Confident de ses silences
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Une intégrale regroupe les deux parties, initialement parues en 2 albums, le premier Pietrolino, tome 1 : le clown frappeur en 2007, et le second en 2008 Pietrolino, tome 2 : Un cri d'espoir 2008. C'est l’œuvre d'Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Olivier Boiscommun pour les dessins et les couleurs.
En pleine seconde guerre mondiale, à Paris, les soldats allemands tirent sur un immeuble, puis finissent par balancer des grenades à travers les fenêtres du premier étage. Sous les ordres d'un officier nazi, ils pénètrent ensuite dans le bâtiment. Les piétons entendent une série de rafales, ce qui signifie que les soldats ont tiré à bout portant. Ils font ensuite sortir les survivants avec les mains sur la tête. Dans la rue, la scène a été observée par Pietrolino, un homme tout habillé de blanc, Colombella vêtue d'une robe rouge collante et suggestive, et Simio un nain en habit de singe avec une flute à la ceinture. Ils regardent les soldats faire monter les prisonniers dans une camionnette. La rafle étant terminée, ils pénètrent dans un bistrot, en se demandant si le patron les acceptera. Ce dernier Pantalone s'exclame dès qu'il les voit qu'il ne veut pas de mendiant dans son établissement. Pietrolino s'offusque en le reprenant, car ils sont des saltimbanques, pas des mendiants. Colombella s'approche du comptoir et fait son numéro de charme : Pantalone accepte qu'ils donnent une petite représentation.
Un peu de temps plus tard, Pietrolino installe son castelet, pendant que Simio joue de la flute pour faire patienter les clients attablés en train de prendre un petit ballon. Une fois les tringles et les rideaux installés, Pietrolino se tient debout immobile pour se concentrer. Tout à coup, il s'anime à nouveau. À partir de ce moment-là, il n'est plus maître de lui-même, il est comme possédé. En faisant illusion de son corps, il est capable de faire voir à son public, une multitude de chose. Ce jour-là, c'est un monde sous-marin avec ses poissons, ses plantes aquatiques, ses méduses et ses algues qui apparaissent comme par magie aux yeux des spectateurs, stupéfaits par tant de beauté. Curieusement, c'est en disparaissant totalement derrière les choses auxquelles il donne vie, qu'il est le plus vivant. Pendant ce temps-là, Pantalone agite une liasse de billets sous les yeux de Colombella, sous-entendant qu'ils peuvent être pour elle si elle se montre sage. le mime a fini la première partie de son numéro, mais les spectateurs ne donnent qu'un unique ticket de rationnement J3. Il se prépare pour la deuxième partie, enfilant un gant aux couleurs du drapeau français à la main droite, et un avec la croix gammée sur la main gauche. Avec ses mains, il mime un combat entre animaux préhistoriques. L'Allemagne nazie était un monstre fort mais stupide qui tentait de dominer le faible. Lorsque ce dernier est en difficulté face au géant, les spectateurs retiennent leur souffle. Discrètement Pantalone appelle les Allemands pour dénoncer le mime.
Il s'agit d'un album dont la genèse remonte en 1970 quand Marcel Mangel rencontre et engage Alejandro Jodorowsky, artiste chilien, ayant utilisé le mime dans son premier film Fando et Lis (1968). Il lui demande de lui écrire un spectacle vivant qui ne verra pas le jour faute de financement, puis de le transformer en un album. Celui-ci est dédié au mime Marceau (1927-2007). le lecteur découvre donc un trio : le héros dont l'histoire porte le nom, une belle jeune femme dont il est amoureux, et un compagnon faire-valoir. La scène d'introduction montre la barbarie des occupants lors de la seconde guerre mondiale, le pouvoir de l'imagination et la puissance d'évocation d'un artiste, d'un créateur. Dès la page 14, le lecteur constate qu'il est bien dans une histoire de Jodorowsky avec une séquence d'une violence éprouvante : l'officier nazi martèle les mains du mime à grands coups de bottes, jusqu'à ce qu'elles soient brisées et qu'il ne puisse plus s'en servir. L'artiste ne peut plus créer car son moyen d'expression est irrémédiablement détruit. le lecteur frémit en voyant le talon appuyer sur la main, avec des taches de sang. C'est d'une terrible cruauté, sans que les dessins ne virent au gore. le dessinateur réalise des planches descriptives, avec une mise en couleurs sophistiquée apportant relief, textures et ambiance lumineuse.
S'il peut être a priori intimidé à l'idée de plonger dans un ouvrage d'un auteur aussi ambitieux qu'Alejandro Jodorowsky, le lecteur se rend vite compte que l'histoire se déroule de manière linéaire et simple : l'arrestation de Pietrolino & Simio par les nazis, le passage en camp de travail, le retour à Paris après la Libération, et la tentative de remonter un spectacle. Pietrolino est très touchant en artiste brisé, devenu incapable de créer à nouveau, à la pensée de ne plus jamais faire rêver les gens. le personnage est très touchant dans sa gentillesse, ses convictions morales, son empathie, ses élans du cœur. Simio est tout aussi touchant avec son dévouement pour l'artiste, son amitié indéfectible, son partenariat professionnel l'incitant à aider le mime à trouver d'autres façons d'exprimer son talent. Il n'éprouve donc aucune difficulté à entrer dans l'histoire, à ressentir de l'empathie pour ces individus malmenés par la vie, mais animé par un réel goût pour la vie. Dès la première page, il est impressionné par la consistance des dessins. Il identifie aisément les immeubles haussmanniens, la belle berline Citroën, les uniformes militaires allemands, la belle devanture du bistro. le dessinateur combine les formes détourées par un trait encré fin et la couleur directe pour l'intérieur de ces formes, apportant de nombreuses informations visuelles supplémentaires. Au fil des séquences, le lecteur admire d'autres lieux : les bouteilles d'alcool sur les rayonnages derrière le comptoir, les rideaux du castelet, la locomotive à vapeur, le Champ de Mars et les pieds de la Tour Eiffel, les petits fanions tricolore lors du bal, le petit chapiteau avec sa toile de tente rapiécée, les roulottes en bois, le très grand chapiteau du cirque de grande envergure avec sa toile impeccable, dans une belle plaine enherbée, les gradins du cirque.
L'empathie avec les personnages fonctionne dès la première page. En découvrant Pietrolino, le lecteur voit un grand échalas un peu dégingandé, dont l'apparence évoque un peu celle de Marcel Marceau, sans être une représentation photographique, ni une caricature. Il remarque l'expressivité un peu appuyée de son visage, ce qui est cohérent avec son mode d'expression artistique. Il découvre également Simio, sa petite taille, son langage corporel un peu exagéré pour son rôle de faire-valoir comique, aussi un physique qui atteste bien de son âge, avec sa calvitie précoce et son visage un peu empâté. Colombella fait penser à Jessica Rabbit, avec ses cheveux roux, sa longue robe rouge même si elle n'est ni lamée ni fendue jusqu'aux hanches, et ses courbes généreuses que ce soit sa poitrine ou son bassin. Pantalone est un peu plus caricatural, très empâté, avec un visage méprisant vis-à-vis des individus qu'il ne peut pas utiliser, doucereux et servile avec les représentants de l'autorité. le dessinateur ajoute donc régulièrement une touche humoristique dans la représentation des personnages, les rendant plus sympathiques, et plus agréables à regarder. le lecteur peut percevoir que l'intention de ce registre graphique est de rendre le récit accessible à un lectorat de jeunes adolescents, en cohérence avec le ton du scénariste.
Par moments, le lecteur remarque que l'artiste a choisi de simplifier la représentation d'un élément ou d'un autre. Dès la première page, il a épuré le dessin de la chaussée et du trottoir des rues de Paris. Par la suite, les roues des wagons du train semblent trop petites, les allées du Champ de Mars manquent de texture de gravier, les gradins du chapiteau sont uniformes, mais cela ne reste que quelques éléments. D'un autre côté, chaque page s'avère très riche visuellement, et l'équilibre entre le degré de précision descriptif, et les choix d'exagérer une expression, de simplifier un élément, d'aller vers une vision plus imaginaire permettent d'intégrer les éléments poétiques du récit, sans solution de continuité. À de nombreuses occasions, le lecteur ralentit son rythme pour prendre le temps de savourer un visuel inattendu, ou en décalage avec la réalité concrète : la méduse et les poissons exotiques nageant devant les clients du café de Pantalone, l'imperméable de l'officier nazi entre armure et déguisement grotesque, la liesse populaire lors du bal de la Libération, le mime du boxeur contre le kangourou, Pietrolino offrant son cœur, les tourterelles venant se poser sur les bras étendus de Pietrolino (même si l'une d'elle en profite pour se soulager), la capacité d'emporter le public avec les mimes, et bien sûr la séquence de fin.
Pietrolino est donc un mime qui en effectue quelques-uns au cours du récit, et la narration aussi bien en dialogue qu'en images incite le lecteur à considérer ce récit plus comme un conte que comme la biographie d'un personnage de fiction. Il termine le récit avec le sourire, et une forme de contentement modéré pour une histoire gentille et tout public. Dans le même temps, il a bien conscience de la qualité de l'hommage rendu au Mime Marceau, par exemple avec le chapeau candélabre de Pietrolino lors d'une représentation. En outre, il a ressenti que tout au long du récit, il est question de création artistique. Pietrolino a eu les mains brisées et la pensée de ne plus jamais faire rêver les gens l'anéantit chaque jour un peu plus. Il se dit également que les différents mimes du personnage comportent une dimension politique, que ce soit le théâtre de mains au cours duquel il ridiculise l'occupant, ou le spectacle final au cours duquel il étend par coup de poing avec gant de boxe, des officiels représentant l'autorité hypocrite. En revenant au début de l'histoire, il retrouve la phrase de l'officier nazi dans le café disant : Dommage que la fin de l'histoire manque autant de réalisme. Or elle s'applique littéralement à la fin de l'histoire. En y repensant, il se dit qu'Alejandro Jodorowsky a construit ce récit comme une allégorie de l'artiste, le mime Marceau, mais de lui aussi. Avec cette prise de recul, il est alors possible de considérer cette bande dessinée à la fois hommage, métaphore, et roman, comme une profession de foi : celle du créateur Jodorowsky sur la nature de son art, son engagement, sa vision de sa place d'artiste dans la société.
Une bande dessinée remarquable. Il s'agit d'un récit relativement court (92 pages) et accessible d'Alejandro Jodorowsky, avec une narration visuelle agréable, conjuguant une approche descriptive et une sensibilité poétique. Cette histoire peut être lue par de jeunes adolescents, aussi bien que par des adultes. Les premiers sont séduits par ce mime aux mains cassées, mais continuant à créer, avec des images souvent douces, savoureuses, concrètes et poétiques. Les seconds s'attachent tout autant aux personnages, apprécient plus l'hommage au Mime Marceau, et perçoivent l'allégorie de la vocation de l'artiste, véritable profession de foi du scénariste.
Coup de bol, la masure abritait Bette Elaim
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Ce tome contient l'intégrale des histoires courtes initialement parues en 2 tomes, en 1997 & 1998, sous le titre de Sales petits contes, le premier consacré à ceux de Hans Christian Andersen (1805-1875), le second à ceux de Charles Perrault (1628-1703). Il commence par un texte de l'éditeur qui revient sur la genèse de la première histoire : le scénariste avait été séduit par l'idée de raconter le conte de Barbe-Bleue à la façon de Quentin Tarantino. Puis il évoque le recrutement de différents artistes pour donner vie à chacune de ces interprétations.
La princesse aux concombres, avec André Juillard. Une princesse envoie des concombres à des princes pour voir ce qu'ils en feront. L'inébranlable soldat criblé de plomb, avec François Boucq. D'une fratrie de vingt-cinq, seul un revient vivant de la bataille de Gettysburg. Saturnin est criblé de balle qu'aucun médecin ne parvient à extraire, et il a perdu une jambe. Il est déterminé à retrouver Minnie Mata, danseuse de french cancan dans les saloons. La sirène qui n'avait pas de queue, avec Claire Wendling. Il est de coutume chez les sirènes d'attirer les marins sous l'eau, de s'en choisir pour en faire son mari et de chérir son squelette blanchi. Mais Ondine Chlamydae est née sans queue, et personne ne veut d'elle. Parviendra-t-elle a attirer un marin ? le vilain petit phoque, avec Thierry Robin. Sur la banquise, une phoque femelle met bas : son nouveau-né est particulièrement laid aux yeux des autres, et il est mis à l'écart, comme un vilain petit phoque. La reine du X, avec Pierre-Yves Gabrion. À Copenhague, la fillette Judith a promis de montrer sa culotte à Milcott s'il lui prête ses patins, ce qu'elle fait. Il aimerait bien voir ses seins également. La porchère qui avait perdu son ombre, avec Denis Bodard. Il était une fois Pasolina, une jeune porchère qui se languissait d'amour pour le beau prince qui, lui, ne sortait pas de son château. Un jour l'ombre de Pasolina lui propose d'aller intercéder auprès du prince. La vie extravagante, pitoyable mais véridique d'Hans Christian Andersen, avec Clarke. La vie du conteur qui n'aimait pas les femmes.
Barbe Blues, avec Christian Rossi. Barbe-Blanche revient à fond de train dans le château qui sert de planque au gang de Barbe-Bleu. Elle ramène Louise grièvement blessée, mais est très mal reçue par Louise. le repos du samouraï, avec Michetz, le samouraï Kotaro qui n'avait vécu que pour la guerre, et dont la quête est en passe de s'achever. Tirer l'âne par la queue, avec Jean-Claude Denis. Balthazar est le fils d'une productrice de films à caractère pornographique, et elle a un service à lui demander : il lui demande une faveur en échange. Les petits chats se cachent pour mourir, avec Zep. le marquis est un monte-en-l'air qui cambriole les appartements de riches femmes ayant accueilli un chaton trop mignon. Certains l'aiment rouge, avec Philippe Dupuy & Charles Berberian. Une adolescente mineure couche avec plusieurs artistes peintres, et les fait chanter pour qu'ils la peignent. Deux citrouilles… et plus si affinités, avec Hermann. La marraine Dorothée vient aider Kho-zeth pour qu'elle puisse aller au bal du daimyo d'Orgel. Si ce n'est toi, c'est donc ton père, avec Clarke. En fait Charles Perrault a écrit les Contes de ma Mère l'Oye, pour assurer une rente à son fils Pierre.
Au départ, c'est clair. le scénariste reprend des contes d'Andersen, puis de Perrault pour les raconter à sa sauce, démarche souvent effectuée par des auteurs en mal d'inspiration, de manière plus ou moins affichée, et assez délicate à réussir, car il faut savoir s'approprier le conte et en donner une interprétation personnelle. le lecteur peut ainsi reconnaître les contes les plus connus comme La princesse au petit pois, La sirène, le vilain petit canard, Barbe-bleue, le chat botté, ou encore le petit chaperon rouge. Chacun a droit à un artiste différent qui apporte sa sensibilité graphique, et qui évite toute sensation d'uniformité d'une interprétation à l'autre. En consultant la liste de ces dessinateurs, le lecteur prend conscience qu'il s'est agi d'un projet d'importance, car il réunit de nombreux artistes phare des années 1990, d'André Juillard, à Hermann. Chaque artiste apporte une sensibilité et une ambiance différente au conte qu'il illustre, que ce soit la méticulosité de Juillard, ou des cases très humoristiques de Zep, de la sensibilité à la Modigliani de Dupuy & Berberian, ou de l'approche plus immédiate de Clarke qui se fait reprendre par le scénariste dans un cartouche de texte, la première fois pour avoir mis une carte d'Europe en lieu et place de la caricature de sept personnages historiques célèbres, la seconde fois pour avoir mis trop de nuage de poussière pour ne pas avoir à représenter une armée.
En commençant le premier conte du tome, le lecteur a vite fait de reconnaître celui qui est pastiché : la princesse au petit pois, et le prince qui critiquait partout chaque princesse qu'il pouvait rencontrer. Il voit bien que le scénariste a renversé le schéma : ce n'est pas le prince qui est à la recherche de la femme idéale, mais l'inverse car la princesse a pris l'initiative. Ce n'est pas un petit pois qui est au centre du conte, mais des concombres. En fait le petit pois n'est même pas mentionné, même si l'artiste l'évoque dans la troisième case de la première page, avec la princesse couchée dans son lit sur une pile de matelas. La quatrième case évoque ses douze frères efféminés, et le dessinateur en représente 8 dans une case occupant un sixième de la page, et se livrant à des activités comme le bilboquet, la flute traversière, le luth, la peinture, la danse, la coiffure, sans ménager sa peine pour obtenir une image claire et facilement lisible malgré la densité d'informations très élevée. le lecteur s'investit donc un peu plus dans sa lecture, et observe la princesse en pleine session d'entraînement à la lutte dans la case suivante, projetant un de ses frères, cul par-dessus tête, qui va se manger un pilier de pierre dans l'entrejambe. À la suite d'un accident de carrosse, la princesse se retrouve à demander l'hospitalité dans une masure où elle est reçue par Bette Elaim, spécialiste de l'analyse sémantique des contes. Il s'agit d'une référence transparente à l'ouvrage Psychanalyse des contes de fées (1976) de Bruno Bettelheim (190-1990). Avec la narration visuelle très soignée, Yann met en pratique cette approche psychanalytique du conte, transformant la princesse en un être humain qui n'attend pas d'être choisie et rendant explicite sa libido.
Le lecteur passe au deuxième conte, et reconnait sans peine le trait de François Boucq, avec des traits de contour fins et légers, et une bouille inimitable pour le pauvre Saturnin au visage littéralement grêlé de balles. Il est à nouveau question de passion amoureuse pour Saturnin, et de pragmatisme pour sa dulcinée. Les dessins charrient cette passion, et le conte est à nouveau transformé à partir du matériau original. Claire Wendling réalise ensuite des dessins fluides et ondulants, baignés de pénombre pour un conte sur une femme prenant possession de son mari. Robin se déchaîne pour un massacre de phoques, les bébés comme les parents, avec l'apparition inéluctable de Brigitte Bardot. C'est une constante dans chaque conte : des références culturelles, majoritairement anachroniques. Il peut s'agit de personnages de fiction, comme Johann et Pirlouit de Peyo, Crocodile Dundee, Pinocchio, la Castafiore, Thelma & Louise, Bonnie & Clyde, Nikita, Rip Kirby (d'Alex Raymond), Causette, Riquet à la houppe. Il s'agit également de personnes ayant existé Rika Zaraï, Louis le prince Ringuet, le commandant Cousteau et sa Calypso, Luis Mariano, Pier Paolo Pasolini et ses films (Salò ou les 120 Journées de Sodome), Chantal Goya, Quentin Tarantino, Clint Eastwood, Nagui, Roger Harth (costumier), Donald Caldwell (décorateur), Éric Rohmer, Maurice Pialat, Joseph Mankiewicz, Billy Wilder, Barbara Cartland, Modigliani, Yukio Mishima, Kazuo Koike & Goseki Kojima.
En fonction de sa sensibilité, le lecteur apprécie certains contes plus que d'autres. À chaque fois, il peut identifier le conte initial, et mesurer la reconstruction opérée par le scénariste, une réinterprétation, plutôt qu'une mise au goût du jour. À chaque fois, il est impressionné par la justesse de l'interprétation graphique, toujours en phase avec la tonalité du conte. Après la méticulosité précise de Juillard, la passion de Boucq, la fluidité de Wendling, viennent l'exagération humoristique et cruelle de Robin, l'humour faussement tout public de Gabrion, la vivacité de Bodard, etc. Parmi tous ces artistes, outre les trois premiers, le lecteur retient Rossi pour la violence de certaines cases, Michetz pour son importation japonaise en direct de sa série Kogaratsu, le luxe ostentatoire de Denis, l'entrain comique de Zep, l'esthétisme élégant de Dupuy & Berberian. Au fil des contes Yann aborde d'autres thèmes que le désir sexuel et la passion : l'ascendant qu'une personne peut prendre sur une autre, la mise à l'écart d'un individu dans une communauté à cause de sa différence, la maltraitance des plus faibles, la crédulité, la manipulation, la concupiscence, la condescendance, l'envie.
A priori, le lecteur peut ne pas être enthousiaste à l'idée de lire une resucée de contes célèbres de Hans Christian Andersen, et Charles Perrault, juste pimentée avec un peu de sous-entendus sexuels. D'un autre côté, un simple feuilletage rapide montre que ces dessinateurs de renom ne sont pas juste venus cachetonner et qu'ils se sont pleinement impliqués dans leurs pages. Rapidement, le lecteur découvre que le scénariste réalise bien plus qu'un simple toilettage de ces contes, et qu'il les réimagine avec une narration souvent plus explicite, avec deux approches en tête : celle psychanalytique de Bruno Bettelheim, et celle de la culture BD en tant qu'art, Thierry Groensteen étant cité nominativement. Bien plus qu'un simple exercice de style, une vraie œuvre d'auteurs.
Lettre à une disparue
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Le tandem Jeph Loeb + Tim Sale s'est rendu célèbre pour avoir réalisé de mémorables histoires de Batman (par exemple Un long halloween). Après ces histoires chez DC, ils viennent mettre en œuvre leur magie chez Marvel. Cela donnera 3 histoires : celle-ci de Daredevil (en 2001), Spider-Man bleu (en 2002) et Hulk gris (en 2003).
Déprimé par le décès de Karen Page, Matt Murdock rebondit sur une idée de Foggy Nelson et il rédige une lettre à sa défunte amoureuse. Dans cette missive, il revient sur les premiers jours de leur relation. le lecteur est donc amené à plonger dans les débuts de Daredevil : le partage d'une chambre d'étudiant avec Foggy, le dernier combat de boxe de son père, la séance de couture qui lui a permis de réaliser son joli costume rouge et jaune, l'installation du cabinet d'avocats Nelson & Murdock, jusqu'à la première apparition de Zebediah Killgrave (Purple Man) et au coup de foudre de Karen pour CENSURÉ.
La première chose qui saute aux yeux, c'est le soin que Tim Sale a apporté aux illustrations. Il n'y a pas une seule planche de bâclée. Dans la mesure où Matt Murdock se souvient de ses jeunes années, Tim Sale a abandonné les grands à-plats de noir qu'il affectionnait pour Batman pour des dessins plus clairs et plus aérés pour transcrire l'optimisme propre à la jeunesse et le brillant avenir qui s'ouvre pour ces brillants avocats. Pour autant cela n'implique pas qu'il a sacrifié les décors. Que ce soient les briques des façades d'immeubles ou les lattes de parquet, il n'en manque pas une. Sale sait doser les cases sans décors et les celles avec des décors très détaillés. Et il faut dire que Matt Hollingsworth effectue un travail de mise en couleur d'une qualité exceptionnelle. le résultat donne l'impression que chaque case a été peinte à l'aquarelle dans des tons majoritairement pastel, en cohérence avec ces sentiments de première fois et de période dorée.
La composante d'actions superhéroïques n'est pas oubliée. Tim Sale ne tombe pas dans le piège du décalque des acrobaties de Batman ; Daredevil possède son propre langage corporel et ses acrobaties spécifiques, très conformes à ses premières aventures. On peut d'ailleurs observer ici et là quelques hommages discrets à Bill Everett, à Gene Colan et même à Jack Kirby lors de l'apparition d'Electro. Il s'agit bien d'hommages et non de plagiat.
Enfin pour renforcer l'aspect nostalgique du récit, Tim Sale a choisi de doter ses personnages de vêtements qui évoquent les années 1950. À ce titre, les toilettes de Karen Page sont une franche réussite et un plaisir à contempler. Il est évident que Sale a effectué un travail de recherche particulier pour établir une gamme vestimentaire cohérente et pleine de charme. Et chaque visage est soigneusement composé pour des traits à la fois épurés et expressifs. Là encore, Sale a pris soin d'amoindrir l'aspect caricatural et parfois presque abstrait qu'il employait pour les habitants de Gotham. Et ce style plus en retenu fait d'autant mieux ressortir sa capacité à rendre les nuances. Tim Sale perfectionnera encore ces points forts de son style pour Catwoman à Rome.
Jeph Loeb a donc choisi la forme d'une histoire dans laquelle le héros évoque ses débuts et sa relation avec une femme qui a marqué à jamais sa vie. L'histoire est racontée au présent, avec parfois des commentaires du Matt Murdock plus âgé qui donne une perspective à une scène ou une autre. Ce qui frappe de prime abord, c'est le ton du récit qui évite la nostalgie larmoyante pour mettre en avant le plaisir de vivre des personnages, sans pour autant être mièvre. Ce délicat équilibre rappelle le plaisir simple des comics des débuts de Marvel où les aventures étaient destinées à un public plus jeune. Et Loeb réussit aussi à éviter d'être simpliste. Il refuse simplement de se vautrer dans une noirceur factice, ce qui lui évite la redite avec Daredevil, l'homme sans peur.
Jeph Loeb et Tim Sale nous ramènent à une époque où les héros n'étaient pas tous des schizophrènes en puissance, jouissant secrètement de la souffrance physique qu'ils infligent aux criminels en les tabassant. Matt Murdock était capable de sublimer la douleur du deuil de son père autrement qu'en se lançant dans une ratonnade aveugle de tous les malfrats croisant son chemin. le scénario fait la place belle aux relations naissantes dans le triangle amoureux de Matt, Foggy et Karen, et Tim Sale accorde une large place aux grandes cases, aux vues de rues de New York sous le soleil et aux acrobaties de Daredevil.
Un homme sans espoir est un homme sans peur.
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Ce tome regroupe les épisodes 227 à 233 parus en 1986, qui forment l'histoire intitulée Born again.
Quelque part dans un bled paumé au Mexique, Karen Page dévoile l'identité secrète de Daredevil à un dealer pour obtenir un fix. À New York, c'est l'hiver, Matt Murdock est sans emploi, et le courrier du matin apporte son lot de mauvaises nouvelles et de tracas : la banque qui refuse d'honorer des chèques, les impôts qui inspectent sa comptabilité et bloquent ses comptes, une cassette audio de sa copine et pas d'offres d'emploi... et le facteur qui apporte un ordre de comparution devant le tribunal pour une accusation de corruption contre Matt Murdock. Glorianna O'Breen (la copine du moment de Matt) est victime d'un saccage dans son appartement et va trouver refuge et réconfort auprès de Foggy Nelson. Ben Urich est victime d'intimidations. Et pas un malfrat ne sait quoi que ce soit, même sous les coups assénés par Daredevil.
Frank Miller a transformé Daredevil de 1980 à 1983 : d'un personnage au bord de perdre sa série mensuelle, Daredevil est devenu le symbole du renouveau des comics de superhéros. En 1986 il revient donc le temps de ces 7 épisodes, en tant que scénariste. le fond de commerce reste le même : mélanger au genre superhéros, des ingrédients du polar urbain. le Kingpin a récupéré l'identité secrète de Daredevil et il utilise tous les moyens à sa disposition pour dépouiller Matt Murdock de tout ce qu'il possède, au propre (emploi, logement, possessions matérielles, argent), comme au figuré (amis, espoirs, projets d'avenir). La descente aux enfers est celle d'un homme qui perd tout jusqu'au sens de sa lutte contre le crime dans un costume coloré. En ce sens Miller franchit un nouveau pas vers la maturité, vers la sophistication des histoires qui peuvent être racontées avec un superhéros. La violence est toujours présente, les superpouvoirs de Matt Murdock également, mais il s'agit bien d'un criminel omnipotent qui écrase un ancien adversaire grâce à une information. Les codes du roman noir (chantage, cous et blessures, intimidation, pègre, etc.) sont intégrés au récit de manière naturelle et organique. le personnage de Murdock génère de l'empathie chez le lecteur tout en restant un individu peu probable dans la réalité, ne serait-ce que du fait de sa capacité à voir malgré sa cécité.
Mais pourtant dans le deux premiers tiers, Frank Miller n'arrive pas complètement à s'affranchir de certains clichés, ou de certaines facilités narratives. Foggy Nelson reste un personnage se limitant à 2 ou 3 caractéristiques psychologiques superficielles. Glorianna O'Breen reporte son affection de Matt sur Foggy d'une manière soudaine, entière et peu crédible. Et j'ai vraiment beaucoup de mal avec l'arrivée providentielle de la bonne soeur, ainsi qu'avec son identité secrète, même si Miller joue le jeu de "non, je ne l'ai pas dit". À la fois je ne peux pas croire un seul instant que de vrais individus auraient joué ce jeu de cache-cache consenti, à la fois cette apparition providentielle s'apparente plus à une grosse ficelle de comédie dramatique dans le genre coup de théâtre impossible à avaler (comment aurait-elle pu rester travailler dans le quartier fréquenté par Matt sans que jamais il ne la croise ?), qu'à un développement sensé de l'histoire. Miller succombe au sensationnel qui dessert l'histoire, plus qu'il ne l'enrichit.
Mais à coté de ces rémanences infantiles, Frank Miller construit des séquences et des situations d'une maturité impensables dans ce médium à cette époque. Il y a tout d'abord le chantage effroyable dont est victime Ben Urich : machination implacable pour broyer l'individu et museler la vérité. Miller ressert l'étau de manière magistrale. Et puis il y a Karen Page. Impossible de la cantonner au rôle de traître tragique, elle existe en tant que junkie comme jamais auparavant dans un comics. Miller dépeint une femme consciente de sa déchéance, souffrant du manque, esclave de sa dépendance, amaigrie physiquement, payant de sa personne, abjecte à ses propres yeux. D'un coté, Karen Page existe tellement qu'elle fait ressortir les facilités du scénario comme autant de maladresses impardonnables, de l'autre elle a une telle véracité qu'elle éclipse tout le reste et qu'elle porte le récit, qu'elle le transforme en roman intelligent et sensible sur l'addiction et le manque.
Karen Page existe d'autant plus que David Mazzucchelli s'occupe fort bien d'elle. Il soigne son apparence physique pour que le lecteur ne puisse pas ignorer les ravages de la drogue et de son métier sur son physique. Il n'y a ni complaisance, ni voyeurisme, juste une femme abimée. Dans le premier épisode, Mazzucchelli semble complètement sous la coupe de Miller, jusqu'à copier sa célèbre mise en page : une case verticale de la hauteur de la page, et des cases superposées à coté. Puis petit à petit, il gagne en confiance pour une mise en page très traditionnelle de cases rectangulaires sagement juxtaposées. Il gagne également en efficacité et en précision dans ses traits, plus marqués, plus signifiants. Les illustrations deviennent de plus en plus organiques, simples, évidentes, proches de ces êtres humains. La case la plus anodine se révèle à chaque fois la plus efficace. Comment oublier cette scène de baiser de cinéma devant la gare (épisode 230) ? Karen Page met en œuvre tout son savoir-faire pour un geste écœurant, veule, résigné, atroce. La symbiose entre le dessin et le texte transforme cette vision banale en une vision d'horreur absolue.
Et puis arrivée à l'épisode 232, la narration (scénario et dessins) bascule soudainement dans le registre superhéros pur et dur. Je me souviens qu'à la première lecture j'avais été particulièrement décontenancé et déçu par cette rupture de ton. À la relecture, j'ai pleinement apprécié le fait que Murdock reconquiert également sa place parmi les superhéros, par l'efficacité de Miller dans ce registre, et par les particularités évidentes de ladite place de Daredevil par rapport aux autres superhéros. Miller s'en donne également à cœur joie avec Captain America qu'il transforme en une vision patriotique crédible et respectable (un exploit). Miller et Mazzucchelli arrivent même à rendre Nuke crédible et tragique.
La présente édition se termine avec la reproduction des couvertures sans logo, ni texte, 24 pages de crayonnés de Mazzucchelli, et le script de Miller pour l'épisode 233.
Born again sort de l'ordinaire des superhéros, transfigure Daredevil et Matt Murdock et atteint une narration romanesque sophistiqué, malgré quelques facilités. À la relecture, j'ai été surpris et transporté par l'humanité inattendue de Karen Page et Nuke.
Rien d'étonnant à ce que l'histoire soit du côté allemand ...
Dimitri, c'est Guy Mouminoux, alias Guy Sajer, auteur du fameux "Soldat oublié", récit de son passage dans la Wehrmacht de 1943 à 1945 (à 18 ans!). Un témoignage parfois hallucinant sur ce qu'ont vécu les fantassins allemands sur le front russe.
Dimitri a réalisé une autre BD sur cette période : Kursk - Tourmente d'acier en 2000, gigantesque bataille de chars après Stalingrad, et qui amorça le déclin et la retraite continue de l'armée allemande, vaincue pas la "glorieuse armée soviétique".
Survivant de l'horreur, Guy Mouminoux est parti en 2022 à l'âge de 94 ans . RIP
Rien d'étonnant à ce que l'histoire soit du côté allemand, car c'est un ouvrage autobiographique. Dimitri, c'est Guy Mouminoux, alias Guy Sajer, auteur du fameux "Soldat oublié", récit de son passage dans la Wehrmacht de 1943 à 1945 (à 18 ans!). Un témoignage parfois hallucinant sur ce qu'ont vécu les fantassins allemands sur le front russe. Je vous recommande de lire "Le soldat oublié" avant ou après avoir vu la BD.
Dimitri a réalisé une autre BD sur cette période : Raspoutitsa en 1989, sur le sort des prisonniers allemands des russes, après Stalingrad.
Survivant de l'horreur, Guy Sajer est parti en 2022 à l'âge de 94 ans . RIP.
Ils entendent les cris
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. le premier tirage date de 2021. Il a été réalisé par Théa Rojzman pour le scénario, et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs. Il contient 116 pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de la scénariste expliquant son choix d'une forme de conte, d'une page recensant quelques chiffres indicatifs, d'une autre indiquant où trouver des informations, et d'une avec une courte biographie des autrices.
La vue se rapproche d'une île abritant une petite ville, au-dessus et dans laquelle planent des lambeaux de nuage. Sur la grande place, les habitants essayent de fuir en tous sens, en se bouchant les oreilles avec les mains, et en suppliant pour que le silence revienne. Quelques années plutôt, madame enceinte et monsieur se marient. Pendant la noce, Octave, le frère de madame, député des Hauts Sommets, va trouver le mari pour le féliciter. le député remarque deux garçons en train de fumer en cachette derrière un arbre. Il s'approche d'eux, et l'un part en courant, l'autre Freddy, onze ans, reste, le neveu du mari. le député s'adresse au garçon en jouant à la fois sur la sympathie, une forme d'autorité, une mise en confiance et un chantage émotionnel. Il promet à Freddy de ne rien dire à ses parents sous réserve qu'il vienne avec lui. Pendant ce temps-là, la fête continue et le jeune époux passablement éméché se ressert une coupe de champagne, puis en remplit d'autres pour les invités. À l'écart au pied d'un arbre, Freddy est agenouillé par terre, le pantalon baissé, avec la sensation que sa tête s'est détachée du reste du corps et repose par terre à une dizaine de centimètres. Octave boit une coupe de champagne. La nuit, en rentrant en voiture, les parents s'étonnent du mutisme de leur fils Freddy le mettant sur le compte de la fatigue.
Six ans plus tard, les jeunes époux divorcent, le mari se montrant violent. Ils ont eu des jumeaux : Ophélie et Arthur qui ont six ans. La fillette reste avec sa mère, et le fiston va vivre avec son papa. Les jumeaux dorment pour la dernière fois chacun dans leur lit dans la même chambre, se demandant s'ils se reverront, se disant que oui, au moins à l'école. Arthur se dit qu'Ophélie va avoir une grande maison, et lui une petite. Il coupe un bout de mèche de ses cheveux roux, et le remet à sa sœur. Ils finissent par dormir. Sur une colline, qui domine la ville, se trouve un bâtiment hérissé de piques portant l'inscription Grand Silence. Quelques jours plus tard, la mère présente sa nouvelle chambre à Ophélie, et le père présente sa nouvelle chambre à Arthur. le matin, les jumeaux se retrouvent et se prennent par la main devant les grilles de l'école, alors que les deux parents s'en vont en se tournant le dos, sans se parler. Dans la cours de l'école, les enfants parlent, mais on ne les entend pas. le soir, la mère embrasse le front de sa fille pour lui souhaiter bonne nuit. Ophélie lui demande : Pourquoi, maman ? Parce que, répond sa mère. le père embrasse le front de son garçon, et lui demande : Pas de baston demain. Pour répondre à son fils, il complète : pas de baston perdue.
Il est vraisemblable qu'en entamant cette bande dessinée, le lecteur dispose déjà d'une idée de son thème et qu'il s'attende à une lecture ardue, pénible, voire insoutenable, une forme de témoignage douloureux, ou de pamphlet nécessaire. Il n'est pas préparé à la première page avec ce traveling avant vers une île et ces individus essayant d'échapper à des bruits sous-entendus. Il se demande bien également qui est cette femme en fauteuil roulant. Après ce prologue intrigant, arrive la scène du mariage et l'agression qui se déroule hors champ des cases, sans détail, mais sans possibilité de s'y tromper. En page 12, le lecteur découvre la tête séparée de du corps de l'enfant, après quelques instants, il la remet à sa place. Les couleurs sont douces, l'arbre s'élevant vers le ciel évoque un symbole phallique, les corbeaux prononcent des phrases culpabilisant l'enfant. Les autrices utilisent des conventions de conte pour enfants, une simplification des formes, des couleurs atténuées, des métaphores visuelles. le lecteur ne sent ni agressé, ni pris en otage, ni culpabilisé. Les phylactères ne contiennent pas énormément de texte et il y a une vingtaine de pages dépourvues de texte, ce qui donne un rythme rapide à la lecture, et la place au lecteur de réagir en son for intérieur, d'exprimer sa sensibilité sans qu'elle ne lui soit dictée.
Le lecteur poursuit sa découverte de l'histoire, aux côtés d'Ophélie et d'Arthur, chacun de leur côté, comment leur vie est conditionnée par celle des adultes et leurs choix autour d'eux. Il découvre également la condition de Maria, l'institutrice en fauteuil roulant, sa sensibilité, et une partie de son histoire personnelle. Les dessins rendent chaque personnage attachant, dans sa simplicité et son expressivité, à l'exception d'Octave. Ils n'en deviennent pas simplistes pour autant. La dessinatrice sait montrer une large gamme d'émotions, à la fois par l'expression du visage, à la fois par le langage corporel. Il n'y a pas que de la souffrance et de la méchanceté. Les jumeaux sont mignons, sans être parfaits, et l'empathie fonctionne tout de suite, ainsi que pour Maria, sans qu'ils ne deviennent angéliques, sans que les adultes ne soient diabolisés. le lecteur apprécie le fait de lire une réelle bande dessinée, et pas un pamphlet ou une thèse illustrée. Il côtoie les individus pleinement réalisés, que ce soient les rôles principaux ou les figurants, chacun avec leur tenue vestimentaire et leur occupation. L'artiste sait mettre en scène les situations de la vie quotidienne avec une tonalité de couleur qui leur apporte une touche d'illustration pour enfant, ou de légère intemporalité. le lecteur se sent impliqué dans ces moments du quotidien, très parlants : personnes un peu gaies à la noce, retour dans la nuit à l'arrière de la voiture, chambre partagée avec son frère ou sa sœur, découverte d'une nouvelle chambre, arriver dans une cour d'école, faire ses devoirs, chercher à comprendre le comportement d'un adulte, etc. Elle rend admirablement bien les sensations de la vision du monde à hauteur d'enfant.
Dans le même temps, le lecteur peut voir des adultes normaux et banals dans leur comportement : la maîtresse, le médecin, les passants anonymes dans la rue. Il sourit de temps à autres devant une représentation un peu décalée appartenant au domaine du conte, comme les costumes d'apparats des soldats dans les couloirs du ministère (page 53). le récit l'emmène dans des endroits variés les tables de la noce installées en extérieur, l'habitacle d'une voiture, un pavillon de banlieue, des chambres d'enfant, les rues de la ville, la cour d'école, un champ de coquelicots. Ces lieux sont eux aussi représentés avec un bon niveau de détail, et une licence artistique permettant d'en restituer l'esprit sans devoir se contraindre à un photoréalisme. le lecteur apprécie le plaisir de la lecture, et se prend au jeu de découvrir ce que recouvre l'appellation Grand Silence, ainsi que le sens de ces phylactères vierge de mot, et de ces têtes détachées du corps. Il est également vite submergé par l'émotion. A commencer avec le petit garçon qui ne sait pas dire à ses parents ce qui vient de se produire, puis la séparation du couple qui entraîne la séparation des jumeaux, la conduite à risque du cousin Freddy.
Dans la postface, Théa Rojzman explique qu'elle a choisi la forme d'un conte pour de toutes les histoires en faire une seule qui soit fictionnelle, tout mêler, raconter autrement, imaginer, réunir, imager, zoomer et agrandir. La structure du récit, les séquences et la narration visuelle avec les phylactères y parviennent avec une sensibilité incroyable. le lecteur ressent le silence et la solitude des jumeaux, la souffrance qui est l'impossibilité de dire, à la fois du fait de la culpabilité imposée par l'autorité de l'adulte, mais aussi par manque de mots pour verbaliser un acte aussi inconcevable. le lecteur se rend compte qu'Ophélie et Arthur n'ont qu'une seule soupape : le fait qu'entre jumeaux ils se comprennent sans se parler. Il voit bien que non seulement ils ont été victimes d'un acte ignoble, mais qu'en plus ils ne peuvent pas exprimer leur souffrance. Au fil des séquences, il capte différentes facettes de ce crime : l'effet de dissonance cognitive chez l'enfant (la confiance en l'adulte et ce qu'il lui a fait subir, deux choses inconciliables qui provoquent cette dissociation), la prédation des adultes profitant de leur position d'autorité que leur confère l'âge et pour l'un d'entre eux la position sociale, le dégoût de soi-même et la somatisation, l'extériorisation de la souffrance par la violence, l'adulte comme modèle à imiter avec le risque de reproduire les schémas, le silence qui empêche de reconnaitre l'existence du crime, de la souffrance. le lecteur apprécie d'autant plus que le récit ne s'arrête pas là, que la lutte contre Grand Silence soit montrée sans manichéisme ou simplification, avec une idée visuelle aussi simple qu'efficace pour identifier victime et bourreau, mais aussi une autre catégorie. Les autrices vont jusqu'au bout et mettent en scène le début de la solution, dépassant la simple dénonciation qu'elles ont réalisée avec une rare intelligence.
Peu de personne peut imaginer se lancer avec plaisir dans un ouvrage, fusse une bande dessinée, traitant d'un sujet aussi lourd que les violences sexuelles faites aux enfants. Théa Rojzman et Sandrine Revel ont relevé ce défi avec brio, ménageant la sensibilité du lecteur, sous la forme d'un conte, admirablement mis en image. Elles savent mettre en scène ce comportement ignoble et monstrueux, avec un regard et une compréhension d'adulte, placés à hauteur d'enfant. Non seulement, elles communiquent au lecteur toute l'atrocité de cette violence immonde et de cette confiance rompue avec les adultes, mais en plus elles mettent en scène les actions à mener, en mettant fin à la loi du silence, pour commencer à guérir la société malade de ces violences commises sur des enfants. Une réussite exceptionnelle.
Vous vous en êtes sorti en vous tirant par les cheveux ?!
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2020. Il s'agit de l'adaptation libre en bande dessinée de la vie de Karl Friedrich Hiéronymus, baron de Münchhausen (1720-1797). L'adaptation a été réalisée par Jean-Luc Masbou, pour le scénario et les dessins. La bande dessinée compte 64 planches en couleurs. le tome se termine avec 3 pages d'étude graphique des personnages, ainsi que les croquis préparatoires de chaque page, rassemblés sur 2 pages, et ceux de la couverture sur une autre page.
Il existe trois sortes de fabulateurs : ceux qui racontent leur vie de façon romanesque, ceux qui inventent des univers de toutes pièce, et ceux qui affirment avoir accompli des choses impossibles. le baron de Münchhausen était tout cela à la fois : menteur, conteur, poète. Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von Münchhausen vint au monde le onze mai dix-sept cent vingt, dans le château de Bodenwerder, dans la région du Weserbergland. Il est vraisemblable qu'il attrapa très tôt le goût du mensonge, certainement pour se donner de l'importance. Il fut un page du prince de Brunswick, puis un mercenaire dans l'armée russe, à mener la guerre contre les turcs avec le grade de capitaine de cavalerie. Il racontait ses histoires de taverne en campement, et celles-ci commençaient à se répandre dans les salons. Finalement, lassé de la vie militaire, il revint vivre chez lui, retrouva sa femme Jacobine. Il partagea ses journées entre la chasse, l'entretien de son domaine et les bons repas.
Pendant ce temps-là, ses aventures avaient été imprimées outre-Manche, puis traduites en français, et enfin en allemand en 1786. En mai 1787, Engelbert Bodmann, un colporteur, arrive à Bodenverder avec sa camelote. Parmi les marchandises qu'il propose aux habitants, se trouve un livre : Les fabuleuses aventures sur terre et sur mer du baron de Münchhausen. Les villageois sont interloqués : ils n'imaginaient pas que leur baron soit l'objet d'un livre. le colporteur a du mal à y croire : le baron dont il a lu les aventures une dizaine de fois, serait donc un être humain réel. Tout le monde s'installe en terrasse, à la table de l'aubergiste avec une bonne bière. le colporteur indique qu'il aimerait bien rencontrer le baron. Hélas, celui-ci ne vient plus à l'auberge, car il a promis à sa femme, de ne plus rentrer saoul. Gustav décide d'aller le trouver au château pour le faire changer d'avis. Il s'y rend à pied, et trouve le jeune Hans dans la cour du château à regarder une canne avec ses canetons. Celui-ci lui indique que le baron est parti à la chasse le matin, mails qu'il a oublié ses balles de plomb. Gustav prend le sac de balles de plomb et part dans les bois à la recherche du baron. Il le découvre à l'abri d'un bosquet, avec son fusil dans les mains, prêt à tirer sur un magnifique cerf. Il fait feu et l'atteint en pleine tête, mais avec des noyaux de cerise en guise de balle.
Une simple adaptation des aventures du baron de Münchhausen ? Pas du tout. Déjà, les pages sont réalisées par Jean-Luc Masbou, l'illustrateur de la série de Cape et de Crocs (1995-2016, 12 tomes) avec Alain Ayrolles. le lecteur est donc assuré de dessins délicieux, et c'est le cas : une narration visuelle riche en décors, avec des personnages immédiatement sympathiques, une mise en couleurs claires et gaies. C'est un vrai plaisir de lecture dès la première page. En outre, l'artiste ménage de nombreuses surprises, que ce soit les 2 strips réalisés par des invités en page 1, avec un clin d’œil à Denis Bajram et à Jean-Michel Folon (1934-2005), ou encore les différentes formes d'illustration. Lorsque le Baron raconte une de ses aventures, l'artiste change de mode graphique. Ça commence dès l'évocation de sa vie : dessins avec des traits encrés très fins et des aplats de couleurs. Ça continue avec l'histoire qu'il raconte à Gustav : des cases évoquant une toile de Jouy, d'un joli rose cuisse de nymphe. Pour l'histoire suivante où il garde les ruches du sultan et doit mener les abeilles au champ, l'artiste prend le parti de représenter les personnages comme des pantins. Il ne s'agit pas d'une coquetterie esthétique pour épater la galerie, mais bien de donner une indication de la saveur de la narration du conteur extraordinaire qu'est le baron. Ce thème revient à plusieurs reprises : ce n'est pas la même chose entre lire ses histoires, ou l'entendre les raconter et de jouir de sa faconde.
Une simple adaptation des aventures du baron de Münchhausen ? Pas du tout car l'auteur situe son récit après les dernières aventures du baron. Il commence par retracer la genèse du livre narrant ses aventures : en 1785, Rudolf Erich Raspe (1736-1794) publie ces récits en anglais. Puis, un an plus tard, le livre est traduit en allemand par Gottfried August Bürger (1747-1794) qui les réécrit pour un livre plus poétique et satirique. Mais il n'est pas fait mention de la version française, traduite par Théophile Gautier (1836-1904), avec des illustrations de Gustave Doré (1832-1883), car elle date de 1854, bien après le décès du baron. du coup, cette histoire reprend bien une douzaine de ses aventures : un lièvre à huit pattes, aller récupérer sa hache sur la Lune, un général à moustache à qui il manque le sommet du crâne, le cheval du baron coupé en deux, et bien sûr pour finir une version du boulet chevauché par le baron, mais dans une version inédite. Ces récits sont faits par le baron en personne, et interviennent dans le fil du récit qui se déroule en mai 1787, bien après qu'il se soit rangé de sa vie militaire. de fait, le lecteur bénéficie à la fois de certaines de ses aventures, et à la fois d'une prise de recul sur le succès de ses affabulations.
Pendant ces passages au temps présent du récit (mai 1787), Jean-Luc Masbou reprend son mode de dessin classique, et c'est délicieux. Cela incite le lecteur à prendre son temps pour savourer chaque case. La bonhommie des personnages est irrésistible, d'autant plus que l'artiste exagère un soupçon l'expression de leur visage. Ils sont craquants à tous faire les yeux ronds quand le colporteur les informe de l'existence du livre sur les aventures du baron. L'aubergiste Bruder est souriant sans arrière-pensée, donnant une envie irrépressible d'aller manger une tourte chez lui, avec une bonne chope de bière. Gustav est rondouillard avec le crâne dégarni et il inspire une grande confiance, dès le premier coup d’œil. Les cheveux du baron grisonnent et il est très élancé. Il a un visage très expressif, souvent lunaire, parfois une peu agacé quand il s'adresse à son épouse qui a une tendance affirmée à le faire redescendre sur terre, et à ne pas s'en laisser conter. Celle-ci arbore un air tout le temps un peu pincé, et réprobateur. le dessinateur soigne tout autant les tenues vestimentaires, établissant une distinction clairement visible entre celles des roturiers et des serviteurs, celles des bourgeois, et celles de la baronne et du baron.
C'est également un délice que de prendre le temps de regarder les décors, ou plutôt les environnements. le lecteur ouvre grand les yeux pour ne rien perdre des pavés des rues de Bodenwerder, des poutres apparentes en façade des maisons, des tuiles sur les toits, de la grande table en bois de l'auberge, de son enseigne avec un trou de boulet de canon, de la forme du dossier des chaises en bois. Plus loin, il regarde la porte d'entrée en pierre du domaine du château, les tourelles, la grande bâtisse principale, les escaliers menant au jardin et les rambardes en pierre. Plus loin encore, il établit la comparaison avec l'architecture du château du vicomte von Hertzberg et son jardin à la française, sans oublier les lieux exotiques où se déroulent les aventures du baron. Il prend tout autant plaisir à se promener dans les bois aux alentours du château pour retrouver le baron en train de s'adonner à la chasse avec son chien, et avec un succès très relatif. L'artiste associe les formes détourées par un trait très léger, avec une mise en couleurs riche et naturaliste, pour des paysages riants où le lecteur espère bien pouvoir se promener un jour.
Bien évidemment, le lecteur comprend avec l'introduction que le thème principal est celui de l'affabulation, de l'histoire imaginaire. Mais ce thème ne prend pas le pas sur l'histoire : il ne l'écrase pas, elle ne devient pas un simple artifice sans substance. Bien sûr il se produit une mise en abîme puisque c'est l'histoire d'un conteur hors pair, qui redécouvre ses histoires dans un livre qui les regroupent, et cette histoire est elle-même racontée par le conteur qu'est le bédéiste. Mais la forme de la narration n'a rien de nombriliste, ni d'intellectuelle. le plaisir de lecture reste au premier degré, libre au lecteur d'envisager ce second degré s'il le souhaite. S'il y est sensible, il se rend également compte que le baron évoque d'autres thèmes en passant. Il parle avec sa femme de son choix d'abandonner la guerre, pour arrêter de tuer, de la futilité d'assommer ses invités en étalant ses possessions, ou encore de ce qu'un individu peut souhaiter laisser à la postérité.
Juste une adaptation des aventures du baron de Münchhausen ? Que nenni ! Un album aux magnifiques dessins, une narration très agréable à l’œil, jouant gentiment sur la forme pour souligner l'importance de la qualité de la narration dans une histoire. Une évocation de certaines des aventures du baron, avec une verve et une faconde au goût inoubliable. Un récit avec des réflexions justes et touchantes. Une belle histoire qui célèbre les affabulateurs.
L'époustouflante vitalité de cette ville
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2021. Il s'agit de l'adaptation en bande dessinée du roman Yellow Cab (2017) de Benoît Cohen, producteur, réalisateur, scénariste et écrivain. L'adaptation a été réalisée par Christophe Chabouté, pour le scénario et les dessins. La bande dessinée compte 162 planches en noir & blanc.
Le mercredi 3 juin 2015, Benoît et sa compagne Éléonore se promène à New York, le long du fleuve. Elle remarque que quelque chose préoccupe son compagnon. Il lui répond qu'après 20 ans passés à réaliser des films et des séries, il ressent le besoin de souffler, se reposer, lâcher un peu. Maintenant qu'ils vivent leur rêve américain, il souhaite s'immerger plus dans la culture du pays, et faire un métier concret, un métier où il ne se triture pas le cerveau jour et nuit. Ils s'assoient sur un banc, et il continue : serveur, barman, chauffeur de taxi, de bus, vendeur de hot-dogs, ou même promeneur de chiens. Il continue : il pourrait ensuite se servir de cette expérience pour en faire un scénario dont le personnage serait un acteur venu aux États-Unis pour vivre son rêve américain, et qui se retrouverait tout en bas de l'échelle sociale, et deviendrait chauffeur de taxi.
Sa compagne sourit : alors que Benoît déclarait cinq minutes avant être en panne d'inspiration, il est en train de débiter plusieurs idées. Chauffeur de taxi. Dès le lendemain, Benoît effectue une recherche sur internet pour savoir comment on devient chauffeur de taxi à New York. Il pense bien sûr à Taxi Driver, de Niro, Scorcese, Jarmush, Breakfast at Tiffany's, The Game de Fincher, Brand dans Sur les quais, James Cagney, Audrey Hepburn, Ben Gazzara, Benny the cab… C'est une fenêtre sur la folie, l'énergie, la diversité et la violence de cette ville. Il téléphone et effectue sa première démarche : s'inscrire dans une école spécialisée. Il obtient un rendez-vous pour le mardi d'après. le processus : valider un minimum de 24 heures de cours, passer un examen écrit, et faire un test qui prouve qu'il ne consomme pas de drogue. Coût moyen : 500 dollars. Une fois dans l'école, il regarde autour de lui : que des hommes de nationalité très diverse, une affiche du film Taxi Driver. Il repère une personne qui prend les inscriptions et oriente les clients vers les cours. Celui-ci lui explique qu'il doit commencer par prendre un cours de Defensive Driving, et qu'il doit aussi déposer un dossier au TLC, la Taxi Limousine Commission. En réponse à la question de Benoît, il précise qu'il s'agit d'un cours de prévention et d'information pour récupérer des points. Il lui précise également la salle, car le cours commence d'ici quelques minutes. Une dizaine d'hommes écoutent déjà l'intervenant. Celui-ci expose les cinq règles : viser haut, avoir une vision panoramique, garder les yeux en mouvement, toujours avoir une solution de repli, faire en sorte d'être vu tout le temps. Dès la première infraction, il faut immédiatement engager un avocat et faire durer le processus le plus longtemps possible pour pouvoir continuer à conduire.
En découvrant cet ouvrage, le lecteur peut avoir deux a priori : ça devrait être pas mal parce qu'il s'agit d'une BD d'un bédéiste renommé, c'est dommage que ce soit une adaptation. Il espère également qu'il en apprendra plus sur le métier de chauffeur de taxi à New York. Sur ce dernier point, il est immédiatement rassuré : il va suivre Benoît alors qu'il effectue une à une les démarches pour exercer ce métier, et pendant les premiers mois où il effectue des courses. Cette dimension du récit participe du reportage, avec un le lecteur en journaliste embarqué qui observe chaque étape aux côtés du protagoniste. C'est instructif : découvrir chaque démarche, le cours exotique, les conseils des anciens aux nouveaux, regarder les clients en se demandant qui ils peuvent être, s'ils vont discuter ou pas du tout, flâner dans les rues de New York. À plusieurs reprises, le lecteur se retrouve surpris par un moment auquel il ne s'attendait pas : voir des dizaines d'adultes de tout âge en train de passer une épreuve écrite, se lancer pour la première fois dans la circulation new-yorkaise, attendre dans l'agence de taxi pour se voir attribuer un véhicule, ne pas retrouver son taxi après avoir mangé parce qu'il a été emmené à la fourrière, avoir un client s'endormir à l'arrière, prendre soi-même un taxi et bénéficier de conseils sur le l'agence où prendre son taxi, etc. Les dessins apparaissent comme très simple, vite fait, les personnages vite croqués, les contours pas très arrondis aux entournures. Cela insuffle une forme de naturel pris sur le vif à chaque individu, tout en conservant un naturalisme certain dans les tenues vestimentaires pour des personnes de cette classe sociale.
Dès la première page, le lecteur constate que New York est un personnage à part entière, avec cette promenade en bord de fleuve, la rambarde en simple ombre chinoise, l'alignement des bancs qui fait comme une ligne de fuite, et un simple réverbère. En page 10, c'est la silhouette du pont à structure métallique qui domine la case occupant la moitié de la page. Tout du long, le lecteur s'amuse à repérer les éléments d'urbanisme typiques : la ligne de métro en aérien, les voitures du métro, les feux tricolores suspendus au milieu des carrefours, les entrées de métro, les entresols des immeubles, etc., et puis page 69, c'est parti pour la première journée de travail en taxi. Il s'en suit 7 pages muettes au cours desquelles, le lecteur regarde les panneaux de signalisation avec la même inquiétude que Benoît. Il voit les gratte-ciels et leur façade imposante, les lignes électriques aériennes. Il repère l'Empire State Building dans l'alignement d'une avenue. Il s'inquiète en voyant arriver un policier en uniforme alors que Benoît est garé. Il peut observer les différents immeubles lors des courses, constatant les changements de quartier avec les changements d'architecture. L'artiste ne réalise pas un guide touristique, mais il montre la ville au gré des destinations où le taxi emmène ses clients. de ce point de vue, l'ouvrage tient sa promesse implicite de voir du paysage, sans tomber dans l'enfilade de clichés pour touriste.
Le lecteur est vite happé par la narration visuelle qui semble évidente à chaque page. Chabouté dose savamment la densité des décors, généralement réduit à quelques meubles lors des séquences d'intérieur et des dialogues, beaucoup plus descriptifs dans les séquences d'extérieur. Cela ne constitue pas un raccourci pour réaliser certaines plus rapidement : cela fait sens à la lecture. Lors des scènes d'intérieur, l'accent est mis sur la prise d'information, sur la compréhension des démarches à réaliser, et sur les personnages. Cela donne une lecture rapide et légère. À l'extérieur, il y a moins de dialogue, car finalement les clients ne sont pas si causants que ça. L'auteur en vient même parfois à dissocier image et texte, en plaçant ce dernier en dessous pour un ou deux paragraphes, que le lecteur devine repris du livre. Cela donne un ton naturaliste et une lecture très fluide, très agréable, entre les dialogues réalistes et concis, les pages dépourvues de mot montrant les rues, les immeubles et les clients, et les récitatifs épisodiques pas trop longs correspondant à Benoît en train de réfléchir à son scénario, à son personnage principal, à sa situation.
En effet, il songe à restituer son expérience sous la forme d'un film dont le personnage principal serait une actrice venue à New York pour essayer d'y percer et exerçant un boulot alimentaire en attendant. le lecteur relève de petites touches sociologiques régulières. La place du Yellow Cab dans la représentation de New York, le fait que chaque nouvelle course soit une nouvelle histoire, le fait que la seule couleur de peau qui compte soit le vert (la couleur du dollar), la différence d'échanges avec des clientes s'il avait été une femme conductrice de taxi, le regard de ses amis sur lui maintenant qu'il exerce ce métier, son imposture (conducteur grâce au GPS dans une ville qu'il ne connaît pas), cette situation sociale qui est l'envers du décor du rêve américain. Et puis court tout du long du récit, ce projet de réaliser un film par la suite. Benoît y pense régulièrement en réfléchissant la manière dont il va mettre en scène son vécu de chauffeur de taxi, au travers de ce personnage d'actrice exerçant ce métier. Il se produit donc une double mise en abîme : le récit parle d'un autre récit imaginaire, tout en étant lui-même l'adaptation du récit d'une autre personne, celui de Benoît Cohen qui a écrit le roman, et qui est lui-même un créateur et un auteur d'histoires. Il n'y a bien sûr rien de fortuit dans ce dispositif en enfilade. du coup, le lecteur y voit aussi un auteur (Chabouté) qui parle de l'acte de raconter une histoire, de création, ce qui devient le thème majeur du récit. Il parle aussi du métier d'acteur, son personnage fictif, une actrice, disparaît du regard des autres en exerçant le métier de chauffeuse de taxi. Mais aussi, elle devient spectatrice de la vie des autres, comme lui est devenu spectateur dans sa bulle à l'abri du froid et du bruit, en écoutant sa musique et en regardant les passants dans la rue.
Chabouté tient la promesse du titre et va même bien au-delà. le lecteur plonge dans l'adaptation d'un roman qui se lit comme une vraie bande dessinée, tout en conservant la personnalité et l'esprit de l’œuvre originale. Il place le lecteur aux côtés de Benoît qui se lance dans le processus de devenir chauffeur de Yellow Cab, dans une veine de quasi-reportage, avec des personnages presque croqués sur le vif, et une immersion remarquable dans les rues de New York. Il évoque les conditions capitalistes de l'exercice de ce métier, de façon sous-jacente. Par une narration très immédiate et simple de lecture, il immerge le lecteur dans le quotidien de son personnage, au point que le lecteur peut ne pas se rendre compte que l'auteur développe également une mise en perspective de l'art de raconter des histoires, une thématique autoréflexive sur son propre art.
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2021. Elle a été écrite par Yann Quellec, avec la participation de Thomas Cadène, dessinée et mise en couleur par Romain Ronzeau. Il s'agit d'un ouvrage d'environ 250 pages. Les auteurs remercient Marcie-Claude Magne pour ses témoignages et l'accès à ses archives, Magali Magne et Serge Moreau pour leurs témoignages, et d'autres pour leur connaissance du château d'Hérouville et de la carrière de Michel Magne. Ils remercient également Bill Wyman, Sempé, Costa-Gavras et Eddie Mitchell pour leurs postfaces si personnelles et généreuses. le tome se termine par une histoire du château d'Hérouville richement illustrée par des œuvres picturales de Michel Magne, et par sa discographie et ses musiques de film.
En 1969, un incendie détruit toute l'aile nord du château d'Hérouville, le lieu qui abritait toutes les partitions et toutes les bandes originales du compositeur Michel Magne. Pendant ce temps-là, il se fait attendre à un repas où ses amis sont déjà attablés au restaurant : il fait son entrée par la fenêtre, tout de noir vêtu. Un serveur vient lui apporter le téléphone alors qu'il évoque les Beatles à table. Il reprend le volant de son coupé sport et constate le désastre : toute sa musique, son œuvre entière a brûlé. À l'été 1970, il fait la route au volant de sa Porsche de Paris à Hérouville, et il prend une jeune autostoppeuse : Marie-Claude Calvet, 16 ans. Il en a 40. Il lui laisse son numéro de téléphone. Elle le rappelle avec une copine et il lui propose de passer une journée au château. Il répond à la sonnette en traversant la pelouse dans son tenue moulante noire, avec son doberman à ses côtés. Une semaine plus tard il est chez les Calvet, et explique qu'il souhaite louer les services de Marie-Claude comme baby-sitter pour ses deux enfants Magali & Marin de 9 et 6 ans. Marie-Claude vient s'installer dans une chambre du château. Michel l'invite pour une fête donnée le soir dans le parc. Il y a des dizaines d'invités, un cheval, un batteur, un groupe de jazz. Comme à son habitude, Michel fait l'équilibriste sur une pile instable de chaises. Tout le monde finit habillé dans la piscine.
Le lendemain, Michel Magne revient du marché avec le cuisinier Serge Moreau et il lui expose ses projets : bâtir un studio pour réenregistrer tout ce qu'il a perdu dans l'incendie, inviter des artistes à enregistrer en résidence pour couvrir les frais. Serge est sceptique : il n'est pas certain que des artistes accepteront d'enregistrer loin de Paris. Il dit qu'il pense à l'Albatros de Charles Baudelaire. En 1970, le château d'Hérouville comprend une aile gauche à laquelle est accolé le bâtiment du réfectoire, une aile droite, une bergerie, une piscine, une mare, un donjon, une allée végétale, un court de tennis, dans un grand parc. Bientôt es travaux commencent et Marie-Claude s'occupe des enfants, tout en regardant ce châtelain à la belle prestance aller et venir. Les travaux vont bon train, avec des ouvriers, des techniciens, un responsable qui teste le son de chaque pièce en tirant des coups de pistolet. Il ne reste plus à Michel Magne que d'utiliser son Rolodex pour inviter les artistes.
Le Château d'Hérouville : un lieu mythique pour les musiciens, mais aussi pour les amateurs de musique pop et rock, ayant investi du temps pour déchiffrer toutes les mentions sur les pochettes d'album. Dans des interviews, les auteurs ont expliqué que leur première intention était de faire revivre ces moments d'enregistrement mythique, avec des artistes en résidence dans un site prestigieux, et des conditions d'hébergement fastueuses. Pour ce faire, ils ont contacté des témoins de cette époque, à commencer par Marie-Claude la veuve de Michel Magne (1930-1984), puis le cuisinier Serge Moreau. Au fil des discussions, leur projet a évolué en intégrant pour une plus grande part la biographie de Michel Magne, et sa relation avec Marie-Claude. Cette dernière leur a confié des archives photographiques dont ils ont incorporé une partie dans leur bande dessinée. le lecteur découvre donc bien plus qu'une simple reconstitution d'une époque disparue, ou que la simple évocation factuelle d'un microcosme artistique, pendant une courte période de 1970 à 1972.
L'ouvrage contient des morceaux d'anthologie des fêtes nocturnes où tout le monde termine dans la piscine, au concert gratuit donné par le groupe Grateful Dead le 21 juin 1971 au bénéfice des habitants du village, l'arrivée de Johnny Hallyday avec Sylvie Vartan, le dirigisme de Tony Visconti, etc. le lecteur venu chercher l'ambiance de l'époque et les frasques du milieu en a pour son argent. Romain Ronzeau réalise des dessins dans un registre descriptif, avec des traits de contour un peu lâches, pour des personnages très vivants, et une reconstitution très évocatrice, sans aller jusqu'à une précision photographique. le lecteur peut donc reconnaître des éléments de la vie de tous les jours d'époque, comme les modèles de voiture, ou les tenues vestimentaires. Il peut se projeter dans chaque lieu : l'artiste a effectué un travail de recherche solide pour pouvoir les décrire. Par exemple, il est évident qu'il a étudié les équipements d'un studio d'enregistrement, ainsi que les phases de construction, même si es pages correspondantes donnent une impression d'esquisse rapide. Il met l'accent sur les activités humaines dans chaque endroit, avec un effet irrésistible, par exemple le test de l'acoustique avec un pistolet. le lecteur peut ainsi se projeter dans chaque environnement au milieu des personnes qui l'habitent : les studios du château d'Hérouville, le parc avec sa piscine, les bureaux des studios Davout, les appartements de la bergerie, la plage de Saint Paul de Vence, la place où l'on joue aux boules, le petit appartement parisien, la chambre d'hôpital au Centre Hospitalier du Kremlin-Bicêtre.
Le dessinateur représente les personnages avec un bon degré de simplification, parfois une forme de jeunisme. Cela leur confère une vitalité épatante, comme si le lecteur voyait plus leur vie émotionnelle. Il est impossible de résister au charme de Marie-Claude, sans jamais que cela ne devienne malsain, même si elle n'est pas majeure au début du récit. Les artistes célèbres sont facilement identifiables de Johnny Hallyday à Jerry Garcia, en passant par Marc Bolan (T-Rex) Elton John, et Eddy Mitchell, ou Jean Yanne. le lecteur remarque que Michel Magne bénéficie d'un traitement un peu particulier : ni sa pupille, ni son iris ne sont visibles, son regard étant toujours limité à ses sourcils épais. Par ailleurs il dispose d'une silhouette plus athlétique, sans aller jusqu'au culturisme. Il est visible que les auteurs ont souhaité le mettre en scène comme une force plus que comme un être humain, lui donner une discrète aura de mythe. La narration visuelle s'avère très agréable par son entrain communicatif, et sa joie de vivre sous-jacente, ce qui crée un très fort contraste avec l'assombrissement progressif de Michel Magne pendant les dernières années de sa vie. Elle s'avère également très variée : Ronzeau conçoit des plans de prise de vue spécifique pour chaque scène, intègre des photographies à bon escient, ajoute des éléments plus symboliques comme des portées, intègre des respirations avec des pages dépourvues de texte, etc.
Arrivé à la page 41, le lecteur découvre un chapitre qui correspond à du texte illustré, et pas à une bande dessinée. Afin de d'ouvrir leur récit, les auteurs ont opté pour cette forme pour évoquer la biographie de Michel Magne (compositeur de 73 musiques de films, musicien, interprète, peintre) en plusieurs chapitres venant s'intercaler au cours de la bande dessinée : pages 41 à 47 Michel fait ses gammes (1930-1950), pages 103 à 111 À l'avant(-garde) 1950-1955 avec 1 dessin de Sempé pour la pochette d'un album de Michel Magne, pages 139 à 146 Les amitiés magnifiques de 1955 à 1960 (avec Françoise Sagan & Juliette Gréco), pages 171 à 175 Magne, star de la musique de films, de 1960 à 1965, pages 197 à 203 : Hérouville s'enflamme de 1965 à 1969. Dans un premier temps, le lecteur peut se demander si c'était bien nécessaire d'alourdir ainsi la bande dessinée, puis il se rend compte qu'il attend ces passages car la personnalité de Michel Magne est véritablement magnétique, et il souhaite en savoir plus sur cet être humain si formidable, cette puissance créatrice inépuisable. Il découvre ainsi progressivement un créateur hors norme, de musique de films mais aussi d’œuvres picturales conceptuelles, d’œuvres d'art modernes (les compositions réalisées avec les bandes magnétiques de ses propres enregistrements), la poursuite d'un rêve devenu inaccessible.
Les auteurs réalisent leur hommage sur les années fastes d'enregistrement aux studios d'Hérouville. En revanche, ils ne portent pas de jugement de valeur sur la vie de Michel Magne. Ils ne cachent rien de ses facettes délicates : un mauvais gestionnaire, un individu hanté par une forme de ténèbres, la séduction d'une mineure plus jeune de 24 ans que lui, mais aussi des aspects sous-jacents. Les auteurs ne souhaitent pas s'étendre sur des aspects comme les pique-assiettes, les amis qui le laissent tomber, vraisemblablement l'usage de produits stupéfiant (dimension quasi occultée sauf pour le LSD ajouté à l'insu des invités dans leur boisson à l'occasion du concert gratuit du Grateful Dead), la justice des hommes favorables aux affaires plutôt qu'aux rêveurs. Ils préfèrent développer la création que ce soit directement celle de Michel Magne, ou par l'entremise des poèmes récités par le cuisinier singulier d'Hérouville, Serge Moreau présentant ses plats aux invités en récitant L'albatros de Charles Baudelaire, Colloque Sentimental de Paul Verlaine, À Clymène de Paul Verlaine, ou encore Les caprices de Marianne d'Alfred Musset. le lecteur est laissé libre de penser ce qu'il veut de la vie d'un individu aussi singulier.
Il est possible que le lecteur vienne à cet ouvrage avant tout pour profiter de la reconstitution des fastes des conditions de vie des artistes en résidence pour enregistrer aux studios d'Hérouville. Avec le titre, il comprend bien qu'il sera également témoin de la relation amoureuse de Michel Magne, le propriétaire, avec sa compagne Marie-Claude. Il est très vite emporté par l'entrain de la narration visuelle, simple en apparence, riche en profondeur, et par la vie incroyable de Michel Magne. Il a vite fait de ressentir la même fascination que les auteurs, pour cet homme, pour ce créateur à l'énergie folle, et il les en remercie d'avoir fait évoluer une évocation très vivante et précise, en une évocation de sa vie.
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Pietrolino
Confident de ses silences - Une intégrale regroupe les deux parties, initialement parues en 2 albums, le premier Pietrolino, tome 1 : le clown frappeur en 2007, et le second en 2008 Pietrolino, tome 2 : Un cri d'espoir 2008. C'est l’œuvre d'Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et Olivier Boiscommun pour les dessins et les couleurs. En pleine seconde guerre mondiale, à Paris, les soldats allemands tirent sur un immeuble, puis finissent par balancer des grenades à travers les fenêtres du premier étage. Sous les ordres d'un officier nazi, ils pénètrent ensuite dans le bâtiment. Les piétons entendent une série de rafales, ce qui signifie que les soldats ont tiré à bout portant. Ils font ensuite sortir les survivants avec les mains sur la tête. Dans la rue, la scène a été observée par Pietrolino, un homme tout habillé de blanc, Colombella vêtue d'une robe rouge collante et suggestive, et Simio un nain en habit de singe avec une flute à la ceinture. Ils regardent les soldats faire monter les prisonniers dans une camionnette. La rafle étant terminée, ils pénètrent dans un bistrot, en se demandant si le patron les acceptera. Ce dernier Pantalone s'exclame dès qu'il les voit qu'il ne veut pas de mendiant dans son établissement. Pietrolino s'offusque en le reprenant, car ils sont des saltimbanques, pas des mendiants. Colombella s'approche du comptoir et fait son numéro de charme : Pantalone accepte qu'ils donnent une petite représentation. Un peu de temps plus tard, Pietrolino installe son castelet, pendant que Simio joue de la flute pour faire patienter les clients attablés en train de prendre un petit ballon. Une fois les tringles et les rideaux installés, Pietrolino se tient debout immobile pour se concentrer. Tout à coup, il s'anime à nouveau. À partir de ce moment-là, il n'est plus maître de lui-même, il est comme possédé. En faisant illusion de son corps, il est capable de faire voir à son public, une multitude de chose. Ce jour-là, c'est un monde sous-marin avec ses poissons, ses plantes aquatiques, ses méduses et ses algues qui apparaissent comme par magie aux yeux des spectateurs, stupéfaits par tant de beauté. Curieusement, c'est en disparaissant totalement derrière les choses auxquelles il donne vie, qu'il est le plus vivant. Pendant ce temps-là, Pantalone agite une liasse de billets sous les yeux de Colombella, sous-entendant qu'ils peuvent être pour elle si elle se montre sage. le mime a fini la première partie de son numéro, mais les spectateurs ne donnent qu'un unique ticket de rationnement J3. Il se prépare pour la deuxième partie, enfilant un gant aux couleurs du drapeau français à la main droite, et un avec la croix gammée sur la main gauche. Avec ses mains, il mime un combat entre animaux préhistoriques. L'Allemagne nazie était un monstre fort mais stupide qui tentait de dominer le faible. Lorsque ce dernier est en difficulté face au géant, les spectateurs retiennent leur souffle. Discrètement Pantalone appelle les Allemands pour dénoncer le mime. Il s'agit d'un album dont la genèse remonte en 1970 quand Marcel Mangel rencontre et engage Alejandro Jodorowsky, artiste chilien, ayant utilisé le mime dans son premier film Fando et Lis (1968). Il lui demande de lui écrire un spectacle vivant qui ne verra pas le jour faute de financement, puis de le transformer en un album. Celui-ci est dédié au mime Marceau (1927-2007). le lecteur découvre donc un trio : le héros dont l'histoire porte le nom, une belle jeune femme dont il est amoureux, et un compagnon faire-valoir. La scène d'introduction montre la barbarie des occupants lors de la seconde guerre mondiale, le pouvoir de l'imagination et la puissance d'évocation d'un artiste, d'un créateur. Dès la page 14, le lecteur constate qu'il est bien dans une histoire de Jodorowsky avec une séquence d'une violence éprouvante : l'officier nazi martèle les mains du mime à grands coups de bottes, jusqu'à ce qu'elles soient brisées et qu'il ne puisse plus s'en servir. L'artiste ne peut plus créer car son moyen d'expression est irrémédiablement détruit. le lecteur frémit en voyant le talon appuyer sur la main, avec des taches de sang. C'est d'une terrible cruauté, sans que les dessins ne virent au gore. le dessinateur réalise des planches descriptives, avec une mise en couleurs sophistiquée apportant relief, textures et ambiance lumineuse. S'il peut être a priori intimidé à l'idée de plonger dans un ouvrage d'un auteur aussi ambitieux qu'Alejandro Jodorowsky, le lecteur se rend vite compte que l'histoire se déroule de manière linéaire et simple : l'arrestation de Pietrolino & Simio par les nazis, le passage en camp de travail, le retour à Paris après la Libération, et la tentative de remonter un spectacle. Pietrolino est très touchant en artiste brisé, devenu incapable de créer à nouveau, à la pensée de ne plus jamais faire rêver les gens. le personnage est très touchant dans sa gentillesse, ses convictions morales, son empathie, ses élans du cœur. Simio est tout aussi touchant avec son dévouement pour l'artiste, son amitié indéfectible, son partenariat professionnel l'incitant à aider le mime à trouver d'autres façons d'exprimer son talent. Il n'éprouve donc aucune difficulté à entrer dans l'histoire, à ressentir de l'empathie pour ces individus malmenés par la vie, mais animé par un réel goût pour la vie. Dès la première page, il est impressionné par la consistance des dessins. Il identifie aisément les immeubles haussmanniens, la belle berline Citroën, les uniformes militaires allemands, la belle devanture du bistro. le dessinateur combine les formes détourées par un trait encré fin et la couleur directe pour l'intérieur de ces formes, apportant de nombreuses informations visuelles supplémentaires. Au fil des séquences, le lecteur admire d'autres lieux : les bouteilles d'alcool sur les rayonnages derrière le comptoir, les rideaux du castelet, la locomotive à vapeur, le Champ de Mars et les pieds de la Tour Eiffel, les petits fanions tricolore lors du bal, le petit chapiteau avec sa toile de tente rapiécée, les roulottes en bois, le très grand chapiteau du cirque de grande envergure avec sa toile impeccable, dans une belle plaine enherbée, les gradins du cirque. L'empathie avec les personnages fonctionne dès la première page. En découvrant Pietrolino, le lecteur voit un grand échalas un peu dégingandé, dont l'apparence évoque un peu celle de Marcel Marceau, sans être une représentation photographique, ni une caricature. Il remarque l'expressivité un peu appuyée de son visage, ce qui est cohérent avec son mode d'expression artistique. Il découvre également Simio, sa petite taille, son langage corporel un peu exagéré pour son rôle de faire-valoir comique, aussi un physique qui atteste bien de son âge, avec sa calvitie précoce et son visage un peu empâté. Colombella fait penser à Jessica Rabbit, avec ses cheveux roux, sa longue robe rouge même si elle n'est ni lamée ni fendue jusqu'aux hanches, et ses courbes généreuses que ce soit sa poitrine ou son bassin. Pantalone est un peu plus caricatural, très empâté, avec un visage méprisant vis-à-vis des individus qu'il ne peut pas utiliser, doucereux et servile avec les représentants de l'autorité. le dessinateur ajoute donc régulièrement une touche humoristique dans la représentation des personnages, les rendant plus sympathiques, et plus agréables à regarder. le lecteur peut percevoir que l'intention de ce registre graphique est de rendre le récit accessible à un lectorat de jeunes adolescents, en cohérence avec le ton du scénariste. Par moments, le lecteur remarque que l'artiste a choisi de simplifier la représentation d'un élément ou d'un autre. Dès la première page, il a épuré le dessin de la chaussée et du trottoir des rues de Paris. Par la suite, les roues des wagons du train semblent trop petites, les allées du Champ de Mars manquent de texture de gravier, les gradins du chapiteau sont uniformes, mais cela ne reste que quelques éléments. D'un autre côté, chaque page s'avère très riche visuellement, et l'équilibre entre le degré de précision descriptif, et les choix d'exagérer une expression, de simplifier un élément, d'aller vers une vision plus imaginaire permettent d'intégrer les éléments poétiques du récit, sans solution de continuité. À de nombreuses occasions, le lecteur ralentit son rythme pour prendre le temps de savourer un visuel inattendu, ou en décalage avec la réalité concrète : la méduse et les poissons exotiques nageant devant les clients du café de Pantalone, l'imperméable de l'officier nazi entre armure et déguisement grotesque, la liesse populaire lors du bal de la Libération, le mime du boxeur contre le kangourou, Pietrolino offrant son cœur, les tourterelles venant se poser sur les bras étendus de Pietrolino (même si l'une d'elle en profite pour se soulager), la capacité d'emporter le public avec les mimes, et bien sûr la séquence de fin. Pietrolino est donc un mime qui en effectue quelques-uns au cours du récit, et la narration aussi bien en dialogue qu'en images incite le lecteur à considérer ce récit plus comme un conte que comme la biographie d'un personnage de fiction. Il termine le récit avec le sourire, et une forme de contentement modéré pour une histoire gentille et tout public. Dans le même temps, il a bien conscience de la qualité de l'hommage rendu au Mime Marceau, par exemple avec le chapeau candélabre de Pietrolino lors d'une représentation. En outre, il a ressenti que tout au long du récit, il est question de création artistique. Pietrolino a eu les mains brisées et la pensée de ne plus jamais faire rêver les gens l'anéantit chaque jour un peu plus. Il se dit également que les différents mimes du personnage comportent une dimension politique, que ce soit le théâtre de mains au cours duquel il ridiculise l'occupant, ou le spectacle final au cours duquel il étend par coup de poing avec gant de boxe, des officiels représentant l'autorité hypocrite. En revenant au début de l'histoire, il retrouve la phrase de l'officier nazi dans le café disant : Dommage que la fin de l'histoire manque autant de réalisme. Or elle s'applique littéralement à la fin de l'histoire. En y repensant, il se dit qu'Alejandro Jodorowsky a construit ce récit comme une allégorie de l'artiste, le mime Marceau, mais de lui aussi. Avec cette prise de recul, il est alors possible de considérer cette bande dessinée à la fois hommage, métaphore, et roman, comme une profession de foi : celle du créateur Jodorowsky sur la nature de son art, son engagement, sa vision de sa place d'artiste dans la société. Une bande dessinée remarquable. Il s'agit d'un récit relativement court (92 pages) et accessible d'Alejandro Jodorowsky, avec une narration visuelle agréable, conjuguant une approche descriptive et une sensibilité poétique. Cette histoire peut être lue par de jeunes adolescents, aussi bien que par des adultes. Les premiers sont séduits par ce mime aux mains cassées, mais continuant à créer, avec des images souvent douces, savoureuses, concrètes et poétiques. Les seconds s'attachent tout autant aux personnages, apprécient plus l'hommage au Mime Marceau, et perçoivent l'allégorie de la vocation de l'artiste, véritable profession de foi du scénariste.
Contes saumâtres (Sales petits contes)
Coup de bol, la masure abritait Bette Elaim - Ce tome contient l'intégrale des histoires courtes initialement parues en 2 tomes, en 1997 & 1998, sous le titre de Sales petits contes, le premier consacré à ceux de Hans Christian Andersen (1805-1875), le second à ceux de Charles Perrault (1628-1703). Il commence par un texte de l'éditeur qui revient sur la genèse de la première histoire : le scénariste avait été séduit par l'idée de raconter le conte de Barbe-Bleue à la façon de Quentin Tarantino. Puis il évoque le recrutement de différents artistes pour donner vie à chacune de ces interprétations. La princesse aux concombres, avec André Juillard. Une princesse envoie des concombres à des princes pour voir ce qu'ils en feront. L'inébranlable soldat criblé de plomb, avec François Boucq. D'une fratrie de vingt-cinq, seul un revient vivant de la bataille de Gettysburg. Saturnin est criblé de balle qu'aucun médecin ne parvient à extraire, et il a perdu une jambe. Il est déterminé à retrouver Minnie Mata, danseuse de french cancan dans les saloons. La sirène qui n'avait pas de queue, avec Claire Wendling. Il est de coutume chez les sirènes d'attirer les marins sous l'eau, de s'en choisir pour en faire son mari et de chérir son squelette blanchi. Mais Ondine Chlamydae est née sans queue, et personne ne veut d'elle. Parviendra-t-elle a attirer un marin ? le vilain petit phoque, avec Thierry Robin. Sur la banquise, une phoque femelle met bas : son nouveau-né est particulièrement laid aux yeux des autres, et il est mis à l'écart, comme un vilain petit phoque. La reine du X, avec Pierre-Yves Gabrion. À Copenhague, la fillette Judith a promis de montrer sa culotte à Milcott s'il lui prête ses patins, ce qu'elle fait. Il aimerait bien voir ses seins également. La porchère qui avait perdu son ombre, avec Denis Bodard. Il était une fois Pasolina, une jeune porchère qui se languissait d'amour pour le beau prince qui, lui, ne sortait pas de son château. Un jour l'ombre de Pasolina lui propose d'aller intercéder auprès du prince. La vie extravagante, pitoyable mais véridique d'Hans Christian Andersen, avec Clarke. La vie du conteur qui n'aimait pas les femmes. Barbe Blues, avec Christian Rossi. Barbe-Blanche revient à fond de train dans le château qui sert de planque au gang de Barbe-Bleu. Elle ramène Louise grièvement blessée, mais est très mal reçue par Louise. le repos du samouraï, avec Michetz, le samouraï Kotaro qui n'avait vécu que pour la guerre, et dont la quête est en passe de s'achever. Tirer l'âne par la queue, avec Jean-Claude Denis. Balthazar est le fils d'une productrice de films à caractère pornographique, et elle a un service à lui demander : il lui demande une faveur en échange. Les petits chats se cachent pour mourir, avec Zep. le marquis est un monte-en-l'air qui cambriole les appartements de riches femmes ayant accueilli un chaton trop mignon. Certains l'aiment rouge, avec Philippe Dupuy & Charles Berberian. Une adolescente mineure couche avec plusieurs artistes peintres, et les fait chanter pour qu'ils la peignent. Deux citrouilles… et plus si affinités, avec Hermann. La marraine Dorothée vient aider Kho-zeth pour qu'elle puisse aller au bal du daimyo d'Orgel. Si ce n'est toi, c'est donc ton père, avec Clarke. En fait Charles Perrault a écrit les Contes de ma Mère l'Oye, pour assurer une rente à son fils Pierre. Au départ, c'est clair. le scénariste reprend des contes d'Andersen, puis de Perrault pour les raconter à sa sauce, démarche souvent effectuée par des auteurs en mal d'inspiration, de manière plus ou moins affichée, et assez délicate à réussir, car il faut savoir s'approprier le conte et en donner une interprétation personnelle. le lecteur peut ainsi reconnaître les contes les plus connus comme La princesse au petit pois, La sirène, le vilain petit canard, Barbe-bleue, le chat botté, ou encore le petit chaperon rouge. Chacun a droit à un artiste différent qui apporte sa sensibilité graphique, et qui évite toute sensation d'uniformité d'une interprétation à l'autre. En consultant la liste de ces dessinateurs, le lecteur prend conscience qu'il s'est agi d'un projet d'importance, car il réunit de nombreux artistes phare des années 1990, d'André Juillard, à Hermann. Chaque artiste apporte une sensibilité et une ambiance différente au conte qu'il illustre, que ce soit la méticulosité de Juillard, ou des cases très humoristiques de Zep, de la sensibilité à la Modigliani de Dupuy & Berberian, ou de l'approche plus immédiate de Clarke qui se fait reprendre par le scénariste dans un cartouche de texte, la première fois pour avoir mis une carte d'Europe en lieu et place de la caricature de sept personnages historiques célèbres, la seconde fois pour avoir mis trop de nuage de poussière pour ne pas avoir à représenter une armée. En commençant le premier conte du tome, le lecteur a vite fait de reconnaître celui qui est pastiché : la princesse au petit pois, et le prince qui critiquait partout chaque princesse qu'il pouvait rencontrer. Il voit bien que le scénariste a renversé le schéma : ce n'est pas le prince qui est à la recherche de la femme idéale, mais l'inverse car la princesse a pris l'initiative. Ce n'est pas un petit pois qui est au centre du conte, mais des concombres. En fait le petit pois n'est même pas mentionné, même si l'artiste l'évoque dans la troisième case de la première page, avec la princesse couchée dans son lit sur une pile de matelas. La quatrième case évoque ses douze frères efféminés, et le dessinateur en représente 8 dans une case occupant un sixième de la page, et se livrant à des activités comme le bilboquet, la flute traversière, le luth, la peinture, la danse, la coiffure, sans ménager sa peine pour obtenir une image claire et facilement lisible malgré la densité d'informations très élevée. le lecteur s'investit donc un peu plus dans sa lecture, et observe la princesse en pleine session d'entraînement à la lutte dans la case suivante, projetant un de ses frères, cul par-dessus tête, qui va se manger un pilier de pierre dans l'entrejambe. À la suite d'un accident de carrosse, la princesse se retrouve à demander l'hospitalité dans une masure où elle est reçue par Bette Elaim, spécialiste de l'analyse sémantique des contes. Il s'agit d'une référence transparente à l'ouvrage Psychanalyse des contes de fées (1976) de Bruno Bettelheim (190-1990). Avec la narration visuelle très soignée, Yann met en pratique cette approche psychanalytique du conte, transformant la princesse en un être humain qui n'attend pas d'être choisie et rendant explicite sa libido. Le lecteur passe au deuxième conte, et reconnait sans peine le trait de François Boucq, avec des traits de contour fins et légers, et une bouille inimitable pour le pauvre Saturnin au visage littéralement grêlé de balles. Il est à nouveau question de passion amoureuse pour Saturnin, et de pragmatisme pour sa dulcinée. Les dessins charrient cette passion, et le conte est à nouveau transformé à partir du matériau original. Claire Wendling réalise ensuite des dessins fluides et ondulants, baignés de pénombre pour un conte sur une femme prenant possession de son mari. Robin se déchaîne pour un massacre de phoques, les bébés comme les parents, avec l'apparition inéluctable de Brigitte Bardot. C'est une constante dans chaque conte : des références culturelles, majoritairement anachroniques. Il peut s'agit de personnages de fiction, comme Johann et Pirlouit de Peyo, Crocodile Dundee, Pinocchio, la Castafiore, Thelma & Louise, Bonnie & Clyde, Nikita, Rip Kirby (d'Alex Raymond), Causette, Riquet à la houppe. Il s'agit également de personnes ayant existé Rika Zaraï, Louis le prince Ringuet, le commandant Cousteau et sa Calypso, Luis Mariano, Pier Paolo Pasolini et ses films (Salò ou les 120 Journées de Sodome), Chantal Goya, Quentin Tarantino, Clint Eastwood, Nagui, Roger Harth (costumier), Donald Caldwell (décorateur), Éric Rohmer, Maurice Pialat, Joseph Mankiewicz, Billy Wilder, Barbara Cartland, Modigliani, Yukio Mishima, Kazuo Koike & Goseki Kojima. En fonction de sa sensibilité, le lecteur apprécie certains contes plus que d'autres. À chaque fois, il peut identifier le conte initial, et mesurer la reconstruction opérée par le scénariste, une réinterprétation, plutôt qu'une mise au goût du jour. À chaque fois, il est impressionné par la justesse de l'interprétation graphique, toujours en phase avec la tonalité du conte. Après la méticulosité précise de Juillard, la passion de Boucq, la fluidité de Wendling, viennent l'exagération humoristique et cruelle de Robin, l'humour faussement tout public de Gabrion, la vivacité de Bodard, etc. Parmi tous ces artistes, outre les trois premiers, le lecteur retient Rossi pour la violence de certaines cases, Michetz pour son importation japonaise en direct de sa série Kogaratsu, le luxe ostentatoire de Denis, l'entrain comique de Zep, l'esthétisme élégant de Dupuy & Berberian. Au fil des contes Yann aborde d'autres thèmes que le désir sexuel et la passion : l'ascendant qu'une personne peut prendre sur une autre, la mise à l'écart d'un individu dans une communauté à cause de sa différence, la maltraitance des plus faibles, la crédulité, la manipulation, la concupiscence, la condescendance, l'envie. A priori, le lecteur peut ne pas être enthousiaste à l'idée de lire une resucée de contes célèbres de Hans Christian Andersen, et Charles Perrault, juste pimentée avec un peu de sous-entendus sexuels. D'un autre côté, un simple feuilletage rapide montre que ces dessinateurs de renom ne sont pas juste venus cachetonner et qu'ils se sont pleinement impliqués dans leurs pages. Rapidement, le lecteur découvre que le scénariste réalise bien plus qu'un simple toilettage de ces contes, et qu'il les réimagine avec une narration souvent plus explicite, avec deux approches en tête : celle psychanalytique de Bruno Bettelheim, et celle de la culture BD en tant qu'art, Thierry Groensteen étant cité nominativement. Bien plus qu'un simple exercice de style, une vraie œuvre d'auteurs.
DareDevil - Jaune
Lettre à une disparue - Le tandem Jeph Loeb + Tim Sale s'est rendu célèbre pour avoir réalisé de mémorables histoires de Batman (par exemple Un long halloween). Après ces histoires chez DC, ils viennent mettre en œuvre leur magie chez Marvel. Cela donnera 3 histoires : celle-ci de Daredevil (en 2001), Spider-Man bleu (en 2002) et Hulk gris (en 2003). Déprimé par le décès de Karen Page, Matt Murdock rebondit sur une idée de Foggy Nelson et il rédige une lettre à sa défunte amoureuse. Dans cette missive, il revient sur les premiers jours de leur relation. le lecteur est donc amené à plonger dans les débuts de Daredevil : le partage d'une chambre d'étudiant avec Foggy, le dernier combat de boxe de son père, la séance de couture qui lui a permis de réaliser son joli costume rouge et jaune, l'installation du cabinet d'avocats Nelson & Murdock, jusqu'à la première apparition de Zebediah Killgrave (Purple Man) et au coup de foudre de Karen pour CENSURÉ. La première chose qui saute aux yeux, c'est le soin que Tim Sale a apporté aux illustrations. Il n'y a pas une seule planche de bâclée. Dans la mesure où Matt Murdock se souvient de ses jeunes années, Tim Sale a abandonné les grands à-plats de noir qu'il affectionnait pour Batman pour des dessins plus clairs et plus aérés pour transcrire l'optimisme propre à la jeunesse et le brillant avenir qui s'ouvre pour ces brillants avocats. Pour autant cela n'implique pas qu'il a sacrifié les décors. Que ce soient les briques des façades d'immeubles ou les lattes de parquet, il n'en manque pas une. Sale sait doser les cases sans décors et les celles avec des décors très détaillés. Et il faut dire que Matt Hollingsworth effectue un travail de mise en couleur d'une qualité exceptionnelle. le résultat donne l'impression que chaque case a été peinte à l'aquarelle dans des tons majoritairement pastel, en cohérence avec ces sentiments de première fois et de période dorée. La composante d'actions superhéroïques n'est pas oubliée. Tim Sale ne tombe pas dans le piège du décalque des acrobaties de Batman ; Daredevil possède son propre langage corporel et ses acrobaties spécifiques, très conformes à ses premières aventures. On peut d'ailleurs observer ici et là quelques hommages discrets à Bill Everett, à Gene Colan et même à Jack Kirby lors de l'apparition d'Electro. Il s'agit bien d'hommages et non de plagiat. Enfin pour renforcer l'aspect nostalgique du récit, Tim Sale a choisi de doter ses personnages de vêtements qui évoquent les années 1950. À ce titre, les toilettes de Karen Page sont une franche réussite et un plaisir à contempler. Il est évident que Sale a effectué un travail de recherche particulier pour établir une gamme vestimentaire cohérente et pleine de charme. Et chaque visage est soigneusement composé pour des traits à la fois épurés et expressifs. Là encore, Sale a pris soin d'amoindrir l'aspect caricatural et parfois presque abstrait qu'il employait pour les habitants de Gotham. Et ce style plus en retenu fait d'autant mieux ressortir sa capacité à rendre les nuances. Tim Sale perfectionnera encore ces points forts de son style pour Catwoman à Rome. Jeph Loeb a donc choisi la forme d'une histoire dans laquelle le héros évoque ses débuts et sa relation avec une femme qui a marqué à jamais sa vie. L'histoire est racontée au présent, avec parfois des commentaires du Matt Murdock plus âgé qui donne une perspective à une scène ou une autre. Ce qui frappe de prime abord, c'est le ton du récit qui évite la nostalgie larmoyante pour mettre en avant le plaisir de vivre des personnages, sans pour autant être mièvre. Ce délicat équilibre rappelle le plaisir simple des comics des débuts de Marvel où les aventures étaient destinées à un public plus jeune. Et Loeb réussit aussi à éviter d'être simpliste. Il refuse simplement de se vautrer dans une noirceur factice, ce qui lui évite la redite avec Daredevil, l'homme sans peur. Jeph Loeb et Tim Sale nous ramènent à une époque où les héros n'étaient pas tous des schizophrènes en puissance, jouissant secrètement de la souffrance physique qu'ils infligent aux criminels en les tabassant. Matt Murdock était capable de sublimer la douleur du deuil de son père autrement qu'en se lançant dans une ratonnade aveugle de tous les malfrats croisant son chemin. le scénario fait la place belle aux relations naissantes dans le triangle amoureux de Matt, Foggy et Karen, et Tim Sale accorde une large place aux grandes cases, aux vues de rues de New York sous le soleil et aux acrobaties de Daredevil.
Daredevil - Renaissance (Justice aveugle)
Un homme sans espoir est un homme sans peur. - Ce tome regroupe les épisodes 227 à 233 parus en 1986, qui forment l'histoire intitulée Born again. Quelque part dans un bled paumé au Mexique, Karen Page dévoile l'identité secrète de Daredevil à un dealer pour obtenir un fix. À New York, c'est l'hiver, Matt Murdock est sans emploi, et le courrier du matin apporte son lot de mauvaises nouvelles et de tracas : la banque qui refuse d'honorer des chèques, les impôts qui inspectent sa comptabilité et bloquent ses comptes, une cassette audio de sa copine et pas d'offres d'emploi... et le facteur qui apporte un ordre de comparution devant le tribunal pour une accusation de corruption contre Matt Murdock. Glorianna O'Breen (la copine du moment de Matt) est victime d'un saccage dans son appartement et va trouver refuge et réconfort auprès de Foggy Nelson. Ben Urich est victime d'intimidations. Et pas un malfrat ne sait quoi que ce soit, même sous les coups assénés par Daredevil. Frank Miller a transformé Daredevil de 1980 à 1983 : d'un personnage au bord de perdre sa série mensuelle, Daredevil est devenu le symbole du renouveau des comics de superhéros. En 1986 il revient donc le temps de ces 7 épisodes, en tant que scénariste. le fond de commerce reste le même : mélanger au genre superhéros, des ingrédients du polar urbain. le Kingpin a récupéré l'identité secrète de Daredevil et il utilise tous les moyens à sa disposition pour dépouiller Matt Murdock de tout ce qu'il possède, au propre (emploi, logement, possessions matérielles, argent), comme au figuré (amis, espoirs, projets d'avenir). La descente aux enfers est celle d'un homme qui perd tout jusqu'au sens de sa lutte contre le crime dans un costume coloré. En ce sens Miller franchit un nouveau pas vers la maturité, vers la sophistication des histoires qui peuvent être racontées avec un superhéros. La violence est toujours présente, les superpouvoirs de Matt Murdock également, mais il s'agit bien d'un criminel omnipotent qui écrase un ancien adversaire grâce à une information. Les codes du roman noir (chantage, cous et blessures, intimidation, pègre, etc.) sont intégrés au récit de manière naturelle et organique. le personnage de Murdock génère de l'empathie chez le lecteur tout en restant un individu peu probable dans la réalité, ne serait-ce que du fait de sa capacité à voir malgré sa cécité. Mais pourtant dans le deux premiers tiers, Frank Miller n'arrive pas complètement à s'affranchir de certains clichés, ou de certaines facilités narratives. Foggy Nelson reste un personnage se limitant à 2 ou 3 caractéristiques psychologiques superficielles. Glorianna O'Breen reporte son affection de Matt sur Foggy d'une manière soudaine, entière et peu crédible. Et j'ai vraiment beaucoup de mal avec l'arrivée providentielle de la bonne soeur, ainsi qu'avec son identité secrète, même si Miller joue le jeu de "non, je ne l'ai pas dit". À la fois je ne peux pas croire un seul instant que de vrais individus auraient joué ce jeu de cache-cache consenti, à la fois cette apparition providentielle s'apparente plus à une grosse ficelle de comédie dramatique dans le genre coup de théâtre impossible à avaler (comment aurait-elle pu rester travailler dans le quartier fréquenté par Matt sans que jamais il ne la croise ?), qu'à un développement sensé de l'histoire. Miller succombe au sensationnel qui dessert l'histoire, plus qu'il ne l'enrichit. Mais à coté de ces rémanences infantiles, Frank Miller construit des séquences et des situations d'une maturité impensables dans ce médium à cette époque. Il y a tout d'abord le chantage effroyable dont est victime Ben Urich : machination implacable pour broyer l'individu et museler la vérité. Miller ressert l'étau de manière magistrale. Et puis il y a Karen Page. Impossible de la cantonner au rôle de traître tragique, elle existe en tant que junkie comme jamais auparavant dans un comics. Miller dépeint une femme consciente de sa déchéance, souffrant du manque, esclave de sa dépendance, amaigrie physiquement, payant de sa personne, abjecte à ses propres yeux. D'un coté, Karen Page existe tellement qu'elle fait ressortir les facilités du scénario comme autant de maladresses impardonnables, de l'autre elle a une telle véracité qu'elle éclipse tout le reste et qu'elle porte le récit, qu'elle le transforme en roman intelligent et sensible sur l'addiction et le manque. Karen Page existe d'autant plus que David Mazzucchelli s'occupe fort bien d'elle. Il soigne son apparence physique pour que le lecteur ne puisse pas ignorer les ravages de la drogue et de son métier sur son physique. Il n'y a ni complaisance, ni voyeurisme, juste une femme abimée. Dans le premier épisode, Mazzucchelli semble complètement sous la coupe de Miller, jusqu'à copier sa célèbre mise en page : une case verticale de la hauteur de la page, et des cases superposées à coté. Puis petit à petit, il gagne en confiance pour une mise en page très traditionnelle de cases rectangulaires sagement juxtaposées. Il gagne également en efficacité et en précision dans ses traits, plus marqués, plus signifiants. Les illustrations deviennent de plus en plus organiques, simples, évidentes, proches de ces êtres humains. La case la plus anodine se révèle à chaque fois la plus efficace. Comment oublier cette scène de baiser de cinéma devant la gare (épisode 230) ? Karen Page met en œuvre tout son savoir-faire pour un geste écœurant, veule, résigné, atroce. La symbiose entre le dessin et le texte transforme cette vision banale en une vision d'horreur absolue. Et puis arrivée à l'épisode 232, la narration (scénario et dessins) bascule soudainement dans le registre superhéros pur et dur. Je me souviens qu'à la première lecture j'avais été particulièrement décontenancé et déçu par cette rupture de ton. À la relecture, j'ai pleinement apprécié le fait que Murdock reconquiert également sa place parmi les superhéros, par l'efficacité de Miller dans ce registre, et par les particularités évidentes de ladite place de Daredevil par rapport aux autres superhéros. Miller s'en donne également à cœur joie avec Captain America qu'il transforme en une vision patriotique crédible et respectable (un exploit). Miller et Mazzucchelli arrivent même à rendre Nuke crédible et tragique. La présente édition se termine avec la reproduction des couvertures sans logo, ni texte, 24 pages de crayonnés de Mazzucchelli, et le script de Miller pour l'épisode 233. Born again sort de l'ordinaire des superhéros, transfigure Daredevil et Matt Murdock et atteint une narration romanesque sophistiqué, malgré quelques facilités. À la relecture, j'ai été surpris et transporté par l'humanité inattendue de Karen Page et Nuke.
Raspoutitsa
Rien d'étonnant à ce que l'histoire soit du côté allemand ... Dimitri, c'est Guy Mouminoux, alias Guy Sajer, auteur du fameux "Soldat oublié", récit de son passage dans la Wehrmacht de 1943 à 1945 (à 18 ans!). Un témoignage parfois hallucinant sur ce qu'ont vécu les fantassins allemands sur le front russe. Dimitri a réalisé une autre BD sur cette période : Kursk - Tourmente d'acier en 2000, gigantesque bataille de chars après Stalingrad, et qui amorça le déclin et la retraite continue de l'armée allemande, vaincue pas la "glorieuse armée soviétique". Survivant de l'horreur, Guy Mouminoux est parti en 2022 à l'âge de 94 ans . RIP
Kursk - Tourmente d'acier
Rien d'étonnant à ce que l'histoire soit du côté allemand, car c'est un ouvrage autobiographique. Dimitri, c'est Guy Mouminoux, alias Guy Sajer, auteur du fameux "Soldat oublié", récit de son passage dans la Wehrmacht de 1943 à 1945 (à 18 ans!). Un témoignage parfois hallucinant sur ce qu'ont vécu les fantassins allemands sur le front russe. Je vous recommande de lire "Le soldat oublié" avant ou après avoir vu la BD. Dimitri a réalisé une autre BD sur cette période : Raspoutitsa en 1989, sur le sort des prisonniers allemands des russes, après Stalingrad. Survivant de l'horreur, Guy Sajer est parti en 2022 à l'âge de 94 ans . RIP.
Grand Silence
Ils entendent les cris - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. le premier tirage date de 2021. Il a été réalisé par Théa Rojzman pour le scénario, et par Sandrine Revel pour les dessins et les couleurs. Il contient 116 pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de la scénariste expliquant son choix d'une forme de conte, d'une page recensant quelques chiffres indicatifs, d'une autre indiquant où trouver des informations, et d'une avec une courte biographie des autrices. La vue se rapproche d'une île abritant une petite ville, au-dessus et dans laquelle planent des lambeaux de nuage. Sur la grande place, les habitants essayent de fuir en tous sens, en se bouchant les oreilles avec les mains, et en suppliant pour que le silence revienne. Quelques années plutôt, madame enceinte et monsieur se marient. Pendant la noce, Octave, le frère de madame, député des Hauts Sommets, va trouver le mari pour le féliciter. le député remarque deux garçons en train de fumer en cachette derrière un arbre. Il s'approche d'eux, et l'un part en courant, l'autre Freddy, onze ans, reste, le neveu du mari. le député s'adresse au garçon en jouant à la fois sur la sympathie, une forme d'autorité, une mise en confiance et un chantage émotionnel. Il promet à Freddy de ne rien dire à ses parents sous réserve qu'il vienne avec lui. Pendant ce temps-là, la fête continue et le jeune époux passablement éméché se ressert une coupe de champagne, puis en remplit d'autres pour les invités. À l'écart au pied d'un arbre, Freddy est agenouillé par terre, le pantalon baissé, avec la sensation que sa tête s'est détachée du reste du corps et repose par terre à une dizaine de centimètres. Octave boit une coupe de champagne. La nuit, en rentrant en voiture, les parents s'étonnent du mutisme de leur fils Freddy le mettant sur le compte de la fatigue. Six ans plus tard, les jeunes époux divorcent, le mari se montrant violent. Ils ont eu des jumeaux : Ophélie et Arthur qui ont six ans. La fillette reste avec sa mère, et le fiston va vivre avec son papa. Les jumeaux dorment pour la dernière fois chacun dans leur lit dans la même chambre, se demandant s'ils se reverront, se disant que oui, au moins à l'école. Arthur se dit qu'Ophélie va avoir une grande maison, et lui une petite. Il coupe un bout de mèche de ses cheveux roux, et le remet à sa sœur. Ils finissent par dormir. Sur une colline, qui domine la ville, se trouve un bâtiment hérissé de piques portant l'inscription Grand Silence. Quelques jours plus tard, la mère présente sa nouvelle chambre à Ophélie, et le père présente sa nouvelle chambre à Arthur. le matin, les jumeaux se retrouvent et se prennent par la main devant les grilles de l'école, alors que les deux parents s'en vont en se tournant le dos, sans se parler. Dans la cours de l'école, les enfants parlent, mais on ne les entend pas. le soir, la mère embrasse le front de sa fille pour lui souhaiter bonne nuit. Ophélie lui demande : Pourquoi, maman ? Parce que, répond sa mère. le père embrasse le front de son garçon, et lui demande : Pas de baston demain. Pour répondre à son fils, il complète : pas de baston perdue. Il est vraisemblable qu'en entamant cette bande dessinée, le lecteur dispose déjà d'une idée de son thème et qu'il s'attende à une lecture ardue, pénible, voire insoutenable, une forme de témoignage douloureux, ou de pamphlet nécessaire. Il n'est pas préparé à la première page avec ce traveling avant vers une île et ces individus essayant d'échapper à des bruits sous-entendus. Il se demande bien également qui est cette femme en fauteuil roulant. Après ce prologue intrigant, arrive la scène du mariage et l'agression qui se déroule hors champ des cases, sans détail, mais sans possibilité de s'y tromper. En page 12, le lecteur découvre la tête séparée de du corps de l'enfant, après quelques instants, il la remet à sa place. Les couleurs sont douces, l'arbre s'élevant vers le ciel évoque un symbole phallique, les corbeaux prononcent des phrases culpabilisant l'enfant. Les autrices utilisent des conventions de conte pour enfants, une simplification des formes, des couleurs atténuées, des métaphores visuelles. le lecteur ne sent ni agressé, ni pris en otage, ni culpabilisé. Les phylactères ne contiennent pas énormément de texte et il y a une vingtaine de pages dépourvues de texte, ce qui donne un rythme rapide à la lecture, et la place au lecteur de réagir en son for intérieur, d'exprimer sa sensibilité sans qu'elle ne lui soit dictée. Le lecteur poursuit sa découverte de l'histoire, aux côtés d'Ophélie et d'Arthur, chacun de leur côté, comment leur vie est conditionnée par celle des adultes et leurs choix autour d'eux. Il découvre également la condition de Maria, l'institutrice en fauteuil roulant, sa sensibilité, et une partie de son histoire personnelle. Les dessins rendent chaque personnage attachant, dans sa simplicité et son expressivité, à l'exception d'Octave. Ils n'en deviennent pas simplistes pour autant. La dessinatrice sait montrer une large gamme d'émotions, à la fois par l'expression du visage, à la fois par le langage corporel. Il n'y a pas que de la souffrance et de la méchanceté. Les jumeaux sont mignons, sans être parfaits, et l'empathie fonctionne tout de suite, ainsi que pour Maria, sans qu'ils ne deviennent angéliques, sans que les adultes ne soient diabolisés. le lecteur apprécie le fait de lire une réelle bande dessinée, et pas un pamphlet ou une thèse illustrée. Il côtoie les individus pleinement réalisés, que ce soient les rôles principaux ou les figurants, chacun avec leur tenue vestimentaire et leur occupation. L'artiste sait mettre en scène les situations de la vie quotidienne avec une tonalité de couleur qui leur apporte une touche d'illustration pour enfant, ou de légère intemporalité. le lecteur se sent impliqué dans ces moments du quotidien, très parlants : personnes un peu gaies à la noce, retour dans la nuit à l'arrière de la voiture, chambre partagée avec son frère ou sa sœur, découverte d'une nouvelle chambre, arriver dans une cour d'école, faire ses devoirs, chercher à comprendre le comportement d'un adulte, etc. Elle rend admirablement bien les sensations de la vision du monde à hauteur d'enfant. Dans le même temps, le lecteur peut voir des adultes normaux et banals dans leur comportement : la maîtresse, le médecin, les passants anonymes dans la rue. Il sourit de temps à autres devant une représentation un peu décalée appartenant au domaine du conte, comme les costumes d'apparats des soldats dans les couloirs du ministère (page 53). le récit l'emmène dans des endroits variés les tables de la noce installées en extérieur, l'habitacle d'une voiture, un pavillon de banlieue, des chambres d'enfant, les rues de la ville, la cour d'école, un champ de coquelicots. Ces lieux sont eux aussi représentés avec un bon niveau de détail, et une licence artistique permettant d'en restituer l'esprit sans devoir se contraindre à un photoréalisme. le lecteur apprécie le plaisir de la lecture, et se prend au jeu de découvrir ce que recouvre l'appellation Grand Silence, ainsi que le sens de ces phylactères vierge de mot, et de ces têtes détachées du corps. Il est également vite submergé par l'émotion. A commencer avec le petit garçon qui ne sait pas dire à ses parents ce qui vient de se produire, puis la séparation du couple qui entraîne la séparation des jumeaux, la conduite à risque du cousin Freddy. Dans la postface, Théa Rojzman explique qu'elle a choisi la forme d'un conte pour de toutes les histoires en faire une seule qui soit fictionnelle, tout mêler, raconter autrement, imaginer, réunir, imager, zoomer et agrandir. La structure du récit, les séquences et la narration visuelle avec les phylactères y parviennent avec une sensibilité incroyable. le lecteur ressent le silence et la solitude des jumeaux, la souffrance qui est l'impossibilité de dire, à la fois du fait de la culpabilité imposée par l'autorité de l'adulte, mais aussi par manque de mots pour verbaliser un acte aussi inconcevable. le lecteur se rend compte qu'Ophélie et Arthur n'ont qu'une seule soupape : le fait qu'entre jumeaux ils se comprennent sans se parler. Il voit bien que non seulement ils ont été victimes d'un acte ignoble, mais qu'en plus ils ne peuvent pas exprimer leur souffrance. Au fil des séquences, il capte différentes facettes de ce crime : l'effet de dissonance cognitive chez l'enfant (la confiance en l'adulte et ce qu'il lui a fait subir, deux choses inconciliables qui provoquent cette dissociation), la prédation des adultes profitant de leur position d'autorité que leur confère l'âge et pour l'un d'entre eux la position sociale, le dégoût de soi-même et la somatisation, l'extériorisation de la souffrance par la violence, l'adulte comme modèle à imiter avec le risque de reproduire les schémas, le silence qui empêche de reconnaitre l'existence du crime, de la souffrance. le lecteur apprécie d'autant plus que le récit ne s'arrête pas là, que la lutte contre Grand Silence soit montrée sans manichéisme ou simplification, avec une idée visuelle aussi simple qu'efficace pour identifier victime et bourreau, mais aussi une autre catégorie. Les autrices vont jusqu'au bout et mettent en scène le début de la solution, dépassant la simple dénonciation qu'elles ont réalisée avec une rare intelligence. Peu de personne peut imaginer se lancer avec plaisir dans un ouvrage, fusse une bande dessinée, traitant d'un sujet aussi lourd que les violences sexuelles faites aux enfants. Théa Rojzman et Sandrine Revel ont relevé ce défi avec brio, ménageant la sensibilité du lecteur, sous la forme d'un conte, admirablement mis en image. Elles savent mettre en scène ce comportement ignoble et monstrueux, avec un regard et une compréhension d'adulte, placés à hauteur d'enfant. Non seulement, elles communiquent au lecteur toute l'atrocité de cette violence immonde et de cette confiance rompue avec les adultes, mais en plus elles mettent en scène les actions à mener, en mettant fin à la loi du silence, pour commencer à guérir la société malade de ces violences commises sur des enfants. Une réussite exceptionnelle.
Le Baron (Masbou)
Vous vous en êtes sorti en vous tirant par les cheveux ?! - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2020. Il s'agit de l'adaptation libre en bande dessinée de la vie de Karl Friedrich Hiéronymus, baron de Münchhausen (1720-1797). L'adaptation a été réalisée par Jean-Luc Masbou, pour le scénario et les dessins. La bande dessinée compte 64 planches en couleurs. le tome se termine avec 3 pages d'étude graphique des personnages, ainsi que les croquis préparatoires de chaque page, rassemblés sur 2 pages, et ceux de la couverture sur une autre page. Il existe trois sortes de fabulateurs : ceux qui racontent leur vie de façon romanesque, ceux qui inventent des univers de toutes pièce, et ceux qui affirment avoir accompli des choses impossibles. le baron de Münchhausen était tout cela à la fois : menteur, conteur, poète. Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von Münchhausen vint au monde le onze mai dix-sept cent vingt, dans le château de Bodenwerder, dans la région du Weserbergland. Il est vraisemblable qu'il attrapa très tôt le goût du mensonge, certainement pour se donner de l'importance. Il fut un page du prince de Brunswick, puis un mercenaire dans l'armée russe, à mener la guerre contre les turcs avec le grade de capitaine de cavalerie. Il racontait ses histoires de taverne en campement, et celles-ci commençaient à se répandre dans les salons. Finalement, lassé de la vie militaire, il revint vivre chez lui, retrouva sa femme Jacobine. Il partagea ses journées entre la chasse, l'entretien de son domaine et les bons repas. Pendant ce temps-là, ses aventures avaient été imprimées outre-Manche, puis traduites en français, et enfin en allemand en 1786. En mai 1787, Engelbert Bodmann, un colporteur, arrive à Bodenverder avec sa camelote. Parmi les marchandises qu'il propose aux habitants, se trouve un livre : Les fabuleuses aventures sur terre et sur mer du baron de Münchhausen. Les villageois sont interloqués : ils n'imaginaient pas que leur baron soit l'objet d'un livre. le colporteur a du mal à y croire : le baron dont il a lu les aventures une dizaine de fois, serait donc un être humain réel. Tout le monde s'installe en terrasse, à la table de l'aubergiste avec une bonne bière. le colporteur indique qu'il aimerait bien rencontrer le baron. Hélas, celui-ci ne vient plus à l'auberge, car il a promis à sa femme, de ne plus rentrer saoul. Gustav décide d'aller le trouver au château pour le faire changer d'avis. Il s'y rend à pied, et trouve le jeune Hans dans la cour du château à regarder une canne avec ses canetons. Celui-ci lui indique que le baron est parti à la chasse le matin, mails qu'il a oublié ses balles de plomb. Gustav prend le sac de balles de plomb et part dans les bois à la recherche du baron. Il le découvre à l'abri d'un bosquet, avec son fusil dans les mains, prêt à tirer sur un magnifique cerf. Il fait feu et l'atteint en pleine tête, mais avec des noyaux de cerise en guise de balle. Une simple adaptation des aventures du baron de Münchhausen ? Pas du tout. Déjà, les pages sont réalisées par Jean-Luc Masbou, l'illustrateur de la série de Cape et de Crocs (1995-2016, 12 tomes) avec Alain Ayrolles. le lecteur est donc assuré de dessins délicieux, et c'est le cas : une narration visuelle riche en décors, avec des personnages immédiatement sympathiques, une mise en couleurs claires et gaies. C'est un vrai plaisir de lecture dès la première page. En outre, l'artiste ménage de nombreuses surprises, que ce soit les 2 strips réalisés par des invités en page 1, avec un clin d’œil à Denis Bajram et à Jean-Michel Folon (1934-2005), ou encore les différentes formes d'illustration. Lorsque le Baron raconte une de ses aventures, l'artiste change de mode graphique. Ça commence dès l'évocation de sa vie : dessins avec des traits encrés très fins et des aplats de couleurs. Ça continue avec l'histoire qu'il raconte à Gustav : des cases évoquant une toile de Jouy, d'un joli rose cuisse de nymphe. Pour l'histoire suivante où il garde les ruches du sultan et doit mener les abeilles au champ, l'artiste prend le parti de représenter les personnages comme des pantins. Il ne s'agit pas d'une coquetterie esthétique pour épater la galerie, mais bien de donner une indication de la saveur de la narration du conteur extraordinaire qu'est le baron. Ce thème revient à plusieurs reprises : ce n'est pas la même chose entre lire ses histoires, ou l'entendre les raconter et de jouir de sa faconde. Une simple adaptation des aventures du baron de Münchhausen ? Pas du tout car l'auteur situe son récit après les dernières aventures du baron. Il commence par retracer la genèse du livre narrant ses aventures : en 1785, Rudolf Erich Raspe (1736-1794) publie ces récits en anglais. Puis, un an plus tard, le livre est traduit en allemand par Gottfried August Bürger (1747-1794) qui les réécrit pour un livre plus poétique et satirique. Mais il n'est pas fait mention de la version française, traduite par Théophile Gautier (1836-1904), avec des illustrations de Gustave Doré (1832-1883), car elle date de 1854, bien après le décès du baron. du coup, cette histoire reprend bien une douzaine de ses aventures : un lièvre à huit pattes, aller récupérer sa hache sur la Lune, un général à moustache à qui il manque le sommet du crâne, le cheval du baron coupé en deux, et bien sûr pour finir une version du boulet chevauché par le baron, mais dans une version inédite. Ces récits sont faits par le baron en personne, et interviennent dans le fil du récit qui se déroule en mai 1787, bien après qu'il se soit rangé de sa vie militaire. de fait, le lecteur bénéficie à la fois de certaines de ses aventures, et à la fois d'une prise de recul sur le succès de ses affabulations. Pendant ces passages au temps présent du récit (mai 1787), Jean-Luc Masbou reprend son mode de dessin classique, et c'est délicieux. Cela incite le lecteur à prendre son temps pour savourer chaque case. La bonhommie des personnages est irrésistible, d'autant plus que l'artiste exagère un soupçon l'expression de leur visage. Ils sont craquants à tous faire les yeux ronds quand le colporteur les informe de l'existence du livre sur les aventures du baron. L'aubergiste Bruder est souriant sans arrière-pensée, donnant une envie irrépressible d'aller manger une tourte chez lui, avec une bonne chope de bière. Gustav est rondouillard avec le crâne dégarni et il inspire une grande confiance, dès le premier coup d’œil. Les cheveux du baron grisonnent et il est très élancé. Il a un visage très expressif, souvent lunaire, parfois une peu agacé quand il s'adresse à son épouse qui a une tendance affirmée à le faire redescendre sur terre, et à ne pas s'en laisser conter. Celle-ci arbore un air tout le temps un peu pincé, et réprobateur. le dessinateur soigne tout autant les tenues vestimentaires, établissant une distinction clairement visible entre celles des roturiers et des serviteurs, celles des bourgeois, et celles de la baronne et du baron. C'est également un délice que de prendre le temps de regarder les décors, ou plutôt les environnements. le lecteur ouvre grand les yeux pour ne rien perdre des pavés des rues de Bodenwerder, des poutres apparentes en façade des maisons, des tuiles sur les toits, de la grande table en bois de l'auberge, de son enseigne avec un trou de boulet de canon, de la forme du dossier des chaises en bois. Plus loin, il regarde la porte d'entrée en pierre du domaine du château, les tourelles, la grande bâtisse principale, les escaliers menant au jardin et les rambardes en pierre. Plus loin encore, il établit la comparaison avec l'architecture du château du vicomte von Hertzberg et son jardin à la française, sans oublier les lieux exotiques où se déroulent les aventures du baron. Il prend tout autant plaisir à se promener dans les bois aux alentours du château pour retrouver le baron en train de s'adonner à la chasse avec son chien, et avec un succès très relatif. L'artiste associe les formes détourées par un trait très léger, avec une mise en couleurs riche et naturaliste, pour des paysages riants où le lecteur espère bien pouvoir se promener un jour. Bien évidemment, le lecteur comprend avec l'introduction que le thème principal est celui de l'affabulation, de l'histoire imaginaire. Mais ce thème ne prend pas le pas sur l'histoire : il ne l'écrase pas, elle ne devient pas un simple artifice sans substance. Bien sûr il se produit une mise en abîme puisque c'est l'histoire d'un conteur hors pair, qui redécouvre ses histoires dans un livre qui les regroupent, et cette histoire est elle-même racontée par le conteur qu'est le bédéiste. Mais la forme de la narration n'a rien de nombriliste, ni d'intellectuelle. le plaisir de lecture reste au premier degré, libre au lecteur d'envisager ce second degré s'il le souhaite. S'il y est sensible, il se rend également compte que le baron évoque d'autres thèmes en passant. Il parle avec sa femme de son choix d'abandonner la guerre, pour arrêter de tuer, de la futilité d'assommer ses invités en étalant ses possessions, ou encore de ce qu'un individu peut souhaiter laisser à la postérité. Juste une adaptation des aventures du baron de Münchhausen ? Que nenni ! Un album aux magnifiques dessins, une narration très agréable à l’œil, jouant gentiment sur la forme pour souligner l'importance de la qualité de la narration dans une histoire. Une évocation de certaines des aventures du baron, avec une verve et une faconde au goût inoubliable. Un récit avec des réflexions justes et touchantes. Une belle histoire qui célèbre les affabulateurs.
Yellow Cab
L'époustouflante vitalité de cette ville - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2021. Il s'agit de l'adaptation en bande dessinée du roman Yellow Cab (2017) de Benoît Cohen, producteur, réalisateur, scénariste et écrivain. L'adaptation a été réalisée par Christophe Chabouté, pour le scénario et les dessins. La bande dessinée compte 162 planches en noir & blanc. Le mercredi 3 juin 2015, Benoît et sa compagne Éléonore se promène à New York, le long du fleuve. Elle remarque que quelque chose préoccupe son compagnon. Il lui répond qu'après 20 ans passés à réaliser des films et des séries, il ressent le besoin de souffler, se reposer, lâcher un peu. Maintenant qu'ils vivent leur rêve américain, il souhaite s'immerger plus dans la culture du pays, et faire un métier concret, un métier où il ne se triture pas le cerveau jour et nuit. Ils s'assoient sur un banc, et il continue : serveur, barman, chauffeur de taxi, de bus, vendeur de hot-dogs, ou même promeneur de chiens. Il continue : il pourrait ensuite se servir de cette expérience pour en faire un scénario dont le personnage serait un acteur venu aux États-Unis pour vivre son rêve américain, et qui se retrouverait tout en bas de l'échelle sociale, et deviendrait chauffeur de taxi. Sa compagne sourit : alors que Benoît déclarait cinq minutes avant être en panne d'inspiration, il est en train de débiter plusieurs idées. Chauffeur de taxi. Dès le lendemain, Benoît effectue une recherche sur internet pour savoir comment on devient chauffeur de taxi à New York. Il pense bien sûr à Taxi Driver, de Niro, Scorcese, Jarmush, Breakfast at Tiffany's, The Game de Fincher, Brand dans Sur les quais, James Cagney, Audrey Hepburn, Ben Gazzara, Benny the cab… C'est une fenêtre sur la folie, l'énergie, la diversité et la violence de cette ville. Il téléphone et effectue sa première démarche : s'inscrire dans une école spécialisée. Il obtient un rendez-vous pour le mardi d'après. le processus : valider un minimum de 24 heures de cours, passer un examen écrit, et faire un test qui prouve qu'il ne consomme pas de drogue. Coût moyen : 500 dollars. Une fois dans l'école, il regarde autour de lui : que des hommes de nationalité très diverse, une affiche du film Taxi Driver. Il repère une personne qui prend les inscriptions et oriente les clients vers les cours. Celui-ci lui explique qu'il doit commencer par prendre un cours de Defensive Driving, et qu'il doit aussi déposer un dossier au TLC, la Taxi Limousine Commission. En réponse à la question de Benoît, il précise qu'il s'agit d'un cours de prévention et d'information pour récupérer des points. Il lui précise également la salle, car le cours commence d'ici quelques minutes. Une dizaine d'hommes écoutent déjà l'intervenant. Celui-ci expose les cinq règles : viser haut, avoir une vision panoramique, garder les yeux en mouvement, toujours avoir une solution de repli, faire en sorte d'être vu tout le temps. Dès la première infraction, il faut immédiatement engager un avocat et faire durer le processus le plus longtemps possible pour pouvoir continuer à conduire. En découvrant cet ouvrage, le lecteur peut avoir deux a priori : ça devrait être pas mal parce qu'il s'agit d'une BD d'un bédéiste renommé, c'est dommage que ce soit une adaptation. Il espère également qu'il en apprendra plus sur le métier de chauffeur de taxi à New York. Sur ce dernier point, il est immédiatement rassuré : il va suivre Benoît alors qu'il effectue une à une les démarches pour exercer ce métier, et pendant les premiers mois où il effectue des courses. Cette dimension du récit participe du reportage, avec un le lecteur en journaliste embarqué qui observe chaque étape aux côtés du protagoniste. C'est instructif : découvrir chaque démarche, le cours exotique, les conseils des anciens aux nouveaux, regarder les clients en se demandant qui ils peuvent être, s'ils vont discuter ou pas du tout, flâner dans les rues de New York. À plusieurs reprises, le lecteur se retrouve surpris par un moment auquel il ne s'attendait pas : voir des dizaines d'adultes de tout âge en train de passer une épreuve écrite, se lancer pour la première fois dans la circulation new-yorkaise, attendre dans l'agence de taxi pour se voir attribuer un véhicule, ne pas retrouver son taxi après avoir mangé parce qu'il a été emmené à la fourrière, avoir un client s'endormir à l'arrière, prendre soi-même un taxi et bénéficier de conseils sur le l'agence où prendre son taxi, etc. Les dessins apparaissent comme très simple, vite fait, les personnages vite croqués, les contours pas très arrondis aux entournures. Cela insuffle une forme de naturel pris sur le vif à chaque individu, tout en conservant un naturalisme certain dans les tenues vestimentaires pour des personnes de cette classe sociale. Dès la première page, le lecteur constate que New York est un personnage à part entière, avec cette promenade en bord de fleuve, la rambarde en simple ombre chinoise, l'alignement des bancs qui fait comme une ligne de fuite, et un simple réverbère. En page 10, c'est la silhouette du pont à structure métallique qui domine la case occupant la moitié de la page. Tout du long, le lecteur s'amuse à repérer les éléments d'urbanisme typiques : la ligne de métro en aérien, les voitures du métro, les feux tricolores suspendus au milieu des carrefours, les entrées de métro, les entresols des immeubles, etc., et puis page 69, c'est parti pour la première journée de travail en taxi. Il s'en suit 7 pages muettes au cours desquelles, le lecteur regarde les panneaux de signalisation avec la même inquiétude que Benoît. Il voit les gratte-ciels et leur façade imposante, les lignes électriques aériennes. Il repère l'Empire State Building dans l'alignement d'une avenue. Il s'inquiète en voyant arriver un policier en uniforme alors que Benoît est garé. Il peut observer les différents immeubles lors des courses, constatant les changements de quartier avec les changements d'architecture. L'artiste ne réalise pas un guide touristique, mais il montre la ville au gré des destinations où le taxi emmène ses clients. de ce point de vue, l'ouvrage tient sa promesse implicite de voir du paysage, sans tomber dans l'enfilade de clichés pour touriste. Le lecteur est vite happé par la narration visuelle qui semble évidente à chaque page. Chabouté dose savamment la densité des décors, généralement réduit à quelques meubles lors des séquences d'intérieur et des dialogues, beaucoup plus descriptifs dans les séquences d'extérieur. Cela ne constitue pas un raccourci pour réaliser certaines plus rapidement : cela fait sens à la lecture. Lors des scènes d'intérieur, l'accent est mis sur la prise d'information, sur la compréhension des démarches à réaliser, et sur les personnages. Cela donne une lecture rapide et légère. À l'extérieur, il y a moins de dialogue, car finalement les clients ne sont pas si causants que ça. L'auteur en vient même parfois à dissocier image et texte, en plaçant ce dernier en dessous pour un ou deux paragraphes, que le lecteur devine repris du livre. Cela donne un ton naturaliste et une lecture très fluide, très agréable, entre les dialogues réalistes et concis, les pages dépourvues de mot montrant les rues, les immeubles et les clients, et les récitatifs épisodiques pas trop longs correspondant à Benoît en train de réfléchir à son scénario, à son personnage principal, à sa situation. En effet, il songe à restituer son expérience sous la forme d'un film dont le personnage principal serait une actrice venue à New York pour essayer d'y percer et exerçant un boulot alimentaire en attendant. le lecteur relève de petites touches sociologiques régulières. La place du Yellow Cab dans la représentation de New York, le fait que chaque nouvelle course soit une nouvelle histoire, le fait que la seule couleur de peau qui compte soit le vert (la couleur du dollar), la différence d'échanges avec des clientes s'il avait été une femme conductrice de taxi, le regard de ses amis sur lui maintenant qu'il exerce ce métier, son imposture (conducteur grâce au GPS dans une ville qu'il ne connaît pas), cette situation sociale qui est l'envers du décor du rêve américain. Et puis court tout du long du récit, ce projet de réaliser un film par la suite. Benoît y pense régulièrement en réfléchissant la manière dont il va mettre en scène son vécu de chauffeur de taxi, au travers de ce personnage d'actrice exerçant ce métier. Il se produit donc une double mise en abîme : le récit parle d'un autre récit imaginaire, tout en étant lui-même l'adaptation du récit d'une autre personne, celui de Benoît Cohen qui a écrit le roman, et qui est lui-même un créateur et un auteur d'histoires. Il n'y a bien sûr rien de fortuit dans ce dispositif en enfilade. du coup, le lecteur y voit aussi un auteur (Chabouté) qui parle de l'acte de raconter une histoire, de création, ce qui devient le thème majeur du récit. Il parle aussi du métier d'acteur, son personnage fictif, une actrice, disparaît du regard des autres en exerçant le métier de chauffeuse de taxi. Mais aussi, elle devient spectatrice de la vie des autres, comme lui est devenu spectateur dans sa bulle à l'abri du froid et du bruit, en écoutant sa musique et en regardant les passants dans la rue. Chabouté tient la promesse du titre et va même bien au-delà. le lecteur plonge dans l'adaptation d'un roman qui se lit comme une vraie bande dessinée, tout en conservant la personnalité et l'esprit de l’œuvre originale. Il place le lecteur aux côtés de Benoît qui se lance dans le processus de devenir chauffeur de Yellow Cab, dans une veine de quasi-reportage, avec des personnages presque croqués sur le vif, et une immersion remarquable dans les rues de New York. Il évoque les conditions capitalistes de l'exercice de ce métier, de façon sous-jacente. Par une narration très immédiate et simple de lecture, il immerge le lecteur dans le quotidien de son personnage, au point que le lecteur peut ne pas se rendre compte que l'auteur développe également une mise en perspective de l'art de raconter des histoires, une thématique autoréflexive sur son propre art.
Les Amants d'Hérouville - Une histoire vraie
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2021. Elle a été écrite par Yann Quellec, avec la participation de Thomas Cadène, dessinée et mise en couleur par Romain Ronzeau. Il s'agit d'un ouvrage d'environ 250 pages. Les auteurs remercient Marcie-Claude Magne pour ses témoignages et l'accès à ses archives, Magali Magne et Serge Moreau pour leurs témoignages, et d'autres pour leur connaissance du château d'Hérouville et de la carrière de Michel Magne. Ils remercient également Bill Wyman, Sempé, Costa-Gavras et Eddie Mitchell pour leurs postfaces si personnelles et généreuses. le tome se termine par une histoire du château d'Hérouville richement illustrée par des œuvres picturales de Michel Magne, et par sa discographie et ses musiques de film. En 1969, un incendie détruit toute l'aile nord du château d'Hérouville, le lieu qui abritait toutes les partitions et toutes les bandes originales du compositeur Michel Magne. Pendant ce temps-là, il se fait attendre à un repas où ses amis sont déjà attablés au restaurant : il fait son entrée par la fenêtre, tout de noir vêtu. Un serveur vient lui apporter le téléphone alors qu'il évoque les Beatles à table. Il reprend le volant de son coupé sport et constate le désastre : toute sa musique, son œuvre entière a brûlé. À l'été 1970, il fait la route au volant de sa Porsche de Paris à Hérouville, et il prend une jeune autostoppeuse : Marie-Claude Calvet, 16 ans. Il en a 40. Il lui laisse son numéro de téléphone. Elle le rappelle avec une copine et il lui propose de passer une journée au château. Il répond à la sonnette en traversant la pelouse dans son tenue moulante noire, avec son doberman à ses côtés. Une semaine plus tard il est chez les Calvet, et explique qu'il souhaite louer les services de Marie-Claude comme baby-sitter pour ses deux enfants Magali & Marin de 9 et 6 ans. Marie-Claude vient s'installer dans une chambre du château. Michel l'invite pour une fête donnée le soir dans le parc. Il y a des dizaines d'invités, un cheval, un batteur, un groupe de jazz. Comme à son habitude, Michel fait l'équilibriste sur une pile instable de chaises. Tout le monde finit habillé dans la piscine. Le lendemain, Michel Magne revient du marché avec le cuisinier Serge Moreau et il lui expose ses projets : bâtir un studio pour réenregistrer tout ce qu'il a perdu dans l'incendie, inviter des artistes à enregistrer en résidence pour couvrir les frais. Serge est sceptique : il n'est pas certain que des artistes accepteront d'enregistrer loin de Paris. Il dit qu'il pense à l'Albatros de Charles Baudelaire. En 1970, le château d'Hérouville comprend une aile gauche à laquelle est accolé le bâtiment du réfectoire, une aile droite, une bergerie, une piscine, une mare, un donjon, une allée végétale, un court de tennis, dans un grand parc. Bientôt es travaux commencent et Marie-Claude s'occupe des enfants, tout en regardant ce châtelain à la belle prestance aller et venir. Les travaux vont bon train, avec des ouvriers, des techniciens, un responsable qui teste le son de chaque pièce en tirant des coups de pistolet. Il ne reste plus à Michel Magne que d'utiliser son Rolodex pour inviter les artistes. Le Château d'Hérouville : un lieu mythique pour les musiciens, mais aussi pour les amateurs de musique pop et rock, ayant investi du temps pour déchiffrer toutes les mentions sur les pochettes d'album. Dans des interviews, les auteurs ont expliqué que leur première intention était de faire revivre ces moments d'enregistrement mythique, avec des artistes en résidence dans un site prestigieux, et des conditions d'hébergement fastueuses. Pour ce faire, ils ont contacté des témoins de cette époque, à commencer par Marie-Claude la veuve de Michel Magne (1930-1984), puis le cuisinier Serge Moreau. Au fil des discussions, leur projet a évolué en intégrant pour une plus grande part la biographie de Michel Magne, et sa relation avec Marie-Claude. Cette dernière leur a confié des archives photographiques dont ils ont incorporé une partie dans leur bande dessinée. le lecteur découvre donc bien plus qu'une simple reconstitution d'une époque disparue, ou que la simple évocation factuelle d'un microcosme artistique, pendant une courte période de 1970 à 1972. L'ouvrage contient des morceaux d'anthologie des fêtes nocturnes où tout le monde termine dans la piscine, au concert gratuit donné par le groupe Grateful Dead le 21 juin 1971 au bénéfice des habitants du village, l'arrivée de Johnny Hallyday avec Sylvie Vartan, le dirigisme de Tony Visconti, etc. le lecteur venu chercher l'ambiance de l'époque et les frasques du milieu en a pour son argent. Romain Ronzeau réalise des dessins dans un registre descriptif, avec des traits de contour un peu lâches, pour des personnages très vivants, et une reconstitution très évocatrice, sans aller jusqu'à une précision photographique. le lecteur peut donc reconnaître des éléments de la vie de tous les jours d'époque, comme les modèles de voiture, ou les tenues vestimentaires. Il peut se projeter dans chaque lieu : l'artiste a effectué un travail de recherche solide pour pouvoir les décrire. Par exemple, il est évident qu'il a étudié les équipements d'un studio d'enregistrement, ainsi que les phases de construction, même si es pages correspondantes donnent une impression d'esquisse rapide. Il met l'accent sur les activités humaines dans chaque endroit, avec un effet irrésistible, par exemple le test de l'acoustique avec un pistolet. le lecteur peut ainsi se projeter dans chaque environnement au milieu des personnes qui l'habitent : les studios du château d'Hérouville, le parc avec sa piscine, les bureaux des studios Davout, les appartements de la bergerie, la plage de Saint Paul de Vence, la place où l'on joue aux boules, le petit appartement parisien, la chambre d'hôpital au Centre Hospitalier du Kremlin-Bicêtre. Le dessinateur représente les personnages avec un bon degré de simplification, parfois une forme de jeunisme. Cela leur confère une vitalité épatante, comme si le lecteur voyait plus leur vie émotionnelle. Il est impossible de résister au charme de Marie-Claude, sans jamais que cela ne devienne malsain, même si elle n'est pas majeure au début du récit. Les artistes célèbres sont facilement identifiables de Johnny Hallyday à Jerry Garcia, en passant par Marc Bolan (T-Rex) Elton John, et Eddy Mitchell, ou Jean Yanne. le lecteur remarque que Michel Magne bénéficie d'un traitement un peu particulier : ni sa pupille, ni son iris ne sont visibles, son regard étant toujours limité à ses sourcils épais. Par ailleurs il dispose d'une silhouette plus athlétique, sans aller jusqu'au culturisme. Il est visible que les auteurs ont souhaité le mettre en scène comme une force plus que comme un être humain, lui donner une discrète aura de mythe. La narration visuelle s'avère très agréable par son entrain communicatif, et sa joie de vivre sous-jacente, ce qui crée un très fort contraste avec l'assombrissement progressif de Michel Magne pendant les dernières années de sa vie. Elle s'avère également très variée : Ronzeau conçoit des plans de prise de vue spécifique pour chaque scène, intègre des photographies à bon escient, ajoute des éléments plus symboliques comme des portées, intègre des respirations avec des pages dépourvues de texte, etc. Arrivé à la page 41, le lecteur découvre un chapitre qui correspond à du texte illustré, et pas à une bande dessinée. Afin de d'ouvrir leur récit, les auteurs ont opté pour cette forme pour évoquer la biographie de Michel Magne (compositeur de 73 musiques de films, musicien, interprète, peintre) en plusieurs chapitres venant s'intercaler au cours de la bande dessinée : pages 41 à 47 Michel fait ses gammes (1930-1950), pages 103 à 111 À l'avant(-garde) 1950-1955 avec 1 dessin de Sempé pour la pochette d'un album de Michel Magne, pages 139 à 146 Les amitiés magnifiques de 1955 à 1960 (avec Françoise Sagan & Juliette Gréco), pages 171 à 175 Magne, star de la musique de films, de 1960 à 1965, pages 197 à 203 : Hérouville s'enflamme de 1965 à 1969. Dans un premier temps, le lecteur peut se demander si c'était bien nécessaire d'alourdir ainsi la bande dessinée, puis il se rend compte qu'il attend ces passages car la personnalité de Michel Magne est véritablement magnétique, et il souhaite en savoir plus sur cet être humain si formidable, cette puissance créatrice inépuisable. Il découvre ainsi progressivement un créateur hors norme, de musique de films mais aussi d’œuvres picturales conceptuelles, d’œuvres d'art modernes (les compositions réalisées avec les bandes magnétiques de ses propres enregistrements), la poursuite d'un rêve devenu inaccessible. Les auteurs réalisent leur hommage sur les années fastes d'enregistrement aux studios d'Hérouville. En revanche, ils ne portent pas de jugement de valeur sur la vie de Michel Magne. Ils ne cachent rien de ses facettes délicates : un mauvais gestionnaire, un individu hanté par une forme de ténèbres, la séduction d'une mineure plus jeune de 24 ans que lui, mais aussi des aspects sous-jacents. Les auteurs ne souhaitent pas s'étendre sur des aspects comme les pique-assiettes, les amis qui le laissent tomber, vraisemblablement l'usage de produits stupéfiant (dimension quasi occultée sauf pour le LSD ajouté à l'insu des invités dans leur boisson à l'occasion du concert gratuit du Grateful Dead), la justice des hommes favorables aux affaires plutôt qu'aux rêveurs. Ils préfèrent développer la création que ce soit directement celle de Michel Magne, ou par l'entremise des poèmes récités par le cuisinier singulier d'Hérouville, Serge Moreau présentant ses plats aux invités en récitant L'albatros de Charles Baudelaire, Colloque Sentimental de Paul Verlaine, À Clymène de Paul Verlaine, ou encore Les caprices de Marianne d'Alfred Musset. le lecteur est laissé libre de penser ce qu'il veut de la vie d'un individu aussi singulier. Il est possible que le lecteur vienne à cet ouvrage avant tout pour profiter de la reconstitution des fastes des conditions de vie des artistes en résidence pour enregistrer aux studios d'Hérouville. Avec le titre, il comprend bien qu'il sera également témoin de la relation amoureuse de Michel Magne, le propriétaire, avec sa compagne Marie-Claude. Il est très vite emporté par l'entrain de la narration visuelle, simple en apparence, riche en profondeur, et par la vie incroyable de Michel Magne. Il a vite fait de ressentir la même fascination que les auteurs, pour cet homme, pour ce créateur à l'énergie folle, et il les en remercie d'avoir fait évoluer une évocation très vivante et précise, en une évocation de sa vie.