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Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Matteo Ricci - Dans la Cité Interdite
Matteo Ricci - Dans la Cité Interdite

Une pensée qui ne se nourrit pas de curiosité s'éteint d'elle-même. - Ce tome est le troisième dans une série thématique consacrée à des hommes saints, après Vincent : Un saint au temps des mousquetaires (2016) et Foucauld : Une tentation dans le désert (2019). Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins et les couleurs, avec un lettrage réalisé par Joëlle François. Il s'ouvre avec une introduction d'une demi-page, écrite par le scénariste dans laquelle il évoque l'écriture d'Élisabeth Rochat de la Vallée qui écrit sur Matteo Ricci, sa relation au Christ et sa relation aux hommes, ce qui permit à une rencontre de s'opérer, à une compréhension mutuelle de devenir possible. Puis il cite les deux auteurs Vincent Cronin et de Michela Fontana dont les ouvrages lui ont permis de découvrir ce saint homme. Pékin, 1601. Jusqu'à présent, bien peu d'occidentaux ont pu franchir les enceintes de la Cité interdite. Là, derrière ces hauts murs de briques, vit le Fils du Ciel, entouré de sa famille, de sa cour, de ses concubines et de la caste puissante des eunuques qui bénéficient de nombreux privilèges et de pouvoirs certains. Justement, l'un d'eux, un certain Ma T'ang, collecteur des taxes de Lintsing, reçoit ses agents qui lui apprennent une bien étrange nouvelle. Un étranger s'est installé dans la ville ! Il semble que ce ne soit ni un espion, ni un agent ennemi, mais un lettré qui a su gagner l'appui de certains mandarins. Il dispose d'ailleurs d'un passeport. L'indicateur continue, tout en conservant une posture courbée : l'étranger cherche un intermédiaire auprès de l'Empereur. Il a des présents à offrir à sa Majesté Impériale. de l'or des bijoux, il paraît qu'il peut changer le cinabre en argent. L'eunuque Ma T'ang demande son nom. Il s'appelle Matteo Ricci. Il est né en Italie, à Macerata. Âgé de 19 ans, il entre au noviciat des jésuites et, après des études au Collège romain, il est ordonné prêtre à Cochin en juillet 1580. Depuis 18 ans, il parcourt la Chine pour y servir Dieu. Par terre, le long des fleuves, au fil des saisons, des déconvenues, mais avec un courage exemplaire qui jamais ne l'abandonne… Il a la grande intelligence du cœur et de l'esprit, de respecter des coutumes et une foi autres que la sienne. Ses connaissances en mathématiques et en astronomie, ses dons pour la philosophie, l'horlogerie le font apprécier des intellectuels et des mandarins qu'il croise sur sa route. Il est ainsi devenu le Lettré du lointain Occident. Mais le plus difficile reste à faire. Il veut rencontrer le Fils du Ciel en personne, car c'est par la tête qu'il veut descendre jusqu'au corps. Rien, cependant, n'est acquis. Impossible de pénétrer dans la Cité interdite sans une invitation personnelle de l'Empereur. Et cette invitation ne peut s'obtenir sans l'aval d'un conseiller proche… Ou d'un eunuque bien en cour. Les deux serviteurs comme les appelle le porte-parasol de Ma T'ang, sont en réalité les compagnons de voyage de Ricci. Il y a là frère Fernandez et le jésuite Diego Pantoja, un missionnaire. Dans son introduction, le scénariste indique qu'il connaissait peu de choses de Matteo Ricci à l'époque où il a commencé ce projet. Il cite donc la préface d'Élisabeth Rochat de la Vallée : le danger de se perdre quand on ne se cramponne plus aux certitudes données par sa langue et par la raison de sa culture n'est pas à négliger; danger de perdre son identité et même sa foi. le lecteur sourit en prenant connaissance de ces risques : il se dit que cela s'applique parfaitement au dessinateur, plus habitué à dessiner Paris aux siècles passés, en particulier au dix-neuvième siècle. Dans le même temps, il est pleinement rassuré dès la première page : une magnifique statue d'un lion sur une stèle richement sculptée, devant le mur d'enceinte de la Cité impériale, avec trois marchands ambulants, et trois gardes, tous représentés avec une minutie remarquable. Martin Jamar n'a pas perdu sa culture et son talent de raconteur en images, même s'il a dû faire l'effort de s'adapter aux us et coutumes d'une région du monde qu'il n'est pas familier de représenter. Les cases de la bande inférieure montrent l'eunuque Ma T'ang et ses deux informateurs : le lecteur prend le temps de savourer le magnifique manteau orné de motifs complexe du premier. Il sait que la reconstitution historique est tout aussi soignée que celle de Paris sous Napoléon 1er (Double Masque) ou pendant la Commune (Voleurs d'empires). Le lecteur accompagne donc le prêtre jésuite italien et missionnaire en Chine impériale, dans cette ville dont l'auteur a choisi de conserver l'ancienne appellation de Pékin, plutôt que celle plus moderne de Beijing. Il peut ainsi regarder autour de lui dans les rues et dans la Cité interdite : une rue enneigée pour commencer, une autre débouchant sur un temple, celle menant aux bureaux du mandarin T'sai Hsu-t'sai responsable des ambassades étrangères, une vue générale en légère élévation du palais des Barbares avec ses murs d'enceinte et ses voies intérieures, différents bâtiments de ce palais. Puis en planche vingt-cinq, le missionnaire passe par une porte d'entrée latérale pour franchir l'enceinte extérieure de la Cité interdite. C'est à nouveau l'occasion de pouvoir contempler la multitude d'artisans et de commerçants qui s'affairent, ainsi que les façades du palais. Lors d'une enquête, Ricci se rend dans la demeure du veuf Wang Chung Nim : l'artiste en offre une vue générale en élévation inclinée, puis montre la vue sur les vastes jardins, à partir d'un petit pavillon de bois. le récit se termine avec une case consacrée à la tombe du prêtre, avec une stèle sculptée, et deux magnifiques arbres de part et de d‘autre, ainsi que les bâtiments de la Cité interdite en arrière-plan. le lecteur a envie de le remercier pour lui avoir donner à voir autant de lieux, d'individus en train de vaquer à leurs occupations ordinaires, dans des cases toujours facilement lisibles, avec une colorisation naturaliste faisant ressortir les éléments les uns par rapport aux autres, les ambiances lumineuses, les différents plans. Les prises de vue en intérieur sont tout aussi riches, informatives et vivantes. le lecteur ouvre grand les yeux pour ne pas en perdre une miette qu'il s'agisse des cadeaux à offrir à sa Majesté Impériale, de l'aménagement et de la décoration intérieur d'un temple bouddhiste, du pavillon de Yogour Kahn, de l'atelier d'horlogerie où s'exerce Lin Yu, et bien sûr de la salle du trône. L'artiste s'est fixé pour but de reconstituer chaque lieu, chaque accessoire, chaque tenue vestimentaire, pour que le lecteur puisse en voir le plus possible au cours de son immersion. Il réalise des plans de prise de vue d'une clarté exemplaire, en mettant un point d'honneur à représenter les arrière-plans le plus souvent possible. Sa direction d'acteurs appartient au registre naturaliste, avec des postures qui s'avèrent en parfaite adéquation avec l'occupation du personnage, et permettent de se faire une idée de son état d'esprit. La narration visuelle donne une impression d'évidence et de facilité au lecteur, alors qu'il lui suffit de prendre une case et de réfléchir aux recherches nécessaires pour pouvoir s'imaginer le travail qui a dû être nécessaire. Comme pour les deux tomes précédents, le scénariste a retenu une approche qui rend hommage au Vénérable, c'est-à-dire qu'il ne gomme pas sa foi, mais il ne fait pas acte non plus de prosélytisme. Matteo Ricci évoque sa foi quand il est questionné dessus, il prie, il a amené avec lui un crucifix, des images pieuses. Pour autant, il n'assène pas le credo de sa foi à toutes les personnes qui passent à sa portée. Il fait preuve d'un humanisme chrétien dans son comportement, dans sa façon d'envisager les rapports avec autrui, et de tolérance. Il est venu pour une mission d'évangélisation, avec l'intention de commencer par l'Empereur lui-même. Son voyage l'amène à fréquenter aussi bien des savants, que des individus aguerris en politique, ou aux intrigues de palais. Outre les valeurs morales et la charité chrétiennes, Ricci fait montre de son ouverture d'esprit à plusieurs reprises. Alors que des voleurs se sont introduits dans sa maison et ont été mis en fuite par Lin Yu armée d'une épée, il explique à celle-ci qu'il les laisse fuir car il a bien conscience que ces voleurs obéissent probablement à des ordres qu'ils ne peuvent refuser. Quelques pages plus loin, il discute avec Lin Yu et elle lui demande pour quelle raison il fait tout cela pour elle : il répond tout naturellement qu'il serait un mauvais chrétien s'il n'aidait pas les gens en difficulté ou en souffrance. Elle poursuit et souhaite savoir s'il pourrait lui apprendre, si c'est son Dieu qui parle ainsi. le scénariste fait preuve à son tour de malice puisque Ricci répond que Partager une règle de vie avec un ami qui vient de loin est une grande joie. Il ajoute qu'il s'agit d'une maxime de Confucius, alors que le lecteur s'attendait à ce qu'il cite les Écritures. L'enjeu du récit réside donc dans le chemin qui mène à l'audience avec l'Empereur. Jean Dufaux met en scène le protocole, les semaines d'attente, les intrigues de palais, les alliances de circonstance, les embûches créées par les jaloux, les envieux, les profiteurs ou les inquiets de leurs privilèges. Matteo Ricci apparaît comme un homme sage et posé, confiant en la Providence, avec une réelle expérience des êtres humains. de la planche trente-et-un à la planche trente-six, il participe à une enquête sur un cas de malédiction, avec une perspicacité et une efficacité qui évoquent celles du Juge Ti, personnage créé par Robert van Gulik, et enquêteur hors pair d'une série de romans policiers. Au fur et à mesure des rencontres avec les autorités, avec les divers représentants, il se dessine en creux une vision de la capitale chinoise, du mode de fonctionnement de cette partie de cette société, à la fois des us et coutumes, à la fois sa capacité à accueillir les étrangers et à établir un réel échange avec eux. S'il a lu les deux précédents tomes, l'un consacré à Saint Vincent de Paul, le suivant à Charles de Foucauld, le lecteur a déjà l'eau à la bouche à la simple idée de découvrir celui-ci. Il n'est pas déçu : les dessins sont toujours aussi fournis avec une lisibilité immédiate, pour une reconstitution historique remarquable. le scénario évoque quelques mois de la vie de Matteo Ricci, son séjour à Pékin, et son invitation à entrer la Cité interdite, sans gommer sa foi religieuse, ni en faire l'apologie, montrant comment son ouverture d'esprit et l'étendue de ses connaissances lui permettent d'être accepté dans cette société à la culture si étrangère à la sienne.

12/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Spider-Man - La dernière chasse de Kraven (La mort du chasseur)
Spider-Man - La dernière chasse de Kraven (La mort du chasseur)

La dernière victoire de Sergei Kravinoff - Ce recueil constitue une histoire complète parue à l'origine en 1987 dans Web of Spider-Man 31 & 32, Amazing Spider-Man 293 & 294, et Spectacular Spider-Man 131 & 132. Ce tome comprend les 6 épisodes en question. Sergei Kravinoff est un criminel qui s'habille d'un pagne en léopard et d'un gilet sans manche et se fait appeler Kraven the Hunter. Ce personnage est apparu pour la première fois dans Amazing Spider-Man 15 en août 1964. Il possède des connaissances en herboristerie qui lui permettent de concocter des potions ayant différents effets : poison, paralysie, augmentation de la force ou de l'acuité des sens… Dans cette histoire, Kraven abat Spider-Man d'une balle de fusil de chasse, il le fait enterrer et il revêt l'habit du superhéros pour prendre sa place. J.M. DeMatteis est un grand professionnel des comics, autant pour des histoires de superhéros ( Batman : absolution & Justice League International ), que pour des bandes dessinées plus personnelles (Moonshadow & Brooklyn Dreams). Mike Zeck est essentiellement connu pour avoir illustré The Punisher : Cercle de sang. Il est ici encré par Bob McLeod, un autre professionnel vétéran des comics. La particularité de cette histoire de Spider-Man est qu'elle a pour principal personnage le criminel et que Peter Parker ne débite pas de blagues. Il s'agit d'une histoire très sombre qui a pour principaux thèmes l'introspection de Kravinoff et l'impact psychologique pour Peter Parker d'avoir été enterré vivant. J.M. DeMatteis nous fait pénétrer dans la psyché de Sergei sous forme de flux de pensées. Il nous invite à adopter le point de vue de Kraven sur la réelle signification des combats qui l'opposent à Spider-Man et sur le poids de son héritage familial. Du coté de Peter Parker, DeMatteis nous montre à la fois la peur instillée par Kraven et l'incapacité totale à déchiffrer et comprendre les actions de Kraven. À l'évidence, il ne s'agit pas d'un comics pour les plus jeunes et il ne rentre pas dans le moule des aventures habituelles du tisseur de toiles. DeMatteis va même jusqu'à jouer avec l'idée de l'araignée comme totem de Peter Parker (thème qui sera repris et développé plus tard par Straczynski) et comme symbole de l'échec de l'être humain. Les illustrations de Mike Zeck sont un peu datées années 80 et souffrent à plusieurs reprises d'un manque criant d'arrière plan. D'un autre coté le rendu des personnages est très soigné avec des relents de Joe Kubert qui leur donnent une intemporalité et une force peu commune. Pour les fans, cette histoire se classe parmi les meilleurs classiques de Spider-Man. Effectivement les deux créateurs réussissent le pari de rendre Sergei Kravinoff humain, crédible, tourmenté et étrangement lucide. Peter Parker a rarement été aussi vulnérable et héroïque. Mary Jane (les deux étaient jeunes mariés à ce moment) est une femme amoureuse mais pas mièvre. Ce qui m'arrête dans l'attribution d'une cinquième étoile est ce manque de décors très déconcertant et le mode narratif qui ne va pas assez loin dans l'utilisation du flux de pensées désordonnées. L'exécution de l'histoire manque d'un soupçon de savoir faire pour atteindre tous les buts ambitieux qu'ils s'étaient fixés. Cette histoire a eu droit à un épilogue : Soul of the Hunter.

11/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Théorie des gens seuls
La Théorie des gens seuls

Rrraahhhrg ! le grille-pain ! Aah ! oui, oui ! - Ce tome est initialement paru après le tome 4 Monsieur Jean, tome 4 : Vivons heureux sans en avoir l'air (1997), mais son action se situe entre le tome 3 Monsieur Jean, tome 3 : Les femmes et les enfants d'abord (1997) et le tome 4. Sa première édition date de 2000 en noir & blanc, et il a été réédité en 2010, en bichromie. C'est le deuxième album hors-série après Journal d'un album (1994). Cet album a été réalisé à quatre mains pour le scénario, les dessins et la bichromie, par Philippe Dupuy et Charles Berberian. Il comprend cent-vingt-quatre pages de bandes dessinées. Chapitre un, dix pages : ça commence mal. Monsieur Jean est en train de dormir paisiblement dans son lit double, avec quelques livres sur ses draps. le réveil sonne ; il reprend conscience. Il voit dans sa chambre, devant lui trois hommes en costumes noir avec des lunettes noires, pointant chacun un pistolet vers sa tête. Il se fait la réflexion que cette journée commence assez mal. Il sort les jambes du lit et s'assied sur son séant, et se rend dans la salle de bain. Il constate sa mine défaite et pas fraîche dans le miroir. Il urine debout. Il se rend dans la cuisine et prend un bol de café, pendant que les trois tueurs sont assis, pistolet en l'air, chacun une tasse de café devant eux. Monsieur Jean leur demande s'ils vont le tuer sans lui expliquer pourquoi ou pour qui. Il souhaite qu'ils lui laissent dire au revoir à ses amis une dernière fois. Ils lui répondent que ses amis ne sont pas vraiment des amis, désolé. Il va ensuite se couper les ongles, se faire couleur un bain, et se glisser tranquillement dedans, en fermant les yeux pour mieux en apprécier la sensation. Il les rouvre en sursaut quand il entend éternuer : les trois porte-flingues, toujours en costume, sont dans le bain avec lui. Puis Monsieur Jean s'habille, se coiffe, se regarde dans la glace. Il tombe à genoux et il les supplie de lui accorder de voir une dernière fois son film préféré : Baisers volés (1968) réalisé par François Truffaut. Chapitre deux, cinq pages : Félix dans le bus. Félix, un copain de Monsieur Jean, lit le dernier numéro de Science & Vie, assis dans le bus. Un couple s'assied en face de lui, une jeune femme fluette et un gros malabar. Ce dernier se montre agressif vis-à-vis de sa compagne, finissant par se lever et la gifler. Félix intervient, mais les deux lui répondent agressivement, et la femme lui décoche un coup de pied dans le tibia. Chapitre trois, sept pages : la théorie des gens seuls. Félix, Clément, Monsieur Jean et deux copines sont assis sur un banc dans un patio en train de papoter tranquillement. Félix monopolise un peu la parole en exposant sa théorie des gens seuls : le problème des gens seuls, c'est qu'ils sont seuls. Et que tant qu'on est seul, on n'est pas attiré par une autre personne seule. Les gens seuls ne sont pas attirés par les autres célibataires, mais pas quelqu'un qui est déjà avec un autre. En découvrant cet ouvrage, le lecteur note deux particularités qui sautent aux yeux : les dessins plus lâchés que dans les autres tomes avec une apparence parfois presque crayonnée, et le retour à des chapitres autonomes plutôt qu'un récit à l'échelle de l''album. Dans la version en bichromie, les artistes ont choisi un bleu entre bleu bleuet et bleu pastel pour habiller les dessins, tout en laissant quelques zones de blanc pour des reflets, des ambiances lumineuses, la plupart des visages, ainsi que les phylactères. Les traits semblent avoir été réalisés avec un crayon gras, ce qui donne des contours parfois un peu irréguliers, pour une apparence plus spontanée, plus vivante. le lecteur éprouve également la sensation que la densité des informations est un peu moindre que pour les albums de la série, avec une grille de six cases comme principe, en trois rangées de deux cases. Dans certaines planches des cases peuvent être fusionnées pour ne donner qu'une case de la largeur de la page. Pour l'histoire de Félix dans le bus et quelques pages éparses, les dessinateurs passent à la grille de trois (cases) par trois (bandes), dite gaufrier. le lecteur éprouve une sensation de pages moins denses, très faciles à lire, plus animées, avec un certain nombre de gros plans et de plans poitrine. Pour autant, elles ne semblent pas vides. En effet, la taille un peu plus grande des cases donne de l'espace aux personnages, et permet également de contenir un nombre d'informations visuelles important sans donner l'impression de saturer l'espace délimité par les bordures. Ainsi dans la planche d'ouverture avec son dessin en pleine page, le lecteur peut voir les cinq livres sur la couverture du lit, les deux sur la descente de lit avec les chaussures juste à côté, la table de chevet avec sa lampe et son verre d'eau, les chaussettes au pied du lit, le rebord de la fenêtre, un rideau non tiré et le grand cadre qui surplombe la tête de lit. Par la suite, le lecteur découvre les autres pièces de l'appartement de Monsieur Jean : l'autre côté du lit, la salle de bain avec son lavabo et sa cuvette des toilettes sans oublier une petite étagère de livres, la table de cuisine et quelques placards de rangement au mur, la baignoire, le miroir en pied. Tout du long des neuf chapitres, les artistes vont l'emmener dans de nombreux endroits différents : un petit restaurant de quartier où mangent Clément & Jean, un bus, des rues parisiennes, le salon de Monsieur Jean avec son canapé et son poste de télé, un square avec ses bancs, un pavillon à la campagne pour un anniversaire, un plateau de télévision pour une interview, un autre restaurant, une gare parisienne, une cabine d'ascenseur, une autre maison à la campagne. À chaque fois, le dosage des ingrédients s'avère parfait : assez pour que chaque lieu soit spécifique, pas trop pour ne pas alourdir la case ou ralentir la lecture. Pas de doute, c'est bien les mêmes dessinateurs, avec les mêmes caractéristiques pour les personnages : des gros nez ou parfois très allongés pour les hommes, des nez plus menus et plus effilés pour ces dames, des silhouettes aux contours un peu arrondis et très normales pour les hommes, des morphologies plus affinées et allongées pour les femmes, des tenues peu recherchées pour les hommes, et élégantes pour les femmes même lorsqu'elles sont simples. Les yeux des personnages se réduisent souvent à un simple point, ou un trait, de même que leur bouche. Les expressions de visage peuvent être exagérées pour un effet comique à l'occasion d'une émotion plus intense. le langage corporel reste dans un registre naturaliste, sauf pour les poses vives ou intimidantes des trois porte-flingues. Les scènes avec de nombreux personnages montrent des interactions sociales très policées, entre gens de bonne éducation. Il se produit bien un ou deux agacements pouvant aller jusqu'à l'énervement de temps à autre, toutefois le lecteur sent bien qu'aucune situation ne peut virer au drame. Pour autant, les sentiments exprimés le touchent, ainsi qu'à nouveau la situation du jeune enfant Eugène, née de Marlène qui ne s'en occupe plus et qui l'a confié à Félix dont elle s'est séparé et qui n'est pas le père, l'enfant étant souvent pris en charge par Jean. Les deux créateurs racontent neuf histoires courtes allant de cinq à vingt-six pages, avec des situations comme la présence intermittente des porte-flingues, un voyage dans le bus, du papotage entre potes, des considérations sur le désir masculin, un anniversaire à une soirée à la campagne, l'usage d'un grille-pain, Félix éméché et quelque peu désenchanté, Félix coincé dans un ascenseur, et pour finir Monsieur Jean acceptant d'aller se mettre au vert dans la maison de campagne des parents de Cathy. Dans un premier temps, l'artifice des trois tueurs laissent le lecteur perplexe. Par la suite, il retrouve cette ambiance parisienne et même parisianiste, entre personnes sans soucis financiers (sauf pour Félix) peu stressés par les responsabilités. Félix endosse le rôle de grincheux, de déçu de la vie, avec une vision certes pessimiste, mais aussi lucide. Au cours de l'incident dans le bus, il finit par faire le constat au profit d'un couple que dans la vie, il n'y a que les mauvaises choses qui peuvent tomber sur quelqu'un par hasard, jamais les bonnes choses. Il en conclut que c'est la raison pour laquelle partout ça va mal. le lecteur finit par se dire que ces porte-flingues qui n'apparaissent que dans la première et la dernière histoire incarnent littéralement les oiseaux de mauvais augure, la dépression qui guette, la tentation de succomber au pessimisme, sans plus essayer de lutter. Finalement ces trois tueurs relèvent bien d'une incarnation de la mort au premier degré, le risque d'estimer qu'il ne sert à rien de faire face aux aléas de la vie car ceux-ci sont trop en trop grand nombre et de trop grande ampleur pour pouvoir espérer les surmonter. Dans le même temps, Monsieur Jean fait tout pour préserver sa bulle de protection, et surtout ne pas se laisser toucher par le malheur des autres. Comme pour les dessins, la tonalité de la narration tient tout drame à distance, avec des touches humoristiques légères et touchantes, pouvant aller jusqu'à l'absurde dans cette histoire de panne d'ascenseur, et encore plus dans ce mystérieux accessoire érotique qu'est le grille-pain. Un album hors-série : est-ce bien la peine de s'investir dans une telle lecture ? Il suffit que le lecteur feuillète l'album pour qu'il tombe sous le charme des dessins d'une rare élégance, sans afféterie, d'une belle expressivité sans moquerie, d'une clarté remarquable. Il découvre une nouvelle après l'autre, et retrouve cette intimité émotionnelle pudique avec les personnages qui lui permet de se sentir frère en humanité, même s'il n'est pas parisien.

11/08/2024 (modifier)
Par Jeïrhk
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Jim Hawkins
Jim Hawkins

Je suis surpris d'être le premier à attribuer la note maximale à cette BD, mais je comprends pourquoi : je suppose que d'autres auraient également attribué la note maximale s'ils n'avaient pas déjà toute l'histoire en tête et s'ils n'avaient pas lu ou vu autant d'adaptations. Personnellement, je n'avais jamais vraiment lu ou vu la véritable histoire de -L'Île au trésor-. Bien que j'aie vu de nombreuses adaptations, fidèles ou non, j'étais trop jeune pour m'en souvenir. J'ai aussi lu des séries comme Long John Silver, qui se déroule après, ou encore la série télévisée "Black Sails", un préquel, que j'inclus d’ailleurs dans mes séries préférées de tous les temps. Donc, je connaissais certains personnages et quelques bribes de l'intrigue, mais j'ai découvert bien plus en lisant cette BD apparemment fidèle à l’œuvre originale. Et c'est donc avec des yeux d'enfant que j'ai découvert et dévoré cette série incroyable. Sinon ce qui m'a vraiment bluffé, au-delà du récit, c'est le choix des animaux anthropomorphes et leur représentation graphique magnifiquement dessinée. In-cro-ya-ble ! Chaque personnage est parfaitement incarné par l'animal choisi, les expressions, les aptitudes, les caractères... c'est du génie. Certains préféreront sûrement une adaptation sans cet aspect anthropomorphique, mais si vous aimez le genre, alors foncez ! Bref, non seulement l'histoire est captivante, mais le dessin l'est tout autant. J'imagine que le roman offre plus de détails et nous plonge plus longtemps dans cet univers de piraterie et de chasse au trésor, mais en 3 tomes seulement, je n'ai ressenti aucune précipitation pour accélérer le rythme ou conclure l'histoire, même si quelques planches supplémentaires pour le final n'auraient pas été de refus. J'en ressors dans tous les cas complètement satisfait. Un autre coup de cœur qui va se transformer en un achat de l'intégrale ainsi que du roman que je garderai au chaud pour une future lecture.

11/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Marvels
Marvels

Mise en perspective d'une mythologie - Il s'agit d'un récit complet initialement paru en 1994. Les 11 premières pages retracent les origines de Human Torch (futur Jim Hammond) telles que parues dans Marvel Comics 1 (1939), accompagné du flux de pensées du personnage. Il s'agit d'un prologue paru initialement en tant qu'épisode 0. L'histoire proprement dite commence avec une poignée de journalistes qui attendent devant un bâtiment, pour couvrir la conférence de presse du professeur Phineas T. Horton qui va dévoiler à la presse sa créature synthétique : Human Torch. Parmi les journalistes, se trouvent Phil Sheldon et un très jeune J. Jonah Jameson. La conférence est une catastrophe. Peu de temps après, Doris (la fiancée de Phil Sheldon) lui raconte qu'elle a assisté à la première apparition d'un homme quasiment nu semblant vivre dans l'eau : Namor. Ce premier épisode raconte les affrontements entre ses 2 créatures surhumaines, vus et perçus par Phil Sheldon. La dernière partie est consacrée à l'émergence de Captain America et la formation des Invaders. La partie suivante se déroule dans les années 1960 où les superhéros sont encore une nouveauté, mais déjà plus nombreux. Ils sont la coqueluche des médias et le mariage de Reed Richards avec Susan Storm s'annonce comme l'événement médiatique majeur. Mais dans le même temps, une autre race d'êtres surhumains attisent la peur et la haine des gens normaux : les mutants. La troisième partie se déroule lors de la première venue de Galactus sur terre, et la dernière se focalise sur un événement tragique, publié à l'origine en 1974. Initialement, Alex Ross a l'ambition de recréer quelques scènes marquantes des dizaines d'années d'existence des superhéros Marvel. Il s'associe avec Kurt Busiek qui étoffe le projet pour le transformer en quelque chose de plus sophistiqué. Au final, le lecteur suit la vie de Phil Sheldon, photoreporter spécialisé dans les superhéros, sur une période allant de 1939 à 1974. Sheldon entretient une relation particulière avec ces individus. Ce n'est pas qu'il les connaît personnellement (même s'il en croise un ou deux dans leur identité civile sans le savoir), c'est plutôt qu'il assiste à leur première apparition (ou presque) et qu'il prend de l'âge en même temps que le phénomène prend de l'ampleur. Ses actions et ses reportages baignent donc l'évolution du rapport que Sheldon entretient avec ces individus dotés de superpouvoirs, qu'il a affublé du qualificatif de Merveilles (Marvels). Ce dispositif narratif a marqué son époque en racontant une histoire de superhéros du point de vue d'un individu normal qui est le témoin occasionnel de leurs conflits dans sa ville. Kurt Busiek reprendra le même dispositif pour sa série Astro City débutée en 1995 (par exemple Des ailes de plomb) dont Alex Ross assure la conception graphique des personnages. Mais Kurt Busiek a plus d'ambition que cette forme de narration, il souhaite également faire apparaître la cohérence de la structure de l'univers partagé Marvel, en citant de nombreuses aventures extraites des comics de l'époque. Cette édition comprend une page qui récapitule les références correspondantes en indiquant pour chaque événement le nom et le numéro de l'épisode d'origine (Fantastic Four 48 à 50 pour l'arrivée de Galactus, par exemple). le métier de Phil Sheldon le place tout près des actions les plus spectaculaires des superhéros. Sa vie privée lui fait côtoyer des personnages récurrents de l'univers Marvel comme J. Jonah Jameson, Ben Urich, Peter Parker, un jeune livreur de journaux du nom de Danny Ketch, etc. le lecteur a donc la sensation d'habiter le même quartier que des personnages qui évoluent dans les mêmes pâtés de maison. Cette excellente histoire n'aurait sans doute pas eu le même impact si elle avait été illustrée par quelqu'un d'autre qu'Alex Ross. Il s'agit là de son premier travail de grande ampleur. Au vu du résultat extraordinaire, DC Comics l'embauchera juste après pour Kingdom Come (paru en 1996) écrit par Mark Waid. Qu'est ce qui fait la spécificité de cet illustrateur ? Pour commencer, il réalise ses planches à la peinture en mêlant plusieurs techniques (aquarelles, gouaches, acrylique, etc.). Ensuite, il a une obsession maniaque d'une certaine forme de réalisme. Il ne souhaite pas s'approcher au plus près d'un rendu photographique, mais il prend le temps nécessaire pour que chaque pose et chaque expression approchent au plus près ce qui est possible. Il travaille avec des modèles vivants qu'il fait poser pour rendre fidèlement leur attitude. Il a travaillé avec sa mère qui était modiste pour être fidèle à la mode de chaque époque. Il réalise un travail très minutieux sur la lumière et les éclairages. Comme il le dit lui-même, il lui a fallu plusieurs pages pour trouver le juste dosage dans ses illustrations. Pour toutes les scènes de la vie ordinaire, le lecteur se promène dans une Amérique légèrement édulcorée au milieu de personnes représentées comme nimbées d'un léger halo leur conférant une intemporalité. le travail préparatoire de Ross aboutit à des visages à chaque fois réalistes et différents. Il se sert de sa maîtrise pour insérer de ci, delà des célébrités comme Elizabeth Taylor lors de l'inauguration de l'exposition de peintures d'Alicia Masters, les Beatles lors de la cérémonie de mariage de Reed et Susan, etc. Cette forme de réalisme appliquée aux superhéros et aux supercriminels élimine l'effet comics aux couleurs criardes, pour les tirer vers un monde plus proche du nôtre. Mais ça ne les rend pas plus plausibles pour autant. Par exemple lors de la bataille contre Galactus à New York, ce dernier s'intègre parfaitement au milieu des gratte-ciels comme un être humain géant revêtu d'un costume étrange. Galactus ne gagne pas ne majesté ou en réalisme ; il perd même un peu en majesté et en aura de puissance. Par contraste, ce même traitement appliqué au Silver Surfer en fait un être vraiment métallique et extraterrestre. En fait ce mode de représentation accroît surtout le réalisme des superhéros de type Spiderman ou Luke Cage, et l'étrangeté des superhéros déjà très éloignés de l'être humain comme Human Torch lorsqu'il est enflammé. Alex Ross maîtrise un peu moins bien la consistance des décors et la cohérence de leur représentation. Comme pour les corps humains, il a effectué des recherches pour respecter l'exactitude historique. le lecteur a donc bien la sensation d'être dans un quartier populaire et résidentiel de New York dans les années 1930 au début du récit, ou dans une banlieue résidentielle bien proprette dans la dernière scène. Mais parfois la texture des matériaux de construction présente un aspect uniforme et trop lisse, parfois aussi Ross se contente de délimiter grossièrement les contours sans beaucoup de détails ce qui crée un hiatus par contraste avec les personnages beaucoup plus travaillés. Au final, les illustrations transportent le lecteur dans une vision peu éloignée du monde visible depuis sa fenêtre, mais légèrement édulcorée et fantasmée. le recours à la peinture ajoute également une forme de solennité au récit. Marvels est unique en son genre. Il s'agit d'un récit sur l'histoire du développement des superhéros de 1939 à 1974 dans l'univers Marvel vu par un homme qui est photojournaliste et qui partage son point de vue avec le lecteur sur ces surhommes et leur place dans la société. Il s'agit également d'une historisation structurée de cette même période qui comble le fan spécialiste de cet univers, et qui permet au novice d'ordonner les faits. Les illustrations en mettent plein la vue d'une manière plus nuancée que brutale. Ces éléments éloignent Marvels du récit de superhéros traditionnel vers un travail d'auteur assez personnel dans lequel l'action et les combats passent au second plan. Kurt Busiek a donné une suite à ce récit en reprenant le personnage de Phil Sheldon dans Marvels - L'œil de l'objectif, illustré par Jay Anacleto. Et il a essayé de consolider la continuité des Avengers dans Avengers Forever avec Carlos Pacheco, en référençant leurs principales aventures et en rétablissant une logique parfois malmenée.

10/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Gens de Clamecy
Gens de Clamecy

Il faut croire les choses possibles. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa publication initiale date de 2017. Il a été réalisé par la documentariste Mireille Hannon et le bédéiste Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, qui comptent soixante-dix-neuf planches. Elle s'ouvre avec un texte d'introduction de deux pages, rédigé par Thomas Bouchet, enseignant chercheur en histoire contemporaine à l'université de Bourgogne, intitulé de barricades en barricades. Ce texte porte sur l'expérience révolutionnaire et républicaine des années 1848-1851. Il comporte cinq parties : le 24 février 1848 la France entre en République, quatre mois plus tard le 26 juin 1848 Paris saigne, six mois plus tard le 20 décembre 1848 un quasi inconnu devient président, dix-sept mois plus tard le 31 mai 1850 le droit de vote est confisqué à des milliers de Français, dix-huit mois plus tard au matin du 2 décembre 1851 le Président assassine la République. Clamecy. La ville a longtemps été la capitale du flottage du bois de chauffage coupé dans les forêts du Morvan et transporté par voie d'eau en passant par Clamecy jusqu'à Paris. Mais pourquoi Clamecy s'est révoltée en 1851 ? C'est à cause de la République de 48 (1848). En 1848, la deuxième République est instaurée en France. Elle va appliquer pour la première fois le suffrage universel masculin, abolir définitivement l'esclavage dans les colonies françaises, prendre des mesures sociales. Elle va être abolie par un coup d'état le 2 décembre 1851. C'est le futur Napoléon III qui fit le Coup d'État. Ce fut pour beaucoup de Français une grande tristesse. Il y eut des révoltes contre l'abolition de la République. En fait en décembre 1848, Napoléon III n'est pas encore empereur, mais le prince Louis-Napoléon Bonaparte, premier président français à avoir été élu au suffrage universel. Paris-Clamecy, ce n'était pas proche à l'époque des diligences. Pourtant les liens étaient étroits. Avec les travailleurs du bois qui montaient régulièrement sur l'Yonne ravitailler la capitale, les idées de la République étaient largement partagées. Difficile d'imaginer aujourd'hui le climat politique explosif de l'époque. Des millions d'individus accédèrent en 1848 pour la première fois à la parole politique. C'est l'affirmation d'une citoyenneté toute nouvelle qui s'exprime. C'est l'allégresse. Des arbres de la Liberté, bénis par le clergé, sont plantés dès février jusqu'en avril. En 1848, la ville de Clamecy compte 6.200 habitants. Deux arbres de la Liberté y sont plantés : place de Bethléem et place des Barrières. Les républicains fondent des associations, des clubs, des comités qui fonctionnent en réseaux à l'échelle des départements. Des contacts avec Paris et avec les grandes villes sont constitués. À Clamecy, on se réunit dans plusieurs cafés, chez Gannier place des Jeux, et chez Denis Kock dans le quartier de Bethléem. On peut aussi citer le cabaret Rollin en Beuvron. En compagnie de Mireille Hannon, Edmond Baudoin séjourne à Clamecy. Il réalise le portrait de quarante-quatre Clamecycois en l'échange de leur réponse à la question : quel est votre rêve d'une société idéale ? La couverture est composée d'une mosaïque de vingt visages, des habitants de Clamecy, commune française située dans le département de la Nièvre, en région Bourgogne-Franche-Comté, comptant environ trois mille cinq cents habitants. L'introduction explique l'expérience révolutionnaire et républicaine des années 1848-1851. le début de l'ouvrage porte sur cette expérience à Clamecy. le lecteur se dit que cette partie a été réalisée par la documentariste et que Baudoin a joué le rôle de dessinateur, peut-être en apportant sa touche au texte. Comme à son habitude, il construit ses pages à sa guise, sans se soucier d'une quelconque doctrine en matière de bande dessinée. Ainsi dans les cinq premières pages, le lecteur voit des dessins au pinceau ou à l'encre, avec du texte sur le côté, ou au-dessus, ou en dessous, presque des illustrations montrant les lieux ou les actions, complétant le texte. Puis en pages cinq et six, le lecteur découvre une photographie d'une une du quotidien le bien du Peuple, et une autre d'une affiche de proclamation du comité démocratique provisoire et permanent de Clamecy, deux documents des années 1850. Puis les pages neuf et dix sont dépourvues de mot, la première comprenant deux cases de la largeur de la page, la seconde une illustration en pleine page de type expressionniste avec le visage d'un homme surimprimé sur le tronc d'un arbre, un cavalier militaire le pourchassant en arrière-plan. Dans les deux pages suivantes, l'artiste se met en scène évoquant deux de ses précédentes œuvres avec Troubs. Puis la page d'après s'apparente à une planche de bande dessinée traditionnelle avec des cases qui racontent une séquence dans une unité de temps. Sur les soixante-neuf pages de l'ouvrage, vingt-huit sont consacrées à la résistance contre le gouvernement de Napoléon III et la répression que subissent les Rouges : le lecteur y perçoit la voix de la scénariste, même si la narration visuelle, le lettrage sont du Baudoin pur jus. En fonction des séquences, il représente des scènes de combat de rue, une armée en ombre chinoise, un officier en train de lire une proclamation, ou même il intègre une photographie d'une troupe de militaire, faisant usage de sa liberté de forme en termes de narration visuelle. le lecteur peut ainsi suivre le déroulement de cette deuxième République à Clamecy, la répression qui a suivi, jusqu'à l'amnistie quelques années plus tard. Il sent bien qu'il s'agit du travail de la documentariste, que Baudoin transpose sous une forme condensée et adaptée à la bande dessinée telle qu'il la pratique. Il s'agit d'une reconstitution historique vivante, avec un bon dosage entre les décisions du gouvernement, les événements nationaux, et la vie quotidienne au travers de plusieurs habitants de Clamecy. le lecteur perçoit bien également l'implication de Baudoin, sa soif de liberté et d'égalité, son refus de l'indifférence, son indignation toujours vivace face aux souffrances des êtres humains qu'il croise et à l'injustice du monde. Pour la première fois dans ce genre d'ouvrage, Edmond Baudoin inclut l'intégralité des portraits qu'il a réalisés, certainement parce qu'il disposait d'outils de reprographie facilement accessibles pour en faire une copie. Il évoque au début de l'ouvrage les deux autres qu'il avait précédemment réalisés avec Troubs (Jean-Marc Troubet). Viva la vida (2011), à Ciudad Juárez, ville située au nord de l'État de Chihuahua au Mexique, en échange d'un portrait, ils demandaient à leur interlocuteur de leur donne son rêve de vie. Dans le goût de la terre, en Colombie, en échange d'un portrait, ils posaient la question : donner votre souvenir de la terre. Cette fois-ci, le bédéiste est seul pour recueillir les réponses à la question du rêve d'une société idéale, et seul à réaliser les portraits. Les réponses évoquent les thèmes suivants : l'éducation, revaloriser le travail manuel, la liberté, donner du travail, la fraternité, la disparition de la monnaie, l'abolition de la dictature de l'argent, faire confiance à la jeunesse, que le bien public de tous soit une finalité, un partage plus équitable des richesses du monde, que la Terre ne soit qu'un seul et même pays, la possibilité de se loger, de travailler pour gagner de quoi manger, élever ses enfants, la décroissance, une sobriété heureuse, l'égalité sans racisme, l'honnêteté sans mensonge, le respect entre les gens, l'égalité de droit, moins de misère et plus de solidarité, moins de discrimination, préserver la nature, rêver… le lecteur perçoit qu'il s'agit souvent de réactions par rapport aux injustices sociales, mais aussi par rapport au fonctionnement systémique du capitalisme, et à des préoccupations plus globales comme le devenir écologique de la Terre ou les conditions de la santé mentale et du vivre ensemble. Le lecteur considère ces portraits d'inconnus avec leur nom, admirant la manière dont le dessinateur capture leur personnalité tout en étant bien incapable d'établir un lien empathique avec eux, car cela reste des traits noirs sur une page, même s'il est possible de se faire une idée de leur statut social, même si leur regard capte l'attention. Fidèle à son habitude, Edmond Baudoin développe quelques réflexions sur son travail : Chaque visage est comme un nouveau pays, un nouveau voyage. À chaque fois, il lui faut comprendre ce pays étranger, faire venir à la surface de sa conscience ce que cet inconnu éveille en son humanité. La part de soi qui est dans l'autre ; la part de l'autre qui est en soi. Un peu plus loin, le portraitiste continue : Faire un portrait, c'est s'arrêter, arrêter sa fuite en avant, arrêter un être humain parmi sept milliards d'êtres humain, s'arrêter avec un inconnu pas toujours sympathique. Il poursuit : Il est comme tout le monde, il a des a priori. Toujours le modèle regarde son portrait en devenir, il lève les yeux quand le pinceau quitte la feuille. Il y a alors deux êtres humains qui se regardent, deux humains dans un quart d'heure d'intensité, ce n'est pas si souvent. Un nouvel ouvrage d'Edmond Baudoin, un nouveau voyage en terre inconnu, aux côtés d'un guide familier et bienveillant, pour le lecteur et pour les autres. le lecteur a bien conscience que le bédéiste n'a pas réalisé cette bande dessinée tout seul, car la partie historique sur le deuxième République française et la répression des Républicains qui s'en est suivi relève plus du documentaire, que des BD habituelles de l'auteur. Cette partie s'avère intéressante et édifiante, rendue concrète et vivante par la narration visuelle atypique. Entre deux phases de l'Histoire, s'intercalent les quarante-quatre portraits, ainsi que deux réflexions sur l'exercice du portrait, et la relation qui s'établit entre artiste et modèle, ce dernier thème étant une constante dans l'œuvre de Baudoin. le lecteur qui a pu apprécier les collaborations entre lui et Troubs se retrouve fort aise de pouvoir découvrir la galerie complète de portraits, et de voir se dessiner les rêves sociétaux des habitants, et en creux une société éminemment perfectible.

10/08/2024 (modifier)
Couverture de la série Frontier
Frontier

J'ai été très séduit par cette œuvre de SF (c'est rare). En effet j'ai trouvé la série de Guillaume Singelin originale, avec des thématiques fortes traitées avec justesse et un graphisme plaisant et dynamique. Le scénario réussit à nous faire vivre dans des stations orbitales et sur des planètes colonisées avec le même bonheur. Cela produit deux ambiances qui s'équilibrent parfaitement : le confinement des stations et les grands espaces d'une vie planétaire. J'ai été très impressionné par les détails très crédibles qui affectent le personnage d'Alex (perte de la masse osseuse et musculaire, troubles importants dans une atmosphère gravitationnelle.) On a l'impression de suivre le check up de Thomas Pesquet après son retour sur terre. Le scénario commence de façon classique et un peu manichéenne avec des vilaines sociétés capitaliste avides de profit et quasi esclavagistes. Mais Singelin ne reste pas dans cette superficialité facile en montrant les responsabilités individuelles de ses héroïnes Park et Camina. Cela conduit à des dialogues intelligents et un certain pragmatisme malgré une attirance pour l'utopie presque "peace and love". C'est finement construit avec des scènes de rappel à la réalité quand l'ambiance se bisounours un peu trop. Il n'y a aucun temp mort, les situations même prévisibles se renouvellent pour donne beaucoup de rythme au récit. La narration scénaristique est très bien soutenue par le graphisme. J'ai admiré la précision et la multiplicité des détails dans les stations, les planètes. L'idée des serres apporte un excellent contrepoint à l'univers métallique, confiné et surpeuplé des stations orbitales. La silhouette des personnages avec leurs petits pieds leur donne un look de danseuses/eurs de balais ce qui crée un fort dynamisme dans leurs gestuelles. Ce parti pris d'individu très semblables avec une forte connotation asiatique rend crédible un fort métissage et brassage d'une future humanité. C'est un point que je souligne souvent dans les SF qui savent sortir du schéma occidental pour les personnages principaux. Un excellent moment de lecture qui m'invite à découvrir les autres œuvres de l'auteur.

09/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série 1629 ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta
1629 ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta

Pour commencer son règne, mieux vaut être haï que méprisé. - À la date de ce commentaire, le premier de ce diptyque est paru. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, et par Timothée Montaigne pour les dessins, Clara Teissier pour la couleur. Il compte cent-vingt-huit pages de bandes dessinées. Il s'ouvre avec une introduction d'une page, rédigée par le scénariste, intitulée L'extinction de l'âme, phénomène décrit par Philippe Zimbardo, et évoquant la réalité historique du naufrage du Jakarta, comme cas d'école de l'arrêt complet de l'empathie d'un groupe d'humains associé à la suspension de leur jugement moral, avec pour conséquences immédiates sadisme et massacre. Viennent ensuite un plan en coupe du navire Jakarta sur deux pages, puis les routes maritimes sur un planisphère, et celle empruntée par le Jakarta. Quelque part sur île déserte, une femme se tient face à la mer et regarde l'horizon. Un individu se fait la réflexion que celui qui lira ces mots apprendra bientôt à le mépriser et à le haïr. Il serait aisé pour lui de s'attribuer la phrase : Tous devront simplement être rayés de l'existence. Ce serait un tort car ces paroles sont celles du roi Agamemnon, plus noble citoyen de la plus noble des sociétés, patrie de la philosophie et du droit. Alors quand viendra l'envie de le juger, de lui cracher au visage ou de lui briser les os à coups de pierre, il faudra repenser à Agamemnon et se poser une question et une seule. Si le sage roi de Mycènes, héros de la guerre de Troie, est la mesure du bien, qui pourra être celle du mal ? Chapitre un : Seuls les désespérés. À Amsterdam en 1628, Francisco Pelsaert se présente devant le comité des directeurs de la VOC : Vereenigde Oost-Indische Compagnie, c'est-à-dire la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. le responsable de la séance évoque ses états de service et l'informe qu'ils l'ont nommé subrécargue du Jakarta, le tout dernier Returnsheppen de la compagnie. Outre le camée, ils emporteront aux Indes plus de trois cents mille florins en pièces et bijoux pour les négoces, un montant jamais embarqué par un navire de la VOC. Le responsable du directoire continue : le navire doit appareiller cette nuit. Il indique le nom du capitaine ; Arian Jakob. Pelsaert le connaît de réputation : un ivrogne. le capitaine fait son entrée dans la pièce et salue les directeurs, tout en se plaçant aux côtés du subrécargue. le directeur indique ensuite l'identité du second : Jeronimus Cornelius. Un novice en matière de marine, mais un expert en épices, chaudement recommandé par plusieurs de leurs connaissances. Un homme d'une éducation et d'un savoir inégalés pour ce type de poste. Ils ont toute raison de penser que ce second surprendra Pelsaert et Jakob. le même soir, Wiebe Hayes va chercher dame Lucrétia Hans dans sa demeure. Elle doit faire le voyage sur le navire Jakarta pour rejoindre son époux. Elle emmène avec elle Hugger, son petit lémurien de compagnie. Ses malles sont prêtes et elle descend pour rejoindre le matelot venu la chercher. le carrosse l'emmène au port et passe lentement au milieu de la foule du peuple vaquant à ses occupations pour remplir les formalités d'embarquement. Difficile d'échapper à la promotion de cette bande dessinée à sa sortie : un récit tiré d'une histoire vraie, un cas d'école d'individus asservis de leur propre volonté à une personne toxique, une soumission volontaire conduisant à une oppression systémique. En avançant dans le récit, le lecteur constate que c'est exactement ça, ni plus ni moins. L'artiste s'ingénie à réaliser une reconstitution historique avec application, presque de manière scolaire. Ça commence bien sûr avec la coupe du navire Jakarta, minutieuse et schématique, indiquant la localisation de onze éléments : cale, faux-pont, pont principal, pont, timonerie, cahute, cabine, cabine supérieure, gaillard d'arrière, dunette, gaillard d'avant, poulaine. Après l'introduction de quatre pages, le lecteur découvre une superbe vue plongeante sur la cour du bâtiment abritant le conseil des directeurs, avec une perspective impeccable. À l'intérieur, il peut admirer les boiseries, le parquet, les tentures. de même, chez les Hans, il peut admire les appartements de Lucrétia dans une vue du dessus en oblique. En page vingt-deux et vingt-trois, il découvre un dessin en double page, une vue massive du Jakarta à quai dans laquelle il ne manque ni une planche à la coque, ni un cordage aux mâts. Par la suite, il a tout le temps de se familiariser avec ce bâtiment, à la fois en vue générale depuis l'océan, à la fois sur le pont ou dans les cabines, toujours avec cette application pour le représenter en détail. Le lecteur avance tranquillement, tourne les pages, et découvre ce à quoi il s'attend : des tenues vestimentaires avec ce qu'il faut de détails pour ne pas être génériques, mais sans non plus un niveau d'exécution incroyable, des accessoires exacts par rapport à l'époque, sans être d'une grande invention, quelques paysages naturels comme l'océan et ses divers états de calme ou d'agitation, ou encore une île avec de la verdure, sans qu'il ne soit possible d'identifier l'essence des arbres ou des plantes. le navire est bien mis en valeur, que ce soit des prises de vue sur le pont, ou vu de plus loin en train de voguer par temps clair et calme ou sous la pluie, avec quelques vues en élévation dans les cordages. le nombre de cases par page est régulièrement de huit, parfois un peu plus, parfois un peu moins. Les angles de vue sont variés, ainsi que les cadrages. Les cases se présentent sagement alignées en bande, parfois avec quelques-unes en insert, et de temps à autre, une disposition moins conventionnelle. L'intrigue progresse de manière linéaire, au rythme de l'avancée de l'expédition. Lucrétia devient le personnage principal, avec comme personnages secondaires le subrécargue Francisco Pelsaert, le second Jéronimus Cornélius, un peu moins fréquemment le capitaine Arian Jakob, et de plus en plus régulièrement Wiebe Hayes, le gabier de la première dunette. La tension monte tout aussi progressivement entre les marins, le capitaine, et les passagers de la grande cabine. le lecteur se laisse porter par cette chronique d'une catastrophe annoncée, tout en relevant facilement les éléments relatifs à la discipline, à la manière dont s'exerce l'autorité, et effectivement à la soumission passive des marins. De temps à autre, une séquence s'avère plus intense : le premier grain, la première punition publique sur le pont, la mise à mort d'un cochon, un vol de mouettes, la capture d'un requin, les morts enveloppés dans des draps et jetés à la baille, etc. Certes, le lecteur ressent la sensation d'une lecture plan-plan : pas fade, mais avec un déroulement sur des rails, pas dépourvue d'âme, mais avec des personnages au caractère assez monolithique, pas sans surprise, mais au déroulé très mécanique, très programmé. Mais quand même… Les auteurs ne font pas semblant : leur narration semble s'en tenir à des points de passage attendus, et dans le même temps Dorison & Montaigne ne prennent jamais de raccourci. Ils réalisent tous les points de passage obligés, avec une forme particulièrement classique, presque académique. Mais quand même, le malaise gagne en intensité, de séquence en séquence. Certes le dessinateur semble s'en tenir à des cadrages, des plans très sages, mais il ne triche jamais. Il n'utilise pas de raccourcis, il n'a pas recours aux trucs et astuces pour dessiner plus vite, et se maintenir juste au-dessus du minimum syndical. Il fait preuve d'une réelle diversité, peut-être pas originale, mais certainement pas pauvre non plus. Il n'y a pas grande imagination dans ce dessin en double page du Jakarta à quai, mais tous les détails attendus sont là sans exception. Il n'y a pas grande surprise dans le plan de prise de vue du premier châtiment corporel public, mais tous les matelots et tous les cordages sont scrupuleusement représentés. Il n'y a pas grande séduction chez Lucrétia Hans, mais son caractère est apparent dans ses postures, dans les expressions de son visage, dans ses mouvements, dans sa façon d'affronter l'humiliation de l'épouillage de sa coiffure en public, ou encore de son agression par les matelots. Il n'y a pas de réel romantisme chez Wiebe Hayes, mais il apparaît séducteur et touchant à sa manière. Il n'y a pas des vrais héros, mais il y a des êtres humains. De la même manière, le scénariste n'est pas des plus subtiles, en particulier quand le subrécargue, ou le second, ou le capitaine expriment à haute voix leur conception de l'autorité, pour être sûr que le lecteur ne passe pas à côté de ce thème. Les matelots restent une masse d'individus quasi indifférenciés, sans personnalité, sans que le lecteur ne puisse envisager ce voyage avec leur point de vue de groupe, ou avec le point de vue de l'un d'eux. Mais le récit ne stagne pas dans un manichéisme basique. Chaque personne présente des qualités et des défauts, chaque personne se retrouve à jouer son rôle avec les règles imposées de cette société à cet endroit du monde, à cette époque. Chaque individu se heurte au fonctionnement systémique et doit fait preuve de courage pour prendre sur lui, pour subir, pour maintenir un lambeau de conviction morale malgré les règles qui s'imposent à lui. Rapidement, le lecteur accepte le fonctionnement de la narration parce que les auteurs sont entièrement investis et focalisés sur leur récit, sans finalement porter de jugement moral ou autre sur leurs personnages. Dans un premier temps, le lecteur se retrouve déstabilisé car il prend fait et cause pour Lucrétia Hans qui se retrouve à voyager dans des conditions dégradées auxquelles elle n'est pas habituée, subissant la pression subliminale d'être une femme sous le regard d'un équipage masculin. En même temps, elle appartient à une classe privilégiée, n'ayant pas à travailler sur le navire, échappant pratiquement à l'autorité du capitaine, mais obligée de regarder un marin fouetté avec une garcette, une scène prouvant que l'implication des auteurs ne faiblit pas même lorsqu'il faut raconter et montrer ces atrocités. Puis vient la question de l'évacuation des urines et des excréments : à nouveau les auteurs exposent les faits, sans rien édulcorer ou dramatiser. En page cinquante-trois, le temps d'une unique case de la largeur de la page, le lecteur découvre ce qu'il advient des marins dont la santé a failli sous le labeur et les conditions de vie : pas de dramatisation romanesque, du factuel, encore plus implacable. Raconter le naufrage d'un des plus grands navires d'une compagnie maritime de commerce, et recréer les conditions de vie des marins : les auteurs s'y appliquent sans beaucoup de panache, en appuyant le thème qu'ils explorent. Certes, mais ils le font avec consistance, sans céder à la facilité, sans changer de cap, avec une honnêteté et une constance remarquables. Rapidement le lecteur se laisse prendre pas cette narration visuelle détaillée et variée, par ces scènes prosaïques bien construites. Il se retrouve à son tour prisonnier du mode de fonctionnement d'une société, dictant leur conduite à chacun, sans laisser de latitude à l'empathie, à l'entraide, à la solidarité, un comble pour des individus vivant à bord du même navire.

09/08/2024 (modifier)
Par Blue boy
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Deep it
Deep it

Deuxième partie du diptyque entamé avec Deep Me, « Deep It » continue brillamment sur cette lancée. Cette fois, la couverture est totalement blanche, et comme l’opus précédent tout en noir, les mentions du titre, de l’auteur ou du résumé en quatrième de couverture se distinguent à peine. Une approche culottée qui n’aura assurément pas joué en faveur de sa visibilité, ce qui peut expliquer le peu de retombées lors de sa publication (du moins c’est mon ressenti), et c’est tout à fait dommage, car le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ouvrage est audacieux (comme à peu près toutes les parutions de l’auteur) ! Ceux qui en principe ne se seront pas arrêtés à la loi des apparences — et d’autres peut-être qui auront été intrigués — sont vraisemblablement les inconditionnels de Marc-Antoine Mathieu. C’est ainsi que l’on retrouve ici le narrateur du premier volume, « Adam », entité « post-humaine », sorte d’ « élu » vainqueur d’un jeu de réalité virtuelle après avoir survécu aux situations les plus critiques. Assemblage complexe édifié à l’aide de programmes d’intelligence artificielle, Adam a été conçu pour survivre à une apocalypse prévisible. Et désormais, si le Grand Deuil a bel et bien eu lieu, Adam se retrouve confronté à la solitude et à sa propre immortalité, n’ayant comme seul interlocuteur qu’un auxiliaire relationnel, « embarqué » tout comme lui dans cette capsule errant dans les abysses d’un monde où toute vie a disparu. Le découpage narratif consiste en une succession de veilles numérotées, où notre entité immortelle, en attendant de distinguer la lueur hypothétique d’une vie émergente, ne dort « que d’un œil » entre chaque mise à jour et se livre à diverses réflexions métaphysiques de haut vol. A titre d’exemples : comment survivre à l’infinitude et quelles sont les raisons de son statut d’ « élu ultime » ; où se situe sa condition véritable (entre l’objet fabriqué et l’humain doté d’une conscience) ; et tout autant de questionnements sur ce qui fait notre humanité, sur le temps, la mort et la vie… Une fois encore, Marc-Antoine Mathieu nous époustoufle en nous embarquant dans ses réflexions philosophiques auxquelles il ne fournit guère de réponse. Mais il alimente avec bonheur notre méditation dans ce qu’on pourrait qualifier de sublime et vertigineux voyage vers des espaces insondés où l’intelligence artificielle, qui est devenue une nouvelle réalité de notre époque, constitue le cœur du propos. Et l’humour n’est pas en reste, l’auteur disséminant ses saillies subtiles dont il s’est montré coutumier à travers sa production. Réalisant une synthèse parfaite entre la philosophie, la science et la poésie, l’auteur nous propose une œuvre qui, si elle pourra en effaroucher certains par son contenu et son abstraction apparente, reste extrêmement humaine. A qui d’autre que nous-mêmes et notre âme s’adresse la voix off d’Adam, qui se fait en quelque sorte notre confident ? Le sort et la solitude éternelle à laquelle il est condamné, quand bien même il est le résultat d’un programme d’IA, ne peut manquer de nous émouvoir si tant est que l’on est doté d’empathie. Car en effet, Adam bénéficie bel et bien d’une conscience. Comme dans la première partie, le défi pouvait consister à allier philosophie et graphisme dans un format (la bande dessinée) où le visuel représente une part incontournable. Et de ce point de vue, c’est totalement réussi. MAM nous offre un dessin tout à fait remarquable qui constitue la partie poétique du livre. Son utilisation du noir et blanc ne fait que confirmer, si besoin était, sa maîtrise totale. Un parti pris graphique dans lequel il excelle depuis ses débuts et qui n’a cessé de s’affiner au fil des années. Il suffit pour s’en convaincre d’admirer les cases où sur fond noir, l’artiste recourt au pointillisme pour faire apparaître formes et visages, nous plongeant en une sorte d’apesanteur spirituelle.

08/08/2024 (modifier)
Par Jeïrhk
Note: 5/5
Couverture de la série Dans l'intimité de Marie
Dans l'intimité de Marie

Lu les 9 tomes en deux jours, j'ai adoré. Gruizzli a parfaitement exprimé ce que je ressens après cette lecture, et bien plus encore. Je m'attendais à une lecture légère et amusante avec ce côté fantastique de l'échange des corps. Mais l'auteur a surpassé toutes mes attentes créant un véritable petit chef-d'œuvre, original et bien plus touchant que ce que j'imaginais. Un beau dessin et contrairement à d'autres mangas, j'ai trouvé les expressions des visages magnifiques, chaque mimique transmet parfaitement l'émotion voulue. 4.5, et je vais suivre Gruizzli en lui attribuant la note maximale car c'est amplement mérité. Une histoire touchante en seulement 9 tomes (les pages se lisent vite) qui ne s'étire jamais inutilement, captivant du début à la fin avec une conclusion parfaitement réussie.

08/08/2024 (modifier)