Oh.
Je crois que l'on tient là une authentique pépite. Quelque chose d'à ma connaissance inédit dans l'édition de BD en France. Et Steinkis fait preuve d'audace en la publiant d'une seule traite. Parce que l'autrice est égyptienne, que rien dans le catalogue de l'éditeur ne ressemble à ça, que la traduction n'est pas intégrale -par choix-, que c'est presque un livre-univers dans les thèmes qu'il brasse...
Que c'est bien beau, tout simplement.
J'ai classé l'album en "fantastique", mais on est plutôt dans le registre du réalisme magique, voire du conte. L'univers choisi est celui de l’Égypte contemporaine, avec ses réseaux sociaux, ses femmes qui se battent pour juste pouvoir s'exprimer, et à côté de ça un élément central, qui appartient aux Mille et une nuits ou à d'autres traditions orales ou écrites dites orientales, après tout je n'y connais pas grand-chose.
L'album de plus de 500 pages contient trois récits encapsulés liés par la présence d'un vieil homme qui vend des vœux de première classe dans son kiosque. la troisième histoire nous permet d'ailleurs d'en savoir plus sur ce vieil homme. Nous avons d'abord Aziza, fraîchement veuve si j'ose l'écrire, qui décide de réaliser le plus gros vœu de feu son mari, après que celui-ci ait échoué à le réaliser sa vie durant. Pour son audace elle va même se retrouver un temps en prison, mais sans perdre de vue son objectif. J'ai rarement lu une histoire aussi belle, aussi cruelle, aussi triste que celle-là. Et j'en ai lu quelques-unes.
La deuxième nous montre une jeune personne à l'identité de genre ambiguë, qui se cherche et va essayer de se trouver au travers de l'utilisation du deuxième vœu acheté au vieil homme. c'est peut-être le segment le plus faible de cette trilogie si particulière, et encore, d'assez peu parce que j'ai dévoré les deux tiers de ce volet et enchaîné sur la suite.
La troisième nous montre une vieille femme, qui vient souvent discuter avec le kiosquier, lui sert même de confidente voire de bonne conscience lors de l'épisode d'Aziza, et dont le vieil homme se rend compte un jour, un peu tard peut-être, qu'il ne sait rien d'elle. Ni son histoire (triste là aussi), ni son véritable nom, ni sa religion, un point tellement important en Égypte. Et puisqu'il lui faut un objectif pour utiliser le dernier vœu qu'il lui reste, il va vouloir l'aider. Mais cela n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît. Au départ je me disais que Deena Mohamed n'arriverait pas à m'avoir aussi bien qu'avec Aziza, mais... pouf ! Magie, djinn, lampe magique, tout ça, elle m'a encore embarqué...
L'autrice a un trait d'une maîtrise assez incroyable, on dirait un peu du Gotlib pour son presque réalisme en noir et blanc, une ligne claire d'une efficacité redoutable.
L'ensemble se conclut que un message d'espoir, de paix, de tolérance d'une simplicité désarmante. Merci Mme Mohamed.
Nous sommes le résultat non fini d'un processus venu du chaos.
-
Ce tome contient une histoire autobiographique, indépendante de tout autre, une connaissance très superficielle de l'auteur suffit pour l'apprécier. La première édition date de 2021. Il s'agit d'une bande dessinée de 280 pages en noir & blanc, avec quelques pages en couleurs, entièrement réalisées par Edmond Baudoin, auteur d'environ soixante-dix bandes dessinées. Il commence avec une copieuse introduction de deux pages en petits caractères, écrite par Nadia Vadori-Gauthier (Une minute de danse par jour) en novembre 2020. Elle commence par poser des questions. Quelle est la mesure de la durée d'une vie ? Celle d'un homme ? Celle d'un arbre ? Elle évoque la façon dont les vies qui ont façonné celle de l'auteur se superposent, comment les dessins sont composés de sensations, des voyages, des arbres, des corps. le lecteur se laisse porter par les sujets évoqués et les questionnements, tout en se demandant à quoi peut bien ressembler la bande dessinée dont elle parle.
Quatre dessins représentant Edmond Baudoin sur la première page, quatre autres sur la seconde et encore deux sur la troisième, chacune le montrant à un âge différent : naissance en 1942, en 1950, en 1954, en 1958, en 1963, en 1972, en 1980, en 1998, en 2009 et en 2015. Sous les deux dernières, l'auteur indique que : Les mamans n'ont pas dans leur organisme toutes les calories nécessaires, les richesses essentielles pour parachever le cerveau de leur bébé. Pour cette raison, à l'instant de l'accouchement, nous ne sommes pas finis. C'est quand, la vraie naissance ? Puis il évoque une de ses premières bandes dessinées, parue en 1982, alors qu'il avait quarante ans. Il s'y représente enfant, adolescent, adulte et vieux. Enfant et adolescent, il l'avait été. Adulte, il l'était. Et il se projetait en vieillard. Ces personnages se côtoient sur la place d'un village, Villars-sur-Var. Nice est à cinquante kilomètres au sud.
Ce livre forme une photographie d'époque, et il a aujourd'hui une couleur sépia. le temps est passé. Faire des photos, du cinéma, écrire, c'est enregistrer la mort à l’œuvre pour la regarder en face, lui opposer la vie. Au début de L'Œuvre, Émile Zola raconte la vie d'un jeune peintre arrivant de la province à Paris. Il va en haut de Montmartre, et se promet qu'un jour cette ville lui appartiendra, quelque chose comme ça. Zola s'était inspiré de Cézanne pour le jeune peintre. Quand comme lui, l'auteur est venu pour la première fois dans la capitale, il a fait le pèlerinage. En haut des marches, il a crié : tu sauras qui je suis. Mais Paris n'en avait cure. Les éditeurs aussi, ils lui répétaient de revenir plus tard. En 1978, au retour d'un de ses voyages infructueux, la honte de retrouver son amie avec un panier vide, le fit errer sur le port de Nice jusqu'à la nuit. Il y avait du vent, les filins métalliques fouettaient les mats, ses dents crissaient. le froid l'a décidé à affronter Béatrice. Dans les escaliers, à chaque marche, il a donné un coup de poing dans le mur, en répétant qu'il défoncerait tout le monde. Il habitait au troisième.
En 2021, Edmond Baudoin est âgé de soixante-dix-neuf ans, sa carrière de bédéiste est longue d'une quarantaine d'années et riche de plus de soixante-dix albums. D'une certaine manière, cette bande dessinée constitue une autobiographie savamment recomposée. L'auteur évoque sa mère, son père, son frère avec qui il entretenait une amitié fusionnelle, plusieurs de ses relations amoureuses, ses enfants, et plus rapidement ses petits-enfants. L'artiste les représente avec un noir & blanc un sec, parfois un peu griffé, parfois avec des traits charbonneux. Il intègre également des photographies sur quelques pages, par exemple page 148. Il évoque ses cinq enfants, certains plus en détail que d'autres, ses neuf petits-enfants, et même ses deux arrière-petits-enfants, ainsi que les différentes mères, le temps qu'il a consacré à sa progéniture, parfois plusieurs années, plus souvent quelques moments épars. Il parle de son mode de vie, de ses voyages qui n'étaient pas très compatibles avec une présence durable auprès d'eux. Il parle du cancer de l'un d'eux, des études de marionnettiste d'un autre, confié, encore adolescent, à un homme de l'art. Il parle de ce qu'il leur a transmis de l'exemple qu'il leur a donné, mais aussi de tout ce que eux lui ont donné et apporté, comment l'individu qu'il est a été construit par eux.
L'auteur évoque également son rapport avec les femmes, les nombreuses femmes avec qui il a eu des relations, quelques fois des enfants. Il les dessine sous forme de portrait, ou en train de lui parler, ou même comme une allégorie du mystère de la femme qu'il a surnommée Aile (pour Elle) et qui lui parle, l'interroge, commente son travail. Il les a dessinées, régulièrement nues, essayant de rendre compte de la vie qui anime les corps, mais aussi du mystère insaisissable qui demeure. Quelques-unes de ces peintures sont incluses dans l'ouvrage. Il parle également de ce qu'elles lui ont apporté, du fait qu'elles aussi ont contribué à son développement, à sa construction, à sa personnalité. Il évoque la découverte de la danse contemporaine avec Béatrice, ce qui donnera lieu à une bande dessinée : le corps collectif Danser l'invisible, en 2019. le lecteur éprouve la sensation de suivre le vagabondage de l'esprit de l'auteur, au fil de ses remémorations, une idée ou une formulation ou un dessin le faisant partir dans une direction différente. Puis il expose une autre séquence de sa vie quand le lecteur tourne la page, sans lien logique explicite. Il assume le fait de faire œuvre de reconstruction de ses souvenirs, leur partialité. Son flux de pensée s'avère protéiforme et sa matérialisation est très visuelle. La graphie de l'écriture change régulièrement : manuscrite, de type machine à écrire, pattes de mouche, et parfois article de journal. de la même manière, le registre des dessins passe d'esquisse, à des peintures monochromes, jusqu'à des photographies, ou de véritables tableaux naïfs ou expressionnistes, et même des portraits de lui réalisé par des collègues ou des étudiants.
Le lecteur se retrouve embarqué dans les pensées de l'auteur, entre état de fugue et associations libres d'idées et d'émotions, et remarques ou réflexions bénéficiant d'une prise de recul. Baudoin se laisse aussi bien guider par le texte que par les images. le lecteur peut parfois éprouver l'impression que le scénariste s'est demandé comment caser certains éléments de sa vie lui tenant à cœur, mais pas assez conséquents ou substantiels pour donner lieu à un ouvrage à part entière. C'est ainsi que de la page 34 à la page 117 (avec une ou deux interruptions), chaque page de droite (impaire) est constitué du dessin d'un arbre, différent à chaque fois, représenté en pleine page, dessiné quand l'auteur était professeur de dessin à l'université du Québec de 1999 à 2003. Ces natures mortes ont été réalisées à l'hiver, des dessins allant du descriptif précis à l'impressionnisme, visiblement un exercice de style de l'artiste, mais aussi une occupation dans laquelle il s'est beaucoup investi, qui a compté pour lui. Ces pages ont tout à fait leur place dans un ouvrage autobiographique, leur positionnement dans la narration induit que ces études font partie intégrante de l'individu au même titre que tout le reste. Cela participe donc à cette immersion non linéaire, à la forme si particulière, dans l'esprit de l'artiste.
La narration n'est pas présentée explicitement comme une autobiographie, et d'ailleurs elle est lacunaire et elle n'aborde pas toutes les dimensions de cette vie. L'auteur ne donne pas d'éléments sur des éléments matériels comme ses revenus, sa santé, ou son hygiène alimentaire. Il évoque partiellement son œuvre, citant plusieurs de ses ouvrages comme Passe le temps (1982), Couma acò (1991), Piero (1998), le corps collectif (2019), sa participation au magazine le canard sauvage dans les années 1970, le goût de la terre (2013) avec Troubs, Viva la vida (2011) également avec Troubs, J'ai été sniper (2013), ou encore le chemin de Saint Jean (2002) dont le présent ouvrage pourrait être la suite. Pour autant, il ne s'agit pas d'un ouvrage narcissique car il cite également de nombreux auteurs qui ont laissé une empreinte durable dans sa vie, qui l'ont construit comme Christian Boltanski, Leonard Cohen, Maria Rilke, Francisco Coloane, Aude Mermilliod (et sa BD Il fallait que je vous le dise, 2019), Nelson Mandela (1918-2013) amoureux, Craig Thompson (et sa BD Blankets, 2003), Pier Pasolini, Gilles Deleuze, Fernand Bouisset (1859-1925, auteur de l'affiche pour le chocolat Menier), ou encore Jean-Marc Troubs avec qui il a réalisé plusieurs albums, et tant d'autres.
Comme l'annonce Nadia Vadori-Gauthier dans la préface de l'ouvrage certaines thématiques courent tout le long de ce livre : les personnes qui ont nourri son être, ses relations avec les femmes, son besoin de dessiner, sa soif inextinguible de liberté, les morts de migrants chaque année, les violences faites aux enfants et aux femmes, le temps qui passe et les façons de rester en vie pour résister à la mort, les souvenirs, la danse, les voyages, etc. Alors qu'il pourrait craindre une série d'anecdotes plus ou moins originales, plus ou moins parlantes, le lecteur découvre une vie sortant de l'ordinaire, une forme de liberté à la fois égoïste et très généreuse pour les autres, ainsi qu'une sensibilité poétique unique donnant à comprendre une vision du monde solidaire. Enfin, la forme choisie et construite par l'auteur donne la sensation au lecteur de s'introduire dans son esprit, de partager la richesse de sa vie, de penser à sa manière : ce qui aurait pu s'apparenter à un assemblage hétéroclite de dessins épars et sans rapport forme la tapisserie de sa psyché.
En feuilletant l'ouvrage, le lecteur se demande s'il s'agit bien d'une bande dessinée, ou d'un livre illustré. À la lecture, il s'avère qu'il s'agit un peu des deux, une forme hybride et libre découlant directement du mode de penser de l'auteur, affranchi de tout dogmatisme académique sur son moyen d'expression. le lecteur s'immerge dans sa vie, non pas par un récit chronologique et factuel, ni par une rêverie décousue, mais dans un riche flux de pensées, un partage d'une rare prodigalité, une expérience quasi fusionnelle avec l'auteur. le lecteur ressent qu'Edmond Baudoin participe à sa construction, qu'il le nourrit en lui offrant sans compter les expériences uniques de toute une vie. Chef d’œuvre.
Pour qui ne connaît Franquin que par Gaston, il est certain que “Idées Noires” doit étonner assez radicalement.
Son travail sur Gaston Lagaffe et Spirou peut donner, de prime abord, l’impression d’un auteur au caractère primesautier. André Franquin est aussi et surtout un inquiet dépressif et cet album révèle cette facette sombre et satirique de l’auteur belge.
Franquin délaisse ici les gags légers pour explorer des thèmes beaucoup plus sombres : la mort, la guerre, la pollution, et l’absurdité de la condition humaine. Les gags, souvent macabres, sont servis par un humour noir mordant qui égratigne sans complaisance les travers de la société moderne.
Le style graphique de “Idées Noires” évolue en cohérence avec le fond. Franquin abandonne les courbes douces et l’aspect bonhomme de ses autres œuvres pour un trait plus détaillé et dense. Le en noir et blanc, renforce l’atmosphère oppressante et cynique.
Les personnages de “Idées Noires” sont souvent anonymes, réduits à des archétypes ou des symboles. Cette déshumanisation volontaire accentue le message pessimiste de Franquin : l’homme, pris dans la mécanique implacable de ses propres absurdités, perd son individualité et sa dignité. Les situations décrites oscillent entre le grotesque et le tragique, et l’on ne peut s’empêcher de rire jaune face à tant de cynisme.
Franquin parvient à distiller une critique acerbe de la société tout en gardant une certaine légèreté narrative. Les gags, bien que sombres, sont d’une efficacité redoutable et révèlent un auteur au sommet de son art, capable de jongler avec les émotions du lecteur, le faisant passer du rire à la réflexion en un clin d’œil.
Je considère que “Idées Noires” est une œuvre incontournable pour les amateurs de bande dessinée. Elle montre une autre facette du talent de Franquin, plus sombre et introspective, mais tout aussi brillante.
Les pierres n'ont pas toujours la même ombre.
-
Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. le premier tirage date de 2015. Il a été réalisé par Fabcaro (Fabrice Caro) scénario et les dessins. L'ouvrage comporte 66 pages de bande dessinée, en noir & blanc, avec une unique teinte supplémentaire, du vert olive.
Dans un hypermarché, Fabrice se présente à la caisse. L'hôtesse de caisse Roselyne lui annonce le montant : trente-sept euros et cinquante centimes, et lui demande s'il a la carte du magasin. Il cherche dans ses poches et ne la trouve pas. Il se retrouve contraint de lui avouer qu'il est désolé car il croit qu'elle restée dans son autre pantalon. le responsable arrive immédiatement, demande à Roselyne s'il y a un problème. Elle répond que le monsieur n'a pas sa carte du magasin. le responsable demande à Fabrice de le suivre. le client redonne l'explication : elle est restée dans son autre pantalon. le responsable ironise : comme par hasard Fabrice a changé de pantalon. le client se saisit d'un poireau dans son chariot de course pour menacer son interlocuteur qui le menace à son tour de faire une roulade arrière. Fabrice lui tourne le dos et s'enfuit en courant, le poireau toujours dans la main. Un peu plus tard un policier en civil prend la déposition du responsable : signes particuliers, vêtements, couleur ? À chaque fois, le responsable répond comme si la question portait sur sa propre personne.
Dans les locaux du personnel, une collègue rassure Roselyne. Elle lui propose un déca, lui indique que si elle a besoin de parler, elle et ses collègues sont là, que ce qui lui est arrivé est un événement grave et qui faut qu'elle essaye d'oublier. Sa collègue lui répond qu'elle envisage d'aller en poissonnerie quelque temps, ce qui horrifie son interlocutrice. Fabrice continue de courir jusqu'à temps qu'il estime s'être assez éloigné pour être momentanément en sécurité. Au commissariat, un policier informe son collègue qu'il a envoyé le poireau à la police scientifique pour les prélèvements et analyses ADN. L'autre répond que c'est inutile car le suspect a été reconnu par plusieurs témoins dans le magasin. Voilà qui est embêtant : que dire à la police scientifique maintenant ? Sur les conseils de son collègue, il les appelle et invente un truc : il leur signale que des jeunes de quartiers sensibles s'amusent à envoyer des poireaux aux gens, et que s'ils en reçoivent et bien ça ne provient pas du commissariat. Un rédacteur en chef informe un de ses journalistes que le coupable vit à Bédarieux dans l'Hérault, et qu'il doit partir tout de suite sur place en reportage. Il prend l'avion, puis une voiture, puis un train à vapeur, puis une carriole tirée par un cheval, et enfin à pied à travers la jungle avec trois indigènes pour porter ses ballots. Fabrice continue de marcher, puis il fait du stop sur le bord de la route. Dans le commissariat, un policier demande à ses collègues si le type à un casier. L'un d'eux demande : un casier pour mettre ses affaires ? le premier demande s'il dit ça parce qu'il a l'air d'un homosexuel refoulé ?
La scène d'introduction dure trois pages et tout est posé. Fabrice se retrouve fugitif et coupable parce qu'il n'avait pas sa carte de fidélité du magasin sur lui : situation absurde. Il s'agit d'un récit humoristique dont le comique fonctionne sur l'absurdité des situations, de la réaction des uns et des autres. L'auteur sait jouer sur les attentes du lecteur, les automatismes de réaction pour une situation donnée, en montrant des comportements transgressant la normalité, tout en conservant, pour son récit, une logique interne très cohérente. Arrivé à la caisse de son supermarché, tout citoyen banal et ordinaire à l'habitude de présenter sa carte de fidélité pour engranger des points lui permettant d'obtenir une ristourne plutôt moins conséquente que plus, à plus ou moins long terme. Il s'agit d'un comportement ordinaire implicite. le décalage se produit avec la réaction démesurée de l'hôte de caisse et du responsable, assimilant l'absence de carte à un délit, voire à un crime. le lecteur ajuste son mode lecture à ce point de divergence, et du coup assimile le coup du poireau comme une arme pour menacer. C'est tout aussi absurde que le crime de ne pas avoir sa carte de fidélité, tout en participant de la même logique. de ce point de vue, c'est à la fois évident, et très surprenant en même temps car le lecteur n'a aucun moyen d'anticiper quelle sera la nature de la prochaine sortie absurde, du fait de l'immensité des possibles.
Dans un premier temps, il est possible que le lecteur ait également besoin d'un temps pour s'adapter aux dessins. La narration visuelle de l'artiste s'inscrit dans un registre descriptif et réaliste, avec une impression de dessins un peu lâches, pas tout à fait finis parce qu'ils n'ont pas été peaufinés. Les traits de contour donnent l'impression d'être un peu imprécis, comme s'ils auraient mérité d'être repassés pour faire disparaître les irrégularités, pour bien faire attention à ce qu'il n'y ait pas de traits non jointifs, ou de variation dans l'épaisseur d'un même trait, et en arrondissant certaines portions. de la même manière, les zones noircies semblent l'avoir été avec un marqueur ou un pinceau vite posé, sans se préoccuper d'obtenir une surface proprement délimitée. Dans le même ordre d'idée, les visages ne sont pas très détaillés : un trait pour chaque œil, un trait pour les sourcils masculins, un ovale irrégulier pour la bouche un arc de courbe pour la base du nez, et une zone de cheveux à la forme plus travaillée pour les femmes que pour les hommes. Les décors sont traités avec la même impression d'esquisse précise, mais pas terminée. L'artiste se contente régulièrement d'un fond vide avec uniquement les personnages lors des séquences de dialogue. Et pourtant…
Pourtant, le lecteur n'éprouve pas la sensation de lire une bande dessinée pauvre en informations visuelles, ou exécutée à la va-vite faute d'un savoir-faire suffisant pour dessiner. Même s'il n'y prête pas d'attention particulière, il se rend compte que les personnages présentent tous une apparence différente, une tenue vestimentaire différente, et des postures en phase avec leur activité, leur âge et leur condition sociale. Lorsqu'un journaliste interroge les voisins âgés de Fabrice, le lecteur voit bien des personnes du troisième âge, un peu voutées, ne disposant pas de l'énergie de la jeunesse. Les uniformes et tenues de travail sont aisément reconnaissable : que ce soit celui d'un policier, ou celle d'une hôtesse de caisse. Même s'il peut ressentir une économie de moyen dans les décors, le lecteur constate qu'il voit où se déroule chaque scène : caisse d'un hypermarché, bureaux d'un commissariat, habitacle d'une voiture, bar, plateau de télé, terrasse d'un café, hémicycle de l'assemblée nationale, cuisine d'appartement, marché découvert d'un village de Lozère. Il suffit parfois de quelques traits à l'artiste pour installer ses personnages dans ces lieux et permettre au lecteur de s'y projeter avec un degré d'immersion satisfaisant.
Alors que la monochromie donne une impression d'uniformité à toutes les pages, la lecture s'avère beaucoup plus riche et variée. Il suffit que le lecteur s'arrête un instant pour considérer l'une des quatre pages muettes du récit pour se rendre compte que l'auteur raconte beaucoup avec les dessins. Fabcaro a opté pour un découpage par défaut en 3 bandes de 2 cases chacune, avec des variations allant de deux cases fusionnées, jusqu'à un dessin en pleine page. La plupart des scènes occupe une page, plus rarement deux, créant ainsi une unité de lecture très rigoureuse. Certaines scènes de dialogue sont en plan fixe, comme une émission débat de télévision, une discussion où le lecteur serait assis à la même table que les interlocuteurs. D'autres séquences présentent un plan de prise de vue plus élaboré : Fabrice marchant au bord de la route, la suite de tonneaux d'une voiture de marque Renault. le lecteur remarque que l'absurde ne se limite pas au dialogue, mais qu'il peut également prendre une forme visuelle, par exemple quand Fabrice s'est assis par terre dans la forêt et parle à haute voix, avec un lapin qui se place devant lui pour l'écouter, puis une biche, puis un cerf, et enfin une autruche, un rhinocéros, un dauphin.
Sous réserve qu'il ne soit pas allergique à l'absurde, le lecteur se délecte de se faire prendre par surprise par l'inventivité de l'auteur. Il se rend compte que ce dernier joue sur de nombreuses références culturelles. Fabrice parlant aux animaux renvoie à Blanche Neige parlant aux animaux dans la forêt. Lorsque Fabrice appelle ses filles, il se lance dans une longue explication entremêlée d'excuses pour que son interlocuteur finisse par lui dire qu'il s'est trompé de numéro car il s'agit d'un restaurant de vente à emporter de type kebab. le lecteur fait automatiquement le lien avec la boucherie Sanzot dans Tintin. Au fil de la cavale de Fabrice, Fabcaro met en scène la réaction du public, sous de nombreuses facettes : journal télévisée, interviews des voisins, discussion au boulot, discussion entre bédéastes car c'est la profession du fuyard. En plus des réactions et des logiques absurdes, l'auteur brosse un portrait critique de toute l'industrie se nourrissant des informations, en les rendant plus croustillantes avec une couche manipulatrice de sensationnalisme. En fonction de sa sensibilité, le lecteur relève plutôt tel ou tel forme de dérision : la traversée de la jungle, la critique de la créativité (Sans compter que ces derniers temps, scénaristiquement, il commençait à tourner en rond. Un certain systématisme dans ses schémas de narration), les théories du complot, la blessure de footballeur, l'égocentrisme, la difficulté au karaoké de la chanson Mon fils, ma bataille, de Daniel Balavoine, etc.
Le lecteur ressort de cette bande dessinée avec un énorme sourire grâce à l'inventivité de l'auteur et sa maîtrise de la dérision, autant que de l'absurde. Il a lu une histoire avec une intrigue facile à suivre, à la structure simple et solide, avec une narration visuelle beaucoup plus riche qu'il n'y paraît et un humour protéiforme à la logique interne sans faille.
Prévisible et envoûtant
-
Il s'agit d'un récit complet en 1 seul tome initialement paru en juin 2010, écrit par John Arcudi et illustré par Peter Snejbjerg.
L'histoire s'ouvre sur une page terrifiante : une scène de carnage dans laquelle une voiture brûle, la fumée tourbillonne, c'est la nuit et une très jeune fille (moins de 10 ans), la tête ensanglantée, contemple désemparée et terrifiée le cadavre de sa mère dont la moitié de la tête a été emportée par une cause inconnue. le texte qui accompagne les images résume la vie comme la découverte que le monde ne tourne pas autour de soi, et que l'on est qu'un figurant de plus dans la vie des autres. Hugh Forster est marié à Alma Talino. Les 2 époux reçoivent Eric Forster (le frère d'Hugh) et Sam Knowle, un ami commun. Ce quatuor est uni par des liens d'amitié très forts. Eric et Hugh sont venus en aide à Sam alors qu'il était agressé par un groupe de brutes à l'université qui lui reprochaient d'être noir. Et il semblerait bien que chacun des 3 hommes en aient pincé pour Alma à un moment ou à un autre, sans que cela n'ait donné lieu à une véritable rivalité ou à une jalousie. À la fin de la soirée, Eric demande aux 2 autres de rentrer chez eux car lui et Alma doivent se lever tôt le lendemain. Pendant la nuit une explosion survient dans l'immeuble où loge Eric. Il est indemne dans sa chambre et il découvre à l'hôpital qu'il a acquis une force surhumaine et une résistance exceptionnelle. Que va faire Eric de ses superpouvoirs ? Quelle sera l'incidence de sa transformation sur son frère, sa femme et son meilleur ami ? Quel accueil lui réserve le reste du monde à commencer par les États-Unis et son président ?
John Arcudi est un scénariste connu pour avoir créé The Mask avec Doug Mahnke, Major Bummer (également avec Mahnke) et pour avoir co-écrit la série du BPRD avec Mike Mignola à partir du quatrième tome Les morts. Il propose ici sa version de l'apparition d'un être humain doté de superpouvoirs dans une réalité très proche de la notre. Eric Forster est un jeune homme qui a abandonné ses études, qui vit d'on ne sait pas trop quoi, dont le caractère semble généreux et dont le lecteur apprécierait de cultiver l'amitié. Il ne présente pas de qualité vraiment remarquable si ce n'est la force du lien qui l'unit à son frère et le fait qu'il ait défendu un jeune noir agressé par une bande d'idiots.
John Arcudi sait donner une forte personnalité à chacun des 4 principaux protagonistes au travers de scènes simples et ordinaires. Quand Eric acquière ses superpouvoirs, il les utilise immédiatement pour aller sauver les habitants prisonniers des décombres de son immeuble. Il intervient également pour mettre fin au braquage d'une banque. Ce sera les seuls éléments qui pourront rappeler de loin les comics de superhéros traditionnel. Il n'y aura pas non plus de joli costume coloré ou de patronyme impressionnant, et aucun autre individu devenant un supercriminel pour servir d'ennemi à Eric. Arcudi n'est pas intéressé par une origine secrète, le lecteur ne saura pas ce qui a provoqué l'apparition des superpouvoirs. Il est plus intéressé par ce qu'Eric fait de ses superpouvoirs et la manière dont réagissent Hugh, Alma et Sam. L'histoire est d'ailleurs racontée du point de vue de Sam qui est embauché par un journal pour suivre les faits d'Eric et écrire des articles sur ses agissements. Arcudi ne croit pas non plus que l'acquisition de superpouvoirs transforme un individu en un saint qui se met à faire le bien grâce à un compas moral exceptionnel. Sam essaye donc de comprendre les actions d'Eric, de leur donner un sens, de déterminer ce qui guide Eric, ce qui le motive.
Ce point de vue très pragmatique, très terre à terre, s'exprime pleinement grâce aux illustrations de Peter Snejbjerg. Il s'agit d'un dessinateur danois qui a déjà travaillé, entre autres, avec Garth Ennis pour ses séries Battlefields "Dear Billy" et The Boys ("Le glorieux plan quinquennal"). Il utilise un style réaliste simplifié avec de gros aplats de noir. La simplification apparaît le plus dans les traits des visages. Toutefois par le biais d'une conception visuelle travaillée, le lecteur ne peut jamais confondre 2 personnages ou se méprendre sur leur sentiment. Par contre cela lui permet de légèrement exagérer certaines expressions pour les rendre plus intenses. de la même manière, ce style très prosaïque lui permet de créer des décors à la fois crédibles et spécifiques, tout en ne se focalisant que sur leurs traits essentiels et ainsi leur conférer un caractère universel. La page d'ouverture comporte des remerciements vis-à-vis de Ryan Sook qui a dû aider Snejbjerg à maîtriser ses aplats de noir pour qu'ils flirtent avec l'abstraction et qu'ils confèrent plus qu'un ombrage accentué aux illustrations.
L'approche prosaïque d'Arcudi et de Snejbjerg ne signifie pas que cette histoire est dépourvue d'action ou de destructions massives ; elle implique que ces éléments sont vécus d'un point de vue d'un être humain normal éprouvant un sentiment d'amitié sincère et même de reconnaissance pour Eric. Dans un premier temps cette approche fait naître un sentiment de déception chez le lecteur : pas de sensationnalisme, pas d'effets pyrotechniques, pas de vérité absolue et définitive sur les superhéros. Finalement ce n'est que le point de vue de Sam sur Eric, comment il profite des retombées de la renommée de son pote, comment il devient un observateur étranger, comment il découvre la distance qui les sépare, etc. Arrivé à la moitié du récit, cette perception subjective et le manque de compréhension des actes d'Eric finissent par submerger le lecteur dans une expérience humaine intense. En extrapolant un tout petit peu, le lecteur peut même deviner qu'Arcudi a écrit une fable sur les ravages de l'hégémonie du superhéros dans un média qu'il affectionne (ou peut être que je lis trop de choses dans cette histoire). En tout cas derrière l'apparente banalité de la narration se cache un récit poignant sur l'un des aspects les terribles de la condition humaine.
Transgression
-
Il s'agit d'un récit complet et terminé, indépendant de tout autre, initialement parus sous la forme de 7 épisodes en 2013/2014 (publié par l'éditeur Dynamite). le scénario est de Garth Ennis, les dessins et l'encrage de Craig Cermak, avec une mise en couleurs d'Adriano Lucas.
L'histoire s'ouvre dans une salle d'interrogatoire d'un commissariat où Eddie Mellinger (un policier d'une unité de grand banditisme) répond aux questions d'un interlocuteur invisible. Il explique que tout à commencé fin juin 2012. Mellinger et ses 3 collègues (Trudy Giroux, Duke Wylie et George Winburn) formant l'unité Red Team se sont mis d'accord pour assassiner (ou exécuter) Clinton Days, un criminel de grand envergure, ayant échappé à la prison grâce à une erreur de procédure. le pire qui puisse arriver s'est produit : les 4 équipiers ont réussi leur coup, sans laisser aucune trace. Il ne reste qu'un meurtre non élucidé et un être malfaisant, toxique pour la société (entre autres responsable d'un réseau de distribution de drogue dure) qui ne nuira plus.
Après la fin de la série The Boys (en 2012, avec On ne prend plus de gants), Garth Ennis a décidé de réaliser des histoires plus courtes et complètes. Pour "Red Team", il donne sa version du groupe de flics ayant décidé de faire justice eux-mêmes. La scène d'ouverture ne donne pas entièrement confiance. Les dessins de Craig Cermax sont dans une veine réaliste, mais avec un manque de densité et de personnalité. L'arrière plan de la salle d'interrogatoire est particulièrement dépouillé, les expressions du visage de Mellinger sont quelconques, la mise en scène est banale et dépouillée. La scène suivante se déroule dans le jardin derrière une petite maison. le décor est réaliste et plausible, sans rien de remarquable. Cermak dessine plus que le minimum syndical, mais ses dessins sont fonctionnels sans éclat. Il faut un peu de temps pour accepter cette approche très prosaïque.
Cernak est un bon artisan, réalisant des planches un peu ternes. La mise en couleurs d'Adriano Lucas est au diapason de cette approche graphique, compétente, sans éclat. Lucas utilise une palette maîtrisée qui installe une ambiance pour chaque séquence, qui étoffe le volume de chaque surface de manière intelligente, mais un peu mécanique, sans sophistication. le lecteur est donc invité dans un monde visuel concret et plausible, appliqué et sans panache, sans superflu, pas séduisant, un peu fade.
Dès la première page, Garth Ennis cède à sa propension de porter la majeure partie de la narration au travers des dialogues : dialogue dans la pièce des interrogatoires (à plusieurs reprises au fil des 7 épisodes), dialogues entre les 4 membres de la Red Team pour se mettre d'accord sur les principes, puis sur les cibles, puis sur les modalités d'exécution, dialogues au commissariat avec le capitaine Delaney qui encadre l'équipe dans ses activités officielles. Il n'y a qu'un seul moment Ennis dans tout le tome (énorme comme il se doit : un individu abattu en plein pendant une petite gâterie), pour le reste Ennis adopte un ton plutôt sobre et factuel. Ce mode narratif permet de mieux appréhender l'approche graphique de Cermak : il se contente de montrer les personnages en train de papoter, et les environnements. Il n'y a pas de redondance entre les dialogues et ce que montrent les images. C'est juste que la majeure partie du temps les images n'apportent pas beaucoup d'informations visuelles supplémentaires.
Pourtant dès la première séquence, le récit échappe à la fadeur. En scénariste aguerri, Ennis installe un suspense basique en montrant Mellinger qui s'exprime après les faits en donnant son jugement de valeur, alors que le lecteur ne connaît pas encore lesdits faits. Dès le départ, le lecteur constate qu'Ennis donne une personnalité à chaque personnage, à chaque membre de la Red Team. Il ne se sert pas de principes psychologiques grossiers, simplement au fil de chaque conversation le lecteur récolte des informations, mais aussi note les préoccupations des personnages, ce qui lui permet de se faire une idée sur ce qui retient son attention, et sur les jugements de valeur qu'il peut exprimer. le lecteur découvre ces personnages comme il pourrait le faire d'individus dans la vie réelle au cours d'échanges ordinaires.
Le point de départ du récit n'a rien d'original : des fonctionnaires de police fatigués de voir des criminels s'en tirer pour vice de forme décident de jouer les bourreaux, ou au moins les exécuteurs. Ennis applique une couche de plausibilité réaliste, sans dramatisation. Il raconte leur décision prise autour d'une bière, il montre quelles règles ils se fixent, comment ils s'organisent. Les criminels choisis pour ces exécutions sommaires sont des ordures s'enrichissant sur le malheur des autres (trafic de drogues) ou abusant de leur position (pédophilie). Il n'y a pas de doute sur leur culpabilité ou sur leur dépravation, le fait qu'ils constituent des éléments nuisibles et même toxiques pour la société.
En face, les membres de la Red Team sont des flics compétents, toujours motivés, malgré les obstacles bureaucratiques dont ils font les frais. L'intelligence et la subtilité d'Ennis résident dans le fait qu'il n'en fait pas des revanchards ou des assoiffés de violence. Il s'agit d'individus normaux, dotés de capacités normales (pas d'exploit physique impossible), avec un bon sens et une intelligence pratique nés d'une grande expérience. Lorsqu'ils décident d'exécuter leur premier criminel, il s'agit d'une décision mûrement réfléchie. Ils savent déjà qu'ils seront tentés d'en abattre d'autres et qu'ils doivent choisir leurs cibles avec soin : de préférence non liées aux cas qu'ils traitent au sein du commissariat, dans un rayon géographique assez étendu, avec une faible fréquence et des modes opératoires variés, etc.
"Red Team" ne se limite pas à une histoire de palliatif sommaire pour un système judiciaire tellement imparfait qu'il engendre un niveau de frustration insupportable chez les fonctionnaires de police. En filigrane, Ennis fait ressortir la dynamique de l'équipe, qui décide, qui obéit, qui souhaite prouver son implication, toujours de manière nuancée et normale. Ces personnages ont une vie privée qui influe sur leur comportement de tous les jours, comme de vrais êtres humains. Ennis questionne la justification de ces exécutions. S'agit-il de punir des coupables abjects, ou de les empêcher de nuire à nouveau ?
Au final, les exécutions ne sont pas les moments les plus intenses. Ils fournissent des séquences d'action et de tension appréciables, sans transformer le récit en blockbuster d'action d'été. Avec ces 4 individus normaux, Ennis sonde les limites des règles qui structurent une société. À l'évidence les criminels transgressent ces règles, les détournent, imposent leur volonté par la force, mettent en péril la sécurité des citoyens, font montre d'un comportement immoral, nocif pour les autres, dangereux pour l'ordre de la société. de manière plus subversive, les membres de la Red Team font l'expérience de la facilité avec laquelle il est possible de passer outre les lois de la société. Ennis ne le montre pas de manière naïve. Il a pris soin d'établir que ces 4 individus savent s'arranger des règles de procédure policière au quotidien, pour faire aboutir leurs dossiers. Ainsi quand ils prennent conscience de leur transgression, quand ils prennent toute la mesure de leurs actes illégaux, Ennis met en lumière bien plus qu'un questionnement moral. Il s'agit d'un mensonge vis-à-vis du reste des individus qui constituent leur entourage, vis-à-vis des institutions policières dont ils font partie. Il s'agit d'une possibilité d'échapper à toute forme de contrôle, à toute autorité, sans grande difficulté.
D'apparence fade et bavarde, ce récit débute sur un postulat usé de policiers décidant de pallier ce qu'ils constatent comme étant des insuffisances d'un système judiciaire inefficace, d'une justice inéquitable. Derrière ces apparences presqu'insipides, Ennis s'appuie sur des dessins professionnels et fonctionnels pour développer une réflexion profonde sur la nature des lois qui régissent une société, leur nécessité et la place des individus qui s'en affranchissent. le dénouement peut sembler retourner dans un récit policier plus traditionnel, mais la conclusion relève bien de cette réflexion pas si facile, renvoyant 2 membres face à leurs convictions, leur nature. À nouveau Ennis a réussi son pari de s'emparer d'un récit de genre pour s'interroger honnêtement sur une dimension de la nature d'une société humaine.
Gage d'investissement
-
Il s'agit du premier tome d'une série indépendante de toute autre ; il comprend une histoire qui peut se suffire à elle-même, comme la première saison d'une série au long cours. Il contient les épisodes 1 à 6, initialement parus en 2014/2015, écrits par Scott Snyder, dessinés et encrés par Jock, avec une mise en couleurs réalisée par Matt Hollingsworth.
L'histoire commence en août 1919, avec 2 membres de la famille Cray, dont l'un a été gagé. le récit passe ensuite en 2014, avec la famille Rooks composée de Charlie (le père, écrivain), Lucy (la mère, en fauteuil roulant), et Sailor (la fille, 16 ou 17 ans). le père est en train d'essayer de distraire sa fille avant qu'elle ne prenne le car pour affronter sa première journée dans un nouveau lycée.
Ça ne rate pas, dès le premier cours, sa voisine demande à Sailor si elle a vraiment tué une autre lycéenne. Pendant ce temps-là, Charlie a une discussion téléphonique avec Reginald, son agent littéraire. Il doit s'interrompre parce qu'un faon est entré dans son salon. Pendant la nuit, Sailor a la conviction d'avoir été attaquée dans son lit. En tout cas, elle porte une étrange marque au cou.
Lorsque Scott Snyder débute cette histoire, il est le scénariste de référence pour la série principale "Batman", avec des dessins de Greg Capulo (à commencer par The court of Owls). Il réalise une série indépendante pour Vertigo American Vampire, avec Rafael Albuquerque, ayant bénéficié de la participation de Stephen King pour son lancement. Il a également réalisé une histoire d'horreur avec la participation de Scott Tuft et Attila Futaki : Severed.
Le lecteur découvre une histoire relativement intimiste, centrée sur un noyau familial composé de 3 personnes, habitant dans une maison à l'écart de la ville, avec une sombre histoire de sorcières qui n'apparaissent pas immédiatement, et dont la représentation sort de l'ordinaire. Jock réalise des dessins singuliers, à la forte personnalité graphique.
Son approche graphique amalgame à la fois un côté réaliste prononcé, mais aussi une apparence un peu anguleuse, tout en laissant des zones d'ombre. Au départ, le lecteur a l'impression que les aplats de noir figurant les zones d'ombre mangent les dessins au point de les rendre parfois difficilement lisibles. Passée la scène introductive, il constate que Jock insère de nombreux détails qui ne sautent pas forcément aux yeux, mais qui sont bien présents dans les cases.
Par exemple le lecteur enregistre vaguement que Charlie a un tatouage sur l'épaule droite, sans bien faire attention au motif. Il faut attendre le chapitre 4 pour voir que ce motif correspond à un moment particulier de la relation entre Charlie et sa fille Sailor. Il note aussi que Jock a représenté un modèle particulier de baskets pour Sailor. L'armature de ses lunettes dispose également d'une forme spécifique. du point de vue des costumes, le duo jean + T-shirt compose la majeure partie de la garde-robe de la plupart des personnages. Cela n'empêche pas de voir apparaître des tenues différentes quand les personnages s'y prêtent : chemise et cravate, robe et collier, salopette, pantalon de survêtement, uniforme de policier.
Le lecteur se rend compte que les cases comportent des détails qui ne viennent pas phagocyter le premier plan. Ainsi le panneau publicitaire de "Taylor" (la série de livres écrits par Charlie Brooks) est posé simplement dans le bureau de Reginald. Seule la direction du regard du personnage incite le lecteur à s'attarder sur ce panneau, et encore s'il arrive à se montrer assez attentif pour ne pas se contenter de suivre l'action principale de cette case qui est la conversation téléphonique. Dans le chapitre 6, le lecteur apprécie également la représentation de l'intérieur d'une bibliothèque municipale, avec ses rangées de rayonnages (et à nouveau le panneau publicitaire "Taylor").
Jock met en scène avec habileté les éléments horrifiques. Il ne se complaît pas dans le détail gore maniaque. Il choisit un point d'équilibre délicat entre ce qu'il montre et ce qu'il suggère. Ainsi le lecteur peut projeter ses propres angoisses dans les zones d'ombre, tout en se trouvant incapable d'ignorer ce qui est représenté. Un simple exemple permet de se rendre compte de la subtilité de cette mise en scène. Dans le troisième épisode, Charlie Rooks est agressé par une femme (Clara Poirot) qui le maintient à terre et qui se pique le sein avec une aiguille. Si le lecteur parcourt rapidement la page, il est possible qu'il ne remarque pas ce détail. Dans ce cas, 1 ou 2 cases plus loin, il revient en arrière pour comprendre ce que cette femme est en train de faire. Là il découvre alors ce détail qu'il n'avait pas forcément vu ou assimilé. du coup il regarde la case avec une attention plus soutenue, en la détaillant. le dessinateur a réussi à augmenter le degré d'attention du lecteur.
Dans les pages de fin de volume, il y en a 2 qui décomposent les 6 étapes de a mise en couleurs réalisées par Matt Hollingsworth. Il y a d'abord des couleurs pleines sans dégradé, puis des dégradés pour souligner les volumes. À la suite de quoi, Hollingsworth ajoute de discrètes textures sur certaines surfaces, et enfin il ajoute des tâches de couleurs transparentes. Ce travail sophistiqué génère des ambiances uniques, ainsi qu'une impression de halo matérialisant de manière complexe des halos d'énergie surnaturelle.
À la première lecture, l'intrigue de Scott Snyder déçoit un peu. Voilà un père à la personnalité pas vraiment agréable qui s'occupe de sa fille de manière un peu brusque (pas sur le plan physique). Les événements surnaturels sont assez horribles (dents sans propriétaire, langue coupée, apparence des sorcières). Les 2 derniers épisodes sont consacrés à l'action. du fait du comportement du père, le lecteur a du mal à éprouver de l'empathie à son encontre. En outre, la mère ne dispose pas de beaucoup de personnalité. Enfin l'intrigue montre que les personnages sont ballotés d'un événement à l'autre, sans grande maîtrise sur eux.
À la fin du tome, le lecteur trouve également 5 textes de 2 pages, écrits par Scott Snyder, sur la source de son inspiration (une promenade régulière dans les bois avec un copain), sur sa paternité, sur ses souvenirs d'un an passé à travailler dans un parc Disney. Au départ, ces textes semblent assez égocentriques, sans grand intérêt, si ce n'est pour la genèse du projet. Snyder répète à plusieurs reprises à quel point il a été surpris par le succès commercial de ces épisodes, dont les chiffres de vente étaient exceptionnels pour une série indépendante, publiée chez Image, sans superhéros. Cette remarque ressemble à une forme d'autopromotion, parée des habits de la fausse modestie.
Dans ces pages de texte, le lecteur découvre également qu'à 2 reprises Scott Snyder s'est conduit en père indigne, ou au moins irresponsable. Ces anecdotes font écho au comportement de Chalie Rooks vis-à-vis de sa fille Sailor. Dans un parc d'attraction, il lui fait prendre des risques inconsidérés. C'est d'ailleurs l'une des séquences qui le rend foncièrement antipathique, quels que soient les actes de bravoures qu'il accomplit par la suite. Ces anecdotes permettent également de changer de point de vue sur le récit, et le regarder comme l'évolution de la relation entre un père et sa fille.
En reconsidérant cette histoire sous l'angle de cette relation père-fille, le lecteur prend conscience qu'elle acquiert une toute autre saveur. le comportement de Charlie Rooks devient celui d'un individu normal, avec ses défauts, ses limites, ses angoisses. L'action de gager un être cher (essentielle dans l'intrigue) se confronte alors à la force de l'amour paternel, ou maternel. Ce premier tome devient une histoire très personnelle sur la découverte des responsabilités qui vont de pair avec être parent.
Le lecteur sait bien que Scott Snyder a dramatisé ses propres expériences pour les transformer en comics de genre horrifique. Malgré tout, sous la surface, il ressent les difficultés d'un homme pour accepter les contraintes issues de la responsabilité paternelle. le personnage central en devient plus humain à défaut d'être sympathique, et l'histoire prend une autre dimension, beaucoup plus dérangeante qu'une suite d'horreurs surnaturelles. le lecteur finit par identifier la source profonde du déplaisir lié à cette lecture. Ce n'est pas du fait d'une qualité relative des éléments horrifiques. Ce n'est pas lié à une intrigue un peu facile. La véritable horreur prend sa source dans l'honnêteté de Scott Snyder vis-à-vis de ses limites d'être humain. La véritable horreur est que les défauts du personnage principal font écho à ceux du lecteur.
Le travail remarquable de Jock et de Matt Hollingsworth permet à ce récit de devenir viscéral, et participe au sentiment désagréable généré par la lecture. Ce désagrément n'est finalement pas celui d'un récit artificiel, mais plutôt celui d'une histoire personnelle, d'une honnêteté qui met mal à l'aise. Scott Snyder utilise le genre de l'horreur surnaturelle pour parler de celle de la condition humaine.
Comment fait-on pour décider du moment de la mort de quelqu'un ?
-
Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Zelba pour le scénario, les dessins, les couleurs, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 150 pages.
Au temps présent, l'esprit de la défunte Bri évoque le livre Chronique d'une mort annoncée, de Gabriel Garcia Marquez, se disant qu'elle n'en connaîtrait jamais la fin. Elle avait toujours bien aimé ce titre, bien avant qu'il ne rime avec sa propre fin de vie : maladie chronique avec mort assistée, c'est pas terrible comme titre. de toute façon, elle a toujours préféré les débuts aux fins, les bourgeons prometteurs aux fleurs fanées. Au début tout est beau, et si ça part, on peut rectifier le tir. Réussir sa fin est plus compliqué. Une vielle dame passe avec son chien et son arrosoir, devant la tombe de Bri, 11.9.1948 – 3.3.2006, alors qu'un rouge-gorge vient de se saisir d'un asticot et l'emmène à ses oisillons pour leur donner la becquée, dans le nid posé au creux d'une statue d'ange. La voix désincarnée poursuit sa réflexion : elle adore l'idée d'avoir donné la vie à celles qui allaient lui donner la mort. Dans l'allée menant à cette tombe, arrivent Ylva, la cadette de Bri, avec son mari Grishka et ses deux enfants Olga & Laslo. Ils viennent se recueillir sur la tombe de Bri, alors que Grishka essaye de faire promettre à sa femme qu'elle se conduira correctement pour la cérémonie de remariage de son père qui doit se dérouler le matin même.
Devant l'église, Liv, l'aînée de Bri, attend l'arrivée de sa sœur en compagnie d'Omi, une dame âgée, la belle-mère de Bri. Omi est une belle-mère à faire mentir les contes de fée : pas une once de méchanceté, par l'ombre d'une jalousie mal placée, Bri l'appelait maman. Liv est divorcée d'un homme qui voulait faire d'elle une jolie plante verte posée dans la cuisine. Ça a tenu quelques années parce que Liv et sa mère ont une faiblesse : se laisser entretenir tout en rêvant d'indépendance. Paradoxal en effet. Depuis Liv s'est réveillée, a repris son travail de kinésithérapeute et a claqué la porte. Devant l'église, une amie de la famille s'approche de Liv et lui parle de l'état de la tombe de sa mère. Au cimetière, Ylva est au bord des larmes, alors que le soliloque de Bri reprend, se disant que ce ne sont pas les vivants qui manquent aux morts mais le contraire, qu'elle avait apprécié que son hépatologue ait plus d'humour que ses collègues en pneumologie pour lui annoncer son diagnostic quant à l'hépatite C et l'état de ses poumons. Sylva prend une petite fleur sur la tombe de sa mère et la met dans ses cheveux, puis il est temps de se rendre à la cérémonie de re-mariage. Elle est accueillie avec soulagement par sa soeur, avec des remarques sans filtre par Omi qui lui demande ce qu'elle a fait avec ses cheveux, et pourquoi elle est sortie en chemise de nuit. Elle est surprise qu'on n'est jamais appris à Ylva que lors d'un mariage, seule la mariée s'habille en blanc. Puis elle demande si la naissance est pour bientôt : elle a perdu la mémoire concernant la venue au monde de Laslo il y a deux mois.
Le début de cette bande dessinée s'avère un peu étrange. Un titre qui dénigre les filles d'une mère, et une très belle utilisation du vernis sélectif pour le spectre de la mère. Une scène d'introduction dans un cimetière pour évoquer un (re)mariage et une voix désincarnée : celle de la défunte. Dans le même temps, l'oiseau donnant la becquée à ses oisillons est d'un naturalisme remarquable, et la mise en couleurs est extraordinaire, évoquant la technique de la couleur directe complétant harmonieusement les formes détourées avec un trait encré. Les décors sont représentés avec un précision et texture, un bon niveau descriptif, et les traits de visage des êtres humains sont un peu appuyés ce qui les rend plus expressifs et plus vivants, avec là encore un bon niveau de détails, ce qui ne crée pas de solution de continuité avec l'environnement dans lequel ils évoluent. le lecteur est pris au dépourvu par la franchise d'Ylva et son humour, ainsi que par Omi et ses absences de mémoire. Cette scène au présent est en couleurs, et le récit passe en noir & blanc avec des nuances de gris pour le passé. le lecteur est vite séduit par le naturel d'Ylva, de son mari, de ses enfants, de sa sœur Liv, ressentant la chaleur humaine des relations familiales, la banalité et le caractère unique de cette famille, appréciant les commentaires de la défunte, présentant les unes et les autres, avec un regard aimant assorti de quelques pointes d'humour.
Rapidement, le lecteur se demande si c'est un récit autobiographique ou une autofiction, s'il doit voir Zelba dans le personnage d'Ylva, évoquant le souvenir de sa propre mère, ou s'il s'agit d'une reconstruction. Dès le début, il se rend compte que cette interrogation passe en arrière-plan grâce à l'authenticité des émotions. La direction d'actrices et aussi des acteurs, est remarquable, d'une rare justesse et finalement peu importe s'il s'agit d'une reconstitution authentique ou d'un roman, car la justesse des personnages et de leur propos atteste de la véracité du vécu. Cette question perd tout son intérêt au bout de quelques pages. En fait cela permet de créer une petite distance salutaire, sans diminuer en rien l'impact émotionnel de la narration. Faire parler la mère défunte est un dispositif narratif assez gonflé : un enfant devenu adulte qui imagine les pensées de sa mère, une autre adulte plus âgée avec une expérience de vie différente, ne serait-ce que pour la maladie, et le décalage d'époque. C'est tout à l'honneur de l'autrice de réussir ce pari, de faire ainsi s'incarner l'esprit de la défunte, la rendant plus présente, plus personnifiée y compris dans la phase où elle n'est plus qu'un corps sans conscience.
Le lecteur suit donc bien volontiers les deux sœurs pendant la cérémonie et le repas, se sentant un invité à sa place, ayant loisir de faire connaissance avec les uns et avec les autres, et pouvant regarder autour de lui grâce aux dessins. Puis le récit revient en 2006, alors que Bri vient d'être hospitalisée dans le coma à 57 ans. La narration visuelle reste douce et concrète, sans prendre en otage les émotions du lecteur, sans virer au mélodrame, tout en montrant bien l'état de santé de Bri. Alors que Liv s'occupe des formalités matérielles, Ylva prend le train depuis la France pour la rejoindre à l'hôpital en Allemagne. En noir & blanc avec des nuances de gris, le récit raconte alors les heures qui suivent, entrecoupées de quelques souvenirs qui sont en couleurs. Parmi ces souvenirs : Bri expliquant à ses filles qu'elle ne veut pas finir branchée 24 heures sur 24 à une machine, Bri rencontrant un autre homme après son divorce, Ylva et Liv se racontant chacune d'un souvenir avec leur mère.
Pour autant, il ne s'agit pas d'un récit lisse ou d'un long fleuve tranquille. En page 8, le lecteur est pris au dépourvu par une simple phrase : j'adore l'idée d'avoir donné la vie à celles qui vont me donner la mort. Avant de découvrir le contexte de l'acte de mort assistée, cette phrase semble relever d'une forme de cruauté. Après avoir fait la connaissance d'Omi et de ses pertes de mémoire, le lecteur tombe sur une petite phrase d'une rare honnêteté sur les femmes entretenues rêvant d'indépendance, qui semble même sévère au regard des personnages qu'il voit évoluer. Il apprécie également la finesse avec laquelle l'autrice met en scène la manière dont la nouvelle épouse se heurte à la connivence existant entre le père et ses filles, issue d'années de vie de famille. Il n'y a pas de volonté de se montrer désagréable, juste les habitudes communes. Il se crée progressivement une familiarité et une réelle intimité entre lui et les deux sœurs même s'il ne sait pas tout de leur vie. Il est donc émotionnellement impliqué et en pleine empathie quand elles s'assoient dans le cabinet du docteur Keller à l'hôpital. Il explique posément les règles de l'assistance au décès, rendant concret le processus. En sortant de la pièce, Ylva fait remarquer que les tâches à accomplir incombe à l'aînée, que c'est elle qui va commettre le matricide. le lecteur se souvient de la petite phrase sur celles qui vont donner la mort, et toute l'ampleur de cette transgression s'impose à lui. Les heures se passent jusqu'à l'heure programmée et il faut passer à l'acte. À nouveau, l'autrice reste à un niveau pragmatique, avec une narration visuelle tout en retenue, sans mélodramatisation, et le lecteur se retrouve ainsi à se projeter dans la situation, ressentant son propre désarroi si c'était à lui de le faire. La mort se produit aux deux tiers de la bande dessinée, et la vie continue.
Sans effet de manche ou d'exagération tire-larme, Zelba a placé le lecteur devant ce choix et cet acte. La douceur et la prévenance de la narration visuelle n'occultent en rien l'ampleur de la transgression que constitue l'acte de donner la mort, de mettre fin à une vie. Il y a à la fois l'énormité pour les filles de devoir tuer leur mère, à la fois le processus d'agonie une fois l'acte commis, à la fois le jugement de certaines personnes dans l'entourage. S'il arrive avec ses propres convictions déjà établies, il est vraisemblable que cette histoire ne le fera pas changer d'avis qu'il soit farouchement opposé à l'assistance au décès, ou au contraire déjà convaincu de son bien-fondé. S'il ne s'est jamais posé la question, ce témoignage lui permet de prendre toute la mesure du tabou de tuer, de cette valeur de la société qui est de préserver la vie à tout prix, et de l'énormité transgressive qu'il y a à aller contre cette valeur fondamentale implicite dans tellement de facettes des sociétés humaines. Zelba en rajoute une couche dans la postface, en 7 pages de bande dessinée. Elle évoque la fin de vie de Vincent Lambert (1976-2019) dont un accident de la route a mis fin à l'existence consciente en 2008. le lecteur peut voir l'autrice, son mari et une invitée se réjouirent de la mort de Vincent Lambert, à nouveau une réaction éminemment transgressive. Elle met ainsi clairement en scène ses propres convictions, et les explique, tout en laissant le lecteur libre de sa propre opinion.
Le lecteur part pour une bande dessinée dont il sait qu'elle ne sera pas forcément facile au vu de son thème. Il a tout faux : la lecture est très agréable, à la fois pour la narration visuelle détaillée et vivante, organique et naturelle, à la fois grâce à l'humour d'Ylva et de sa mère. le registre naturaliste se tient à l'écart de toute tentation mélodramatique, et l'autrice l'utilise à merveille pour que le lecteur puisse ressentir cette expérience humaine de devoir donner la mort à un proche. Il n'y a pas de leçon de morale ou même de prosélytisme : c'est une expérience de vie relatée avec une honnêteté extraordinaire, permettant de comprendre et de ressentir le choix des filles de Bri, à la fois pour leur mère, à la fois dans les différentes facettes de cet acte transgressif au regard de la valeur donnée à la vie humaine dans la société. Une réussite exceptionnelle.
La lettre d'adieu de Frank Miller à Elektra
-
Ce tome est une histoire complète publiée initialement par Epic Comics (la branche adulte de Marvel à l'époque) en 1990. Elle se déroule peu de temps après l'épisode 181 de Daredevil paru en avril 1982. Il vaut mieux connaître l'histoire commune de Daredevil et Elektra selon Frank Miller, avant de lire ce tome.
L'histoire commence un lundi premier avril. Matt Murdock est en phase de dépression et n'arrive pas à faire son deuil d'Elektra, morte peu de temps auparavant. Il se rend dans une église pour être entendu en confession. En marchant dans la rue, ses sens surdéveloppés sélectionnent des impressions fugaces qui trahissent ses préoccupations. Murdock confie au prêtre qu'il rêve de cette femme morte : elle est sommet d'une montagne enneigé, elle se retrouve avec ses armes à ses pieds, puis devant une mare ensanglantée. Murdock a de plus en plus de mal à dormir ; à chaque fois ses rêves sont habités par Elektra. Cette fois ci, elle court dans la neige pour échapper à ses poursuivants qui ne sont autres que les cadavres de tous les gens qu'elle a assassinés. Ailleurs le clan de ninjas The Hand travaille ses incantations pour essayer de ressusciter Elektra. Et Bullseye est en prison.
En 1990, Frank Miller a déjà terminé ses œuvres majeures pour DC Comics (The Dark Knight Returns et Batman Year One) ; il est déjà en partance pour Dark Horse Comics pour réaliser ses propres histoires dont il gardera les droits d'auteur. Cette histoire est donc une coda pour récits consacrés à Daredevil pour Marvel. Pour l'occasion, Archie Goodwin (l'éditeur) lui accorde tout ce qu'il souhaite : un album au format européen (format plus grand que les comics et couverture rigide, très rare aux États-Unis à l'époque), une histoire plus ou moins rattachée à la continuité, un ton adulte (avec nudité frontale, assez discrète tout de même) et une liberté totale avec les personnages propriétés de Marvel.
Frank Miller rassemble autour de lui une équipe réduite : il assure le scénario et les illustrations, Lynn Varley effectue la mise en couleurs, le lettrage est assuré par Jim Novak, et Geoff Darrow figure dans les remerciements (on peut supposer qu'il a aidé pour plusieurs décors).
Le format plus grand rend vraiment justice aux illustrations de Miller et au travail complémentaire de Lynn Varley. La séquence dans l'église comporte plusieurs vitraux, visiblement l'œuvre de Varley, ils sont magnifiques. La scène onirique dans laquelle Elektra est agressée par des cadavres mêle la pureté de la neige, avec les chaînes (représentant le fardeau de ses crimes, image récurrente dans le récit) et les mutilations des victimes. Et puis en page 10, le lecteur commence à percevoir un graphisme qui préfigure les contrastes sans concession des noirs et blancs de la série Sin city. Page 12, Lynn Varley réalise un tapis somptueux. Page 22, Miller utilise toute la place que lui offre ce grand format pour 2 cases opposant le volume de la chambre de Matt à la vue dégagée sur la baie. Page 23, le lecteur retrouve la composition en drapeau chère à Miller : une grande case verticale et plusieurs cases horizontales superposées à coté. Page 54, un ninja est sur le toit de l'appartement de Murdock à coté de la baie vitrée de la toiture ; il ne manque pas une tuile (merci Darrow).
Frank Miller se fait plaisir en dessinant plein de ninjas partout, en incluant des scènes dans une église exceptionnelle, en détaillant l'aménagement de l'appartement de Murdock, en mettant en valeur les formes et les armes d'Elektra, en réalisant de très grandes cases (plusieurs pleines pages). Il s'amuse également pour le plus grand plaisir du lecteur. Il y a une scène déconcertante dans laquelle Murdock se promène en slip dans un cimetière et se bat dans cette tenue contre un groupe de ninjas. Il y a quelques clins d'œil : un figurant ressemblant trait pour trait à Clark Kent dans un commissariat (page 40), un homme avec la carrure et la coiffure de John Garrett (en provenance directe de Elektra : assassin, page 41), et, plus inattendue, la Carmen Cru de Jean-Marc Lelong (page 18).
Pour ce qui est du scénario, Frank Miller commence de manière originale en revenant sur le deuil impossible de Matt Murdock et en incluant des scènes oniriques qui prennent le lecteur à contrepied et le font s'interroger sur le sens de ce qu'il voit (rêve ou réalité ?). Et puis les stéréotypes de Miller s'immiscent dans le récit : la foi de pacotille de Murdock, les ninjas anonymes n'existant que pour se faire massacrer par les héros, l'ultraviolence, les acrobaties de Murdock au dessus des toits newyorkais (splendides). Mais au fur et à mesure de la lecture, il apparaît que Frank Miller a une vision précise et très personnelle, inimitable, de ces personnages, de leurs relations, de leurs émotions, de leur cadre de vie. Miller emmène le lecteur dans ce monde tragique et un peu théâtral.
J'ai été charmé par cette histoire qui est du 100% Frank Miller, pour un rajout dans la continuité de Daredevil que Marvel Comics s'empressera de modifier. Le format original est grandiose et Miller et Varley en ont tiré le meilleur parti possible.
Wilson Fisk & Maya Lopez
-
Cette histoire fait suite à Guardian Devil (par Kevin Smith & Joe Quesada) qui est le premier tome de la réinitialisation de cette série en 1998.
Matt Murdock et Foggy Nelson sont à la tête d'un cabinet d'avocats florissant. Bullseye a exécuté une ex-compagne de Murdock, et le tome commence sur une ambiance mélancolique dans laquelle le lecteur découvre que Murdock sait jouer du piano. Murdock et Nelson reçoivent le premier nouveau client. Lenny travaillait pour le Kingpin (Wilson Fisk) qui a passé un contrat pour l'abattre. Lenny est décidé à témoigner devant les juges des crimes perpétrés par Fisk. Il est abattu par tireur d'élite dans le bureau même où il explique la situation aux deux avocats. Murdock endosse son habit de Daredevil et a tôt fait de coincer l'assassin. Parallèlement le lecteur découvre l'existence Maya Lopez, jeune femme muette qui a bénéficié de la protection et de la tutelle de Fisk, après que son père ait été exécuté par une personne inconnue. Au début de l'histoire, Fisk demande Maya Lopez d'intercéder auprès de Murdock pour témoigner de ses bonnes intentions. En même temps il lui révèle que l'assassin de son père est Daredevil.
À l'époque (en 1999), Joe Quesada a réussi à redonner vie au titre moribond de Daredevil et il va être nommé éditeur en chef de Marvel Comics l'année d'après. Il n'abandonne pas pour autant le personnage ; il décide même de pousser le bouchon encore plus loin en s'engageant à illustrer cette histoire scénarisée par David Mack. Ce monsieur est le créateur, scénariste et illustrateur d'une série hors norme intitulée Kabuki. Quesada lui offre d'écrire une histoire de Daredevil, sans pour autant changer son style d'écriture très particulier. Le résultat est hybride. Le lecteur de Kabuki reconnaît tout de suite la patte du maître : flux de pensées intérieures, importance des sensations, libres associations d'idées, questionnement sur la motivation intrinsèque des personnages comme s'il s'agissait de véritables individus. À la lecture, il est même évident que Mack a dû imposer à plusieurs reprises la mise en page à Quesada tellement elle évoque ses propres créations dans Kabuki. Le lecteur n'ayant pas lu Kabuki doit être décontenancé par ce style à la fois littéraire et poétique, d'autant plus que Mack donne autant de place à Murdock qu'à Maya Lopez. David Mack tisse un récit prenant qui fait exister les personnages comme rarement, qui introduit une nouvelle superhéroïne (Echo, alias Maya Lopez) aussi séduisante qu'attachante et qui expose les motivations fondamentales du Kingpin de manière magistrale.
Les lecteurs de Kabuki le savent : pour David Mack il est impossible et impensable de désolidariser l'histoire des illustrations. Les dessins ne doivent pas limiter à mettre en images les mouvements des personnages et les décors dans lesquels ils évoluent ; ils doivent également permettre au lecteur de visualiser l'état d'esprit des individus. Joe Quesada joue le jeu et il reprend des idées de mise en page de Mack comme une portée de piano qui s'enroule sur la page avec des images des notions préoccupant le pianiste en lieu et place des notes de musique, une représentation des souvenirs d'enfant sous la forme de dessins d'enfant, des cases déconnectées en forme de pièces de puzzle, des styles graphiques très différents d'une séquence à l'autre (la magnifique improvisation de danse dans l'épisode 10), des motifs récurrents (l'empreinte de la main), etc. Joe Quesada, en dessinateur talentueux qu'il est, parvient à intégrer tous ces éléments tout en gardant son style très énergétique et légèrement cartoon. Le résultat constitue une bande dessinée qui plane loin au dessus du niveau habituel des comics.
Pour être complet, il faut mentionner que l'épisode 12 est un bouche trou écrit par Joe Quesada et Jimmy Palmiotti et dessiné par Rob Haynes (dans un style simpliste absolument pas raccord avec les autres épisodes). Quesada et Palmiotti étire une séquence de combat en développant plusieurs figurants (plaisant mais totalement dispensable).
Cette histoire est émotionnellement très prenante grâce aux talents conjugués de David Mack et Joe Quesada. Pour les fans de Daredevil, il s'agit bien d'une histoire de ce héros qui a des conséquences à moyen terme sur un personnage en particulier. Pour les fans de David Mack, la narration est moins complexe que dans Kabuki, mais elle permet de mieux distinguer les composantes de son style narratif qui le rendent unique. David Mack a continué de développer le personnage de Maya Lopez dans Vision Quest, en réalisant le scénario et les illustrations.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Shubeik Lubeik
Oh. Je crois que l'on tient là une authentique pépite. Quelque chose d'à ma connaissance inédit dans l'édition de BD en France. Et Steinkis fait preuve d'audace en la publiant d'une seule traite. Parce que l'autrice est égyptienne, que rien dans le catalogue de l'éditeur ne ressemble à ça, que la traduction n'est pas intégrale -par choix-, que c'est presque un livre-univers dans les thèmes qu'il brasse... Que c'est bien beau, tout simplement. J'ai classé l'album en "fantastique", mais on est plutôt dans le registre du réalisme magique, voire du conte. L'univers choisi est celui de l’Égypte contemporaine, avec ses réseaux sociaux, ses femmes qui se battent pour juste pouvoir s'exprimer, et à côté de ça un élément central, qui appartient aux Mille et une nuits ou à d'autres traditions orales ou écrites dites orientales, après tout je n'y connais pas grand-chose. L'album de plus de 500 pages contient trois récits encapsulés liés par la présence d'un vieil homme qui vend des vœux de première classe dans son kiosque. la troisième histoire nous permet d'ailleurs d'en savoir plus sur ce vieil homme. Nous avons d'abord Aziza, fraîchement veuve si j'ose l'écrire, qui décide de réaliser le plus gros vœu de feu son mari, après que celui-ci ait échoué à le réaliser sa vie durant. Pour son audace elle va même se retrouver un temps en prison, mais sans perdre de vue son objectif. J'ai rarement lu une histoire aussi belle, aussi cruelle, aussi triste que celle-là. Et j'en ai lu quelques-unes. La deuxième nous montre une jeune personne à l'identité de genre ambiguë, qui se cherche et va essayer de se trouver au travers de l'utilisation du deuxième vœu acheté au vieil homme. c'est peut-être le segment le plus faible de cette trilogie si particulière, et encore, d'assez peu parce que j'ai dévoré les deux tiers de ce volet et enchaîné sur la suite. La troisième nous montre une vieille femme, qui vient souvent discuter avec le kiosquier, lui sert même de confidente voire de bonne conscience lors de l'épisode d'Aziza, et dont le vieil homme se rend compte un jour, un peu tard peut-être, qu'il ne sait rien d'elle. Ni son histoire (triste là aussi), ni son véritable nom, ni sa religion, un point tellement important en Égypte. Et puisqu'il lui faut un objectif pour utiliser le dernier vœu qu'il lui reste, il va vouloir l'aider. Mais cela n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît. Au départ je me disais que Deena Mohamed n'arriverait pas à m'avoir aussi bien qu'avec Aziza, mais... pouf ! Magie, djinn, lampe magique, tout ça, elle m'a encore embarqué... L'autrice a un trait d'une maîtrise assez incroyable, on dirait un peu du Gotlib pour son presque réalisme en noir et blanc, une ligne claire d'une efficacité redoutable. L'ensemble se conclut que un message d'espoir, de paix, de tolérance d'une simplicité désarmante. Merci Mme Mohamed.
Les Fleurs de cimetière
Nous sommes le résultat non fini d'un processus venu du chaos. - Ce tome contient une histoire autobiographique, indépendante de tout autre, une connaissance très superficielle de l'auteur suffit pour l'apprécier. La première édition date de 2021. Il s'agit d'une bande dessinée de 280 pages en noir & blanc, avec quelques pages en couleurs, entièrement réalisées par Edmond Baudoin, auteur d'environ soixante-dix bandes dessinées. Il commence avec une copieuse introduction de deux pages en petits caractères, écrite par Nadia Vadori-Gauthier (Une minute de danse par jour) en novembre 2020. Elle commence par poser des questions. Quelle est la mesure de la durée d'une vie ? Celle d'un homme ? Celle d'un arbre ? Elle évoque la façon dont les vies qui ont façonné celle de l'auteur se superposent, comment les dessins sont composés de sensations, des voyages, des arbres, des corps. le lecteur se laisse porter par les sujets évoqués et les questionnements, tout en se demandant à quoi peut bien ressembler la bande dessinée dont elle parle. Quatre dessins représentant Edmond Baudoin sur la première page, quatre autres sur la seconde et encore deux sur la troisième, chacune le montrant à un âge différent : naissance en 1942, en 1950, en 1954, en 1958, en 1963, en 1972, en 1980, en 1998, en 2009 et en 2015. Sous les deux dernières, l'auteur indique que : Les mamans n'ont pas dans leur organisme toutes les calories nécessaires, les richesses essentielles pour parachever le cerveau de leur bébé. Pour cette raison, à l'instant de l'accouchement, nous ne sommes pas finis. C'est quand, la vraie naissance ? Puis il évoque une de ses premières bandes dessinées, parue en 1982, alors qu'il avait quarante ans. Il s'y représente enfant, adolescent, adulte et vieux. Enfant et adolescent, il l'avait été. Adulte, il l'était. Et il se projetait en vieillard. Ces personnages se côtoient sur la place d'un village, Villars-sur-Var. Nice est à cinquante kilomètres au sud. Ce livre forme une photographie d'époque, et il a aujourd'hui une couleur sépia. le temps est passé. Faire des photos, du cinéma, écrire, c'est enregistrer la mort à l’œuvre pour la regarder en face, lui opposer la vie. Au début de L'Œuvre, Émile Zola raconte la vie d'un jeune peintre arrivant de la province à Paris. Il va en haut de Montmartre, et se promet qu'un jour cette ville lui appartiendra, quelque chose comme ça. Zola s'était inspiré de Cézanne pour le jeune peintre. Quand comme lui, l'auteur est venu pour la première fois dans la capitale, il a fait le pèlerinage. En haut des marches, il a crié : tu sauras qui je suis. Mais Paris n'en avait cure. Les éditeurs aussi, ils lui répétaient de revenir plus tard. En 1978, au retour d'un de ses voyages infructueux, la honte de retrouver son amie avec un panier vide, le fit errer sur le port de Nice jusqu'à la nuit. Il y avait du vent, les filins métalliques fouettaient les mats, ses dents crissaient. le froid l'a décidé à affronter Béatrice. Dans les escaliers, à chaque marche, il a donné un coup de poing dans le mur, en répétant qu'il défoncerait tout le monde. Il habitait au troisième. En 2021, Edmond Baudoin est âgé de soixante-dix-neuf ans, sa carrière de bédéiste est longue d'une quarantaine d'années et riche de plus de soixante-dix albums. D'une certaine manière, cette bande dessinée constitue une autobiographie savamment recomposée. L'auteur évoque sa mère, son père, son frère avec qui il entretenait une amitié fusionnelle, plusieurs de ses relations amoureuses, ses enfants, et plus rapidement ses petits-enfants. L'artiste les représente avec un noir & blanc un sec, parfois un peu griffé, parfois avec des traits charbonneux. Il intègre également des photographies sur quelques pages, par exemple page 148. Il évoque ses cinq enfants, certains plus en détail que d'autres, ses neuf petits-enfants, et même ses deux arrière-petits-enfants, ainsi que les différentes mères, le temps qu'il a consacré à sa progéniture, parfois plusieurs années, plus souvent quelques moments épars. Il parle de son mode de vie, de ses voyages qui n'étaient pas très compatibles avec une présence durable auprès d'eux. Il parle du cancer de l'un d'eux, des études de marionnettiste d'un autre, confié, encore adolescent, à un homme de l'art. Il parle de ce qu'il leur a transmis de l'exemple qu'il leur a donné, mais aussi de tout ce que eux lui ont donné et apporté, comment l'individu qu'il est a été construit par eux. L'auteur évoque également son rapport avec les femmes, les nombreuses femmes avec qui il a eu des relations, quelques fois des enfants. Il les dessine sous forme de portrait, ou en train de lui parler, ou même comme une allégorie du mystère de la femme qu'il a surnommée Aile (pour Elle) et qui lui parle, l'interroge, commente son travail. Il les a dessinées, régulièrement nues, essayant de rendre compte de la vie qui anime les corps, mais aussi du mystère insaisissable qui demeure. Quelques-unes de ces peintures sont incluses dans l'ouvrage. Il parle également de ce qu'elles lui ont apporté, du fait qu'elles aussi ont contribué à son développement, à sa construction, à sa personnalité. Il évoque la découverte de la danse contemporaine avec Béatrice, ce qui donnera lieu à une bande dessinée : le corps collectif Danser l'invisible, en 2019. le lecteur éprouve la sensation de suivre le vagabondage de l'esprit de l'auteur, au fil de ses remémorations, une idée ou une formulation ou un dessin le faisant partir dans une direction différente. Puis il expose une autre séquence de sa vie quand le lecteur tourne la page, sans lien logique explicite. Il assume le fait de faire œuvre de reconstruction de ses souvenirs, leur partialité. Son flux de pensée s'avère protéiforme et sa matérialisation est très visuelle. La graphie de l'écriture change régulièrement : manuscrite, de type machine à écrire, pattes de mouche, et parfois article de journal. de la même manière, le registre des dessins passe d'esquisse, à des peintures monochromes, jusqu'à des photographies, ou de véritables tableaux naïfs ou expressionnistes, et même des portraits de lui réalisé par des collègues ou des étudiants. Le lecteur se retrouve embarqué dans les pensées de l'auteur, entre état de fugue et associations libres d'idées et d'émotions, et remarques ou réflexions bénéficiant d'une prise de recul. Baudoin se laisse aussi bien guider par le texte que par les images. le lecteur peut parfois éprouver l'impression que le scénariste s'est demandé comment caser certains éléments de sa vie lui tenant à cœur, mais pas assez conséquents ou substantiels pour donner lieu à un ouvrage à part entière. C'est ainsi que de la page 34 à la page 117 (avec une ou deux interruptions), chaque page de droite (impaire) est constitué du dessin d'un arbre, différent à chaque fois, représenté en pleine page, dessiné quand l'auteur était professeur de dessin à l'université du Québec de 1999 à 2003. Ces natures mortes ont été réalisées à l'hiver, des dessins allant du descriptif précis à l'impressionnisme, visiblement un exercice de style de l'artiste, mais aussi une occupation dans laquelle il s'est beaucoup investi, qui a compté pour lui. Ces pages ont tout à fait leur place dans un ouvrage autobiographique, leur positionnement dans la narration induit que ces études font partie intégrante de l'individu au même titre que tout le reste. Cela participe donc à cette immersion non linéaire, à la forme si particulière, dans l'esprit de l'artiste. La narration n'est pas présentée explicitement comme une autobiographie, et d'ailleurs elle est lacunaire et elle n'aborde pas toutes les dimensions de cette vie. L'auteur ne donne pas d'éléments sur des éléments matériels comme ses revenus, sa santé, ou son hygiène alimentaire. Il évoque partiellement son œuvre, citant plusieurs de ses ouvrages comme Passe le temps (1982), Couma acò (1991), Piero (1998), le corps collectif (2019), sa participation au magazine le canard sauvage dans les années 1970, le goût de la terre (2013) avec Troubs, Viva la vida (2011) également avec Troubs, J'ai été sniper (2013), ou encore le chemin de Saint Jean (2002) dont le présent ouvrage pourrait être la suite. Pour autant, il ne s'agit pas d'un ouvrage narcissique car il cite également de nombreux auteurs qui ont laissé une empreinte durable dans sa vie, qui l'ont construit comme Christian Boltanski, Leonard Cohen, Maria Rilke, Francisco Coloane, Aude Mermilliod (et sa BD Il fallait que je vous le dise, 2019), Nelson Mandela (1918-2013) amoureux, Craig Thompson (et sa BD Blankets, 2003), Pier Pasolini, Gilles Deleuze, Fernand Bouisset (1859-1925, auteur de l'affiche pour le chocolat Menier), ou encore Jean-Marc Troubs avec qui il a réalisé plusieurs albums, et tant d'autres. Comme l'annonce Nadia Vadori-Gauthier dans la préface de l'ouvrage certaines thématiques courent tout le long de ce livre : les personnes qui ont nourri son être, ses relations avec les femmes, son besoin de dessiner, sa soif inextinguible de liberté, les morts de migrants chaque année, les violences faites aux enfants et aux femmes, le temps qui passe et les façons de rester en vie pour résister à la mort, les souvenirs, la danse, les voyages, etc. Alors qu'il pourrait craindre une série d'anecdotes plus ou moins originales, plus ou moins parlantes, le lecteur découvre une vie sortant de l'ordinaire, une forme de liberté à la fois égoïste et très généreuse pour les autres, ainsi qu'une sensibilité poétique unique donnant à comprendre une vision du monde solidaire. Enfin, la forme choisie et construite par l'auteur donne la sensation au lecteur de s'introduire dans son esprit, de partager la richesse de sa vie, de penser à sa manière : ce qui aurait pu s'apparenter à un assemblage hétéroclite de dessins épars et sans rapport forme la tapisserie de sa psyché. En feuilletant l'ouvrage, le lecteur se demande s'il s'agit bien d'une bande dessinée, ou d'un livre illustré. À la lecture, il s'avère qu'il s'agit un peu des deux, une forme hybride et libre découlant directement du mode de penser de l'auteur, affranchi de tout dogmatisme académique sur son moyen d'expression. le lecteur s'immerge dans sa vie, non pas par un récit chronologique et factuel, ni par une rêverie décousue, mais dans un riche flux de pensées, un partage d'une rare prodigalité, une expérience quasi fusionnelle avec l'auteur. le lecteur ressent qu'Edmond Baudoin participe à sa construction, qu'il le nourrit en lui offrant sans compter les expériences uniques de toute une vie. Chef d’œuvre.
Idées Noires
Pour qui ne connaît Franquin que par Gaston, il est certain que “Idées Noires” doit étonner assez radicalement. Son travail sur Gaston Lagaffe et Spirou peut donner, de prime abord, l’impression d’un auteur au caractère primesautier. André Franquin est aussi et surtout un inquiet dépressif et cet album révèle cette facette sombre et satirique de l’auteur belge. Franquin délaisse ici les gags légers pour explorer des thèmes beaucoup plus sombres : la mort, la guerre, la pollution, et l’absurdité de la condition humaine. Les gags, souvent macabres, sont servis par un humour noir mordant qui égratigne sans complaisance les travers de la société moderne. Le style graphique de “Idées Noires” évolue en cohérence avec le fond. Franquin abandonne les courbes douces et l’aspect bonhomme de ses autres œuvres pour un trait plus détaillé et dense. Le en noir et blanc, renforce l’atmosphère oppressante et cynique. Les personnages de “Idées Noires” sont souvent anonymes, réduits à des archétypes ou des symboles. Cette déshumanisation volontaire accentue le message pessimiste de Franquin : l’homme, pris dans la mécanique implacable de ses propres absurdités, perd son individualité et sa dignité. Les situations décrites oscillent entre le grotesque et le tragique, et l’on ne peut s’empêcher de rire jaune face à tant de cynisme. Franquin parvient à distiller une critique acerbe de la société tout en gardant une certaine légèreté narrative. Les gags, bien que sombres, sont d’une efficacité redoutable et révèlent un auteur au sommet de son art, capable de jongler avec les émotions du lecteur, le faisant passer du rire à la réflexion en un clin d’œil. Je considère que “Idées Noires” est une œuvre incontournable pour les amateurs de bande dessinée. Elle montre une autre facette du talent de Franquin, plus sombre et introspective, mais tout aussi brillante.
Zaï Zaï Zaï Zaï
Les pierres n'ont pas toujours la même ombre. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. le premier tirage date de 2015. Il a été réalisé par Fabcaro (Fabrice Caro) scénario et les dessins. L'ouvrage comporte 66 pages de bande dessinée, en noir & blanc, avec une unique teinte supplémentaire, du vert olive. Dans un hypermarché, Fabrice se présente à la caisse. L'hôtesse de caisse Roselyne lui annonce le montant : trente-sept euros et cinquante centimes, et lui demande s'il a la carte du magasin. Il cherche dans ses poches et ne la trouve pas. Il se retrouve contraint de lui avouer qu'il est désolé car il croit qu'elle restée dans son autre pantalon. le responsable arrive immédiatement, demande à Roselyne s'il y a un problème. Elle répond que le monsieur n'a pas sa carte du magasin. le responsable demande à Fabrice de le suivre. le client redonne l'explication : elle est restée dans son autre pantalon. le responsable ironise : comme par hasard Fabrice a changé de pantalon. le client se saisit d'un poireau dans son chariot de course pour menacer son interlocuteur qui le menace à son tour de faire une roulade arrière. Fabrice lui tourne le dos et s'enfuit en courant, le poireau toujours dans la main. Un peu plus tard un policier en civil prend la déposition du responsable : signes particuliers, vêtements, couleur ? À chaque fois, le responsable répond comme si la question portait sur sa propre personne. Dans les locaux du personnel, une collègue rassure Roselyne. Elle lui propose un déca, lui indique que si elle a besoin de parler, elle et ses collègues sont là, que ce qui lui est arrivé est un événement grave et qui faut qu'elle essaye d'oublier. Sa collègue lui répond qu'elle envisage d'aller en poissonnerie quelque temps, ce qui horrifie son interlocutrice. Fabrice continue de courir jusqu'à temps qu'il estime s'être assez éloigné pour être momentanément en sécurité. Au commissariat, un policier informe son collègue qu'il a envoyé le poireau à la police scientifique pour les prélèvements et analyses ADN. L'autre répond que c'est inutile car le suspect a été reconnu par plusieurs témoins dans le magasin. Voilà qui est embêtant : que dire à la police scientifique maintenant ? Sur les conseils de son collègue, il les appelle et invente un truc : il leur signale que des jeunes de quartiers sensibles s'amusent à envoyer des poireaux aux gens, et que s'ils en reçoivent et bien ça ne provient pas du commissariat. Un rédacteur en chef informe un de ses journalistes que le coupable vit à Bédarieux dans l'Hérault, et qu'il doit partir tout de suite sur place en reportage. Il prend l'avion, puis une voiture, puis un train à vapeur, puis une carriole tirée par un cheval, et enfin à pied à travers la jungle avec trois indigènes pour porter ses ballots. Fabrice continue de marcher, puis il fait du stop sur le bord de la route. Dans le commissariat, un policier demande à ses collègues si le type à un casier. L'un d'eux demande : un casier pour mettre ses affaires ? le premier demande s'il dit ça parce qu'il a l'air d'un homosexuel refoulé ? La scène d'introduction dure trois pages et tout est posé. Fabrice se retrouve fugitif et coupable parce qu'il n'avait pas sa carte de fidélité du magasin sur lui : situation absurde. Il s'agit d'un récit humoristique dont le comique fonctionne sur l'absurdité des situations, de la réaction des uns et des autres. L'auteur sait jouer sur les attentes du lecteur, les automatismes de réaction pour une situation donnée, en montrant des comportements transgressant la normalité, tout en conservant, pour son récit, une logique interne très cohérente. Arrivé à la caisse de son supermarché, tout citoyen banal et ordinaire à l'habitude de présenter sa carte de fidélité pour engranger des points lui permettant d'obtenir une ristourne plutôt moins conséquente que plus, à plus ou moins long terme. Il s'agit d'un comportement ordinaire implicite. le décalage se produit avec la réaction démesurée de l'hôte de caisse et du responsable, assimilant l'absence de carte à un délit, voire à un crime. le lecteur ajuste son mode lecture à ce point de divergence, et du coup assimile le coup du poireau comme une arme pour menacer. C'est tout aussi absurde que le crime de ne pas avoir sa carte de fidélité, tout en participant de la même logique. de ce point de vue, c'est à la fois évident, et très surprenant en même temps car le lecteur n'a aucun moyen d'anticiper quelle sera la nature de la prochaine sortie absurde, du fait de l'immensité des possibles. Dans un premier temps, il est possible que le lecteur ait également besoin d'un temps pour s'adapter aux dessins. La narration visuelle de l'artiste s'inscrit dans un registre descriptif et réaliste, avec une impression de dessins un peu lâches, pas tout à fait finis parce qu'ils n'ont pas été peaufinés. Les traits de contour donnent l'impression d'être un peu imprécis, comme s'ils auraient mérité d'être repassés pour faire disparaître les irrégularités, pour bien faire attention à ce qu'il n'y ait pas de traits non jointifs, ou de variation dans l'épaisseur d'un même trait, et en arrondissant certaines portions. de la même manière, les zones noircies semblent l'avoir été avec un marqueur ou un pinceau vite posé, sans se préoccuper d'obtenir une surface proprement délimitée. Dans le même ordre d'idée, les visages ne sont pas très détaillés : un trait pour chaque œil, un trait pour les sourcils masculins, un ovale irrégulier pour la bouche un arc de courbe pour la base du nez, et une zone de cheveux à la forme plus travaillée pour les femmes que pour les hommes. Les décors sont traités avec la même impression d'esquisse précise, mais pas terminée. L'artiste se contente régulièrement d'un fond vide avec uniquement les personnages lors des séquences de dialogue. Et pourtant… Pourtant, le lecteur n'éprouve pas la sensation de lire une bande dessinée pauvre en informations visuelles, ou exécutée à la va-vite faute d'un savoir-faire suffisant pour dessiner. Même s'il n'y prête pas d'attention particulière, il se rend compte que les personnages présentent tous une apparence différente, une tenue vestimentaire différente, et des postures en phase avec leur activité, leur âge et leur condition sociale. Lorsqu'un journaliste interroge les voisins âgés de Fabrice, le lecteur voit bien des personnes du troisième âge, un peu voutées, ne disposant pas de l'énergie de la jeunesse. Les uniformes et tenues de travail sont aisément reconnaissable : que ce soit celui d'un policier, ou celle d'une hôtesse de caisse. Même s'il peut ressentir une économie de moyen dans les décors, le lecteur constate qu'il voit où se déroule chaque scène : caisse d'un hypermarché, bureaux d'un commissariat, habitacle d'une voiture, bar, plateau de télé, terrasse d'un café, hémicycle de l'assemblée nationale, cuisine d'appartement, marché découvert d'un village de Lozère. Il suffit parfois de quelques traits à l'artiste pour installer ses personnages dans ces lieux et permettre au lecteur de s'y projeter avec un degré d'immersion satisfaisant. Alors que la monochromie donne une impression d'uniformité à toutes les pages, la lecture s'avère beaucoup plus riche et variée. Il suffit que le lecteur s'arrête un instant pour considérer l'une des quatre pages muettes du récit pour se rendre compte que l'auteur raconte beaucoup avec les dessins. Fabcaro a opté pour un découpage par défaut en 3 bandes de 2 cases chacune, avec des variations allant de deux cases fusionnées, jusqu'à un dessin en pleine page. La plupart des scènes occupe une page, plus rarement deux, créant ainsi une unité de lecture très rigoureuse. Certaines scènes de dialogue sont en plan fixe, comme une émission débat de télévision, une discussion où le lecteur serait assis à la même table que les interlocuteurs. D'autres séquences présentent un plan de prise de vue plus élaboré : Fabrice marchant au bord de la route, la suite de tonneaux d'une voiture de marque Renault. le lecteur remarque que l'absurde ne se limite pas au dialogue, mais qu'il peut également prendre une forme visuelle, par exemple quand Fabrice s'est assis par terre dans la forêt et parle à haute voix, avec un lapin qui se place devant lui pour l'écouter, puis une biche, puis un cerf, et enfin une autruche, un rhinocéros, un dauphin. Sous réserve qu'il ne soit pas allergique à l'absurde, le lecteur se délecte de se faire prendre par surprise par l'inventivité de l'auteur. Il se rend compte que ce dernier joue sur de nombreuses références culturelles. Fabrice parlant aux animaux renvoie à Blanche Neige parlant aux animaux dans la forêt. Lorsque Fabrice appelle ses filles, il se lance dans une longue explication entremêlée d'excuses pour que son interlocuteur finisse par lui dire qu'il s'est trompé de numéro car il s'agit d'un restaurant de vente à emporter de type kebab. le lecteur fait automatiquement le lien avec la boucherie Sanzot dans Tintin. Au fil de la cavale de Fabrice, Fabcaro met en scène la réaction du public, sous de nombreuses facettes : journal télévisée, interviews des voisins, discussion au boulot, discussion entre bédéastes car c'est la profession du fuyard. En plus des réactions et des logiques absurdes, l'auteur brosse un portrait critique de toute l'industrie se nourrissant des informations, en les rendant plus croustillantes avec une couche manipulatrice de sensationnalisme. En fonction de sa sensibilité, le lecteur relève plutôt tel ou tel forme de dérision : la traversée de la jungle, la critique de la créativité (Sans compter que ces derniers temps, scénaristiquement, il commençait à tourner en rond. Un certain systématisme dans ses schémas de narration), les théories du complot, la blessure de footballeur, l'égocentrisme, la difficulté au karaoké de la chanson Mon fils, ma bataille, de Daniel Balavoine, etc. Le lecteur ressort de cette bande dessinée avec un énorme sourire grâce à l'inventivité de l'auteur et sa maîtrise de la dérision, autant que de l'absurde. Il a lu une histoire avec une intrigue facile à suivre, à la structure simple et solide, avec une narration visuelle beaucoup plus riche qu'il n'y paraît et un humour protéiforme à la logique interne sans faille.
A god somewhere - Trop humain pour être un dieu
Prévisible et envoûtant - Il s'agit d'un récit complet en 1 seul tome initialement paru en juin 2010, écrit par John Arcudi et illustré par Peter Snejbjerg. L'histoire s'ouvre sur une page terrifiante : une scène de carnage dans laquelle une voiture brûle, la fumée tourbillonne, c'est la nuit et une très jeune fille (moins de 10 ans), la tête ensanglantée, contemple désemparée et terrifiée le cadavre de sa mère dont la moitié de la tête a été emportée par une cause inconnue. le texte qui accompagne les images résume la vie comme la découverte que le monde ne tourne pas autour de soi, et que l'on est qu'un figurant de plus dans la vie des autres. Hugh Forster est marié à Alma Talino. Les 2 époux reçoivent Eric Forster (le frère d'Hugh) et Sam Knowle, un ami commun. Ce quatuor est uni par des liens d'amitié très forts. Eric et Hugh sont venus en aide à Sam alors qu'il était agressé par un groupe de brutes à l'université qui lui reprochaient d'être noir. Et il semblerait bien que chacun des 3 hommes en aient pincé pour Alma à un moment ou à un autre, sans que cela n'ait donné lieu à une véritable rivalité ou à une jalousie. À la fin de la soirée, Eric demande aux 2 autres de rentrer chez eux car lui et Alma doivent se lever tôt le lendemain. Pendant la nuit une explosion survient dans l'immeuble où loge Eric. Il est indemne dans sa chambre et il découvre à l'hôpital qu'il a acquis une force surhumaine et une résistance exceptionnelle. Que va faire Eric de ses superpouvoirs ? Quelle sera l'incidence de sa transformation sur son frère, sa femme et son meilleur ami ? Quel accueil lui réserve le reste du monde à commencer par les États-Unis et son président ? John Arcudi est un scénariste connu pour avoir créé The Mask avec Doug Mahnke, Major Bummer (également avec Mahnke) et pour avoir co-écrit la série du BPRD avec Mike Mignola à partir du quatrième tome Les morts. Il propose ici sa version de l'apparition d'un être humain doté de superpouvoirs dans une réalité très proche de la notre. Eric Forster est un jeune homme qui a abandonné ses études, qui vit d'on ne sait pas trop quoi, dont le caractère semble généreux et dont le lecteur apprécierait de cultiver l'amitié. Il ne présente pas de qualité vraiment remarquable si ce n'est la force du lien qui l'unit à son frère et le fait qu'il ait défendu un jeune noir agressé par une bande d'idiots. John Arcudi sait donner une forte personnalité à chacun des 4 principaux protagonistes au travers de scènes simples et ordinaires. Quand Eric acquière ses superpouvoirs, il les utilise immédiatement pour aller sauver les habitants prisonniers des décombres de son immeuble. Il intervient également pour mettre fin au braquage d'une banque. Ce sera les seuls éléments qui pourront rappeler de loin les comics de superhéros traditionnel. Il n'y aura pas non plus de joli costume coloré ou de patronyme impressionnant, et aucun autre individu devenant un supercriminel pour servir d'ennemi à Eric. Arcudi n'est pas intéressé par une origine secrète, le lecteur ne saura pas ce qui a provoqué l'apparition des superpouvoirs. Il est plus intéressé par ce qu'Eric fait de ses superpouvoirs et la manière dont réagissent Hugh, Alma et Sam. L'histoire est d'ailleurs racontée du point de vue de Sam qui est embauché par un journal pour suivre les faits d'Eric et écrire des articles sur ses agissements. Arcudi ne croit pas non plus que l'acquisition de superpouvoirs transforme un individu en un saint qui se met à faire le bien grâce à un compas moral exceptionnel. Sam essaye donc de comprendre les actions d'Eric, de leur donner un sens, de déterminer ce qui guide Eric, ce qui le motive. Ce point de vue très pragmatique, très terre à terre, s'exprime pleinement grâce aux illustrations de Peter Snejbjerg. Il s'agit d'un dessinateur danois qui a déjà travaillé, entre autres, avec Garth Ennis pour ses séries Battlefields "Dear Billy" et The Boys ("Le glorieux plan quinquennal"). Il utilise un style réaliste simplifié avec de gros aplats de noir. La simplification apparaît le plus dans les traits des visages. Toutefois par le biais d'une conception visuelle travaillée, le lecteur ne peut jamais confondre 2 personnages ou se méprendre sur leur sentiment. Par contre cela lui permet de légèrement exagérer certaines expressions pour les rendre plus intenses. de la même manière, ce style très prosaïque lui permet de créer des décors à la fois crédibles et spécifiques, tout en ne se focalisant que sur leurs traits essentiels et ainsi leur conférer un caractère universel. La page d'ouverture comporte des remerciements vis-à-vis de Ryan Sook qui a dû aider Snejbjerg à maîtriser ses aplats de noir pour qu'ils flirtent avec l'abstraction et qu'ils confèrent plus qu'un ombrage accentué aux illustrations. L'approche prosaïque d'Arcudi et de Snejbjerg ne signifie pas que cette histoire est dépourvue d'action ou de destructions massives ; elle implique que ces éléments sont vécus d'un point de vue d'un être humain normal éprouvant un sentiment d'amitié sincère et même de reconnaissance pour Eric. Dans un premier temps cette approche fait naître un sentiment de déception chez le lecteur : pas de sensationnalisme, pas d'effets pyrotechniques, pas de vérité absolue et définitive sur les superhéros. Finalement ce n'est que le point de vue de Sam sur Eric, comment il profite des retombées de la renommée de son pote, comment il devient un observateur étranger, comment il découvre la distance qui les sépare, etc. Arrivé à la moitié du récit, cette perception subjective et le manque de compréhension des actes d'Eric finissent par submerger le lecteur dans une expérience humaine intense. En extrapolant un tout petit peu, le lecteur peut même deviner qu'Arcudi a écrit une fable sur les ravages de l'hégémonie du superhéros dans un média qu'il affectionne (ou peut être que je lis trop de choses dans cette histoire). En tout cas derrière l'apparente banalité de la narration se cache un récit poignant sur l'un des aspects les terribles de la condition humaine.
Red Team
Transgression - Il s'agit d'un récit complet et terminé, indépendant de tout autre, initialement parus sous la forme de 7 épisodes en 2013/2014 (publié par l'éditeur Dynamite). le scénario est de Garth Ennis, les dessins et l'encrage de Craig Cermak, avec une mise en couleurs d'Adriano Lucas. L'histoire s'ouvre dans une salle d'interrogatoire d'un commissariat où Eddie Mellinger (un policier d'une unité de grand banditisme) répond aux questions d'un interlocuteur invisible. Il explique que tout à commencé fin juin 2012. Mellinger et ses 3 collègues (Trudy Giroux, Duke Wylie et George Winburn) formant l'unité Red Team se sont mis d'accord pour assassiner (ou exécuter) Clinton Days, un criminel de grand envergure, ayant échappé à la prison grâce à une erreur de procédure. le pire qui puisse arriver s'est produit : les 4 équipiers ont réussi leur coup, sans laisser aucune trace. Il ne reste qu'un meurtre non élucidé et un être malfaisant, toxique pour la société (entre autres responsable d'un réseau de distribution de drogue dure) qui ne nuira plus. Après la fin de la série The Boys (en 2012, avec On ne prend plus de gants), Garth Ennis a décidé de réaliser des histoires plus courtes et complètes. Pour "Red Team", il donne sa version du groupe de flics ayant décidé de faire justice eux-mêmes. La scène d'ouverture ne donne pas entièrement confiance. Les dessins de Craig Cermax sont dans une veine réaliste, mais avec un manque de densité et de personnalité. L'arrière plan de la salle d'interrogatoire est particulièrement dépouillé, les expressions du visage de Mellinger sont quelconques, la mise en scène est banale et dépouillée. La scène suivante se déroule dans le jardin derrière une petite maison. le décor est réaliste et plausible, sans rien de remarquable. Cermak dessine plus que le minimum syndical, mais ses dessins sont fonctionnels sans éclat. Il faut un peu de temps pour accepter cette approche très prosaïque. Cernak est un bon artisan, réalisant des planches un peu ternes. La mise en couleurs d'Adriano Lucas est au diapason de cette approche graphique, compétente, sans éclat. Lucas utilise une palette maîtrisée qui installe une ambiance pour chaque séquence, qui étoffe le volume de chaque surface de manière intelligente, mais un peu mécanique, sans sophistication. le lecteur est donc invité dans un monde visuel concret et plausible, appliqué et sans panache, sans superflu, pas séduisant, un peu fade. Dès la première page, Garth Ennis cède à sa propension de porter la majeure partie de la narration au travers des dialogues : dialogue dans la pièce des interrogatoires (à plusieurs reprises au fil des 7 épisodes), dialogues entre les 4 membres de la Red Team pour se mettre d'accord sur les principes, puis sur les cibles, puis sur les modalités d'exécution, dialogues au commissariat avec le capitaine Delaney qui encadre l'équipe dans ses activités officielles. Il n'y a qu'un seul moment Ennis dans tout le tome (énorme comme il se doit : un individu abattu en plein pendant une petite gâterie), pour le reste Ennis adopte un ton plutôt sobre et factuel. Ce mode narratif permet de mieux appréhender l'approche graphique de Cermak : il se contente de montrer les personnages en train de papoter, et les environnements. Il n'y a pas de redondance entre les dialogues et ce que montrent les images. C'est juste que la majeure partie du temps les images n'apportent pas beaucoup d'informations visuelles supplémentaires. Pourtant dès la première séquence, le récit échappe à la fadeur. En scénariste aguerri, Ennis installe un suspense basique en montrant Mellinger qui s'exprime après les faits en donnant son jugement de valeur, alors que le lecteur ne connaît pas encore lesdits faits. Dès le départ, le lecteur constate qu'Ennis donne une personnalité à chaque personnage, à chaque membre de la Red Team. Il ne se sert pas de principes psychologiques grossiers, simplement au fil de chaque conversation le lecteur récolte des informations, mais aussi note les préoccupations des personnages, ce qui lui permet de se faire une idée sur ce qui retient son attention, et sur les jugements de valeur qu'il peut exprimer. le lecteur découvre ces personnages comme il pourrait le faire d'individus dans la vie réelle au cours d'échanges ordinaires. Le point de départ du récit n'a rien d'original : des fonctionnaires de police fatigués de voir des criminels s'en tirer pour vice de forme décident de jouer les bourreaux, ou au moins les exécuteurs. Ennis applique une couche de plausibilité réaliste, sans dramatisation. Il raconte leur décision prise autour d'une bière, il montre quelles règles ils se fixent, comment ils s'organisent. Les criminels choisis pour ces exécutions sommaires sont des ordures s'enrichissant sur le malheur des autres (trafic de drogues) ou abusant de leur position (pédophilie). Il n'y a pas de doute sur leur culpabilité ou sur leur dépravation, le fait qu'ils constituent des éléments nuisibles et même toxiques pour la société. En face, les membres de la Red Team sont des flics compétents, toujours motivés, malgré les obstacles bureaucratiques dont ils font les frais. L'intelligence et la subtilité d'Ennis résident dans le fait qu'il n'en fait pas des revanchards ou des assoiffés de violence. Il s'agit d'individus normaux, dotés de capacités normales (pas d'exploit physique impossible), avec un bon sens et une intelligence pratique nés d'une grande expérience. Lorsqu'ils décident d'exécuter leur premier criminel, il s'agit d'une décision mûrement réfléchie. Ils savent déjà qu'ils seront tentés d'en abattre d'autres et qu'ils doivent choisir leurs cibles avec soin : de préférence non liées aux cas qu'ils traitent au sein du commissariat, dans un rayon géographique assez étendu, avec une faible fréquence et des modes opératoires variés, etc. "Red Team" ne se limite pas à une histoire de palliatif sommaire pour un système judiciaire tellement imparfait qu'il engendre un niveau de frustration insupportable chez les fonctionnaires de police. En filigrane, Ennis fait ressortir la dynamique de l'équipe, qui décide, qui obéit, qui souhaite prouver son implication, toujours de manière nuancée et normale. Ces personnages ont une vie privée qui influe sur leur comportement de tous les jours, comme de vrais êtres humains. Ennis questionne la justification de ces exécutions. S'agit-il de punir des coupables abjects, ou de les empêcher de nuire à nouveau ? Au final, les exécutions ne sont pas les moments les plus intenses. Ils fournissent des séquences d'action et de tension appréciables, sans transformer le récit en blockbuster d'action d'été. Avec ces 4 individus normaux, Ennis sonde les limites des règles qui structurent une société. À l'évidence les criminels transgressent ces règles, les détournent, imposent leur volonté par la force, mettent en péril la sécurité des citoyens, font montre d'un comportement immoral, nocif pour les autres, dangereux pour l'ordre de la société. de manière plus subversive, les membres de la Red Team font l'expérience de la facilité avec laquelle il est possible de passer outre les lois de la société. Ennis ne le montre pas de manière naïve. Il a pris soin d'établir que ces 4 individus savent s'arranger des règles de procédure policière au quotidien, pour faire aboutir leurs dossiers. Ainsi quand ils prennent conscience de leur transgression, quand ils prennent toute la mesure de leurs actes illégaux, Ennis met en lumière bien plus qu'un questionnement moral. Il s'agit d'un mensonge vis-à-vis du reste des individus qui constituent leur entourage, vis-à-vis des institutions policières dont ils font partie. Il s'agit d'une possibilité d'échapper à toute forme de contrôle, à toute autorité, sans grande difficulté. D'apparence fade et bavarde, ce récit débute sur un postulat usé de policiers décidant de pallier ce qu'ils constatent comme étant des insuffisances d'un système judiciaire inefficace, d'une justice inéquitable. Derrière ces apparences presqu'insipides, Ennis s'appuie sur des dessins professionnels et fonctionnels pour développer une réflexion profonde sur la nature des lois qui régissent une société, leur nécessité et la place des individus qui s'en affranchissent. le dénouement peut sembler retourner dans un récit policier plus traditionnel, mais la conclusion relève bien de cette réflexion pas si facile, renvoyant 2 membres face à leurs convictions, leur nature. À nouveau Ennis a réussi son pari de s'emparer d'un récit de genre pour s'interroger honnêtement sur une dimension de la nature d'une société humaine.
Wytches
Gage d'investissement - Il s'agit du premier tome d'une série indépendante de toute autre ; il comprend une histoire qui peut se suffire à elle-même, comme la première saison d'une série au long cours. Il contient les épisodes 1 à 6, initialement parus en 2014/2015, écrits par Scott Snyder, dessinés et encrés par Jock, avec une mise en couleurs réalisée par Matt Hollingsworth. L'histoire commence en août 1919, avec 2 membres de la famille Cray, dont l'un a été gagé. le récit passe ensuite en 2014, avec la famille Rooks composée de Charlie (le père, écrivain), Lucy (la mère, en fauteuil roulant), et Sailor (la fille, 16 ou 17 ans). le père est en train d'essayer de distraire sa fille avant qu'elle ne prenne le car pour affronter sa première journée dans un nouveau lycée. Ça ne rate pas, dès le premier cours, sa voisine demande à Sailor si elle a vraiment tué une autre lycéenne. Pendant ce temps-là, Charlie a une discussion téléphonique avec Reginald, son agent littéraire. Il doit s'interrompre parce qu'un faon est entré dans son salon. Pendant la nuit, Sailor a la conviction d'avoir été attaquée dans son lit. En tout cas, elle porte une étrange marque au cou. Lorsque Scott Snyder débute cette histoire, il est le scénariste de référence pour la série principale "Batman", avec des dessins de Greg Capulo (à commencer par The court of Owls). Il réalise une série indépendante pour Vertigo American Vampire, avec Rafael Albuquerque, ayant bénéficié de la participation de Stephen King pour son lancement. Il a également réalisé une histoire d'horreur avec la participation de Scott Tuft et Attila Futaki : Severed. Le lecteur découvre une histoire relativement intimiste, centrée sur un noyau familial composé de 3 personnes, habitant dans une maison à l'écart de la ville, avec une sombre histoire de sorcières qui n'apparaissent pas immédiatement, et dont la représentation sort de l'ordinaire. Jock réalise des dessins singuliers, à la forte personnalité graphique. Son approche graphique amalgame à la fois un côté réaliste prononcé, mais aussi une apparence un peu anguleuse, tout en laissant des zones d'ombre. Au départ, le lecteur a l'impression que les aplats de noir figurant les zones d'ombre mangent les dessins au point de les rendre parfois difficilement lisibles. Passée la scène introductive, il constate que Jock insère de nombreux détails qui ne sautent pas forcément aux yeux, mais qui sont bien présents dans les cases. Par exemple le lecteur enregistre vaguement que Charlie a un tatouage sur l'épaule droite, sans bien faire attention au motif. Il faut attendre le chapitre 4 pour voir que ce motif correspond à un moment particulier de la relation entre Charlie et sa fille Sailor. Il note aussi que Jock a représenté un modèle particulier de baskets pour Sailor. L'armature de ses lunettes dispose également d'une forme spécifique. du point de vue des costumes, le duo jean + T-shirt compose la majeure partie de la garde-robe de la plupart des personnages. Cela n'empêche pas de voir apparaître des tenues différentes quand les personnages s'y prêtent : chemise et cravate, robe et collier, salopette, pantalon de survêtement, uniforme de policier. Le lecteur se rend compte que les cases comportent des détails qui ne viennent pas phagocyter le premier plan. Ainsi le panneau publicitaire de "Taylor" (la série de livres écrits par Charlie Brooks) est posé simplement dans le bureau de Reginald. Seule la direction du regard du personnage incite le lecteur à s'attarder sur ce panneau, et encore s'il arrive à se montrer assez attentif pour ne pas se contenter de suivre l'action principale de cette case qui est la conversation téléphonique. Dans le chapitre 6, le lecteur apprécie également la représentation de l'intérieur d'une bibliothèque municipale, avec ses rangées de rayonnages (et à nouveau le panneau publicitaire "Taylor"). Jock met en scène avec habileté les éléments horrifiques. Il ne se complaît pas dans le détail gore maniaque. Il choisit un point d'équilibre délicat entre ce qu'il montre et ce qu'il suggère. Ainsi le lecteur peut projeter ses propres angoisses dans les zones d'ombre, tout en se trouvant incapable d'ignorer ce qui est représenté. Un simple exemple permet de se rendre compte de la subtilité de cette mise en scène. Dans le troisième épisode, Charlie Rooks est agressé par une femme (Clara Poirot) qui le maintient à terre et qui se pique le sein avec une aiguille. Si le lecteur parcourt rapidement la page, il est possible qu'il ne remarque pas ce détail. Dans ce cas, 1 ou 2 cases plus loin, il revient en arrière pour comprendre ce que cette femme est en train de faire. Là il découvre alors ce détail qu'il n'avait pas forcément vu ou assimilé. du coup il regarde la case avec une attention plus soutenue, en la détaillant. le dessinateur a réussi à augmenter le degré d'attention du lecteur. Dans les pages de fin de volume, il y en a 2 qui décomposent les 6 étapes de a mise en couleurs réalisées par Matt Hollingsworth. Il y a d'abord des couleurs pleines sans dégradé, puis des dégradés pour souligner les volumes. À la suite de quoi, Hollingsworth ajoute de discrètes textures sur certaines surfaces, et enfin il ajoute des tâches de couleurs transparentes. Ce travail sophistiqué génère des ambiances uniques, ainsi qu'une impression de halo matérialisant de manière complexe des halos d'énergie surnaturelle. À la première lecture, l'intrigue de Scott Snyder déçoit un peu. Voilà un père à la personnalité pas vraiment agréable qui s'occupe de sa fille de manière un peu brusque (pas sur le plan physique). Les événements surnaturels sont assez horribles (dents sans propriétaire, langue coupée, apparence des sorcières). Les 2 derniers épisodes sont consacrés à l'action. du fait du comportement du père, le lecteur a du mal à éprouver de l'empathie à son encontre. En outre, la mère ne dispose pas de beaucoup de personnalité. Enfin l'intrigue montre que les personnages sont ballotés d'un événement à l'autre, sans grande maîtrise sur eux. À la fin du tome, le lecteur trouve également 5 textes de 2 pages, écrits par Scott Snyder, sur la source de son inspiration (une promenade régulière dans les bois avec un copain), sur sa paternité, sur ses souvenirs d'un an passé à travailler dans un parc Disney. Au départ, ces textes semblent assez égocentriques, sans grand intérêt, si ce n'est pour la genèse du projet. Snyder répète à plusieurs reprises à quel point il a été surpris par le succès commercial de ces épisodes, dont les chiffres de vente étaient exceptionnels pour une série indépendante, publiée chez Image, sans superhéros. Cette remarque ressemble à une forme d'autopromotion, parée des habits de la fausse modestie. Dans ces pages de texte, le lecteur découvre également qu'à 2 reprises Scott Snyder s'est conduit en père indigne, ou au moins irresponsable. Ces anecdotes font écho au comportement de Chalie Rooks vis-à-vis de sa fille Sailor. Dans un parc d'attraction, il lui fait prendre des risques inconsidérés. C'est d'ailleurs l'une des séquences qui le rend foncièrement antipathique, quels que soient les actes de bravoures qu'il accomplit par la suite. Ces anecdotes permettent également de changer de point de vue sur le récit, et le regarder comme l'évolution de la relation entre un père et sa fille. En reconsidérant cette histoire sous l'angle de cette relation père-fille, le lecteur prend conscience qu'elle acquiert une toute autre saveur. le comportement de Charlie Rooks devient celui d'un individu normal, avec ses défauts, ses limites, ses angoisses. L'action de gager un être cher (essentielle dans l'intrigue) se confronte alors à la force de l'amour paternel, ou maternel. Ce premier tome devient une histoire très personnelle sur la découverte des responsabilités qui vont de pair avec être parent. Le lecteur sait bien que Scott Snyder a dramatisé ses propres expériences pour les transformer en comics de genre horrifique. Malgré tout, sous la surface, il ressent les difficultés d'un homme pour accepter les contraintes issues de la responsabilité paternelle. le personnage central en devient plus humain à défaut d'être sympathique, et l'histoire prend une autre dimension, beaucoup plus dérangeante qu'une suite d'horreurs surnaturelles. le lecteur finit par identifier la source profonde du déplaisir lié à cette lecture. Ce n'est pas du fait d'une qualité relative des éléments horrifiques. Ce n'est pas lié à une intrigue un peu facile. La véritable horreur prend sa source dans l'honnêteté de Scott Snyder vis-à-vis de ses limites d'être humain. La véritable horreur est que les défauts du personnage principal font écho à ceux du lecteur. Le travail remarquable de Jock et de Matt Hollingsworth permet à ce récit de devenir viscéral, et participe au sentiment désagréable généré par la lecture. Ce désagrément n'est finalement pas celui d'un récit artificiel, mais plutôt celui d'une histoire personnelle, d'une honnêteté qui met mal à l'aise. Scott Snyder utilise le genre de l'horreur surnaturelle pour parler de celle de la condition humaine.
Mes mauvaises filles
Comment fait-on pour décider du moment de la mort de quelqu'un ? - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Zelba pour le scénario, les dessins, les couleurs, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 150 pages. Au temps présent, l'esprit de la défunte Bri évoque le livre Chronique d'une mort annoncée, de Gabriel Garcia Marquez, se disant qu'elle n'en connaîtrait jamais la fin. Elle avait toujours bien aimé ce titre, bien avant qu'il ne rime avec sa propre fin de vie : maladie chronique avec mort assistée, c'est pas terrible comme titre. de toute façon, elle a toujours préféré les débuts aux fins, les bourgeons prometteurs aux fleurs fanées. Au début tout est beau, et si ça part, on peut rectifier le tir. Réussir sa fin est plus compliqué. Une vielle dame passe avec son chien et son arrosoir, devant la tombe de Bri, 11.9.1948 – 3.3.2006, alors qu'un rouge-gorge vient de se saisir d'un asticot et l'emmène à ses oisillons pour leur donner la becquée, dans le nid posé au creux d'une statue d'ange. La voix désincarnée poursuit sa réflexion : elle adore l'idée d'avoir donné la vie à celles qui allaient lui donner la mort. Dans l'allée menant à cette tombe, arrivent Ylva, la cadette de Bri, avec son mari Grishka et ses deux enfants Olga & Laslo. Ils viennent se recueillir sur la tombe de Bri, alors que Grishka essaye de faire promettre à sa femme qu'elle se conduira correctement pour la cérémonie de remariage de son père qui doit se dérouler le matin même. Devant l'église, Liv, l'aînée de Bri, attend l'arrivée de sa sœur en compagnie d'Omi, une dame âgée, la belle-mère de Bri. Omi est une belle-mère à faire mentir les contes de fée : pas une once de méchanceté, par l'ombre d'une jalousie mal placée, Bri l'appelait maman. Liv est divorcée d'un homme qui voulait faire d'elle une jolie plante verte posée dans la cuisine. Ça a tenu quelques années parce que Liv et sa mère ont une faiblesse : se laisser entretenir tout en rêvant d'indépendance. Paradoxal en effet. Depuis Liv s'est réveillée, a repris son travail de kinésithérapeute et a claqué la porte. Devant l'église, une amie de la famille s'approche de Liv et lui parle de l'état de la tombe de sa mère. Au cimetière, Ylva est au bord des larmes, alors que le soliloque de Bri reprend, se disant que ce ne sont pas les vivants qui manquent aux morts mais le contraire, qu'elle avait apprécié que son hépatologue ait plus d'humour que ses collègues en pneumologie pour lui annoncer son diagnostic quant à l'hépatite C et l'état de ses poumons. Sylva prend une petite fleur sur la tombe de sa mère et la met dans ses cheveux, puis il est temps de se rendre à la cérémonie de re-mariage. Elle est accueillie avec soulagement par sa soeur, avec des remarques sans filtre par Omi qui lui demande ce qu'elle a fait avec ses cheveux, et pourquoi elle est sortie en chemise de nuit. Elle est surprise qu'on n'est jamais appris à Ylva que lors d'un mariage, seule la mariée s'habille en blanc. Puis elle demande si la naissance est pour bientôt : elle a perdu la mémoire concernant la venue au monde de Laslo il y a deux mois. Le début de cette bande dessinée s'avère un peu étrange. Un titre qui dénigre les filles d'une mère, et une très belle utilisation du vernis sélectif pour le spectre de la mère. Une scène d'introduction dans un cimetière pour évoquer un (re)mariage et une voix désincarnée : celle de la défunte. Dans le même temps, l'oiseau donnant la becquée à ses oisillons est d'un naturalisme remarquable, et la mise en couleurs est extraordinaire, évoquant la technique de la couleur directe complétant harmonieusement les formes détourées avec un trait encré. Les décors sont représentés avec un précision et texture, un bon niveau descriptif, et les traits de visage des êtres humains sont un peu appuyés ce qui les rend plus expressifs et plus vivants, avec là encore un bon niveau de détails, ce qui ne crée pas de solution de continuité avec l'environnement dans lequel ils évoluent. le lecteur est pris au dépourvu par la franchise d'Ylva et son humour, ainsi que par Omi et ses absences de mémoire. Cette scène au présent est en couleurs, et le récit passe en noir & blanc avec des nuances de gris pour le passé. le lecteur est vite séduit par le naturel d'Ylva, de son mari, de ses enfants, de sa sœur Liv, ressentant la chaleur humaine des relations familiales, la banalité et le caractère unique de cette famille, appréciant les commentaires de la défunte, présentant les unes et les autres, avec un regard aimant assorti de quelques pointes d'humour. Rapidement, le lecteur se demande si c'est un récit autobiographique ou une autofiction, s'il doit voir Zelba dans le personnage d'Ylva, évoquant le souvenir de sa propre mère, ou s'il s'agit d'une reconstruction. Dès le début, il se rend compte que cette interrogation passe en arrière-plan grâce à l'authenticité des émotions. La direction d'actrices et aussi des acteurs, est remarquable, d'une rare justesse et finalement peu importe s'il s'agit d'une reconstitution authentique ou d'un roman, car la justesse des personnages et de leur propos atteste de la véracité du vécu. Cette question perd tout son intérêt au bout de quelques pages. En fait cela permet de créer une petite distance salutaire, sans diminuer en rien l'impact émotionnel de la narration. Faire parler la mère défunte est un dispositif narratif assez gonflé : un enfant devenu adulte qui imagine les pensées de sa mère, une autre adulte plus âgée avec une expérience de vie différente, ne serait-ce que pour la maladie, et le décalage d'époque. C'est tout à l'honneur de l'autrice de réussir ce pari, de faire ainsi s'incarner l'esprit de la défunte, la rendant plus présente, plus personnifiée y compris dans la phase où elle n'est plus qu'un corps sans conscience. Le lecteur suit donc bien volontiers les deux sœurs pendant la cérémonie et le repas, se sentant un invité à sa place, ayant loisir de faire connaissance avec les uns et avec les autres, et pouvant regarder autour de lui grâce aux dessins. Puis le récit revient en 2006, alors que Bri vient d'être hospitalisée dans le coma à 57 ans. La narration visuelle reste douce et concrète, sans prendre en otage les émotions du lecteur, sans virer au mélodrame, tout en montrant bien l'état de santé de Bri. Alors que Liv s'occupe des formalités matérielles, Ylva prend le train depuis la France pour la rejoindre à l'hôpital en Allemagne. En noir & blanc avec des nuances de gris, le récit raconte alors les heures qui suivent, entrecoupées de quelques souvenirs qui sont en couleurs. Parmi ces souvenirs : Bri expliquant à ses filles qu'elle ne veut pas finir branchée 24 heures sur 24 à une machine, Bri rencontrant un autre homme après son divorce, Ylva et Liv se racontant chacune d'un souvenir avec leur mère. Pour autant, il ne s'agit pas d'un récit lisse ou d'un long fleuve tranquille. En page 8, le lecteur est pris au dépourvu par une simple phrase : j'adore l'idée d'avoir donné la vie à celles qui vont me donner la mort. Avant de découvrir le contexte de l'acte de mort assistée, cette phrase semble relever d'une forme de cruauté. Après avoir fait la connaissance d'Omi et de ses pertes de mémoire, le lecteur tombe sur une petite phrase d'une rare honnêteté sur les femmes entretenues rêvant d'indépendance, qui semble même sévère au regard des personnages qu'il voit évoluer. Il apprécie également la finesse avec laquelle l'autrice met en scène la manière dont la nouvelle épouse se heurte à la connivence existant entre le père et ses filles, issue d'années de vie de famille. Il n'y a pas de volonté de se montrer désagréable, juste les habitudes communes. Il se crée progressivement une familiarité et une réelle intimité entre lui et les deux sœurs même s'il ne sait pas tout de leur vie. Il est donc émotionnellement impliqué et en pleine empathie quand elles s'assoient dans le cabinet du docteur Keller à l'hôpital. Il explique posément les règles de l'assistance au décès, rendant concret le processus. En sortant de la pièce, Ylva fait remarquer que les tâches à accomplir incombe à l'aînée, que c'est elle qui va commettre le matricide. le lecteur se souvient de la petite phrase sur celles qui vont donner la mort, et toute l'ampleur de cette transgression s'impose à lui. Les heures se passent jusqu'à l'heure programmée et il faut passer à l'acte. À nouveau, l'autrice reste à un niveau pragmatique, avec une narration visuelle tout en retenue, sans mélodramatisation, et le lecteur se retrouve ainsi à se projeter dans la situation, ressentant son propre désarroi si c'était à lui de le faire. La mort se produit aux deux tiers de la bande dessinée, et la vie continue. Sans effet de manche ou d'exagération tire-larme, Zelba a placé le lecteur devant ce choix et cet acte. La douceur et la prévenance de la narration visuelle n'occultent en rien l'ampleur de la transgression que constitue l'acte de donner la mort, de mettre fin à une vie. Il y a à la fois l'énormité pour les filles de devoir tuer leur mère, à la fois le processus d'agonie une fois l'acte commis, à la fois le jugement de certaines personnes dans l'entourage. S'il arrive avec ses propres convictions déjà établies, il est vraisemblable que cette histoire ne le fera pas changer d'avis qu'il soit farouchement opposé à l'assistance au décès, ou au contraire déjà convaincu de son bien-fondé. S'il ne s'est jamais posé la question, ce témoignage lui permet de prendre toute la mesure du tabou de tuer, de cette valeur de la société qui est de préserver la vie à tout prix, et de l'énormité transgressive qu'il y a à aller contre cette valeur fondamentale implicite dans tellement de facettes des sociétés humaines. Zelba en rajoute une couche dans la postface, en 7 pages de bande dessinée. Elle évoque la fin de vie de Vincent Lambert (1976-2019) dont un accident de la route a mis fin à l'existence consciente en 2008. le lecteur peut voir l'autrice, son mari et une invitée se réjouirent de la mort de Vincent Lambert, à nouveau une réaction éminemment transgressive. Elle met ainsi clairement en scène ses propres convictions, et les explique, tout en laissant le lecteur libre de sa propre opinion. Le lecteur part pour une bande dessinée dont il sait qu'elle ne sera pas forcément facile au vu de son thème. Il a tout faux : la lecture est très agréable, à la fois pour la narration visuelle détaillée et vivante, organique et naturelle, à la fois grâce à l'humour d'Ylva et de sa mère. le registre naturaliste se tient à l'écart de toute tentation mélodramatique, et l'autrice l'utilise à merveille pour que le lecteur puisse ressentir cette expérience humaine de devoir donner la mort à un proche. Il n'y a pas de leçon de morale ou même de prosélytisme : c'est une expérience de vie relatée avec une honnêteté extraordinaire, permettant de comprendre et de ressentir le choix des filles de Bri, à la fois pour leur mère, à la fois dans les différentes facettes de cet acte transgressif au regard de la valeur donnée à la vie humaine dans la société. Une réussite exceptionnelle.
Elektra - Le Retour
La lettre d'adieu de Frank Miller à Elektra - Ce tome est une histoire complète publiée initialement par Epic Comics (la branche adulte de Marvel à l'époque) en 1990. Elle se déroule peu de temps après l'épisode 181 de Daredevil paru en avril 1982. Il vaut mieux connaître l'histoire commune de Daredevil et Elektra selon Frank Miller, avant de lire ce tome. L'histoire commence un lundi premier avril. Matt Murdock est en phase de dépression et n'arrive pas à faire son deuil d'Elektra, morte peu de temps auparavant. Il se rend dans une église pour être entendu en confession. En marchant dans la rue, ses sens surdéveloppés sélectionnent des impressions fugaces qui trahissent ses préoccupations. Murdock confie au prêtre qu'il rêve de cette femme morte : elle est sommet d'une montagne enneigé, elle se retrouve avec ses armes à ses pieds, puis devant une mare ensanglantée. Murdock a de plus en plus de mal à dormir ; à chaque fois ses rêves sont habités par Elektra. Cette fois ci, elle court dans la neige pour échapper à ses poursuivants qui ne sont autres que les cadavres de tous les gens qu'elle a assassinés. Ailleurs le clan de ninjas The Hand travaille ses incantations pour essayer de ressusciter Elektra. Et Bullseye est en prison. En 1990, Frank Miller a déjà terminé ses œuvres majeures pour DC Comics (The Dark Knight Returns et Batman Year One) ; il est déjà en partance pour Dark Horse Comics pour réaliser ses propres histoires dont il gardera les droits d'auteur. Cette histoire est donc une coda pour récits consacrés à Daredevil pour Marvel. Pour l'occasion, Archie Goodwin (l'éditeur) lui accorde tout ce qu'il souhaite : un album au format européen (format plus grand que les comics et couverture rigide, très rare aux États-Unis à l'époque), une histoire plus ou moins rattachée à la continuité, un ton adulte (avec nudité frontale, assez discrète tout de même) et une liberté totale avec les personnages propriétés de Marvel. Frank Miller rassemble autour de lui une équipe réduite : il assure le scénario et les illustrations, Lynn Varley effectue la mise en couleurs, le lettrage est assuré par Jim Novak, et Geoff Darrow figure dans les remerciements (on peut supposer qu'il a aidé pour plusieurs décors). Le format plus grand rend vraiment justice aux illustrations de Miller et au travail complémentaire de Lynn Varley. La séquence dans l'église comporte plusieurs vitraux, visiblement l'œuvre de Varley, ils sont magnifiques. La scène onirique dans laquelle Elektra est agressée par des cadavres mêle la pureté de la neige, avec les chaînes (représentant le fardeau de ses crimes, image récurrente dans le récit) et les mutilations des victimes. Et puis en page 10, le lecteur commence à percevoir un graphisme qui préfigure les contrastes sans concession des noirs et blancs de la série Sin city. Page 12, Lynn Varley réalise un tapis somptueux. Page 22, Miller utilise toute la place que lui offre ce grand format pour 2 cases opposant le volume de la chambre de Matt à la vue dégagée sur la baie. Page 23, le lecteur retrouve la composition en drapeau chère à Miller : une grande case verticale et plusieurs cases horizontales superposées à coté. Page 54, un ninja est sur le toit de l'appartement de Murdock à coté de la baie vitrée de la toiture ; il ne manque pas une tuile (merci Darrow). Frank Miller se fait plaisir en dessinant plein de ninjas partout, en incluant des scènes dans une église exceptionnelle, en détaillant l'aménagement de l'appartement de Murdock, en mettant en valeur les formes et les armes d'Elektra, en réalisant de très grandes cases (plusieurs pleines pages). Il s'amuse également pour le plus grand plaisir du lecteur. Il y a une scène déconcertante dans laquelle Murdock se promène en slip dans un cimetière et se bat dans cette tenue contre un groupe de ninjas. Il y a quelques clins d'œil : un figurant ressemblant trait pour trait à Clark Kent dans un commissariat (page 40), un homme avec la carrure et la coiffure de John Garrett (en provenance directe de Elektra : assassin, page 41), et, plus inattendue, la Carmen Cru de Jean-Marc Lelong (page 18). Pour ce qui est du scénario, Frank Miller commence de manière originale en revenant sur le deuil impossible de Matt Murdock et en incluant des scènes oniriques qui prennent le lecteur à contrepied et le font s'interroger sur le sens de ce qu'il voit (rêve ou réalité ?). Et puis les stéréotypes de Miller s'immiscent dans le récit : la foi de pacotille de Murdock, les ninjas anonymes n'existant que pour se faire massacrer par les héros, l'ultraviolence, les acrobaties de Murdock au dessus des toits newyorkais (splendides). Mais au fur et à mesure de la lecture, il apparaît que Frank Miller a une vision précise et très personnelle, inimitable, de ces personnages, de leurs relations, de leurs émotions, de leur cadre de vie. Miller emmène le lecteur dans ce monde tragique et un peu théâtral. J'ai été charmé par cette histoire qui est du 100% Frank Miller, pour un rajout dans la continuité de Daredevil que Marvel Comics s'empressera de modifier. Le format original est grandiose et Miller et Varley en ont tiré le meilleur parti possible.
Daredevil - Cauchemar
Wilson Fisk & Maya Lopez - Cette histoire fait suite à Guardian Devil (par Kevin Smith & Joe Quesada) qui est le premier tome de la réinitialisation de cette série en 1998. Matt Murdock et Foggy Nelson sont à la tête d'un cabinet d'avocats florissant. Bullseye a exécuté une ex-compagne de Murdock, et le tome commence sur une ambiance mélancolique dans laquelle le lecteur découvre que Murdock sait jouer du piano. Murdock et Nelson reçoivent le premier nouveau client. Lenny travaillait pour le Kingpin (Wilson Fisk) qui a passé un contrat pour l'abattre. Lenny est décidé à témoigner devant les juges des crimes perpétrés par Fisk. Il est abattu par tireur d'élite dans le bureau même où il explique la situation aux deux avocats. Murdock endosse son habit de Daredevil et a tôt fait de coincer l'assassin. Parallèlement le lecteur découvre l'existence Maya Lopez, jeune femme muette qui a bénéficié de la protection et de la tutelle de Fisk, après que son père ait été exécuté par une personne inconnue. Au début de l'histoire, Fisk demande Maya Lopez d'intercéder auprès de Murdock pour témoigner de ses bonnes intentions. En même temps il lui révèle que l'assassin de son père est Daredevil. À l'époque (en 1999), Joe Quesada a réussi à redonner vie au titre moribond de Daredevil et il va être nommé éditeur en chef de Marvel Comics l'année d'après. Il n'abandonne pas pour autant le personnage ; il décide même de pousser le bouchon encore plus loin en s'engageant à illustrer cette histoire scénarisée par David Mack. Ce monsieur est le créateur, scénariste et illustrateur d'une série hors norme intitulée Kabuki. Quesada lui offre d'écrire une histoire de Daredevil, sans pour autant changer son style d'écriture très particulier. Le résultat est hybride. Le lecteur de Kabuki reconnaît tout de suite la patte du maître : flux de pensées intérieures, importance des sensations, libres associations d'idées, questionnement sur la motivation intrinsèque des personnages comme s'il s'agissait de véritables individus. À la lecture, il est même évident que Mack a dû imposer à plusieurs reprises la mise en page à Quesada tellement elle évoque ses propres créations dans Kabuki. Le lecteur n'ayant pas lu Kabuki doit être décontenancé par ce style à la fois littéraire et poétique, d'autant plus que Mack donne autant de place à Murdock qu'à Maya Lopez. David Mack tisse un récit prenant qui fait exister les personnages comme rarement, qui introduit une nouvelle superhéroïne (Echo, alias Maya Lopez) aussi séduisante qu'attachante et qui expose les motivations fondamentales du Kingpin de manière magistrale. Les lecteurs de Kabuki le savent : pour David Mack il est impossible et impensable de désolidariser l'histoire des illustrations. Les dessins ne doivent pas limiter à mettre en images les mouvements des personnages et les décors dans lesquels ils évoluent ; ils doivent également permettre au lecteur de visualiser l'état d'esprit des individus. Joe Quesada joue le jeu et il reprend des idées de mise en page de Mack comme une portée de piano qui s'enroule sur la page avec des images des notions préoccupant le pianiste en lieu et place des notes de musique, une représentation des souvenirs d'enfant sous la forme de dessins d'enfant, des cases déconnectées en forme de pièces de puzzle, des styles graphiques très différents d'une séquence à l'autre (la magnifique improvisation de danse dans l'épisode 10), des motifs récurrents (l'empreinte de la main), etc. Joe Quesada, en dessinateur talentueux qu'il est, parvient à intégrer tous ces éléments tout en gardant son style très énergétique et légèrement cartoon. Le résultat constitue une bande dessinée qui plane loin au dessus du niveau habituel des comics. Pour être complet, il faut mentionner que l'épisode 12 est un bouche trou écrit par Joe Quesada et Jimmy Palmiotti et dessiné par Rob Haynes (dans un style simpliste absolument pas raccord avec les autres épisodes). Quesada et Palmiotti étire une séquence de combat en développant plusieurs figurants (plaisant mais totalement dispensable). Cette histoire est émotionnellement très prenante grâce aux talents conjugués de David Mack et Joe Quesada. Pour les fans de Daredevil, il s'agit bien d'une histoire de ce héros qui a des conséquences à moyen terme sur un personnage en particulier. Pour les fans de David Mack, la narration est moins complexe que dans Kabuki, mais elle permet de mieux distinguer les composantes de son style narratif qui le rendent unique. David Mack a continué de développer le personnage de Maya Lopez dans Vision Quest, en réalisant le scénario et les illustrations.