Souvenirs d'enfance enlaidis
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Ce tome contient une histoire complète parue pour la première fois en recueil en 2002. Joe Matt (scénariste et dessinateur) raconte 2 jours (samedi + dimanche) de sa jeune adolescence, en noir & blanc.
Dave (le meilleur copain de Joe, peut-être le seul) se rend de chez lui à la maison de Joe en bicyclette, dans une banlieue pavillonnaire boisée et assez étalée, où le petit jardin devant chaque maison n'a pas de clôture. Dave vient chercher Joe parce que les pneus de sa bicyclette sont crevés. le vélo de Dave dispose d'une selle à 2 places. Alors qu'ils circulent dans les rues de la ville, ils passent devant la maison de Rizzo, un autre gamin du quartier. Rizzo et Joe échangeaient des comics il y a quelques semaines, mais maintenant Rizzo souhaite le bastonner. Alors qu'ils passent devant chez lui, l'inquiétude de Joe monte et il demande à Dave de pédaler plus vite de peur que Rizzo leur jette quelque chose dessus. Une fois cette maison dépassée, Joe se moque copieusement de Rizzo en le traitant de lâche. Ils rencontrent un groupe de jeunes ayant creusé 2 tunnels dans un terrain vague. Ils se moquent ensuite d'une jeune fille un peu attardé. Joe se fait inviter chez Dave et répond à sèchement au téléphone à sa mère en lui signifiant son refus de tondre la pelouse à titre gracieux.
Ce troisième recueil autobiographique de Joe Matt sort un peu du lot. À ce jour (2012), Joe Matt a sorti 4 albums : Strip-tease (1992), le pauvre type (1996), Les Kids (2002) et Epuisé (2007). Les 3 autres correspondent à une forme de journal autobiographique, alors que "Les Kids" est un récit ramassé sur 2 jours qui traite de souvenirs d'enfance.
Pour les habitués de Joe Matt, la scène d'introduction déconcerte un instant car il s'agit de 3 pages muettes dans lesquelles il s'applique à donner une idée d'un quartier de cette banlieue paisible (alors que d'habitude les décors jouent un faible rôle dans ses comics). Par contre, on reconnaît tout de suite le style très rond des dessins, une approche simplifiée des formes, avec un esthétisme très doux, très plaisant à l'oeil, presque pour une publication destinée à la jeunesse. En fait seuls les thèmes abordés en font un récit pour lecteurs plus âgés.
Pour les habitués de Joe Matt, sa description de lui-même en jeune adolescent participe de la même approche que son journal autobiographique. En une dizaine de pages, Joe Matt enfant ressort comme un individu au caractère détestable et veule. Au fur et à mesure de son interaction avec sa mère, sa soeur, Dave et d'autres, le lecteur découvre les différentes facettes de sa personnalité : trouillard, mauviette, pingre, cupide, rancunier et obsessionnel (surtout en ce qui concerne sa collection de comics). Joe Matt n'utilise pas l'autobiographie pour se dépeindre comme héros de sa propre vie, mais comme un individu sans aucune valeur rédemptrice. Il n'est pas méchant, il est juste médiocre et mesquin. Matt évite toute analyse psychologique pour uniquement raconter les petits événements de ces 2 journées ordinaires qui font ressortir tous les défauts de sa personnalité. Par comparaison, Dave apparaît comme un jeune équilibré et enjoué, un peu bagarreur, un modèle de normalité. Parmi les différents personnages de l'histoire, il est évident que Matt entretient des relations conflictuelles avec sa mère, des oppositions pas encore dépassées au moment où il réalise cette bande dessinée.
Au fil des pages, comme dans toute autobiographie, le lecteur est amené à se demander quelle est la part de vérité et la part romancée, enlaidie en l'occurrence. Joe Matt réalise une mise en scène entièrement à charge contre sa propre personne, alors que tous les autres individus sont normaux, à l'exception certaine de sa mère. Il est évident que ce récit constitue pour Matt un exercice de reconstruction de ses souvenirs pour leur donner la forme construite d'un récit. Il n'est donc pas à prendre au premier degré, et d'ailleurs l'enfance de Joe Matt n'a qu'une portée très restreinte en termes d'intérêt puisqu'il n'est par à proprement parler une célébrité qu'il n'y a pas de faits marquants. Cette démarche de reconstruction narrative des souvenirs évoque celle effectué par Chester Brown, un des amis de Joe Matt, dans Je ne t'ai jamais aimé.
D'une manière assez étonnante, cette autocritique acerbe se lit facilement et même avec plaisir. Il faut dire que l'aspect visuel presqu'enfantin désamorce complètement tout risque d'apitoiement ou de pitié envers cet enfant, mais aussi toute forme de dégoût vis-à-vis de ce jeune garçon totalement inoffensif. Les anecdotes relatées fournissent la matière narrative nécessaire pour éviter de tomber dans une analyse de caractère destructive. Joe Matt a l'art et la manière de se mettre en scène en suscitant le ridicule et la dérision, c'est à dire que malgré une vision peu reluisante de lui-même, le lecteur a plutôt le sourire aux lèvres devant cet exemple peu plaisant d'être humain.
Addiction
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Il s'agit du quatrième tome des récits autobiographiques de Joe Matt après : (1) Strip-tease (1992), (2) le pauvre type (1996), et (3) Les Kids (2002). Ce tome est initialement paru en 2007. Joe Matt réalise le scénario, les dessins, l'encrage et l'application d'une nuance de vert.
La première scène s'ouvre avec Joe Matt et Seth (auteur de George Sprott) dans une librairie à la recherche de vieux comic strips. Joe Matt trouve un exemplaire de "Birdseye center" et l'accapare, tout en sachant pertinemment que Seth y attache plus de valeur que lui. Après un peu de marche à pied et une conversation amicale et parfois amère, ils se séparent. Joe Matt à rendez-vous avec Mario, un copain qui l'approvisionne en cassettes vidéo pornographiques. Une nouvelle discussion très spécialisée commence dans un café. Par la suite, Joe Matt met en scène son addiction à la pornographie, ses stratégies mesquines pour éviter de se retrouver face aux autres locataires de la maison où il loue une chambre, ses discussions avec Seth et Chester Brown (par exemple le petit homme) qui tournent autour de son addiction et de ses défauts en tant qu'individu, sa collectionnite aigüe pour Gasoline Alley, son incapacité à réaliser de nouvelles planches de BD, etc.
Le lecteur retrouve pour la quatrième fois les réflexions de Joe Matt sur sa personnalité qu'il met en scène au travers d'épisodes de sa vie réarrangé. Il l'indique clairement dans la quatrième partie de ce tome : il choisit les moments qu'il raconte, il les retravaille n'incorporant que les éléments qui servent son propos, laissant les autres de coté. En tant que narrateur il effectue un travail de montage de ses souvenirs. Matt ne fait pas un mystère du fait qu'il s'agit d'une autofiction (d'une forme romancée de sa vie), plus que d'une autobiographie qui rechercherait un semblant d'authenticité. le flux des souvenirs est réarrangé et structuré pour aboutir à une narration ordonnée. de ce fait le personnage Joe Matt n'est pas une représentation honnête ou littérale de l'individu Joe Matt ; c'est un double de fiction.
D'un point de vue visuel, Joe Matt a conservé son approche graphique du tome précédent, en ajoutant des tons vert sauge. Il s'agit donc toujours de contours simples, arrondis et élégants pour délimiter les formes, de visages simplifiés dans lesquels les yeux peuvent être représentés juste par 2 ovales, ou 2 traits. Ce registre graphique permet d'assimiler les images avec une grande rapidité, et il a également pour effet de rendre les personnages plus sympathiques, plus proches du lecteur car définis de manière simple. Seth et Chester apparaissent comme 2 individus très chaleureux, agréables à vivre (malgré leurs piques contre Joe) du fait de leur apparence inoffensive. Cette approche permet également à Matt d'exagérer les expressions des visages, sans que cela ne paraisse choquant, ou que cela ne vienne distraire de la lecture. de ce fait les émotions sont exprimées avec plus de force, mais aussi plus de nuance. Joe Matt le scénariste ne facilite pas la tâche du dessinateur : il inclut de longs plans séquence composés uniquement de conversation, ou de monologue à voix haute de Joe. Cela donne des pages assez statiques qui sont heureusement rendues visuellement intéressantes par cette expressivité des visages. Comme pour le tome précédent, Joe Matt s'en tient à une mise en page unique et immuable : 8 cases par page, réparties en 4 lignes de 2 cases. Autant de fois que nécessaire, Matt dessine les décors qui se composent d'une poignée d'éléments qui suffisent pour comprendre où se déroule la scène. le seul passage à la mise en scène un peu trop artificielle correspond à la marche à pied effectuée par Seth et Joe, où Matt dessine des silhouettes d'immeubles en arrière plan, comme si elles n'avaient pas de lien direct avec les personnages.
Dès les premières pages, le lecteur se rend compte que Joe Matt a diminué le niveau de la composante humoristique de son récit, et a augmenté la composante geignarde, ou tout du moins l'inquiétude éprouvée par le personnage. Effectivement ce tome est moins drôle que les précédents. Au fil des pages, le lecteur comprend que Matt écrit ces pages alors qu'il a atteint la trentaine et qu'il semble éprouver une crise de la quarantaine. Déjà peu confiant en lui de nature, ce passage de sa vie voit cette inquiétude augmenter. Matt doute de tout, et commence à faire ses premiers bilans. Sa relation profonde avec Seth et Chester Brown permet aux uns et aux autres de parler de choses qui leur tiennent à cœur, de manière approfondie. C'est ainsi qu'ils n'hésitent pas à dire ses 4 vérités à Joe Matt qui s'en nourrit pour développer son introspection. Il s'agit d'un aspect de ce récit qui ne peut pas laisser indifférent : Joe Matt parle de choses qui le touchent intimement (quel que soit le degré de véracité) et il en parle librement et avec intelligence. Lorsque Seth parle de ses principaux défauts, il est évident que Matt a fait le cheminement intérieur qui lui permet de savoir que Seth à raison sur toute la ligne, mais aussi qu'il s'agit de sa nature profonde sur laquelle il n'a que peu d'emprise. Quand Matt retranscrit sa discussion sur la pornographie avec Mario, le lecteur ressent toute la charge émotionnelle qui accompagne ces échanges. Joe Matt sait faire passer l'importance que le sujet à pour lui, le plaisir que lui procure le visionnage de ces K7, la culpabilité qu'il ressent en s'imaginant ce que peut être la vie de ces femmes, l'échelle de valeur qu'il s'est construit en catégorisant chaque acte pour déterminer quels plans l'excitent plus que d'autres, la concentration intense qu'il met dans cette activité (au point de reconnaître les actrices, et de s'apercevoir si elles ont eu recours à la chirurgie esthétique d'un film sur l'autre). Mario et lui parlent en connaisseurs, presqu'experts citant les pratiques du réalisateur Ed Powers (de son vrai nom Mark Krinsky), ou les mérites des actrices figurant dans les films de la collection "Private" (sans parler du goût immodéré de Matt pour les asiatiques). En fait plus de la moitié du récit est consacré à son addiction à la pornographie. Petit à petit, le lecteur prend conscience au travers de cette BD des symptômes de son addiction et des conséquences sur sa vie qui vont de l'incapacité à avoir une relation affective avec une femme, jusqu'à une forme de marginalisation douce mais tranchée. Effectivement on est loin de l'insouciance avec lesquelles il exposait ses petites névroses.
Avec cette bande dessinée, Joe Matt va beaucoup plus loin dans l'autofiction que dans les 3 tomes précédents. Toujours sous des dehors simples et agréables, il aborde une facette peu reluisante de sa vie. Il montre comment sa recherche du plaisir a pris la forme d'une addiction qui mange son quotidien. Comme à son habitude, il relate ce récit sans moralisation, ou apitoiement larmoyant (il y a juste une ou deux tentatives maladroites de recourir à une forme de moment clef dans sa vie, assez risible du fait de leur simplisme qui sous-entend que Matt est condamné à reproduire les mêmes schémas comportementaux). Il fait rire de ses défauts, mais le constat est glaçant dans sa force émotionnelle.
Rebelle pour une cause
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Il s'agit d'un récit complet, indépendant de tout autre, publié sans sérialisation. Sa première édition date de 2013. Il est écrit, dessiné, encré et mis en couleurs par Peter Bagge (plus connu pour sa série sur Buddy Bradley, voir Buddy Bradley, Tome 1 : En route pour Seattle). Il commence par une introduction de 2 pages rédigée par Tom Spurgeon, un spécialiste des comics. Il se termine par un texte de 2 pages dans lequel Bagge explique ce qui l'a motivé à réaliser une bande dessinée sur Margaret Sanger. Suivent 18 pages de texte en petits caractères, dans lesquelles il précise le contexte des événements évoqués dans cette biographie, ainsi que l'identité des différentes célébrités apparaissant. Il termine avec une brève biographie, précisant les textes à parti desquels il a conçu son ouvrage.
Cette histoire constitue une biographie de la vie de Margaret Sanger, en 72 pages de bandes dessinées. La première séquence se déroule dans les années 1880, alors que la jeune Margaret (née en 1879) va chercher son père en ville, en compagnie de ses frères, car un client le réclame à la maison, pour tailler une pierre tombale. Dans la séquence suivante, Margaret accompagne l'un de ses frères (d'une famille de 18 enfants) pour aller déterrer le cadavre d'un de leur frère mort jeune.
Dans les pages suivantes, le lecteur suit ainsi la vie de Margaret Sanger, jusqu'en septembre 1966. Chaque séquence est assez courte (entre 1 et 3 pages) et revient sur une anecdote ou un événement dans la vie exceptionnelle de cette femme. Elle a consacré sa vie à la promotion des moyens contraceptifs aux États-Unis, allant du lobbying pour leur légalisation, à l'aide au développement de nouveaux moyens. Elle a croisé la route de personnages célèbres comme Herbert George Wells, John D. Rockefeller, Pearl Buck, et des hommes d'état éminents comme le Mahatma Mohandas Karamchand Gandhi.
Lorsque que le lecteur découvre cet ouvrage, il s'interroge sur le bienfondé d'une biographie réalisée par Peter Bagge. Cet artiste réalise des dessins incluant une forte dimension caricaturale qui ne semble pas adaptée à une évocation historique. Dans la postface, il évoque ses difficultés à trouver des références photographiques pour que ses personnages soient ressemblants. le lecteur est en droit de s'interroger sur la nature de cette ressemblance. Bagge ne dessine pas du tout de manière photographique ou même réaliste.
Bagge dessine les décors et les environnements de manière simplifiée, comme dans un dessin animé pour enfants. Il s'inscrit dans un registre qui tire les objets vers des épures, à l'opposé d'une forme descriptive souhaitant recréer l'objet en question. Il suffit de regarder comment il représente un lit ou un bat-flanc dans une cellule de prison : les traits sont droits et assurés, mais il délimite la forme de manière générique, sans se préoccuper des détails du modèle représenté. Il serait vain de tenter d'identifier une façade ou un détail architectural dans la représentation des immeubles d'un quartier défavorisé de New York en 1912 (page 13).
Cela ne veut pas dire que ses dessins sont banals ou insipides. L'artiste les épure pour les rendre le plus facilement lisibles. Toutefois, le lecteur peut aussi constater que les tenues vestimentaires évoluent au fil des années qui passent, par exemple les robes laissant par la place aux pantalons pour les femmes, ou le port des chapeaux venant à disparaître. le lecteur peut donc regretter que les images ne transmettent pas plus d'informations visuelles sur l'époque et les lieux.
La façon dont Peter Bagge dessine les personnages est beaucoup plus remarquable. Il exagère de manière prononcée les arrondis pour certaines parties du corps (surtout les bras) et pour les visages. Majoritairement Bagge représente les bras sous forme d'arc de cercle, sans marquer l'angle que fait le coude. Cela confère une apparence de bras en caoutchouc, une modélisation de l'anatomie qui fait penser à l'enfance, alors qu'il l'applique à tous les âges.
Les visages présentent une apparence tout aussi remarquable, avec des formes de bouche très exagérées, des dents représentées comme des rectangles plats et blancs de taille uniforme. Les yeux ont souvent la forme de cercle, et régulièrement la forme d'amande. Contre toute attente les personnages arborent des expressions très parlantes, car ces représentations ont pour effet de les exagérer plutôt que de les affadir. L'artiste n'hésite à emprunter des codes visuels appartenant au registre de l'enfance, tel un adulte qui tire la langue quand il s'applique.
Peter Bagge utilise donc son mode de représentation habituel, dans l'exagération comique, avec un effet étrange sur la narration de cette biographie. Ce registre graphique lui permet de représenter les événements les plus atroces, sans donner l'impression de voyeurisme ou de dramatisation sensationnaliste (même quand il s'agit d'une femme perdant son foetus au cours d'une manifestation où elle a été rouée de coups par les forces de l'ordre). Il a aussi pour effet de focaliser l'attention du lecteur plus sur le ressenti des personnages (exprimé par ses visages aux traits exagérés) que sur le fond de ce qui est en train de se jouer (la cause de la contraception).
Le choix du découpage en courte séquence éloigne encore plus cette BD d'une biographie académique. de temps à autre, le lecteur éprouve l'impression que Bagge conçoit une séquence (de 1 à 3 pages) comme une forme de tranche de vie, avec une chute en fin de séquence. Cela insiste sur le caractère immédiat de la scène, en la détachant artificiellement de son contexte, c'est-à-dire la vie de Margaret Sanger.
Le lecteur plonge donc dans une narration très personnelle au service d'une personnalité très controversée. Dans la postface, Peter Bagge explique qu'à ses yeux Margaret Sanger est la personne grâce à qui la contraception a été légalisée aux États-Unis, et qui a permis aux recherches sur la pilule d'aboutir. Il la voit donc comme la femme ayant permis le contrôle des naissances, ayant permis aux femmes de s'émanciper de leur rôle de reproductrice, et d'avoir un choix. En bon américain, il estime que ses actions ont eu un retentissement à l'échelle de la planète.
Pourtant à lire cette biographie, le lecteur ne ressent pas ce parti pris de manière si affirmée. Bagge explique qu'il a dû choisir parmi les moments incroyables qui abondent dans la vie de cette dame exceptionnelle, qu'il a dû transiger sur la vérité historique à quelques reprises pour que cette BD conserve une taille raisonnable et qu'il s'est attaché à donner des éléments de contexte.
Le lecteur peut effectivement suivre le parcours de vie de Margaret Sanger au travers d'épisodes sortant tous de l'ordinaire sans exception. Il se fait une idée approximative des difficultés auxquelles elles se heurtent (procès, exil loin de ses enfants, instrumentalisation, etc., un vrai roman). Il comprend dans les grandes lignes comment elle-même se révèle excellente manipulatrice des médias, et pour quelles raison elle acquiert une mauvaise réputation (même au-delà des ligues de vertus opposées à la contraception).
Peter Bagge réussit à faire ressortir à la fois la raison pour laquelle Margaret Sanger prend des décisions équivoques, comment elle les justifie, et pour quelles raison elles apparaissent contre-productives. Ainsi il décrit une intervention de Sanger devant une assemblée féminine du Ku Klux Klan où elle a été invitée. Il souligne que déjà à l'époque (1926) cette organisation était plus que tendancieuse, pourquoi Sanger estime qu'elle doit faire son discours, et comment il est récupéré par la suite.
Au final, le lecteur ressort très satisfait d'avoir découvert la vie (en accéléré) de cette militante pour la contraception, sous une forme divertissante (les dessins, les émotions) qui s'avère pédagogique sans être académique. Il attaque donc les 18 pages de la postface en souhaitant en apprendre plus. Il s'agit d'annotations explicatives de chaque séquence, un peu indigestes, oscillant entre justification de l'auteur et anecdotes pas toujours judicieuses.
Un nouveau dieu omnipotent est né !
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Dans Rebirth of Thanos (épisodes 34 à 38 de la série Silver Surfer & les 2 épisodes Thanos quest), Thanos a acquis les 6 gemmes de l'infini. Il dispose maintenant d'un pouvoir qui fait de lui l'égal d'un dieu. Pas un dieu à la sauce Marvel, un dieu qui a tout pouvoir sur les composantes de l'univers : le temps, l'espace, le pouvoir, l'esprit, la réalité et l'âme. Il a aussi bien le pouvoir d'anéantir l'univers entier que de créer tout et n'importe quoi (même la vie) à son bon vouloir.
Thanos est Dieu dans l'acceptation pleine et entière du terme, il est omnipotent dans le sens littéral du terme. Et il est amoureux de la personnification de la Mort. Quelque part dans l'espace, il réfléchit à ses actions. Mephisto (le Satan de l'univers Marvel, celui qui collecte les âmes des pêcheurs) est aux cotés de Thanos. Mais ses premiers jours en tant qu'être suprême commencent mal : la Mort le repousse pour différentes raisons. Il faut qu'il crée une action à la mesure de son amour. D'un simple claquement de doigt il met fin à la vie de la moitié des êtres vivants de l'univers.
L'instant d'avant il y a avait 40 personnes devant vous sur le trottoir, l'instant d'après il n'y en a plus que 20 (si vous faîtes partie des survivants). Il en est de même partout dans l'univers, quelle que soit la planète considérée. Il s'occupe également de manière créative de Nebula, celle qui prétend être sa petite fille. Sur Terre les superhéros ne peuvent que constater bêtement la disparition de la moitié de la population humaine. Dans une chambre d'hôtel minable, 3 défunts se métamorphosent petit à petit en troll, en femme à la peau verte et en cocon.
Jim Starlin revient chez Marvel, il prend les mêmes et il recommence. C'est le premier constat du fan qui ne peut être que déçu de la solution de facilité choisie : ramener à la vie Thanos, Adam Warlock, Pip et Gamora. Mais bon, tous les lecteurs ne sont pas forcément bloqués comme moi sur les travaux précédents et Starlin déroule une drôle d'histoire. Avec un tel ennemi, il est évident que les superhéros de la Terre ne font pas le poids.
Thanos n'est pas le premier maître du monde venu. Il a déjà eu un avant goût de cette omnipotence en mettant une première fois la main sur un cube cosmique, et une deuxième fois en parasitant la gemme de l'âme de Warlock. En plus, c'est un stratège exceptionnel comme il l'a prouvé en récupérant les 6 gemmes en dépit de la volonté de leurs propriétaires. Un seul espoir : le plan indéchiffrable de Warlock, personnage inconnu des superhéros terriens.
Du début jusqu'à la fin, Warlock manipule les interventions des superhéros dans l'ombre. du début jusqu'à la fin les superhéros vont au casse-pipe sans presqu'aucun espoir. Assaut après assaut, Thor, Namor, Iron Man, Firelord, Wolverine, Scarlet Witch, Drax, Hulk, Cloak, Quasar et Captain America se font massacrer. Et pourtant, Starlin renouvelle chaque combat pour des enjeux toujours plus colossaux, avec des tactiques échevelées.
Malgré l'omnipotence de Thanos, Starlin arrive à faire croire au lecteur que les superhéros ont une infime chance de gagner. Il glisse un clin d'oeil à Les guerres secrètes avec le rôle de Doctor Doom. Il varie les stratégies et il varie la configuration des attaquants en convoquant les personnages les plus puissants de l'univers Marvel (oui il y a Galactus, mais pas seulement). On reconnaît là tout le savoir faire de Starlin qui réussit une fois encore à montrer la cohérence entre toutes ces entités nées de créateurs différentes dans des séries différentes. En termes de destruction, Starlin ne fait pas les choses à moitié car Thanos ne s'arrête pas à supprimer la moitié des êtres vivants, il a encore d'autres actions de destructions massives en réserve. Thanos est un nihiliste assez primaire : il aime la Mort donc il n'hésite pas à détruire la vie pour offrir à l'élue de son coeur un cadeau somptueux.
Coté illustrations, les dessinateurs suivent tant bien que mal. George Perez dessine trois épisodes et demi, puis quitte le navire. Il déclarera plus tard qu'il n'avait pas réussi à s'investir dans un scénario qu'il trouvait trop mécanique. Cela ne l'empêche pas de réaliser un travail très professionnel avec une mise en page toujours aussi claire quel que soit le nombre de personnages.
Perez a une vision vraiment intelligente de la mise en scène des combats et du choix des angles de vue. Tout est lisible, l'impact des coups est ressenti par le lecteur, ainsi que le sentiment d'impuissance et de désespoir grandissant des superhéros. Thanos est massif et majestueux de bout en bout. Warlock est mystérieux et indéchiffrable. Mephisto est ambigu et retors. Les scènes de destruction massive sont très impressionnantes qu'elles soient en sous-entendu (Thor qui survole les flots là où il y avait avant le Japon), ou explicites (Black Widow à bout de forces, témoin du décès d'une femme dans l'effondrement d'un immeuble). À partir de l'épisode 4, Ron Lim vient en renfort et il dessine tout seul les 2 derniers épisodes. Les illustrations perdent en détails et en réalisme (en particulier les visages manquent de finesse), mais elles gagnent en impact visuel brut.
L'équipe de créateurs proposent une fin du monde inéluctable au cours de laquelle les superhéros déploient des trésors de ressource et d'inventivité en pure perte. Tout leur courage ne sert à rien. Mais ce récit laisse un goût étrange dans l'esprit. Arrivé au deuxième épisode, le lecteur chevronné sait pertinemment que le statu quo sera rétabli en fin d'histoire car les bouleversements sont trop importants. Malgré tout la mécanique implacable du scénario empêche de se désintéresser des péripéties.
Mais quand même cette structure est vraiment déconcertante, toute l'intrigue repose sur la rouerie de Thanos et sur la variable inconnue que représente Warlock. Il tire les ficelles en coulisse du début jusqu'à la fin sans rien révéler. Il mène la danse, il programme les combats, il joue une partie d'échecs avec plusieurs coups d'avance, contre Thanos. le lecteur est simple spectateur et déchiffre la stratégie au fur et à mesure. Finalement Warlock écrit l'histoire que lit le lecteur, il est le scénariste. Et c'est là la plus déstabilisante des prises de position de Jim Starlin. Warlock est un deux ex machina du début à la fin, il est la matérialisation du scénariste au sein de l'histoire.
Finalement, le vrai nihiliste n'est pas Thanos aveuglé par ses sentiments pour la mort, mais bel et bien Starlin qui n'a aucune illusion sur ce qu'il peut changer dans cet univers partagé, aucune illusion sur l'impermanence de l'impact de son récit. Pour Starlin, ce combat est dénué de toute signification, de tout but, de toute vérité compréhensible ou encore de toutes valeurs ; il n'est vraiment qu'un simple divertissement du moment, une illusion du changement, un frisson gratuit, mais en même temps un hymne à la création. Jim Starlin se joue du lecteur, aussi bien que Warlock se joue de Thanos. le vrai malaise nait de cette manipulation effectuée au grand jour avec la complicité du lecteur, une prise de position vraiment nihiliste.
Jim Starlin a donné 2 suites à ce récit sous forme de crossovers de plus en plus démesurés : d'abord La guerre de l'infini, puis La croisade de l'infini.
Deux concepts subversifs : le pardon et la rédemption
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Il s'agit d'une histoire complète de Batman, en un seul tome paru à l'origine en 2002, indépendante de la continuité.
Dans une ville pauvre d'Inde, une femme blanche donne le bain à un vieillard autochtone que le lecteur devine vivant largement en dessous du seuil de pauvreté. Elle travaille pour une mission catholique. 10 ans plus tôt une bombe a explosé lors d'un gala organisé dans les locaux de l'entreprise Wayne. Jennifer Blake (la responsable de cet attentat terroriste) a réussi à s'enfuir, pendant que Batman impuissant était le témoin de la mort de plusieurs invités. de retour à l'époque actuelle, Batman a enfin retrouvé la trace de cette femme fanatique. La piste le mènera jusqu'en Inde pour une confrontation complexe. Les déplacements de Batman sous couvert de l'identité de Matches Malone sont entrecoupés par des scènes retraçant le parcours de la terroriste.
Attendez voir un peu : un comics américain qui parle de terrorisme et qui a été édité en 2002. John-Marc DeMatteis (le scénariste) souhaite se servir de cette histoire pour donner sa réaction sur les attentats du 11 septembre 2001. Mais par le biais d'une histoire de Batman ? N'est-ce pas un peu incongru ? Eh bien, DeMatteis n'est pas le premier venu. Dans les années 1980, il avait profité de la création d'Epic Comics (une branche adulte de Marvel Comics) pour réaliser 2 récits mature : Moonshadow avec Jon J. Muth et Blood : Tome 1 & 2 avec Kent Williams. En 1987, il avait écrit une histoire de Spiderman (Kraven's Last Hunt) qui traitait du suicide sur un mode adulte. En fait, en plus d'une palanquée d'histoires de superhéros traditionnelles, DeMatteis a donc réalisé des histoires illustrant ces réflexions et ses points de vue sur la spiritualité et la vie intérieure.
Finalement se servir d'un genre typiquement américain (le comics de superhéros) pour donner son point de vue n'est pas plus choquant que d'écrire des polars pour traiter de problèmes sociaux, ou de quête de sens, ou de rédemption. le résultat sombre dans le ridicule uniquement si l'auteur n'a pas les moyens de ses ambitions.
Et des ambitions, DeMatteis, il en a : dans l'Amérique de George W. Bush, juste après les attentats terroristes sur le sol de la nation, il parle de pardon et de rédemption. Il raconte une histoire de superhéros en respectant les codes spécifiques à ce genre : bastons, action de nuit, héros mystérieux et au dessus des lois, aventure à grand spectacle. Il respecte les canons du personnage de Batman avec une évocation lourde de sens à la mort de ses parents, un objectif de vengeance, des certitudes inébranlables sur la justice, etc. Il utilise même un élément canonique du mythe de ce personnage : l'identité de Matches Malone.
Il met habilement en scène l'humanité de Batman et ses limites comme toute être humain, face à cette terroriste qui ne se limite pas à un cliché manichéen. DeMatteis se sert avec habilité et perspicacité de sa compréhension de Batman pour mettre en évidence les limites d'une justice qui ne serrait qu'un instrument de vengeance.
Pour illustrer ce récit, les responsables éditoriaux de DC Comics ont réussi à embaucher Brian Ashmore, un peintre ayant réalisé 2 ou 3 autres comics. Il illustre cette histoire en aquarelles. Dans les premières pages, il apparaît que ce peintre s'inspire du style inimitable d'Alex Ross pour le rendu des cases. le résultat n'est pas vraiment convaincant parce qu'Ashmore souhaite également utiliser l'aquarelle pour laisser des zones que l'imagination du lecteur doit compléter. Ces 2 partis pris se neutralisent au lieu de se compléter. Au fil des pages, il devient plus à l'aise dans sa technique et il tire un meilleur parti de l'aquarelle pour avoir des illustrations plus évocatrices que précises. Malheureusement, il arrive que les besoins du scénario le contraignent à être plus précis et les peintures perdent alors de leur pouvoir suggestion pour ne plus être de simples mises en images factuelles. Globalement, les illustrations sont d'un bon niveau et agréables à regarder. Elles portent bien l'histoire, et un tiers du temps elles magnifient les ambiances et révèlent les sentiments des personnages.
Avec ce récit John-Marc DeMatteis utilise un genre de récit spécifique des États-Unis (les superhéros) pour donner son point de vue construit et intelligent sur la différence entre la justice et la vengeance, sur la possibilité de rédemption, sur le pardon des erreurs, dans un contexte où cette nation exigeait l'exécution sommaire de tout ce qui ressemblait à un terroriste. Il a utilisé à nouveau l'archétype du superhéros dans Life and Times of Savior 28 pour un questionnement existentiel plus abouti et tout aussi humaniste, en le liant à l'histoire des États-Unis au vingtième siècle.
Une association civile désamorce des crises extraordinaires.
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Ce tome comprend les 12 épisodes de cette maxisérie, initialement parus en 2002/2004, tous écrits par Warren Ellis (auparavant regroupés en 2 tomes).
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- Planet ablaze (épisodes (1 à 6) - Dans notre monde, il survient des situations qui requièrent l'intervention de spécialistes. L'organisation dénommée Global Frequency compte 1.001 membres (le mille et unième est recruté dans le premier épisode). Elle est gérée par une femme qui se fait appeler Miranda Zero. Les interventions des uns et des autres sont coordonnées par Aleph (une jeune femme) qui utilise un centre de communications haute technologie. Lorsqu'une situation se déclenche, Miranda Zero choisit ses agents parmi les 1.001, en fonction de leurs compétences et de leur proximité éventuelle au site de la situation. Global Frequency intervient face à des menaces surnaturelles ou qui dépassent les capacités de la police, de l'armée ou d'autres services de secours. Les intervenants peuvent être sur le terrain, ou des consultants dont l'expertise est relayée par Aleph.
Chaque épisode constitue une mission distincte. Dans ce tome, Global Frequency (GF en abrégé) intervient pour limiter les dégâts occasionnés par un homme manifestant des pouvoirs parapsychiques destructeurs issu d'expériences menées par l'ex-URSS, mettre un terme à l'existence d'un homme bionique, limiter l'expansion d'un mème d'origine extraterrestre, mettre fin à une prise d'otages dans un immeuble de bureaux, comprendre l'apparition d'un ange en Norvège, et éviter la propagation d'une souche vivace du virus Ébola à Londres.
Warren Ellis utilise un format classique qui évoque la série Mission : impossible (une équipe de spécialistes pour une mission que personne d'autre ne peut mener à bien), sauf que les membres de l'équipe change à chaque fois (mis à part Miranda Zero et Aleph). La trame reste identique d'épisode en épisode : Global Frequency arrive sur place, enquête et analyse et agit pour mettre un terme à la menace. C'est donc tout à l'honneur d'Ellis de réussir à développer autant d'histoires prenantes qu'il y a d'épisodes. Pour commencer, Ellis insuffle une bonne dose d'anticipation avec sa perspicacité coutumière. Sa variation sur Steve Austin ne se contente pas de plagier le concept, elle comprend également quelques réflexions sur les contraintes induites par ces améliorations bioniques.
L'utilisation du concept de mème (élément culturel reconnaissable, répliqué et transmis) s'avère largement supérieur à ce qu'en avait fait Grant Morrison dans Marvel Boy. Le lecteur retrouve donc un Warren Ellis en pleine forme qui prouve sa maîtrise de cette forme d'histoire racontée en 1 épisode, avec des concepts qui ne se réduisent pas à des clichés. On retrouve quand même une fois ou deux le tic d'Ellis à insérer des éléments gratuits juste pour faire genre (l'agent de GF appelé chez lui de nuit qui porte une combinaison sadomaso en latex). Le lecteur retrouve également sa capacité extraordinaire à atteindre l'équilibre parfait entre les scènes d'action et les dialogues exposant l'intrigue.
Pour renforcer l'unicité de chaque mission, chaque épisode est illustré par un dessinateur différent. Gary Leach utilise un style plutôt photoréaliste, sans être encombré. Il met en scène une course poursuite de voitures très convaincante. Glenn Fabry (encré par Liam Sharp) installe l'équipe de GF dans un laboratoire souterrain convaincant et il donne une forme imposante et terrifiante à l'homme bionique, complétant parfaitement le scénario. Steve Dillon emmène les illustrations vers un style réaliste, mais plus dépouillé. Il maîtrise mieux ses raccourcis graphiques que d'habitude, même si le lecteur a l'impression déconcertante de se retrouver dans les pages de la série Preacher, car ce dessinateur est l'artiste d'un seul style. Roy Allan Martinez dessine des cases très sèches qui évoquent à la fois Frank Quitely (en plus dur) et John Cassaday. Les manifestations surnaturelles en Norvège sont conjurées par Jon J. Muth qui a recours à des dessins encrés. Sa capacité à évoquer un arbre en 4 traits relève aussi du surnaturel, même s'il est un peu en dessous de ce qu'il avait pour un épisode de The Wake. Le tome se termine avec un épisode illustré par David Lloyd (l'illustrateur de V for Vendetta) qui met en images une courses contre la montre sur les toits de Londres, façon Yamakasi (ou Parkour). Il a un peu allégé ses à-plats de noir, ce qui rend les acrobaties plus légères, mais l'histoire un peu moins dense. Chacun de ses artistes appartient à la catégorie supérieure du métier et leurs illustrations ne sont pas simplement fonctionnelles.
Warren Ellis et son aréopage d'illustrateurs de renom délivrent 6 histoires denses mêlant action et anticipation pour un résultat dynamique et intelligent. Aucun doute, je passe au tome suivant.
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- Detonation Radio (épisodes 7 à 12) - Ces aventures reprennent le même dispositif que dans le premier tome : une organisation civile de 1.001 personnes appelée Golbal Frequency (GF en abrégé) qui intervient pour régler des situations extraordinaires que les autorités normales ne savent pas gérer. Le lecteur retrouve les 2 personnages qui servent d'ancre à la série (Miranda Zero qui dirige GF, et Aleph l'opératrice qui assure le lien entre les membres de l'organisation). Il découvre également de nouveaux agents de GF au fil des missions. Dans ce tome, GF intervient pour protéger des hauts dignitaires des services secrets anglais, allemands et russes. Puis Miranda Zero est détenue en otage par des individus souhaitant démanteler GF. Ensuite un agent assez particulier est contraint par Aleph à reprendre du service pour évacuer un hôpital pratiquant des traitements expérimentaux. Je vous laisse la surprise des 3 autres histoires.
Le premier tome regorgeait de concepts surnaturels et de science-fiction passés à la moulinette créatrice de Warren Ellis. La question qui se pose tout naturellement est de savoir si ce scénariste est capable de maintenir un tel jaillissement d'idées sur le deuxième tome. Réponse : les doigts dans le nez. Encore une fois, chaque histoire tient en 1 épisode, sans autre lien avec les autres que le principe même des interventions de GF. Ce type d'écriture exige une concision rigoureuse (chaque page est comptée) et des concepts forts rapidement expliqués. Warren Ellis excelle dans cet exercice. Alors bien sûr, chaque lecteur aura ses histoires préférées et celles qui lui parlent moins. Sur les 6 présentes ici, il y en a 2 qui m'ont moins intéressé : une que j'ai trouvée un peu facile et une autre où le concept (la force par la douleur) ne m'a pas convaincu.
Pour le reste, Ellis se déchaîne avec les risques biologiques liés une technologie toujours plus complexe et puissante, toujours difficile à maîtriser, mais avec des risques augmentant exponentiellement. Il a recours à quelques concepts qui font appel à des notions de physiques qui me dépassent. Ce qui est plus inattendu et très savoureux, c'est qu'il trouve l'espace nécessaire pour développer plusieurs personnages dont Aleph et Miranda Zero. L'attitude de cette dernière face à son kidnappeur apparaît parfaitement cohérente avec la fonction qu'elle occupe tout en prenant le lecteur par surprise.
Comme dans le premier tome, chacun des épisodes est illustré par une personne différente. Simon Bisley fait un travail honnête avec une belle case de tête qui explose, et un agent menaçant avec une hache ; pour le reste c'est efficace et maîtrisé comme l'exige le découpage au millimètre du scénario. Chris Sprouse illustre la séquestration de Miranda Zero. Il a légèrement densifié son encrage par rapport aux aventures de Tom Strong et le résultat est d'une fluidité exceptionnelle. Le personnage de Miranda devient aussi séduisant que dangereux, les scènes d'action sont crédibles et tous les agents qui participent aux recherches disposent d'une identité visuelle spécifique. Lee Bermejo illustre le troisième épisode dans son style aisément reconnaissable utilisé pour Joker et Lex Luthor. Il s'agit d'un style très réaliste qui transcrit avec détails les horreurs que découvre l'agent dans l'hôpital. Tomm Coker porte la lourde responsabilité de mettre en images une longue scène de combat de 17 pages. Il construit des cases avec une forte densité d'à-plats de noir. Le résultat plonge le lecteur dans des locaux relativement confinés, en mettant en valeur les coups et les blessures. Ce dernier élément est atteint en dosant savamment les détails montrés et ceux sous-entendus dans ces zones noires. Il s'acquitte bien de sa tâche, même si ce scénario m'a paru un peu moins dense.
L'épisode consacré à Aleph est illustré par Jason Pearson, plus connu pour son mariage entre des éléments cartoony et une violence sèche, comme dans Body Bags ou Wade Wilson's War. Pour cet épisode, il a eu la présence d'esprit de gommer toutes les touches cartoony afin d'accentuer le réalisme de ses illustrations. Le résultat est très efficace qu'il s'agisse des scènes d'actions ou des scènes de dialogue. Cette adaptation de son style lui permet de s'intégrer sans dénoter parmi le reste des dessinateurs. Le tome se termine sur un épisode magnifique illustré par Gene Ha, surtout connu pour sa collaboration avec Alan Moore dans Top Ten. Il dessine des cases de toute beauté. Gene Ha est le seul à oser illustrer le scénario compact de Warren Ellis, sans rien sacrifier d'une ambition visuelle. Son savoir-faire lui permet de faire honneur au scénario en lui laissant le premier rôle, tout en réalisant une mise en scène inoubliable. Aucun des 11 autres dessinateurs (en prenant en compte le premier tome) n'a su aussi bien transcrire l'atmosphère visuelle des interventions d'Aleph. Chaque scène bénéficie de son camaïeu de couleurs propres, de ses détails de décors qui les rendent crédibles, de ses personnages qui s'impriment dans la rétine. C'est magnifique et Ellis est sommet de son art car il aborde un thème qui lui est cher : l'espace.
Avec l'aide d'illustrateurs expérimentés et doués, Warren Ellis entraîne son lecteur dans une suite de missions originales à haut risque, avec à chaque fois une dimension sociale ou politique de bon niveau. Qui plus est, Ellis transpose admirablement bien la notion de réseau développé sur la base des nouvelles technologies de l'information et de la communication, en bandes dessinées.
Confronter ses convictions à la réalité
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Ce tome comprend les 12 épisodes de la maxisérie parue de 1985 à 1987, ainsi que "Farewell, Moonshadow" paru en 1997.
Moonshadow, un vieil homme (plus de cent ans) écrit ses mémoires et s'adresse parfois directement au lecteur. Il s'intéresse plus précisément à ce qui lui est arrivé après ses 15 ans, jusqu'à ses 17 ans. Il est le fruit de l'union de Sheila Fay Bernbaum et d'un représentant de la race extraterrestre de G'I Doses (des sortes de sphères lumineuses dont les actes sont totalement arbitraires). Cette race collectionne les spécimens des espèces vivant dans l'univers et les rassemble dans un zoo où chaque individu a droit à son dôme. Pour son quinzième anniversaire, son père l'expulse du zoo en compagnie d'Ira (un humanoïde couvert de poils comme un ours en peluche avec un cigare aux lèvres, un chapeau melon et une bonne dose de cynisme), de Sunflower (sa mère, une hippie de 1968) et de Frodo (un chat nommé en hommage au Seigneur des Anneaux de Tolkien). Moonshadow raconte les différentes expériences qui lui ont permis de confronter sa vision romantique de l'existence à la réalité. le lecteur découvre avec lui un vaisseau où une extraterrestre est proche de l'accouchement, il découvre les membres de la famille Unkshuss, il assiste à un enterrement. Moonshadow raconte comment il a été amené à voler l'Oeuf de Dieu, comment il a été enrôlé dans une guerre, comment il a été fait prisonnier, comment il a découvert la sexualité, etc. Ce tome se clôt avec "Farewell, Moonshadow" dont l'action se situe 20 ans après et qui apporte au lecteur quelques compléments sur la vie de Moonshadow devenu adulte.
En 1980, Marvel Comics tente de capter le lectorat de la version américaine de "Métal Hurlant" en publiant un magazine appelé "Epic illustrated". Puis ils éditent des comics dont les créateurs restent propriétaires des droits de leur série. "Moonshadow" fait partie de la deuxième vague desdites séries Epic. JM DeMatteis a déjà une belle carrière de scénariste de superhéros derrière lui. Mais "Moonshadow" n'a rien à voir avec le superhéros, ou avec quoi que ce soit d'autre qui se fait à l'époque. le texte commence par une citation d'un texte de William Blake. DeMatteis met en exergue à chaque début d'épisode (sauf le douzième) un extrait d'un ouvrage qui a marqué sa vie ; défilent ainsi des textes de L. Frank Baum (Magicien d'Oz), Tolkien, Percy Shelley, James Matthew Barrie (Peter Pan), Robert Louis Stevenson, Dostoïevski, Keats, Henry Miller et Samuel Beckett.
Toutefois, si Moonshadow souligne par 3 fois l'importance de la lecture dans sa vie, il ne s'agit pas d'un récit sur les romans, ou du moins il n'est possible de qualifier cette composante de principale. Moonshadow a développé une vision idiosyncrasique de la vie à partir de ses lectures romantiques et comme tous les adolescents il découvre que la vie recèle bien des niveaux de complexités qu'il ne soupçonnait pas. Mais là encore il n'est pas possible de limiter cette histoire à un récit initiatique de l'adolescence, même si le Moonshadow âgé explique qu'il raconte son Éveil (journey to awakening). du début à la fin, DeMatteis détaille les péripéties pétries de science-fiction de son héros qui voyage dans l'espace et qui croise des races extraterrestres et extraordinaires. Cependant toutes ces tribulations constituent autant d'occasion pour le héros de s'interroger sur le sens qu'il donne à la réalité (DeMatteis invente 2 ouvrages, l'un développant la thèse de la création de l'univers par un Dieu, l'autre la thèse du hasard et du "c'est comme ça"). Mais cet ouvrage n'est pas non plus réductible à une quête métaphysique ou à un récit d'anticipation. Il est évident qu'il s'agit également d'un récit intimiste et d'une forme décalée d'introspection (le décalage est imputable à la part importante des aventures et d'une forme douce de dérision). Cette histoire comprend de nombreux éléments qui semblent de nature autobiographique (en particulier les références à Brooklyn), sauf que DeMatteis n'a jamais voyagé à bord d'un vaisseau spatial.
"Moonshadow" n'a rien à voir non plus avec les formes traditionnelles de comics. Chaque page se présente effectivement sous la forme de plusieurs cases assurant une narration séquentielle (à part "Farewell, Moonshadow" qui est composé pour les 2 tiers d'une page de texte en vis-à-vis d'une illustration pleine page). Mais la nature des textes fait que la moitié des cases s'apparente à une illustration avec un texte accompagnateur, le plus souvent le flux de pensées du héros, ou des constations du narrateur (Moonshadow âgé de plus de 100 ans). "Moonshadow" détient également le titre de premier comics entièrement peint. À part pour 3 numéros où il a été aidé par Kent Williams et George Pratt, Jon J. Muth a illustré l'ensemble de cette histoire à l'aquarelle. Au-delà de l'anecdote, Muth prend 3 ou 4 épisodes avant de trouver le bon équilibre entre ce qu'il montre et ce qu'il évoque. Au début il se repose trop sur de l'encrage traditionnel (délimitation des formes par un trait foncé). Dès qu'il a trouvé le bon équilibre, ses aquarelles suggèrent des espaces où l'imagination du lecteur peut se déployer sans contrainte. Sa capacité à évoquer une forme, un objet ou un visage par une simple tâche relève du surnaturel. Une grosse tâche blanche et c'est la barbe de Moonshadow vieux qui resplendit en pleine lumière, un grand à-plat de vert et un autre de bleu et le lecteur se retrouve dans une vaste prairie dont l'herbe ondoie sous le vent léger, quelques tâches roses pales et des corps féminins surgissent du blanc de la page dont il émane une sensualité et un érotisme d'autant plus irrésistibles qu'ils suggèrent au lieu de montrer, etc.
Bien sûr, certains passages sont plus réussis que d'autres. Bien sûr le mélange des genres devient parfois plus déconcertant que signifiant. Mais je n'ai jamais rien lu de pareil et la forme comme le fond continuent de m'enchanter comme un conte pour adulte, plein de merveilleux et de poésie, sans mièvrerie. J'ai eu du mal à quitter Moonshadow après plus de 460 pages et il n'est pas près de me quitter. Après ce coup de maître, JM DeMatteis a continué avec les superhéros, mais aussi avec des récits métaphysiques (Blood, avec Kent Williams), ou dédié à son quartier d'origine (Brooklyn Dreams), ou même à un superhéros dont l'évolution suit celle de l'industrie des comics et de l'histoire des États-Unis (Life and Times of Savior 28). Jon J. Muth a réalisé un autre comics sous une forme inattendue (une adaptation de M de Fritz Lang) et des histoires pour enfants magnifiques (Les trois questions &La soupe aux cailloux).
Dans l'inconscient collectif
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Il s'agit d'une histoire complète indépendante de toute autre, initialement paru en quatre parties en 1987, en VO.
L'histoire s'ouvre sur un dialogue de 2 pages, sous forme de texte, avec un bandeau de cases en haut de page, sa déroulant sur la double page, et un autre en bas de page. Un roi alité à l'article de la mort, mais toujours bien accroché à la vie, est visité par un esprit féminin qui lui raconte l'histoire de Blood. Son histoire commence avec la mer qui se transforme en sang, et la dérive d'un berceau sur un fleuve où il est récupéré par une femme nue qui adopte le nouveau né le ramène chez elle malgré la réprobation de sa mère. L'enfant grandit et la grand-mère indique qu'il est temps pour lui de partir. Il est confié aux bons soins d'un monastère qui veille à son éducation de manière stricte. Au bout d'un temps indéterminé, Blood quitte le monastère, ayant refusé de succéder à son responsable, s'enfuit en ballon et finit par s'écraser dans une vallée où des miséreux font la queue pour bénéficier des attentions d'un sage.
Ce résumé est factuellement exact, et complètement trompeur. La lecture de "Blood" est une expérience comparable à peu d'autres. John-Marc DeMatteis est un scénariste qui a débuté avec les superhéros Marvel (La dernière chasse de Kraven) et DC (Justice League International en anglais), avant d'écrire les siens propres (Life and Times of Savior 28 en anglais). Parallèlement à ce parcours classique dans les comics, il a eu la chance de pouvoir écrire des récits sortant du moule habituel. Grâce à la branche adulte de Marvel (Epic Comics), il a écrit le récit initiatique de Moonshadow (avec de magnifiques aquarelles de Jon J. Muth, en anglais). Pour l'une des branches adultes de DC Comics (Paradox Press), il a écrit une bande dessinée autobiographique de sa jeunesse Brooklyn Dreams (illustrations de Glenn Barr). Et il a souvent intégré à ses histoires des réflexions sur la création littéraire, mais aussi sur la spiritualité (Seekers into the Mystery, en anglais).
"Blood" est le récit indépendant qui a suivi Moonshadow. Ce dernier prenait la forme d'un roman de science-fiction mâtiné de récit initiatique d'un adolescent, et de recherche du sens de la vie. S'il comprenait des passages plus réflexifs, le lecteur pouvait se raccrocher à la trame du récit sans se sentir perdu. Au contraire "Blood" favorise les sensations et l'expérience mystique. le récit devient secondaire, il n'est plus que le support d'un voyage spirituel et parfois psychanalytique. C'est à dire que le lecteur suit bien les pérégrinations d'un personnage principal appelé Blood, les différentes séquences s'inscrivent dans une suite chronologique et elles sont reliées entre elles par des liens de causalité discernables. Mais dès le départ, le dispositif narratif, celui de l'histoire dans l'histoire, indique au lecteur que ces séquences sont autant de métaphores et d'allégories de la vie psychique.
DeMatteis a donc l'ambition de mettre en bandes dessinées la soif spirituelle de l'être humain. Cette BD réussit le pari de montrer cette soif de la spiritualité, plus par les images que par le texte. DeMatteis laisse les illustrations porter les 2 tiers de la narration. Kent Williams dispose d'une grande liberté pour représenter des concepts liés à la vie de l'esprit, à sa soif de compréhension, à son besoin d'absolu. La première fois que j'ai lu cette histoire, je n'y ai rien compris, la seconde non plus. Pris littéralement ce récit est une suite de scènes disjointes défiant la logique. Une lecture premier degré ne permet pas de comprendre l'inclusion d'une vie de bureau pour Blood dans la deuxième partie. Prise à part, cette scène évoque l'aliénation de l'individu dans la vie moderne. Insérée dans la narration globale, le lecteur se demande ce qu'elle vient faire là. Remise dans son contexte, elle montre par les images que le reste du récit doit se comprendre comme la vie intérieure de Blood, par opposition à la vie quotidienne.
Il faut donc aborder cet ouvrage avec un autre point de vue, sachant que DeMatteis ne donne pas de clef d'interprétation, il livre le récit comme un bloc, charge au lecteur de déterminer ce qu'il peut en faire. Pour pouvoir en saisir la substance, il faut donc lire, regarder, observer, déchiffrer et interpréter les images. Kent Williams réalise ses illustrations principalement à l'aquarelle, avec parfois de l'encrage pour délimiter le contour des formes. Il développe à la fois des narrations séquentielles (suite de case montrant un mouvement, ou mettant en rapport 2 actions, une action et une réaction, etc.), et des images pleine page. La fonction des images est à la fois de montrer des actions, mais surtout de développer des ambiances, de faire ressentir des sensations. de temps à autre, une scène exige une représentation réaliste, ce que Williams accomplit sans difficulté. La majeure partie du temps il doit montrer les sentiments et les sensations éprouvés par les personnages. le lecteur contemple donc des individus à la morphologie plus ou moins détaillée, évoluant souvent nus dans des camaïeux de couleurs sombres et délavées. Ce mode de rendu met en avant la représentation de l'individu et la manière dont son état émotionnel colore la réalité qui l'entoure.
Passé la double page de dialogue, le lecteur est donc confronté à 6 cases figurant le sang et sa viscosité. À l'évidence il s'agit du sang comme symbole du fluide de la vie, mais aussi comme évocation des menstruations, et Blood naît de cette mer de sang, directement dans son panier en osier porté par les flots. Cette nouvelle image renvoie aux premiers jours de Moïse. Pourtant Blood ne devient jamais une figure messianique. le sens de cette métaphore m'a échappé. L'apprentissage de Blood au monastère s'achève sur le meurtre de son mentor et de la personne qui l'a accueilli à son arrivée. Il est facile de percevoir dans ces images le meurtre du père, une notion psychanalytique de base. Pour entrer dans l'âge adulte, Blood doit détruire l'image de toute puissance de ses parents, afin de construire sa propre vie, avec ses propres valeurs. Dans le passage suivant, Blood arrive dans une vallée peuplée de personnes souffrantes, une vallée de larmes. Il rencontre cet individu accomplissant les fonctions de gourou pour cette communauté. Cet homme porte un rond sur le front et au cours de la séquence, il se trouve une image de crâne avec un rond sur le front. Ça se complique. En fait il n'y a pas d'explication du symbole, il n'y a pas d'indication sur son sens. Il faut attendre les chapitres suivants pour voir le motif du crâne réapparaître dans d'autres circonstances, et rester attentif au déroulement du récit pour percevoir le motif de cycle, et donc de cercle. le titre du premier chapitre apporte un indice : "Uroborous". Il s'agit d'une variante orthographique de l'Ouroboros, l'image du serpent qui se mord la queue.
John-Marc DeMatteis et Kent Williams racontent une histoire un peu hermétique qui repose sur des symboles à l'interprétation délicate. Ce n'est qu'au gré d'autres lectures que j'ai pu faire le rapprochement avec la notion de symbole développée par Carl Gustav Jung. Les symboles utilisés par les auteurs ont effectivement la fonction de matérialiser des sensations ou des concepts indicibles ; ils leur permettent d'évoquer des expériences spirituelles ineffables. L'objet de "Blood" est de parler d'expérience mystique, de faire appel à des archétypes de l'inconscient collectif. de ce point de vue, il devient évident que la pensée de DeMatteis a été façonnée par les théories de Jung. D'ailleurs, les autres ouvrages personnels de DeMatteis montrent également qu'il est fortement influencé par la pensée orientale et hindoue où il est possible également de reconnaître des archétypes psychologiques.
DeMatteis et Williams proposent au lecteur un voyage plus spirituel que mystique dans l'inconscient collectif. Il s'agit d'une expérience spirituelle honnête qui n'impose pas la vision des auteurs, mais qui la présente. À l'instar du personnage principal qui est en quête de sens dans la vie, le lecteur se met en quête de sens dans les symboles charriés par le récit. Cette bande dessinée ne présentera d'intérêt pour le lecteur qu'à la condition que ce dernier soit sensible à ces questionnements.
Des actions plus parlantes que des mots
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Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, initialement parue en 1996, sous la forme d'une minisérie de 3 épisodes publiés par Vertigo. Cette histoire est écrite, dessinée et mise en couleurs par Peter Kuper qui a réalisé toutes les cases au pochoir.
À New York, un monsieur en costume avec un catogan entre dans un club de stripteaseuses. Une fois son numéro fini, celle sur scène se rend dans les loges et se change. Elle sort dans la rue, allume une clope et achète un journal. Elle descend dans le métro où elle se fait sauvagement poignarder par un assaillant dont l'identité demeure masquée. La rame de métro continue son chemin et passe devant l'appartement de l'inspecteur de police McGuffin, qui picole pour oublier une bavure qu'il a commise et qui a coûté la vie à garçon innocent. Un pigeon passe devant sa fenêtre, et son vol l'amène au dessus d'un équipage de benne de collecte des ordures ménagères, qui passe devant un SDF, etc.
Dans la page d'introduction, Peter Kuper se demande encore comment il a pu avoir le courage (ou l'inconscience) de réaliser autant de cases au pochoir, en découpant autant de surfaces. Cette histoire d'environ 80 pages est singulière à bien des points de vue.
Pour commencer, Peter Kuper est un artiste qui est également coéditeur du magazine de bandes dessinées World War 3 Illustrated (1979-2014). Ensuite, il a réalisé cette histoire avec un mode de représentation qui défie l'entendement. Au-delà du caractère contraignant de cette façon de réaliser les images, le résultat marque l'imagination. Il ressort comme un mélange d'art de la rue (graffitis sophistiqués figuratifs), et de dessins réalisés aux crayons de couleurs. Loin de ressembler à des compositions abstraites ou anémiques, ces dessins regorgent de détails qui établissent une continuité resserrée, par le biais de leitmotivs visuels (objets ou personnages).
Cette histoire est également singulière dans la mesure où elle est dépourvue de tout texte (il n'y a que quelques manchettes de journal et quelques enseignes qui comprennent des caractères alphabétiques formant des mots). Peter compose des pages et des séquences d'une grande intelligence. D'un coté, la densité d'informations visuelles contenues dans chaque page conduit à une lecture mesurée, dépassant largement la demi-heure pour la totalité de l'ouvrage. de l'autre, le savant dosage de Kuper fait que le lecteur n'a pas l'impression de peiner à assimiler toutes les informations contenues dans chaque case. Lorsque cela s'avère nécessaire, il n'hésite pas à répéter ces informations visuelles pour que le lecteur distrait ne perde pas le fil (par exemple le rappel des marques Syco et Maxxon).
Au départ, le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre. Il se concentre donc sur chaque dessin pour être sûr de ne pas rater une information qui pourrait avoir une importance dans une séquence suivante. Ainsi dans la première case, il relève l'affiche sur la personne disparue s'appelant Betty Russell, le message défilant relatif aux 2 candidats pour l'élection à venir, le SDF en premier plan à gauche de l'image, le taxi qui passe, et la moitié de médaillon représentant le symbole du Système.
L'absence de texte confère un caractère ludique à la lecture, une sorte de puzzle visuel que le lecteur doit recomposer, au fur et à mesure qu'il se produit des associations visuelles entre 2 éléments. Dès la deuxième page, le lecteur a repéré le fil conducteur : à chaque fin de séquence, il y a un élément visuel qui fait le lien avec la suivante. Il peut s'agir d'un personnage qui passe par le même endroit que le personnage central de la séquence en cours, ou d'un motif visuel récurrent (le rectangle d'une bouche de métro).
Ainsi, le lecteur découvre les différents personnages récurrents qui offrent autant de point de vue sur la vie dans la cité, et sur les activités professionnelles : la stripteaseuse, l'inspecteur de police, le dealer de rue, le SDF, le graffeur, le prédicateur, le monsieur qui rend visite à son ami hospitalisé, le flic corrompu, le chauffeur de taxi pakistanais, l'agent de change, la chanteuse dans le métro, etc. À nouveau les dessins font des merveilles pour que chaque personnage soit immédiatement identifiable, sans doute possible.
Même si aucun personnage ne parle, leurs actes en disent long sur la société qu'ils incarnent : trafic d'influence en tout genre, vente de charmes féminins, trafic de drogue, intimidation au nom de la religion, dégradation de l'habitat urbain au nom de l'art éphémère, corruption, violence urbaine, etc. Peter Kuper réussit avec maestria à relier tous ces thèmes au travers des différents personnages, avec une facilité impressionnante.
Malgré ces thèmes sombres, "The system" n'est pas un récit noir et désespéré. Kuper les contrebalance avec des moments ordinaires de la vie, et même certains moments de joie. le récit perd un peu de sa force narrative quand Kuper s'appuie sur des stéréotypes spectaculaires (de type attentat à la bombe) qui semblent exagérés dans la veine réaliste du récit. Cela reste un défaut mineur par rapport à l'ampleur du récit, et la réussite spectaculaire de cette narration sans paroles. de temps à autre, Kuper s'autorise à s'échapper à bon escient de cet environnement urbain pour des visions magnifiques, dont une de la savane et une autre du vol autonome d'un être humain).
La lecture de "The System" plonge le lecteur dans un quotidien très urbain, où il devient participatif, obligé d'exprimer en son for intérieur ce qui est montré. Cela induit un degré d'implication plus important que pour une lecture normale, mais sur un mode plus ludique que contraint. Kuper utilise une narration chorale parfaitement maîtrisée qui fait émerger les liens qui existent entre individus, sous formes de conséquences, d'ondes se propageant à la surface de la société.
Détour libre
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. le récit est paru d'un seul tenant sans prépublication. La première édition date de 2006. Il s'agit de l'œuvre de Rick Veitch, scénario, dessins et encrage. Cette bande dessinée est en noir & blanc et se présente sous un format à l'italienne. Il comprend environ 340 pages de bandes dessinées.
Dans une belle demeure, avec vue sur l'océan, Chad Roe vient de se lever, laissant son lit défait, au pied du tableau le philosophe en méditation (ou Intérieur avec Tobie et Anne) peint en 1632 par Rembrandt Harmenszoon van Rijn (1606- 1669). Il est en train de farfouiller dans l'armoire à pharmacie à la recherche de ses médicaments contre l'anxiété. Il remplit son gobelet d'eau et avale la gélule. Il s'asperge le visage d'eau et se regarde dans la glace, le visage défait de l'eau qui s'égoutte comme s'il pleurait. Il reprend deux autres gélules et s'habille. Il n'oublie pas de fixer deux marqueurs indélébiles (Etern-O-Mark) dans la pochette de sa chemise. Il descend avec sa mallette à la main et passe par la cuisine. Son épouse est déjà en train de papoter par internet, et elle ne se tourne même pas pour lui dire au revoir, ni même pour faire mine d'avoir remarqué sa présence. Il sort dehors pour monter dans sa voiture, tout en profitant de la belle vue de Manhattan de l'autre côté du fleuve. Il conduit sa voiture jusqu'au bac pour aller dans l'île de Manhattan. Alors que le bateau s'apprête à accoster, il peut voir une énorme affiche vantant le caractère permanent du marqueur qu'il a dans sa pochette.
Il débarque au volant de sa voiture et rend jusqu'à un parking souterrain dont les murs sont maculés de graffitis réalisés au marqueur, à coup sûr de la même marque Etern-O-Mark. Il prend l'ascenseur et parvient au siège social de la marque de ces feutres indélébiles. Il est visible par son comportement qu'il en est le président directeur général. Il donne son avis sur une nouvelle affiche : la Joconde affublée d'une moustache en arabesque, tracée au marqueur. Cette présentation est interrompue par sa secrétaire qui lui dit de regarder les nouvelles sur internet : la ville de New York a rejoint l'association de propriétaires qui portent plainte contre son entreprise l'accusant d'être responsable de la recrudescence des graffitis. Dans le même temps, un flux de pensée court en parallèle. Alors qu'il s'ouvre, l'œil pourrait reculer. Craignant la tentation du fruit le plus bas sur l'arbre de la connaissance. Mieux vaut fixer droit devant soi, avec une grimace figée artificielle qui est en phase avec sa position désignée sur le totem de la vie. Se faire plaisir dans un vide caverneux qui sépare les objets brillants oscillants du désir, de la froide nécropole où l'esprit réside. Regarde tes mains, elles agrippent une arme, comme tous les autres conscrits, avançant épaule contre épaule en traversant le front.
Alors là : objet bédéique non identifié. C'est à la fois très simple et très compliqué. Rick Veitch est un auteur de comics qui a entamé sa vie professionnelle dans la première moitié des années 1970, qui a régulièrement travaillé avec Alan Moore, avec Stephen R. Bissette. Il a un peu travaillé pour DC et pour Marvel, et produit de nombreux oeuvres indépendantes, soit en auteur complet, soit en tant que scénariste. Il est entre autres l'auteur d'une série de comics de rêve, et d'une analyse spirituelle, historique et philosophique du mythe du superhéros avec Maximortal. C'est très simple : ce créateur raconte une tranche de la vie d'un brillant chef d'entreprise, confronté à la ruine par une déclaration d'action en justice, qui va se consoler en buvant plus que de raison, et deux femmes artistes en profitent pour l'inviter chez elle et tracer des courbes sur tout son corps avec un marqueur indélébile, un de ceux qu'il avait dans la pochette de sa chemise. Il s'en suit un périple étrange alors qu'il se retrouve parmi les individus en marge de la société, ou juste des individus banals, voyageant dans des endroits normaux, ou en également en marge des routes les plus fréquentées. L'artiste réalise des dessins descriptifs et réalistes, avec un bon niveau de détails. Ses pages, tout juste plus grandes qu'un demi-format comics, contiennent souvent 3 cases, parfois 2 très rarement 4 ou 5. Il se cantonne la majeure partie du temps à des cases rectangulaires, soit juxtaposées, soit en insert. Sporadiquement, il peut utiliser une case en trapèze, plus rarement une case arrondie, régulièrement des cases en insert. Il reste dans une narration visuelle très traditionnelle, avec des personnages normaux, aux morphologies réalistes et variées, avec des environnements nettement décrits. Il alterne des traits un peu rigides pour les éléments industriels, les bâtiments et les objets, avec des traits plus souples pour les corps humains et les vêtements.
Le lecteur se rend vite compte que les images racontent une histoire sans parole, très facile à suivre, sans lien immédiat avec le texte qui court dans les cartouches. La narration visuelle est d'une clarté irréprochable, quelle que soit la nature de la scène ou le lien d'une case à la suivante. L'artiste représente tout avec une évidence et un naturel élégant, que ce soient les individus croisés ou côtoyés par Chad Roe, ou les situations ordinaires ou inattendues. Cette narration visuelle muette ne relève pas d'un registre intellectuel : elle mêle le factuel au sensoriel et à l'émotionnel avec une facilité confondante, générant une empathie irrépressible chez le lecteur quel que soit le jugement qu'il peut porter sur le personnage principal. Il ressent de plein fouet le choc vécu par Chad Roe lorsqu'il voit l'avion percuter une tour du World Trade Center, son désarroi mêlé d'angoisse, son soulagement à retrouver des personnes qu'il connaît, etc. Ses errements se succèdent à un rythme posé, avec des événements allant du plus banal (prendre un café avec quelqu'un rencontré sur la route) au vaguement surréaliste (se retrouver au beau milieu d'une fête nocturne). L'histoire de ce personnage aurait pu se suffire à elle-même dans cette forme de bane dessinée muette, mais il y a des cartouches de texte…
Pour un lecteur de bande dessinée chevronné, c'est un réflexe conditionné : il lit soit d'abord l'image, puis les textes, soit l'inverse, procédant ainsi une case après l'autre. Il remarque vite un jeu d'écho entre le texte et les images. le fruit le plus accessible répond au fait que Chad se calme en piochant direct dans l'armoire à pharmacie, la solution de facilité pour calmer son angoisse. le vide caverneux semble être une image de son vide émotionnel en voyant que sa femme ne prête aucune attention à lui. La mention des mains agrippant une arme est apposée sur une case où Chad a les mains sur son volant : le lien est direct, même si le lecteur ne saisit pas très bien en quoi son volant, ou par extension sa voiture peut être une arme. Mais très vite, le lecteur ressent une difficulté à effectuer ainsi sa lecture. le lien de cause à effet d'une image à l'autre est soit celui de la temporalité, soit celui de la causalité, immédiate dans les 2 cas. le lien entre deux brefs cartouches de texte est soit la suite d'une phrase, soit un lien thématique, ou une association d'idées, une métaphore filée, une question posée suivie d'une autre similaire, ou d'une réponse prenant des détours. Une même idée peut-être ainsi développée sur plusieurs pages d'affilée, alors que la narration visuelle va changer deux ou trois fois de scènes, d'action. Très vite l'esprit se trouve confronté à un effet dissociatif qui rend très difficile, voire impossible de suivre les deux logiques simultanément. En outre, parfois le lien entre une case et un cartouche est immédiat, parfois non.
Par la force des choses, le lecteur suit prioritairement l'histoire racontée par les images, parce que c'est plus facile, que le flux de pensée qui n'est pas décousu mais qui fonctionne parfois sur des associations libres, une sorte de poésie en prose, de réflexion au fil de l'eau sur des aspects de l'existence à forte teneur en spiritualité, teintée de religion. de temps à autre, une phrase ou une bribe de phrase entre en résonnance parfaite avec l'image, et le lecteur se surprend à reprendre le texte sur 2 ou 3 pages en arrière pour savoir comment il en est arrivé là, comment le flux de pensée se retrouve en phase avec l'instant présent du personnage. L'association texte & images se fait de manière déstabilisante, différente du processus ordinaire d'une bande dessinée, nécessitant une certaine souplesse de la part du lecteur, l'acceptation de ne pas tout suivre de manière linéaire en ce qui concerne le texte qui pourtant n'a rien d'une divagation improvisée. C'est une expérience de lecture singulière, impossible à transcrire. Ainsi l'auteur évoque les caractéristiques de l'existence dans un langage fleuri nourri par des métaphores plus ou moins directes, faisant que le lecteur se dit que l'impression produite est juste, même si l'image est très éloignée de ce qu'elle évoque. le personnage fait l'expérience d'avoir tout perdu : son statut social, son épouse trophée, son confort matériel, et d'interagir avec des êtres humains auquel il n'aurait jamais jeté un regard en temps normal, encore moins adressé la parole. Il se retrouve terrassé par l'angoisse, tout en constatant qu'elle est chimérique comparée à la catastrophe inimaginable de l'attentat terroriste du 11 septembre, de la vague de racisme haineux attisé par une peur irrationnelle de l'étranger. Il se retrouve dans un parc d'animation à se promener entre des bustes géants des présidents des États-Unis, comme une confrontation inusuelle avec certaines facettes du mythe américain. C'est riche de résonnances inattendues, de rapprochements d'idées aussi saugrenus qu'évidents.
Il est des bandes dessinées qui défient les codes narratifs normaux, les conventions tenues comme immuables. Celle-ci figure en très bonne place dans cette famille, une expérience de lecture à nulle autre pareille, à la fois histoire premier degré d'un homme dont la réussite sociale vole en éclat en une journée et qui reprend contact avec le commun des mortels et sa vie banale, à la fois une réflexion au gré du vent sur la nature de la vie humaine.
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Les Kids
Souvenirs d'enfance enlaidis - Ce tome contient une histoire complète parue pour la première fois en recueil en 2002. Joe Matt (scénariste et dessinateur) raconte 2 jours (samedi + dimanche) de sa jeune adolescence, en noir & blanc. Dave (le meilleur copain de Joe, peut-être le seul) se rend de chez lui à la maison de Joe en bicyclette, dans une banlieue pavillonnaire boisée et assez étalée, où le petit jardin devant chaque maison n'a pas de clôture. Dave vient chercher Joe parce que les pneus de sa bicyclette sont crevés. le vélo de Dave dispose d'une selle à 2 places. Alors qu'ils circulent dans les rues de la ville, ils passent devant la maison de Rizzo, un autre gamin du quartier. Rizzo et Joe échangeaient des comics il y a quelques semaines, mais maintenant Rizzo souhaite le bastonner. Alors qu'ils passent devant chez lui, l'inquiétude de Joe monte et il demande à Dave de pédaler plus vite de peur que Rizzo leur jette quelque chose dessus. Une fois cette maison dépassée, Joe se moque copieusement de Rizzo en le traitant de lâche. Ils rencontrent un groupe de jeunes ayant creusé 2 tunnels dans un terrain vague. Ils se moquent ensuite d'une jeune fille un peu attardé. Joe se fait inviter chez Dave et répond à sèchement au téléphone à sa mère en lui signifiant son refus de tondre la pelouse à titre gracieux. Ce troisième recueil autobiographique de Joe Matt sort un peu du lot. À ce jour (2012), Joe Matt a sorti 4 albums : Strip-tease (1992), le pauvre type (1996), Les Kids (2002) et Epuisé (2007). Les 3 autres correspondent à une forme de journal autobiographique, alors que "Les Kids" est un récit ramassé sur 2 jours qui traite de souvenirs d'enfance. Pour les habitués de Joe Matt, la scène d'introduction déconcerte un instant car il s'agit de 3 pages muettes dans lesquelles il s'applique à donner une idée d'un quartier de cette banlieue paisible (alors que d'habitude les décors jouent un faible rôle dans ses comics). Par contre, on reconnaît tout de suite le style très rond des dessins, une approche simplifiée des formes, avec un esthétisme très doux, très plaisant à l'oeil, presque pour une publication destinée à la jeunesse. En fait seuls les thèmes abordés en font un récit pour lecteurs plus âgés. Pour les habitués de Joe Matt, sa description de lui-même en jeune adolescent participe de la même approche que son journal autobiographique. En une dizaine de pages, Joe Matt enfant ressort comme un individu au caractère détestable et veule. Au fur et à mesure de son interaction avec sa mère, sa soeur, Dave et d'autres, le lecteur découvre les différentes facettes de sa personnalité : trouillard, mauviette, pingre, cupide, rancunier et obsessionnel (surtout en ce qui concerne sa collection de comics). Joe Matt n'utilise pas l'autobiographie pour se dépeindre comme héros de sa propre vie, mais comme un individu sans aucune valeur rédemptrice. Il n'est pas méchant, il est juste médiocre et mesquin. Matt évite toute analyse psychologique pour uniquement raconter les petits événements de ces 2 journées ordinaires qui font ressortir tous les défauts de sa personnalité. Par comparaison, Dave apparaît comme un jeune équilibré et enjoué, un peu bagarreur, un modèle de normalité. Parmi les différents personnages de l'histoire, il est évident que Matt entretient des relations conflictuelles avec sa mère, des oppositions pas encore dépassées au moment où il réalise cette bande dessinée. Au fil des pages, comme dans toute autobiographie, le lecteur est amené à se demander quelle est la part de vérité et la part romancée, enlaidie en l'occurrence. Joe Matt réalise une mise en scène entièrement à charge contre sa propre personne, alors que tous les autres individus sont normaux, à l'exception certaine de sa mère. Il est évident que ce récit constitue pour Matt un exercice de reconstruction de ses souvenirs pour leur donner la forme construite d'un récit. Il n'est donc pas à prendre au premier degré, et d'ailleurs l'enfance de Joe Matt n'a qu'une portée très restreinte en termes d'intérêt puisqu'il n'est par à proprement parler une célébrité qu'il n'y a pas de faits marquants. Cette démarche de reconstruction narrative des souvenirs évoque celle effectué par Chester Brown, un des amis de Joe Matt, dans Je ne t'ai jamais aimé. D'une manière assez étonnante, cette autocritique acerbe se lit facilement et même avec plaisir. Il faut dire que l'aspect visuel presqu'enfantin désamorce complètement tout risque d'apitoiement ou de pitié envers cet enfant, mais aussi toute forme de dégoût vis-à-vis de ce jeune garçon totalement inoffensif. Les anecdotes relatées fournissent la matière narrative nécessaire pour éviter de tomber dans une analyse de caractère destructive. Joe Matt a l'art et la manière de se mettre en scène en suscitant le ridicule et la dérision, c'est à dire que malgré une vision peu reluisante de lui-même, le lecteur a plutôt le sourire aux lèvres devant cet exemple peu plaisant d'être humain.
Epuisé
Addiction - Il s'agit du quatrième tome des récits autobiographiques de Joe Matt après : (1) Strip-tease (1992), (2) le pauvre type (1996), et (3) Les Kids (2002). Ce tome est initialement paru en 2007. Joe Matt réalise le scénario, les dessins, l'encrage et l'application d'une nuance de vert. La première scène s'ouvre avec Joe Matt et Seth (auteur de George Sprott) dans une librairie à la recherche de vieux comic strips. Joe Matt trouve un exemplaire de "Birdseye center" et l'accapare, tout en sachant pertinemment que Seth y attache plus de valeur que lui. Après un peu de marche à pied et une conversation amicale et parfois amère, ils se séparent. Joe Matt à rendez-vous avec Mario, un copain qui l'approvisionne en cassettes vidéo pornographiques. Une nouvelle discussion très spécialisée commence dans un café. Par la suite, Joe Matt met en scène son addiction à la pornographie, ses stratégies mesquines pour éviter de se retrouver face aux autres locataires de la maison où il loue une chambre, ses discussions avec Seth et Chester Brown (par exemple le petit homme) qui tournent autour de son addiction et de ses défauts en tant qu'individu, sa collectionnite aigüe pour Gasoline Alley, son incapacité à réaliser de nouvelles planches de BD, etc. Le lecteur retrouve pour la quatrième fois les réflexions de Joe Matt sur sa personnalité qu'il met en scène au travers d'épisodes de sa vie réarrangé. Il l'indique clairement dans la quatrième partie de ce tome : il choisit les moments qu'il raconte, il les retravaille n'incorporant que les éléments qui servent son propos, laissant les autres de coté. En tant que narrateur il effectue un travail de montage de ses souvenirs. Matt ne fait pas un mystère du fait qu'il s'agit d'une autofiction (d'une forme romancée de sa vie), plus que d'une autobiographie qui rechercherait un semblant d'authenticité. le flux des souvenirs est réarrangé et structuré pour aboutir à une narration ordonnée. de ce fait le personnage Joe Matt n'est pas une représentation honnête ou littérale de l'individu Joe Matt ; c'est un double de fiction. D'un point de vue visuel, Joe Matt a conservé son approche graphique du tome précédent, en ajoutant des tons vert sauge. Il s'agit donc toujours de contours simples, arrondis et élégants pour délimiter les formes, de visages simplifiés dans lesquels les yeux peuvent être représentés juste par 2 ovales, ou 2 traits. Ce registre graphique permet d'assimiler les images avec une grande rapidité, et il a également pour effet de rendre les personnages plus sympathiques, plus proches du lecteur car définis de manière simple. Seth et Chester apparaissent comme 2 individus très chaleureux, agréables à vivre (malgré leurs piques contre Joe) du fait de leur apparence inoffensive. Cette approche permet également à Matt d'exagérer les expressions des visages, sans que cela ne paraisse choquant, ou que cela ne vienne distraire de la lecture. de ce fait les émotions sont exprimées avec plus de force, mais aussi plus de nuance. Joe Matt le scénariste ne facilite pas la tâche du dessinateur : il inclut de longs plans séquence composés uniquement de conversation, ou de monologue à voix haute de Joe. Cela donne des pages assez statiques qui sont heureusement rendues visuellement intéressantes par cette expressivité des visages. Comme pour le tome précédent, Joe Matt s'en tient à une mise en page unique et immuable : 8 cases par page, réparties en 4 lignes de 2 cases. Autant de fois que nécessaire, Matt dessine les décors qui se composent d'une poignée d'éléments qui suffisent pour comprendre où se déroule la scène. le seul passage à la mise en scène un peu trop artificielle correspond à la marche à pied effectuée par Seth et Joe, où Matt dessine des silhouettes d'immeubles en arrière plan, comme si elles n'avaient pas de lien direct avec les personnages. Dès les premières pages, le lecteur se rend compte que Joe Matt a diminué le niveau de la composante humoristique de son récit, et a augmenté la composante geignarde, ou tout du moins l'inquiétude éprouvée par le personnage. Effectivement ce tome est moins drôle que les précédents. Au fil des pages, le lecteur comprend que Matt écrit ces pages alors qu'il a atteint la trentaine et qu'il semble éprouver une crise de la quarantaine. Déjà peu confiant en lui de nature, ce passage de sa vie voit cette inquiétude augmenter. Matt doute de tout, et commence à faire ses premiers bilans. Sa relation profonde avec Seth et Chester Brown permet aux uns et aux autres de parler de choses qui leur tiennent à cœur, de manière approfondie. C'est ainsi qu'ils n'hésitent pas à dire ses 4 vérités à Joe Matt qui s'en nourrit pour développer son introspection. Il s'agit d'un aspect de ce récit qui ne peut pas laisser indifférent : Joe Matt parle de choses qui le touchent intimement (quel que soit le degré de véracité) et il en parle librement et avec intelligence. Lorsque Seth parle de ses principaux défauts, il est évident que Matt a fait le cheminement intérieur qui lui permet de savoir que Seth à raison sur toute la ligne, mais aussi qu'il s'agit de sa nature profonde sur laquelle il n'a que peu d'emprise. Quand Matt retranscrit sa discussion sur la pornographie avec Mario, le lecteur ressent toute la charge émotionnelle qui accompagne ces échanges. Joe Matt sait faire passer l'importance que le sujet à pour lui, le plaisir que lui procure le visionnage de ces K7, la culpabilité qu'il ressent en s'imaginant ce que peut être la vie de ces femmes, l'échelle de valeur qu'il s'est construit en catégorisant chaque acte pour déterminer quels plans l'excitent plus que d'autres, la concentration intense qu'il met dans cette activité (au point de reconnaître les actrices, et de s'apercevoir si elles ont eu recours à la chirurgie esthétique d'un film sur l'autre). Mario et lui parlent en connaisseurs, presqu'experts citant les pratiques du réalisateur Ed Powers (de son vrai nom Mark Krinsky), ou les mérites des actrices figurant dans les films de la collection "Private" (sans parler du goût immodéré de Matt pour les asiatiques). En fait plus de la moitié du récit est consacré à son addiction à la pornographie. Petit à petit, le lecteur prend conscience au travers de cette BD des symptômes de son addiction et des conséquences sur sa vie qui vont de l'incapacité à avoir une relation affective avec une femme, jusqu'à une forme de marginalisation douce mais tranchée. Effectivement on est loin de l'insouciance avec lesquelles il exposait ses petites névroses. Avec cette bande dessinée, Joe Matt va beaucoup plus loin dans l'autofiction que dans les 3 tomes précédents. Toujours sous des dehors simples et agréables, il aborde une facette peu reluisante de sa vie. Il montre comment sa recherche du plaisir a pris la forme d'une addiction qui mange son quotidien. Comme à son habitude, il relate ce récit sans moralisation, ou apitoiement larmoyant (il y a juste une ou deux tentatives maladroites de recourir à une forme de moment clef dans sa vie, assez risible du fait de leur simplisme qui sous-entend que Matt est condamné à reproduire les mêmes schémas comportementaux). Il fait rire de ses défauts, mais le constat est glaçant dans sa force émotionnelle.
Femme rebelle - L'histoire de Margaret Sanger
Rebelle pour une cause - Il s'agit d'un récit complet, indépendant de tout autre, publié sans sérialisation. Sa première édition date de 2013. Il est écrit, dessiné, encré et mis en couleurs par Peter Bagge (plus connu pour sa série sur Buddy Bradley, voir Buddy Bradley, Tome 1 : En route pour Seattle). Il commence par une introduction de 2 pages rédigée par Tom Spurgeon, un spécialiste des comics. Il se termine par un texte de 2 pages dans lequel Bagge explique ce qui l'a motivé à réaliser une bande dessinée sur Margaret Sanger. Suivent 18 pages de texte en petits caractères, dans lesquelles il précise le contexte des événements évoqués dans cette biographie, ainsi que l'identité des différentes célébrités apparaissant. Il termine avec une brève biographie, précisant les textes à parti desquels il a conçu son ouvrage. Cette histoire constitue une biographie de la vie de Margaret Sanger, en 72 pages de bandes dessinées. La première séquence se déroule dans les années 1880, alors que la jeune Margaret (née en 1879) va chercher son père en ville, en compagnie de ses frères, car un client le réclame à la maison, pour tailler une pierre tombale. Dans la séquence suivante, Margaret accompagne l'un de ses frères (d'une famille de 18 enfants) pour aller déterrer le cadavre d'un de leur frère mort jeune. Dans les pages suivantes, le lecteur suit ainsi la vie de Margaret Sanger, jusqu'en septembre 1966. Chaque séquence est assez courte (entre 1 et 3 pages) et revient sur une anecdote ou un événement dans la vie exceptionnelle de cette femme. Elle a consacré sa vie à la promotion des moyens contraceptifs aux États-Unis, allant du lobbying pour leur légalisation, à l'aide au développement de nouveaux moyens. Elle a croisé la route de personnages célèbres comme Herbert George Wells, John D. Rockefeller, Pearl Buck, et des hommes d'état éminents comme le Mahatma Mohandas Karamchand Gandhi. Lorsque que le lecteur découvre cet ouvrage, il s'interroge sur le bienfondé d'une biographie réalisée par Peter Bagge. Cet artiste réalise des dessins incluant une forte dimension caricaturale qui ne semble pas adaptée à une évocation historique. Dans la postface, il évoque ses difficultés à trouver des références photographiques pour que ses personnages soient ressemblants. le lecteur est en droit de s'interroger sur la nature de cette ressemblance. Bagge ne dessine pas du tout de manière photographique ou même réaliste. Bagge dessine les décors et les environnements de manière simplifiée, comme dans un dessin animé pour enfants. Il s'inscrit dans un registre qui tire les objets vers des épures, à l'opposé d'une forme descriptive souhaitant recréer l'objet en question. Il suffit de regarder comment il représente un lit ou un bat-flanc dans une cellule de prison : les traits sont droits et assurés, mais il délimite la forme de manière générique, sans se préoccuper des détails du modèle représenté. Il serait vain de tenter d'identifier une façade ou un détail architectural dans la représentation des immeubles d'un quartier défavorisé de New York en 1912 (page 13). Cela ne veut pas dire que ses dessins sont banals ou insipides. L'artiste les épure pour les rendre le plus facilement lisibles. Toutefois, le lecteur peut aussi constater que les tenues vestimentaires évoluent au fil des années qui passent, par exemple les robes laissant par la place aux pantalons pour les femmes, ou le port des chapeaux venant à disparaître. le lecteur peut donc regretter que les images ne transmettent pas plus d'informations visuelles sur l'époque et les lieux. La façon dont Peter Bagge dessine les personnages est beaucoup plus remarquable. Il exagère de manière prononcée les arrondis pour certaines parties du corps (surtout les bras) et pour les visages. Majoritairement Bagge représente les bras sous forme d'arc de cercle, sans marquer l'angle que fait le coude. Cela confère une apparence de bras en caoutchouc, une modélisation de l'anatomie qui fait penser à l'enfance, alors qu'il l'applique à tous les âges. Les visages présentent une apparence tout aussi remarquable, avec des formes de bouche très exagérées, des dents représentées comme des rectangles plats et blancs de taille uniforme. Les yeux ont souvent la forme de cercle, et régulièrement la forme d'amande. Contre toute attente les personnages arborent des expressions très parlantes, car ces représentations ont pour effet de les exagérer plutôt que de les affadir. L'artiste n'hésite à emprunter des codes visuels appartenant au registre de l'enfance, tel un adulte qui tire la langue quand il s'applique. Peter Bagge utilise donc son mode de représentation habituel, dans l'exagération comique, avec un effet étrange sur la narration de cette biographie. Ce registre graphique lui permet de représenter les événements les plus atroces, sans donner l'impression de voyeurisme ou de dramatisation sensationnaliste (même quand il s'agit d'une femme perdant son foetus au cours d'une manifestation où elle a été rouée de coups par les forces de l'ordre). Il a aussi pour effet de focaliser l'attention du lecteur plus sur le ressenti des personnages (exprimé par ses visages aux traits exagérés) que sur le fond de ce qui est en train de se jouer (la cause de la contraception). Le choix du découpage en courte séquence éloigne encore plus cette BD d'une biographie académique. de temps à autre, le lecteur éprouve l'impression que Bagge conçoit une séquence (de 1 à 3 pages) comme une forme de tranche de vie, avec une chute en fin de séquence. Cela insiste sur le caractère immédiat de la scène, en la détachant artificiellement de son contexte, c'est-à-dire la vie de Margaret Sanger. Le lecteur plonge donc dans une narration très personnelle au service d'une personnalité très controversée. Dans la postface, Peter Bagge explique qu'à ses yeux Margaret Sanger est la personne grâce à qui la contraception a été légalisée aux États-Unis, et qui a permis aux recherches sur la pilule d'aboutir. Il la voit donc comme la femme ayant permis le contrôle des naissances, ayant permis aux femmes de s'émanciper de leur rôle de reproductrice, et d'avoir un choix. En bon américain, il estime que ses actions ont eu un retentissement à l'échelle de la planète. Pourtant à lire cette biographie, le lecteur ne ressent pas ce parti pris de manière si affirmée. Bagge explique qu'il a dû choisir parmi les moments incroyables qui abondent dans la vie de cette dame exceptionnelle, qu'il a dû transiger sur la vérité historique à quelques reprises pour que cette BD conserve une taille raisonnable et qu'il s'est attaché à donner des éléments de contexte. Le lecteur peut effectivement suivre le parcours de vie de Margaret Sanger au travers d'épisodes sortant tous de l'ordinaire sans exception. Il se fait une idée approximative des difficultés auxquelles elles se heurtent (procès, exil loin de ses enfants, instrumentalisation, etc., un vrai roman). Il comprend dans les grandes lignes comment elle-même se révèle excellente manipulatrice des médias, et pour quelles raison elle acquiert une mauvaise réputation (même au-delà des ligues de vertus opposées à la contraception). Peter Bagge réussit à faire ressortir à la fois la raison pour laquelle Margaret Sanger prend des décisions équivoques, comment elle les justifie, et pour quelles raison elles apparaissent contre-productives. Ainsi il décrit une intervention de Sanger devant une assemblée féminine du Ku Klux Klan où elle a été invitée. Il souligne que déjà à l'époque (1926) cette organisation était plus que tendancieuse, pourquoi Sanger estime qu'elle doit faire son discours, et comment il est récupéré par la suite. Au final, le lecteur ressort très satisfait d'avoir découvert la vie (en accéléré) de cette militante pour la contraception, sous une forme divertissante (les dessins, les émotions) qui s'avère pédagogique sans être académique. Il attaque donc les 18 pages de la postface en souhaitant en apprendre plus. Il s'agit d'annotations explicatives de chaque séquence, un peu indigestes, oscillant entre justification de l'auteur et anecdotes pas toujours judicieuses.
Le Gant de l'Infini - Le Défi de Thanos
Un nouveau dieu omnipotent est né ! - Dans Rebirth of Thanos (épisodes 34 à 38 de la série Silver Surfer & les 2 épisodes Thanos quest), Thanos a acquis les 6 gemmes de l'infini. Il dispose maintenant d'un pouvoir qui fait de lui l'égal d'un dieu. Pas un dieu à la sauce Marvel, un dieu qui a tout pouvoir sur les composantes de l'univers : le temps, l'espace, le pouvoir, l'esprit, la réalité et l'âme. Il a aussi bien le pouvoir d'anéantir l'univers entier que de créer tout et n'importe quoi (même la vie) à son bon vouloir. Thanos est Dieu dans l'acceptation pleine et entière du terme, il est omnipotent dans le sens littéral du terme. Et il est amoureux de la personnification de la Mort. Quelque part dans l'espace, il réfléchit à ses actions. Mephisto (le Satan de l'univers Marvel, celui qui collecte les âmes des pêcheurs) est aux cotés de Thanos. Mais ses premiers jours en tant qu'être suprême commencent mal : la Mort le repousse pour différentes raisons. Il faut qu'il crée une action à la mesure de son amour. D'un simple claquement de doigt il met fin à la vie de la moitié des êtres vivants de l'univers. L'instant d'avant il y a avait 40 personnes devant vous sur le trottoir, l'instant d'après il n'y en a plus que 20 (si vous faîtes partie des survivants). Il en est de même partout dans l'univers, quelle que soit la planète considérée. Il s'occupe également de manière créative de Nebula, celle qui prétend être sa petite fille. Sur Terre les superhéros ne peuvent que constater bêtement la disparition de la moitié de la population humaine. Dans une chambre d'hôtel minable, 3 défunts se métamorphosent petit à petit en troll, en femme à la peau verte et en cocon. Jim Starlin revient chez Marvel, il prend les mêmes et il recommence. C'est le premier constat du fan qui ne peut être que déçu de la solution de facilité choisie : ramener à la vie Thanos, Adam Warlock, Pip et Gamora. Mais bon, tous les lecteurs ne sont pas forcément bloqués comme moi sur les travaux précédents et Starlin déroule une drôle d'histoire. Avec un tel ennemi, il est évident que les superhéros de la Terre ne font pas le poids. Thanos n'est pas le premier maître du monde venu. Il a déjà eu un avant goût de cette omnipotence en mettant une première fois la main sur un cube cosmique, et une deuxième fois en parasitant la gemme de l'âme de Warlock. En plus, c'est un stratège exceptionnel comme il l'a prouvé en récupérant les 6 gemmes en dépit de la volonté de leurs propriétaires. Un seul espoir : le plan indéchiffrable de Warlock, personnage inconnu des superhéros terriens. Du début jusqu'à la fin, Warlock manipule les interventions des superhéros dans l'ombre. du début jusqu'à la fin les superhéros vont au casse-pipe sans presqu'aucun espoir. Assaut après assaut, Thor, Namor, Iron Man, Firelord, Wolverine, Scarlet Witch, Drax, Hulk, Cloak, Quasar et Captain America se font massacrer. Et pourtant, Starlin renouvelle chaque combat pour des enjeux toujours plus colossaux, avec des tactiques échevelées. Malgré l'omnipotence de Thanos, Starlin arrive à faire croire au lecteur que les superhéros ont une infime chance de gagner. Il glisse un clin d'oeil à Les guerres secrètes avec le rôle de Doctor Doom. Il varie les stratégies et il varie la configuration des attaquants en convoquant les personnages les plus puissants de l'univers Marvel (oui il y a Galactus, mais pas seulement). On reconnaît là tout le savoir faire de Starlin qui réussit une fois encore à montrer la cohérence entre toutes ces entités nées de créateurs différentes dans des séries différentes. En termes de destruction, Starlin ne fait pas les choses à moitié car Thanos ne s'arrête pas à supprimer la moitié des êtres vivants, il a encore d'autres actions de destructions massives en réserve. Thanos est un nihiliste assez primaire : il aime la Mort donc il n'hésite pas à détruire la vie pour offrir à l'élue de son coeur un cadeau somptueux. Coté illustrations, les dessinateurs suivent tant bien que mal. George Perez dessine trois épisodes et demi, puis quitte le navire. Il déclarera plus tard qu'il n'avait pas réussi à s'investir dans un scénario qu'il trouvait trop mécanique. Cela ne l'empêche pas de réaliser un travail très professionnel avec une mise en page toujours aussi claire quel que soit le nombre de personnages. Perez a une vision vraiment intelligente de la mise en scène des combats et du choix des angles de vue. Tout est lisible, l'impact des coups est ressenti par le lecteur, ainsi que le sentiment d'impuissance et de désespoir grandissant des superhéros. Thanos est massif et majestueux de bout en bout. Warlock est mystérieux et indéchiffrable. Mephisto est ambigu et retors. Les scènes de destruction massive sont très impressionnantes qu'elles soient en sous-entendu (Thor qui survole les flots là où il y avait avant le Japon), ou explicites (Black Widow à bout de forces, témoin du décès d'une femme dans l'effondrement d'un immeuble). À partir de l'épisode 4, Ron Lim vient en renfort et il dessine tout seul les 2 derniers épisodes. Les illustrations perdent en détails et en réalisme (en particulier les visages manquent de finesse), mais elles gagnent en impact visuel brut. L'équipe de créateurs proposent une fin du monde inéluctable au cours de laquelle les superhéros déploient des trésors de ressource et d'inventivité en pure perte. Tout leur courage ne sert à rien. Mais ce récit laisse un goût étrange dans l'esprit. Arrivé au deuxième épisode, le lecteur chevronné sait pertinemment que le statu quo sera rétabli en fin d'histoire car les bouleversements sont trop importants. Malgré tout la mécanique implacable du scénario empêche de se désintéresser des péripéties. Mais quand même cette structure est vraiment déconcertante, toute l'intrigue repose sur la rouerie de Thanos et sur la variable inconnue que représente Warlock. Il tire les ficelles en coulisse du début jusqu'à la fin sans rien révéler. Il mène la danse, il programme les combats, il joue une partie d'échecs avec plusieurs coups d'avance, contre Thanos. le lecteur est simple spectateur et déchiffre la stratégie au fur et à mesure. Finalement Warlock écrit l'histoire que lit le lecteur, il est le scénariste. Et c'est là la plus déstabilisante des prises de position de Jim Starlin. Warlock est un deux ex machina du début à la fin, il est la matérialisation du scénariste au sein de l'histoire. Finalement, le vrai nihiliste n'est pas Thanos aveuglé par ses sentiments pour la mort, mais bel et bien Starlin qui n'a aucune illusion sur ce qu'il peut changer dans cet univers partagé, aucune illusion sur l'impermanence de l'impact de son récit. Pour Starlin, ce combat est dénué de toute signification, de tout but, de toute vérité compréhensible ou encore de toutes valeurs ; il n'est vraiment qu'un simple divertissement du moment, une illusion du changement, un frisson gratuit, mais en même temps un hymne à la création. Jim Starlin se joue du lecteur, aussi bien que Warlock se joue de Thanos. le vrai malaise nait de cette manipulation effectuée au grand jour avec la complicité du lecteur, une prise de position vraiment nihiliste. Jim Starlin a donné 2 suites à ce récit sous forme de crossovers de plus en plus démesurés : d'abord La guerre de l'infini, puis La croisade de l'infini.
Batman - Absolution
Deux concepts subversifs : le pardon et la rédemption - Il s'agit d'une histoire complète de Batman, en un seul tome paru à l'origine en 2002, indépendante de la continuité. Dans une ville pauvre d'Inde, une femme blanche donne le bain à un vieillard autochtone que le lecteur devine vivant largement en dessous du seuil de pauvreté. Elle travaille pour une mission catholique. 10 ans plus tôt une bombe a explosé lors d'un gala organisé dans les locaux de l'entreprise Wayne. Jennifer Blake (la responsable de cet attentat terroriste) a réussi à s'enfuir, pendant que Batman impuissant était le témoin de la mort de plusieurs invités. de retour à l'époque actuelle, Batman a enfin retrouvé la trace de cette femme fanatique. La piste le mènera jusqu'en Inde pour une confrontation complexe. Les déplacements de Batman sous couvert de l'identité de Matches Malone sont entrecoupés par des scènes retraçant le parcours de la terroriste. Attendez voir un peu : un comics américain qui parle de terrorisme et qui a été édité en 2002. John-Marc DeMatteis (le scénariste) souhaite se servir de cette histoire pour donner sa réaction sur les attentats du 11 septembre 2001. Mais par le biais d'une histoire de Batman ? N'est-ce pas un peu incongru ? Eh bien, DeMatteis n'est pas le premier venu. Dans les années 1980, il avait profité de la création d'Epic Comics (une branche adulte de Marvel Comics) pour réaliser 2 récits mature : Moonshadow avec Jon J. Muth et Blood : Tome 1 & 2 avec Kent Williams. En 1987, il avait écrit une histoire de Spiderman (Kraven's Last Hunt) qui traitait du suicide sur un mode adulte. En fait, en plus d'une palanquée d'histoires de superhéros traditionnelles, DeMatteis a donc réalisé des histoires illustrant ces réflexions et ses points de vue sur la spiritualité et la vie intérieure. Finalement se servir d'un genre typiquement américain (le comics de superhéros) pour donner son point de vue n'est pas plus choquant que d'écrire des polars pour traiter de problèmes sociaux, ou de quête de sens, ou de rédemption. le résultat sombre dans le ridicule uniquement si l'auteur n'a pas les moyens de ses ambitions. Et des ambitions, DeMatteis, il en a : dans l'Amérique de George W. Bush, juste après les attentats terroristes sur le sol de la nation, il parle de pardon et de rédemption. Il raconte une histoire de superhéros en respectant les codes spécifiques à ce genre : bastons, action de nuit, héros mystérieux et au dessus des lois, aventure à grand spectacle. Il respecte les canons du personnage de Batman avec une évocation lourde de sens à la mort de ses parents, un objectif de vengeance, des certitudes inébranlables sur la justice, etc. Il utilise même un élément canonique du mythe de ce personnage : l'identité de Matches Malone. Il met habilement en scène l'humanité de Batman et ses limites comme toute être humain, face à cette terroriste qui ne se limite pas à un cliché manichéen. DeMatteis se sert avec habilité et perspicacité de sa compréhension de Batman pour mettre en évidence les limites d'une justice qui ne serrait qu'un instrument de vengeance. Pour illustrer ce récit, les responsables éditoriaux de DC Comics ont réussi à embaucher Brian Ashmore, un peintre ayant réalisé 2 ou 3 autres comics. Il illustre cette histoire en aquarelles. Dans les premières pages, il apparaît que ce peintre s'inspire du style inimitable d'Alex Ross pour le rendu des cases. le résultat n'est pas vraiment convaincant parce qu'Ashmore souhaite également utiliser l'aquarelle pour laisser des zones que l'imagination du lecteur doit compléter. Ces 2 partis pris se neutralisent au lieu de se compléter. Au fil des pages, il devient plus à l'aise dans sa technique et il tire un meilleur parti de l'aquarelle pour avoir des illustrations plus évocatrices que précises. Malheureusement, il arrive que les besoins du scénario le contraignent à être plus précis et les peintures perdent alors de leur pouvoir suggestion pour ne plus être de simples mises en images factuelles. Globalement, les illustrations sont d'un bon niveau et agréables à regarder. Elles portent bien l'histoire, et un tiers du temps elles magnifient les ambiances et révèlent les sentiments des personnages. Avec ce récit John-Marc DeMatteis utilise un genre de récit spécifique des États-Unis (les superhéros) pour donner son point de vue construit et intelligent sur la différence entre la justice et la vengeance, sur la possibilité de rédemption, sur le pardon des erreurs, dans un contexte où cette nation exigeait l'exécution sommaire de tout ce qui ressemblait à un terroriste. Il a utilisé à nouveau l'archétype du superhéros dans Life and Times of Savior 28 pour un questionnement existentiel plus abouti et tout aussi humaniste, en le liant à l'histoire des États-Unis au vingtième siècle.
Global Frequency
Une association civile désamorce des crises extraordinaires. - Ce tome comprend les 12 épisodes de cette maxisérie, initialement parus en 2002/2004, tous écrits par Warren Ellis (auparavant regroupés en 2 tomes). - - Planet ablaze (épisodes (1 à 6) - Dans notre monde, il survient des situations qui requièrent l'intervention de spécialistes. L'organisation dénommée Global Frequency compte 1.001 membres (le mille et unième est recruté dans le premier épisode). Elle est gérée par une femme qui se fait appeler Miranda Zero. Les interventions des uns et des autres sont coordonnées par Aleph (une jeune femme) qui utilise un centre de communications haute technologie. Lorsqu'une situation se déclenche, Miranda Zero choisit ses agents parmi les 1.001, en fonction de leurs compétences et de leur proximité éventuelle au site de la situation. Global Frequency intervient face à des menaces surnaturelles ou qui dépassent les capacités de la police, de l'armée ou d'autres services de secours. Les intervenants peuvent être sur le terrain, ou des consultants dont l'expertise est relayée par Aleph. Chaque épisode constitue une mission distincte. Dans ce tome, Global Frequency (GF en abrégé) intervient pour limiter les dégâts occasionnés par un homme manifestant des pouvoirs parapsychiques destructeurs issu d'expériences menées par l'ex-URSS, mettre un terme à l'existence d'un homme bionique, limiter l'expansion d'un mème d'origine extraterrestre, mettre fin à une prise d'otages dans un immeuble de bureaux, comprendre l'apparition d'un ange en Norvège, et éviter la propagation d'une souche vivace du virus Ébola à Londres. Warren Ellis utilise un format classique qui évoque la série Mission : impossible (une équipe de spécialistes pour une mission que personne d'autre ne peut mener à bien), sauf que les membres de l'équipe change à chaque fois (mis à part Miranda Zero et Aleph). La trame reste identique d'épisode en épisode : Global Frequency arrive sur place, enquête et analyse et agit pour mettre un terme à la menace. C'est donc tout à l'honneur d'Ellis de réussir à développer autant d'histoires prenantes qu'il y a d'épisodes. Pour commencer, Ellis insuffle une bonne dose d'anticipation avec sa perspicacité coutumière. Sa variation sur Steve Austin ne se contente pas de plagier le concept, elle comprend également quelques réflexions sur les contraintes induites par ces améliorations bioniques. L'utilisation du concept de mème (élément culturel reconnaissable, répliqué et transmis) s'avère largement supérieur à ce qu'en avait fait Grant Morrison dans Marvel Boy. Le lecteur retrouve donc un Warren Ellis en pleine forme qui prouve sa maîtrise de cette forme d'histoire racontée en 1 épisode, avec des concepts qui ne se réduisent pas à des clichés. On retrouve quand même une fois ou deux le tic d'Ellis à insérer des éléments gratuits juste pour faire genre (l'agent de GF appelé chez lui de nuit qui porte une combinaison sadomaso en latex). Le lecteur retrouve également sa capacité extraordinaire à atteindre l'équilibre parfait entre les scènes d'action et les dialogues exposant l'intrigue. Pour renforcer l'unicité de chaque mission, chaque épisode est illustré par un dessinateur différent. Gary Leach utilise un style plutôt photoréaliste, sans être encombré. Il met en scène une course poursuite de voitures très convaincante. Glenn Fabry (encré par Liam Sharp) installe l'équipe de GF dans un laboratoire souterrain convaincant et il donne une forme imposante et terrifiante à l'homme bionique, complétant parfaitement le scénario. Steve Dillon emmène les illustrations vers un style réaliste, mais plus dépouillé. Il maîtrise mieux ses raccourcis graphiques que d'habitude, même si le lecteur a l'impression déconcertante de se retrouver dans les pages de la série Preacher, car ce dessinateur est l'artiste d'un seul style. Roy Allan Martinez dessine des cases très sèches qui évoquent à la fois Frank Quitely (en plus dur) et John Cassaday. Les manifestations surnaturelles en Norvège sont conjurées par Jon J. Muth qui a recours à des dessins encrés. Sa capacité à évoquer un arbre en 4 traits relève aussi du surnaturel, même s'il est un peu en dessous de ce qu'il avait pour un épisode de The Wake. Le tome se termine avec un épisode illustré par David Lloyd (l'illustrateur de V for Vendetta) qui met en images une courses contre la montre sur les toits de Londres, façon Yamakasi (ou Parkour). Il a un peu allégé ses à-plats de noir, ce qui rend les acrobaties plus légères, mais l'histoire un peu moins dense. Chacun de ses artistes appartient à la catégorie supérieure du métier et leurs illustrations ne sont pas simplement fonctionnelles. Warren Ellis et son aréopage d'illustrateurs de renom délivrent 6 histoires denses mêlant action et anticipation pour un résultat dynamique et intelligent. Aucun doute, je passe au tome suivant. - - Detonation Radio (épisodes 7 à 12) - Ces aventures reprennent le même dispositif que dans le premier tome : une organisation civile de 1.001 personnes appelée Golbal Frequency (GF en abrégé) qui intervient pour régler des situations extraordinaires que les autorités normales ne savent pas gérer. Le lecteur retrouve les 2 personnages qui servent d'ancre à la série (Miranda Zero qui dirige GF, et Aleph l'opératrice qui assure le lien entre les membres de l'organisation). Il découvre également de nouveaux agents de GF au fil des missions. Dans ce tome, GF intervient pour protéger des hauts dignitaires des services secrets anglais, allemands et russes. Puis Miranda Zero est détenue en otage par des individus souhaitant démanteler GF. Ensuite un agent assez particulier est contraint par Aleph à reprendre du service pour évacuer un hôpital pratiquant des traitements expérimentaux. Je vous laisse la surprise des 3 autres histoires. Le premier tome regorgeait de concepts surnaturels et de science-fiction passés à la moulinette créatrice de Warren Ellis. La question qui se pose tout naturellement est de savoir si ce scénariste est capable de maintenir un tel jaillissement d'idées sur le deuxième tome. Réponse : les doigts dans le nez. Encore une fois, chaque histoire tient en 1 épisode, sans autre lien avec les autres que le principe même des interventions de GF. Ce type d'écriture exige une concision rigoureuse (chaque page est comptée) et des concepts forts rapidement expliqués. Warren Ellis excelle dans cet exercice. Alors bien sûr, chaque lecteur aura ses histoires préférées et celles qui lui parlent moins. Sur les 6 présentes ici, il y en a 2 qui m'ont moins intéressé : une que j'ai trouvée un peu facile et une autre où le concept (la force par la douleur) ne m'a pas convaincu. Pour le reste, Ellis se déchaîne avec les risques biologiques liés une technologie toujours plus complexe et puissante, toujours difficile à maîtriser, mais avec des risques augmentant exponentiellement. Il a recours à quelques concepts qui font appel à des notions de physiques qui me dépassent. Ce qui est plus inattendu et très savoureux, c'est qu'il trouve l'espace nécessaire pour développer plusieurs personnages dont Aleph et Miranda Zero. L'attitude de cette dernière face à son kidnappeur apparaît parfaitement cohérente avec la fonction qu'elle occupe tout en prenant le lecteur par surprise. Comme dans le premier tome, chacun des épisodes est illustré par une personne différente. Simon Bisley fait un travail honnête avec une belle case de tête qui explose, et un agent menaçant avec une hache ; pour le reste c'est efficace et maîtrisé comme l'exige le découpage au millimètre du scénario. Chris Sprouse illustre la séquestration de Miranda Zero. Il a légèrement densifié son encrage par rapport aux aventures de Tom Strong et le résultat est d'une fluidité exceptionnelle. Le personnage de Miranda devient aussi séduisant que dangereux, les scènes d'action sont crédibles et tous les agents qui participent aux recherches disposent d'une identité visuelle spécifique. Lee Bermejo illustre le troisième épisode dans son style aisément reconnaissable utilisé pour Joker et Lex Luthor. Il s'agit d'un style très réaliste qui transcrit avec détails les horreurs que découvre l'agent dans l'hôpital. Tomm Coker porte la lourde responsabilité de mettre en images une longue scène de combat de 17 pages. Il construit des cases avec une forte densité d'à-plats de noir. Le résultat plonge le lecteur dans des locaux relativement confinés, en mettant en valeur les coups et les blessures. Ce dernier élément est atteint en dosant savamment les détails montrés et ceux sous-entendus dans ces zones noires. Il s'acquitte bien de sa tâche, même si ce scénario m'a paru un peu moins dense. L'épisode consacré à Aleph est illustré par Jason Pearson, plus connu pour son mariage entre des éléments cartoony et une violence sèche, comme dans Body Bags ou Wade Wilson's War. Pour cet épisode, il a eu la présence d'esprit de gommer toutes les touches cartoony afin d'accentuer le réalisme de ses illustrations. Le résultat est très efficace qu'il s'agisse des scènes d'actions ou des scènes de dialogue. Cette adaptation de son style lui permet de s'intégrer sans dénoter parmi le reste des dessinateurs. Le tome se termine sur un épisode magnifique illustré par Gene Ha, surtout connu pour sa collaboration avec Alan Moore dans Top Ten. Il dessine des cases de toute beauté. Gene Ha est le seul à oser illustrer le scénario compact de Warren Ellis, sans rien sacrifier d'une ambition visuelle. Son savoir-faire lui permet de faire honneur au scénario en lui laissant le premier rôle, tout en réalisant une mise en scène inoubliable. Aucun des 11 autres dessinateurs (en prenant en compte le premier tome) n'a su aussi bien transcrire l'atmosphère visuelle des interventions d'Aleph. Chaque scène bénéficie de son camaïeu de couleurs propres, de ses détails de décors qui les rendent crédibles, de ses personnages qui s'impriment dans la rétine. C'est magnifique et Ellis est sommet de son art car il aborde un thème qui lui est cher : l'espace. Avec l'aide d'illustrateurs expérimentés et doués, Warren Ellis entraîne son lecteur dans une suite de missions originales à haut risque, avec à chaque fois une dimension sociale ou politique de bon niveau. Qui plus est, Ellis transpose admirablement bien la notion de réseau développé sur la base des nouvelles technologies de l'information et de la communication, en bandes dessinées.
Moonshadow
Confronter ses convictions à la réalité - Ce tome comprend les 12 épisodes de la maxisérie parue de 1985 à 1987, ainsi que "Farewell, Moonshadow" paru en 1997. Moonshadow, un vieil homme (plus de cent ans) écrit ses mémoires et s'adresse parfois directement au lecteur. Il s'intéresse plus précisément à ce qui lui est arrivé après ses 15 ans, jusqu'à ses 17 ans. Il est le fruit de l'union de Sheila Fay Bernbaum et d'un représentant de la race extraterrestre de G'I Doses (des sortes de sphères lumineuses dont les actes sont totalement arbitraires). Cette race collectionne les spécimens des espèces vivant dans l'univers et les rassemble dans un zoo où chaque individu a droit à son dôme. Pour son quinzième anniversaire, son père l'expulse du zoo en compagnie d'Ira (un humanoïde couvert de poils comme un ours en peluche avec un cigare aux lèvres, un chapeau melon et une bonne dose de cynisme), de Sunflower (sa mère, une hippie de 1968) et de Frodo (un chat nommé en hommage au Seigneur des Anneaux de Tolkien). Moonshadow raconte les différentes expériences qui lui ont permis de confronter sa vision romantique de l'existence à la réalité. le lecteur découvre avec lui un vaisseau où une extraterrestre est proche de l'accouchement, il découvre les membres de la famille Unkshuss, il assiste à un enterrement. Moonshadow raconte comment il a été amené à voler l'Oeuf de Dieu, comment il a été enrôlé dans une guerre, comment il a été fait prisonnier, comment il a découvert la sexualité, etc. Ce tome se clôt avec "Farewell, Moonshadow" dont l'action se situe 20 ans après et qui apporte au lecteur quelques compléments sur la vie de Moonshadow devenu adulte. En 1980, Marvel Comics tente de capter le lectorat de la version américaine de "Métal Hurlant" en publiant un magazine appelé "Epic illustrated". Puis ils éditent des comics dont les créateurs restent propriétaires des droits de leur série. "Moonshadow" fait partie de la deuxième vague desdites séries Epic. JM DeMatteis a déjà une belle carrière de scénariste de superhéros derrière lui. Mais "Moonshadow" n'a rien à voir avec le superhéros, ou avec quoi que ce soit d'autre qui se fait à l'époque. le texte commence par une citation d'un texte de William Blake. DeMatteis met en exergue à chaque début d'épisode (sauf le douzième) un extrait d'un ouvrage qui a marqué sa vie ; défilent ainsi des textes de L. Frank Baum (Magicien d'Oz), Tolkien, Percy Shelley, James Matthew Barrie (Peter Pan), Robert Louis Stevenson, Dostoïevski, Keats, Henry Miller et Samuel Beckett. Toutefois, si Moonshadow souligne par 3 fois l'importance de la lecture dans sa vie, il ne s'agit pas d'un récit sur les romans, ou du moins il n'est possible de qualifier cette composante de principale. Moonshadow a développé une vision idiosyncrasique de la vie à partir de ses lectures romantiques et comme tous les adolescents il découvre que la vie recèle bien des niveaux de complexités qu'il ne soupçonnait pas. Mais là encore il n'est pas possible de limiter cette histoire à un récit initiatique de l'adolescence, même si le Moonshadow âgé explique qu'il raconte son Éveil (journey to awakening). du début à la fin, DeMatteis détaille les péripéties pétries de science-fiction de son héros qui voyage dans l'espace et qui croise des races extraterrestres et extraordinaires. Cependant toutes ces tribulations constituent autant d'occasion pour le héros de s'interroger sur le sens qu'il donne à la réalité (DeMatteis invente 2 ouvrages, l'un développant la thèse de la création de l'univers par un Dieu, l'autre la thèse du hasard et du "c'est comme ça"). Mais cet ouvrage n'est pas non plus réductible à une quête métaphysique ou à un récit d'anticipation. Il est évident qu'il s'agit également d'un récit intimiste et d'une forme décalée d'introspection (le décalage est imputable à la part importante des aventures et d'une forme douce de dérision). Cette histoire comprend de nombreux éléments qui semblent de nature autobiographique (en particulier les références à Brooklyn), sauf que DeMatteis n'a jamais voyagé à bord d'un vaisseau spatial. "Moonshadow" n'a rien à voir non plus avec les formes traditionnelles de comics. Chaque page se présente effectivement sous la forme de plusieurs cases assurant une narration séquentielle (à part "Farewell, Moonshadow" qui est composé pour les 2 tiers d'une page de texte en vis-à-vis d'une illustration pleine page). Mais la nature des textes fait que la moitié des cases s'apparente à une illustration avec un texte accompagnateur, le plus souvent le flux de pensées du héros, ou des constations du narrateur (Moonshadow âgé de plus de 100 ans). "Moonshadow" détient également le titre de premier comics entièrement peint. À part pour 3 numéros où il a été aidé par Kent Williams et George Pratt, Jon J. Muth a illustré l'ensemble de cette histoire à l'aquarelle. Au-delà de l'anecdote, Muth prend 3 ou 4 épisodes avant de trouver le bon équilibre entre ce qu'il montre et ce qu'il évoque. Au début il se repose trop sur de l'encrage traditionnel (délimitation des formes par un trait foncé). Dès qu'il a trouvé le bon équilibre, ses aquarelles suggèrent des espaces où l'imagination du lecteur peut se déployer sans contrainte. Sa capacité à évoquer une forme, un objet ou un visage par une simple tâche relève du surnaturel. Une grosse tâche blanche et c'est la barbe de Moonshadow vieux qui resplendit en pleine lumière, un grand à-plat de vert et un autre de bleu et le lecteur se retrouve dans une vaste prairie dont l'herbe ondoie sous le vent léger, quelques tâches roses pales et des corps féminins surgissent du blanc de la page dont il émane une sensualité et un érotisme d'autant plus irrésistibles qu'ils suggèrent au lieu de montrer, etc. Bien sûr, certains passages sont plus réussis que d'autres. Bien sûr le mélange des genres devient parfois plus déconcertant que signifiant. Mais je n'ai jamais rien lu de pareil et la forme comme le fond continuent de m'enchanter comme un conte pour adulte, plein de merveilleux et de poésie, sans mièvrerie. J'ai eu du mal à quitter Moonshadow après plus de 460 pages et il n'est pas près de me quitter. Après ce coup de maître, JM DeMatteis a continué avec les superhéros, mais aussi avec des récits métaphysiques (Blood, avec Kent Williams), ou dédié à son quartier d'origine (Brooklyn Dreams), ou même à un superhéros dont l'évolution suit celle de l'industrie des comics et de l'histoire des États-Unis (Life and Times of Savior 28). Jon J. Muth a réalisé un autre comics sous une forme inattendue (une adaptation de M de Fritz Lang) et des histoires pour enfants magnifiques (Les trois questions &La soupe aux cailloux).
Blood
Dans l'inconscient collectif - Il s'agit d'une histoire complète indépendante de toute autre, initialement paru en quatre parties en 1987, en VO. L'histoire s'ouvre sur un dialogue de 2 pages, sous forme de texte, avec un bandeau de cases en haut de page, sa déroulant sur la double page, et un autre en bas de page. Un roi alité à l'article de la mort, mais toujours bien accroché à la vie, est visité par un esprit féminin qui lui raconte l'histoire de Blood. Son histoire commence avec la mer qui se transforme en sang, et la dérive d'un berceau sur un fleuve où il est récupéré par une femme nue qui adopte le nouveau né le ramène chez elle malgré la réprobation de sa mère. L'enfant grandit et la grand-mère indique qu'il est temps pour lui de partir. Il est confié aux bons soins d'un monastère qui veille à son éducation de manière stricte. Au bout d'un temps indéterminé, Blood quitte le monastère, ayant refusé de succéder à son responsable, s'enfuit en ballon et finit par s'écraser dans une vallée où des miséreux font la queue pour bénéficier des attentions d'un sage. Ce résumé est factuellement exact, et complètement trompeur. La lecture de "Blood" est une expérience comparable à peu d'autres. John-Marc DeMatteis est un scénariste qui a débuté avec les superhéros Marvel (La dernière chasse de Kraven) et DC (Justice League International en anglais), avant d'écrire les siens propres (Life and Times of Savior 28 en anglais). Parallèlement à ce parcours classique dans les comics, il a eu la chance de pouvoir écrire des récits sortant du moule habituel. Grâce à la branche adulte de Marvel (Epic Comics), il a écrit le récit initiatique de Moonshadow (avec de magnifiques aquarelles de Jon J. Muth, en anglais). Pour l'une des branches adultes de DC Comics (Paradox Press), il a écrit une bande dessinée autobiographique de sa jeunesse Brooklyn Dreams (illustrations de Glenn Barr). Et il a souvent intégré à ses histoires des réflexions sur la création littéraire, mais aussi sur la spiritualité (Seekers into the Mystery, en anglais). "Blood" est le récit indépendant qui a suivi Moonshadow. Ce dernier prenait la forme d'un roman de science-fiction mâtiné de récit initiatique d'un adolescent, et de recherche du sens de la vie. S'il comprenait des passages plus réflexifs, le lecteur pouvait se raccrocher à la trame du récit sans se sentir perdu. Au contraire "Blood" favorise les sensations et l'expérience mystique. le récit devient secondaire, il n'est plus que le support d'un voyage spirituel et parfois psychanalytique. C'est à dire que le lecteur suit bien les pérégrinations d'un personnage principal appelé Blood, les différentes séquences s'inscrivent dans une suite chronologique et elles sont reliées entre elles par des liens de causalité discernables. Mais dès le départ, le dispositif narratif, celui de l'histoire dans l'histoire, indique au lecteur que ces séquences sont autant de métaphores et d'allégories de la vie psychique. DeMatteis a donc l'ambition de mettre en bandes dessinées la soif spirituelle de l'être humain. Cette BD réussit le pari de montrer cette soif de la spiritualité, plus par les images que par le texte. DeMatteis laisse les illustrations porter les 2 tiers de la narration. Kent Williams dispose d'une grande liberté pour représenter des concepts liés à la vie de l'esprit, à sa soif de compréhension, à son besoin d'absolu. La première fois que j'ai lu cette histoire, je n'y ai rien compris, la seconde non plus. Pris littéralement ce récit est une suite de scènes disjointes défiant la logique. Une lecture premier degré ne permet pas de comprendre l'inclusion d'une vie de bureau pour Blood dans la deuxième partie. Prise à part, cette scène évoque l'aliénation de l'individu dans la vie moderne. Insérée dans la narration globale, le lecteur se demande ce qu'elle vient faire là. Remise dans son contexte, elle montre par les images que le reste du récit doit se comprendre comme la vie intérieure de Blood, par opposition à la vie quotidienne. Il faut donc aborder cet ouvrage avec un autre point de vue, sachant que DeMatteis ne donne pas de clef d'interprétation, il livre le récit comme un bloc, charge au lecteur de déterminer ce qu'il peut en faire. Pour pouvoir en saisir la substance, il faut donc lire, regarder, observer, déchiffrer et interpréter les images. Kent Williams réalise ses illustrations principalement à l'aquarelle, avec parfois de l'encrage pour délimiter le contour des formes. Il développe à la fois des narrations séquentielles (suite de case montrant un mouvement, ou mettant en rapport 2 actions, une action et une réaction, etc.), et des images pleine page. La fonction des images est à la fois de montrer des actions, mais surtout de développer des ambiances, de faire ressentir des sensations. de temps à autre, une scène exige une représentation réaliste, ce que Williams accomplit sans difficulté. La majeure partie du temps il doit montrer les sentiments et les sensations éprouvés par les personnages. le lecteur contemple donc des individus à la morphologie plus ou moins détaillée, évoluant souvent nus dans des camaïeux de couleurs sombres et délavées. Ce mode de rendu met en avant la représentation de l'individu et la manière dont son état émotionnel colore la réalité qui l'entoure. Passé la double page de dialogue, le lecteur est donc confronté à 6 cases figurant le sang et sa viscosité. À l'évidence il s'agit du sang comme symbole du fluide de la vie, mais aussi comme évocation des menstruations, et Blood naît de cette mer de sang, directement dans son panier en osier porté par les flots. Cette nouvelle image renvoie aux premiers jours de Moïse. Pourtant Blood ne devient jamais une figure messianique. le sens de cette métaphore m'a échappé. L'apprentissage de Blood au monastère s'achève sur le meurtre de son mentor et de la personne qui l'a accueilli à son arrivée. Il est facile de percevoir dans ces images le meurtre du père, une notion psychanalytique de base. Pour entrer dans l'âge adulte, Blood doit détruire l'image de toute puissance de ses parents, afin de construire sa propre vie, avec ses propres valeurs. Dans le passage suivant, Blood arrive dans une vallée peuplée de personnes souffrantes, une vallée de larmes. Il rencontre cet individu accomplissant les fonctions de gourou pour cette communauté. Cet homme porte un rond sur le front et au cours de la séquence, il se trouve une image de crâne avec un rond sur le front. Ça se complique. En fait il n'y a pas d'explication du symbole, il n'y a pas d'indication sur son sens. Il faut attendre les chapitres suivants pour voir le motif du crâne réapparaître dans d'autres circonstances, et rester attentif au déroulement du récit pour percevoir le motif de cycle, et donc de cercle. le titre du premier chapitre apporte un indice : "Uroborous". Il s'agit d'une variante orthographique de l'Ouroboros, l'image du serpent qui se mord la queue. John-Marc DeMatteis et Kent Williams racontent une histoire un peu hermétique qui repose sur des symboles à l'interprétation délicate. Ce n'est qu'au gré d'autres lectures que j'ai pu faire le rapprochement avec la notion de symbole développée par Carl Gustav Jung. Les symboles utilisés par les auteurs ont effectivement la fonction de matérialiser des sensations ou des concepts indicibles ; ils leur permettent d'évoquer des expériences spirituelles ineffables. L'objet de "Blood" est de parler d'expérience mystique, de faire appel à des archétypes de l'inconscient collectif. de ce point de vue, il devient évident que la pensée de DeMatteis a été façonnée par les théories de Jung. D'ailleurs, les autres ouvrages personnels de DeMatteis montrent également qu'il est fortement influencé par la pensée orientale et hindoue où il est possible également de reconnaître des archétypes psychologiques. DeMatteis et Williams proposent au lecteur un voyage plus spirituel que mystique dans l'inconscient collectif. Il s'agit d'une expérience spirituelle honnête qui n'impose pas la vision des auteurs, mais qui la présente. À l'instar du personnage principal qui est en quête de sens dans la vie, le lecteur se met en quête de sens dans les symboles charriés par le récit. Cette bande dessinée ne présentera d'intérêt pour le lecteur qu'à la condition que ce dernier soit sensible à ces questionnements.
Le Système
Des actions plus parlantes que des mots - Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre, initialement parue en 1996, sous la forme d'une minisérie de 3 épisodes publiés par Vertigo. Cette histoire est écrite, dessinée et mise en couleurs par Peter Kuper qui a réalisé toutes les cases au pochoir. À New York, un monsieur en costume avec un catogan entre dans un club de stripteaseuses. Une fois son numéro fini, celle sur scène se rend dans les loges et se change. Elle sort dans la rue, allume une clope et achète un journal. Elle descend dans le métro où elle se fait sauvagement poignarder par un assaillant dont l'identité demeure masquée. La rame de métro continue son chemin et passe devant l'appartement de l'inspecteur de police McGuffin, qui picole pour oublier une bavure qu'il a commise et qui a coûté la vie à garçon innocent. Un pigeon passe devant sa fenêtre, et son vol l'amène au dessus d'un équipage de benne de collecte des ordures ménagères, qui passe devant un SDF, etc. Dans la page d'introduction, Peter Kuper se demande encore comment il a pu avoir le courage (ou l'inconscience) de réaliser autant de cases au pochoir, en découpant autant de surfaces. Cette histoire d'environ 80 pages est singulière à bien des points de vue. Pour commencer, Peter Kuper est un artiste qui est également coéditeur du magazine de bandes dessinées World War 3 Illustrated (1979-2014). Ensuite, il a réalisé cette histoire avec un mode de représentation qui défie l'entendement. Au-delà du caractère contraignant de cette façon de réaliser les images, le résultat marque l'imagination. Il ressort comme un mélange d'art de la rue (graffitis sophistiqués figuratifs), et de dessins réalisés aux crayons de couleurs. Loin de ressembler à des compositions abstraites ou anémiques, ces dessins regorgent de détails qui établissent une continuité resserrée, par le biais de leitmotivs visuels (objets ou personnages). Cette histoire est également singulière dans la mesure où elle est dépourvue de tout texte (il n'y a que quelques manchettes de journal et quelques enseignes qui comprennent des caractères alphabétiques formant des mots). Peter compose des pages et des séquences d'une grande intelligence. D'un coté, la densité d'informations visuelles contenues dans chaque page conduit à une lecture mesurée, dépassant largement la demi-heure pour la totalité de l'ouvrage. de l'autre, le savant dosage de Kuper fait que le lecteur n'a pas l'impression de peiner à assimiler toutes les informations contenues dans chaque case. Lorsque cela s'avère nécessaire, il n'hésite pas à répéter ces informations visuelles pour que le lecteur distrait ne perde pas le fil (par exemple le rappel des marques Syco et Maxxon). Au départ, le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre. Il se concentre donc sur chaque dessin pour être sûr de ne pas rater une information qui pourrait avoir une importance dans une séquence suivante. Ainsi dans la première case, il relève l'affiche sur la personne disparue s'appelant Betty Russell, le message défilant relatif aux 2 candidats pour l'élection à venir, le SDF en premier plan à gauche de l'image, le taxi qui passe, et la moitié de médaillon représentant le symbole du Système. L'absence de texte confère un caractère ludique à la lecture, une sorte de puzzle visuel que le lecteur doit recomposer, au fur et à mesure qu'il se produit des associations visuelles entre 2 éléments. Dès la deuxième page, le lecteur a repéré le fil conducteur : à chaque fin de séquence, il y a un élément visuel qui fait le lien avec la suivante. Il peut s'agir d'un personnage qui passe par le même endroit que le personnage central de la séquence en cours, ou d'un motif visuel récurrent (le rectangle d'une bouche de métro). Ainsi, le lecteur découvre les différents personnages récurrents qui offrent autant de point de vue sur la vie dans la cité, et sur les activités professionnelles : la stripteaseuse, l'inspecteur de police, le dealer de rue, le SDF, le graffeur, le prédicateur, le monsieur qui rend visite à son ami hospitalisé, le flic corrompu, le chauffeur de taxi pakistanais, l'agent de change, la chanteuse dans le métro, etc. À nouveau les dessins font des merveilles pour que chaque personnage soit immédiatement identifiable, sans doute possible. Même si aucun personnage ne parle, leurs actes en disent long sur la société qu'ils incarnent : trafic d'influence en tout genre, vente de charmes féminins, trafic de drogue, intimidation au nom de la religion, dégradation de l'habitat urbain au nom de l'art éphémère, corruption, violence urbaine, etc. Peter Kuper réussit avec maestria à relier tous ces thèmes au travers des différents personnages, avec une facilité impressionnante. Malgré ces thèmes sombres, "The system" n'est pas un récit noir et désespéré. Kuper les contrebalance avec des moments ordinaires de la vie, et même certains moments de joie. le récit perd un peu de sa force narrative quand Kuper s'appuie sur des stéréotypes spectaculaires (de type attentat à la bombe) qui semblent exagérés dans la veine réaliste du récit. Cela reste un défaut mineur par rapport à l'ampleur du récit, et la réussite spectaculaire de cette narration sans paroles. de temps à autre, Kuper s'autorise à s'échapper à bon escient de cet environnement urbain pour des visions magnifiques, dont une de la savane et une autre du vol autonome d'un être humain). La lecture de "The System" plonge le lecteur dans un quotidien très urbain, où il devient participatif, obligé d'exprimer en son for intérieur ce qui est montré. Cela induit un degré d'implication plus important que pour une lecture normale, mais sur un mode plus ludique que contraint. Kuper utilise une narration chorale parfaitement maîtrisée qui fait émerger les liens qui existent entre individus, sous formes de conséquences, d'ondes se propageant à la surface de la société.
Can't get no (satisfaction)
Détour libre - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. le récit est paru d'un seul tenant sans prépublication. La première édition date de 2006. Il s'agit de l'œuvre de Rick Veitch, scénario, dessins et encrage. Cette bande dessinée est en noir & blanc et se présente sous un format à l'italienne. Il comprend environ 340 pages de bandes dessinées. Dans une belle demeure, avec vue sur l'océan, Chad Roe vient de se lever, laissant son lit défait, au pied du tableau le philosophe en méditation (ou Intérieur avec Tobie et Anne) peint en 1632 par Rembrandt Harmenszoon van Rijn (1606- 1669). Il est en train de farfouiller dans l'armoire à pharmacie à la recherche de ses médicaments contre l'anxiété. Il remplit son gobelet d'eau et avale la gélule. Il s'asperge le visage d'eau et se regarde dans la glace, le visage défait de l'eau qui s'égoutte comme s'il pleurait. Il reprend deux autres gélules et s'habille. Il n'oublie pas de fixer deux marqueurs indélébiles (Etern-O-Mark) dans la pochette de sa chemise. Il descend avec sa mallette à la main et passe par la cuisine. Son épouse est déjà en train de papoter par internet, et elle ne se tourne même pas pour lui dire au revoir, ni même pour faire mine d'avoir remarqué sa présence. Il sort dehors pour monter dans sa voiture, tout en profitant de la belle vue de Manhattan de l'autre côté du fleuve. Il conduit sa voiture jusqu'au bac pour aller dans l'île de Manhattan. Alors que le bateau s'apprête à accoster, il peut voir une énorme affiche vantant le caractère permanent du marqueur qu'il a dans sa pochette. Il débarque au volant de sa voiture et rend jusqu'à un parking souterrain dont les murs sont maculés de graffitis réalisés au marqueur, à coup sûr de la même marque Etern-O-Mark. Il prend l'ascenseur et parvient au siège social de la marque de ces feutres indélébiles. Il est visible par son comportement qu'il en est le président directeur général. Il donne son avis sur une nouvelle affiche : la Joconde affublée d'une moustache en arabesque, tracée au marqueur. Cette présentation est interrompue par sa secrétaire qui lui dit de regarder les nouvelles sur internet : la ville de New York a rejoint l'association de propriétaires qui portent plainte contre son entreprise l'accusant d'être responsable de la recrudescence des graffitis. Dans le même temps, un flux de pensée court en parallèle. Alors qu'il s'ouvre, l'œil pourrait reculer. Craignant la tentation du fruit le plus bas sur l'arbre de la connaissance. Mieux vaut fixer droit devant soi, avec une grimace figée artificielle qui est en phase avec sa position désignée sur le totem de la vie. Se faire plaisir dans un vide caverneux qui sépare les objets brillants oscillants du désir, de la froide nécropole où l'esprit réside. Regarde tes mains, elles agrippent une arme, comme tous les autres conscrits, avançant épaule contre épaule en traversant le front. Alors là : objet bédéique non identifié. C'est à la fois très simple et très compliqué. Rick Veitch est un auteur de comics qui a entamé sa vie professionnelle dans la première moitié des années 1970, qui a régulièrement travaillé avec Alan Moore, avec Stephen R. Bissette. Il a un peu travaillé pour DC et pour Marvel, et produit de nombreux oeuvres indépendantes, soit en auteur complet, soit en tant que scénariste. Il est entre autres l'auteur d'une série de comics de rêve, et d'une analyse spirituelle, historique et philosophique du mythe du superhéros avec Maximortal. C'est très simple : ce créateur raconte une tranche de la vie d'un brillant chef d'entreprise, confronté à la ruine par une déclaration d'action en justice, qui va se consoler en buvant plus que de raison, et deux femmes artistes en profitent pour l'inviter chez elle et tracer des courbes sur tout son corps avec un marqueur indélébile, un de ceux qu'il avait dans la pochette de sa chemise. Il s'en suit un périple étrange alors qu'il se retrouve parmi les individus en marge de la société, ou juste des individus banals, voyageant dans des endroits normaux, ou en également en marge des routes les plus fréquentées. L'artiste réalise des dessins descriptifs et réalistes, avec un bon niveau de détails. Ses pages, tout juste plus grandes qu'un demi-format comics, contiennent souvent 3 cases, parfois 2 très rarement 4 ou 5. Il se cantonne la majeure partie du temps à des cases rectangulaires, soit juxtaposées, soit en insert. Sporadiquement, il peut utiliser une case en trapèze, plus rarement une case arrondie, régulièrement des cases en insert. Il reste dans une narration visuelle très traditionnelle, avec des personnages normaux, aux morphologies réalistes et variées, avec des environnements nettement décrits. Il alterne des traits un peu rigides pour les éléments industriels, les bâtiments et les objets, avec des traits plus souples pour les corps humains et les vêtements. Le lecteur se rend vite compte que les images racontent une histoire sans parole, très facile à suivre, sans lien immédiat avec le texte qui court dans les cartouches. La narration visuelle est d'une clarté irréprochable, quelle que soit la nature de la scène ou le lien d'une case à la suivante. L'artiste représente tout avec une évidence et un naturel élégant, que ce soient les individus croisés ou côtoyés par Chad Roe, ou les situations ordinaires ou inattendues. Cette narration visuelle muette ne relève pas d'un registre intellectuel : elle mêle le factuel au sensoriel et à l'émotionnel avec une facilité confondante, générant une empathie irrépressible chez le lecteur quel que soit le jugement qu'il peut porter sur le personnage principal. Il ressent de plein fouet le choc vécu par Chad Roe lorsqu'il voit l'avion percuter une tour du World Trade Center, son désarroi mêlé d'angoisse, son soulagement à retrouver des personnes qu'il connaît, etc. Ses errements se succèdent à un rythme posé, avec des événements allant du plus banal (prendre un café avec quelqu'un rencontré sur la route) au vaguement surréaliste (se retrouver au beau milieu d'une fête nocturne). L'histoire de ce personnage aurait pu se suffire à elle-même dans cette forme de bane dessinée muette, mais il y a des cartouches de texte… Pour un lecteur de bande dessinée chevronné, c'est un réflexe conditionné : il lit soit d'abord l'image, puis les textes, soit l'inverse, procédant ainsi une case après l'autre. Il remarque vite un jeu d'écho entre le texte et les images. le fruit le plus accessible répond au fait que Chad se calme en piochant direct dans l'armoire à pharmacie, la solution de facilité pour calmer son angoisse. le vide caverneux semble être une image de son vide émotionnel en voyant que sa femme ne prête aucune attention à lui. La mention des mains agrippant une arme est apposée sur une case où Chad a les mains sur son volant : le lien est direct, même si le lecteur ne saisit pas très bien en quoi son volant, ou par extension sa voiture peut être une arme. Mais très vite, le lecteur ressent une difficulté à effectuer ainsi sa lecture. le lien de cause à effet d'une image à l'autre est soit celui de la temporalité, soit celui de la causalité, immédiate dans les 2 cas. le lien entre deux brefs cartouches de texte est soit la suite d'une phrase, soit un lien thématique, ou une association d'idées, une métaphore filée, une question posée suivie d'une autre similaire, ou d'une réponse prenant des détours. Une même idée peut-être ainsi développée sur plusieurs pages d'affilée, alors que la narration visuelle va changer deux ou trois fois de scènes, d'action. Très vite l'esprit se trouve confronté à un effet dissociatif qui rend très difficile, voire impossible de suivre les deux logiques simultanément. En outre, parfois le lien entre une case et un cartouche est immédiat, parfois non. Par la force des choses, le lecteur suit prioritairement l'histoire racontée par les images, parce que c'est plus facile, que le flux de pensée qui n'est pas décousu mais qui fonctionne parfois sur des associations libres, une sorte de poésie en prose, de réflexion au fil de l'eau sur des aspects de l'existence à forte teneur en spiritualité, teintée de religion. de temps à autre, une phrase ou une bribe de phrase entre en résonnance parfaite avec l'image, et le lecteur se surprend à reprendre le texte sur 2 ou 3 pages en arrière pour savoir comment il en est arrivé là, comment le flux de pensée se retrouve en phase avec l'instant présent du personnage. L'association texte & images se fait de manière déstabilisante, différente du processus ordinaire d'une bande dessinée, nécessitant une certaine souplesse de la part du lecteur, l'acceptation de ne pas tout suivre de manière linéaire en ce qui concerne le texte qui pourtant n'a rien d'une divagation improvisée. C'est une expérience de lecture singulière, impossible à transcrire. Ainsi l'auteur évoque les caractéristiques de l'existence dans un langage fleuri nourri par des métaphores plus ou moins directes, faisant que le lecteur se dit que l'impression produite est juste, même si l'image est très éloignée de ce qu'elle évoque. le personnage fait l'expérience d'avoir tout perdu : son statut social, son épouse trophée, son confort matériel, et d'interagir avec des êtres humains auquel il n'aurait jamais jeté un regard en temps normal, encore moins adressé la parole. Il se retrouve terrassé par l'angoisse, tout en constatant qu'elle est chimérique comparée à la catastrophe inimaginable de l'attentat terroriste du 11 septembre, de la vague de racisme haineux attisé par une peur irrationnelle de l'étranger. Il se retrouve dans un parc d'animation à se promener entre des bustes géants des présidents des États-Unis, comme une confrontation inusuelle avec certaines facettes du mythe américain. C'est riche de résonnances inattendues, de rapprochements d'idées aussi saugrenus qu'évidents. Il est des bandes dessinées qui défient les codes narratifs normaux, les conventions tenues comme immuables. Celle-ci figure en très bonne place dans cette famille, une expérience de lecture à nulle autre pareille, à la fois histoire premier degré d'un homme dont la réussite sociale vole en éclat en une journée et qui reprend contact avec le commun des mortels et sa vie banale, à la fois une réflexion au gré du vent sur la nature de la vie humaine.