Récit participatif
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Cette bande dessinée contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2013. Elle a été entièrement réalisée par Ibn al Rabin. Elle se présente sous un format plus grand qu'une bande dessinée traditionnelle : 29,7cm de large pour 40cm de haut. Elle comporte 22 pages en couleurs. Elle présente la particularité d'être dépourvu de mots, texte, dialogue.
Un jeune homme en teeshirt blanc sort de chez lui, se rend à un café où il s'installe seul à une table en terrasse. Une jeune femme en robe blanche sort de chez elle et se rend au même café où elle s'installe seule à une table en terrasse. D'autres personnes sont attablées aux autres tables souvent à deux ou à trois. Teeshirt Blanc remarque Robe Blanche et il commence à se dire qu'il l'aborderait bien : se lever, aller prendre place à la chaise à côté d'elle, à la même table, tout en commençant à la baratiner avec des propos amusants et flatteurs, prendre une consommation ensemble, continuer à la baratiner avec volubilité jusqu'elle soit sous son charme et finir par la mettre dans son lit. Il passe à l'acte : il se lève et s'approche de la table en prenant le dossier de la chaise pour la déplacer et en suggérant qu'il va s'installer. Elle répond qu'elle attend une copine en jupe noire qui va justement s'assoir à cette place. Il se met à penser qu'il peut peut-être les emballer toutes les deux et avoir deux femmes nues allongées sur son lit. Un homme à la casquette blanche arrive et Robe Blanche le reconnaît, se lève et lui dit bonjour.
Casquette Blanche s'installe sur la chaise que Teeshirt Blanc avait pris comme cible, et Robe Blanche se rassoit sur la sienne : ils papotent avec entrain comme de vieux amis. Teeshirt Blanc va se rassoir à sa table et commande un demi. Robe Noire arrive à son tour et s'assoit avec ses deux amis après leur avoir fait la bise. Depuis sa table, Teeshirt Blanc commence à envisager Jupe Noire. Chacun des trois amis se fait un film : Robe Blanche imagine Casquette blanche nu étendu sur son lit, lui imagine Jupe Noire nue à quatre pattes sur son lit, et cette dernière imagine Teeshirt Blanc nu son lit. Quant à ce dernier il se rend compte que son corps lui dit que sa vessie est pleine et qu'il faut qu'il se rende aux toilettes. Teeshirt Blanc se rend aux toilettes, mais elles sont fermées. Il toque à la porte pour s'assurer qu'il y a quelqu'un : une voix de femme lui répond que ces toilettes mixtes sont occupées. Il sent que ça commence à presser car il pense à une haute vague déferlante. Jupe Noire arrive à son tour pour passer aux toilettes : elle le voit et se dit que c'est l'occasion rêvée pour commencer à flirter. Elle se dit qu'elle va entamer la conversation sur le mode séduction, mais Teeshirt Blanc va s'en rendre compte. Si elle prend l'initiative, elle court le risque qu'il la prenne pour une fille facile, prête à tapiner. Elle n'a pas envie qu'il la traite de prostituée.
Voilà une bande dessinée très singulière : par sa taille grand format, par son absence de mots, par l'agencement des cases, par l'absence de nom pour les personnages. le lecteur n'éprouve aucune difficulté à reconnaître chacun des protagonistes alors même que leur représentation est très simplifiée : pas de trait de visage, une bouche ouverte de temps à autre pour émotion plus intense, des caractéristiques de chevelure réduites au strict minimum avec un point noir accolé au niveau du cou au rond noir de la tête pour des cheveux mi-longs, deux traits en U inversé pour des couettes tressées, au plus trois doigts à une main, un petit ovale écrasé pour les pieds, un renflement un peu prononcé au niveau de la poitrine féminine. Pour autant, alors même qu'il n'y a ni prénom ni nom, le lecteur identifie aisément chaque personne par un menu détail, et un attribut vestimentaire, lui aussi représenté de manière minimaliste. Pour autant la direction d'acteurs est impeccable : l'activité ou le geste de chaque personnage est une évidence, ainsi que son état d'esprit quand il l'accomplit.
L'artiste met en œuvre le même minimalisme pour représenter les décors : une simplification s'arrêtant juste avant de passer dans le domaine de l'icône ou du logo. Les véhicules qui passent dans la rue présentent plus de détails que les logos utilisés sur les panneaux du code de la route, tout en restant dans le domaine de la forme générique, par opposition à une représentation photographique : hors de question de reconnaître un modèle ou même une marque. Un tiers des fonds de case sont vides de toute information visuelle. Une fois les personnages attablés, seule la table est représentée par un ovale, et parfois un dossier de chaise par un petit trapèze et deux gros traits pour les montants du dossier. Dans le même temps, le lecteur voit bien des endroits différenciés : la terrasse du café, la porte des toilettes du café, le lit d'une chambre, l'intérieur du café avec le comptoir, une salle de bain avec une baignoire, et même une vue plus complexe de la terrasse, avec le café derrière et une vue de la salle à travers la vitrine, dans une perspective isométrique. Totalement fasciné par ce mode narratif minimaliste, le lecteur n'en revient pas de découvrir un dessin en pleine page sur la dernière planche, avec une vue détaillée des immeubles de la ville.
Dès la première page, le lecteur perçoit que le minimalisme des dessins s'accompagne d'autres outils visuels pour une narration sophistiquée, très construite, et d'une lisibilité remarquable. L'artiste ne compense pas la simplicité des dessins : il en tire parti pour raconter son histoire avec d'autres outils visuels, d'autres effets. Ça commence dès la première planche avec cette disposition des cases en V : le jeune homme venant de la gauche, avec des cases selon une diagonale verticale inclinée plutôt qu'en bande, et la jeune femme arrivant de la droite avec des cases selon une diagonale inclinée dans l'autre sens, les deux se rejoignant en bas de page arrivant à la même terrasse de café. Dans la deuxième planche, le bédéiste montre ce que pense le jeune homme en commençant à flirter avec la jeune femme : il y a un gros phylactère avec les petits ronds le reliant au personnage pour indiquer qu'il s'agit d'une pensée, et à l'intérieur une bande dessinée, les pensées du jeune homme étant retranscrite sous cette forme. Ce dispositif fonctionne à merveille, et il est utilisé à plusieurs reprises : parfois pour plusieurs personnages en même temps dans une grande case avec plusieurs cases de pensée, parfois par un même personnage qui se fait un premier film, puis un second.
Ibn al Rabin déploie de nombreux outils visuels pour exprimer des états d'esprit ou des jugements de valeur sous une forme visuelle. Alors que les cases sont en nuances de gris, il arrive qu'un phylactère de parole (vide de mode) soit en rose, ou le cadre d'une case en rose. le lecteur comprend que cela correspond à un langage et un comportement de séduction de la part de la personne, ou à une expression de plaisir. En planche 11, Teeshirt Blanc cherche des embrouilles avec deux autres clients au bar et l'un d'eux fait le constate qu'il parle sous l'emprise de l'alcool, ce que le dessinateur exprime par un phylactère dans lequel Teeshirt Blanc est représenté avec un torse comme une grosse outre remplie d'un liquide jaune, c'est-à-dire de la bière. Teeshirt Blanc se met à les traiter d'homosexuels et la représentation visuelle est instantanément compréhensible, et très drôle. Un peu plus tard, il se vante des exploits sexuels et de sa partenaire qui évoque sa virilité sous la forme d'une tour Eiffel dans son phylactère, pour un bon effet humoristique. Quelques planches plus loin, le lecteur découvre un gros sac dans un phylactère, avec des mouches tournant autour : un sac à m… Indéniablement, la narration visuelle s'avère riche, inventive et intelligente, sachant transcrire les émotions et les états d'esprit des uns et des autres avec clarté et empathie.
Cette manière de raconter fonctionne à plein : il y a un effet ludique qui incite le lecteur à se montrer participatif, à penser aux liens de cause à effet dans son esprit, à se dire qu'il a capté la symbolique d'une représentation, la signification d'un code graphique. C'est à la fois une forme de récompense et de motivation. Dans le même temps, il ne ressent pas sa lecture comme un jeu, mais bien comme la découverte d'une histoire, avec un jeune homme qui veut pécho, une jeune femme qui veut pécho également. L'usage d'images en guise propos et de flux de pensée donne à voir la représentation mentale du personnage, la façon dont il envisage son action, et par voie de conséquence, le décalage avec la représentation que s'en fait son interlocuteur et son intention personnelle. Il se dessine également une image des comportements sociaux acceptables pour faire connaissance et plus si affinités, ainsi qu'une mise en lumière de ceux qui ne sont pas acceptables, ou tout du moins qui produisent des émotions négatives. L'auteur pointe du doigt l'abus d'alcool comme mauvais conseiller, ainsi que les vantardises comme vouées à se confronter à la réalité, au désavantage du fort en gueule. Les avanies subies par Teeshirt Blanc montrent également une forme de comportement condamné à se répéter, les retours de bâton confortant l'individu dans ses ressentis négatifs vis-à-vis des individus avec qui il interagit, un cercle vicieux.
Une bande dessinée qui sort des sentiers battus par son format double d'un album traditionnel, et par une narration muette (sans mots) avec des personnages très simplifiés sans nom. Une tranche de vie d'un individu pitoyable, dans un récit choral, avec une inventivité narrative de chaque planche, et une mise en lumière du point de vue différent de chaque personne interagissant dans une même situation.
La vengeance est un plat qui se mange sanglant.
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Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il contient les 4 épisodes initialement parus en 2015, coécrits par Eric Powell & Tim Wiesch, dessinés, encrés et mis en couleurs par Eric Powell. Dans la postface, Powell explique que Wiesch est un véritable ami qui l'a recueilli pendant une période sombre, et que c'est lors de cette période qu'est née l'idée de ce projet bien noir.
C'est l'histoire d'un nain assis dans un bar de Brooklyn en 1979. 2 clients et le patron se moquent de sa petite taille et l'un d'eux lu offre un chocolat au lait. Il le boit, laisse un pourboire et un cadeau fatal, et sort dehors. Un adolescent se moque à nouveau de sa petite taille, il ne le fera pas 2 fois. Big Man (le surnom du nain) se rend à la gare routière et prend un billet pour Nashville. Il se remémore quelques moments de sa vie personnelle.
Delilah (la mère de Big Man) vivait mal la particularité de son fils, et a fini par quitter son mari. Ce dernier ne l'a pas très bien supporté et a connu une fin prématurée. La soeur de Big Man a été placée dans une famille, alors que lui est resté coincé dans un orphelinat où les autres adolescents lui ont mené la vie dure. Dès qu'il a pu, il a tenté de s'engager dans l'armée, mais a fini dans des missions d'une nature un peu particulière. Au temps présent du récit, il a reçu une lettre d'une certaine Holly (leurs relations seront expliquées par la suite) ce qui l'a décidé à mettre en œuvre une vengeance des plus violentes.
Eric Powell est le créateur, scénariste et dessinateur de la série Goon (par exemple Chinatown et le mystérieux monsieur Wicker), comprenant des monstres surnaturels, un grand balèze se livrant à des trafics illégaux, et en fonction des épisodes une bonne dose de drame, ou un humour ravageur. le lecteur est donc fortement intrigué par cette histoire complète au scénario qui promet un niveau de violence terrifiant. Effectivement, il y a deux séquences de torture qui sont difficiles à soutenir du fait de l'expressivité des dessins. Les coscénaristes ont été chercher des horreurs immondes, et Eric Powell les dessine sans rien cacher, avec des détails et une force des mouvements qui fait ressentir la violence de l'arrachement, avec des instruments basiques.
Au contraire de ce que laisse le supposer le début de l'histoire, il y a bien une intrigue, assez développée. Il s'agit d'une vengeance violente, réalisée par un individu dont l'histoire est détaillée, avec une explication concrète de la motivation de Big Man et de la raison de son intensité. le lecteur comprend bien que les coscénaristes ont écrit leur histoire à un moment de leur vie où ils avaient besoin d'extérioriser des sentiments très négatifs. Pour atteindre leurs objectifs, ils ont développé leur histoire sur 2 axes : l'histoire personnelle de Big Man, le déroulement de sa vengeance.
Effectivement, la jeunesse de Big Man est bien chargée en malheur. Son nanisme est mal vécu par sa mère, au point qu'elle préfère partir. Il est en butte aux brimades, puis aux méchancetés de ses camarades d'école, puis de l'orphelinat. Il ne peut même pas retrouver un semblant d'amour propre puisque sa taille ne lui permet pas d'être accepté dans l'armée. La narration le montre bien comme une victime maltraitée, mais qui refuse de se laisser faire. Dans le cadre contraint de cette narration en 4 épisodes, les auteurs réussissent quand même à contrebalancer ce qui aurait pu devenir une caricature, avec 2 personnages bénéfiques pour Big Man, son père, et une jeune fille. En outre l'attitude de Big Man n'est pas celle de quelqu'un de résigné. Il se conduit comme un adulte endurci par la maltraitance, et toujours prêt à rendre les coups. Cette partie de l'histoire est à la fois prévisible (le pauvre individu maltraité qui finit par bien le rendre), et à la fois cohérente dans la mesure où son histoire personnelle justifie ses réactions et ses capacités en termes de torture.
Pour ce qui est de la vengeance, le motif est également basique tout en étant suffisant. La narration alterne la progression de la vengeance, avec les révélations relatives à son motif, faisant monter la tension générée par les actes de violence, et le suspense quant à l'acte horrible qui tout déclenché. le lecteur se laisse prendre au jeu : il se demande ce qui peut nourrir la fureur de Big Man, surtout au vu de ce qu'il fait subir à ses captifs.
On peut compter sur Eric Powell pour dessiner un individu endurci au caractère difficile et au visage fermé (il n'y a qu'à penser à Goon). Big Man est très réussi de bout en bout. Bien sûr Big Man est de petite taille du début jusqu'à la fin, son visage fait peur à voir dès le début, qu'il porte la barbe ou non, ou même la moustache. Son visage devient de plus en plus amoché au fur et à mesure de l'avancement du récit, de plus en dur et sans autre émotion que la haine et l'agressivité. Powell lui fait un visage très marquant lors de son passage au Vietnam (tout à fait justifié). Comme dans Goon, cet artiste réussit des visages atterrants quand ils sont ravagés par la tristesse ou l'injustice (en particulier lors de la jeunesse de Big Man), irradiant une empathie qui prend à la gorge.
Conformément au scénario, les dessins montrent comment Big Man se sert de sa petite taille pour frapper ses adversaires de manière inattendue. La violence n'est en rien édulcorée, elle est voyeuriste et malsaine, avec un niveau de détails choisis en fonction de la séquence. La première fois, elle est suggérée, mais dès la deuxième (un coup de poing asséné avec force dans un visage) elle est graphique. Eric Powell exagère discrètement la déformation du visage pour une légère touche de dérision, mais ce sera la seule fois. Par la suite l'intensité des émotions de Big Man attrape l'attention du lecteur et le plonge dans le premier degré, sans possibilité de prise de recul. Cette violence va crescendo, pour aboutir sur des tortures sadiques difficiles à soutenir.
Sur le plan visuel, le lecteur a une autre surprise concernant la nudité. Il se retrouve face à un personnage masculin avec les joyeuses au vent, au vu et au su de tout le monde (à commencer par le lecteur). Les auteurs intègrent donc une dimension sexuelle, sans jouer sur le corps de la femme en tant qu'objet sexuel. Ces rares séquences participent au ton adulte et pour lecteur averti, tout en servant à renforcer la personnalité de Big Man. Il ne s'agit donc pas de provocation gratuite.
Sans a priori sur l'histoire, le lecteur prend rapidement conscience que ça ne rigole pas, que les coscénaristes ont conçu une vraie histoire de vengeance qui va jusqu'au bout, exécutée par un personnage principal assez étoffé pour qu'il soit crédible. Ils devaient avoir des sentiments négatifs intenses à exorciser, et ça se voit sur les pages, à la fois dans les situations, mais aussi dans la force graphique des dessins. 5 étoiles.
Ce tome comprend également une histoire en 2 pages (en 7 cases de la largeur de la page), réalisé par les mêmes auteurs) pour le numéro annuel du Comic Book Legal Defense Fund's Liberty. le principe en est simple : une personne ouvre la bouche pour sortir une phrase agressive et trahissant une réflexion bas du front (case sur fond vert), Big Man leur défonce le crâne. Après avoir lu l'histoire principale, le lecteur souffre pour ces abrutis qui se font défoncer la tronche par Big Man toujours aussi énervé, toujours aussi brutal. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une histoire, mais d'une mise au point sur le fait que la liberté d'expression n'est pas synonyme de dire n'importe quoi d'insultant.
Suivent ensuite 8 couvertures variantes. Les 4 réalisées par Eric Powell dégagent la même férocité sadique que les pages intérieures de la série. Il y a également une couverture réalisée par Lee Bermejo. Il a choisi le moment où Big Man a les fesses à l'air, et une barre à mine dans la main. Il transcrit la férocité du personnage avec la même intensité que Powell. Elle prend une dimension encore plus brutale dans la mesure où Bermejo dessine de manière photoréaliste. Vient ensuite une couverture réalisée par Dave Johnson, éloignée de quelques degrés de la réalité par rapport à celle de Bermejo. Cet artiste a déjà été plus inspiré dans sa composition de couvertures (il suffit de regarder celles qu'il a réalisées pour la série 100 bullets de Brian Azzarello & Eduardo Risso). La couverture réalisée par Geoff Darrow vous fera croire qu'il est possible de fracasser une boîte crânienne avec une boule de billard, dans le luxe de détails qui est l'apanage de cet artiste. La dernière couverture variante est réalisée par Francesco Francavilla, avec son trait un peu appuyé et ses couleurs qui tranchent, rendant Big Man terrifiant avec sa hache ensanglantée.
Cette lecture m'a vraiment touché au cœur. Pourtant j'étais prévenu. Outre le très bel avis de Ro, j'ai commencé par lire le roman que m'a conseillé ma libraire au moment de l'achat de la BD. Cela m'a permis de m'imprégner de la pensée et de la belle langue de Gael Faye. J'ai été immédiatement envoûté par ma lecture et je conseille aux futurs lecteurs de commencer par le roman.
J'ai ensuite visionné le film d'Eric Barbier qui m'a beaucoup plu par sa maîtrise du jeu des enfants et la réalité de la vie expatriée en Afrique. Toutefois j'ai moins senti cette montée de la dramaturgie programmée.
Il me restait la série à découvrir avec pas mal de points d'interrogations : Pourquoi avoir choisi Sowa comme scénariste ? Comment Savoia allait pouvoir traduire visuellement l'indicible de certaines scènes du génocide des Tutsi au Rwanda ? Quelles allaient être les libertés du scénario par rapport à l'œuvre originale ?
Il faut bien dire que mes craintes se sont évanouies dès les premières planches. J'ai immédiatement été séduit par le graphisme de Savoia. À la lecture des premiers cadres, je me suis tout de suite retrouvé à Bujumbura. Je suis persuadé que les auteurs ont fait le voyage pour pouvoir traduire les paysages et l'organisation de la cité d'une façon aussi crédible.
C'était d'ailleurs une exigence de Faye pour le film et je pense qu'il a demandé la même chose pour la BD. Savoia nous charme instantanément par la beauté des paysages, des manguiers ou des rives du lac Kivu ou Tanganyika. Une "Fantaisie des dieux" comme le rappelle le journaliste Saint-Exupéry grande voix de ces évènements.
A la lecture de cette première partie, je comprends comme une évidence le choix de Marzena Sowa.
L'autrice polonaise est une experte des récits mettant en scène les enfants. Elle est donc l'une des scénaristes les plus légitimes pour mettre en scène la pensée de Faye dans ce récit à hauteur d'enfants de douze ans. Ensuite j'admire le travail de découpage effectué sur le texte de Faye. C'est pratiquement mot pour mot le texte du roman spécialement dans la voix off mais aussi dans de nombreux dialogues. La découpe du texte original et son utilisation dans la série permet de construire un ensemble très cohérent, fluide et surtout qui introduit la montée de la tension dramatique au fil du récit.
Tension qui s'exprime par les désaccords du couple (petite histoire) pour atteindre son paroxysme dans la haine criminelle des Hutu contre les Tutsi. Haine dans laquelle le jeune Gaby va être entraîner presque malgré lui par un effet boomerang. C'est un des point forts (qui n'en manque pas) du roman et de la BD de Faye de nous faire réfléchir sur notre possible position de bourreau. "Je peux être une victime mais pourvu que je ne devienne jamais un bourreau" disait Jacques Attali dans une interview.
Le scénario respecte scrupuleusement le roman à deux épisodes près (la bicyclette et l'anniversaire) en plus de la modification du groupe d'enfants (de 5 à 3). Mais ces modifications, sauf peut-être l'anniversaire, ne changent pas l'esprit de l'histoire et sa compréhension.
Cette vision interne du génocide des Tutsis au Rwanda et les affrontements ou massacres au Burundi et au Rwanda est rare. C'est un vrai témoignage qui sert le devoir de mémoire. Comme pour la Shoah, il a fallu du temps pour vaincre le silence de l'indicible. Tout n'a pas encore été dit mais un récit comme celui de Gael Faye est un vrai trésor pour la paix et le futur.
Enfin je termine par le formidable graphisme de Savoia. J'ai déjà exprimé mon admiration pour ses extérieurs et l'ambiance proposés. Son dessin est précis, dynamique et terriblement expressif dans la douleur et la souffrance. Il restait à traduire en image le génocide sans tomber dans le voyeurisme morbide et en respectant le souvenir des victimes.
Sylvain propose deux passages. Un passage extérieur (p 85-87) comme une vision d'information en couleur coincée entre "les résultats sportifs et les cours de la bourse". Cette vision est horrible mais elle s'évacue par différents moyens comme les livres de madame Economopoulos pour Gaby. Enfin la vision vécue, celle du récit d'Yvonne, celle qui vous transforme définitivement (p95-97), sans couleur, vision de cauchemar dans laquelle vous risquez de sombrer. Cette vision ne passe pas aux infos mais détruit aussi surement que la machette des assassins.
J'attendais ce passage si difficile à mettre en images. Eric Barbier dans son film a contourné la difficulté avec un récit très émouvant de la grand-mère. Ici Savoia respecte le récit original avec beaucoup de délicatesse et d'émotion. Il est impossible de rester de marbre sur ces deux pages qui en disent plus long que tous les discours de certains hommes politiques ou responsables de l'Elysée à l'époque.
Faye ne s'attarde pas sur le côté politique des responsabilités, c'est l'affaire des juges ou des journalistes. Son monde est celui de l'enfance qui ne comprend pas avec son cerveau mais qui agit avec son cœur. Ce faisant c'est notre cœur qu'il touche.
Cette série touche juste dans tous les domaines. Malgré ma connaissance récente du roman j'ai ressenti une très forte émotion à relire ce très beau texte bien mis en valeur et soutenu par de si belles planches.
Une lecture plus que conseillée mais lisez le roman aussi (la lecture est rapide).
C'est si fragile et si fort une vie.
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Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 124 planches. le tome s'ouvre avec un texte introductif de 2 pages, rédigé par Paco Ignacio Taibo II, commençant par quelques paragraphes sur l'histoire de la ville de Ciudad Juárez, puis continuant avec la démarche des auteurs : ils ont la vocation de marcher et de raconter, de recueillir et de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. Il explicite également ce qu'il trouve d'unique dans la bande dessinée en tant que moyen d'expression : un langage où se mêlent les réflexions, les dialogues images, l'objectivité et la subjectivité.
Troubs est dans son fauteuil en train de lire le journal. Il repense au dernier festival international de la bande dessinée à Angoulême où Baudoin lui a reparlé de ce voyage. Ciudad Juárez : tout au nord du Mexique, l'endroit le plus fréquenté de la frontière, le Rio Grande coupe la ville en deux, et côté américain c'est El Paso. Ça sonne comme dans les westerns, mais ce n'est pas un western, c'est pour de vrai. Troubs a lu que c'est la ville la plus dangereuse du monde, 20 meurtres par jour en moyenne, les gens ne sortent plus après le coucher du soleil, les gangs et l'armée se battent pour contrôler la ville. Il se souvient d'une discussion avec une femme travaillant pour le Haut-Commissariat pour les Réfugiés, au Burundi : rien n'arrête le vent de la mort et il souffle au-dessus des frontières. Baudoin est assis dans son fauteuil et il repense à une déambulation sur une plage de Tanger, le vent soufflant le sable qui se précipite vers la mer, les deux vagues en furie s'embrasant, le mariage de l'Atlantique avec l'Afrique. Il se souvient de dizaines de garçons s'entraînant avec un ballon sur la plage, et il s'interroge sur les kilomètres de fil de fer barbelé qu'il faudrait déployer au milieu de la Méditerranée pour interdire à l'Afrique d'accoster sur les rives de l'Europe.
Ciudad Juárez : la frontière des frontières ? le corps d'une femme atrocement mutilée retrouvée au petit matin. Une grande quantité d'entreprises du monde riche s'y est installée : les maquiladoras. Là travaillent des femmes venues de toute l'Amérique Latine, de la main-d’œuvre très bon marché pour le marché mondialisé. Près de 500 femmes assassinées depuis 1993 à ce jour, alors que la page en question est réalisée en juillet 2010. C'est en partie à cause, ou grâce à un livre 2666 de Roberto Bolaño, un immense écrivain chilien décédé en 2003, que Baudoin a eu envie d'aller à Ciudad Juárez. L'idée : trouver des lieux où on peut dessiner. Faire le portrait de ceux qui voudront bien, leur demander : Quel est votre rêve ? Dire la vie dans cette ville où on meurt. le voyage commence à Culiácan le premier octobre 2010.
Il est possible que le lecteur soit attiré par cet album du fait des auteurs qu'il a pu apprécier par ailleurs, ou pour le thème. Ils ont choisi de se rendre à Ciudad Juárez, pour rencontrer les habitants. Dans sa partie introductive, Edmond Baudoin (né en 1942) explique leur projet : demander à un habitant quel est son rêve, et lui offrir son portrait réalisé sur place. Les deux prologues permettent de comprendre le principe de leur collaboration, de la réalisation de cette bande dessinée à quatre mains. Ils vont la construire ensemble, chacun réalisant ses pages, ou ses parties de page, relatant leur expérience avec leur subjectivité propre. Chacun a réalisé son prologue propre, ce qui permet de repérer leurs caractéristiques graphiques personnelles, mais celles-ci fluctuent un peu en fonction des séquences, ne donnant pas l'assurance d'avoir l'a certitude de qui est quelle page. En cours de route, ils introduisent un signe distinctif pour savoir qui parle : un logo de tortue pour Troubs, un de chèvre pour Baudoin, mais dans le fil de l'ouvrage, ils n'y ont recours que deux ou trois fois. À l'épreuve de la lecture, la coordination entre les deux auteurs devient patente, car le lecteur n'éprouve jamais la sensation de passer d'un point de vue, à un autre fondamentalement différent, jamais en opposition, une sensibilité commune en phase. Il plonge dans un carnet de voyage à Ciudad Juárez, mais pas un voyage touristique, ni une étude sociologique sur la criminalité systémique, simplement aller à la rencontre des gens.
Dans chaque prologue, le lecteur prend contact avec la personnalité des deux auteurs, dans leur manière de dessiner : des dessins descriptifs avec des contours un peu flottants par endroit, un usage un peu charbonneux par endroit du noir. le lecteur peut déceler que Baudoin se montre graphiquement plus aventureux par moment, ses dessins pouvant s'aventurer vers l'abstraction, comme lors de la rencontre entre le sable soulevé par le vent et la vague d'eau de mer. Il note également que les deux auteurs ne se sentent pas contraints à s'en tenir à des cases disposées en bande, avec des phylactères. Dès son introduction, Troubs passe en mode : des cases avec uniquement des cartouches de texte pour évoquer son souvenir du Burundi. Baudoin commence sous la forme de deux cases de la largeur de la page, avec une ou deux lignes de texte en dessous. En planche 13, la case montrant la collision de la vague de sable contre celle d'eau relève plus du domaine de l'abstraction que descriptif et l'image n'acquière son sens narratif qu'au regard de la case au-dessus d'elle et du commentaire en-dessous.
Tout du long de ce carnet de voyage, le lecteur ressent de la surprise en découvrant des images ou des séquences visuellement originales et mémorables : les ballons de foot comme suspendus en l'air, le trombinoscope de 40 jeunes femmes en planches 20 & 21, la reproduction de l'affiche d'une inauguration, des cases de la largeur de la page montrant le paysage naturel dans la région (planches 50 & 51), la représentation d'une communauté en train de danser utilisant deux pages (planches 52 & 53) en format paysage (il faut tourner la BD d'un quart de tour), un mode de dessin passant à une figuration très simplifiée pour la cérémonie des remerciements (planche 58) avec des individus portant un masque intégral d'aigle, des représentations d'individus comme collées sur une page sans aucune bordure (planches 70 & 71), la reproduction de peintures rupestres (planche 75), une photographie tout juste retouchée, 4 planches dessinées par deux bédéistes locaux, etc. S'il est familier des ouvrages de Baudoin, le lecteur retrouve ici toute sa liberté formelle dans sa façon d'envisager une narration en bande dessinée.
Par rapport à ses attentes, le lecteur se rend compte qu'il ne contemplera pas les portraits réalisés par les deux artistes, juste quelques facsimilés de petite taille, pour une partie des personnes accostées. Lors du prologue, les deux auteurs placent leur carnet sous le thème de la violence subie par les populations et en particulier les femmes, et sous celui des migrants. Au début du séjour au Mexique, ils commencent par rendre visite à Florence Cassez, ressortissante française, alors accusée d'enlèvement, séquestration, délinquance organisée et possession d'armes à feu et de munitions à l'usage exclusif des forces armées, et condamnée à 96 ans de prison, ramené à 60 ans en 2009. Les auteurs évoquent à la fois des éléments culturels, et des événements d'actualité, comme l'écrivain Roberto Bolaño (1953-2003), Vargas Llosa, prix Nobel de littérature 2010, Paco Ignacio Taibo II (écrivain, militant politique, journaliste et professeur d'université hispano-mexicain, auteur de roman policier), ou la peine de prison de Florence Cassez, l'intervention de Nicolas Sarkozy pour la faire libérer, les unes du quotidien relatant le nombre de tués durant la nuit. Ils exposent quelques éléments de géopolitique comme les maquiladoras, les tentatives d'immigration clandestine pour passer à El Paso e l'autre côté du Rio Grande, un rassemblement des peuples premiers, le 6 novembre journée nationale de souvenir et de lutte contre les assassinats et les enlèvements de femmes.
Le lecteur accompagne donc les auteurs à la rencontre des personnes dans la rue, dans un bar, dans une maquiladoras, à suivre une personne ou une autre qui leur sert de guide. Il comprend que leur compréhension de la langue espagnole est un limitée, et qu'ils la parlent mal. Il apprécie qu'ils se montrent attentionnés pour expliquer où ils se rendent, quels sont les personnes qu'ils rencontrent, en quelques phrases courtes. Il assiste bien sûr à la proposition faite par les artistes aux personnes à qui ils s'adressent, en découvrant leur réponse quant à leur rêve. En cours de route, les auteurs apprennent qu'un journal national avait déjà effectué la même démarche : demander à des élèves de collège d'exprimer leur rêve pour leur vie d'adulte, et retourner les voir une dizaine d'années plus tard pour savoir ce qu'il en était advenu. Cela produit un effet de relativisation sur les rêves qui leur sont formulés. Cette forme de voyage et de prises de contact avec la population locale offre une vision très directe au lecteur. En découvrant les différents rêves ainsi exprimés, il y voit des besoins primaires, pouvant lui faire penser au premier étage de la pyramide d'Abraham Maslow. Cela a pour effet de révéler toute la force d'une observation formulée en cours de route : C'est si fragile et si fort une vie. le ton n'est pas misérabiliste : les auteurs mettent en lumière la force vitale de chacun, cette énergie qui permet d'affronter chaque jour dans un milieu hostile où une mort arbitraire peut venir y mettre un terme, où le système socio-économique est défavorable à l'individu, entre insécurité, précarité, dans un environnement qui n'est ni stable ni prévisible, pétri d'anxiété et en crise. En découvrant certains témoignages, le lecteur sent les larmes lui monter aux yeux, l'émotion le prendre à la gorge. À d'autres moments, il est confondu d'admiration devant le courage banal et quotidien de l'un ou de l'autre, par la possibilité de vivre malgré tout.
Se rendre dans la ville la plus dangereuse du monde et demander aux habitants à quoi ils aspirent, en échange d'un dessin. le lecteur se plonge dans ce carnet de voyage réalisé par deux créateurs et il découvre un témoignage beaucoup plus riche que ce à quoi il s'attendait : la liberté formelle de la mise en images, la simplicité du contact humain, les éléments de contexte présentés tout naturellement, une sensation déconcertante de toucher du doigt une des dimensions essentielles de l'existence, sans dramatisation larmoyante, sans se voiler la face. Une expérience de lecture d'une rare vérité, en toute honnêteté.
Continuité rétroactive & métacommentaire
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Quelque part dans une maison isolée, Robert Reynolds se réveille au milieu de la nuit ; il a l'intuition qu'une entité malveillante (The Void) vient de faire son retour dans la réalité. Il se souvient d'un superhéros appelé Sentry dans des comics, il se souvient de pouvoir voler dans le ciel. Mais l'alcool qu'il vient d'avaler ne l'aide pas à focaliser ses idées et il a l'impression que The Void a pris possession de son chien. Alertée par le bruit, sa femme se réveille et le retrouve dans la cave, la bouteille vide par terre et le chien apeuré après avoir été frappé. Pourtant Reynolds se souvient qu'il tutoyait Reed Richards comme un ami précieux, qu'il avait épaulé Peter Parker dans un moment difficile, qu'il avait calmé Hulk au point qu'ils avaient pris l'habitude de travailler ensemble, et qu'il avait décillé Warren Worthington sur un aspect crucial de sa vie. Reynolds se rend sur le site de reconstruction du Baxter Building où il échange quelques mots avec Mister Fantastic, ce qui déclenche un questionnement difficile sur la véritable nature de Reynolds.
J'ai horreur de ça ! Paul Jenkins introduit un superhéros antérieur aux Fantastic Four dont personne ne se souvient, mais dont l'existence est une certitude. Il remet en cause toute la continuité de l'univers partagé Marvel en insérant Sentry, le plus grand héros de cet univers, en action avant les FF. C'est insupportable : le lecteur que je suis crie au scandale, s'insurge contre ce révisionnisme facile, artificiel, invraisemblable et gratuit. Depuis la résurrection d'une célèbre mutante dans Phoenix Rising, je ne supporte plus les modifications de continuité accomplie rétroactivement et invalidant des histoires dans lesquelles je m'étais investi émotionnellement. Alors là, pensez donc, essayez de faire croire au lecteur que tout l'univers Marvel est faux depuis le début, c'est trop ! En plus cette histoire n'a de sens que si le lecteur connaît déjà les superhéros Marvel. N'importe quoi !
Sauf que ce révisionnisme n'a rien de gratuit. Paul Jenkins introduit un superhéros qui a le pouvoir d'un million de soleils en explosion (ça ne veut strictement rien dire). Rapidement, il s'avère que ce superhéros (Sentry) a été comme un père ou un grand frère pour tous les autres. Il a su faire ce que tous ses successeurs se sont avérés incapables de réussir. Sa lente remémoration s'accompagne d'une traversée de différents styles de comics au travers des décennies. Jae Lee (avec qui Paul Jenkins avait déjà collaboré pour Inhumans) a un style très sombre avec un encrage appuyé pour les visages qui rend cette histoire ténébreuse et inquiétante, augmentant encore l'angoisse liée à cette situation incompréhensible de Robert Reynolds qui existe malgré l'absence de souvenir chez tous ceux qui l'ont côtoyé. Jae Lee adapte son style lors des facsimilés de comics du Sentry évoqués à l'intérieur de l'histoire comme la seule preuve de l'existence de Sentry. Jae Lee n'éprouve qu'un intérêt modéré pour les décors qui manquent souvent à l'appel. Mais il est secondé par Jose Villarrubia qui effectue une mise en couleurs extraordinaire. Chaque fond coloré intensifie les émotions ressenties et l'ambiance, au point que le lecteur pris dans la tempête en oublie l'absence des décors.
Alors que les superhéros se préparent à l'affrontement inéluctable contre The Void, ils commencent à se souvenir chacun de leur rencontre décisive avec Sentry. Reed Richards porte le poids de sa trahison vis-à-vis du Sentry (illustrations à la mode des années 1970, pas très agréables mais très détaillées). Peter Parker se souvient de l'impossible altruisme du Sentry (illustrations types années 1990, peu agréables). Hulk se souvient du seul ami qu'il n'a jamais eu dans un épisode incroyable d'émotion, avec des illustrations de Bill Sienkiewicz exceptionnelles : entre 1 et 3 cases par page, pas de décors et pourtant une force graphique hallucinante. Là encore, la mise en couleurs de Villarrubia renforce la puissance de chaque expression, chaque composition. Il s'agit sans aucun doute de l'épisode le plus incroyable de ce tome atypique. Et Warren Worthington se rappelle la leçon donnée par Sentry (illustrations également impressionnantes de Texeira).
L'histoire se termine et Paul Jenkins boucle son intrigue de manière satisfaisante en ayant livré toutes les clefs de l'énigme. le lecteur se dit qu'il vient de vivre une expérience de lecture atypique, dérangeante et gorgée d'émotions. Il n'est plus possible de prendre ce récit au premier degré, comme un coup de pub primaire pour faire vendre du papier. le dispositif commercial conçu au départ s'accompagnait même d'une campagne de publicité effectuée dans le magazine Wizard expliquant que Sentry était un superhéros conçu par Stan Lee et un artiste fictif avant les FF, avec fausse interview de Stan Lee incluse. Il faut prendre un peu de recul et se rendre compte que Sentry ressemble furieusement à une variation proche de Superman. Paul Jenkins ose écrire une histoire commentant le fait que les superhéros Marvel n'était pas les premiers du genre et que Superman était là 40 ans avant. Il semble même se moquer des superhéros Marvel, incompétents et névrosés par rapport à Sentry qui est le parangon des superhéros. Mais dans le même temps, il montre en quoi l'univers Marvel est plus synchrone avec son époque que l'univers DC qui n'a plus qu'à être oublié comme une relique du passé.
Alors que le dispositif de la continuité rétroactive est une véritable insulte aux fans de l'univers partagé Marvel, et aux codes des histoires de superhéros en général, Paul Jenkins propose un récit ambigu sur les différences entre Marvel et DC, sur la notion d'héroïsme, sur le sacrifice, sur l'évolution des valeurs de la société du vingtième siècle, tout en étant très nombriliste car les personnages sont tous de superhéros (les civils ne semblent avoir aucune importance, aucune existence). Les illustrations de Jae Lee dépassent le stade de la mise en images des actions et des dialogues pour transmettre des sensations et des conflits psychologiques, et atteignent leur objectif grâce à la mise en couleurs de Jose Villarrubia. Et ce tome recèle une pépite hallucinée lorsque le père spirituel (pour les choix artistiques) de Jae Lee prend les commandes pour apaiser Hulk, l'enfant terrible. Il ne reste plus au lecteur qu'à interpréter la métaphore de The Void. Paul Jenkins met le lecteur de comics au défi d'accepter qu'il s'agit d'une histoire imaginaire, une provocation sans équivalent ou presque. Il faut remonter à Whatever Happened to the Man of Tomorrow ? où Alan Moore proposait le même défi : ceci est une histoire imaginaire, ne le sont-elles pas toutes ?
La nuit cache le monde, mais révèle un univers. – Proverbe iranien
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Ce tome est le premier d'une nouvelle série, débutée en 2014. Il peut se lire comme une première saison, se terminant sur une résolution en bonne et due forme, ne nécessitant pas forcément une suite. Il contient les épisodes 1 à 5, écrits par Michael Moreci, dessinés et encrés par Vic Malhotra, avec une mise en couleurs de Justin Boyd. Kyle Charles a contribué aux dessins de l'épisode 3, et Ben Holliday à ceux de l'épisode 5. Enfin la mise en couleurs de l'épisode 5 a été réalisée par Lauren Affe.
L'histoire se déroule dans la deuxième moitié du vingt-et-unième siècle. Grâce à Langford Skaargard, un homme d'affaires visionnaire, il a été possible de débuter l'exploration spatiale lointaine et d'installer une colonie (nommée Roche Limit) sur une petite planète appelée Dispater, à proximité d'une anomalie d'énergie. Il a pour ça travaillé avec 3 associés (Don Lexington, Randall Fife, Sana Fiedler), en formant une nouvelle entreprise Moira Tech.
Sonya Torin vient d'atterrir sur Roche Limit, et elle est à la recherche de sa sœur Bekkah Torin (une assistante sociale), disparue sans laisser de trace. Dans un bar où elle est venue poser des questions, elle fait la connaissance d'Alex Ford qui s'interpose alors qu'elle est sur le point de se faire embarquer par des hommes de main travaillant pour Mister Moscow. Ailleurs le docteur Abraham Watkins poursuit ses mystérieuses recherches.
Ce récit commence de manière étrange par les réflexions d'un vieil homme que le lecteur ne voit pas, sur les conditions dans lesquelles la colonie Roche Limit a été installée. Alors que son flux de pensée intérieur se poursuit, le lecteur assiste au rejet dans l'espace d'une femme munie d'une combinaison spatiale. La double page suivante est occupée par une diapositive, une infographie expliquant ce qu'est Roche Limit et sa position sur Dispater, ainsi que sa position relative par rapport à l'anomalie d'énergie. Ensuite la narration reprend une forme plus traditionnelle en suivant Alex Ford et Sonya Smith.
Le lecteur n'est pas au bout de ses surprises puisque les réminiscences et les réflexions de ce personnage reviennent au début des trois chapitres suivants. Les quatre premiers chapitres se terminent sur deux pages de texte, des facsimilés de livre ou de magazine évoquant un aspect de la colonie Roche Limit ou de son créateur Langford Skaargard. Les quatre premiers épisodes comprennent une double page utilisée pour une infographie, étoffant et expliquant l'environnement du récit.
Contre toute attente, les réminiscences en début de chapitre s'avèrent intéressantes pour les informations qu'elles apportent sur le contexte et l'historique, et tout autant pour les réflexions sur la condition humaine qui sont de nature philosophiques. Il s'agit aussi bien de la création qui échappe à son créateur, que de la fonction de la science, de l'arrogance de l'être humain, ou encore du fonctionnement de la mémoire. Loin d'être de simples divagations ou observations d'un niveau découverte de la philosophie, ces remarques s'avèrent pertinentes au regard du récit, l'enrichissent et lui répondent.
L'idée de recourir à l'infographie pour présenter la situation de Roche Limit est très astucieuse puisqu'il s'agit finalement d'un support de présentation à destination de nouveaux arrivants ou de touristes curieux, exactement le statut du lecteur. Les textes en fin d'épisode revêtent des formes diverses, à la fois divertissantes et ludiques, réduisant au minimum le réflexe de rejet par le lecteur venu lire une bande dessinée.
L'auteur cite également un proverbe iranien qui prend toute sa dimension dans le cadre d'une série de science-fiction avec exploration spatiale : la nuit cache le monde, mais révèle un univers. Pourtant loin d'être un récit intellectuel perdant son lecteur, le récit se concentre sur une enquête (= un fil conducteur solide), avec quelques coups de poing et courses éperdues, respectant les conventions du récit d'aventure. En termes de présence, Alex Ford est le personnage principal. Il n'a rien d'un héros. C'est l'inventeur d'une drogue hallucinogène très puissante appelée Recall, aux valeurs morales peu reluisantes.
Sonya Torin ne se préoccupe que de retrouver sa sœur Bekkah avec l'aide d'Alex Ford, tout en dissimulant une petite particularité sur son métier. Autour d'eux, il y a surtout des profiteurs, un responsable d'une organisation criminelle, une dirigeante d'un lupanar. le scénario ne se contente pas d'inscrire une enquête policière dans un décor de science-fiction, il utilise également les libertés offertes par ce genre, de l'existence potentielle d'entités extraterrestres à un phénomène astronomique inexpliqué.
Le lecteur plonge ainsi dans un environnement dense, avec une intrigue pleine de suspense, et des personnages au comportement adulte. L'immersion est rendue encore plus tangible grâce aux dessins de Vic Malhotra. Il réalise des dessins avec un bon niveau d'information visuelle. Il sait mettre en scène des individus normaux, avec un décor d'anticipation discret mais palpable. Son objectif n'est pas d'inventer une technologie d'anticipation cohérente, mais il ne se contente pas non plus de reproduire des décors d'aujourd'hui.
Malhorta est en phase avec le ton du scénario et il ne dessine pas pour faire joli. le détourage des formes et les aplats ont une apparence un peu sèche, aux contours un peu cassés, pour rendre compte de l'ambiance agressive et dangereuse qui règne dans cette colonie où la loi est souvent celle du plus fort. La mise en couleurs participe en arrière-plan à installer une lumière artificielle.
Le parti pris graphique de Malhorta ne reprend pas les clichés visuels propres aux comics de superhéros, il se rapproche plus de de l'esthétique d'une série comme le BPRP, avec moins d'inventivité dans la représentation des quelques monstres, et moins de savoir-faire dans l'identité graphique des personnages. Malgré cette apparence parfois un peu fruste, la narration est impeccable et donne corps aux individus et aux décors, permettant au récit de s'incarner.
En 2014, Image Comics publie de nouvelles séries à un rythme soutenu, la plupart sans l'ombre d'un superhéros, souvent très originales. Roche Limit est une excellente surprise qui embarque le lecteur dès le premier épisode dans un monde très riche, une oeuvre de science-fiction étoffée et utilisant l'anticipation au-delà d'un simple décor. Michael Moreci a construit avec soin une narration protéiforme qui reste ludique, sans être étouffante. Ainsi l'environnement où se déroule le récit dispose d'une solide consistance. Vic Malhotra réalise des dessins à l'apparence un peu inachevée, mais avec un savoir-faire réel qui lui permet de doser la densité d'information, de faire exister ces décors de science-fiction, et de décrire les actions avec lisibilité.
Ce premier tome constitue une première saison qui s'achève sur une résolution (par opposition à un suspense insoutenable), ce qui ajoute encore à l'attrait de sa lecture. Les auteurs racontent une histoire pleine de suspense, avec des personnages crédibles présentant des défauts. Ils savent utiliser avec habileté le mythe de la conquête de l'espace comme un enjeu très concret, mais aussi comme une métaphore du besoin de l'esprit humain de s'étendre, de chercher de nouvelles expériences, d'explorer.
La rame en couple
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Zelba pour le scénario, les dessins, les couleurs, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 156 pages. Zelba est également l'autrice du remarquable Mes mauvaises filles.
Le 10 octobre 1989, Wiebke Petersen (16 ans) et sa soeur Britta (17 ans) sont en train de s'entraîner à l'aviron sur le lac Baldeney, dans l'Essen, sous le regard de leur coach. Elles commencent à se disputer et le coach finit par s'énerver pour de bon, cassant sa chaise en plastique à force de taper avec. Il leur dit de rentrer chez elles. Dans les deux pages suivantes, se trouve une présentation des caractéristiques principales du sport d'aviron : le deux sans barreur, le gouvernail, le siège coulissant sur deux rails, le fait que le rameur avance en reculant, les avirons en fibre de carbone et la forme des palettes, l'absence d'argent dans ce sport. de retour à la maison Bri, leur mère, se moque du manque de contrôle du coach, à table. le père demande le silence car il souhaite entendre la journaliste du journal télévisé. Il est question d'une manifestation du lundi à Leipzig. Ce rassemblement a eu lieu devant l'église Saint-Nicolas, et le cortège a ensuite traversé la ville jusqu'au siège de la Stasi, en criant : Nous sommes le peuple. le flot des ressortissants de la RDA qui arrivent en RFA via la Hongrie et l'Autriche reste ininterrompu. Plusieurs centaines de communes ont dépassé leurs capacités d'accueil en logements d'urgence et ont dû aménager des hangars emplis de caravanes pour héberger les familles, parfois dans des conditions déplorables. La mère Bri commente qu'on n'imagine pas ce que vivent les gens dans la RDA pour être prêts à tout sacrifier. de fait, Wiebke avait une image assez floue de la vie de ces autres Allemands, les Ossis, connaissant l'Histoire, mais pas la réalité de l'autre côté du rideau de fer.
Pour Wiebke, les préoccupations de ses 16 ans étaient assez limitées à son petit monde. le lycée, avec ses copines et l'entraînement d'aviron avec ses copains ! À côté, de ça, il y avait la corvée des cours de guitare, et le babysitting. Mais l'aviron et les hormones prenaient de plus en plus de place. À 13 ans, elle avait copié sa sœur et s'était inscrite au club d'aviron. Elle avait ramé en poids léger de 14 à 15 ans. La saison de 1988 se termina pour elle et sa sœur avec les championnats d'Allemagne des U16 à Cologne d'où elles rentrèrent victorieuses. À quinze ans et demi, elle a eu ses règles. Pour année 1989/1990, elle rame avec sa sœur sur un deux sans barreur. Après l'altercation de la veille, le coach les reçoit rappelant à Britta que c'est sa dernière année en junior A, et qu'il faut qu'elle se décide entre se qualifier pour le championnat du monde des juniors sur le lac d'Aiguebelette ou se fritter avec sa sœur. Les entraînements reprennent de plus belle, avec une alternance, l'hiver, entre la rame sur le lac froid, et les séances de musculation.
Dans cette bande dessinée, l'autrice retrace deux années de son adolescence, sportive de haut niveau participant au championnat du monde d'aviron de 1990. Il s'agit donc d'une chronique adolescente, avec les amitiés fortes, les premiers amours, les premiers rapports sexuels, la pratique de sport de haut niveau. Il s'agit également de la reconstitution d'une époque charnière dans L Histoire mondiale, avec la chute du mur de Berlin, et l'incidence de la réunification. L'autrice plonge donc le lecteur dans un environnement spatial et temporel très précis. Afin que le lecteur dispose de tous les éléments de compréhension nécessaires, elle réalise des doubles pages développant un thème pour apporter les connaissances correspondantes : l'aviron (6 & 7), Britta (12 & 13), le 9 novembre 1989 (24 & 25), le grand voyage du François M. (34 & 35), la compétition (44 & 45), la réunification du 3 octobre 1990 (68 & 69), le sport en RDA (74 & 75), Ratzeburg (110 & 111), nos charmantes Est-Ouest différences (122 & 123). Ces pages se composent de plusieurs illustrations, sans bordure de case, avec un commentaire rapide pour chacune. Dans la première, le lecteur apprend les rudiments de l'aviron pour que les entraînements et les compétitions aient un sens pour lui. Il apprécie les dessins précis pour les notions techniques, avec une touche d'exagération comique pour les personnages. Quel que soit son degré d'intérêt pour l'aviron, il se prête bien volontiers au jeu d'investir les 2 ou 3 minutes nécessaires pour assimiler ces informations, grâce à cette présentation vivante, et à leur intérêt immédiat dans le cadre de cette histoire. Il retrouve le même dosage de précision synthétique et de touche amusée dans les autres thèmes ainsi exposés.
La première scène présente les deux sœurs, et le lecteur s'attache immédiatement à Wiebke, une adolescente tout ce qu'il y a de plus normale, et peut-être banale. Une jeune fille élancée, avec son petit caractère, une assurance de façade pour mieux faire face à ses moments de manque d'assurance, un humour très sympathique, et une joie de vivre irrésistible. L'artiste dessine dans un registre réaliste et descriptif, avec un degré de simplification variable pour les visages, en fonction de l'intensité de l'expressivité qu'elle souhaite leur conférer. Les personnages sont très régulièrement souriants, et de nombreuses émotions et états d'esprit se manifestent sur leur visage, créant une proximité avec eux en tant qu'être humain, et une douce empathie. Zelba se montre une excellente directrice d'acteurs, que ce soit dans l'action comme la pratique de l'aviron, ou que ce soit dans les moments de dialogue ou d'intimité émotionnelle. Elle sait user de l'exagération comique avec discernement et légèreté, comme page 23 où le nez de Wiebke s'allonge à l'instar de celui de Pinocchio. le lecteur partage de nombreux moments touchants : de rire quand elle remet à leur place un groupe de garçons émoustillés par son teeshirt mouillé, ou quand elle émet un jugement de valeur sur une sportive qui fume, ou encore quand elle s'inquiète pour la santé de sa mère, souffrant d'un déficit respiratoire. Il éprouve la sensation d'être une très bonne copine de Wiebke qui dit tout honnêtement sans tabou, et sans arrière-pensée. L'autrice fait partager son intimité avec un naturel évident extraordinaire.
En suivant Wiebke, le lecteur partage donc le quotidien d'une adolescente, sportive de haut niveau. Il l'accompagne aux entraînements. Il ressent la déception de la blessure, le plaisir de bien ramer, les contraintes logistiques de ce sport. À aucun moment, il ne se sent perdu, car la bédéiste joint l'image à la parole : les dessins apportent tout naturellement les éléments d'information venant montrer ce qui est évoqué dans les dialogues. Cette interaction entre mots et dessins coule tellement de source qu'elle en devient invisible. Pourtant s'il s'y arrête un instant, le lecteur voit comment elle parvient à rendre compte de l'intensité d'une épreuve d'aviron, en tirant tout le parti de cases de la largeur de la page, en montrant les positions relatives des bateaux, mais aussi l'effort qui se lit dans la tension des corps, dans les visages durs. La narration visuelle est tellement évidente que le lecteur ne prend pas forcément de temps de recul pour se représenter l'investissement de Wiebke dans la pratique du sport. Il s'en rend mieux compte quand elle fait elle-même le bilan de ses semaines à raison de 8 entraînements hebdomadaires, chaque jour dont deux le samedi, et de l'absence de grasse matinées pendant 4 ans. le lecteur considère alors ce qu'il vient de lire, sous un autre angle. Ce qui lui est apparu facile et rapide pour parvenir à participer au championnat junior du monde d'aviron acquiert une autre valeur au regard des efforts cumulés sur plusieurs années.
L'histoire de cette adolescente s'inscrit également dans la grande Histoire. Là encore cette dimension du récit s'intègre tout naturellement comme une caractéristique significative dans la trajectoire de vie de Wiebke. Elle n'a pas de lien familial avec des habitants de l'Est, ni de connaissance particulière sur le sujet. La réunification a comme principale conséquence de fusionner deux équipes nationales en une seule. Les compétitions d'aviron ont pour effet de faire se côtoyer des Allemands de l'Est et de l'Ouest alors que ces deniers s'en faisaient une idée très floue à l'aune des maigres informations dont ils disposaient. le lecteur (re)découvre cette situation : un peuple arbitrairement scindé en deux, une réunification s'étalant de la chute du mur le neuf novembre 1989 à la date officielle de réunification le trois octobre 1990, entre la République Démocratique Allemande (RDA) et la République Fédérale d'Allemagne (RFA). L'autrice explique très bien comment les premiers se sont retrouvés assimilés dans les seconds, devant abandonner leur mode de vie antérieur, et adopter celui de l'ouest. Il n'y a pas de révélation fracassante sur ce processus, simplement le regard d'une jeune Allemande de l'ouest, et son expérience vécue à son niveau.
Le titre semble annonce une puissante métaphore qui développerait comment les Allemands de l'Est et de l'Ouest se sont retrouvés dans le même bateau, comment une sportive de l'ouest a dû faire équipe avec une autre de l'Est. À la lecture, l'intention de l'autrice apparaît différente : simplement raconter deux années de son adolescence. Dès les premières pages, le lecteur se prend d'amitié pour Wiebke Petersen, son entrain, les dessins un peu arrondis agréables à l’œil et pleins de vie, et pour cette même personne devenue autrice et racontant sa vie avec une franchise et une honnêteté généreuses. Elle sait intéresser le lecteur aussi bien à la pratique de l'aviron à haut niveau, qu'au processus de réunification entre les deux Allemagnes, à travers les faits historiques, et les petits faits du quotidien, allant de la découverte de la carrure des sportifs est-allemands, au port du maillot national avec l'aigle chargé de connotations négatives. Une réussite autobiographique enchanteresse.
La volonté de vivre
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Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome qui ne nécessite pas de connaître le personnage. Elle a été rééditée en 2010 par Panini, sous le titre "Par-delà les lignes".
En 1969, Hans von Hammer vit ses derniers jours dans un lit d'hôpital. Lui qui a été un as de l'aviation militaire dans chacune des 2 guerres mondiales, il est maintenant cloué dans son lit. Dans la scène d'ouverture, il se remémore une bataille aérienne. Il est aux commandes de son triplan Fokker Dr.I rouge écarlate (qui évoque celui du Baron Rouge, Manfred von Richthofen) et il abat les uns après les autres les avions français, après quoi il s'élève toujours plus haut jusqu'à voir le globe terrestre. Puis il reprend conscience alors qu'Edward Mannock (un journaliste) entre dans sa chambre. Il explique qu'il est envoyé par son journal qui souhaite publier une série d'articles sur des soldats récipiendaires de la médaille du mérite. von Hammer reconnaît tout de suite en lui un ancien soldat. Ils regardent ensemble les informations qui évoquent le massacre de civils à My Lai pendant la guerre du Vietnam, puis l'interview débute. Avec le recul des ans, von Hammer jette un regard désabusé sur ses périodes d'aviateur de guerre. Il évoque sa distanciation d'avec ses pairs et sa volonté d'être un professionnel efficace. Pendant ses périodes de repos, Hammock se plonge dans un ouvrage sur la vie dans les tranchées pendant la Grande Guerre et les informations télévisées diffusent les images d'un bonze en train de s'immoler par le feu.
Hans von Hammer a été créé en 1965 par Robert Kanigher et Joe Kubert sur le modèle de Manfred von Richthofen. Il a une place particulière dans le cœur des fans de comics. Lors de ces aventures, il est dépeint comme un aristocrate habité par un code de l'honneur et ayant développé une sorte de lien avec un loup rôdant dans les parages de la base. George Pratt reprend ces prémices pour parler des horreurs de la guerre. Garth Ennis utilisera également le même personnage dans le même but dans War in Heaven.Il aborde ce thème bien connu sous une forme intéressante. Mannock fait parler von Hammer pour connaître son point de vue sur les combats aériens auxquels il a pris part. Bien vite, von Hammer devine qu'il va s'agir d'un dialogue avec un vétéran de la guerre du Vietnam. Pratt a recours à une construction sophistiquée pour impliquer son lecteur dans ces échanges.
Pour commencer, il illustre les dialogues et les réminiscences entièrement à l'aquarelle et à la peinture à l'huile. Ce récit date de 1989, une époque à laquelle les comics peints étaient à la mode (pour des résultats parfois ridicules). Mais il ne faut pas s'y tromper, Pratt n'est pas un simple opportuniste, c'est d'abord un artiste peintre, et ensuite quelqu'un qui a souhaité réaliser une bande dessinée. Il avait déjà aidé Jon J. Muth sur un ou deux épisodes de Moonshadow et il indique dans les remerciements qu'il a fait appel aux conseils de Muth, ainsi qu'à ceux de DeMatteis. Là où Muth avait recours à l'épure, Pratt préfère tirer ses illustrations vers l'abstraction par des traits de pinceau plein de mouvements. Pratt construit bien ses pages comme de l'art séquentiel (une suite de cases soutenant ou développant les dialogues avec une fluidité dans les angles de vue), mais pour certaines cases il décuple les forces sous-jacentes, les émotions contenues en s'éloignant de la simple représentation en accentuant le mouvement des couleurs dans des formes exagérées. Ces formes aux couleurs denses attirent l'œil et décuplent l'ambiance de la scène. Dans la première séquence un biplan perd du carburant qui commence à s'embraser. Pratt n'essaye pas de représenter des flammes ; il associe une zone de noir profond avec une zone de rouge très foncé avec des tâches plus claires. À l'évidence le feu lutte avec le carburant pour savoir qui prendra le dessus pendant qu'il subsiste quelques zones d'air. Deuxième exemple, von Hammer est allongé sur son lit dans la pénombre de sa chambre. Il s'assoupit. Les draps sont d'un noir profond et velouté dans la pénombre, seuls quelques plis se distinguent. Cet homme a déjà beaucoup plus qu'un pied dans la tombe. Troisième exemple, von Hammer est à pied entre 2 lignes de tranchée alors qu'un gaz se répand sur le champ bataille. Pratt représente les fumées comme un épais brouillard vert bouteille avec quelques lézardes de jaune. L'ambiance ainsi créée transcrit à merveille la claustrophobie de von Hammer qui doit trouver un masque à gaz pour survivre dans cette atmosphère délétère. Ce choix d'artiste permet de faire ressentir les émotions des personnages avec une intensité souvent éprouvante.
Pratt n'est pas seulement maître dans l'effet de couleurs ou dans la composition qui évoque un tableau de maître ; il est également un excellent concepteur de séquences. À ce titre ce premier combat aérien vous emmène dans les cieux à coté de von Hammer et vous fait ressentir le fracas de ses mitrailleuses, la cruauté des morts des ennemis, la fragilité du triplan et le chaos indicible de la bataille aérienne. La séquence dans le brouillard de gaz mortel repose sur 4 pages muettes qui là encore installent inconfortablement le lecteur sur le terrain aux cotés de von Hammer cherchant frénétiquement un moyen de survivre.
Les illustrations portent donc une part importante de signification du récit. Ce dernier comporte son lot d'horreurs et d'inhumanités (comme on peut s'y attendre pour un récit de guerre) vécus par von Hammer et par Hammock. Il y est question de la culpabilité du survivant, de l'absurdité des tueries, et de comment vivre avec ces expériences juste après ou des années plus tard. En tant que scénariste, Pratt a des ambitions ; il insère des citations de Rainer Maria Rilke, Henry James et Rudyard Kipling. Il incorpore harmonieusement les scènes d'actions dans le ciel, avec le bourbier terrestre, et les scènes plus réflexives dans la chambre d'hôpital.
Par-delà les lignes est une bande dessinée originale et intelligente sur le thème des soldats et du prix à payer pour survivre. le propos global n'est pas très original mais la narration est aussi convaincante qu'émotionnellement prenante. Les illustrations convaincront même les plus sceptiques qu'il est possible d'utiliser à bon escient les techniques picturales des maîtres en peinture pour magnifier le récit et atteindre un niveau artistique impressionnant.
À la rue
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Il s'agit d'un récit complet en noir & blanc, indépendant de tout autre. Il se présente sous une forme un peu particulière, en format paysage. Chaque page comporte une seule bande dessinée pouvant s'apparenter à un gag, ou à une scène avec une chute. Jason Little est également l'auteur de Shutterbug Follies et Motel Art Improvement Service.
La lecture commence, avec un déchet par page, allant d'une cassette vidéo éventrée à une boîte de donuts ouverte. La page suivante recense 13 mots pour désigner une personne à la rue. L'histoire en elle-même comporte 78 bandes de cases, à raison d'une par page. Dans la première, Borb (le surnom de la personne à la rue) essaye de mordre dans un quignon de pain trouvé dans une poubelle. Il éprouve une vive douleur dans les gencives, ce qui lui reste de sa dentition ne lui permettant pas d'en arracher un morceau.
Par la suite, Borb se rend chez un dentiste pour personne nécessiteuse. Il se casse un tibia en tombant dans un escalier. Il s'enfuit de l'hôpital. Il se voit attribuer un logement précaire. Il rêve qu'il est recueilli par une riche rentière. Il se rend dans un foyer pour sans-abri. Il perd sa ceinture. Il subit plusieurs intoxications alimentaires.
Après les escapades mouvementées et esthétiquement séduisantes, le lecteur ne s'attendaient pas à ce que Jason Little choisisse un sujet plus social, ou qu'il adopte un format plus austère. Les dessins sont en noir & blanc avec des traits un peu secs qui évoquent plus le stylo que la plume. Jason Little n'utilise que très peu d'aplats de noir, préférant colorier en noir les surfaces, en laissant les traits de crayons apparents (ils ne sont pas complètement jointifs. Les contours sont délimités avec soin, avec un petit degré de simplification qui rend chaque image facile à lire.
Ce degré de simplification ne rend pas les dessins trop jolis, leur apparence s'adressant plus à des adultes qu'à des enfants. Jason Little dose avec soin la densité d'information visuelle par case. Elles peuvent s'apparenter à un cliché instantané, avec les personnages, les accessoires (table, couvert, plat sur la table) et l'arrière-plan (mur, fenêtre, paysage derrière la fenêtre), ou alors très rarement ne contenir qu'un personnage (par exemple Borb) ou un élément de décor (par exemple une poubelle). le lecteur peut donc se projeter dans chaque lieu, ou en tout cas s'en représenter les caractéristiques qu'il s'agisse d'un bout de trottoir au pied d'un mur en brique, d'un cabinet de dentiste, d'un escalier de métro, d'une chambre d'hôpital, d'un banc dans un jardin public, d'une rame de métro, d'un petit appartement, d'un tribunal, etc.
Comme cette énumération le laisse supposer, cette bande dessinée n'a rien de répétitive. Jason Little réussit à transformer le quotidien d'un SDF, en une sorte de suite d'aventures cocasses, faisant intervenir plusieurs personnages (aucun récurrent, si ce n'est Borb lui-même), dans des endroits divers et variés que le lecteur associe sans mal avec une vie à la rue.
Assez étrangement, Jason Little sait décrire cette vie de misère, en y intégrant une dimension burlesque qui dédramatise pour partie les situations. le degré de simplification lui permet d'utiliser des dispositifs visuels qui relèvent de la bande dessinée humoristique, telles que des étoiles et des petits éclairs pour représenter la douleur (après que Borb ait mordu dans le quignon de pain), des tourbillons au-dessus de la tête pour figurer la stupeur alcoolique, des lignes courbes pour indiquer que Borb rebondit sur les marches d'escalier lorsqu'il a perdu l'équilibre, ou encore des expressions exagérées sur le visage de Borb (yeux ronds, bouche grande ouverte), etc.
Ainsi les mésaventures de Borb perdent une partie de leur dimension sordide et tragique. Heureusement, parce que ce pauvre homme ne subit pas que des avanies, il souffre physiquement et psychologiquement. En cours de récit, l'auteur montre comment cet homme en est arrivé à cet état de déchéance. Il n'y a rien de complaisant ou de suffisant dans cette dégringolade sociale, mais il n'y a pas non plus de glorification d'un perdant. Little ne dépeint jamais son personnage principal comme un héros. Dès les premières séquences, Little a su faire comprendre au lecteur que Borb a passé le point de non-retour. Derrière le comique de situation se cache une pulsion morbide.
La force de ce récit est d'inciter le lecteur à contempler le quotidien de ce monsieur comme s'il s'agissait de quelque chose sans réelle conséquence. Dès la première image, Borb apparaît comme un individu à forte carrure, capable d'endurer bien des épreuves et des privations, sans s'en sentir plus mal. Finalement ce n'est pas grave. La dentition de Borb part en sucette, mais il réussit quand même à trouver de quoi se nourrir dans les poubelles, en choisissant des trucs mous. Cela lui détraque les intestins, mais sa robuste constitution fait qu'il finit par s'en remettre. Il se fait tabasser en prison, mais son corps récupère assez rapidement. Il passe un hiver dehors, et perd son petit doigt gelé, mais… Mais c'est horrible.
Petit à petit l'horreur gagne l'esprit du lecteur. Sous des dehors de farce macabre, il sait que ce qui est décrit peut arriver, arrive de temps à autre. Pas tout à la même personne, mais il s'agit bien de faits réels. L'apparent détachement avec lequel Borb semble tout supporter, tout encaisser, ne fait que renforce la dimension morbide de son comportement. Ce n'est qu'un SDF, un paumé, mais un être humain quand même. Toutes les horreurs qu'il subit, c'est très exactement ce contre quoi tout individu socialisé essaye de se prémunir de son mieux.
Quand même, il est presqu'impossible d'éprouver de l'empathie pour les souffrances de Borb. C'est un alcoolique irrécupérable. C'est le cliché de l'individu qui mendie, pour aller boire l'agent récolté, immédiatement après. C'est un individu irresponsable, au point d'en être idiot (par mégarde il met le feu à la masure où l'ont placé les services sociaux). C'est quelqu'un de désocialisé au dernier degré, sans aucune envie de réintégrer une place dans la société. L'alcool a cramé son cerveau, à un niveau pathologique.
Oui mais toutes les formes d'atteinte à sa personne sont autant de risques qui planent au-dessus de la tête de n'importe quel individu, qui rappelle la fragilité de la normalité, la fragilité du statut social. Manger dans les poubelles, se retrouver avec un os cassé en pleine rue. À quoi tient d'être secouru, d'être pris en charge ? Pouvoir faire ses besoins en toute intimité, c'est quand même basique, un droit presque.
En dépeignant cet individu repoussant, en lui faisant subir des horreurs très concrètes, Jason Little montre au lecteur sa propre fragilité, à quel point il est tributaire du système social dans lequel il vit. le lecteur se retrouve à sourire devant les tribulations de Borb, à tourner les pages rapidement parce que c'est drôle et que le rythme est entraînant, parce que chaque catastrophe est aussi inventive que plausible. La fin survient telle que l'on s'y attend, dans des circonstances surprenantes.
Le tome se termine avec un page écrite dans laquelle l'auteur dédie ce livre à la personne à la rue qui a vécu sous un viaduc, avec son chariot, certainement à un passage fréquenté par l'auteur. Il y ajoute une incitation à participer à des associations de logement d'urgence américaines (en y incluant l'adresse du site internet afférent).
Borb constitue un ouvrage sans concession. Jason Little évoque la vie de personne à la rue dans toute son horreur, rendant encore plus mal à l'aise par le personnage au comportement morbide, à la réinsertion impossible. le lecteur se surprend à trouver cette histoire très divertissante, grâce à une narration intelligemment pensée qui montre (Borb ne prononce que 3 ou 4 mots au plus pendant tout le tome). En même temps qu'il constate que Borb est responsable de sa déchéance, il ne peut pas cautionner ce qui lui arrive, il ne peut pas rester indifférent. Alors même que Borb supporte tout sans broncher, qu'il se remet d'à peu près tout, le lecteur sait qu'il s'en faut de très peu pour qu'il se retrouve dans sa situation et que ce qui lui arrive est intolérable. Jason Little a réussi un tour de force en impliquant le lecteur dans la vie d'un SDF antipathique, en le divertissant sans rien diminuer de l'impact tragique de cette survie indifférente au reste de la société.
Trois chiens réapprennent à vivre, après l'anéantissement de la race humaine.
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il reprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2014, écrits par Garth Ennis, dessinés, encrés et mis en couleurs par Michael Dipascale. Il comprend également une introduction de 4 pages écrite par Alan Moore, qui réalise un panégyrique dithyrambique de la capacité de Garth Ennis à écrire une histoire sur les aventures de 3 chiens dépourvus de caractéristiques anthropomorphes.
L'histoire commence à New York, alors que les humains sont pris de folie et s'entretuent ou se suicident de manière salissante. Charlie (un Colley), un chien d'aveugle, a le plaisir de voir arriver ses 2 copains qu'il rencontrait au square : Red un setter irlandais, et Rover un basset. Ces derniers rongent sa laisse pour le libérer, et les 3 amis commencent à avancer dans les rues de New York. Ils assistent à des atrocités sans nom, croisent le chemin d'un policier encore bien dans sa tête (mais ça ne dure pas longtemps), et constatent l'ampleur du carnage. Ils croisent également un groupe de chihuahuas et finissent par recevoir les conseils d'un matou tigré quant à l'attitude la plus pragmatique à adopter.
Première surprise en ouvrant cette histoire, ce recueil comprend une introduction de 4 pages de texte, écrite par Alan Moore qui ne tarit pas d'éloges sur le tour de force narratif réalisé par Garth Ennis, bien aidé par Michael Dipascale. Pour commencer, Moore contextualise les comics ayant des animaux comme personnages principaux, grâce à une culture écrasante. Il balaye d'un revers de manche tous ceux qui bénéficie d'un anthropomorphisme qui facilite la narration (à commencer par une souris sur 2 pattes ayant longtemps porté des gants blancs). Il constate alors qu'Ennis s'est attaqué à un genre délaissé depuis longtemps par les autres auteurs de comics. Il s'incline également devant la qualité de la mise en images, Dipascale s'en tenant à la morphologie des chiens, sans presqu'aucune licence artistique.
Effectivement, la découverte du récit confirme la description d'Alan Moore (c'est vrai qu'il n'y avait pas beaucoup de doute). Garth Ennis s'ingénie à imaginer la psychologie des 3 chiens, des quelques autres chiens qu'ils rencontrent (dont un bouledogue pas commode, des chats et quelques poules), leurs motivations, leur caractère, en cohérence avec la vie qui était la leur précédemment. C'est ainsi qu'ils qualifient les êtres humains de "nourrisseurs". Bien sûr, le risque réel est que le lecteur considère le récit plus comme un exercice de style, que comme un roman intéressant.
Michael Dipascale représente les chiens de manière littérale, effectivement sans recourir aux raccourcis de l'anthropomorphisme. Dans une interview, il a indiqué qu'il avait juste légèrement exagéré une expression de visage de ci de là pour évoquer un état d'esprit ou une émotion. le lecteur propriétaire de chien aura donc le plaisir de retrouver les langues bien baveuses, et le souci de la propreté de son derrière de son animal familier. le lecteur sans chien sentira une forme de détachement affectif vis-à-vis de ce trio de canidés, ainsi qu'une vraie curiosité intellectuelle quant au degré d'exactitude des poses des chiens, et de leur langage corporel.
Les représentations des chiens sont donc très réussies. le reste des éléments visuels est d'un niveau professionnel, avec peut-être un encrage trop léger. du coup il se dégage parfois une impression de manque de consistance des éléments représentés. Cette impression est compensée par une mise en couleurs naturaliste, pertinente, sans effet ostentatoire. Michael Dipascale réussit à faire croire au comportement des 3 chiens, et aux endroits qu'ils traversent. Il est amené à mettre en scène 3 ou 4 moments Ennis, scènes chocs et presqu'insoutenables (un moment hallucinant avec un chien ayant asservi un être humain). du début à la fin, Dipascale garde le cap de s'en tenir à une représentation naturaliste des chiens et des autres animaux.
Cette approche narrative naturaliste prive le lecteur d'une réelle empathie pour les personnages (surtout s'il n'aime pas les animaux). Ennis et Dipascale ont si bien atteint leur but que le lecteur ne peut pas se reconnaître dans ces animaux ni même éprouver leurs émotions. Dipascale aménage discrètement quelques expressions de visage pour retranscrire un état d'esprit (essentiellement en jouant sur la forme des yeux), mais cela reste exceptionnel. de son côté, Ennis s'est également permis une entorse (de plus grande ampleur) à l'approche naturaliste : il place des mots dans la bouche des chiens, et il fait en sorte que Rover, Red et Charlie comprennent également le langage des chats et des autres animaux.
Toutefois ce recours au langage humain s'accompagne de règles strictes. Pour commencer les chiens disposent d'un intellect plus limité que celui d'un humain, et par voie de conséquence d'un vocabulaire plus limité, et d'une syntaxe plus basique. Pour rester cohérent avec le règne animal, les chats disposent d'un vocabulaire et d'une syntaxe légèrement plus élaborés. Ensuite, les préoccupations des chiens s'articulent autour de leurs anciennes relations avec les humains, et leurs besoins naturels, ainsi que l'apprentissage d'une vie sans "nourrisseurs". Ainsi Ennis atteint d'autant mieux son objectif de se mettre dans la peau d'un chien (3 en l'occurrence), limitant l'implication émotionnelle du lecteur.
Arrivé à l'épisode 6, le lecteur est convaincu de la réussite de l'exercice intellectuel consistant à se mettre dans la peau d'un chien, mais il reste un peu sur sa faim. Puis il découvre ce dernier épisode et les déclarations de Charlie, et la connexion se fait avec sa propre condition d'être humain. Dans la continuité naturelle du récit, Charlie en vient à faire le constat des caractéristiques de sa nouvelle vie, débarrassée des exigences des nourrisseurs, enfin dans une situation où il peut apprécier les choses simples. le parallèle s'établit de manière aveuglante avec le quotidien d'un être humain prisonnier des contraintes sociales, de son asservissement à la caste dirigeante (élites politiques ou financières, hiérarchies diverses et variées). le propos est un peu simpliste, pas loin d'une anarchie bon enfant et utopique, mais il diffuse aussi une évidence lumineuse. Certes la société humaine n'a jamais été en mesure de s'affranchir d'un ordre hiérarchisé (avec ses abus consubstantiels), mais cela n'empêche pas de pouvoir apprécier les moments de répit, hors du temps, qui échappent à cette structure contraignante.
Décidément, Garth Ennis est un auteur à part entière qui n'hésite pas à prendre des risques, à changer de registre (tout en conservant quelques habitudes narratives qui lui sont propres), en conciliant divertissement adulte et consentant, avec un point de vue personnel sur le monde qui l'entoure, dans lequel il vie. Petit plus pour cette histoire, il bénéfice de la mise en image d'un artiste de bon niveau.
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Récit participatif - Cette bande dessinée contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2013. Elle a été entièrement réalisée par Ibn al Rabin. Elle se présente sous un format plus grand qu'une bande dessinée traditionnelle : 29,7cm de large pour 40cm de haut. Elle comporte 22 pages en couleurs. Elle présente la particularité d'être dépourvu de mots, texte, dialogue. Un jeune homme en teeshirt blanc sort de chez lui, se rend à un café où il s'installe seul à une table en terrasse. Une jeune femme en robe blanche sort de chez elle et se rend au même café où elle s'installe seule à une table en terrasse. D'autres personnes sont attablées aux autres tables souvent à deux ou à trois. Teeshirt Blanc remarque Robe Blanche et il commence à se dire qu'il l'aborderait bien : se lever, aller prendre place à la chaise à côté d'elle, à la même table, tout en commençant à la baratiner avec des propos amusants et flatteurs, prendre une consommation ensemble, continuer à la baratiner avec volubilité jusqu'elle soit sous son charme et finir par la mettre dans son lit. Il passe à l'acte : il se lève et s'approche de la table en prenant le dossier de la chaise pour la déplacer et en suggérant qu'il va s'installer. Elle répond qu'elle attend une copine en jupe noire qui va justement s'assoir à cette place. Il se met à penser qu'il peut peut-être les emballer toutes les deux et avoir deux femmes nues allongées sur son lit. Un homme à la casquette blanche arrive et Robe Blanche le reconnaît, se lève et lui dit bonjour. Casquette Blanche s'installe sur la chaise que Teeshirt Blanc avait pris comme cible, et Robe Blanche se rassoit sur la sienne : ils papotent avec entrain comme de vieux amis. Teeshirt Blanc va se rassoir à sa table et commande un demi. Robe Noire arrive à son tour et s'assoit avec ses deux amis après leur avoir fait la bise. Depuis sa table, Teeshirt Blanc commence à envisager Jupe Noire. Chacun des trois amis se fait un film : Robe Blanche imagine Casquette blanche nu étendu sur son lit, lui imagine Jupe Noire nue à quatre pattes sur son lit, et cette dernière imagine Teeshirt Blanc nu son lit. Quant à ce dernier il se rend compte que son corps lui dit que sa vessie est pleine et qu'il faut qu'il se rende aux toilettes. Teeshirt Blanc se rend aux toilettes, mais elles sont fermées. Il toque à la porte pour s'assurer qu'il y a quelqu'un : une voix de femme lui répond que ces toilettes mixtes sont occupées. Il sent que ça commence à presser car il pense à une haute vague déferlante. Jupe Noire arrive à son tour pour passer aux toilettes : elle le voit et se dit que c'est l'occasion rêvée pour commencer à flirter. Elle se dit qu'elle va entamer la conversation sur le mode séduction, mais Teeshirt Blanc va s'en rendre compte. Si elle prend l'initiative, elle court le risque qu'il la prenne pour une fille facile, prête à tapiner. Elle n'a pas envie qu'il la traite de prostituée. Voilà une bande dessinée très singulière : par sa taille grand format, par son absence de mots, par l'agencement des cases, par l'absence de nom pour les personnages. le lecteur n'éprouve aucune difficulté à reconnaître chacun des protagonistes alors même que leur représentation est très simplifiée : pas de trait de visage, une bouche ouverte de temps à autre pour émotion plus intense, des caractéristiques de chevelure réduites au strict minimum avec un point noir accolé au niveau du cou au rond noir de la tête pour des cheveux mi-longs, deux traits en U inversé pour des couettes tressées, au plus trois doigts à une main, un petit ovale écrasé pour les pieds, un renflement un peu prononcé au niveau de la poitrine féminine. Pour autant, alors même qu'il n'y a ni prénom ni nom, le lecteur identifie aisément chaque personne par un menu détail, et un attribut vestimentaire, lui aussi représenté de manière minimaliste. Pour autant la direction d'acteurs est impeccable : l'activité ou le geste de chaque personnage est une évidence, ainsi que son état d'esprit quand il l'accomplit. L'artiste met en œuvre le même minimalisme pour représenter les décors : une simplification s'arrêtant juste avant de passer dans le domaine de l'icône ou du logo. Les véhicules qui passent dans la rue présentent plus de détails que les logos utilisés sur les panneaux du code de la route, tout en restant dans le domaine de la forme générique, par opposition à une représentation photographique : hors de question de reconnaître un modèle ou même une marque. Un tiers des fonds de case sont vides de toute information visuelle. Une fois les personnages attablés, seule la table est représentée par un ovale, et parfois un dossier de chaise par un petit trapèze et deux gros traits pour les montants du dossier. Dans le même temps, le lecteur voit bien des endroits différenciés : la terrasse du café, la porte des toilettes du café, le lit d'une chambre, l'intérieur du café avec le comptoir, une salle de bain avec une baignoire, et même une vue plus complexe de la terrasse, avec le café derrière et une vue de la salle à travers la vitrine, dans une perspective isométrique. Totalement fasciné par ce mode narratif minimaliste, le lecteur n'en revient pas de découvrir un dessin en pleine page sur la dernière planche, avec une vue détaillée des immeubles de la ville. Dès la première page, le lecteur perçoit que le minimalisme des dessins s'accompagne d'autres outils visuels pour une narration sophistiquée, très construite, et d'une lisibilité remarquable. L'artiste ne compense pas la simplicité des dessins : il en tire parti pour raconter son histoire avec d'autres outils visuels, d'autres effets. Ça commence dès la première planche avec cette disposition des cases en V : le jeune homme venant de la gauche, avec des cases selon une diagonale verticale inclinée plutôt qu'en bande, et la jeune femme arrivant de la droite avec des cases selon une diagonale inclinée dans l'autre sens, les deux se rejoignant en bas de page arrivant à la même terrasse de café. Dans la deuxième planche, le bédéiste montre ce que pense le jeune homme en commençant à flirter avec la jeune femme : il y a un gros phylactère avec les petits ronds le reliant au personnage pour indiquer qu'il s'agit d'une pensée, et à l'intérieur une bande dessinée, les pensées du jeune homme étant retranscrite sous cette forme. Ce dispositif fonctionne à merveille, et il est utilisé à plusieurs reprises : parfois pour plusieurs personnages en même temps dans une grande case avec plusieurs cases de pensée, parfois par un même personnage qui se fait un premier film, puis un second. Ibn al Rabin déploie de nombreux outils visuels pour exprimer des états d'esprit ou des jugements de valeur sous une forme visuelle. Alors que les cases sont en nuances de gris, il arrive qu'un phylactère de parole (vide de mode) soit en rose, ou le cadre d'une case en rose. le lecteur comprend que cela correspond à un langage et un comportement de séduction de la part de la personne, ou à une expression de plaisir. En planche 11, Teeshirt Blanc cherche des embrouilles avec deux autres clients au bar et l'un d'eux fait le constate qu'il parle sous l'emprise de l'alcool, ce que le dessinateur exprime par un phylactère dans lequel Teeshirt Blanc est représenté avec un torse comme une grosse outre remplie d'un liquide jaune, c'est-à-dire de la bière. Teeshirt Blanc se met à les traiter d'homosexuels et la représentation visuelle est instantanément compréhensible, et très drôle. Un peu plus tard, il se vante des exploits sexuels et de sa partenaire qui évoque sa virilité sous la forme d'une tour Eiffel dans son phylactère, pour un bon effet humoristique. Quelques planches plus loin, le lecteur découvre un gros sac dans un phylactère, avec des mouches tournant autour : un sac à m… Indéniablement, la narration visuelle s'avère riche, inventive et intelligente, sachant transcrire les émotions et les états d'esprit des uns et des autres avec clarté et empathie. Cette manière de raconter fonctionne à plein : il y a un effet ludique qui incite le lecteur à se montrer participatif, à penser aux liens de cause à effet dans son esprit, à se dire qu'il a capté la symbolique d'une représentation, la signification d'un code graphique. C'est à la fois une forme de récompense et de motivation. Dans le même temps, il ne ressent pas sa lecture comme un jeu, mais bien comme la découverte d'une histoire, avec un jeune homme qui veut pécho, une jeune femme qui veut pécho également. L'usage d'images en guise propos et de flux de pensée donne à voir la représentation mentale du personnage, la façon dont il envisage son action, et par voie de conséquence, le décalage avec la représentation que s'en fait son interlocuteur et son intention personnelle. Il se dessine également une image des comportements sociaux acceptables pour faire connaissance et plus si affinités, ainsi qu'une mise en lumière de ceux qui ne sont pas acceptables, ou tout du moins qui produisent des émotions négatives. L'auteur pointe du doigt l'abus d'alcool comme mauvais conseiller, ainsi que les vantardises comme vouées à se confronter à la réalité, au désavantage du fort en gueule. Les avanies subies par Teeshirt Blanc montrent également une forme de comportement condamné à se répéter, les retours de bâton confortant l'individu dans ses ressentis négatifs vis-à-vis des individus avec qui il interagit, un cercle vicieux. Une bande dessinée qui sort des sentiers battus par son format double d'un album traditionnel, et par une narration muette (sans mots) avec des personnages très simplifiés sans nom. Une tranche de vie d'un individu pitoyable, dans un récit choral, avec une inventivité narrative de chaque planche, et une mise en lumière du point de vue différent de chaque personne interagissant dans une même situation.
Big Man Plans
La vengeance est un plat qui se mange sanglant. - Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il contient les 4 épisodes initialement parus en 2015, coécrits par Eric Powell & Tim Wiesch, dessinés, encrés et mis en couleurs par Eric Powell. Dans la postface, Powell explique que Wiesch est un véritable ami qui l'a recueilli pendant une période sombre, et que c'est lors de cette période qu'est née l'idée de ce projet bien noir. C'est l'histoire d'un nain assis dans un bar de Brooklyn en 1979. 2 clients et le patron se moquent de sa petite taille et l'un d'eux lu offre un chocolat au lait. Il le boit, laisse un pourboire et un cadeau fatal, et sort dehors. Un adolescent se moque à nouveau de sa petite taille, il ne le fera pas 2 fois. Big Man (le surnom du nain) se rend à la gare routière et prend un billet pour Nashville. Il se remémore quelques moments de sa vie personnelle. Delilah (la mère de Big Man) vivait mal la particularité de son fils, et a fini par quitter son mari. Ce dernier ne l'a pas très bien supporté et a connu une fin prématurée. La soeur de Big Man a été placée dans une famille, alors que lui est resté coincé dans un orphelinat où les autres adolescents lui ont mené la vie dure. Dès qu'il a pu, il a tenté de s'engager dans l'armée, mais a fini dans des missions d'une nature un peu particulière. Au temps présent du récit, il a reçu une lettre d'une certaine Holly (leurs relations seront expliquées par la suite) ce qui l'a décidé à mettre en œuvre une vengeance des plus violentes. Eric Powell est le créateur, scénariste et dessinateur de la série Goon (par exemple Chinatown et le mystérieux monsieur Wicker), comprenant des monstres surnaturels, un grand balèze se livrant à des trafics illégaux, et en fonction des épisodes une bonne dose de drame, ou un humour ravageur. le lecteur est donc fortement intrigué par cette histoire complète au scénario qui promet un niveau de violence terrifiant. Effectivement, il y a deux séquences de torture qui sont difficiles à soutenir du fait de l'expressivité des dessins. Les coscénaristes ont été chercher des horreurs immondes, et Eric Powell les dessine sans rien cacher, avec des détails et une force des mouvements qui fait ressentir la violence de l'arrachement, avec des instruments basiques. Au contraire de ce que laisse le supposer le début de l'histoire, il y a bien une intrigue, assez développée. Il s'agit d'une vengeance violente, réalisée par un individu dont l'histoire est détaillée, avec une explication concrète de la motivation de Big Man et de la raison de son intensité. le lecteur comprend bien que les coscénaristes ont écrit leur histoire à un moment de leur vie où ils avaient besoin d'extérioriser des sentiments très négatifs. Pour atteindre leurs objectifs, ils ont développé leur histoire sur 2 axes : l'histoire personnelle de Big Man, le déroulement de sa vengeance. Effectivement, la jeunesse de Big Man est bien chargée en malheur. Son nanisme est mal vécu par sa mère, au point qu'elle préfère partir. Il est en butte aux brimades, puis aux méchancetés de ses camarades d'école, puis de l'orphelinat. Il ne peut même pas retrouver un semblant d'amour propre puisque sa taille ne lui permet pas d'être accepté dans l'armée. La narration le montre bien comme une victime maltraitée, mais qui refuse de se laisser faire. Dans le cadre contraint de cette narration en 4 épisodes, les auteurs réussissent quand même à contrebalancer ce qui aurait pu devenir une caricature, avec 2 personnages bénéfiques pour Big Man, son père, et une jeune fille. En outre l'attitude de Big Man n'est pas celle de quelqu'un de résigné. Il se conduit comme un adulte endurci par la maltraitance, et toujours prêt à rendre les coups. Cette partie de l'histoire est à la fois prévisible (le pauvre individu maltraité qui finit par bien le rendre), et à la fois cohérente dans la mesure où son histoire personnelle justifie ses réactions et ses capacités en termes de torture. Pour ce qui est de la vengeance, le motif est également basique tout en étant suffisant. La narration alterne la progression de la vengeance, avec les révélations relatives à son motif, faisant monter la tension générée par les actes de violence, et le suspense quant à l'acte horrible qui tout déclenché. le lecteur se laisse prendre au jeu : il se demande ce qui peut nourrir la fureur de Big Man, surtout au vu de ce qu'il fait subir à ses captifs. On peut compter sur Eric Powell pour dessiner un individu endurci au caractère difficile et au visage fermé (il n'y a qu'à penser à Goon). Big Man est très réussi de bout en bout. Bien sûr Big Man est de petite taille du début jusqu'à la fin, son visage fait peur à voir dès le début, qu'il porte la barbe ou non, ou même la moustache. Son visage devient de plus en plus amoché au fur et à mesure de l'avancement du récit, de plus en dur et sans autre émotion que la haine et l'agressivité. Powell lui fait un visage très marquant lors de son passage au Vietnam (tout à fait justifié). Comme dans Goon, cet artiste réussit des visages atterrants quand ils sont ravagés par la tristesse ou l'injustice (en particulier lors de la jeunesse de Big Man), irradiant une empathie qui prend à la gorge. Conformément au scénario, les dessins montrent comment Big Man se sert de sa petite taille pour frapper ses adversaires de manière inattendue. La violence n'est en rien édulcorée, elle est voyeuriste et malsaine, avec un niveau de détails choisis en fonction de la séquence. La première fois, elle est suggérée, mais dès la deuxième (un coup de poing asséné avec force dans un visage) elle est graphique. Eric Powell exagère discrètement la déformation du visage pour une légère touche de dérision, mais ce sera la seule fois. Par la suite l'intensité des émotions de Big Man attrape l'attention du lecteur et le plonge dans le premier degré, sans possibilité de prise de recul. Cette violence va crescendo, pour aboutir sur des tortures sadiques difficiles à soutenir. Sur le plan visuel, le lecteur a une autre surprise concernant la nudité. Il se retrouve face à un personnage masculin avec les joyeuses au vent, au vu et au su de tout le monde (à commencer par le lecteur). Les auteurs intègrent donc une dimension sexuelle, sans jouer sur le corps de la femme en tant qu'objet sexuel. Ces rares séquences participent au ton adulte et pour lecteur averti, tout en servant à renforcer la personnalité de Big Man. Il ne s'agit donc pas de provocation gratuite. Sans a priori sur l'histoire, le lecteur prend rapidement conscience que ça ne rigole pas, que les coscénaristes ont conçu une vraie histoire de vengeance qui va jusqu'au bout, exécutée par un personnage principal assez étoffé pour qu'il soit crédible. Ils devaient avoir des sentiments négatifs intenses à exorciser, et ça se voit sur les pages, à la fois dans les situations, mais aussi dans la force graphique des dessins. 5 étoiles. Ce tome comprend également une histoire en 2 pages (en 7 cases de la largeur de la page), réalisé par les mêmes auteurs) pour le numéro annuel du Comic Book Legal Defense Fund's Liberty. le principe en est simple : une personne ouvre la bouche pour sortir une phrase agressive et trahissant une réflexion bas du front (case sur fond vert), Big Man leur défonce le crâne. Après avoir lu l'histoire principale, le lecteur souffre pour ces abrutis qui se font défoncer la tronche par Big Man toujours aussi énervé, toujours aussi brutal. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une histoire, mais d'une mise au point sur le fait que la liberté d'expression n'est pas synonyme de dire n'importe quoi d'insultant. Suivent ensuite 8 couvertures variantes. Les 4 réalisées par Eric Powell dégagent la même férocité sadique que les pages intérieures de la série. Il y a également une couverture réalisée par Lee Bermejo. Il a choisi le moment où Big Man a les fesses à l'air, et une barre à mine dans la main. Il transcrit la férocité du personnage avec la même intensité que Powell. Elle prend une dimension encore plus brutale dans la mesure où Bermejo dessine de manière photoréaliste. Vient ensuite une couverture réalisée par Dave Johnson, éloignée de quelques degrés de la réalité par rapport à celle de Bermejo. Cet artiste a déjà été plus inspiré dans sa composition de couvertures (il suffit de regarder celles qu'il a réalisées pour la série 100 bullets de Brian Azzarello & Eduardo Risso). La couverture réalisée par Geoff Darrow vous fera croire qu'il est possible de fracasser une boîte crânienne avec une boule de billard, dans le luxe de détails qui est l'apanage de cet artiste. La dernière couverture variante est réalisée par Francesco Francavilla, avec son trait un peu appuyé et ses couleurs qui tranchent, rendant Big Man terrifiant avec sa hache ensanglantée.
Petit pays
Cette lecture m'a vraiment touché au cœur. Pourtant j'étais prévenu. Outre le très bel avis de Ro, j'ai commencé par lire le roman que m'a conseillé ma libraire au moment de l'achat de la BD. Cela m'a permis de m'imprégner de la pensée et de la belle langue de Gael Faye. J'ai été immédiatement envoûté par ma lecture et je conseille aux futurs lecteurs de commencer par le roman. J'ai ensuite visionné le film d'Eric Barbier qui m'a beaucoup plu par sa maîtrise du jeu des enfants et la réalité de la vie expatriée en Afrique. Toutefois j'ai moins senti cette montée de la dramaturgie programmée. Il me restait la série à découvrir avec pas mal de points d'interrogations : Pourquoi avoir choisi Sowa comme scénariste ? Comment Savoia allait pouvoir traduire visuellement l'indicible de certaines scènes du génocide des Tutsi au Rwanda ? Quelles allaient être les libertés du scénario par rapport à l'œuvre originale ? Il faut bien dire que mes craintes se sont évanouies dès les premières planches. J'ai immédiatement été séduit par le graphisme de Savoia. À la lecture des premiers cadres, je me suis tout de suite retrouvé à Bujumbura. Je suis persuadé que les auteurs ont fait le voyage pour pouvoir traduire les paysages et l'organisation de la cité d'une façon aussi crédible. C'était d'ailleurs une exigence de Faye pour le film et je pense qu'il a demandé la même chose pour la BD. Savoia nous charme instantanément par la beauté des paysages, des manguiers ou des rives du lac Kivu ou Tanganyika. Une "Fantaisie des dieux" comme le rappelle le journaliste Saint-Exupéry grande voix de ces évènements. A la lecture de cette première partie, je comprends comme une évidence le choix de Marzena Sowa. L'autrice polonaise est une experte des récits mettant en scène les enfants. Elle est donc l'une des scénaristes les plus légitimes pour mettre en scène la pensée de Faye dans ce récit à hauteur d'enfants de douze ans. Ensuite j'admire le travail de découpage effectué sur le texte de Faye. C'est pratiquement mot pour mot le texte du roman spécialement dans la voix off mais aussi dans de nombreux dialogues. La découpe du texte original et son utilisation dans la série permet de construire un ensemble très cohérent, fluide et surtout qui introduit la montée de la tension dramatique au fil du récit. Tension qui s'exprime par les désaccords du couple (petite histoire) pour atteindre son paroxysme dans la haine criminelle des Hutu contre les Tutsi. Haine dans laquelle le jeune Gaby va être entraîner presque malgré lui par un effet boomerang. C'est un des point forts (qui n'en manque pas) du roman et de la BD de Faye de nous faire réfléchir sur notre possible position de bourreau. "Je peux être une victime mais pourvu que je ne devienne jamais un bourreau" disait Jacques Attali dans une interview. Le scénario respecte scrupuleusement le roman à deux épisodes près (la bicyclette et l'anniversaire) en plus de la modification du groupe d'enfants (de 5 à 3). Mais ces modifications, sauf peut-être l'anniversaire, ne changent pas l'esprit de l'histoire et sa compréhension. Cette vision interne du génocide des Tutsis au Rwanda et les affrontements ou massacres au Burundi et au Rwanda est rare. C'est un vrai témoignage qui sert le devoir de mémoire. Comme pour la Shoah, il a fallu du temps pour vaincre le silence de l'indicible. Tout n'a pas encore été dit mais un récit comme celui de Gael Faye est un vrai trésor pour la paix et le futur. Enfin je termine par le formidable graphisme de Savoia. J'ai déjà exprimé mon admiration pour ses extérieurs et l'ambiance proposés. Son dessin est précis, dynamique et terriblement expressif dans la douleur et la souffrance. Il restait à traduire en image le génocide sans tomber dans le voyeurisme morbide et en respectant le souvenir des victimes. Sylvain propose deux passages. Un passage extérieur (p 85-87) comme une vision d'information en couleur coincée entre "les résultats sportifs et les cours de la bourse". Cette vision est horrible mais elle s'évacue par différents moyens comme les livres de madame Economopoulos pour Gaby. Enfin la vision vécue, celle du récit d'Yvonne, celle qui vous transforme définitivement (p95-97), sans couleur, vision de cauchemar dans laquelle vous risquez de sombrer. Cette vision ne passe pas aux infos mais détruit aussi surement que la machette des assassins. J'attendais ce passage si difficile à mettre en images. Eric Barbier dans son film a contourné la difficulté avec un récit très émouvant de la grand-mère. Ici Savoia respecte le récit original avec beaucoup de délicatesse et d'émotion. Il est impossible de rester de marbre sur ces deux pages qui en disent plus long que tous les discours de certains hommes politiques ou responsables de l'Elysée à l'époque. Faye ne s'attarde pas sur le côté politique des responsabilités, c'est l'affaire des juges ou des journalistes. Son monde est celui de l'enfance qui ne comprend pas avec son cerveau mais qui agit avec son cœur. Ce faisant c'est notre cœur qu'il touche. Cette série touche juste dans tous les domaines. Malgré ma connaissance récente du roman j'ai ressenti une très forte émotion à relire ce très beau texte bien mis en valeur et soutenu par de si belles planches. Une lecture plus que conseillée mais lisez le roman aussi (la lecture est rapide).
Viva la vida - Los Sueños de Ciudad Juàrez
C'est si fragile et si fort une vie. - Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 124 planches. le tome s'ouvre avec un texte introductif de 2 pages, rédigé par Paco Ignacio Taibo II, commençant par quelques paragraphes sur l'histoire de la ville de Ciudad Juárez, puis continuant avec la démarche des auteurs : ils ont la vocation de marcher et de raconter, de recueillir et de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. Il explicite également ce qu'il trouve d'unique dans la bande dessinée en tant que moyen d'expression : un langage où se mêlent les réflexions, les dialogues images, l'objectivité et la subjectivité. Troubs est dans son fauteuil en train de lire le journal. Il repense au dernier festival international de la bande dessinée à Angoulême où Baudoin lui a reparlé de ce voyage. Ciudad Juárez : tout au nord du Mexique, l'endroit le plus fréquenté de la frontière, le Rio Grande coupe la ville en deux, et côté américain c'est El Paso. Ça sonne comme dans les westerns, mais ce n'est pas un western, c'est pour de vrai. Troubs a lu que c'est la ville la plus dangereuse du monde, 20 meurtres par jour en moyenne, les gens ne sortent plus après le coucher du soleil, les gangs et l'armée se battent pour contrôler la ville. Il se souvient d'une discussion avec une femme travaillant pour le Haut-Commissariat pour les Réfugiés, au Burundi : rien n'arrête le vent de la mort et il souffle au-dessus des frontières. Baudoin est assis dans son fauteuil et il repense à une déambulation sur une plage de Tanger, le vent soufflant le sable qui se précipite vers la mer, les deux vagues en furie s'embrasant, le mariage de l'Atlantique avec l'Afrique. Il se souvient de dizaines de garçons s'entraînant avec un ballon sur la plage, et il s'interroge sur les kilomètres de fil de fer barbelé qu'il faudrait déployer au milieu de la Méditerranée pour interdire à l'Afrique d'accoster sur les rives de l'Europe. Ciudad Juárez : la frontière des frontières ? le corps d'une femme atrocement mutilée retrouvée au petit matin. Une grande quantité d'entreprises du monde riche s'y est installée : les maquiladoras. Là travaillent des femmes venues de toute l'Amérique Latine, de la main-d’œuvre très bon marché pour le marché mondialisé. Près de 500 femmes assassinées depuis 1993 à ce jour, alors que la page en question est réalisée en juillet 2010. C'est en partie à cause, ou grâce à un livre 2666 de Roberto Bolaño, un immense écrivain chilien décédé en 2003, que Baudoin a eu envie d'aller à Ciudad Juárez. L'idée : trouver des lieux où on peut dessiner. Faire le portrait de ceux qui voudront bien, leur demander : Quel est votre rêve ? Dire la vie dans cette ville où on meurt. le voyage commence à Culiácan le premier octobre 2010. Il est possible que le lecteur soit attiré par cet album du fait des auteurs qu'il a pu apprécier par ailleurs, ou pour le thème. Ils ont choisi de se rendre à Ciudad Juárez, pour rencontrer les habitants. Dans sa partie introductive, Edmond Baudoin (né en 1942) explique leur projet : demander à un habitant quel est son rêve, et lui offrir son portrait réalisé sur place. Les deux prologues permettent de comprendre le principe de leur collaboration, de la réalisation de cette bande dessinée à quatre mains. Ils vont la construire ensemble, chacun réalisant ses pages, ou ses parties de page, relatant leur expérience avec leur subjectivité propre. Chacun a réalisé son prologue propre, ce qui permet de repérer leurs caractéristiques graphiques personnelles, mais celles-ci fluctuent un peu en fonction des séquences, ne donnant pas l'assurance d'avoir l'a certitude de qui est quelle page. En cours de route, ils introduisent un signe distinctif pour savoir qui parle : un logo de tortue pour Troubs, un de chèvre pour Baudoin, mais dans le fil de l'ouvrage, ils n'y ont recours que deux ou trois fois. À l'épreuve de la lecture, la coordination entre les deux auteurs devient patente, car le lecteur n'éprouve jamais la sensation de passer d'un point de vue, à un autre fondamentalement différent, jamais en opposition, une sensibilité commune en phase. Il plonge dans un carnet de voyage à Ciudad Juárez, mais pas un voyage touristique, ni une étude sociologique sur la criminalité systémique, simplement aller à la rencontre des gens. Dans chaque prologue, le lecteur prend contact avec la personnalité des deux auteurs, dans leur manière de dessiner : des dessins descriptifs avec des contours un peu flottants par endroit, un usage un peu charbonneux par endroit du noir. le lecteur peut déceler que Baudoin se montre graphiquement plus aventureux par moment, ses dessins pouvant s'aventurer vers l'abstraction, comme lors de la rencontre entre le sable soulevé par le vent et la vague d'eau de mer. Il note également que les deux auteurs ne se sentent pas contraints à s'en tenir à des cases disposées en bande, avec des phylactères. Dès son introduction, Troubs passe en mode : des cases avec uniquement des cartouches de texte pour évoquer son souvenir du Burundi. Baudoin commence sous la forme de deux cases de la largeur de la page, avec une ou deux lignes de texte en dessous. En planche 13, la case montrant la collision de la vague de sable contre celle d'eau relève plus du domaine de l'abstraction que descriptif et l'image n'acquière son sens narratif qu'au regard de la case au-dessus d'elle et du commentaire en-dessous. Tout du long de ce carnet de voyage, le lecteur ressent de la surprise en découvrant des images ou des séquences visuellement originales et mémorables : les ballons de foot comme suspendus en l'air, le trombinoscope de 40 jeunes femmes en planches 20 & 21, la reproduction de l'affiche d'une inauguration, des cases de la largeur de la page montrant le paysage naturel dans la région (planches 50 & 51), la représentation d'une communauté en train de danser utilisant deux pages (planches 52 & 53) en format paysage (il faut tourner la BD d'un quart de tour), un mode de dessin passant à une figuration très simplifiée pour la cérémonie des remerciements (planche 58) avec des individus portant un masque intégral d'aigle, des représentations d'individus comme collées sur une page sans aucune bordure (planches 70 & 71), la reproduction de peintures rupestres (planche 75), une photographie tout juste retouchée, 4 planches dessinées par deux bédéistes locaux, etc. S'il est familier des ouvrages de Baudoin, le lecteur retrouve ici toute sa liberté formelle dans sa façon d'envisager une narration en bande dessinée. Par rapport à ses attentes, le lecteur se rend compte qu'il ne contemplera pas les portraits réalisés par les deux artistes, juste quelques facsimilés de petite taille, pour une partie des personnes accostées. Lors du prologue, les deux auteurs placent leur carnet sous le thème de la violence subie par les populations et en particulier les femmes, et sous celui des migrants. Au début du séjour au Mexique, ils commencent par rendre visite à Florence Cassez, ressortissante française, alors accusée d'enlèvement, séquestration, délinquance organisée et possession d'armes à feu et de munitions à l'usage exclusif des forces armées, et condamnée à 96 ans de prison, ramené à 60 ans en 2009. Les auteurs évoquent à la fois des éléments culturels, et des événements d'actualité, comme l'écrivain Roberto Bolaño (1953-2003), Vargas Llosa, prix Nobel de littérature 2010, Paco Ignacio Taibo II (écrivain, militant politique, journaliste et professeur d'université hispano-mexicain, auteur de roman policier), ou la peine de prison de Florence Cassez, l'intervention de Nicolas Sarkozy pour la faire libérer, les unes du quotidien relatant le nombre de tués durant la nuit. Ils exposent quelques éléments de géopolitique comme les maquiladoras, les tentatives d'immigration clandestine pour passer à El Paso e l'autre côté du Rio Grande, un rassemblement des peuples premiers, le 6 novembre journée nationale de souvenir et de lutte contre les assassinats et les enlèvements de femmes. Le lecteur accompagne donc les auteurs à la rencontre des personnes dans la rue, dans un bar, dans une maquiladoras, à suivre une personne ou une autre qui leur sert de guide. Il comprend que leur compréhension de la langue espagnole est un limitée, et qu'ils la parlent mal. Il apprécie qu'ils se montrent attentionnés pour expliquer où ils se rendent, quels sont les personnes qu'ils rencontrent, en quelques phrases courtes. Il assiste bien sûr à la proposition faite par les artistes aux personnes à qui ils s'adressent, en découvrant leur réponse quant à leur rêve. En cours de route, les auteurs apprennent qu'un journal national avait déjà effectué la même démarche : demander à des élèves de collège d'exprimer leur rêve pour leur vie d'adulte, et retourner les voir une dizaine d'années plus tard pour savoir ce qu'il en était advenu. Cela produit un effet de relativisation sur les rêves qui leur sont formulés. Cette forme de voyage et de prises de contact avec la population locale offre une vision très directe au lecteur. En découvrant les différents rêves ainsi exprimés, il y voit des besoins primaires, pouvant lui faire penser au premier étage de la pyramide d'Abraham Maslow. Cela a pour effet de révéler toute la force d'une observation formulée en cours de route : C'est si fragile et si fort une vie. le ton n'est pas misérabiliste : les auteurs mettent en lumière la force vitale de chacun, cette énergie qui permet d'affronter chaque jour dans un milieu hostile où une mort arbitraire peut venir y mettre un terme, où le système socio-économique est défavorable à l'individu, entre insécurité, précarité, dans un environnement qui n'est ni stable ni prévisible, pétri d'anxiété et en crise. En découvrant certains témoignages, le lecteur sent les larmes lui monter aux yeux, l'émotion le prendre à la gorge. À d'autres moments, il est confondu d'admiration devant le courage banal et quotidien de l'un ou de l'autre, par la possibilité de vivre malgré tout. Se rendre dans la ville la plus dangereuse du monde et demander aux habitants à quoi ils aspirent, en échange d'un dessin. le lecteur se plonge dans ce carnet de voyage réalisé par deux créateurs et il découvre un témoignage beaucoup plus riche que ce à quoi il s'attendait : la liberté formelle de la mise en images, la simplicité du contact humain, les éléments de contexte présentés tout naturellement, une sensation déconcertante de toucher du doigt une des dimensions essentielles de l'existence, sans dramatisation larmoyante, sans se voiler la face. Une expérience de lecture d'une rare vérité, en toute honnêteté.
Sentry - La Sentinelle
Continuité rétroactive & métacommentaire - Quelque part dans une maison isolée, Robert Reynolds se réveille au milieu de la nuit ; il a l'intuition qu'une entité malveillante (The Void) vient de faire son retour dans la réalité. Il se souvient d'un superhéros appelé Sentry dans des comics, il se souvient de pouvoir voler dans le ciel. Mais l'alcool qu'il vient d'avaler ne l'aide pas à focaliser ses idées et il a l'impression que The Void a pris possession de son chien. Alertée par le bruit, sa femme se réveille et le retrouve dans la cave, la bouteille vide par terre et le chien apeuré après avoir été frappé. Pourtant Reynolds se souvient qu'il tutoyait Reed Richards comme un ami précieux, qu'il avait épaulé Peter Parker dans un moment difficile, qu'il avait calmé Hulk au point qu'ils avaient pris l'habitude de travailler ensemble, et qu'il avait décillé Warren Worthington sur un aspect crucial de sa vie. Reynolds se rend sur le site de reconstruction du Baxter Building où il échange quelques mots avec Mister Fantastic, ce qui déclenche un questionnement difficile sur la véritable nature de Reynolds. J'ai horreur de ça ! Paul Jenkins introduit un superhéros antérieur aux Fantastic Four dont personne ne se souvient, mais dont l'existence est une certitude. Il remet en cause toute la continuité de l'univers partagé Marvel en insérant Sentry, le plus grand héros de cet univers, en action avant les FF. C'est insupportable : le lecteur que je suis crie au scandale, s'insurge contre ce révisionnisme facile, artificiel, invraisemblable et gratuit. Depuis la résurrection d'une célèbre mutante dans Phoenix Rising, je ne supporte plus les modifications de continuité accomplie rétroactivement et invalidant des histoires dans lesquelles je m'étais investi émotionnellement. Alors là, pensez donc, essayez de faire croire au lecteur que tout l'univers Marvel est faux depuis le début, c'est trop ! En plus cette histoire n'a de sens que si le lecteur connaît déjà les superhéros Marvel. N'importe quoi ! Sauf que ce révisionnisme n'a rien de gratuit. Paul Jenkins introduit un superhéros qui a le pouvoir d'un million de soleils en explosion (ça ne veut strictement rien dire). Rapidement, il s'avère que ce superhéros (Sentry) a été comme un père ou un grand frère pour tous les autres. Il a su faire ce que tous ses successeurs se sont avérés incapables de réussir. Sa lente remémoration s'accompagne d'une traversée de différents styles de comics au travers des décennies. Jae Lee (avec qui Paul Jenkins avait déjà collaboré pour Inhumans) a un style très sombre avec un encrage appuyé pour les visages qui rend cette histoire ténébreuse et inquiétante, augmentant encore l'angoisse liée à cette situation incompréhensible de Robert Reynolds qui existe malgré l'absence de souvenir chez tous ceux qui l'ont côtoyé. Jae Lee adapte son style lors des facsimilés de comics du Sentry évoqués à l'intérieur de l'histoire comme la seule preuve de l'existence de Sentry. Jae Lee n'éprouve qu'un intérêt modéré pour les décors qui manquent souvent à l'appel. Mais il est secondé par Jose Villarrubia qui effectue une mise en couleurs extraordinaire. Chaque fond coloré intensifie les émotions ressenties et l'ambiance, au point que le lecteur pris dans la tempête en oublie l'absence des décors. Alors que les superhéros se préparent à l'affrontement inéluctable contre The Void, ils commencent à se souvenir chacun de leur rencontre décisive avec Sentry. Reed Richards porte le poids de sa trahison vis-à-vis du Sentry (illustrations à la mode des années 1970, pas très agréables mais très détaillées). Peter Parker se souvient de l'impossible altruisme du Sentry (illustrations types années 1990, peu agréables). Hulk se souvient du seul ami qu'il n'a jamais eu dans un épisode incroyable d'émotion, avec des illustrations de Bill Sienkiewicz exceptionnelles : entre 1 et 3 cases par page, pas de décors et pourtant une force graphique hallucinante. Là encore, la mise en couleurs de Villarrubia renforce la puissance de chaque expression, chaque composition. Il s'agit sans aucun doute de l'épisode le plus incroyable de ce tome atypique. Et Warren Worthington se rappelle la leçon donnée par Sentry (illustrations également impressionnantes de Texeira). L'histoire se termine et Paul Jenkins boucle son intrigue de manière satisfaisante en ayant livré toutes les clefs de l'énigme. le lecteur se dit qu'il vient de vivre une expérience de lecture atypique, dérangeante et gorgée d'émotions. Il n'est plus possible de prendre ce récit au premier degré, comme un coup de pub primaire pour faire vendre du papier. le dispositif commercial conçu au départ s'accompagnait même d'une campagne de publicité effectuée dans le magazine Wizard expliquant que Sentry était un superhéros conçu par Stan Lee et un artiste fictif avant les FF, avec fausse interview de Stan Lee incluse. Il faut prendre un peu de recul et se rendre compte que Sentry ressemble furieusement à une variation proche de Superman. Paul Jenkins ose écrire une histoire commentant le fait que les superhéros Marvel n'était pas les premiers du genre et que Superman était là 40 ans avant. Il semble même se moquer des superhéros Marvel, incompétents et névrosés par rapport à Sentry qui est le parangon des superhéros. Mais dans le même temps, il montre en quoi l'univers Marvel est plus synchrone avec son époque que l'univers DC qui n'a plus qu'à être oublié comme une relique du passé. Alors que le dispositif de la continuité rétroactive est une véritable insulte aux fans de l'univers partagé Marvel, et aux codes des histoires de superhéros en général, Paul Jenkins propose un récit ambigu sur les différences entre Marvel et DC, sur la notion d'héroïsme, sur le sacrifice, sur l'évolution des valeurs de la société du vingtième siècle, tout en étant très nombriliste car les personnages sont tous de superhéros (les civils ne semblent avoir aucune importance, aucune existence). Les illustrations de Jae Lee dépassent le stade de la mise en images des actions et des dialogues pour transmettre des sensations et des conflits psychologiques, et atteignent leur objectif grâce à la mise en couleurs de Jose Villarrubia. Et ce tome recèle une pépite hallucinée lorsque le père spirituel (pour les choix artistiques) de Jae Lee prend les commandes pour apaiser Hulk, l'enfant terrible. Il ne reste plus au lecteur qu'à interpréter la métaphore de The Void. Paul Jenkins met le lecteur de comics au défi d'accepter qu'il s'agit d'une histoire imaginaire, une provocation sans équivalent ou presque. Il faut remonter à Whatever Happened to the Man of Tomorrow ? où Alan Moore proposait le même défi : ceci est une histoire imaginaire, ne le sont-elles pas toutes ?
Roche Limit
La nuit cache le monde, mais révèle un univers. – Proverbe iranien - Ce tome est le premier d'une nouvelle série, débutée en 2014. Il peut se lire comme une première saison, se terminant sur une résolution en bonne et due forme, ne nécessitant pas forcément une suite. Il contient les épisodes 1 à 5, écrits par Michael Moreci, dessinés et encrés par Vic Malhotra, avec une mise en couleurs de Justin Boyd. Kyle Charles a contribué aux dessins de l'épisode 3, et Ben Holliday à ceux de l'épisode 5. Enfin la mise en couleurs de l'épisode 5 a été réalisée par Lauren Affe. L'histoire se déroule dans la deuxième moitié du vingt-et-unième siècle. Grâce à Langford Skaargard, un homme d'affaires visionnaire, il a été possible de débuter l'exploration spatiale lointaine et d'installer une colonie (nommée Roche Limit) sur une petite planète appelée Dispater, à proximité d'une anomalie d'énergie. Il a pour ça travaillé avec 3 associés (Don Lexington, Randall Fife, Sana Fiedler), en formant une nouvelle entreprise Moira Tech. Sonya Torin vient d'atterrir sur Roche Limit, et elle est à la recherche de sa sœur Bekkah Torin (une assistante sociale), disparue sans laisser de trace. Dans un bar où elle est venue poser des questions, elle fait la connaissance d'Alex Ford qui s'interpose alors qu'elle est sur le point de se faire embarquer par des hommes de main travaillant pour Mister Moscow. Ailleurs le docteur Abraham Watkins poursuit ses mystérieuses recherches. Ce récit commence de manière étrange par les réflexions d'un vieil homme que le lecteur ne voit pas, sur les conditions dans lesquelles la colonie Roche Limit a été installée. Alors que son flux de pensée intérieur se poursuit, le lecteur assiste au rejet dans l'espace d'une femme munie d'une combinaison spatiale. La double page suivante est occupée par une diapositive, une infographie expliquant ce qu'est Roche Limit et sa position sur Dispater, ainsi que sa position relative par rapport à l'anomalie d'énergie. Ensuite la narration reprend une forme plus traditionnelle en suivant Alex Ford et Sonya Smith. Le lecteur n'est pas au bout de ses surprises puisque les réminiscences et les réflexions de ce personnage reviennent au début des trois chapitres suivants. Les quatre premiers chapitres se terminent sur deux pages de texte, des facsimilés de livre ou de magazine évoquant un aspect de la colonie Roche Limit ou de son créateur Langford Skaargard. Les quatre premiers épisodes comprennent une double page utilisée pour une infographie, étoffant et expliquant l'environnement du récit. Contre toute attente, les réminiscences en début de chapitre s'avèrent intéressantes pour les informations qu'elles apportent sur le contexte et l'historique, et tout autant pour les réflexions sur la condition humaine qui sont de nature philosophiques. Il s'agit aussi bien de la création qui échappe à son créateur, que de la fonction de la science, de l'arrogance de l'être humain, ou encore du fonctionnement de la mémoire. Loin d'être de simples divagations ou observations d'un niveau découverte de la philosophie, ces remarques s'avèrent pertinentes au regard du récit, l'enrichissent et lui répondent. L'idée de recourir à l'infographie pour présenter la situation de Roche Limit est très astucieuse puisqu'il s'agit finalement d'un support de présentation à destination de nouveaux arrivants ou de touristes curieux, exactement le statut du lecteur. Les textes en fin d'épisode revêtent des formes diverses, à la fois divertissantes et ludiques, réduisant au minimum le réflexe de rejet par le lecteur venu lire une bande dessinée. L'auteur cite également un proverbe iranien qui prend toute sa dimension dans le cadre d'une série de science-fiction avec exploration spatiale : la nuit cache le monde, mais révèle un univers. Pourtant loin d'être un récit intellectuel perdant son lecteur, le récit se concentre sur une enquête (= un fil conducteur solide), avec quelques coups de poing et courses éperdues, respectant les conventions du récit d'aventure. En termes de présence, Alex Ford est le personnage principal. Il n'a rien d'un héros. C'est l'inventeur d'une drogue hallucinogène très puissante appelée Recall, aux valeurs morales peu reluisantes. Sonya Torin ne se préoccupe que de retrouver sa sœur Bekkah avec l'aide d'Alex Ford, tout en dissimulant une petite particularité sur son métier. Autour d'eux, il y a surtout des profiteurs, un responsable d'une organisation criminelle, une dirigeante d'un lupanar. le scénario ne se contente pas d'inscrire une enquête policière dans un décor de science-fiction, il utilise également les libertés offertes par ce genre, de l'existence potentielle d'entités extraterrestres à un phénomène astronomique inexpliqué. Le lecteur plonge ainsi dans un environnement dense, avec une intrigue pleine de suspense, et des personnages au comportement adulte. L'immersion est rendue encore plus tangible grâce aux dessins de Vic Malhotra. Il réalise des dessins avec un bon niveau d'information visuelle. Il sait mettre en scène des individus normaux, avec un décor d'anticipation discret mais palpable. Son objectif n'est pas d'inventer une technologie d'anticipation cohérente, mais il ne se contente pas non plus de reproduire des décors d'aujourd'hui. Malhorta est en phase avec le ton du scénario et il ne dessine pas pour faire joli. le détourage des formes et les aplats ont une apparence un peu sèche, aux contours un peu cassés, pour rendre compte de l'ambiance agressive et dangereuse qui règne dans cette colonie où la loi est souvent celle du plus fort. La mise en couleurs participe en arrière-plan à installer une lumière artificielle. Le parti pris graphique de Malhorta ne reprend pas les clichés visuels propres aux comics de superhéros, il se rapproche plus de de l'esthétique d'une série comme le BPRP, avec moins d'inventivité dans la représentation des quelques monstres, et moins de savoir-faire dans l'identité graphique des personnages. Malgré cette apparence parfois un peu fruste, la narration est impeccable et donne corps aux individus et aux décors, permettant au récit de s'incarner. En 2014, Image Comics publie de nouvelles séries à un rythme soutenu, la plupart sans l'ombre d'un superhéros, souvent très originales. Roche Limit est une excellente surprise qui embarque le lecteur dès le premier épisode dans un monde très riche, une oeuvre de science-fiction étoffée et utilisant l'anticipation au-delà d'un simple décor. Michael Moreci a construit avec soin une narration protéiforme qui reste ludique, sans être étouffante. Ainsi l'environnement où se déroule le récit dispose d'une solide consistance. Vic Malhotra réalise des dessins à l'apparence un peu inachevée, mais avec un savoir-faire réel qui lui permet de doser la densité d'information, de faire exister ces décors de science-fiction, et de décrire les actions avec lisibilité. Ce premier tome constitue une première saison qui s'achève sur une résolution (par opposition à un suspense insoutenable), ce qui ajoute encore à l'attrait de sa lecture. Les auteurs racontent une histoire pleine de suspense, avec des personnages crédibles présentant des défauts. Ils savent utiliser avec habileté le mythe de la conquête de l'espace comme un enjeu très concret, mais aussi comme une métaphore du besoin de l'esprit humain de s'étendre, de chercher de nouvelles expériences, d'explorer.
Dans le même bateau
La rame en couple - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Zelba pour le scénario, les dessins, les couleurs, le lettrage. Il s'agit d'une bande dessinée de 156 pages. Zelba est également l'autrice du remarquable Mes mauvaises filles. Le 10 octobre 1989, Wiebke Petersen (16 ans) et sa soeur Britta (17 ans) sont en train de s'entraîner à l'aviron sur le lac Baldeney, dans l'Essen, sous le regard de leur coach. Elles commencent à se disputer et le coach finit par s'énerver pour de bon, cassant sa chaise en plastique à force de taper avec. Il leur dit de rentrer chez elles. Dans les deux pages suivantes, se trouve une présentation des caractéristiques principales du sport d'aviron : le deux sans barreur, le gouvernail, le siège coulissant sur deux rails, le fait que le rameur avance en reculant, les avirons en fibre de carbone et la forme des palettes, l'absence d'argent dans ce sport. de retour à la maison Bri, leur mère, se moque du manque de contrôle du coach, à table. le père demande le silence car il souhaite entendre la journaliste du journal télévisé. Il est question d'une manifestation du lundi à Leipzig. Ce rassemblement a eu lieu devant l'église Saint-Nicolas, et le cortège a ensuite traversé la ville jusqu'au siège de la Stasi, en criant : Nous sommes le peuple. le flot des ressortissants de la RDA qui arrivent en RFA via la Hongrie et l'Autriche reste ininterrompu. Plusieurs centaines de communes ont dépassé leurs capacités d'accueil en logements d'urgence et ont dû aménager des hangars emplis de caravanes pour héberger les familles, parfois dans des conditions déplorables. La mère Bri commente qu'on n'imagine pas ce que vivent les gens dans la RDA pour être prêts à tout sacrifier. de fait, Wiebke avait une image assez floue de la vie de ces autres Allemands, les Ossis, connaissant l'Histoire, mais pas la réalité de l'autre côté du rideau de fer. Pour Wiebke, les préoccupations de ses 16 ans étaient assez limitées à son petit monde. le lycée, avec ses copines et l'entraînement d'aviron avec ses copains ! À côté, de ça, il y avait la corvée des cours de guitare, et le babysitting. Mais l'aviron et les hormones prenaient de plus en plus de place. À 13 ans, elle avait copié sa sœur et s'était inscrite au club d'aviron. Elle avait ramé en poids léger de 14 à 15 ans. La saison de 1988 se termina pour elle et sa sœur avec les championnats d'Allemagne des U16 à Cologne d'où elles rentrèrent victorieuses. À quinze ans et demi, elle a eu ses règles. Pour année 1989/1990, elle rame avec sa sœur sur un deux sans barreur. Après l'altercation de la veille, le coach les reçoit rappelant à Britta que c'est sa dernière année en junior A, et qu'il faut qu'elle se décide entre se qualifier pour le championnat du monde des juniors sur le lac d'Aiguebelette ou se fritter avec sa sœur. Les entraînements reprennent de plus belle, avec une alternance, l'hiver, entre la rame sur le lac froid, et les séances de musculation. Dans cette bande dessinée, l'autrice retrace deux années de son adolescence, sportive de haut niveau participant au championnat du monde d'aviron de 1990. Il s'agit donc d'une chronique adolescente, avec les amitiés fortes, les premiers amours, les premiers rapports sexuels, la pratique de sport de haut niveau. Il s'agit également de la reconstitution d'une époque charnière dans L Histoire mondiale, avec la chute du mur de Berlin, et l'incidence de la réunification. L'autrice plonge donc le lecteur dans un environnement spatial et temporel très précis. Afin que le lecteur dispose de tous les éléments de compréhension nécessaires, elle réalise des doubles pages développant un thème pour apporter les connaissances correspondantes : l'aviron (6 & 7), Britta (12 & 13), le 9 novembre 1989 (24 & 25), le grand voyage du François M. (34 & 35), la compétition (44 & 45), la réunification du 3 octobre 1990 (68 & 69), le sport en RDA (74 & 75), Ratzeburg (110 & 111), nos charmantes Est-Ouest différences (122 & 123). Ces pages se composent de plusieurs illustrations, sans bordure de case, avec un commentaire rapide pour chacune. Dans la première, le lecteur apprend les rudiments de l'aviron pour que les entraînements et les compétitions aient un sens pour lui. Il apprécie les dessins précis pour les notions techniques, avec une touche d'exagération comique pour les personnages. Quel que soit son degré d'intérêt pour l'aviron, il se prête bien volontiers au jeu d'investir les 2 ou 3 minutes nécessaires pour assimiler ces informations, grâce à cette présentation vivante, et à leur intérêt immédiat dans le cadre de cette histoire. Il retrouve le même dosage de précision synthétique et de touche amusée dans les autres thèmes ainsi exposés. La première scène présente les deux sœurs, et le lecteur s'attache immédiatement à Wiebke, une adolescente tout ce qu'il y a de plus normale, et peut-être banale. Une jeune fille élancée, avec son petit caractère, une assurance de façade pour mieux faire face à ses moments de manque d'assurance, un humour très sympathique, et une joie de vivre irrésistible. L'artiste dessine dans un registre réaliste et descriptif, avec un degré de simplification variable pour les visages, en fonction de l'intensité de l'expressivité qu'elle souhaite leur conférer. Les personnages sont très régulièrement souriants, et de nombreuses émotions et états d'esprit se manifestent sur leur visage, créant une proximité avec eux en tant qu'être humain, et une douce empathie. Zelba se montre une excellente directrice d'acteurs, que ce soit dans l'action comme la pratique de l'aviron, ou que ce soit dans les moments de dialogue ou d'intimité émotionnelle. Elle sait user de l'exagération comique avec discernement et légèreté, comme page 23 où le nez de Wiebke s'allonge à l'instar de celui de Pinocchio. le lecteur partage de nombreux moments touchants : de rire quand elle remet à leur place un groupe de garçons émoustillés par son teeshirt mouillé, ou quand elle émet un jugement de valeur sur une sportive qui fume, ou encore quand elle s'inquiète pour la santé de sa mère, souffrant d'un déficit respiratoire. Il éprouve la sensation d'être une très bonne copine de Wiebke qui dit tout honnêtement sans tabou, et sans arrière-pensée. L'autrice fait partager son intimité avec un naturel évident extraordinaire. En suivant Wiebke, le lecteur partage donc le quotidien d'une adolescente, sportive de haut niveau. Il l'accompagne aux entraînements. Il ressent la déception de la blessure, le plaisir de bien ramer, les contraintes logistiques de ce sport. À aucun moment, il ne se sent perdu, car la bédéiste joint l'image à la parole : les dessins apportent tout naturellement les éléments d'information venant montrer ce qui est évoqué dans les dialogues. Cette interaction entre mots et dessins coule tellement de source qu'elle en devient invisible. Pourtant s'il s'y arrête un instant, le lecteur voit comment elle parvient à rendre compte de l'intensité d'une épreuve d'aviron, en tirant tout le parti de cases de la largeur de la page, en montrant les positions relatives des bateaux, mais aussi l'effort qui se lit dans la tension des corps, dans les visages durs. La narration visuelle est tellement évidente que le lecteur ne prend pas forcément de temps de recul pour se représenter l'investissement de Wiebke dans la pratique du sport. Il s'en rend mieux compte quand elle fait elle-même le bilan de ses semaines à raison de 8 entraînements hebdomadaires, chaque jour dont deux le samedi, et de l'absence de grasse matinées pendant 4 ans. le lecteur considère alors ce qu'il vient de lire, sous un autre angle. Ce qui lui est apparu facile et rapide pour parvenir à participer au championnat junior du monde d'aviron acquiert une autre valeur au regard des efforts cumulés sur plusieurs années. L'histoire de cette adolescente s'inscrit également dans la grande Histoire. Là encore cette dimension du récit s'intègre tout naturellement comme une caractéristique significative dans la trajectoire de vie de Wiebke. Elle n'a pas de lien familial avec des habitants de l'Est, ni de connaissance particulière sur le sujet. La réunification a comme principale conséquence de fusionner deux équipes nationales en une seule. Les compétitions d'aviron ont pour effet de faire se côtoyer des Allemands de l'Est et de l'Ouest alors que ces deniers s'en faisaient une idée très floue à l'aune des maigres informations dont ils disposaient. le lecteur (re)découvre cette situation : un peuple arbitrairement scindé en deux, une réunification s'étalant de la chute du mur le neuf novembre 1989 à la date officielle de réunification le trois octobre 1990, entre la République Démocratique Allemande (RDA) et la République Fédérale d'Allemagne (RFA). L'autrice explique très bien comment les premiers se sont retrouvés assimilés dans les seconds, devant abandonner leur mode de vie antérieur, et adopter celui de l'ouest. Il n'y a pas de révélation fracassante sur ce processus, simplement le regard d'une jeune Allemande de l'ouest, et son expérience vécue à son niveau. Le titre semble annonce une puissante métaphore qui développerait comment les Allemands de l'Est et de l'Ouest se sont retrouvés dans le même bateau, comment une sportive de l'ouest a dû faire équipe avec une autre de l'Est. À la lecture, l'intention de l'autrice apparaît différente : simplement raconter deux années de son adolescence. Dès les premières pages, le lecteur se prend d'amitié pour Wiebke Petersen, son entrain, les dessins un peu arrondis agréables à l’œil et pleins de vie, et pour cette même personne devenue autrice et racontant sa vie avec une franchise et une honnêteté généreuses. Elle sait intéresser le lecteur aussi bien à la pratique de l'aviron à haut niveau, qu'au processus de réunification entre les deux Allemagnes, à travers les faits historiques, et les petits faits du quotidien, allant de la découverte de la carrure des sportifs est-allemands, au port du maillot national avec l'aigle chargé de connotations négatives. Une réussite autobiographique enchanteresse.
Le Baron Rouge - Par-delà les lignes (Frères ennemis)
La volonté de vivre - Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome qui ne nécessite pas de connaître le personnage. Elle a été rééditée en 2010 par Panini, sous le titre "Par-delà les lignes". En 1969, Hans von Hammer vit ses derniers jours dans un lit d'hôpital. Lui qui a été un as de l'aviation militaire dans chacune des 2 guerres mondiales, il est maintenant cloué dans son lit. Dans la scène d'ouverture, il se remémore une bataille aérienne. Il est aux commandes de son triplan Fokker Dr.I rouge écarlate (qui évoque celui du Baron Rouge, Manfred von Richthofen) et il abat les uns après les autres les avions français, après quoi il s'élève toujours plus haut jusqu'à voir le globe terrestre. Puis il reprend conscience alors qu'Edward Mannock (un journaliste) entre dans sa chambre. Il explique qu'il est envoyé par son journal qui souhaite publier une série d'articles sur des soldats récipiendaires de la médaille du mérite. von Hammer reconnaît tout de suite en lui un ancien soldat. Ils regardent ensemble les informations qui évoquent le massacre de civils à My Lai pendant la guerre du Vietnam, puis l'interview débute. Avec le recul des ans, von Hammer jette un regard désabusé sur ses périodes d'aviateur de guerre. Il évoque sa distanciation d'avec ses pairs et sa volonté d'être un professionnel efficace. Pendant ses périodes de repos, Hammock se plonge dans un ouvrage sur la vie dans les tranchées pendant la Grande Guerre et les informations télévisées diffusent les images d'un bonze en train de s'immoler par le feu. Hans von Hammer a été créé en 1965 par Robert Kanigher et Joe Kubert sur le modèle de Manfred von Richthofen. Il a une place particulière dans le cœur des fans de comics. Lors de ces aventures, il est dépeint comme un aristocrate habité par un code de l'honneur et ayant développé une sorte de lien avec un loup rôdant dans les parages de la base. George Pratt reprend ces prémices pour parler des horreurs de la guerre. Garth Ennis utilisera également le même personnage dans le même but dans War in Heaven.Il aborde ce thème bien connu sous une forme intéressante. Mannock fait parler von Hammer pour connaître son point de vue sur les combats aériens auxquels il a pris part. Bien vite, von Hammer devine qu'il va s'agir d'un dialogue avec un vétéran de la guerre du Vietnam. Pratt a recours à une construction sophistiquée pour impliquer son lecteur dans ces échanges. Pour commencer, il illustre les dialogues et les réminiscences entièrement à l'aquarelle et à la peinture à l'huile. Ce récit date de 1989, une époque à laquelle les comics peints étaient à la mode (pour des résultats parfois ridicules). Mais il ne faut pas s'y tromper, Pratt n'est pas un simple opportuniste, c'est d'abord un artiste peintre, et ensuite quelqu'un qui a souhaité réaliser une bande dessinée. Il avait déjà aidé Jon J. Muth sur un ou deux épisodes de Moonshadow et il indique dans les remerciements qu'il a fait appel aux conseils de Muth, ainsi qu'à ceux de DeMatteis. Là où Muth avait recours à l'épure, Pratt préfère tirer ses illustrations vers l'abstraction par des traits de pinceau plein de mouvements. Pratt construit bien ses pages comme de l'art séquentiel (une suite de cases soutenant ou développant les dialogues avec une fluidité dans les angles de vue), mais pour certaines cases il décuple les forces sous-jacentes, les émotions contenues en s'éloignant de la simple représentation en accentuant le mouvement des couleurs dans des formes exagérées. Ces formes aux couleurs denses attirent l'œil et décuplent l'ambiance de la scène. Dans la première séquence un biplan perd du carburant qui commence à s'embraser. Pratt n'essaye pas de représenter des flammes ; il associe une zone de noir profond avec une zone de rouge très foncé avec des tâches plus claires. À l'évidence le feu lutte avec le carburant pour savoir qui prendra le dessus pendant qu'il subsiste quelques zones d'air. Deuxième exemple, von Hammer est allongé sur son lit dans la pénombre de sa chambre. Il s'assoupit. Les draps sont d'un noir profond et velouté dans la pénombre, seuls quelques plis se distinguent. Cet homme a déjà beaucoup plus qu'un pied dans la tombe. Troisième exemple, von Hammer est à pied entre 2 lignes de tranchée alors qu'un gaz se répand sur le champ bataille. Pratt représente les fumées comme un épais brouillard vert bouteille avec quelques lézardes de jaune. L'ambiance ainsi créée transcrit à merveille la claustrophobie de von Hammer qui doit trouver un masque à gaz pour survivre dans cette atmosphère délétère. Ce choix d'artiste permet de faire ressentir les émotions des personnages avec une intensité souvent éprouvante. Pratt n'est pas seulement maître dans l'effet de couleurs ou dans la composition qui évoque un tableau de maître ; il est également un excellent concepteur de séquences. À ce titre ce premier combat aérien vous emmène dans les cieux à coté de von Hammer et vous fait ressentir le fracas de ses mitrailleuses, la cruauté des morts des ennemis, la fragilité du triplan et le chaos indicible de la bataille aérienne. La séquence dans le brouillard de gaz mortel repose sur 4 pages muettes qui là encore installent inconfortablement le lecteur sur le terrain aux cotés de von Hammer cherchant frénétiquement un moyen de survivre. Les illustrations portent donc une part importante de signification du récit. Ce dernier comporte son lot d'horreurs et d'inhumanités (comme on peut s'y attendre pour un récit de guerre) vécus par von Hammer et par Hammock. Il y est question de la culpabilité du survivant, de l'absurdité des tueries, et de comment vivre avec ces expériences juste après ou des années plus tard. En tant que scénariste, Pratt a des ambitions ; il insère des citations de Rainer Maria Rilke, Henry James et Rudyard Kipling. Il incorpore harmonieusement les scènes d'actions dans le ciel, avec le bourbier terrestre, et les scènes plus réflexives dans la chambre d'hôpital. Par-delà les lignes est une bande dessinée originale et intelligente sur le thème des soldats et du prix à payer pour survivre. le propos global n'est pas très original mais la narration est aussi convaincante qu'émotionnellement prenante. Les illustrations convaincront même les plus sceptiques qu'il est possible d'utiliser à bon escient les techniques picturales des maîtres en peinture pour magnifier le récit et atteindre un niveau artistique impressionnant.
Borb
À la rue - Il s'agit d'un récit complet en noir & blanc, indépendant de tout autre. Il se présente sous une forme un peu particulière, en format paysage. Chaque page comporte une seule bande dessinée pouvant s'apparenter à un gag, ou à une scène avec une chute. Jason Little est également l'auteur de Shutterbug Follies et Motel Art Improvement Service. La lecture commence, avec un déchet par page, allant d'une cassette vidéo éventrée à une boîte de donuts ouverte. La page suivante recense 13 mots pour désigner une personne à la rue. L'histoire en elle-même comporte 78 bandes de cases, à raison d'une par page. Dans la première, Borb (le surnom de la personne à la rue) essaye de mordre dans un quignon de pain trouvé dans une poubelle. Il éprouve une vive douleur dans les gencives, ce qui lui reste de sa dentition ne lui permettant pas d'en arracher un morceau. Par la suite, Borb se rend chez un dentiste pour personne nécessiteuse. Il se casse un tibia en tombant dans un escalier. Il s'enfuit de l'hôpital. Il se voit attribuer un logement précaire. Il rêve qu'il est recueilli par une riche rentière. Il se rend dans un foyer pour sans-abri. Il perd sa ceinture. Il subit plusieurs intoxications alimentaires. Après les escapades mouvementées et esthétiquement séduisantes, le lecteur ne s'attendaient pas à ce que Jason Little choisisse un sujet plus social, ou qu'il adopte un format plus austère. Les dessins sont en noir & blanc avec des traits un peu secs qui évoquent plus le stylo que la plume. Jason Little n'utilise que très peu d'aplats de noir, préférant colorier en noir les surfaces, en laissant les traits de crayons apparents (ils ne sont pas complètement jointifs. Les contours sont délimités avec soin, avec un petit degré de simplification qui rend chaque image facile à lire. Ce degré de simplification ne rend pas les dessins trop jolis, leur apparence s'adressant plus à des adultes qu'à des enfants. Jason Little dose avec soin la densité d'information visuelle par case. Elles peuvent s'apparenter à un cliché instantané, avec les personnages, les accessoires (table, couvert, plat sur la table) et l'arrière-plan (mur, fenêtre, paysage derrière la fenêtre), ou alors très rarement ne contenir qu'un personnage (par exemple Borb) ou un élément de décor (par exemple une poubelle). le lecteur peut donc se projeter dans chaque lieu, ou en tout cas s'en représenter les caractéristiques qu'il s'agisse d'un bout de trottoir au pied d'un mur en brique, d'un cabinet de dentiste, d'un escalier de métro, d'une chambre d'hôpital, d'un banc dans un jardin public, d'une rame de métro, d'un petit appartement, d'un tribunal, etc. Comme cette énumération le laisse supposer, cette bande dessinée n'a rien de répétitive. Jason Little réussit à transformer le quotidien d'un SDF, en une sorte de suite d'aventures cocasses, faisant intervenir plusieurs personnages (aucun récurrent, si ce n'est Borb lui-même), dans des endroits divers et variés que le lecteur associe sans mal avec une vie à la rue. Assez étrangement, Jason Little sait décrire cette vie de misère, en y intégrant une dimension burlesque qui dédramatise pour partie les situations. le degré de simplification lui permet d'utiliser des dispositifs visuels qui relèvent de la bande dessinée humoristique, telles que des étoiles et des petits éclairs pour représenter la douleur (après que Borb ait mordu dans le quignon de pain), des tourbillons au-dessus de la tête pour figurer la stupeur alcoolique, des lignes courbes pour indiquer que Borb rebondit sur les marches d'escalier lorsqu'il a perdu l'équilibre, ou encore des expressions exagérées sur le visage de Borb (yeux ronds, bouche grande ouverte), etc. Ainsi les mésaventures de Borb perdent une partie de leur dimension sordide et tragique. Heureusement, parce que ce pauvre homme ne subit pas que des avanies, il souffre physiquement et psychologiquement. En cours de récit, l'auteur montre comment cet homme en est arrivé à cet état de déchéance. Il n'y a rien de complaisant ou de suffisant dans cette dégringolade sociale, mais il n'y a pas non plus de glorification d'un perdant. Little ne dépeint jamais son personnage principal comme un héros. Dès les premières séquences, Little a su faire comprendre au lecteur que Borb a passé le point de non-retour. Derrière le comique de situation se cache une pulsion morbide. La force de ce récit est d'inciter le lecteur à contempler le quotidien de ce monsieur comme s'il s'agissait de quelque chose sans réelle conséquence. Dès la première image, Borb apparaît comme un individu à forte carrure, capable d'endurer bien des épreuves et des privations, sans s'en sentir plus mal. Finalement ce n'est pas grave. La dentition de Borb part en sucette, mais il réussit quand même à trouver de quoi se nourrir dans les poubelles, en choisissant des trucs mous. Cela lui détraque les intestins, mais sa robuste constitution fait qu'il finit par s'en remettre. Il se fait tabasser en prison, mais son corps récupère assez rapidement. Il passe un hiver dehors, et perd son petit doigt gelé, mais… Mais c'est horrible. Petit à petit l'horreur gagne l'esprit du lecteur. Sous des dehors de farce macabre, il sait que ce qui est décrit peut arriver, arrive de temps à autre. Pas tout à la même personne, mais il s'agit bien de faits réels. L'apparent détachement avec lequel Borb semble tout supporter, tout encaisser, ne fait que renforce la dimension morbide de son comportement. Ce n'est qu'un SDF, un paumé, mais un être humain quand même. Toutes les horreurs qu'il subit, c'est très exactement ce contre quoi tout individu socialisé essaye de se prémunir de son mieux. Quand même, il est presqu'impossible d'éprouver de l'empathie pour les souffrances de Borb. C'est un alcoolique irrécupérable. C'est le cliché de l'individu qui mendie, pour aller boire l'agent récolté, immédiatement après. C'est un individu irresponsable, au point d'en être idiot (par mégarde il met le feu à la masure où l'ont placé les services sociaux). C'est quelqu'un de désocialisé au dernier degré, sans aucune envie de réintégrer une place dans la société. L'alcool a cramé son cerveau, à un niveau pathologique. Oui mais toutes les formes d'atteinte à sa personne sont autant de risques qui planent au-dessus de la tête de n'importe quel individu, qui rappelle la fragilité de la normalité, la fragilité du statut social. Manger dans les poubelles, se retrouver avec un os cassé en pleine rue. À quoi tient d'être secouru, d'être pris en charge ? Pouvoir faire ses besoins en toute intimité, c'est quand même basique, un droit presque. En dépeignant cet individu repoussant, en lui faisant subir des horreurs très concrètes, Jason Little montre au lecteur sa propre fragilité, à quel point il est tributaire du système social dans lequel il vit. le lecteur se retrouve à sourire devant les tribulations de Borb, à tourner les pages rapidement parce que c'est drôle et que le rythme est entraînant, parce que chaque catastrophe est aussi inventive que plausible. La fin survient telle que l'on s'y attend, dans des circonstances surprenantes. Le tome se termine avec un page écrite dans laquelle l'auteur dédie ce livre à la personne à la rue qui a vécu sous un viaduc, avec son chariot, certainement à un passage fréquenté par l'auteur. Il y ajoute une incitation à participer à des associations de logement d'urgence américaines (en y incluant l'adresse du site internet afférent). Borb constitue un ouvrage sans concession. Jason Little évoque la vie de personne à la rue dans toute son horreur, rendant encore plus mal à l'aise par le personnage au comportement morbide, à la réinsertion impossible. le lecteur se surprend à trouver cette histoire très divertissante, grâce à une narration intelligemment pensée qui montre (Borb ne prononce que 3 ou 4 mots au plus pendant tout le tome). En même temps qu'il constate que Borb est responsable de sa déchéance, il ne peut pas cautionner ce qui lui arrive, il ne peut pas rester indifférent. Alors même que Borb supporte tout sans broncher, qu'il se remet d'à peu près tout, le lecteur sait qu'il s'en faut de très peu pour qu'il se retrouve dans sa situation et que ce qui lui arrive est intolérable. Jason Little a réussi un tour de force en impliquant le lecteur dans la vie d'un SDF antipathique, en le divertissant sans rien diminuer de l'impact tragique de cette survie indifférente au reste de la société.
Rover Red Charlie
Trois chiens réapprennent à vivre, après l'anéantissement de la race humaine. - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il reprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2014, écrits par Garth Ennis, dessinés, encrés et mis en couleurs par Michael Dipascale. Il comprend également une introduction de 4 pages écrite par Alan Moore, qui réalise un panégyrique dithyrambique de la capacité de Garth Ennis à écrire une histoire sur les aventures de 3 chiens dépourvus de caractéristiques anthropomorphes. L'histoire commence à New York, alors que les humains sont pris de folie et s'entretuent ou se suicident de manière salissante. Charlie (un Colley), un chien d'aveugle, a le plaisir de voir arriver ses 2 copains qu'il rencontrait au square : Red un setter irlandais, et Rover un basset. Ces derniers rongent sa laisse pour le libérer, et les 3 amis commencent à avancer dans les rues de New York. Ils assistent à des atrocités sans nom, croisent le chemin d'un policier encore bien dans sa tête (mais ça ne dure pas longtemps), et constatent l'ampleur du carnage. Ils croisent également un groupe de chihuahuas et finissent par recevoir les conseils d'un matou tigré quant à l'attitude la plus pragmatique à adopter. Première surprise en ouvrant cette histoire, ce recueil comprend une introduction de 4 pages de texte, écrite par Alan Moore qui ne tarit pas d'éloges sur le tour de force narratif réalisé par Garth Ennis, bien aidé par Michael Dipascale. Pour commencer, Moore contextualise les comics ayant des animaux comme personnages principaux, grâce à une culture écrasante. Il balaye d'un revers de manche tous ceux qui bénéficie d'un anthropomorphisme qui facilite la narration (à commencer par une souris sur 2 pattes ayant longtemps porté des gants blancs). Il constate alors qu'Ennis s'est attaqué à un genre délaissé depuis longtemps par les autres auteurs de comics. Il s'incline également devant la qualité de la mise en images, Dipascale s'en tenant à la morphologie des chiens, sans presqu'aucune licence artistique. Effectivement, la découverte du récit confirme la description d'Alan Moore (c'est vrai qu'il n'y avait pas beaucoup de doute). Garth Ennis s'ingénie à imaginer la psychologie des 3 chiens, des quelques autres chiens qu'ils rencontrent (dont un bouledogue pas commode, des chats et quelques poules), leurs motivations, leur caractère, en cohérence avec la vie qui était la leur précédemment. C'est ainsi qu'ils qualifient les êtres humains de "nourrisseurs". Bien sûr, le risque réel est que le lecteur considère le récit plus comme un exercice de style, que comme un roman intéressant. Michael Dipascale représente les chiens de manière littérale, effectivement sans recourir aux raccourcis de l'anthropomorphisme. Dans une interview, il a indiqué qu'il avait juste légèrement exagéré une expression de visage de ci de là pour évoquer un état d'esprit ou une émotion. le lecteur propriétaire de chien aura donc le plaisir de retrouver les langues bien baveuses, et le souci de la propreté de son derrière de son animal familier. le lecteur sans chien sentira une forme de détachement affectif vis-à-vis de ce trio de canidés, ainsi qu'une vraie curiosité intellectuelle quant au degré d'exactitude des poses des chiens, et de leur langage corporel. Les représentations des chiens sont donc très réussies. le reste des éléments visuels est d'un niveau professionnel, avec peut-être un encrage trop léger. du coup il se dégage parfois une impression de manque de consistance des éléments représentés. Cette impression est compensée par une mise en couleurs naturaliste, pertinente, sans effet ostentatoire. Michael Dipascale réussit à faire croire au comportement des 3 chiens, et aux endroits qu'ils traversent. Il est amené à mettre en scène 3 ou 4 moments Ennis, scènes chocs et presqu'insoutenables (un moment hallucinant avec un chien ayant asservi un être humain). du début à la fin, Dipascale garde le cap de s'en tenir à une représentation naturaliste des chiens et des autres animaux. Cette approche narrative naturaliste prive le lecteur d'une réelle empathie pour les personnages (surtout s'il n'aime pas les animaux). Ennis et Dipascale ont si bien atteint leur but que le lecteur ne peut pas se reconnaître dans ces animaux ni même éprouver leurs émotions. Dipascale aménage discrètement quelques expressions de visage pour retranscrire un état d'esprit (essentiellement en jouant sur la forme des yeux), mais cela reste exceptionnel. de son côté, Ennis s'est également permis une entorse (de plus grande ampleur) à l'approche naturaliste : il place des mots dans la bouche des chiens, et il fait en sorte que Rover, Red et Charlie comprennent également le langage des chats et des autres animaux. Toutefois ce recours au langage humain s'accompagne de règles strictes. Pour commencer les chiens disposent d'un intellect plus limité que celui d'un humain, et par voie de conséquence d'un vocabulaire plus limité, et d'une syntaxe plus basique. Pour rester cohérent avec le règne animal, les chats disposent d'un vocabulaire et d'une syntaxe légèrement plus élaborés. Ensuite, les préoccupations des chiens s'articulent autour de leurs anciennes relations avec les humains, et leurs besoins naturels, ainsi que l'apprentissage d'une vie sans "nourrisseurs". Ainsi Ennis atteint d'autant mieux son objectif de se mettre dans la peau d'un chien (3 en l'occurrence), limitant l'implication émotionnelle du lecteur. Arrivé à l'épisode 6, le lecteur est convaincu de la réussite de l'exercice intellectuel consistant à se mettre dans la peau d'un chien, mais il reste un peu sur sa faim. Puis il découvre ce dernier épisode et les déclarations de Charlie, et la connexion se fait avec sa propre condition d'être humain. Dans la continuité naturelle du récit, Charlie en vient à faire le constat des caractéristiques de sa nouvelle vie, débarrassée des exigences des nourrisseurs, enfin dans une situation où il peut apprécier les choses simples. le parallèle s'établit de manière aveuglante avec le quotidien d'un être humain prisonnier des contraintes sociales, de son asservissement à la caste dirigeante (élites politiques ou financières, hiérarchies diverses et variées). le propos est un peu simpliste, pas loin d'une anarchie bon enfant et utopique, mais il diffuse aussi une évidence lumineuse. Certes la société humaine n'a jamais été en mesure de s'affranchir d'un ordre hiérarchisé (avec ses abus consubstantiels), mais cela n'empêche pas de pouvoir apprécier les moments de répit, hors du temps, qui échappent à cette structure contraignante. Décidément, Garth Ennis est un auteur à part entière qui n'hésite pas à prendre des risques, à changer de registre (tout en conservant quelques habitudes narratives qui lui sont propres), en conciliant divertissement adulte et consentant, avec un point de vue personnel sur le monde qui l'entoure, dans lequel il vie. Petit plus pour cette histoire, il bénéfice de la mise en image d'un artiste de bon niveau.