découvre le massacre : les cadavres de Xavier (43 ans, le père), Muriel (46 ans, la mère), Françoise (63 ans, la grand-mère), Jules (4 ans), Quentin (10 ans), Alison (12 ans), Pierre (15 ans), et le cousin Dylan (16 ans). L'un des policiers constate que Pierre est encore en vie et il fait appeler une ambulance. 6 ans plus tard, comme chaque jour, la jeune aide-soignante Tiphane fait la toilette de Pierre Grimaud, toujours hospitalisé, toujours dans le coma. Ce jour-ci, elle s'enhardit et dépose un chaste baiser sur ses lèvres. Il entrouvre un œil et e referme aussitôt. Tiphane va chercher sa collègue plus âgée et plus expérimentée Carole qui constate également que Pierre ouvre les yeux par intermittence. Celui-ci fait des rêves entre cauchemar et délire, où apparaissent son cousin Dylan, puis sa sœur Laura, puis un corbeau. Les deux aides-soignantes reviennent dans la chambre et chasse le corbeau qui s'est posé sur son torse.
Quelques jours plus tard, la psychologue Anna Kieffer arrive dans l'hôpital et demande son chemin à la docteure Babette Cotteau qui s'occupe de Pierre Grimaud. Elle vient s'entretenir avec Pierre pour sa thérapie. La docteure Cotteau la conduit jusqu'à la chambre du patient, tout en lui expliquant que cela fait un mois qu'il a commencé à montrer des signes de réveil. Kieffer frappe à la porte de la chambre et y entre. Pierre Grimaud est allongé dans son lit, parfaitement immobile, les yeux fermés. Kieffer va voir la vue à la fenêtre, et il entrouvre leurs yeux. Il parvient à articuler un faible bonjour. Anna Kieffer s'assoit sur la chaise des visiteurs, se présente et explique ce qu'elle est venue faire : elle est là pour l'écouter et il peut commencer avec ce qui lui passe par la tête. Pierre se tait pendant un instant puis commence à parler : les infirmières disent qu'il a la meilleure chambre qu'elle est spacieuse, et qu'il a vu sur les arbres. Il continue : il a peur tout le temps, même du mouvement des oiseaux les branches. Comme il ne peut pas bouger, il a le sentiment que n'importe quoi pourrait lui arriver et qu'il serait incapable de réagir. La nuit il a parfois l'impression que quelque chose se tient au-dessus de lui et l'écrase, une silhouette noire menaçante. Kieffer lui indique qu'il est en sécurité ici.
En 2017, Thimoté le Boucher avait sorti un excellent album : Ces jours qui disparaissent, un thriller à la narration visuelle douce, au rythme lent, mettant le personnage principal Lubin, et le lecteur face au principe de réalité, avec implacabilité inévitable. La séquence d'ouverture dure neuf pages, pendant lesquelles le lecteur assiste à la fin du massacre des Corneilles, l'arrestation de la coupable, la découverte des corps, le survivant inconscient. Les dessins sont toujours aussi doux avec un trait d'encrage très fin pour le détourage, des lieux et des accessoires dessinés avec simplicité tout en incorporant un bon niveau de détails, une mise en couleurs pastel dans des teintes foncés apportant une forte consistance à chaque élément représenté. le lecteur est immédiatement accroché par ce fait divers atroce, le meurtre de sept personnes d'une même famille par la fille un peu attardée. Il découvre que l'enjeu du récit est de découvrir ce qui s'est réellement passé cette nuit-là. Laura Grimaud (17 ans) a-t-elle bien commis ces meurtres ? Ou est-ce que les événements se sont déroulés autrement ? Il est vraisemblable que l'esprit de Pierre contient des informations sur les circonstances du drame, mais qu'ils ont été profondément refoulés à la suite du traumatisme. le récit s'inscrit donc un registre d'enquête policière. Il se produit un ou deux autres événements qui font que le récit passe dans le registre du thriller, comme la découverte qu'Anna Kieffer était la psychologue suivant Laura pendant l'enquête et que celle-ci s'est suicidée peu de temps après avoir été arrêtée.
Les dessins montrent les environnements de manière clinique : des traits de contours fins et réguliers, des vêtements propres, des lieux propres, même le pavillon bon marché de la grand-mère de Pierre, des immeubles propres et sans une seule marque de l'usure du temps même dans une banlieue défavorisée, des sols et des murs impeccables. Cela peut produire une impression de froideur ou de distanciation chez le lecteur. D'un autre côté, l'artiste choisit des cadrages qui mettent en valeur la profondeur de chaque lieu, sans s'économiser sur ce qu'il y a à dessiner : de la vue du ciel de l'hôpital et de la ville qui l'entoure, à ses espaces verts, en passant par la salle d'activité commune, la piscine pour la thérapie physique, ou encore les chambres des différents patients. À chaque fois, la prise de vue permet de voir comment les personnages habitent ces lieux, comment ils en utilisent les accessoires, comment ils s'y déplacent en fonction de la géométrie des lieux et des obstacles. du coup, l'impression de lieux tout neufs et artificiels disparaît car le lecteur voit bien qu'ils sont utilisés et habités au quotidien.
L'impression donnée par les personnages peut également s'avérer un peu déstabilisante au premier regard. En fonction de sa bédéthèque, le lecteur peut y voir plutôt l'influence des mangas, ou plutôt l'influence des bandes dessinées pour la jeunesse. Effectivement, la plupart des visages sont lisses, sans rides, que ce soient les patients adolescents ou jeunes adultes, ou les adultes plus âgées comme madame Pinsolle qui aimerait bien toucher Pierre, ou l'inspecteur Henri Carrier visiblement plus proche de la retraite que du début de sa carrière. Mais là encore, les autres caractéristiques des dessins font que ces personnages acquièrent une véritable identité graphique reflétant leur âge et leur condition. le lecteur peut ne pas y prêter attention et juste le ressentir, mais à une ou deux reprises l'évidence s'impose à lui. La première fois se produit quand Anna Kieffer fait une remarque sur le sweatshirt que porte Pierre dans son lit. le dessinateur porte une réelle attention aux tenues vestimentaires qui sont choisies en fonction de la personnalité de l'individu, de sa position sociale (les chemisiers de prix d'Anna) et de son occupation du moment. S'il n'a pas fait attention à ce détail, cela devient manifeste avec le pull tricoté que madame Pinsole offre à Pierre. Rétrospectivement, il se dit que le joli serre-tête avec un nœud rose de Tiphane est aussi révélateur de son caractère.
Qu'il y fasse sciemment attention ou non, le lecteur plonge donc dans un thriller psychologique dans lequel l'auteur a soigneusement conçu chaque élément graphique, chaque information visuelle. Arrivé à la page 40 (sur 290) de la bande dessinée, il devient apparent que le massacre des Corneilles est survenu dans un environnement spécifique : le caractère de la mère, la stratégie d'adaptation du père, la relation entre la grand-mère et sa fille, le milieu défavorisé, le retard mental de Laura, l'arrivée du cousin Dylan. Cela peut paraître un peu chargé, mais l'auteur montre une vie de famille plausible, sans maltraitance physique, mais avec une agressivité latente de la mère. La grande force de le Boucher est de ne pas mettre les pieds dans le plat en étant le plus explicite possible, mais de rester majoritairement dans les sous-entendus. du coup, le lecteur est dans l'incapacité d'empêcher son cerveau de gamberger, d'essayer de reconnaître des schémas, d'établir des connexions logiques pour aboutir à des suppositions qui seront confirmées ou infirmées par les informations présentes dans les séquences suivantes. Il prend bien sûr fait et cause pour la victime, que ce soit Pierre dont le visage porte la marque des lacérations au couteau, que ce soit Laura victime des remarques méchantes de sa mère, que ce soit Anna portant la culpabilité du suicide de Laura, que ce soient les autres patients de l'hôpital (Bastien muet et en fauteuil roulant après un accident de la route, Max qui a perdu ses deux jambes après un accident de scooter, une jeune femme atteinte d'un cancer). Il relève les petites remarques en coin qui atteste que tout le monde n'est pas animé de bonnes intentions et que la méchanceté est bien présente chez certains, au moins au point de faire quelques crasses. Il est également tiré de la douceur ambiante par des remarques qui sortent de la banalité affligeante des échanges pour faire la conversation, avec l'évocation du mythe d'Actéon et son interprétation psychanalytique, ou encore le phénomène de reproduction sociale, l'explication de la paralysie du sommeil.
Le lecteur commence ce récit à la narration visuelle douce et solide, un peu froide pour les décors, comprenant qu'il s'agit d'un roman policier dans lequel il s'agit de comprendre comment est survenu le massacre des Corneilles (une jeune fille de 17 ans assassine tous les membres de sa famille dans le pavillon de banlieue) et comment il s'est déroulé. Les dessins propres sur eux donnent vie aux personnages, sans impression de voyeurisme ou de sensationnalisme. le malaise s'installe progressivement, des petits éléments dissonants de ci de là qui amènent le lecteur à se poser des questions sur la fiabilité de certaines déclarations, à participer lui-même aux déductions. Il est ferré et totalement impliqué, incapable de décrocher de ce thriller extraordinaire, aux personnages abimés tout en restant attachants, voyant très bien que tout cela ne peut que mal finir, sans pour autant savoir quelles seront les victimes suivantes, ni qui est vraiment coupable de quoi. Du grand art.
Pour faire le vide, Aby avait besoin de grand air et d’espace, beaucoup d’espace. De nature aussi, histoire de se reconnecter à l’essentiel après un quotidien professionnel auquel elle ne trouvait plus de sens, et une histoire d’amour confortable, mais un peu plan-plan… Accueillie par sa pote Jet, elle va donc cohabiter dans une grande baraque défraichie en pleine cambrousse, avec trois autres jeunes gens en quête de sens comme elle, désireux d’inventer des modes de vie alternatifs… Le problème avec Aby, c’est que la vie en groupe n’est pas son fort et qu’elle n’avait pas prévu cette éventualité. Pour la retraite en mode ermite, c’est raté ! …
Et Aby, peu réceptive à cette vie en communauté « typique bobo » qui ne fait que reproduire les codes de la vie urbaine ultra connectée, sans vraiment l’assumer, va prendre la tangente, s’éclipsant de plus en plus souvent pour aller respirer l’humus puissant et primitif de la forêt (alors que les autres restent avachis sur les canapés). En totale immersion, Aby retrouve un émerveillement enfantin oublié, observe faune et flore autour d’elle, prend plaisir à écouter le bruissement des feuilles et le bourdonnement des abeilles, à humeur l’odeur des plantes et des champignons. D’ailleurs, son intérêt pour ces derniers va s’en trouver renforcé après une rencontre fortuite avec Elie, ancienne babacool un brin misanthrope qui l’initiera à la mycologie, y compris les psylos qui filent des hallus…
Bref, toutes ces petites fugues vont créer quelques tensions au sein du groupe, que Jet ne contribuera pas à apaiser. Cachant mal son désir pour Aby, sa bienveillance va s’avérer de plus en plus pesante, jusqu’au dénouement fatal lors d’une teuf sous champis… L’amie qu’était censée être Jet deviendra la relou de service…
L’ouvrage bénéficie d’une narration fluide, entrecoupée de longues séquences de silence où l’on marche dans les pas de cette jeune citadine en manque de vert lors de ses escapades dans la nature environnante. C’est évidemment elle le personnage le plus intéressant du récit (au même titre qu’Elie, avec qui elle partage quelques affinités), celle qu’on veut retenir alors qu’elle ne cherche qu’à s’éloigner.
Le dessin en bleu-gris monochrome accompagne parfaitement le cheminement d’Aby, c’est un dessin où les sons ont leur importance, plus que dans n’importe quelle BD. En disséminant des onomatopées à tout bout de champ, Marguerite Boutrolle semble vouloir nous inviter à accorder plus d’attention aux « silences » de Dame Nature face au désastre annoncé…
Son trait, certes assez fragile et un peu vert, a du potentiel, et la maîtrise est beaucoup plus flagrante pour ce qui est des attitudes des personnages ou du cadrage, qui permet de mettre en relief ces petits détails en apparence anodins, ces petites choses autour de nous que nous ne savons pas ou plus voir, gavés sommes-nous par les artifices technologiques… On peut également souligner la très jolie couverture !
Mais au-delà du trait, c’est aussi le propos qui est digne d’intérêt dans ce roman graphique qui parle d’une génération, celle des jeunes adultes qui vient de quitter l’adolescence et est encore trop jeune pour être prise au sérieux par ses aînés. Si les grands sujets d’actualité apparaissent en toile de fond, cette jeunesse un peu larguée tente de réinventer un mode de vie plus conforme aux enjeux du présent, pas toujours avec conviction, parfois maladroitement, car l’addiction technologique reste vivace. A un niveau beaucoup plus intime, Boutrolle parle de la difficulté à exister au sein d’un groupe, ou plutôt à rester soi-même, et questionne cet instinct grégaire qui fait que parfois, les relations peuvent vite devenir toxiques voire intrusives lorsqu’on ignore les injonctions du collectif. Aby en fera les frais du fait de son comportement solitaire, qui finit par dérouter ses colocataires et laissera poindre d’une manière ou d’une autre les reproches des uns et des autres.
Tout cela fait de « La Part des lâches » une lecture captivante, qui réussit à relier l’intime et le sociétal. Ce récit doux-amer et sensible, voire hypersensible, nous interroge sur la capacité de l’être humain à cohabiter harmonieusement avec ses congénères, à accepter l’autre dans son entièreté.
Un vrai roman noir
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À l'origine, ce comics se présentait sous un format assez petit. Il m'a bien fallu 70 pages avant de trouver mes marques devant cet objet très inhabituel à plusieurs titres. Pour commencer, (1) le format correspondait à la moitié d'un comics traditionnel, soit des pages petites qui ne contiennent que peu de cases. (2) Cette histoire est illustrée en noir et blanc, ce qui n'est pas choquant pour ce genre de polar, mais ce qui peut en décourager quelques uns. Enfin, le style des illustrations est très typé : un croisement improbable entre Frank Miller dans Sin city, José Muñoz dans Alack Sinner et Kevin O'Neill dans La ligue des gentlemen extraordinaires.
Brian Azzarello est bien connu des lecteurs de bandes dessinées américaines et affiche un palmarès impressionnant de qualité en ce qui concerne des histoires criminelles ou violentes noires à souhait (Loveless, 100 Bullets par exemple). Les éditeurs de Vertigo (branche de DC Comics) lui avaient confié la lourde tâche d'ouvrir le bal de leur nouvelle collection baptisée Vertigo Crime, ainsi qu'à Ian Rankin avec Dark Entries.
Brian Azzarello nous invite à suivre les pas de Richard Junkin (surnommé au choix Junk ou Rich), un ex-joueur de football américain prometteur doté d'un genou présentant de vilaines cicatrices. Junkin s'est reconverti en vendeur de voitures d'occasion pour le compte du plus grand vendeur de la cote ouest. Il est particulièrement inapte à réaliser quelque vente que ce soit et ses collègues le chambrent méchamment et régulièrement. Le grand patron lui propose une alternative au licenciement : servir de garde du corps à sa fille dévergondée. Junkin retrouve vite le monde de la haute en train de passer du bon temps dans les quartiers huppés... jusqu'à une soirée qui part en vrille et qui finit par la mort brutale d'un type de la haute entre les pognes énormes de Junkin.
Il faut un peu de persévérance pour rentrer dans l'histoire et atteindre le point de non-retour que constitue le meurtre. En fait, Azzarello nous promène à gauche et à droite pour présenter ses divers personnages sans nous donner d'indication quant à la direction générale de l'intrigue avant la moitié du tome. Après le lecteur se retrouve dans une intrigue poisseuse à ras du bitume dans un cadre très urbain habité par des paparazzis manipulateurs, des garces qui ne savent pas quoi de l'argent de leur père et des paternels qui veillent sur leur progéniture. Richard Junkin est un loser typique des romans policiers vraiment très noirs. L'ombre de Jill Thompson plane sur ce destin et ce pantin qui ne sortira jamais de sa condition.
Les illustrations de Victor Santos sont donc très typées et nécessitent également une cinquantaine de pages avant qu'il ne s'en dégage une atmosphère vénéneuse inextricable. De la même manière le petit format originel de ce comics limitait très fortement le nombre de cases par page ce qui a pour conséquence de tourner rapidement les pages, mais aussi de morceler la narration et de limiter la dimension séquentielle de cette forme d'expression.
Ne vous attendez pas à plonger dans votre comics habituel ou à retrouver un ersatz de Sin City, Azzarello et Santos ont vraiment joué le jeu et ils ont tiré le meilleur parti du format inhabituel et cette nouvelle collection. Le récit est très noir, violent avec des scènes explicites de rapports sexuels, et également adulte dans son ton et ses thèmes.
Envoûtant et interprétable
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Il s'agit d'une histoire complète et indépendante, d'abord publiée sous la forme de webcomic, puis sur format papier pour la première fois en 2010 en VO.
L'histoire s'ouvre sur une femme assise sur une chaise qui attend sagement que quelqu'un vienne l'interroger. Il y a pour tout ameublement une table nue et 2 chaises. Un homme entre, il porte un plateau avec une carafe et 2 verres. Il sort et un autre homme entre apportant une liasse de feuillets qu'il pose sur la table. Les feuillets s'envolent vers le haut. La scène change pour un retour en arrière. Dans une gare parisienne, 2 femmes se font leurs adieux. Il est évident qu'elles sont liées par les liens du sang et que celle qui part usurpe l'identité de sa sœur pour bénéficier de ses papiers en règle. L'histoire se déroule pendant la seconde guerre mondiale à Paris, sous l'occupation. Une personne pénètre dans la pièce de la première scène pour interroger la jeune femme. Il apparaît qu'elle est une conservatrice de musée qui fait tout son possible pour que les œuvres d'art du musée où elle travaille ne disparaissent pas et soient pas emmenées par l'occupant allemand. de son coté, l'officiel allemand tente de comprendre comment sont gérées ces œuvres d'art, afin de pouvoir rapatrier les plus pertinentes en Allemagne. Il s'en suit une partie de cache-cache, d'affrontement de volonté et même confrontations de convictions.
L'éditeur Top Shelf est spécialisé dans les comics qui sortent de l'ordinaire et dont les auteurs ont une certaine ambition littéraire (ou autre). J'ai donc été assez surpris de voir apparaître un récit des époux Immonen dans leur catalogue. Madame (Kathryn) s'est plutôt fait connaître en écrivant des séries de superhéros (par exemple une aventure des Runaways, ou une aventure de Wolverine & Jubilé, ou de Pixie) et son époux (Stuart) en les dessinant (par exemple les New Avengers de Bendis dans Siège ou les Nextwave de Warren Ellis). Ici, aucun superhéros et un récit très ambitieux en termes de narration qui s'adresse à des adultes prêts à faire un effort de lecture.
Pour commencer, les illustrations de Stuart Immonen n'ont rien à voir avec le style qu'il emploie pour les histoires de superhéros. Ici il utilise une approche très dépouillée et stylisée et il utilise le noir & blanc. Les visages se rapprochent du simplisme des smileys (à l'opposé du photoréalisme). Il y a un simple trait pour chaque sourcil et un simple point pour figurer l'œil. Malgré cette approche minimaliste, les expressions des visages traduisent des sentiments complexes. Chaque personnage dispose d'une morphologie qui le rend unique et tous les visages sont distincts les uns des autres. Stuart Immonen fait preuve d'une grande maîtrise formelle dans chacune de ses illustrations et dans la composition de ses planches. Il n'a recours qu'à des formes géométriques les plus simples possibles, avec des à-plats de noir massifs qui mangent parfois les visages. Son style oscille entre des personnages rendus à la manière d'Hergé, des décors (en particulier les rues de Paris) qui évoquent parfois le travail de Tardi, et des cases qui s'approchent de l'abstraction par l'utilisation de formes géométriques pour l'ombre qui mange les détails tout en faisant apparaître de singulières compositions. L'ensemble de ces approches graphiques s'amalgame harmonieusement pour un résultat d'allure trompeusement simple et très facile à lire. Il s'en dégage une ambiance noyée dans les zones d'ombre, qui convient parfaitement à ce récit sophistiqué.
Kathryn Immonen construit son récit sur 2 temps différent : celui de l'interrogatoire et celui des retours en arrière qui éclairent peu à peu les circonstances. Tout n'est pas explicite et il appartient au lecteur de relier les points du récit entre eux, ainsi que de déduire les motivations des personnages à partir des dialogues. L'enjeu relatif aux œuvres d'art des musées parisiens correspond à une réalité historique de la période retenue (la seconde guerre mondiale). Mais l'enjeu de la partie qui se joue entre Ila Gardner (la conservatrice) et Rolf Hauptman (l'officier allemand) ne se limite pas à la conservation de ses éléments patrimoniaux. L'un comme l'autre, ils sont confrontés à l'absurdité de leur situation et à la perte de repère quotidien du fait de la guerre. En particulier, Ila Gardner constate chaque jour la disparition arbitraire des individus qu'elle a l'habitude de côtoyer, tel que son boulanger. Cette réalité mouvante contraint les individus à remettre en question le sens de leurs actions, le sens de leur vie. Immonen emmène le lecteur vers un questionnement philosophique (s'apparentant au point de vue de Martin Heidegger) tout en restant dans le registre d'une histoire simple. Et puis, au fur et à mesure que l'affrontement des convictions des deux personnages avance, il apparaît que la question du classement des œuvres d'art peut se transposer à celui des humains imposé par le nazisme.
Je ne m'y attendais pas : à partir d'un récit tout simple et d'illustrations toutes simples, les époux Immonen emmènent leur lecteur au travers d'interrogations existentielles complexes. Il n'y a pas à proprement parler de résolution dans ce récit, il s'agit plus d'un voyage qui transforme les personnages principaux. La guerre n'est qu'un danger diffus de tous les jours ; il n'y pas de méchants soldats nazis caricaturaux. Il y a des circonstances extraordinaires qui font perdre leurs repères et leur cadre de référence à des individus normaux.
Culte, évidemment !
Une lecture que je repousse depuis des années, c'est donc sur le tard, même le très tard que je découvre Sandman.
J'ai enfin fini par franchir le pas, ma procrastination a été vaincu par mon envie de lire Sandman - Ouverture.
Tout d'abord, je me dois de mettre en avant Neil Gaiman pour sa qualité d'écriture, son phrasé onirique et mystique et l'ingéniosité de ses scénarios, le point fort de ces sept pavés. Bravo à Patrick Marcel pour la traduction.
Pour personnage central : Le Maître des Rêves, il fait partie des Infinis, une famille qui regroupe aussi La Mort, Le Destin, Le Délire, Le/La Désir, La Destruction et Le Désespoir.
Un univers féerique, sombre, gothique, parfois merveilleux, souvent tragique pour des récits puissants et inventifs qui font intervenir des femmes et des hommes ordinaires, des dieux de différentes mythologies, des personnages historiques, des sorcières, des créatures fantastiques... Et bien sûr, les Infinis. Un patchwork captivant où Gaiman se concentre sur les personnages et les intrigues, le rythme est lent, l'action est au second plan.
Des intrigues qui sont relatées sur un simple chapitre ou des arcs plus ou moins longs. Des intrigues qui à première vue ne semblent pas avoir de concomitances, mais à première vue seulement car au fur et à mesure tout va se relier pour un final que je n'avais pas vu venir.
Maintenant je vais m'épancher sur le graphisme, et je ne suis pas de ceux qui le trouvent moche. Je précise que j'ai lu la réédition Urban Comics.
De nombreux dessinateurs de talent vont se succéder : Sam Kieth (Wolverine Hulk - La Délivrance), Colleen Doran (Blanche-Neige, Rouge Sang - Chronique vampirique) ou Bryan Talbot (Grandville) pour un résultat en dessous des espérances attendues. Je vais prendre pour exemple les quatre premiers numéros qui sont dessinés par Sam Kieth, un artiste que j'apprecie énormément, mais l'inconvénient de ce genre de publication mensuelle avec une pagination importante, c'est le temps et les délais. Et pour en gagner, l'encrage a été confié à Mike Dringenberg. Et forcément la patte de Dringenberg écrase les esquisses de Kieth même si on devine son style inimitable. De même pour Talbot et Doran. Dommage.
Par contre, il y a des moments de pur bonheur avec Charles Vess (Bone - Rose), Philip Craig Russel (Le Premier Meurtre (Les Mysteres du Meurtre)) , Marc Hempel, Michael Zulli (La Dernière Tentation (The Last Temptation), Yoshitaka Amano et les quelques planches de John Bolton (Marada).
Mais dans l'ensemble, le résultat est largement au-dessus de la moyenne et les différents styles graphiques conviennent parfaitement aux différents arcs.
Un petit mot sur la colorisation, pas de reproches, elle s'adapte à l'atmosphère de chaque histoire.
Bref, il y en a pour tous les goûts.
En cadeau, les superbes couvertures de Dave McKean.
A lire et à relire.
« Le Seigneur des Rêves apprend qu'il faut soit changer soit mourir, et il prend sa décision ».
A la fin des années 80, 2 auteurs ont révolutionné le monde du comics: Alan Moore avec Watchmen et Frank Miller avec The Dark Night Returns et Electra Assassin. Je comprends que certains puissent être désarçonnés par cette histoire tant elle est novatrice.
Novatrice par le scénario: énormément de « Off », avec l’utilisation d’un vocabulaire très cru dans une histoire foisonnante où se croisent une Ninja conditionnée à abattre une créature monstrueuse qui aurait pris les traits d’un futur président des États Unis. Une sorte de JFK en puissance au sourire « ultra brite », des agents secrets Américains reconstruits de toute pièce par une société qui en fait des sur hommes. Un président Americain en fonction représenté sous les traits d’un Nixon obsédé par la bombe atomique qu’il dit pouvoir activer a tout moment. Le tout sur fond de régîmes Sud Américain déstabilisés par les services secrets des États Unis, qui dans les années 80 avaient encore la phobie d’inavoué des régimes communistes à leurs portes. Si Elektra agit et combat, elle ne parle jamais tel l’agent tueur qu’elle est devenue. Seule référence au monde des comics classique, son idylle brève avec Daredevil sur lequel Frank Miller s’est longuement attardé par ailleurs chez Marvel.
Cette mini série est également novatrice par le dessin de Bill Sienkiewicz: des dessins qui semblent être réalisés en couleurs directes, des collages également puisque la tête du futur président Ken Wind est systématiquement représentée par une photo ou on le voit avec un sourire figé. Je me souviens qu à la fin des années 80 ce graphisme a vraiment été un choc visuel pour beaucoup, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Un classique que les amateurs de Comics doivent avoir lu au moins une fois dans leur vie.
Je vais être raccord avec les autres avis : j'ai beaucoup aimé cette adaptation du roman de Pagnol. Je suis fan de l'auteur marseillais, j'ai lu le roman vu le film et dans ce cas il n'est pas rare de jouer au puriste pinailleur.
Et non ! Scotto et Stoffel nous propose un récit très conforme à l'esprit Pagnol avec l'aide du petit fils Nicolas Pagnol. L'ouvrage reprend le déroulé du roman avec exactitude, la voix off reprend le texte écrit par Pagnol et qui résonne dans ma tête avec le chant des cigales et l'accent.
C'est une lecture rayon de soleil qui met en avant l'universalité et la profondeur du message de Pagnol. C'est le message du bien vivre ensemble : croyants et athées, lettrés et sans instruction, citadins et villageois, nobles et roturiers et pourquoi pas Parisiens et Marseillais (Lol) à travers la belle rencontre du comte de Hixe.
Un message de paix, de bonheur et d'insouciance qui se fracasse sur un final inoubliable qui nous rappelle notre pesanteur et notre finitude. Le récit se savoure avec gourmandise.
Scotto et Stoffel ont fait de l'excellent travail mais le cadre était déjà donné. Morgann Tanco avait pour mission de nous faire rêver à nos enfances passées, idéalisées ou fantasmées. Il le réussit très bien. Son trait semi réaliste propose une ambiance familiale pleine de joie de vivre qui touche au plus profond de soi.
La nature est décrite avec moult détails qui accompagne un texte peu avare en descriptions de la faune et la flore provençale. La mise en couleur complète l'excellence du travail et proposant toute la gamme des tons qui rendent hommage aux couleurs données par le soleil du midi.
Une formidable lecture pour tous les âges.
Donne à ton soldat, la force d'éradiquer la débauche.
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2017. Elle a été réalisée par Mana Neyestani, pour le scénario, les dessins et l'encrage. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, d'environ 150 pages. Il commence par une introduction d'une page de l'auteur expliquant la nature de l'ouvrage. Puis suit un texte d'une page présentant la ville sainte de Mechhed (Mashhad).
Dans la ville de Mechhed (Mashhad) à l'été 2000, les fidèles viennent se recueillir au mausolée de la tombe du huitième imam chiite, Ali ar-Rida (Alî pesar Mûsâ Rezâ, 766-818). Parmi eux, Saïd Hanaï demande à Dieu qu'il donne la force à son soldat d'éradiquer la débauche. Durant l'hiver 2001, la journaliste Roya Karimi Majd attend dans un couloir du tribunal de Mechhed pour être reçue par le juge Mansour qui instruit le dossier du tueur en série de prostituées. Monsieur Rahimi, l'assistant du juge, lui dit que c'est son tour. Elle est reçue par un homme affable qui comprend sa demande, et s'interroge sur le fait qu'elle souhaite également l'interviewer lui. Elle explique que le tueur a justifié ses actes en invoquant sa foi comme seule motivation, car la Charia condamne la prostitution. Son interlocuteur rappelle que l'état nomme des juges pour remplir la fonction d'application de la Charia et qu'il n'appartient pas à chaque croyant de l'appliquer par lui-même. Il accède à sa demande d'interview de Hanaï, en mettant à sa disposition une salle du tribunal, et en s'assurant qu'elle ne sera pas seule avec le tueur. Elle le remercie et sort à l'extérieur, allumant une cigarette pour se détendre. Puis elle téléphone à Maziar Bahari, pour lui indiquer le résultat de son entretien.
Quelques jours plus tard, Majd et Bahari sont dans la petite salle du tribunal, elle assise sur une chaise, lui derrière la caméra, prêts pour l'interview. Alors qu'on toque à la porte, il lui rappelle de bien cacher ses cheveux sous son voile. Saïd Hanaï passe la porte et Majd ne peut pas s'empêcher de regarder fixement ses mains, celles qui ont étranglé 17 prostituées. Ayant repéré son regard, il explique qu'il s'agit de mains de maçon, et continue en indiquant qu'il est prêt et qu'il l'écoute. S'en tenant aux conseils du caméraman, elle débute l'entretien en demandant au tueur de lui parler de sa jeunesse de son adolescence. Il fait partie d'une fratrie de six garçons, et sa mère avait un atelier de confection où travaillaient plusieurs jeunes filles. Il n'avait pas de petite amie et il ne parlait pas aux femmes. Elle lui demande alors comment il a rencontré son épouse. Il explique qu'il avait envie de s'acheter une moto et que son frère trouvait ça trop dangereux, donc il valait mieux qu'à la place il se marie. Son frère a tout arrangé : entre la première fois où il a songé à se marier et la cérémonie, il s'est passé à peine une semaine. le caméraman lui demande alors de parler de son service lors de la guerre Iran-Irak.
Dans son introduction, l'auteur explique bien la nature de l'ouvrage : il s'agit de l'adaptation d'un entretien filmé réalisé par le journaliste Maziar Bahari, entre Saïd Hanaï et la journaliste Roya Karimi Majd. Il n'a pas tenu à être fidèle point par point à la réalité des faits, mais plutôt à s'inspirer de l'esprit des événements décrits. le lecteur sait donc qu'il va plonger dans un récit entre fiction et réalité, entre supputations nées du ressenti de l'auteur et propos du tueur recueillis par une journaliste. Il alterne donc les plans fixes durant lesquels Hanaï est en train de parler, de répondre aux questions posées, avec des reconstitutions. le lecteur est frappé par la forme caricaturale de la tête du tueur : nez et mentons très allongés en avant, crâne très allongé en arrière, morphologiquement impossible, mais sans aller vers une caricature grimaçante ou laide. Au contraire, le dessinateur a conservé toute la douceur du visage, l'a même accentuée pour montrer un individu inoffensif. de même les plans fixes donnent à voir un homme très calme et très posé, à l'opposé d'un individu agité ou agressif. En cela, l'artiste reprend l'impression donnée lors de l'interview filmée, et le seul lien établi avec la brutalité des assassinats se fait lorsque que la journaliste regarde ses mains en se disant qu'il s'agit de l'arme du crime. Il rend compte de son ressenti au visionnage, prenant du recul par rapport à une représentation photographique, interprétant visuellement l'apparence du tueur pour orienter sa représentation, vers un individu gentil, humble, rationnel. L'auteur se sert du dessin pour prendre du recul par rapport au documentaire filmé pour rendre compte de sa perception, de son interprétation.
En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que la narration visuelle semble un peu naïve. D'un côté les dessins peuvent être détaillés : la vue du ciel de Mechhed, la représentation du mausolée de l'Imam, les façades d'immeuble, l'aménagement intérieur de l'appartement de la famille Hanaï, la cour intérieure du palais de justice, l'appartement du juge Mansouri. D'un autre côté, certains éléments sont représentés de manière simpliste : la bouille et les expressions de certains personnages, la caméra pour l'entretien, l'organisation de l'atelier de confection, l'uniforme de soldat, certains modèles de voiture, la vision d'une rue, des perspectives très basiques. Pourtant, le lecteur est régulièrement surpris par un visuel remarquable : la foule des croyants autour du mausolée de l'Imam, le dénuement du bureau du juge Mansouri, sa manipulation du mishaba, le regard de la prostituée Leïla en observant l'appartement de la famille Hanaï, le naturel du soldat et de Majd en train de s'en griller une dans la cour du palais de justice, la calligraphie du juge Mansouri, le naturel du fils de Saïd Hanaï après l'arrestation de son père, la sensation du quotidien qui reprend son cours pour Majd après la fin du dernier entretien. Sous des dehors qui peuvent sembler un peu limités techniquement, la narration visuelle sait faire passer des sensations et des émotions fugaces d'une grande justesse.
Le lecteur est frappé par le fait qu'il n'y ait pas de reconstitution des meurtres. Tout passe par la parole de Saïd Hanaï et par des réflexions d'autres personnes. En guise de reconstitution, le lecteur n'assiste qu'à un trajet en voiture conduite par le tueur, avec une prostituée sur le siège passager, et leur entrée dans l'appartement, et au fils de Saïd mimant les gestes de son père en train d'étrangler une prostituée pour montrer qu'il a bien compris ce qu'on lui a expliqué. Conformément au documentaire, Mana Neyestani s'en tient aux déclarations de l'assassin et de ses proches. Pour le lecteur, la réalité de ces meurtres n'a de la consistance qu'au travers des dires des uns et des autres. Cela accentue encore la prise de recul par rapport au fait, une narration à l'opposé de la diabolisation d'un individu. Comme Maziar Bahari, l'auteur évoque ces meurtres au travers de l'entretien avec Saïd Hanaï, les explications du juge Mansouri, une heure ou deux de la vie de la prostituée Leïla, l'entretien avec l'épouse de Hanaï, la journée du fils de Hanaï quand son père a été arrêté, les dessins de Samira, la fille d'une des prostituées. Ce choix d'exposition induit que le lecteur a une conscience aiguë que ce qui lui est raconté, l'est au travers d'individus différents, chacun avec leur point de vue découlant de leur âge, de leur relation personnelle avec le coupable, de leur histoire socio-culturelle.
Ce procédé de reportage mettant en avant la subjectivité de chaque témoin ne permet pas au lecteur d'avoir une position neutre, et lui fait prendre conscience que lui-même est un observateur subjectif, quelle que soit son origine socio-culturelle, ses convictions politiques, morales et religieuses. Il a forcément son propre avis, voire ses propres a priori sur la religion musulmane, dans un sens ou dans l'autre, sur le régime politique en Iran, sur le fait que l'église et l'état n'y soient pas séparés, etc. Bourré d'a priori positifs ou négatifs, il se retrouve à réagir à chaque propos, ce qui met aussi bien en évidence ses propres convictions que celles de l'individu en train de s'exprimer. Il n'y a pas de flou nauséabond de la part de l'auteur : il condamne les actes abjects du meurtrier. Les entretiens et les déclarations des uns et des autres donnent une vision très humaine de l'affaire, très incarnée, tout en restant mesurée. L'avis du juge n'est pas celui de la journaliste, ni celui de l'épouse ou du fils, encore moins de la fille encore enfant d'une prostituée assassinée. Contenu dans ces témoignages, il apparaît de nombreux facteurs systémiques : la pauvreté des habitants de Mechhed, le service militaire de Saïd Hanaï lors de la guerre Iran-Irak l'amenant à se considérer comme un soldat, l'usage de la drogue par certains, la prostitution comme seule source de revenu, l'autodiscipline pratiquée par Saïd Hanaï pour vivre une vie conforme à la religion avec les refoulements qui l'accompagnent, l'application de la Charia par des juges assermentés, la pratique du mariage arrangé, la place traditionnelle de la femme dans cette société en particulier, la capacité de l'individu à interpréter les paroles de Dieu, et son droit à le faire au sein de la société, ainsi par voie de conséquence que l'obéissance qui est attendue de lui, etc. Quelles que soient ses origines, cela amène le lecteur à s'interroger sur l'organisation et le fonctionnement d'une société qui peut produire ce genre d'individus, qui peut amener un individu à commettre de tels actes, en toute connaissance de cause, de manière raisonnée et intelligente. Bien sûr, cette question se pose pour tous les assassins, quelle que soit leur société d'origine et ses préceptes.
Sous des dehors un peu frustes et un sujet risquant d'être racoleurs, cette bande dessinée se révèle être un questionnement intelligent et réfléchi sur une série de meurtres abominables, amenant le lecteur à s'interroger sur ses propres convictions, sur les tenants et les aboutissants de la société et de la culture en Iran, et par voie de conséquence sur ceux de sa propre société. Même s'il peut sentir de quel côté penche le cœur de l'auteur, le lecteur n'a pas l'impression de subir un cours magistral, mais plutôt d'accompagner Mana Neyestani dans sa réflexion inconfortable dans des registres politiques, religieux, sociologiques, psychanalytiques. Un tour de force.
Ne choisis pas ton chemin, suis-le !
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, dont la première édition date de 2016. Elle a été réalisée par Lorenzo Mattotti pour les dessins à la plume, Mattotti et Jerry Kramsky pour le scénario, et Kramsky pour le texte. Avant la page de titre, le lecteur découvre 10 dessins en pleine page dont rien n'indique s'ils font partie de l'histoire. Après les 372 pages de bande dessinée, il découvre 4 autres dessins en pleine page dont il sait après la lecture qu'il s'agit de dessins réalisés à l'occasion de cette histoire, mais n'entrant pas dans sa narration.
Un guir présente son peuple : des êtres pacifiques qui aiment contempler, avec l'étonnement d'éternels enfants, les magies de leur territoire. Les guirs sont endormis et ils rêvent tous le même rêve qui finit par s'envoler par-dessus les différents paysages comme des monts, un marais et des volcans d'herbe. La même nuit, le tricorne à longue cape fait ses adieux à tous les paysages qu'il avait survolés. En bordure de l'iris de son œil droit, on distingue un arbre dénudé sur lequel une sorte d'oiseau vient se poser. Cela réveille l'arbre qui marche qui finit rongé par les créatures du fleuve. La branche qui faisait office de tête pour l'arbre qui marche se détache de son corps et est emportée par le courant. Elle passe devant un singe de la pluie en train de compter les gouttes pour savoir si son futur sera pair ou impair. La créature sur sa tête tenant le parapluie en papier tombe en arrière et est emporté par le vent, tenant toujours le parapluie. Il finit par être avalé tout cru par un oiseau. le parapluie en papier arrive entre les mains d'Hyppolite. Ce dernier est le fils de Zachary, le chaman du village. Hyppolite a passé une nuit sans dormir, et donc sans rêver car ça fait sept jours qu'il est sans nouvelle de sa femme Cochenille.
Hyppolite considère le parapluie en papier d'un air songeur, sans savoir s'il s'agit d'un bon ou d'un mauvais présage. Deux autres guirs passent non loin de là et le mâle lui adresse des paroles réconfortantes concernant Cochenille. Ils lui indiquent également qu'ils se rendent à la crevasse, car Zachary a dit qu'aujourd'hui les esprits des fumées apparaîtront, leur montreront leur futur. Alors qu'il songe à y aller, il se rend compte qu'il s'était assis sur un œuf de zirbec, qu'il l'a couvé et que celui-ci se fendille. Il essaye d'attraper le zirbec qui en sort, mais celui-ci se jette à l'eau avant. Hyppolite a trébuché sur une branche d'arbre, et il la jette à l'eau. Au loin, il voit passer l'oiseau du destin. Il se retourne et constate que les fumées s'élèvent déjà : il se met à courir pour ne pas être en retard pour les apparitions. Il s'installe et les fumées se mettent à monter prenant des formes à moitié découpées, évoquant des créatures à demi reconnaissables, les branches d'un arbuste très dense, sur lesquelles apparaissent ensuite des feuilles, une nuée de poissons générés par l'explosion de l'arbrisseau, un tourbillon qui se transforme en fleur qui évoque vaguement un crustacé, etc.
S'il a fait connaissance de ce créateur avec ses bandes dessinées en couleurs, le lecteur peut se demander si le plaisir visuel sera bien au rendez-vous avec uniquement des dessins en noir & blanc réalisés à la plume. Il commence par découvrir les 10 dessins en pleine page : des esquisses naïves un peu griffées, présentant des personnages arrondis dans des paysages naturels, des situations compréhensibles mais ne racontant pas une histoire. Il se retrouve en terrain plus familier avec le début de l'histoire : un personnage arrondi, nu mais aux attributs sexuels presque effacés (donc quasiment innocent), lève un rideau sur un paysage nocturne, une plaine vallonnée avec des guirs (ces individus anthropoïdes avec des soies au niveau du menton, pas de cheveux, pas de poils) allongés endormis, et le vent qui souffle. Ils sont donc tous en train d'effectuer le même rêve et le vent l'emporte littéralement avec des fleurs allongées. le lecteur est vite emporté dans cet ailleurs quasiment dépourvu de constructions humaines ou autre, pas loin d'être un paradis originel dans lequel la nature subvient aux besoins de ses habitants. Il découvre avec plaisir cette plaine vallonnée, ces montagnes en pain de sucre bien arrondies au sommet, cette rivière qui s'écoule tranquillement, cette gorge le long de laquelle Hyppolite et son compagnon de route glisse comme sur un toboggan, une chute d'eau majestueuse, des cavernes spacieuses, etc. La végétation est tout aussi accueillante et agréable : par exemple un énorme nénuphar dont la fleur s'ouvre pour former un lit agréable, des arbres aux formes arrondis offrant une ombre délassante, d'immenses herbes le long du fleuve faisant comme un rideau protégeant les voyageurs sur le nénuphar géant. Ces paysages constituent autant de lieux à habiter ou à traverser, rendus agréables à l'oeil par leurs rondeurs, inoffensifs car faciles à appréhender.
Les guirs sont immédiatement sympathiques : avec ces contours arrondis aussi, et des expressions de visage ouvertes, souvent souriante. Il n'y que lorsqu'ils sont manipulés par Lent des Pince qu'il sont moins avenants, et encore : même quand ils ont un comportement agressif leur visage semble exprimer un doute, comme s'ils n'étaient pas convaincus de leurs actions. Il n'y a pas que des guirs : Lorenzo Mattotti crée également d'étranges animaux qui ont quasiment tous le don de la parole, un singe de la pluie avec un visage humain, le zirbec quadrupède allongé avec un poil hérissé et une sorte de bec, Museau Fripé une sorte de loutre avec une queue très touffue, l'oiseau du destin volatile de grande envergure avec des ailes ovales, Lents des Pinces croisement entre une limace et un trilobite, une centaure à la poitrine tombante, des baleines d'air en pleine migration, un escargot géant qui vogue sur l'eau, etc. L'imagination visuelle de l'artiste ne connaît pas de limite et peuple ce monde de créatures à demi familières, aux formes fantasmagoriques. Leur apparence ne les rend pas inquiétantes, à part une ou deux le temps de quelques cases. Lents de Pinces se montre menaçant par ses propos inquiétants et belliqueux. le personnage qui évoque une méchante reine se montre méchant en mangeant un compagnon de route d'Hyppolite et en lui promettant un sort pire encore.
Le lecteur se rend compte qu'il saisit rapidement la nature de l'intrigue : Hyppolite souhaite savoir ce qu'il est advenu de son épouse, mais pour la rejoindre, il transgresse un interdit sans faire exprès ce qui a pour conséquence l'anéantissement de la moitié de son peuple et il doit accomplir une quête pour s'amender. Pendant ce temps-là, Cochenille, Albine et Zachary ne reste pas inactifs. Certes cette histoire est tout public, mais son ampleur et son mode narratif ne les rendent pas forcément accessibles aux plus jeunes. Dès la page 18, les auteurs mettent en oeuvre une association ou un rapprochement d'images pour un effet onirique : un travelling avant se rapprochant de l'œil d'un oiseau majestueux (le tricorne à longue cape) jusqu'à ce que son iris donne l'impression qu'un arbre nu soit planté à sa surface. Un oiseau vient l'y chercher, l'arbre se révèle être la tête d'une créature anthropoïde et le devenir de cette branche/tête finit par ramener le récit à Hyppolite, par association d'événements arbitraires, mais dont la succession présente une cohérence narrative. Dans la séquence des fumées (pages 38 à 50), les guirs et le lecteur assistent à une succession de transformations de formes proches les unes des autres, la trame narrative reposant sur ces rapprochements entre formes fantasmagoriques. À plusieurs reprises, la narration repose entièrement sur ces évolutions visuelles dans des pages dépourvues de mots, laissant le lecteur établir un lien de cause à effet, ou identifier des schémas logiques. Cela produit un glissement visuel de la narration, navigant entre le descriptif, le conceptuel, le métaphorique et l'abstrait. le lecteur reconnait bien là un effet habituel des bandes dessinées de Mattotti : des cases qui extraites de la page sont un dessin abstrait sans rien de reconnaissable, et qui ne prennent sens qu'en les considérant avec les images précédentes et suivantes, dans la succession de cases.
Le lecteur se laisse donc porter par ces aventures étonnantes, empreintes de naïveté, mais pas exemptes de drames. Il se produit de nombreuses morts, une séparation d'Hyppolite d'avec sa femme et sa fille, des ruptures de tabous culturels et sociaux, des comportements cruels. Il est question de manipulation de foules, de colère arbitraire, d'exil, de descente dans le royaume des morts. Cette dernière péripétie allie un travail de deuil sous un angle léger, avec une représentation naïve du monde des morts, sans aucune dimension religieuse. le lecteur y retrouve la touche d'onirisme présente dans les 14 pages (p. 37 à 50) de visions des esprits des fumées, celles vues par Hyppolite (pages 124 à 127). Il est épaté par l'inventivité visuelle, par le jeu de développer une forme pour la transformer en autre chose : des traces de sang qui deviennent les rides faites dans l'eau au passage du nid flottant de Cochenille et Albine (p. 218), les troncs d'arbres d'une forêt dense qui deviennent les barreaux de la cage d'Hyppolite (p. 230), et tant d'autres. Pour autant Mattotti met en œuvre une composition de page très régulière sur la trame de quatre cases de la même taille par page, disposées en deux bandes de deux cases. En fonction de la scène, il peut regrouper les 2 cases du haut en 1 seule, ou les 2 du bas en 1, ou les 2 à la fois. Les envolées au fil de l'imagination se déroulent donc dans un cadre rigoureux qui n'obère en rien l'imagination. S'il dispose des références citées dans la dédicace d'ouverture, le lecteur reconnaît effectivement l'inspiration tutélaire de la Finlandaise suédophone Tove Jansson (1914-2001) et de sa création les Moomin / Moumines (1945-1970, une famille de gentils trolls ressemblant à des hippopotames), celle de Moebius (Jean Giraud, 938-2012) pour des mondes extraordinaires, et la liberté de Fred (1931-2013, l'auteur de la série Philémon).
Dans le même temps, ces aventures légères, imaginaires et pleines d'entrain trouvent leurs racines dans un monde très concret. le lecteur en prend conscience au détour d'un page ou d'une réflexion. Il peut s'en rendre compte en contemplant 4 cases de la largeur de la page (pages 268 & 269) en constatant qu'il vient de voir passer les quatre saisons. Il peut reconnaître des propos beaucoup trop familiers et populistes dans le discours de Lent des Pinces, incitant à la suspicion et à la violence contre un ennemi qu'il pointe du doigt. Il remarque aussi que le récit peut passer de l'absurde ou du surréaliste (compter les gouttes de pluie pour savoir si le futur sera pair ou impair, Zacharie qui interprète des fumées qu'il n'a pas vues), à des petites phrases relevant du bon sens ou d'une prise de recul sur les événements. Quelques exemples de ces dernières. de temps en temps, on se souvient que j'existe. le voyage va être long, profite du paysage. Quand le monde s'anime il nous suffit de garder l'esprit solide. Ne choisis pas ton chemin, suis-le !
En découvrant cette nouvelle œuvre de Lorenzo Mattotti et Jerry Kramsky, le lecteur se retrouve déconcerté : ce n'est pas une bande dessinée en couleurs, les dessins semblent tout public, mais le format (couverture en carton gris, forte pagination) semble plutôt à destination des adultes. L'histoire met en scène des personnages naïfs, et certaines péripéties arrivent au gré de la fantaisie de l'artiste par association de formes dessinées. Les textes sont concis, formulés dans un langage simple et poétique, mais porteurs de notions adultes. En interview, le dessinateur a expliqué qu'il s'agit d'une œuvre réalisée sur plusieurs années, avec effectivement une inspiration portée pour partie par l'association d'idées entre des formes visuelles proches. le tout se lit comme un conte, léger, très agréable, nourri par une inventivité sans entrave, ce qui en fait une œuvre très originale et riche, libérée de tout formatage mercantile, une œuvre d'auteurs.
Le pire n'est pas de tuer des bébés.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il comprend les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2007, écrits par Jason Aaron, dessinés et encrés par Cameron Stewart, avec une mise en couleurs réalise par Dave McCaig. Il commence par une introduction rédigée par le capitaine Dayle Die. Il se termine avec une postface de 2 pages rédigée par Aaron en mémoire de Gustav Hasford, la reproduction du script de l'épisode 1, 8 pages de compte-rendu du voyage de Stewart au Vietnam avec ses photographies de repérage, et 5 pages d'études graphiques.
L'histoire commence le 4 septembre 1967, quand le soldat Jon J. Faulkner trouve la mort sur un champ de bataille dans la vallée de Que Son au Viêt Nam. Son corps est rapatrié dans un sac pour cadavre et il est enterré dans sa ville natale de Ypsilanti, dans le Michigan. le lendemain à Russellville dans l'Alabama, Billy Everette reçoit la lettre qui l'informe qu'il est appelé sous les drapeaux pour servir l'Oncle Sam. Il a beau se saouler jusqu'à se faire vomir dessus la veille de sa visite médicale et prétendre être homosexuel, cela ne suffit pas pour lui éviter d'être incorporé. Il doit donc faire ses adieux à ses parents, et à son petit frère Bud. Au Vietnam dans le village de Nam Phong, non loin d'Hanoï, Vo Binh Dai fait le constat de l'état de destruction de son pays et se porte volontaire pour rejoindre l'armée populaire vietnamienne dont un recruteur est de passage dans son village. Il ressent toute l'importance de pouvoir faire honneur à ses ancêtres et de défendre sa terre contre les envahisseurs impérialistes. Billy Everett a rejoint le camp d'entraînement de Parris Island en Caroline du Sud. Il subit de plein fouet les hurlements, le mépris et les humiliations du sergent instructeur chargé d'initier et de développer leur esprit de corps. Dès cette première journée d'humiliation, Everette perçoit le spectre sanguinolent d'un soldat américain en uniforme, à la mâchoire inférieure manquante, emportée par une explosion.
Pour Vo Binh Dai, une longue marche à travers la jungle a commencé avec plusieurs autres recrues volontaires pour rejoindre les champs de bataille du Sud. Il est motivé pour s'entraîner de son mieux, afin de faire honneur à sa famille. de son côté, Everette continue de subir l'entraînement et les brimades qui vont avec. En plus du spectre, il éprouve l'impression que son fusil lui parle et le rabaisse. Dans son unité, un appelé lit des comics lorsqu'il en a le temps, pour se distraire : un numéro de Sgt. Rock de Robert Kanigher & Joe Kubert. Everette va voir le prêtre du camp pour lui faire part de ses hallucinations morbides. Il est écouté, mais le prêtre lui enjoint d'y faire face et de se conduire comme un vrai Marine. Dans un cauchemar, Everette se retrouve dans la jungle et il est progressivement submergé par les cadavres des soldats américains morts pendant la guerre. Vo Binh Dai fait un cauchemar similaire de son côté, avec des soldats vietnamiens. Finalement le temps est venu pour Vo Binh Dai de prendre le train avec 200 autres soldats pour aller plus au Sud. le temps est venu pour Billy Everette de prendre l'avion militaire qui va l'amener et le déposer au Viêt Nam. le premier est exhorté par des civils âgés lui promettant l'opprobre s'il lui venait l'idée de déserter ou de rebrousser chemin. le second part en présence de civils manifestant contre la guerre au Viêt Nam.
Dans la postface, Jason Aaron explique qu'il a écrit ce récit pour rendre hommage à son cousin écrivain Gustav Hasford dont l'un des livres a été adapté pour servir de base au scénario de Full Metal Jacket (1987) de Stanley Kubrick. Il ajoute que c'est l'exemple de ce cousin qui a fait naître en lui la vocation d'écrivain. Il explique également qu'il a fait toutes les recherches possibles pour respecter la vérité historique. Ce dernier aspect est complété par le carnet de voyage de Cameron Stewart et ses propres recherches. le lecteur sait qu'il s'immerge dans une reconstitution dans laquelle il peut avoir confiance. Il découvre un dessin en pleine page pour la première page et des références à la culture populaire de l'époque, comme le début de la série télévisuelle Gilligan's Island ou la prestation de Jimi Hendrix à Stockholm. Il retrouve des références similaires vers la fin du dernier épisode, à Jane Fonda et son rôle dans Barbarella ou à un concert du Grateful Dead. Il peut mesurer l'impact de ce qu'a vécu le soldat Everette au décalage existant par rapport à ces événements. En effet, le scénariste a choisi de raconter le parcours d'un soldat qui va se retrouver sur les champs de bataille.
Au cours du premier chapitre, le lecteur identifie la structure narrative choisie par l'auteur : opposer le parcours de 2 soldats, l'américain et le vietnamien. Il le fait de manière cruelle, en montrant le premier contraint et forcé de répondre à l'appel et subissant l'endoctrinement sadique, et le second convaincu de servir une cause enracinée dans l'histoire de sa famille et de son peuple. Il n'a alors pas de doute que le récit est construit de manière à aboutir à un face à face entre les 2 à la fin. Il note également l'emprunt à Full Metal Jacket pour le sergent instructeur et la dureté de l'entraînement du Marine. Dans le même temps, Jason Aaron ne donne pas l'impression de copier servilement en plus fade. Il opte pour une narration dense, avec un accès aux flux de pensée de chacun des 2 soldats. S'il peut être un moment décontenancé par le spectre sanguinolent aux côtés du soldat américain, il peut rapidement l'envisager comme une métaphore. Billy Everette reçoit son ordre d'incorporation parce qu'il faut remplacer un soldat mort au combat. Même sans conviction politique, Everette ne peut pas échapper à la cause qui a pour effet son incorporation. Sur le principe du parallélisme, le lecteur s'attend à un dispositif narratif similaire du côté de Vo Binh Dai. En fait la dimension spirituelle du vietnamien se manifeste dans les traditions culturelles de son pays. Toutefois il s'attend quand même à ce que le récit progresse jusqu'à ce que les 2 principaux protagonistes se fassent face sur le champ de bataille.
Le lecteur observe également que la narration est dense. Les cellules de texte contenant alternativement les flux de pensée d'Everette et de Dai ne sont pas copieuses, mais elles sont très régulières. de la même façon, les dessins s'avèrent aussi denses, dans une veine réaliste et descriptive. Effectivement, séquence après séquence, le lecteur peut observer les détails de chaque scène, à commencer par les différents environnements. Cameron Stewart ne cherche pas à réaliser des dessins photoréalistes, mais il ne lésine pas non plus sur le degré de précision. La description des milieux naturels en constitue l'exemple le plus patent. En effet, l'artiste sait montrer la diversité des paysages naturels du Viêt Nam que traverse Vo Binh Dai au fur et à mesure de sa progression vers le Sud, à l'opposé de forêts génériques toutes identiques et prêtes à l'emploi. Il est également visible qu'il a pris le temps d'apprendre à représenter les uniformes militaires avec exactitude pour respecter l'authenticité historique. Il a su trouver le bon dosage pour rendre compte des caractéristiques ethniques sans tomber dans la caricature.
Le lecteur peut vraiment se projeter aux côtés des personnages et s'immerger dans leur environnement du moment. Stewart se tient à 'écart des postures exagérées ou romantiques, ne reproduisant pas quelque forme que ce soit de glorification de la guerre ou de la virilité. Il met en scène ses personnages avec une direction d'acteur de type naturaliste, et le lecteur apprécie sa capacité à transcrire une large gamme d'émotions au travers des expressions de visage. Il réalise des dessins qui donnent parfois l'impression d'être un peu denses, sensation pouvant être renforcée par des couleurs un peu sombres, appropriées aux ambiances nocturnes ou aux espaces confinées. le dessinateur sait aussi utiliser à bon escient la licence artistique pour prendre un peu de liberté avec la réalité, quand le scénario le nécessite à de rares reprises. le lecteur éprouve le malaise de Billy Everette et aussi celui de Vo Binh Dai, en ressentant que leur nature respective n'est pas la même et que son intensité varie en fonction des circonstances.
Au fil des séquences, le lecteur est en droit de s'interroger sur la justesse de la représentation du point de vue vietnamien. S'il en juge par rapport aux éléments pour lequel il dispose de points de repère, il se dit que les 2 auteurs ont dû là aussi faire usage de témoignages pour s'assurer de ladite justesse. Ainsi mis en confiance, il ressent pleinement comment l'absence d'idéaux de Billy Everette et le pragmatisme occidental démultiplie l'impact de l'absurdité des situations dans lesquelles il se retrouve. le décalage entre la vie de ses parents et la sienne devient tel qu'ils semblent ne plus vivre dans le même monde, juste quelques jours après son départ. Dans le même temps, il observe comment les idéaux de Vo Binh Dai sont mis à mal par les situations qu'il vit, lui aussi ne pouvant concilier sa conception socio-culturelle du monde avec ce qu'il observe. Jason Aaron et Cameron Stewart ont choisi de placer leurs 2 personnages dans des unités qui se retrouvent à vraiment combattre. Ils sont donc confrontés aux horreurs de la guerre, y participent même. L'intensité de la narration transcrit avec force l'horreur des situations, pas seulement les blessures atroces, mais aussi la mort dépourvue de sens d'êtres humains se trouvant au mauvais endroit, au mauvais moment, en tant que soldats, mais aussi en tant que population civile. le face à face a bien lieu, mais il ne se déroule pas comme un duel au soleil. le lecteur referme l'ouvrage après un dernier choc, celui apporté par une autre acceptation du titre, un autre sens du terme Autre côté.
Jason Aaron, Cameron Stewart et Dave McCaig font œuvre d'auteur avec ce récit sur la guerre du Viêt Nam. Ils n'ont pas choisi la facilité en mettant en scène un soldat américain et un soldat vietnamien et en les plaçant en situation de combat. Le récit sort du lot du simple récit d'aventures plus ou moins orienté en faveur des États-Unis, tout d'abord grâce à la qualité des recherches préparatoires qui assurent une qualité historique satisfaisante. Ensuite, il sort du lot par la volonté de montrer les deux côtés du conflit, l'autre côté, celui de l'ennemi. En outre, la narration visuelle implique le lecteur par sa densité et sa force émotionnelle sans verser ni dans le pathos, ni dans l'exagération romantique, ni dans le gore. le scénario sait combiner l'horreur physique de la guerre, avec l'histoire personnelle assez banale de deux jeunes gens, et avec l'effet annihilateur de la mort violente sur toute forme d'idéologie, même son absence.
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Le Patient
Les gens te montrent ce qu'ils veulent que tu vois. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2019. Elle a été réalisée par Timothé le Boucher qui a tout fait : scénario, dessins, encrage, couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée de 290 pages. Dans une banlieue résidentielle, au sein du lotissement Les Corneilles, une adolescente marche de nuit au milieu de la rue en short et teeshirt, avec un couteau ensanglanté dans la main droite, et du sang sur ses bras nus, ses jambes nues, et sur ses vêtements. Elle est interpellée par une voiture de police. Elle continue de marcher après les avoir regardés. Les deux agents s'approchent d'elle, la plaque au sol et lui passent les menottes. Ils l'identifient comme étant Laura Grimaud, celle qui avait été signalée par un voisin inquiet. Une équipe de police se rend au pavillon des Grimaud et découvre le massacre : les cadavres de Xavier (43 ans, le père), Muriel (46 ans, la mère), Françoise (63 ans, la grand-mère), Jules (4 ans), Quentin (10 ans), Alison (12 ans), Pierre (15 ans), et le cousin Dylan (16 ans). L'un des policiers constate que Pierre est encore en vie et il fait appeler une ambulance. 6 ans plus tard, comme chaque jour, la jeune aide-soignante Tiphane fait la toilette de Pierre Grimaud, toujours hospitalisé, toujours dans le coma. Ce jour-ci, elle s'enhardit et dépose un chaste baiser sur ses lèvres. Il entrouvre un œil et e referme aussitôt. Tiphane va chercher sa collègue plus âgée et plus expérimentée Carole qui constate également que Pierre ouvre les yeux par intermittence. Celui-ci fait des rêves entre cauchemar et délire, où apparaissent son cousin Dylan, puis sa sœur Laura, puis un corbeau. Les deux aides-soignantes reviennent dans la chambre et chasse le corbeau qui s'est posé sur son torse. Quelques jours plus tard, la psychologue Anna Kieffer arrive dans l'hôpital et demande son chemin à la docteure Babette Cotteau qui s'occupe de Pierre Grimaud. Elle vient s'entretenir avec Pierre pour sa thérapie. La docteure Cotteau la conduit jusqu'à la chambre du patient, tout en lui expliquant que cela fait un mois qu'il a commencé à montrer des signes de réveil. Kieffer frappe à la porte de la chambre et y entre. Pierre Grimaud est allongé dans son lit, parfaitement immobile, les yeux fermés. Kieffer va voir la vue à la fenêtre, et il entrouvre leurs yeux. Il parvient à articuler un faible bonjour. Anna Kieffer s'assoit sur la chaise des visiteurs, se présente et explique ce qu'elle est venue faire : elle est là pour l'écouter et il peut commencer avec ce qui lui passe par la tête. Pierre se tait pendant un instant puis commence à parler : les infirmières disent qu'il a la meilleure chambre qu'elle est spacieuse, et qu'il a vu sur les arbres. Il continue : il a peur tout le temps, même du mouvement des oiseaux les branches. Comme il ne peut pas bouger, il a le sentiment que n'importe quoi pourrait lui arriver et qu'il serait incapable de réagir. La nuit il a parfois l'impression que quelque chose se tient au-dessus de lui et l'écrase, une silhouette noire menaçante. Kieffer lui indique qu'il est en sécurité ici. En 2017, Thimoté le Boucher avait sorti un excellent album : Ces jours qui disparaissent, un thriller à la narration visuelle douce, au rythme lent, mettant le personnage principal Lubin, et le lecteur face au principe de réalité, avec implacabilité inévitable. La séquence d'ouverture dure neuf pages, pendant lesquelles le lecteur assiste à la fin du massacre des Corneilles, l'arrestation de la coupable, la découverte des corps, le survivant inconscient. Les dessins sont toujours aussi doux avec un trait d'encrage très fin pour le détourage, des lieux et des accessoires dessinés avec simplicité tout en incorporant un bon niveau de détails, une mise en couleurs pastel dans des teintes foncés apportant une forte consistance à chaque élément représenté. le lecteur est immédiatement accroché par ce fait divers atroce, le meurtre de sept personnes d'une même famille par la fille un peu attardée. Il découvre que l'enjeu du récit est de découvrir ce qui s'est réellement passé cette nuit-là. Laura Grimaud (17 ans) a-t-elle bien commis ces meurtres ? Ou est-ce que les événements se sont déroulés autrement ? Il est vraisemblable que l'esprit de Pierre contient des informations sur les circonstances du drame, mais qu'ils ont été profondément refoulés à la suite du traumatisme. le récit s'inscrit donc un registre d'enquête policière. Il se produit un ou deux autres événements qui font que le récit passe dans le registre du thriller, comme la découverte qu'Anna Kieffer était la psychologue suivant Laura pendant l'enquête et que celle-ci s'est suicidée peu de temps après avoir été arrêtée. Les dessins montrent les environnements de manière clinique : des traits de contours fins et réguliers, des vêtements propres, des lieux propres, même le pavillon bon marché de la grand-mère de Pierre, des immeubles propres et sans une seule marque de l'usure du temps même dans une banlieue défavorisée, des sols et des murs impeccables. Cela peut produire une impression de froideur ou de distanciation chez le lecteur. D'un autre côté, l'artiste choisit des cadrages qui mettent en valeur la profondeur de chaque lieu, sans s'économiser sur ce qu'il y a à dessiner : de la vue du ciel de l'hôpital et de la ville qui l'entoure, à ses espaces verts, en passant par la salle d'activité commune, la piscine pour la thérapie physique, ou encore les chambres des différents patients. À chaque fois, la prise de vue permet de voir comment les personnages habitent ces lieux, comment ils en utilisent les accessoires, comment ils s'y déplacent en fonction de la géométrie des lieux et des obstacles. du coup, l'impression de lieux tout neufs et artificiels disparaît car le lecteur voit bien qu'ils sont utilisés et habités au quotidien. L'impression donnée par les personnages peut également s'avérer un peu déstabilisante au premier regard. En fonction de sa bédéthèque, le lecteur peut y voir plutôt l'influence des mangas, ou plutôt l'influence des bandes dessinées pour la jeunesse. Effectivement, la plupart des visages sont lisses, sans rides, que ce soient les patients adolescents ou jeunes adultes, ou les adultes plus âgées comme madame Pinsolle qui aimerait bien toucher Pierre, ou l'inspecteur Henri Carrier visiblement plus proche de la retraite que du début de sa carrière. Mais là encore, les autres caractéristiques des dessins font que ces personnages acquièrent une véritable identité graphique reflétant leur âge et leur condition. le lecteur peut ne pas y prêter attention et juste le ressentir, mais à une ou deux reprises l'évidence s'impose à lui. La première fois se produit quand Anna Kieffer fait une remarque sur le sweatshirt que porte Pierre dans son lit. le dessinateur porte une réelle attention aux tenues vestimentaires qui sont choisies en fonction de la personnalité de l'individu, de sa position sociale (les chemisiers de prix d'Anna) et de son occupation du moment. S'il n'a pas fait attention à ce détail, cela devient manifeste avec le pull tricoté que madame Pinsole offre à Pierre. Rétrospectivement, il se dit que le joli serre-tête avec un nœud rose de Tiphane est aussi révélateur de son caractère. Qu'il y fasse sciemment attention ou non, le lecteur plonge donc dans un thriller psychologique dans lequel l'auteur a soigneusement conçu chaque élément graphique, chaque information visuelle. Arrivé à la page 40 (sur 290) de la bande dessinée, il devient apparent que le massacre des Corneilles est survenu dans un environnement spécifique : le caractère de la mère, la stratégie d'adaptation du père, la relation entre la grand-mère et sa fille, le milieu défavorisé, le retard mental de Laura, l'arrivée du cousin Dylan. Cela peut paraître un peu chargé, mais l'auteur montre une vie de famille plausible, sans maltraitance physique, mais avec une agressivité latente de la mère. La grande force de le Boucher est de ne pas mettre les pieds dans le plat en étant le plus explicite possible, mais de rester majoritairement dans les sous-entendus. du coup, le lecteur est dans l'incapacité d'empêcher son cerveau de gamberger, d'essayer de reconnaître des schémas, d'établir des connexions logiques pour aboutir à des suppositions qui seront confirmées ou infirmées par les informations présentes dans les séquences suivantes. Il prend bien sûr fait et cause pour la victime, que ce soit Pierre dont le visage porte la marque des lacérations au couteau, que ce soit Laura victime des remarques méchantes de sa mère, que ce soit Anna portant la culpabilité du suicide de Laura, que ce soient les autres patients de l'hôpital (Bastien muet et en fauteuil roulant après un accident de la route, Max qui a perdu ses deux jambes après un accident de scooter, une jeune femme atteinte d'un cancer). Il relève les petites remarques en coin qui atteste que tout le monde n'est pas animé de bonnes intentions et que la méchanceté est bien présente chez certains, au moins au point de faire quelques crasses. Il est également tiré de la douceur ambiante par des remarques qui sortent de la banalité affligeante des échanges pour faire la conversation, avec l'évocation du mythe d'Actéon et son interprétation psychanalytique, ou encore le phénomène de reproduction sociale, l'explication de la paralysie du sommeil. Le lecteur commence ce récit à la narration visuelle douce et solide, un peu froide pour les décors, comprenant qu'il s'agit d'un roman policier dans lequel il s'agit de comprendre comment est survenu le massacre des Corneilles (une jeune fille de 17 ans assassine tous les membres de sa famille dans le pavillon de banlieue) et comment il s'est déroulé. Les dessins propres sur eux donnent vie aux personnages, sans impression de voyeurisme ou de sensationnalisme. le malaise s'installe progressivement, des petits éléments dissonants de ci de là qui amènent le lecteur à se poser des questions sur la fiabilité de certaines déclarations, à participer lui-même aux déductions. Il est ferré et totalement impliqué, incapable de décrocher de ce thriller extraordinaire, aux personnages abimés tout en restant attachants, voyant très bien que tout cela ne peut que mal finir, sans pour autant savoir quelles seront les victimes suivantes, ni qui est vraiment coupable de quoi. Du grand art.
La Part des lâches
Pour faire le vide, Aby avait besoin de grand air et d’espace, beaucoup d’espace. De nature aussi, histoire de se reconnecter à l’essentiel après un quotidien professionnel auquel elle ne trouvait plus de sens, et une histoire d’amour confortable, mais un peu plan-plan… Accueillie par sa pote Jet, elle va donc cohabiter dans une grande baraque défraichie en pleine cambrousse, avec trois autres jeunes gens en quête de sens comme elle, désireux d’inventer des modes de vie alternatifs… Le problème avec Aby, c’est que la vie en groupe n’est pas son fort et qu’elle n’avait pas prévu cette éventualité. Pour la retraite en mode ermite, c’est raté ! … Et Aby, peu réceptive à cette vie en communauté « typique bobo » qui ne fait que reproduire les codes de la vie urbaine ultra connectée, sans vraiment l’assumer, va prendre la tangente, s’éclipsant de plus en plus souvent pour aller respirer l’humus puissant et primitif de la forêt (alors que les autres restent avachis sur les canapés). En totale immersion, Aby retrouve un émerveillement enfantin oublié, observe faune et flore autour d’elle, prend plaisir à écouter le bruissement des feuilles et le bourdonnement des abeilles, à humeur l’odeur des plantes et des champignons. D’ailleurs, son intérêt pour ces derniers va s’en trouver renforcé après une rencontre fortuite avec Elie, ancienne babacool un brin misanthrope qui l’initiera à la mycologie, y compris les psylos qui filent des hallus… Bref, toutes ces petites fugues vont créer quelques tensions au sein du groupe, que Jet ne contribuera pas à apaiser. Cachant mal son désir pour Aby, sa bienveillance va s’avérer de plus en plus pesante, jusqu’au dénouement fatal lors d’une teuf sous champis… L’amie qu’était censée être Jet deviendra la relou de service… L’ouvrage bénéficie d’une narration fluide, entrecoupée de longues séquences de silence où l’on marche dans les pas de cette jeune citadine en manque de vert lors de ses escapades dans la nature environnante. C’est évidemment elle le personnage le plus intéressant du récit (au même titre qu’Elie, avec qui elle partage quelques affinités), celle qu’on veut retenir alors qu’elle ne cherche qu’à s’éloigner. Le dessin en bleu-gris monochrome accompagne parfaitement le cheminement d’Aby, c’est un dessin où les sons ont leur importance, plus que dans n’importe quelle BD. En disséminant des onomatopées à tout bout de champ, Marguerite Boutrolle semble vouloir nous inviter à accorder plus d’attention aux « silences » de Dame Nature face au désastre annoncé… Son trait, certes assez fragile et un peu vert, a du potentiel, et la maîtrise est beaucoup plus flagrante pour ce qui est des attitudes des personnages ou du cadrage, qui permet de mettre en relief ces petits détails en apparence anodins, ces petites choses autour de nous que nous ne savons pas ou plus voir, gavés sommes-nous par les artifices technologiques… On peut également souligner la très jolie couverture ! Mais au-delà du trait, c’est aussi le propos qui est digne d’intérêt dans ce roman graphique qui parle d’une génération, celle des jeunes adultes qui vient de quitter l’adolescence et est encore trop jeune pour être prise au sérieux par ses aînés. Si les grands sujets d’actualité apparaissent en toile de fond, cette jeunesse un peu larguée tente de réinventer un mode de vie plus conforme aux enjeux du présent, pas toujours avec conviction, parfois maladroitement, car l’addiction technologique reste vivace. A un niveau beaucoup plus intime, Boutrolle parle de la difficulté à exister au sein d’un groupe, ou plutôt à rester soi-même, et questionne cet instinct grégaire qui fait que parfois, les relations peuvent vite devenir toxiques voire intrusives lorsqu’on ignore les injonctions du collectif. Aby en fera les frais du fait de son comportement solitaire, qui finit par dérouter ses colocataires et laissera poindre d’une manière ou d’une autre les reproches des uns et des autres. Tout cela fait de « La Part des lâches » une lecture captivante, qui réussit à relier l’intime et le sociétal. Ce récit doux-amer et sensible, voire hypersensible, nous interroge sur la capacité de l’être humain à cohabiter harmonieusement avec ses congénères, à accepter l’autre dans son entièreté.
Sale fric
Un vrai roman noir - À l'origine, ce comics se présentait sous un format assez petit. Il m'a bien fallu 70 pages avant de trouver mes marques devant cet objet très inhabituel à plusieurs titres. Pour commencer, (1) le format correspondait à la moitié d'un comics traditionnel, soit des pages petites qui ne contiennent que peu de cases. (2) Cette histoire est illustrée en noir et blanc, ce qui n'est pas choquant pour ce genre de polar, mais ce qui peut en décourager quelques uns. Enfin, le style des illustrations est très typé : un croisement improbable entre Frank Miller dans Sin city, José Muñoz dans Alack Sinner et Kevin O'Neill dans La ligue des gentlemen extraordinaires. Brian Azzarello est bien connu des lecteurs de bandes dessinées américaines et affiche un palmarès impressionnant de qualité en ce qui concerne des histoires criminelles ou violentes noires à souhait (Loveless, 100 Bullets par exemple). Les éditeurs de Vertigo (branche de DC Comics) lui avaient confié la lourde tâche d'ouvrir le bal de leur nouvelle collection baptisée Vertigo Crime, ainsi qu'à Ian Rankin avec Dark Entries. Brian Azzarello nous invite à suivre les pas de Richard Junkin (surnommé au choix Junk ou Rich), un ex-joueur de football américain prometteur doté d'un genou présentant de vilaines cicatrices. Junkin s'est reconverti en vendeur de voitures d'occasion pour le compte du plus grand vendeur de la cote ouest. Il est particulièrement inapte à réaliser quelque vente que ce soit et ses collègues le chambrent méchamment et régulièrement. Le grand patron lui propose une alternative au licenciement : servir de garde du corps à sa fille dévergondée. Junkin retrouve vite le monde de la haute en train de passer du bon temps dans les quartiers huppés... jusqu'à une soirée qui part en vrille et qui finit par la mort brutale d'un type de la haute entre les pognes énormes de Junkin. Il faut un peu de persévérance pour rentrer dans l'histoire et atteindre le point de non-retour que constitue le meurtre. En fait, Azzarello nous promène à gauche et à droite pour présenter ses divers personnages sans nous donner d'indication quant à la direction générale de l'intrigue avant la moitié du tome. Après le lecteur se retrouve dans une intrigue poisseuse à ras du bitume dans un cadre très urbain habité par des paparazzis manipulateurs, des garces qui ne savent pas quoi de l'argent de leur père et des paternels qui veillent sur leur progéniture. Richard Junkin est un loser typique des romans policiers vraiment très noirs. L'ombre de Jill Thompson plane sur ce destin et ce pantin qui ne sortira jamais de sa condition. Les illustrations de Victor Santos sont donc très typées et nécessitent également une cinquantaine de pages avant qu'il ne s'en dégage une atmosphère vénéneuse inextricable. De la même manière le petit format originel de ce comics limitait très fortement le nombre de cases par page ce qui a pour conséquence de tourner rapidement les pages, mais aussi de morceler la narration et de limiter la dimension séquentielle de cette forme d'expression. Ne vous attendez pas à plonger dans votre comics habituel ou à retrouver un ersatz de Sin City, Azzarello et Santos ont vraiment joué le jeu et ils ont tiré le meilleur parti du format inhabituel et cette nouvelle collection. Le récit est très noir, violent avec des scènes explicites de rapports sexuels, et également adulte dans son ton et ses thèmes.
Clair obscur
Envoûtant et interprétable - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante, d'abord publiée sous la forme de webcomic, puis sur format papier pour la première fois en 2010 en VO. L'histoire s'ouvre sur une femme assise sur une chaise qui attend sagement que quelqu'un vienne l'interroger. Il y a pour tout ameublement une table nue et 2 chaises. Un homme entre, il porte un plateau avec une carafe et 2 verres. Il sort et un autre homme entre apportant une liasse de feuillets qu'il pose sur la table. Les feuillets s'envolent vers le haut. La scène change pour un retour en arrière. Dans une gare parisienne, 2 femmes se font leurs adieux. Il est évident qu'elles sont liées par les liens du sang et que celle qui part usurpe l'identité de sa sœur pour bénéficier de ses papiers en règle. L'histoire se déroule pendant la seconde guerre mondiale à Paris, sous l'occupation. Une personne pénètre dans la pièce de la première scène pour interroger la jeune femme. Il apparaît qu'elle est une conservatrice de musée qui fait tout son possible pour que les œuvres d'art du musée où elle travaille ne disparaissent pas et soient pas emmenées par l'occupant allemand. de son coté, l'officiel allemand tente de comprendre comment sont gérées ces œuvres d'art, afin de pouvoir rapatrier les plus pertinentes en Allemagne. Il s'en suit une partie de cache-cache, d'affrontement de volonté et même confrontations de convictions. L'éditeur Top Shelf est spécialisé dans les comics qui sortent de l'ordinaire et dont les auteurs ont une certaine ambition littéraire (ou autre). J'ai donc été assez surpris de voir apparaître un récit des époux Immonen dans leur catalogue. Madame (Kathryn) s'est plutôt fait connaître en écrivant des séries de superhéros (par exemple une aventure des Runaways, ou une aventure de Wolverine & Jubilé, ou de Pixie) et son époux (Stuart) en les dessinant (par exemple les New Avengers de Bendis dans Siège ou les Nextwave de Warren Ellis). Ici, aucun superhéros et un récit très ambitieux en termes de narration qui s'adresse à des adultes prêts à faire un effort de lecture. Pour commencer, les illustrations de Stuart Immonen n'ont rien à voir avec le style qu'il emploie pour les histoires de superhéros. Ici il utilise une approche très dépouillée et stylisée et il utilise le noir & blanc. Les visages se rapprochent du simplisme des smileys (à l'opposé du photoréalisme). Il y a un simple trait pour chaque sourcil et un simple point pour figurer l'œil. Malgré cette approche minimaliste, les expressions des visages traduisent des sentiments complexes. Chaque personnage dispose d'une morphologie qui le rend unique et tous les visages sont distincts les uns des autres. Stuart Immonen fait preuve d'une grande maîtrise formelle dans chacune de ses illustrations et dans la composition de ses planches. Il n'a recours qu'à des formes géométriques les plus simples possibles, avec des à-plats de noir massifs qui mangent parfois les visages. Son style oscille entre des personnages rendus à la manière d'Hergé, des décors (en particulier les rues de Paris) qui évoquent parfois le travail de Tardi, et des cases qui s'approchent de l'abstraction par l'utilisation de formes géométriques pour l'ombre qui mange les détails tout en faisant apparaître de singulières compositions. L'ensemble de ces approches graphiques s'amalgame harmonieusement pour un résultat d'allure trompeusement simple et très facile à lire. Il s'en dégage une ambiance noyée dans les zones d'ombre, qui convient parfaitement à ce récit sophistiqué. Kathryn Immonen construit son récit sur 2 temps différent : celui de l'interrogatoire et celui des retours en arrière qui éclairent peu à peu les circonstances. Tout n'est pas explicite et il appartient au lecteur de relier les points du récit entre eux, ainsi que de déduire les motivations des personnages à partir des dialogues. L'enjeu relatif aux œuvres d'art des musées parisiens correspond à une réalité historique de la période retenue (la seconde guerre mondiale). Mais l'enjeu de la partie qui se joue entre Ila Gardner (la conservatrice) et Rolf Hauptman (l'officier allemand) ne se limite pas à la conservation de ses éléments patrimoniaux. L'un comme l'autre, ils sont confrontés à l'absurdité de leur situation et à la perte de repère quotidien du fait de la guerre. En particulier, Ila Gardner constate chaque jour la disparition arbitraire des individus qu'elle a l'habitude de côtoyer, tel que son boulanger. Cette réalité mouvante contraint les individus à remettre en question le sens de leurs actions, le sens de leur vie. Immonen emmène le lecteur vers un questionnement philosophique (s'apparentant au point de vue de Martin Heidegger) tout en restant dans le registre d'une histoire simple. Et puis, au fur et à mesure que l'affrontement des convictions des deux personnages avance, il apparaît que la question du classement des œuvres d'art peut se transposer à celui des humains imposé par le nazisme. Je ne m'y attendais pas : à partir d'un récit tout simple et d'illustrations toutes simples, les époux Immonen emmènent leur lecteur au travers d'interrogations existentielles complexes. Il n'y a pas à proprement parler de résolution dans ce récit, il s'agit plus d'un voyage qui transforme les personnages principaux. La guerre n'est qu'un danger diffus de tous les jours ; il n'y pas de méchants soldats nazis caricaturaux. Il y a des circonstances extraordinaires qui font perdre leurs repères et leur cadre de référence à des individus normaux.
Sandman
Culte, évidemment ! Une lecture que je repousse depuis des années, c'est donc sur le tard, même le très tard que je découvre Sandman. J'ai enfin fini par franchir le pas, ma procrastination a été vaincu par mon envie de lire Sandman - Ouverture. Tout d'abord, je me dois de mettre en avant Neil Gaiman pour sa qualité d'écriture, son phrasé onirique et mystique et l'ingéniosité de ses scénarios, le point fort de ces sept pavés. Bravo à Patrick Marcel pour la traduction. Pour personnage central : Le Maître des Rêves, il fait partie des Infinis, une famille qui regroupe aussi La Mort, Le Destin, Le Délire, Le/La Désir, La Destruction et Le Désespoir. Un univers féerique, sombre, gothique, parfois merveilleux, souvent tragique pour des récits puissants et inventifs qui font intervenir des femmes et des hommes ordinaires, des dieux de différentes mythologies, des personnages historiques, des sorcières, des créatures fantastiques... Et bien sûr, les Infinis. Un patchwork captivant où Gaiman se concentre sur les personnages et les intrigues, le rythme est lent, l'action est au second plan. Des intrigues qui sont relatées sur un simple chapitre ou des arcs plus ou moins longs. Des intrigues qui à première vue ne semblent pas avoir de concomitances, mais à première vue seulement car au fur et à mesure tout va se relier pour un final que je n'avais pas vu venir. Maintenant je vais m'épancher sur le graphisme, et je ne suis pas de ceux qui le trouvent moche. Je précise que j'ai lu la réédition Urban Comics. De nombreux dessinateurs de talent vont se succéder : Sam Kieth (Wolverine Hulk - La Délivrance), Colleen Doran (Blanche-Neige, Rouge Sang - Chronique vampirique) ou Bryan Talbot (Grandville) pour un résultat en dessous des espérances attendues. Je vais prendre pour exemple les quatre premiers numéros qui sont dessinés par Sam Kieth, un artiste que j'apprecie énormément, mais l'inconvénient de ce genre de publication mensuelle avec une pagination importante, c'est le temps et les délais. Et pour en gagner, l'encrage a été confié à Mike Dringenberg. Et forcément la patte de Dringenberg écrase les esquisses de Kieth même si on devine son style inimitable. De même pour Talbot et Doran. Dommage. Par contre, il y a des moments de pur bonheur avec Charles Vess (Bone - Rose), Philip Craig Russel (Le Premier Meurtre (Les Mysteres du Meurtre)) , Marc Hempel, Michael Zulli (La Dernière Tentation (The Last Temptation), Yoshitaka Amano et les quelques planches de John Bolton (Marada). Mais dans l'ensemble, le résultat est largement au-dessus de la moyenne et les différents styles graphiques conviennent parfaitement aux différents arcs. Un petit mot sur la colorisation, pas de reproches, elle s'adapte à l'atmosphère de chaque histoire. Bref, il y en a pour tous les goûts. En cadeau, les superbes couvertures de Dave McKean. A lire et à relire. « Le Seigneur des Rêves apprend qu'il faut soit changer soit mourir, et il prend sa décision ».
Elektra - Assassin
A la fin des années 80, 2 auteurs ont révolutionné le monde du comics: Alan Moore avec Watchmen et Frank Miller avec The Dark Night Returns et Electra Assassin. Je comprends que certains puissent être désarçonnés par cette histoire tant elle est novatrice. Novatrice par le scénario: énormément de « Off », avec l’utilisation d’un vocabulaire très cru dans une histoire foisonnante où se croisent une Ninja conditionnée à abattre une créature monstrueuse qui aurait pris les traits d’un futur président des États Unis. Une sorte de JFK en puissance au sourire « ultra brite », des agents secrets Américains reconstruits de toute pièce par une société qui en fait des sur hommes. Un président Americain en fonction représenté sous les traits d’un Nixon obsédé par la bombe atomique qu’il dit pouvoir activer a tout moment. Le tout sur fond de régîmes Sud Américain déstabilisés par les services secrets des États Unis, qui dans les années 80 avaient encore la phobie d’inavoué des régimes communistes à leurs portes. Si Elektra agit et combat, elle ne parle jamais tel l’agent tueur qu’elle est devenue. Seule référence au monde des comics classique, son idylle brève avec Daredevil sur lequel Frank Miller s’est longuement attardé par ailleurs chez Marvel. Cette mini série est également novatrice par le dessin de Bill Sienkiewicz: des dessins qui semblent être réalisés en couleurs directes, des collages également puisque la tête du futur président Ken Wind est systématiquement représentée par une photo ou on le voit avec un sourire figé. Je me souviens qu à la fin des années 80 ce graphisme a vraiment été un choc visuel pour beaucoup, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Un classique que les amateurs de Comics doivent avoir lu au moins une fois dans leur vie.
Le Château de ma Mère
Je vais être raccord avec les autres avis : j'ai beaucoup aimé cette adaptation du roman de Pagnol. Je suis fan de l'auteur marseillais, j'ai lu le roman vu le film et dans ce cas il n'est pas rare de jouer au puriste pinailleur. Et non ! Scotto et Stoffel nous propose un récit très conforme à l'esprit Pagnol avec l'aide du petit fils Nicolas Pagnol. L'ouvrage reprend le déroulé du roman avec exactitude, la voix off reprend le texte écrit par Pagnol et qui résonne dans ma tête avec le chant des cigales et l'accent. C'est une lecture rayon de soleil qui met en avant l'universalité et la profondeur du message de Pagnol. C'est le message du bien vivre ensemble : croyants et athées, lettrés et sans instruction, citadins et villageois, nobles et roturiers et pourquoi pas Parisiens et Marseillais (Lol) à travers la belle rencontre du comte de Hixe. Un message de paix, de bonheur et d'insouciance qui se fracasse sur un final inoubliable qui nous rappelle notre pesanteur et notre finitude. Le récit se savoure avec gourmandise. Scotto et Stoffel ont fait de l'excellent travail mais le cadre était déjà donné. Morgann Tanco avait pour mission de nous faire rêver à nos enfances passées, idéalisées ou fantasmées. Il le réussit très bien. Son trait semi réaliste propose une ambiance familiale pleine de joie de vivre qui touche au plus profond de soi. La nature est décrite avec moult détails qui accompagne un texte peu avare en descriptions de la faune et la flore provençale. La mise en couleur complète l'excellence du travail et proposant toute la gamme des tons qui rendent hommage aux couleurs données par le soleil du midi. Une formidable lecture pour tous les âges.
L'Araignée de Mashhad
Donne à ton soldat, la force d'éradiquer la débauche. - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2017. Elle a été réalisée par Mana Neyestani, pour le scénario, les dessins et l'encrage. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, d'environ 150 pages. Il commence par une introduction d'une page de l'auteur expliquant la nature de l'ouvrage. Puis suit un texte d'une page présentant la ville sainte de Mechhed (Mashhad). Dans la ville de Mechhed (Mashhad) à l'été 2000, les fidèles viennent se recueillir au mausolée de la tombe du huitième imam chiite, Ali ar-Rida (Alî pesar Mûsâ Rezâ, 766-818). Parmi eux, Saïd Hanaï demande à Dieu qu'il donne la force à son soldat d'éradiquer la débauche. Durant l'hiver 2001, la journaliste Roya Karimi Majd attend dans un couloir du tribunal de Mechhed pour être reçue par le juge Mansour qui instruit le dossier du tueur en série de prostituées. Monsieur Rahimi, l'assistant du juge, lui dit que c'est son tour. Elle est reçue par un homme affable qui comprend sa demande, et s'interroge sur le fait qu'elle souhaite également l'interviewer lui. Elle explique que le tueur a justifié ses actes en invoquant sa foi comme seule motivation, car la Charia condamne la prostitution. Son interlocuteur rappelle que l'état nomme des juges pour remplir la fonction d'application de la Charia et qu'il n'appartient pas à chaque croyant de l'appliquer par lui-même. Il accède à sa demande d'interview de Hanaï, en mettant à sa disposition une salle du tribunal, et en s'assurant qu'elle ne sera pas seule avec le tueur. Elle le remercie et sort à l'extérieur, allumant une cigarette pour se détendre. Puis elle téléphone à Maziar Bahari, pour lui indiquer le résultat de son entretien. Quelques jours plus tard, Majd et Bahari sont dans la petite salle du tribunal, elle assise sur une chaise, lui derrière la caméra, prêts pour l'interview. Alors qu'on toque à la porte, il lui rappelle de bien cacher ses cheveux sous son voile. Saïd Hanaï passe la porte et Majd ne peut pas s'empêcher de regarder fixement ses mains, celles qui ont étranglé 17 prostituées. Ayant repéré son regard, il explique qu'il s'agit de mains de maçon, et continue en indiquant qu'il est prêt et qu'il l'écoute. S'en tenant aux conseils du caméraman, elle débute l'entretien en demandant au tueur de lui parler de sa jeunesse de son adolescence. Il fait partie d'une fratrie de six garçons, et sa mère avait un atelier de confection où travaillaient plusieurs jeunes filles. Il n'avait pas de petite amie et il ne parlait pas aux femmes. Elle lui demande alors comment il a rencontré son épouse. Il explique qu'il avait envie de s'acheter une moto et que son frère trouvait ça trop dangereux, donc il valait mieux qu'à la place il se marie. Son frère a tout arrangé : entre la première fois où il a songé à se marier et la cérémonie, il s'est passé à peine une semaine. le caméraman lui demande alors de parler de son service lors de la guerre Iran-Irak. Dans son introduction, l'auteur explique bien la nature de l'ouvrage : il s'agit de l'adaptation d'un entretien filmé réalisé par le journaliste Maziar Bahari, entre Saïd Hanaï et la journaliste Roya Karimi Majd. Il n'a pas tenu à être fidèle point par point à la réalité des faits, mais plutôt à s'inspirer de l'esprit des événements décrits. le lecteur sait donc qu'il va plonger dans un récit entre fiction et réalité, entre supputations nées du ressenti de l'auteur et propos du tueur recueillis par une journaliste. Il alterne donc les plans fixes durant lesquels Hanaï est en train de parler, de répondre aux questions posées, avec des reconstitutions. le lecteur est frappé par la forme caricaturale de la tête du tueur : nez et mentons très allongés en avant, crâne très allongé en arrière, morphologiquement impossible, mais sans aller vers une caricature grimaçante ou laide. Au contraire, le dessinateur a conservé toute la douceur du visage, l'a même accentuée pour montrer un individu inoffensif. de même les plans fixes donnent à voir un homme très calme et très posé, à l'opposé d'un individu agité ou agressif. En cela, l'artiste reprend l'impression donnée lors de l'interview filmée, et le seul lien établi avec la brutalité des assassinats se fait lorsque que la journaliste regarde ses mains en se disant qu'il s'agit de l'arme du crime. Il rend compte de son ressenti au visionnage, prenant du recul par rapport à une représentation photographique, interprétant visuellement l'apparence du tueur pour orienter sa représentation, vers un individu gentil, humble, rationnel. L'auteur se sert du dessin pour prendre du recul par rapport au documentaire filmé pour rendre compte de sa perception, de son interprétation. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que la narration visuelle semble un peu naïve. D'un côté les dessins peuvent être détaillés : la vue du ciel de Mechhed, la représentation du mausolée de l'Imam, les façades d'immeuble, l'aménagement intérieur de l'appartement de la famille Hanaï, la cour intérieure du palais de justice, l'appartement du juge Mansouri. D'un autre côté, certains éléments sont représentés de manière simpliste : la bouille et les expressions de certains personnages, la caméra pour l'entretien, l'organisation de l'atelier de confection, l'uniforme de soldat, certains modèles de voiture, la vision d'une rue, des perspectives très basiques. Pourtant, le lecteur est régulièrement surpris par un visuel remarquable : la foule des croyants autour du mausolée de l'Imam, le dénuement du bureau du juge Mansouri, sa manipulation du mishaba, le regard de la prostituée Leïla en observant l'appartement de la famille Hanaï, le naturel du soldat et de Majd en train de s'en griller une dans la cour du palais de justice, la calligraphie du juge Mansouri, le naturel du fils de Saïd Hanaï après l'arrestation de son père, la sensation du quotidien qui reprend son cours pour Majd après la fin du dernier entretien. Sous des dehors qui peuvent sembler un peu limités techniquement, la narration visuelle sait faire passer des sensations et des émotions fugaces d'une grande justesse. Le lecteur est frappé par le fait qu'il n'y ait pas de reconstitution des meurtres. Tout passe par la parole de Saïd Hanaï et par des réflexions d'autres personnes. En guise de reconstitution, le lecteur n'assiste qu'à un trajet en voiture conduite par le tueur, avec une prostituée sur le siège passager, et leur entrée dans l'appartement, et au fils de Saïd mimant les gestes de son père en train d'étrangler une prostituée pour montrer qu'il a bien compris ce qu'on lui a expliqué. Conformément au documentaire, Mana Neyestani s'en tient aux déclarations de l'assassin et de ses proches. Pour le lecteur, la réalité de ces meurtres n'a de la consistance qu'au travers des dires des uns et des autres. Cela accentue encore la prise de recul par rapport au fait, une narration à l'opposé de la diabolisation d'un individu. Comme Maziar Bahari, l'auteur évoque ces meurtres au travers de l'entretien avec Saïd Hanaï, les explications du juge Mansouri, une heure ou deux de la vie de la prostituée Leïla, l'entretien avec l'épouse de Hanaï, la journée du fils de Hanaï quand son père a été arrêté, les dessins de Samira, la fille d'une des prostituées. Ce choix d'exposition induit que le lecteur a une conscience aiguë que ce qui lui est raconté, l'est au travers d'individus différents, chacun avec leur point de vue découlant de leur âge, de leur relation personnelle avec le coupable, de leur histoire socio-culturelle. Ce procédé de reportage mettant en avant la subjectivité de chaque témoin ne permet pas au lecteur d'avoir une position neutre, et lui fait prendre conscience que lui-même est un observateur subjectif, quelle que soit son origine socio-culturelle, ses convictions politiques, morales et religieuses. Il a forcément son propre avis, voire ses propres a priori sur la religion musulmane, dans un sens ou dans l'autre, sur le régime politique en Iran, sur le fait que l'église et l'état n'y soient pas séparés, etc. Bourré d'a priori positifs ou négatifs, il se retrouve à réagir à chaque propos, ce qui met aussi bien en évidence ses propres convictions que celles de l'individu en train de s'exprimer. Il n'y a pas de flou nauséabond de la part de l'auteur : il condamne les actes abjects du meurtrier. Les entretiens et les déclarations des uns et des autres donnent une vision très humaine de l'affaire, très incarnée, tout en restant mesurée. L'avis du juge n'est pas celui de la journaliste, ni celui de l'épouse ou du fils, encore moins de la fille encore enfant d'une prostituée assassinée. Contenu dans ces témoignages, il apparaît de nombreux facteurs systémiques : la pauvreté des habitants de Mechhed, le service militaire de Saïd Hanaï lors de la guerre Iran-Irak l'amenant à se considérer comme un soldat, l'usage de la drogue par certains, la prostitution comme seule source de revenu, l'autodiscipline pratiquée par Saïd Hanaï pour vivre une vie conforme à la religion avec les refoulements qui l'accompagnent, l'application de la Charia par des juges assermentés, la pratique du mariage arrangé, la place traditionnelle de la femme dans cette société en particulier, la capacité de l'individu à interpréter les paroles de Dieu, et son droit à le faire au sein de la société, ainsi par voie de conséquence que l'obéissance qui est attendue de lui, etc. Quelles que soient ses origines, cela amène le lecteur à s'interroger sur l'organisation et le fonctionnement d'une société qui peut produire ce genre d'individus, qui peut amener un individu à commettre de tels actes, en toute connaissance de cause, de manière raisonnée et intelligente. Bien sûr, cette question se pose pour tous les assassins, quelle que soit leur société d'origine et ses préceptes. Sous des dehors un peu frustes et un sujet risquant d'être racoleurs, cette bande dessinée se révèle être un questionnement intelligent et réfléchi sur une série de meurtres abominables, amenant le lecteur à s'interroger sur ses propres convictions, sur les tenants et les aboutissants de la société et de la culture en Iran, et par voie de conséquence sur ceux de sa propre société. Même s'il peut sentir de quel côté penche le cœur de l'auteur, le lecteur n'a pas l'impression de subir un cours magistral, mais plutôt d'accompagner Mana Neyestani dans sa réflexion inconfortable dans des registres politiques, religieux, sociologiques, psychanalytiques. Un tour de force.
Guirlanda
Ne choisis pas ton chemin, suis-le ! - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, dont la première édition date de 2016. Elle a été réalisée par Lorenzo Mattotti pour les dessins à la plume, Mattotti et Jerry Kramsky pour le scénario, et Kramsky pour le texte. Avant la page de titre, le lecteur découvre 10 dessins en pleine page dont rien n'indique s'ils font partie de l'histoire. Après les 372 pages de bande dessinée, il découvre 4 autres dessins en pleine page dont il sait après la lecture qu'il s'agit de dessins réalisés à l'occasion de cette histoire, mais n'entrant pas dans sa narration. Un guir présente son peuple : des êtres pacifiques qui aiment contempler, avec l'étonnement d'éternels enfants, les magies de leur territoire. Les guirs sont endormis et ils rêvent tous le même rêve qui finit par s'envoler par-dessus les différents paysages comme des monts, un marais et des volcans d'herbe. La même nuit, le tricorne à longue cape fait ses adieux à tous les paysages qu'il avait survolés. En bordure de l'iris de son œil droit, on distingue un arbre dénudé sur lequel une sorte d'oiseau vient se poser. Cela réveille l'arbre qui marche qui finit rongé par les créatures du fleuve. La branche qui faisait office de tête pour l'arbre qui marche se détache de son corps et est emportée par le courant. Elle passe devant un singe de la pluie en train de compter les gouttes pour savoir si son futur sera pair ou impair. La créature sur sa tête tenant le parapluie en papier tombe en arrière et est emporté par le vent, tenant toujours le parapluie. Il finit par être avalé tout cru par un oiseau. le parapluie en papier arrive entre les mains d'Hyppolite. Ce dernier est le fils de Zachary, le chaman du village. Hyppolite a passé une nuit sans dormir, et donc sans rêver car ça fait sept jours qu'il est sans nouvelle de sa femme Cochenille. Hyppolite considère le parapluie en papier d'un air songeur, sans savoir s'il s'agit d'un bon ou d'un mauvais présage. Deux autres guirs passent non loin de là et le mâle lui adresse des paroles réconfortantes concernant Cochenille. Ils lui indiquent également qu'ils se rendent à la crevasse, car Zachary a dit qu'aujourd'hui les esprits des fumées apparaîtront, leur montreront leur futur. Alors qu'il songe à y aller, il se rend compte qu'il s'était assis sur un œuf de zirbec, qu'il l'a couvé et que celui-ci se fendille. Il essaye d'attraper le zirbec qui en sort, mais celui-ci se jette à l'eau avant. Hyppolite a trébuché sur une branche d'arbre, et il la jette à l'eau. Au loin, il voit passer l'oiseau du destin. Il se retourne et constate que les fumées s'élèvent déjà : il se met à courir pour ne pas être en retard pour les apparitions. Il s'installe et les fumées se mettent à monter prenant des formes à moitié découpées, évoquant des créatures à demi reconnaissables, les branches d'un arbuste très dense, sur lesquelles apparaissent ensuite des feuilles, une nuée de poissons générés par l'explosion de l'arbrisseau, un tourbillon qui se transforme en fleur qui évoque vaguement un crustacé, etc. S'il a fait connaissance de ce créateur avec ses bandes dessinées en couleurs, le lecteur peut se demander si le plaisir visuel sera bien au rendez-vous avec uniquement des dessins en noir & blanc réalisés à la plume. Il commence par découvrir les 10 dessins en pleine page : des esquisses naïves un peu griffées, présentant des personnages arrondis dans des paysages naturels, des situations compréhensibles mais ne racontant pas une histoire. Il se retrouve en terrain plus familier avec le début de l'histoire : un personnage arrondi, nu mais aux attributs sexuels presque effacés (donc quasiment innocent), lève un rideau sur un paysage nocturne, une plaine vallonnée avec des guirs (ces individus anthropoïdes avec des soies au niveau du menton, pas de cheveux, pas de poils) allongés endormis, et le vent qui souffle. Ils sont donc tous en train d'effectuer le même rêve et le vent l'emporte littéralement avec des fleurs allongées. le lecteur est vite emporté dans cet ailleurs quasiment dépourvu de constructions humaines ou autre, pas loin d'être un paradis originel dans lequel la nature subvient aux besoins de ses habitants. Il découvre avec plaisir cette plaine vallonnée, ces montagnes en pain de sucre bien arrondies au sommet, cette rivière qui s'écoule tranquillement, cette gorge le long de laquelle Hyppolite et son compagnon de route glisse comme sur un toboggan, une chute d'eau majestueuse, des cavernes spacieuses, etc. La végétation est tout aussi accueillante et agréable : par exemple un énorme nénuphar dont la fleur s'ouvre pour former un lit agréable, des arbres aux formes arrondis offrant une ombre délassante, d'immenses herbes le long du fleuve faisant comme un rideau protégeant les voyageurs sur le nénuphar géant. Ces paysages constituent autant de lieux à habiter ou à traverser, rendus agréables à l'oeil par leurs rondeurs, inoffensifs car faciles à appréhender. Les guirs sont immédiatement sympathiques : avec ces contours arrondis aussi, et des expressions de visage ouvertes, souvent souriante. Il n'y que lorsqu'ils sont manipulés par Lent des Pince qu'il sont moins avenants, et encore : même quand ils ont un comportement agressif leur visage semble exprimer un doute, comme s'ils n'étaient pas convaincus de leurs actions. Il n'y a pas que des guirs : Lorenzo Mattotti crée également d'étranges animaux qui ont quasiment tous le don de la parole, un singe de la pluie avec un visage humain, le zirbec quadrupède allongé avec un poil hérissé et une sorte de bec, Museau Fripé une sorte de loutre avec une queue très touffue, l'oiseau du destin volatile de grande envergure avec des ailes ovales, Lents des Pinces croisement entre une limace et un trilobite, une centaure à la poitrine tombante, des baleines d'air en pleine migration, un escargot géant qui vogue sur l'eau, etc. L'imagination visuelle de l'artiste ne connaît pas de limite et peuple ce monde de créatures à demi familières, aux formes fantasmagoriques. Leur apparence ne les rend pas inquiétantes, à part une ou deux le temps de quelques cases. Lents de Pinces se montre menaçant par ses propos inquiétants et belliqueux. le personnage qui évoque une méchante reine se montre méchant en mangeant un compagnon de route d'Hyppolite et en lui promettant un sort pire encore. Le lecteur se rend compte qu'il saisit rapidement la nature de l'intrigue : Hyppolite souhaite savoir ce qu'il est advenu de son épouse, mais pour la rejoindre, il transgresse un interdit sans faire exprès ce qui a pour conséquence l'anéantissement de la moitié de son peuple et il doit accomplir une quête pour s'amender. Pendant ce temps-là, Cochenille, Albine et Zachary ne reste pas inactifs. Certes cette histoire est tout public, mais son ampleur et son mode narratif ne les rendent pas forcément accessibles aux plus jeunes. Dès la page 18, les auteurs mettent en oeuvre une association ou un rapprochement d'images pour un effet onirique : un travelling avant se rapprochant de l'œil d'un oiseau majestueux (le tricorne à longue cape) jusqu'à ce que son iris donne l'impression qu'un arbre nu soit planté à sa surface. Un oiseau vient l'y chercher, l'arbre se révèle être la tête d'une créature anthropoïde et le devenir de cette branche/tête finit par ramener le récit à Hyppolite, par association d'événements arbitraires, mais dont la succession présente une cohérence narrative. Dans la séquence des fumées (pages 38 à 50), les guirs et le lecteur assistent à une succession de transformations de formes proches les unes des autres, la trame narrative reposant sur ces rapprochements entre formes fantasmagoriques. À plusieurs reprises, la narration repose entièrement sur ces évolutions visuelles dans des pages dépourvues de mots, laissant le lecteur établir un lien de cause à effet, ou identifier des schémas logiques. Cela produit un glissement visuel de la narration, navigant entre le descriptif, le conceptuel, le métaphorique et l'abstrait. le lecteur reconnait bien là un effet habituel des bandes dessinées de Mattotti : des cases qui extraites de la page sont un dessin abstrait sans rien de reconnaissable, et qui ne prennent sens qu'en les considérant avec les images précédentes et suivantes, dans la succession de cases. Le lecteur se laisse donc porter par ces aventures étonnantes, empreintes de naïveté, mais pas exemptes de drames. Il se produit de nombreuses morts, une séparation d'Hyppolite d'avec sa femme et sa fille, des ruptures de tabous culturels et sociaux, des comportements cruels. Il est question de manipulation de foules, de colère arbitraire, d'exil, de descente dans le royaume des morts. Cette dernière péripétie allie un travail de deuil sous un angle léger, avec une représentation naïve du monde des morts, sans aucune dimension religieuse. le lecteur y retrouve la touche d'onirisme présente dans les 14 pages (p. 37 à 50) de visions des esprits des fumées, celles vues par Hyppolite (pages 124 à 127). Il est épaté par l'inventivité visuelle, par le jeu de développer une forme pour la transformer en autre chose : des traces de sang qui deviennent les rides faites dans l'eau au passage du nid flottant de Cochenille et Albine (p. 218), les troncs d'arbres d'une forêt dense qui deviennent les barreaux de la cage d'Hyppolite (p. 230), et tant d'autres. Pour autant Mattotti met en œuvre une composition de page très régulière sur la trame de quatre cases de la même taille par page, disposées en deux bandes de deux cases. En fonction de la scène, il peut regrouper les 2 cases du haut en 1 seule, ou les 2 du bas en 1, ou les 2 à la fois. Les envolées au fil de l'imagination se déroulent donc dans un cadre rigoureux qui n'obère en rien l'imagination. S'il dispose des références citées dans la dédicace d'ouverture, le lecteur reconnaît effectivement l'inspiration tutélaire de la Finlandaise suédophone Tove Jansson (1914-2001) et de sa création les Moomin / Moumines (1945-1970, une famille de gentils trolls ressemblant à des hippopotames), celle de Moebius (Jean Giraud, 938-2012) pour des mondes extraordinaires, et la liberté de Fred (1931-2013, l'auteur de la série Philémon). Dans le même temps, ces aventures légères, imaginaires et pleines d'entrain trouvent leurs racines dans un monde très concret. le lecteur en prend conscience au détour d'un page ou d'une réflexion. Il peut s'en rendre compte en contemplant 4 cases de la largeur de la page (pages 268 & 269) en constatant qu'il vient de voir passer les quatre saisons. Il peut reconnaître des propos beaucoup trop familiers et populistes dans le discours de Lent des Pinces, incitant à la suspicion et à la violence contre un ennemi qu'il pointe du doigt. Il remarque aussi que le récit peut passer de l'absurde ou du surréaliste (compter les gouttes de pluie pour savoir si le futur sera pair ou impair, Zacharie qui interprète des fumées qu'il n'a pas vues), à des petites phrases relevant du bon sens ou d'une prise de recul sur les événements. Quelques exemples de ces dernières. de temps en temps, on se souvient que j'existe. le voyage va être long, profite du paysage. Quand le monde s'anime il nous suffit de garder l'esprit solide. Ne choisis pas ton chemin, suis-le ! En découvrant cette nouvelle œuvre de Lorenzo Mattotti et Jerry Kramsky, le lecteur se retrouve déconcerté : ce n'est pas une bande dessinée en couleurs, les dessins semblent tout public, mais le format (couverture en carton gris, forte pagination) semble plutôt à destination des adultes. L'histoire met en scène des personnages naïfs, et certaines péripéties arrivent au gré de la fantaisie de l'artiste par association de formes dessinées. Les textes sont concis, formulés dans un langage simple et poétique, mais porteurs de notions adultes. En interview, le dessinateur a expliqué qu'il s'agit d'une œuvre réalisée sur plusieurs années, avec effectivement une inspiration portée pour partie par l'association d'idées entre des formes visuelles proches. le tout se lit comme un conte, léger, très agréable, nourri par une inventivité sans entrave, ce qui en fait une œuvre très originale et riche, libérée de tout formatage mercantile, une œuvre d'auteurs.
De l'autre côté
Le pire n'est pas de tuer des bébés. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il comprend les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2007, écrits par Jason Aaron, dessinés et encrés par Cameron Stewart, avec une mise en couleurs réalise par Dave McCaig. Il commence par une introduction rédigée par le capitaine Dayle Die. Il se termine avec une postface de 2 pages rédigée par Aaron en mémoire de Gustav Hasford, la reproduction du script de l'épisode 1, 8 pages de compte-rendu du voyage de Stewart au Vietnam avec ses photographies de repérage, et 5 pages d'études graphiques. L'histoire commence le 4 septembre 1967, quand le soldat Jon J. Faulkner trouve la mort sur un champ de bataille dans la vallée de Que Son au Viêt Nam. Son corps est rapatrié dans un sac pour cadavre et il est enterré dans sa ville natale de Ypsilanti, dans le Michigan. le lendemain à Russellville dans l'Alabama, Billy Everette reçoit la lettre qui l'informe qu'il est appelé sous les drapeaux pour servir l'Oncle Sam. Il a beau se saouler jusqu'à se faire vomir dessus la veille de sa visite médicale et prétendre être homosexuel, cela ne suffit pas pour lui éviter d'être incorporé. Il doit donc faire ses adieux à ses parents, et à son petit frère Bud. Au Vietnam dans le village de Nam Phong, non loin d'Hanoï, Vo Binh Dai fait le constat de l'état de destruction de son pays et se porte volontaire pour rejoindre l'armée populaire vietnamienne dont un recruteur est de passage dans son village. Il ressent toute l'importance de pouvoir faire honneur à ses ancêtres et de défendre sa terre contre les envahisseurs impérialistes. Billy Everett a rejoint le camp d'entraînement de Parris Island en Caroline du Sud. Il subit de plein fouet les hurlements, le mépris et les humiliations du sergent instructeur chargé d'initier et de développer leur esprit de corps. Dès cette première journée d'humiliation, Everette perçoit le spectre sanguinolent d'un soldat américain en uniforme, à la mâchoire inférieure manquante, emportée par une explosion. Pour Vo Binh Dai, une longue marche à travers la jungle a commencé avec plusieurs autres recrues volontaires pour rejoindre les champs de bataille du Sud. Il est motivé pour s'entraîner de son mieux, afin de faire honneur à sa famille. de son côté, Everette continue de subir l'entraînement et les brimades qui vont avec. En plus du spectre, il éprouve l'impression que son fusil lui parle et le rabaisse. Dans son unité, un appelé lit des comics lorsqu'il en a le temps, pour se distraire : un numéro de Sgt. Rock de Robert Kanigher & Joe Kubert. Everette va voir le prêtre du camp pour lui faire part de ses hallucinations morbides. Il est écouté, mais le prêtre lui enjoint d'y faire face et de se conduire comme un vrai Marine. Dans un cauchemar, Everette se retrouve dans la jungle et il est progressivement submergé par les cadavres des soldats américains morts pendant la guerre. Vo Binh Dai fait un cauchemar similaire de son côté, avec des soldats vietnamiens. Finalement le temps est venu pour Vo Binh Dai de prendre le train avec 200 autres soldats pour aller plus au Sud. le temps est venu pour Billy Everette de prendre l'avion militaire qui va l'amener et le déposer au Viêt Nam. le premier est exhorté par des civils âgés lui promettant l'opprobre s'il lui venait l'idée de déserter ou de rebrousser chemin. le second part en présence de civils manifestant contre la guerre au Viêt Nam. Dans la postface, Jason Aaron explique qu'il a écrit ce récit pour rendre hommage à son cousin écrivain Gustav Hasford dont l'un des livres a été adapté pour servir de base au scénario de Full Metal Jacket (1987) de Stanley Kubrick. Il ajoute que c'est l'exemple de ce cousin qui a fait naître en lui la vocation d'écrivain. Il explique également qu'il a fait toutes les recherches possibles pour respecter la vérité historique. Ce dernier aspect est complété par le carnet de voyage de Cameron Stewart et ses propres recherches. le lecteur sait qu'il s'immerge dans une reconstitution dans laquelle il peut avoir confiance. Il découvre un dessin en pleine page pour la première page et des références à la culture populaire de l'époque, comme le début de la série télévisuelle Gilligan's Island ou la prestation de Jimi Hendrix à Stockholm. Il retrouve des références similaires vers la fin du dernier épisode, à Jane Fonda et son rôle dans Barbarella ou à un concert du Grateful Dead. Il peut mesurer l'impact de ce qu'a vécu le soldat Everette au décalage existant par rapport à ces événements. En effet, le scénariste a choisi de raconter le parcours d'un soldat qui va se retrouver sur les champs de bataille. Au cours du premier chapitre, le lecteur identifie la structure narrative choisie par l'auteur : opposer le parcours de 2 soldats, l'américain et le vietnamien. Il le fait de manière cruelle, en montrant le premier contraint et forcé de répondre à l'appel et subissant l'endoctrinement sadique, et le second convaincu de servir une cause enracinée dans l'histoire de sa famille et de son peuple. Il n'a alors pas de doute que le récit est construit de manière à aboutir à un face à face entre les 2 à la fin. Il note également l'emprunt à Full Metal Jacket pour le sergent instructeur et la dureté de l'entraînement du Marine. Dans le même temps, Jason Aaron ne donne pas l'impression de copier servilement en plus fade. Il opte pour une narration dense, avec un accès aux flux de pensée de chacun des 2 soldats. S'il peut être un moment décontenancé par le spectre sanguinolent aux côtés du soldat américain, il peut rapidement l'envisager comme une métaphore. Billy Everette reçoit son ordre d'incorporation parce qu'il faut remplacer un soldat mort au combat. Même sans conviction politique, Everette ne peut pas échapper à la cause qui a pour effet son incorporation. Sur le principe du parallélisme, le lecteur s'attend à un dispositif narratif similaire du côté de Vo Binh Dai. En fait la dimension spirituelle du vietnamien se manifeste dans les traditions culturelles de son pays. Toutefois il s'attend quand même à ce que le récit progresse jusqu'à ce que les 2 principaux protagonistes se fassent face sur le champ de bataille. Le lecteur observe également que la narration est dense. Les cellules de texte contenant alternativement les flux de pensée d'Everette et de Dai ne sont pas copieuses, mais elles sont très régulières. de la même façon, les dessins s'avèrent aussi denses, dans une veine réaliste et descriptive. Effectivement, séquence après séquence, le lecteur peut observer les détails de chaque scène, à commencer par les différents environnements. Cameron Stewart ne cherche pas à réaliser des dessins photoréalistes, mais il ne lésine pas non plus sur le degré de précision. La description des milieux naturels en constitue l'exemple le plus patent. En effet, l'artiste sait montrer la diversité des paysages naturels du Viêt Nam que traverse Vo Binh Dai au fur et à mesure de sa progression vers le Sud, à l'opposé de forêts génériques toutes identiques et prêtes à l'emploi. Il est également visible qu'il a pris le temps d'apprendre à représenter les uniformes militaires avec exactitude pour respecter l'authenticité historique. Il a su trouver le bon dosage pour rendre compte des caractéristiques ethniques sans tomber dans la caricature. Le lecteur peut vraiment se projeter aux côtés des personnages et s'immerger dans leur environnement du moment. Stewart se tient à 'écart des postures exagérées ou romantiques, ne reproduisant pas quelque forme que ce soit de glorification de la guerre ou de la virilité. Il met en scène ses personnages avec une direction d'acteur de type naturaliste, et le lecteur apprécie sa capacité à transcrire une large gamme d'émotions au travers des expressions de visage. Il réalise des dessins qui donnent parfois l'impression d'être un peu denses, sensation pouvant être renforcée par des couleurs un peu sombres, appropriées aux ambiances nocturnes ou aux espaces confinées. le dessinateur sait aussi utiliser à bon escient la licence artistique pour prendre un peu de liberté avec la réalité, quand le scénario le nécessite à de rares reprises. le lecteur éprouve le malaise de Billy Everette et aussi celui de Vo Binh Dai, en ressentant que leur nature respective n'est pas la même et que son intensité varie en fonction des circonstances. Au fil des séquences, le lecteur est en droit de s'interroger sur la justesse de la représentation du point de vue vietnamien. S'il en juge par rapport aux éléments pour lequel il dispose de points de repère, il se dit que les 2 auteurs ont dû là aussi faire usage de témoignages pour s'assurer de ladite justesse. Ainsi mis en confiance, il ressent pleinement comment l'absence d'idéaux de Billy Everette et le pragmatisme occidental démultiplie l'impact de l'absurdité des situations dans lesquelles il se retrouve. le décalage entre la vie de ses parents et la sienne devient tel qu'ils semblent ne plus vivre dans le même monde, juste quelques jours après son départ. Dans le même temps, il observe comment les idéaux de Vo Binh Dai sont mis à mal par les situations qu'il vit, lui aussi ne pouvant concilier sa conception socio-culturelle du monde avec ce qu'il observe. Jason Aaron et Cameron Stewart ont choisi de placer leurs 2 personnages dans des unités qui se retrouvent à vraiment combattre. Ils sont donc confrontés aux horreurs de la guerre, y participent même. L'intensité de la narration transcrit avec force l'horreur des situations, pas seulement les blessures atroces, mais aussi la mort dépourvue de sens d'êtres humains se trouvant au mauvais endroit, au mauvais moment, en tant que soldats, mais aussi en tant que population civile. le face à face a bien lieu, mais il ne se déroule pas comme un duel au soleil. le lecteur referme l'ouvrage après un dernier choc, celui apporté par une autre acceptation du titre, un autre sens du terme Autre côté. Jason Aaron, Cameron Stewart et Dave McCaig font œuvre d'auteur avec ce récit sur la guerre du Viêt Nam. Ils n'ont pas choisi la facilité en mettant en scène un soldat américain et un soldat vietnamien et en les plaçant en situation de combat. Le récit sort du lot du simple récit d'aventures plus ou moins orienté en faveur des États-Unis, tout d'abord grâce à la qualité des recherches préparatoires qui assurent une qualité historique satisfaisante. Ensuite, il sort du lot par la volonté de montrer les deux côtés du conflit, l'autre côté, celui de l'ennemi. En outre, la narration visuelle implique le lecteur par sa densité et sa force émotionnelle sans verser ni dans le pathos, ni dans l'exagération romantique, ni dans le gore. le scénario sait combiner l'horreur physique de la guerre, avec l'histoire personnelle assez banale de deux jeunes gens, et avec l'effet annihilateur de la mort violente sur toute forme d'idéologie, même son absence.