Jeune architecte fraîchement sorti des bancs de l'école, l'auteur offre une vision franche de la réalité du métier dans une agence de prestige.
Il mêle avec honnêteté l'excitation de faire partie d'une équipe dans la frénésie d'un projet commun et les abus d'un monde où l'ego a tout pouvoir.
Il décrit avec une certaine intimité la puissance des rapports humains qui s'y créent, catalysés par la pression d'une charge de travail croissante dans un timing réduit, et la rudesse de changements de cap de dernière minute, imposés (parfois à raison) par des supérieurs intouchables.
Cet ouvrage n'a pas pour but de faire rêver l'Architecture, mais bien de relater l'expérience d'un jeune architecte, plongé dans un monde frénétique où on doit apprendre vite ou abandonner, renonçant à nos 5 à 6 années d'études, et où se rebeller peut avoir des conséquences sur son embauche dans la confrérie qu'est l'architecture.
L'agence, très reconnaissable, qui sert de décor à cet ouvrage, catalyse dans ce portrait des travers et qualités bien présentes dans la profession.
J'en reconnais certain, déjà monnaie courante quand j'étais moi-même en école d'architecture, d'autres expérimentés dans différentes agences au cours de ma carrière où relatés par des confrères.
Rares sont les agences qui les collectionnent tous autant que celle-ci, mais chacune en impose son lot aux jeunes débutants.
Beaucoup abandonnent pendant les premières années, d'autres trouvent dans l'exaltation de la création à plusieurs l'envie de continuer.
Personnellement, j'aime mon métier, mais cela fait du bien qu'un ouvrage le regarde en face et le décrive sans édulcorer ses défauts.
J'espère que de tels témoignages pourront aider les étudiants à se préparer à la vie active en sachant vers quoi ils vont, le bon comme le mauvais.
La lecture d'hier de Faut pas prendre les cons pour des gens m'a rappelé le style de Fabcaro, et voilà ! Il fallait enfin que je lise cette BD tant réputée !
Oh oui, c'est très bon, très très bon. C'est le premier auteur dans ce genre qui a réussi à me surprendre à chaque page. Vraiment, le scénario est ingénieux, c'est hilarant, bravo.
Le dessin minimaliste colle parfaitement au ton de la BD, et j'ai beaucoup aimé ce jeu de contraste entre les trois couleurs qui apporte une réelle force aux gags, au trait et à la mise en page.
Une pépite d'originalité. Dans le genre de l'humour absurde, ça mérite largement sa place dans la catégorie culte.
Les superpouvoirs ne répondent pas aux questions de fond.
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Il s'agit d'un récit complet indépendant de tout autre, initialement paru en 4 parties en 2004. le scénario est de Kurt Busiek, les dessins et la mise en couleurs de Stuart Immonen.
L'histoire commence en 1990 pour l'anniversaire de Clark Kent. Une fois de plus, une partie de la famille a trouvé approprié de lui offrir un comics de Superman (quand ce n'est pas des figurines de ce superhéros). Une fois de plus, il éprouve une forme de lassitude et de dépit à l'idée que ses parents (Laura & David) aient pu trouver intelligent de le prénommer Clark, comme Superman. Alors qu'il se rend en cours au lycée de sa ville (Picketsville, dans l'Arkansas, assez similaire à Smallville), il se fait charrier par un groupe de camarades de classe sur son manque de superpouvoirs. Peu de temps après, il se détend en faisant une excursion dans la nature environnante, et en passant une nuit à la belle étoile.
Il a la surprise de s'éveiller en plein ciel, au dessus de son bivouac. Il a des superpouvoirs. du coup, il devient une victime moins facile pour ses camarades (même s'il dissimule la vérité sur sa découverte). Il demande ingénument à sa mère s'il a été adopté, en estimant qu'il ne peut pas vraiment se fier à sa réponse négative. Il utilise ses pouvoirs ne manière à ne pas se faire voir, pour profiter de la solitude et de la beauté d'espaces naturels inviolés, et pour porter secours (sans se faire voir) à des individus victimes de catastrophes naturelles, ou lors d'accidents (avions en détresse par exemple)... jusqu'à ce que quelqu'un prenne une photographie flou d'un point dans le ciel, et que Wendy Case (une journaliste) relie cette apparition à des sauvetages miraculeux et providentiels dans la région.
L'équipe de créateurs de cette histoire est alléchante. Kurt Busiek auteur de comics de superhéros inoubliables (comme Marvels avec Alex Ross, pour Marvel Comics), capables de se servir du genre superhéros pour écrire des histoires sur tous les thèmes possibles comme il l'a prouvé avec sa propre série Astro City (Des ailes de plomb). Stuart Immonen dessinateur de premier plan de comics de superhéros comme les X-Men (All New X-Men avec Brian Michael Bendis), ou de comics plus personnel avec sa femme Kathryn (par exemple Clair-obscur).
Dans son introduction, Kurt Busiek explique qu'il est parti de l'idée d'une ancienne histoire de Superboy d'une terre alternative et qu'il s'agissait d'un projet qui lui tenait à cœur depuis plus de 15 ans, mais que le résultat est assez éloigné de son idée de départ. Il ajoute qu'il a souhaité à nouveau prouver que la métaphore du superhéros peut s'appliquer à plusieurs sujets. Il remercie profusément Immonen pour son apport déterminant.
Au cours du premier chapitre, le lecteur éprouve une terrible sensation de déjà lu, en particulier une version plus naturaliste (et moins intéressante à la fois sur le plan graphique et sur le plan narratif) de Les saisons de Superman (1998) de Jeph Loeb et Tim Sale. Ce Clark Kent d'une terre alternative découvre qu'il a les superpouvoirs de Superman et se demande qu'en faire. le point de départ déconcertant s'efface devant une énième redite de la phase de découverte des pouvoirs et de recherche de leur utilisation.
Certes le point de départ est un peu différent : il n'y a aucun autre individu doté de superpouvoirs, il n'est pas question d'une lointaine planète Krypton, la journaliste s'appelle Wendy Case (et pas Lois) et les parents de Clark ne se prénomment pas Martha et Jonathan. Mais pour le reste, Busiek développe le même parcours que Loeb, avec une sensibilité très proche. L'approche esthétique d'Immonen diffère fortement de celle de Tim Sale. Il a choisi un style plus réaliste à la fois dans la manière de représenter les personnages et dans les couleurs. Immonen réalise des dessins très aboutis, qu'il a ensuite complété par ordinateur pour les couleurs et les aplats de noir. du coup certaines surfaces font penser aux rendus des crayonnés de Gene Colan lorsqu'ils étaient reproduits sans encrage à la fin de sa carrière. Cela donne l'apparence d'un ombrage nuancé, très sophistiqué, avec une texture inégalable.
Le scénario de Busiek privilégie les scènes de la vie ordinaire, dans lesquels Immonen fait preuve d'une justesse étonnante. Il dessine chaque personnage de manière réaliste, mesurée, tout en étant expressive. Il conçoit des mises en scène sophistiquées qui évitent les cases composées uniquement d'une tête en train de parler avec son phylactère afférent, pour des mouvements de caméra incluant les personnages, les gestes qu'ils accomplissent et leur environnement. Pour ces derniers, Immonen inclut les décors dans plus de 80% des cases, sans les surcharger. Il utilise avec une grande discrétion l'infographie pour inclure des éléments réels dans les arrière-plans, avec parcimonie pour ne pas donner l'impression d'un roman-photo, juste une touche de ci de là pour accentuer le naturalisme. Il le fait avec un tel doigté que le lecteur le plus observateur aura bien du mal à distinguer ce qui relève de l'intégration d'une photographie, de ce qui a été dessiné à la main. Il utilise le même style pour les scènes impliquant Superman, prolongeant ainsi l'effet de normalité lors de ces scènes.
… parce qu'il y a bien un Superman. Ce Clark Kent a décidé que la couverture la plus efficace serait encore de s'habiller comme le Superman des comics, pour mieux brouiller les pistes, et mieux entretenir l'idée que les rares fois où quelqu'un le voit, il s'agit d'un canular. Il n'est pas possible d'en dire plus sur le scénario sans gâcher la découverte du récit.
Busiek a construit une histoire qui repose sur le monologue intérieur de Clark Kent, la manière dont il gère ses capacités particulières, la façon dont il avance dans la vie, ses relations avec les autres (y compris une certaine Lois… Chaudhari). Il a pris soin d'éclaircir les deux ou trois points délicats relatifs aux pouvoirs de Kent (la possibilité des prises de sang, ou le fait que ces pouvoirs soient identiques à ceux de Superman). Il joue sur la mise en abyme que constituent les références au Superman des Comics (références aux noms des personnages comme Lana Lang ou Jimmy Olsen), mais sans en abuser, sans que cela ne devienne la composante principale du récit qui aurait alors versé dans la parodie.
Non, Busiek se contente de raconter la vie d'un jeune homme bien dans sa tête qui a la surprise de découvrir qu'il possède des capacités incroyables. Il le raconte très bien d'ailleurs : les objectifs et les doutes, les joies et les angoisses de ce Clark Kent ont une portée universelle dans laquelle il est facile de se reconnaître, de se comparer. Busiek a simplement écrit une histoire touchante, intelligente, sensible et parlant de la condition d'être humain, un bon roman en somme.
Kurt Busiek et Stuart Immonen racontent l'histoire de Clark Kent qui n'est pas LE Superman, mais qui découvre qu'il a des superpouvoirs similaires dans un monde dépourvu de superhéros et de supercriminels. le premier quart parcourt un chemin souvent lu : Clark Kent s'interroge sur ce qu'il souhaite faire de ces dons, comme un adolescent en passe de devenir adulte cherche sa voie et sa place dans le monde. La suite montre que Busiek n'a rien perdu de sa capacité à utiliser les conventions du genre superhéros pour raconter l'histoire qui l'intéresse, celle d'un jeune homme plausible, sympathique et auquel il est facile de s'identifier, avec des dessins toujours intéressants, même dans les moments les plus banals.
Danu la déesse mère
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Ce tome fait suite à Slaine the king (en VO). Il contient une histoire complète, initialement parue en épisodes dans le magazine 2000 AD (progs 626 à 635, 650 à 656, 662 à 664 et 688 à 698) en 1989/1990. le scénario est de Pat Mills, et les dessins de Simon Bisley. C'est le premier tome en couleurs des aventures de Sláine.
À la fin du tome précédent, Sláine était couronné roi de sa tribu. Mais il lui restait encore à unifier les 4 tribus d'Irlande derrière un même chef pour lutter contre un envahisseur monstrueux, et ainsi libérer le pays de Tír na nÓg. La première séquence montre le nain Ukko, des années plus tard, en train d'écrire l'histoire de Sláine. Il évoque en une dizaine de pages ses aventures jusqu'alors, ainsi que les forces en place, de l'histoire personnelle de Sláine (sa relation avec Niamh, ses spasmes de déformation) aux déités (Danu la déesse mère et Lug le dieu solaire), en passant par les ennemis (Medb, Lord Weird Slough Feg, les seigneurs Drune, les fomorians) et leurs déités (Crom-Cruach, les dieux de Cythrawl), sans oublier la ferme des dragons. Contre l'avis de Cathbad (le prêtre de sa tribu), Sláine décide de rassembler les trésors des autres tribus. Il dispose déjà du Chaudron de Sang, il manque l'Épée d'argent lunaire de Gorias, la Lance incandescente du soleil de Finias et la Pierre sacrée du destin de Falias. Mais avant, il doit se présenter devant la déesse mère. Il entreprend une descente dans le Chaudron de Sang pour obtenir audience.
Dans la postface, Pat Mills ironise sur le fait que Simon Bisley était un fan de Conan et qu'il était venu pour dessiner les aventures d'un barbare belliqueux et bagarreur. Il explique que la confrontation du point de vue de Bisley avec le sien a abouti à une histoire hors norme de Sláine. Effectivement lorsque Sláine s'empare de la Lance et que la Pierre se met à gémir, il est possible de repérer un sosie de Conan faisant une drôle de tête.
Dès la scène d'introduction, le lecteur prend conscience que les auteurs sont passés au niveau supérieur. Pat Mills prend soin de créer un dispositif narratif qui présente ces aventures de Sláine dans un cadre mythologique, le vieux compagnon du héros écrivant ses mémoires, relatant des faits inscrits dans L Histoire. Dès cette scène, les images de Bisley transportent le lecteur dans un ailleurs d'une rare densité, d'une rare intensité. Il a réalisé ces pages à la peinture, mêlant plusieurs techniques, laissant les couleurs transcrire les émotions des personnages. C'est ainsi qu'apparaît un vieux nain, au visage ridé, à l'expression lasse, à la silhouette voutée, dans des teintes sombres d'un rouge incandescent. le lecteur ressent avec force cette atmosphère alourdie par la mort qui se rapproche, et la nostalgie du temps passé. Dès la deuxième page, les couleurs sont plus vives pour évoquer les aventures de Sláine. Dès la deuxième page, le lecteur constate la démesure des images conçues par Bisley. Les guerriers ont des corps de culturiste, la chair est prise de soubresauts violents sous l'effet du spasme de déformation, les armures sont ouvragées à la déraison. Bisley rend hommage à Frank Frazetta et à Richard Corben, tout en conservant une exagération qui lui est propre. Très rapidement le lecteur comprend que les dessins de Bisley ne doivent pas être pris dans un premier degré purement figuratif, mais dans un second degré teinté d'expressionisme.
Cette approche graphique est en parfaite harmonie avec le récit de Pat Mills. Pour ce quatrième tome des aventures de Sláine, il a décidé d'embrasser pleinement la mythologie celte, délaissant les aventures spatio-temporelles précédentes. Il va piocher dans le Lebor Gabála Érenn (entre autres) en le débarrassant de sa réécriture catholique, pour développer une vision de la cosmogonie et de la société celtiques assez personnelle. C'est ainsi que dans la première partie, Sláine a une discussion de 8 pages avec Danu, exposant la suprématie de cette déesse, et donc la prééminence de la composante féminine dans la société celte, recréant à sa sauce le stéréotype du héros viril et triomphateur. Mills relativise la toute puissance de la virilité masculine, en ne lui accordant que la seconde place derrière la fécondité féminine, symbole de la terre nourricière. Cela ne diminue en rien les hauts faits guerriers de Sláine, la violence des combats, la force des coups, mais cela les place dans une autre perspective.
D'un côté, le lecteur découvre une trame très classique de récit d'heroic-fantasy, avec tribus se battant contre un envahisseur monstrueux, aidé par des sorciers souhaitant la destruction de la race humaine. de l'autre côté, il plonge dans des coutumes et des rites d'une culture particulière (les celtes d'Irlande), et il voit d'un oeil neuf ces récits gorgés de testostérone, assujettis à une déesse participant à l'ordre de l'univers.
Simon Bisey fait feu de tout bois tout au long du récit, hypnotisant le lecteur avec des visions dépassant les stéréotypes propres aux récits de barbares, refusant de reproduire les clichés visuels des histoires de Conan et consort, s'émancipant d'une représentation purement figurative, pour donner son interprétation de l'histoire. Sláine se coiffait à la mode celte, en sculptant ses cheveux en pointe ; Bisley lui fait des pointes évoquant le hérisson, certainement impossible à réaliser dans la réalité, mais parfaitement représentatives du piquant du personnage. Sláine porte une ceinture destinée à l'aider à supporter les spasmes de déformation ; Bisley en fait une énorme ceinture qui l'empêcherait de se pencher dans la vie de tous les jours, mais qui figure avec force l'énergie qu'elle doit contenir. Sláine rencontre la déesse Danu, Bisley n'en fait pas une frêle jeune fille taille mannequin, mais une femme épanouie. Un dragon prend part au combat ; Bisley n'essaye même pas de le naturaliser, c'est un monstre gigantesque aux dents innombrables et acérées, avec des griffes d'une taille démesurée. Loin d'assaillir le lecteur par une exagération constante, ces images le transportent dans un monde fantasmé, avec une grande cohérence interne, aux saveurs relevées.
De son côté, Pat Mills semble avoir fait des efforts pour éviter les ellipses brutales dont il est coutumier, ainsi que les ruptures de ton sans concession du fait de transitions inexistantes. le dispositif d'Ukko narrant l'histoire des décennies plus tard apporte les transitions nécessaires d'une partie du récit à l'autre, et fournit des respirations humoristiques bienvenues, sans casser l'ambiance du récit. Son travail de recherche sur les mythes et légendes celtiques transparaît dans chaque scène, sans parasiter le récit, sans le transformer en un cours didactique. Ses personnages disposent tous d'une personnalité affirmée et de motivations réelles, sans recours à un altruisme peu vraisemblable. Si vraiment il fallait trouver des défauts dans ce récit, il serait possible de regretter les motivations trop basiques des ennemis et les rappels un peu trop lapidaires sur des éléments apparus dans les tomes précédents (pas d'explication sur l'importance ou la fonction du harnais de déformation, l'importance donnée aux dragons apparus dans le tome précédent, à commencer par Knucker). Mais ces éléments passent à l'arrière plan, balayés par le comportement truculent d'Ukko, la joie de vivre communicative de Sláine, sa vitalité, et la force du récit.
Dans sa préface, Pat Mills ne prend pas de gant et énonce son point de vue sans ambages. Pour lui, "Horned god" est un récit d'exception grâce à la force de la vision de Bisley, et l'ambition thématique du récit. Il estime que la série ne retrouvera cette grandeur qu'avec l'arrivée de Clint Langley dans Geste des invasions. Effectivement, cette histoire bénéficie de la complémentarité et de l'osmose entre scénariste et dessinateur, tous les deux au summum de leur art. À eux deux, ils rejettent toutes les conventions propres à ce type de récit, pour transfigurer ce récit de genre (généralement à destination exclusive d'adolescents mâles) pour en faire une oeuvre littéraire abordant la nécessité de donner la première place aux femmes dans la société, une provocation d'une ampleur inouïe dans un récit de barbares tranchant des têtes à qui mieux-mieux. Malgré le départ de Simon Bisley, Pat Mills a continué d'écrire les aventures de Sláine dans Tueur de démon, illustré par Glenn Fabry, Greg Staples et Dermot Power.
À tous les problèmes, une unique solution radicale : la violence
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Ce tome contient les 2 miniséries (de 4 épisodes chacune) consacrées à Lobo : The last Czarnian en 1990, et Lobo's back en 1992, écrites et mises en page par Keith Giffen avec des dialogues d'Alan Grant, et dessinées et encrées par Simon Bisley (à l'exception de l'épisode 3 de Lobo's back dessiné et encré par Christian Alamy).
The last czarnian - Lobo est un chasseur de primes extraterrestre au caractère irascible, violent et brutal, qui n'éprouve d'affection que pour ses dauphins de l'espace. Il s'est fait enrôler dans une police de l'espace appelée L.E.G.I.O.N. '89 (Licensed Extra-Governmental Interstellar Operatives Network), menée par Vril Dox (un extraterrestre de la planète Colu, surnommé Brainiac, et apparenté à l'ennemi de Superman du même nom). Dans cette première histoire, Lobo doit aller prendre en charge Miss Tribb (une enseignante dont il garde un mauvais souvenir). Lobo s'est engagé à la ramener vivante à Cairn, la planète servant de base à l'organisation LEGION. Non seulement, Miss Tribb a un caractère difficile, mais en plus elle invalide le fait qu'il ait réussi à exterminer tous les représentants de sa propre race. Enfin elle est l'auteur d'une biographie non autorisée de Lobo. Pour couronner le tout, la nature publique de cette mission d'escorte fait que plusieurs factions se mettent à sa poursuite pour régler des comptes.
Lobo's back - le compte en banque de Lobo est au plus bas, mais il a la chance de trouver une proposition émanant de l'agence de Ramona : récupérer Loo, un individu en liberté conditionnelle qui s'est enfui. Alors que Lobo est sur sa trace, Loo pulvérise sa chambre d'hôtel au bazooka. Il s'en suit un duel homérique et sans pitié (= une véritable boucherie) et l'impensable se produit : Lobo meurt ; les problèmes commencent. Il se révèle être un hôte insupportable tant aux cieux qu'aux enfers. Que faire ?
Au milieu des années 1980, Keith Giffen (au départ dessinateur) se fait remarquer en tant que scénariste avec son personnage loufoque Ambush Bug (en anglais), ridiculisant tous les codes des superhéros par l'absurde et la dérision, juste à coté de Superman et consorts. En 1987, il se voit confier les rênes de la Justice League International (en anglais) pour la relance de la série après Crisis on infinite earths. En 1989, il lance la série L.E.G.I.O.N. '89 (avec Alan Grant et Barry Kitson), sorte d'incarnation de Legion of Super-Heroes (à laquelle il a souvent collaboré en tant que dessinateur, avec Paul Levitz, par exemple The great darkness saga, en anglais) dans la continuité présente. Il en profite pour y incorporer Lobo (qu'il avait créé avec Roger Slifer dans la série Omega Men), comme mercenaire et chasseur de primes. Par la suite, Giffen explique que pour lui Lobo est une caricature moqueuse des personnages réglant leurs conflits par l'exécution sommaire de leur opposant (comme Wolverine ou le Punisher). Mais le lectorat consacre Lobo comme un anti-héros cool et fun. C'est parti pour quelques miniséries, quelques numéros spéciaux et même une série mensuelle qui durera cinq ans.
Les maîtres mots de ces récits sont l'exagération, la testostérone débridée, l'absurde, l'humour, la caricature et le second degré. En tant que czarnian, Lobo a la capacité de guérir de n'importe quelle blessure (imaginez le pouvoir guérisseur de Wolverine, multiplié par 100, jusqu'à l'absurde), l'agressivité d'un Hulk d'un mauvais jour, et le machisme d'un Frank Castle en mode "je tue tout ce qui bouge". Cela aboutit à un récit très violent, jusqu'au sadisme en guise d'humour. Lorsque Lobo se rend compte que Miss Tribb reste capable de lui fausser compagnie, il lui coupe les jambes au dessus des genoux et elle passe les 2 épisodes suivants avec les moignons à l'air. Lorsque quelqu'un le fait attendre à un distributeur automatique de billets, il lui arrache les 2 bras que le lecteur voit voler en l'air le temps d'une case. Bisley dessine les personnages et les décors en ajoutant des petits trais fins et secs qui ajoutent une apparence griffée et acérée, renforçant l'impression de violence. Dans la deuxième minisérie, il ajoute encore des petites taches d'encre qui donne une impression de saleté, accentuant le caractère malsain des images. Il faut également rappeler que l'une des armes de Lobo est un crochet de boucher. En comparant les 2 miniséries, il est même possible de constater que Bisley montre plus en détails les blessures et les plaies dans la deuxième (un niveau même étonnant pour un comics tout public).
Et le machisme alors ? Lobo a une carrure impressionnante, couplé à une résistance défiant les lois de la biologie, sans parler de ses capacités de récupération. C'est un biker de l'espace, il s'habille en jean, il a des belles bottes de motard, une boucle de ceinture en forme de crâne, une coiffure en pétard, des gros favoris, un gros engin entre les jambes (c'est un ange qui le constate lors de son passage dans le plus simple appareil, au Paradis), et il n'existe personne d'encore vivant qui pourrait se vanter de s'être moqué de lui. Il boit comme un trou, et il fume comme un pompier. Simon Bisley en fait un être musculeux (au delà du possible), prompt à montrer les dents, avec une chaîne (à très gros maillon) enroulée au tour de son poignet droit à laquelle pend le crochet de boucher, une grosse feuille de vigne lorsqu'il est tout nu, des veines saillantes dès qu'il utilise sa force... Lobo est le seul individu de la galaxie à rester menaçant en chemise hawaïenne. Par ces aspects, Giffen ne ment pas lorsqu'il indique que son intention était de monter en épingle les aspects bas du front, réactionnaires et extrémistes des superhéros ténébreux et brutaux. Au premier degré, Lobo est un individu à la violence pathologique, au style de vie égocentrique, avec une absence totale d'empathie pour son prochain (= une menace pour la société). Au second degré, il s'agit d'un défouloir irrésistible contre toutes les petites frustrations de la vie en société.
Le pouvoir de divertissement de ces histoires ne se limite pas à ce jeu de massacre régressif et cathartique : chacun de ses créateurs apporte un degré supplémentaire d'excès humoristique. Keith Giffen n'éprouve aucune inhibition pour emmener son histoire au plus loufoque, tout en s'assurant que la succession de scènes forme un tout cohérent. À moins de lire ces histoires, vous aurez du mal à imaginer dans quelles circonstances Lobo participe à un concours d'orthographe (spelling bee) ou comment il organise un concert de death metal au Paradis, et quelle est sa réaction face à Death (oui, celle des Endless, la sœur du Sandman de Neil Gaiman, il ne respecte vraiment rien ce Giffen).
Simon Bisley est très à l'aise du début jusqu'à la fin pour fournir des images à la démesure du scénario. le lecteur attentif remarquera quelques graffitis à l'unisson des goûts musicaux de Lobo (et de ceux de Bisley) : Ramones, Danzig, Steve Vai, Nuclear Assault, etc. Bisley a un don pour la représentation de la violence à des fins comiques : à la fois elle fait mal et elle fait sourire par son caractère exagéré. Il est impossible de se retenir de sourire quand il écrase avec ses poings de petits êtres tout mignons qui essayaient de l'aider, mais qui ont fini par l'exaspérer avec leur gentillesse : un massacre gratuit et drôle du fait de l'extermination de ces gentils gugusses. Si la première histoire évite d'être trop graphique dans les horreurs, pour la deuxième cette restriction est levée et l'humour visuel à base d'ultraviolence fait des grosses taches. Par exemple, Lobo envoie son poing dans la tête d'un soldat. La partie supérieure du crâne est désolidarisée de la partie inférieure avec du sang, un gros bruit d'arrachement et de la matière corporelle qui gicle. Âmes sensibles s'abstenir. Il y a aussi le cas du gérant du transit des âmes dont le visage subit une vilaine maladie de peau pustuleuse qui va croissante au fur et à mesure que le problème posé par Lobo prend de l'ampleur. C'est très drôle de voir ainsi se manifester physiquement la perte de contrôle de cet individu, c'est aussi très répugnant. Il faut voir également Lobo descendre une escadrille d'anges, ou s'en prendre à des dieux de panthéons divers.
L'apport d'Alan Grant est également impressionnant. À l'époque Keith Giffen n'avait pas confiance dans sa maîtrise de la langue anglaise, et il travaillait avec des scénaristes chargés de peaufiner les dialogues (comme J.M. DeMatteis pour la série Justice League International). Alan Grant était déjà connu pour avoir développé la version de référence de Judge Dredd (avec John Wagner) et il s'était installé sur la série Detective Comics (une série consacrée à Batman). Il écrit des dialogues concis et ciselés donnant une vraie façon de s'exprimer à Lobo. La force de ses dialogues éclate lorsque les petits êtres tout mignons parlent à Lobo en faisant rimer leur fin de phrase : hilarant. Les remarques acerbes et méprisantes de Miss Tribb valent leur pesant de cacahouètes et le mode d'expression de Vril Dox évolue au fur et à mesure qu'il perd de sa superbe et qu'il se rend compte de l'ampleur des dégâts. Il ajoute des extraits de la biographie non autorisée dans la première histoire.
Avec ces deux histoires, le lecteur découvre un personnage dérivatif et caricatural, dans des récits délirants, baignant dans une violence exacerbé et un humour ravageur allant de dialogues vifs et drôles, à des dérapages contrôlés dans l'absurde, avec des illustrations au diapason, ajoutant encore à l'humour noir. La série mensuelle n'a pas fait l'objet de réédition.
Avec « Ar-Men », Emmanuel Lepage nous offre un album touffu chargé d’histoires. Celle de la construction et de l’exploitation d’un phare mythique au large de l’ile de Sein. Bien nommé « l’enfer des enfers », le Ar-Men existe grâce à la détermination d’ouvriers face à des conditions de travail surréelles.
C’est aussi l’histoire d’hommes de mer, hommes solitaires, qui œuvrent dans cet étroit navire vertical et immobile. Nous suivons deux d’entre eux et Lepage nous propose une ligne d’évènements qui souligne que l’âme solitaire et ses fantômes se développent petit à petit, le tout distillé avec une grande sensibilité, page après page.
Pour ces histoires, Lepage réussit à nous imposer un lent rythme de lecture. Son travail de dessin et de colorisation est envoutant. Il est tantôt lumineux, parfois menaçant et il décline de multiples ambiances tout au long de l’album. De facto, le dessin devient une importante ligne narrative qui permet d’introduire une autre histoire, celle d’une incontournable, la mer. Avec ses dessins, elle prend vie. Elle nous rappelle à tout moment que le phare et ce métier existent grâce à sa présence et nous pourrions ajouter contre son gré. Nous ne pourrons plus jamais regarder le métier de gardien de phare en haute mer de la même façon.
Nous ne pouvons que prendre notre temps pour lire et pour nous imprégner de ces grands dessins chargés d’atmosphère qui forcent le respect pour cette mer et pour le talent d’Emmanuel Lepage qui lui donne vie.
Devenir soi.
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Ce tome contient une histoire complète, très intégrée dans l'univers partagé Marvel, mais accessible également pour les néophytes. Il regroupe les cinq épisodes de la minisérie, initialement parus en 2021, coécrits par Jackson Lanzing & Collin Kelly, dessinés et encrés par Carlos Magno, avec une mise en couleurs réalisée par Espen Grundetjern. Les couvertures ont été réalisées par Mike del Mundo.
Kang, adulte, médite sur sa vie. Il y a des milliers d'années, Alexandre le Grand s'était assis avec un sage de renom. À cette occasion, il avait appris un secret qui allait le secouer au tréfonds de son être. Il y a plus de mondes que celui-ci, avait dit le sage. Leur nombre est quasiment infini et ils sont disséminés à travers le cosmos, hors de portée de l'atteinte des sens de l'être humain. Alexandre contempla son propre empire, depuis la riche Méditerranée, jusqu'aux steppes de l'Asie, depuis son cœur dans le berceau de la civilisation, jusqu'à ses plus lointaines frontières. Et ses yeux s'emplirent de larmes. Ô grand Alexandre, pourquoi pleures-tu ? demanda le sage. Tu as tous les honneurs qu'un être humain a pu connaître. Il répondit qu'il y avait de quoi désespérer de savoir qu'il y ait un nombre infini de mondes à conquérir, et qu'il ne parvienne pas à être le maître d'un seul de ces mondes. Son nom est Nathaniel Richards, il est né au trente-et-unième siècle. À l'âge de dix-huit ans, il n'a rien conquis. Il vit dans une utopie, la ressentant comme une forme de fin de l'Histoire. Il commence à voir le temps pour ce qu'il est : une cage.
Nathaniel Richards décide de concevoir une clé pour se libérer de la cage dans laquelle il considère qu'il se trouve. En deux ans, il conçoit la stratégie qui va lui permettre de réaliser son évasion. de manière clandestine, il se rend en Latvérie, dans le château qui fut autrefois celui de Victor von Doom. Dans les ruines, il parvient à la librairie du monarque, au milieu de laquelle se tient une statue de l'ancien régent. Il s'apprête à consulter les tomes qu'il cherche, mais la statue bouge : c'est un Doombot qui s'apprête à l'agresser. Un rayon destructeur atteint le robot dans le dos : Kang abat l'agresseur. Nathaniel lui demande qui il est : Kang enlève son masque et indique qu'il a été le pharaon Rama-Tut, le gardien des temps Immortus, et qu'il s'appelle Kang, qu'il a été Nathaniel lui-même au début. Il propose à son jeune interlocuteur de le suivre à travers le portail par lequel il est arrivé. Nathaniel choisit de le faire, et il se retrouve avec Kang, à Chixulub, sur le continent Laramidia, soixante-cinq millions d'années dans le passé. Des ptérodactyles volent au-dessus de leur tête. Kang entreprend d'éduquer Nathaniel pendant une année, lui transmettant ses souvenirs, et lui donne cette injonction : ne jamais être amoureux.
En 1963, le personnage d'Immortus apparaît pour la première fois dans le numéro 19 de la série Fantastic Four. Puis, Kang apparaît dans le numéro 4 de la série Avengers l'année suivante. Il s'en suit un développement empirique de ce personnage au gré des auteurs et des desiderata éditoriaux : il finit par être établi durablement que sous l'amure de Kang se trouve Nathaniel Richards, le propre père de Reed Richards, connu sous le nom de Mister Fantastic au sein de l'équipe des Fantastic Four. Nathaniel a endossé plusieurs personnalités au cours de sa vie, et voyagé dans le temps aussi bien vers le futur que dans le passé, ses différentes incarnations se croisant dans un désordre chronologique chaotique et générateur de paradoxes temporels à gogo. En 2021, le duo de scénaristes Lanzing & Kelly débutent leur carrière dans les comics, et ils s'attaquent à un défi intimidant : raconter une histoire des origines de ce personnage à l'histoire éditoriale d'une complexité alambiquée. En outre, il leur faut contenter aussi bien le lecteur chevronné qui connaît le personnage, que le lecteur néophyte qui le découvre. de fait, les éléments constitutifs de ce personnage peu facile à manier sont présents : les voyages dans le temps, ses différentes identités, son amour pour Ravona Renslaver. Il s'agit bien d'un récit des origines commençant au trente-et-unième siècle et montrent Nathaniel face à Kang pour la première fois. le paradoxe des origines est posé : l'adolescent a en face de lui la personne qu'il deviendra dans de nombreuses années. Ce destin est-il immuable ?
Les coscénaristes s'en donnent à coeur joie avec les différentes incarnations de Kang, et les voyages dans le temps. Afin de ne pas donner l'impression d'évoluer dans des lignes temporelles en carton-pâte, il faut un artiste capable de leur donner de la consistance, de montrer les lieux et les époques dans le détail. Carlos Magno avait impressionné le lecteur dans la saison Invaders (2019/2020) écrite par Chip Zdarsky. Dès l'illustration en pleine page en ouverture, le lecteur retrouve sa minutie, et le niveau de petits détails incroyables, ainsi qu'un sens de l'exubérance dans la composition, rendant très impressionnant cet individu habillé de vert et violet, confortablement assis, avec une scène de bataille derrière lui, impliquant des dizaines de combattants. La page suivante montre Nathaniel également assis, en train d'étudier devant plusieurs écrans holographiques se superposant par partie, et c'est à nouveau une composition sophistiquée fourmillant d'informations visuelles. le lecteur habitué aux comics sait à quoi s'attendre, une diminution progressive du niveau de détails au fil des épisodes, pour finir sur un affrontement physique avec des fonds de case vides. Il n'en est rien : il n'observe aucune baisse de qualité, aucune diminution de l'implication de l'artiste dans ses planches. Il est tout aussi impressionné par le travail réalisé par le coloriste. Celui-ci sait composer sa palette de sorte à améliorer la lisibilité de chaque case pour que les détails se distinguent bien, tout en concevant sa mise en couleurs à l'échelle de chaque page d'une séquence. Il met en œuvre les effets spéciaux attendus pour l'éclairage, les ambiances lumineuses et les superpouvoirs. Il gère admirablement bien la superposition de ces effets, sans jamais perdre en lisibilité.
Le dessinateur semble être capable de tout gérer, de tout représenter avec une facilité et avec une conviction déconcertante. Il restitue avec fidélité le costume de tous les superhéros qui apparaissent le temps d'une case ou d'une séquence, en cohérence avec l'épisode de la série référencée, par exemple la version des Avengers de 1964. Il sait faire exister sur le même plan le costume pourtant daté de Kang, les tenues des soldats de l'Égypte antique, la tenue de combat de Ravona, etc. Il s'investit tout autant dans la représentation des environnements, avec un trait d'encrage tout aussi fin, tout aussi précis et méticuleux. le lecteur éprouve la sensation de se tenir dans cette salle d'étude du trente-et-unième siècle, dans la salle poussiéreuse de la bibliothèque abandonnée depuis longtemps du château de Doom, dans une jungle dense traversée par des dinosaures, dans un village aux constructions et au mur d'enceinte en bois, dans un temple égyptien avec des bas-reliefs décorant de gigantesques colonnes, sous l'ombre d'une énorme soucoupe volante, etc. Carlos Magno impressionne de bout en bout avec sa narration visuelle descriptive très riche et précise, rendant tangible tous les personnages, tous les lieux, apportant la consistance nécessaire pour donner corps au merveilleux de ces voyages dans le temps.
Les coscénaristes ont également fort à faire : à commencer par rétablir une chronologie du personnage qui reprenne la majeure partie des événements déjà connus par le lecteur de longue date, à gérer la ligne temporelle propre de Kang qui voyage dans le temps, et à s'assurer que les morceaux puissent également être recollés dans une chronologie classique. Ils ne s'attardent pas sur la logique du voyage dans le temps : Nathaniel Richards récupère la technologie du docteur Doom, et les voyages s'effectuent également dans l'espace (la Terre se déplaçant elle-même dans l'espace) de manière implicite. le lecteur constate qu'ils se montrent tout aussi investis que le dessinateur, en particulier avec des cartouches de texte en nombre assez élevé sans être non plus trop copieux pris un par un. Ils répondent à la lettre à la commande : un récit des origines racontant comment Nathaniel Richards est devenu un Kang adulte. le lecteur n'éprouve aucune difficulté à suivre le fil directeur de l'intrigue sautant d'une époque à l'autre, et revenant de temps à autre sur ses pas, ce qui est déjà remarquable au vu de la complexité de l'histoire cumulative de ce personnage.
Les coscénaristes ne se contentent pas de re-raconter les origines de Kang de manière qu'elles soient cohérentes et débarrassées des ajouts incompatibles. Dès la première page, le lecteur a accès aux pensées intérieures du personnage, à son ambition mise en perspective avec celle d'Alexandre le Grand. Ce n'est pas un ajout artificiel : cette référence au grand conquérant fait sens et permet de comprendre la motivation principale du personnage. Lorsque Kang adulte vient proposer à Nathaniel jeune de le suivre, le lecteur hésite dans son pari : le chemin de vie peut être changé, ou bien est-il immuable ? Il y a tant de différences entre les deux. Au fur et à mesure, il découvre que les auteurs ont pris son titre au pied de la lettre : le conquérant, et que le titre n'est pas qu'une tournure de phrase. Nathaniel Richards doit conquérir l'individu qu'il va devenir. Ils se montrent aussi habiles et émouvants à expliquer le sort de Ravonna Renslayer, qu'à montrer comment le jeune Nathaniel plein d'entrain devient Kang.
A priori, pas de quoi se plonger dans la lecture de ce comics : une réécriture modernisée des origines d'un supercriminel un peu obsolète, à l'allure un peu ridicule, même dans le monde des superhéros. Dès la première page, le lecteur constate la qualité descriptive de la narration visuelle, aussi bien dans le degré de détails, que dans la mise en couleurs sophistiquée. Au moins, il en sortira avec des images plein les yeux. Bien vite il se rend compte que les coscénaristes connaissent l'histoire de ce personnage sur le bout des doigts, qu'ils savent la restituer de manière compréhensible et cohérente, avec une bonne maîtrise du dispositif des voyages dans le temps, et en insufflant une réelle personnalité aussi bien au jeune Nathaniel qu'au Kang vétéran. Alors même que la fin est connue (le premier devient le second), le suspense tient en haleine, et la progression de l'évolution surprend.
Des gares et des trains pour aller dans des pays et des histoires qui n'existent plus.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, avec une référence en passant à le chant des baleines (2005). Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2006. Cette bande dessinée a été réalisée par Edmond Baudoin pour le scénario, les dessins, et les couleurs et elle compte cinquante pages. Elle a été rééditée dans Trois pas vers la couleur avec Les yeux dans le mur (2003), et le chant des baleines (2005).
Edmond sort de son appartement et marche dans le couloir. Il ouvre la porte des escaliers et commence à descendre, les marches étant comme suspendues dans le vide. Bientôt, il n'y a plus de rampe ni d'un côté, ni de l'autre, et les marches flottent dans l'air, disposées de manière irrégulière. Un peu plus bas, elles se transforment en traverses et soutiennent deux rails débutant dans le vide. Il se retrouve à proximité d'une gare et finit de marcher à côté des rails jusqu'à rejoindre le quai. Affalée sur un wagon plat, se trouve une jeune femme blonde, en jean, avec une chemise bleue et une doudoune rouge. Edmond la salue, elle lui retourne son bonjour amicalement. Il lui demande si elle attend un train, pour aller à son mariage. Elle répond : oui pour le train, non pour le mariage, juste pour aller n'importe où, loin d'ici. Lui ne sait pas trop ce qu'il fait là, comment il est arrivé là, et il lui semble qu'il a déjà vécu cette scène, avec elle, dans cette gare. Elle répond : tout le monde attend un train dans des millions de gare.
Les pensées d'Edmond vagabondent : Il y a des êtres avec qui on est bien tout de suite, c'est inexplicable. Dès qu'on les voit, on sait qu'on va être bien avec eux. Cette évidence n'est pas vraie qu'avec les humains, elle est vraie avec les chiens, les chats, les ânes, les chèvres… Avec les oiseaux, c'est plus difficile, mais avec les plantes ça marche. Il y a des arbres qu'on aime au premier degré. Est-ce cela qu'on appelle coup de foudre ? Découvrir quelqu'un avec qui on est bien dans l'instant du premier regard, avec qui on se sent bien tout de suite, avec qui on a envie de rester ? Mais cette expression, le coup de foudre, ne lui convient pas. S'il reçoit la foudre, il meurt, alors que dans cette belle rencontre, au contraire, il a un désir de plus de vie. La conversation continue entre Edmond et la jeune femme. Il a une sensation d'irréalité, comme quand on sort ou qu'on entre dans un rêve. Et puis quand il l'a rencontrée, il était sur le point de se réveiller. Elle continue : il ne peut pas se réveiller, parce qu'il est trop léger. Il ne reste que sur la surface de la vraie vie. Elle l'a vu arriver : il marchait sur les rails, comme un équilibriste sur un fil. Il est un rêveur. Elle lui demande de lui raconter une histoire. Il essaye. Il lui semble qu'il a eu plusieurs vies. L'une d'entre elles, il l'a vécue au Québec. L'hiver est là-bas comme une longue paix… ou une longue guerre. le printemps venait. Celui-ci voulait dire la fin de son séjour dans ce pays du nord de l'Amérique.
En route pour un nouveau voyage avec ce créateur à la personnalité unique : Edmond Baudoin. La structure des souvenirs s'avère singulière : un rêve (ces marches qui flottent dans le ciel entre le haut étage d'un immeuble et des rails de voie ferrée, une discussion avec une inconnue croisée dans le chant des baleines, la fin d'un séjour de trois ans au Québec en tant que professeur, un amour à Ann Arbor dans le Michigan, et l'histoire familiale de Jocelyne qui habite à Shippagan, avant de terminer avec une marche dans un grand espace naturel canadien. La composition d'une bande dessinée de Baudoin tient toujours du numéro d'équilibriste, entre un fil directeur solide et une sorte de transe ou de fugue mentale venant accrocher ses souvenirs sur le fil directeur, pas forcément dans un ordre chronologique, parfois plutôt de façon thématique. Or, ici, passée la séquence d'introduction l'ordre suit la chronologie du voyage d'Edmond et de ses amis, avec de temps à autre un échange entre la jeune femme blonde et Edmond sur le quai, jusqu'à la bifurcation sur Neige à Ann Arbor, à quelques pages de la fin. D'un autre côté, l'auteur reprend le principe de son ouvrage précédent le chant des baleines : Edmond voyage, parcourt des kilomètres, et il déroule en parallèle son flux de pensées. Dans le présent ouvrage, ce dispositif est encore plus appuyé : en bas de trente-deux pages sur cinquante, se trouve un petit bandeau indépendant des bandes de cases, avec un texte se suivant d'une page sur l'autre exprimant les réflexions de l'auteur sur la notion de coup de foudre, de continuité dans une vie, débouchant sur une autocritique de ses propres réflexions.
Dès la première scène l'auteur joue avec le lecteur : Edmond rencontre cette jeune femme blonde sur le quai d'une gare déserte, à l'abandon et il l'avait déjà croisée dans le chant des baleines en planche 15. Elle lui avait répondu qu'elle attendait un train pour aller à son mariage. À une quinzaine de pages de la fin, il indique qu'en Amérique, à Hull, il y avait Céline aussi, la première année. Il ajoute : Céline avec qui j'ai fait un livre, Les yeux dans le mur. Il rattache ainsi le présent récit aux deux autres avec lesquels il est réuni dans Trois pas vers la couleur, constituant ainsi une trilogie thématique : l'inspiration par une muse, le travail sur le souvenir et la mémoire, la distorsion de la forme narrative, en poussant la possibilité de découpler le récit et les réflexions qu'il inspire. À plusieurs reprises, le lecteur se demande quels liens entretiennent le récit de voyage d'Edmond et son flux de pensées courant en bas de page. Mais en parallèle de ça, le récit de voyage suit exactement un tracé que le lecteur peut voir sur une carte : Ottawa, Montréal, Trois-Rivières, l'Île aux grues, Trois-Pistoles, Rimouski, les Appalaches canadiennes, le Nouveau Brunswick, l'Acadie, retraverser le Saint Laurent, Tadoussac, l'île d'Orléans, la ville de Québec. Il y a même une carte en planche 9. le souvenir de sa relation avec Neige trouve sa source dans un voyage effectué aux États-Unis durant cette période, et l'histoire familiale de Jocelyne se rattache à la genèse de la devise du Québec : Je me souviens. Cette phrase bouclant avec le thème de la mémoire, des souvenirs accumulés. Une fois encore, la prise de recul sur l'ouvrage fait ressortir sa solide structure et sa logique interne, à l'opposé de divagations mises bout à bout comme elles viennent.
Troisième récit en couleurs de l'artiste : Edmond Baudoin la met en œuvre à sa guise, ou selon sa fantaisie, sans trop se soucier des règles en la matière. le voilà qui avance dans un couloir aveugle, aux parois de guingois, avec des sortes de portes sans poignées. Les contours sont tracés au pinceau, avec une épaisseur irrégulière, parfois un trait fin pour juste une longueur, peut-être tracé à l'encre. La mise en couleurs apporte la texture au mur, l'ambiance à la séquence. Lors de la descente sur les marches flottantes vers la terre ferme, les couleurs s'arrangent en camaïeu de bleu pour le ciel, avec une zone un peu plus foncée pour la silhouette d'une chaîne de montagnes. En bas de la troisième planche, les bâtiments sont plutôt représentés en couleur directe. Il en va de même pour la majeure partie de la gare en planche cinq, mais la partie de droite est délimitée par un trait de contour noir. En planche sept, le premier plan composé des huisseries d'une baie vitrée et d'une rambarde est également réalisé avec des formes détourées d'un trait noir, alors que l'arrière-plan, une vue sur les toits enneigés de la ville est en couleur directe. Avec cette liberté de représentation, l'artiste donne à voir de magnifiques paysages : la descente du ciel, les montgolfières au-dessus d'Ottawa, les montagnes enneigées entre l'habitation d'Edmond et celle de ses amis, une façade peinte à Montréal, un vol d'oiseaux au-dessus de l'île aux Grues (juste des taches blanches se détachant sur le bleu du ciel), un canoë flottant sur un lac, une longue plage caressée par une eau blanche, la traversée du Saint Laurent en transbordeur au niveau de Tadoussac, la silhouette d'un trois-mâts dans une eau et un ciel mordorés, une promenade à pied dans les bois, etc.
Comme d'habitude, Baudoin a sa manière bien à lui de représenter les êtres humains, ou plutôt de les interpréter pour se focaliser sur ce qu'ils ont de vivant, au lieu d'essayer de capturer une ressemblance photographique. Il laisse le blanc de la page pour la peau de la jeune femme blonde sur le quai : celui lui confère une nature quasi spectrale malgré ses vêtements bien concrets. Par contraste, Guy et sa femme Violette apparaissent bien réels, très vivants, ouverts et sympathiques. Laurence reste un peu à distance, une beauté froide, solitaire et ne cherchant pas la présence ou l'attention d'autrui. Chez cet auteur, le voyage n'est jamais désincarné, jamais une succession de cartes postales concoctées pour une consommation immédiate. Les lieux sont habités et prennent leur saveur grâce aux individus qui sont les amis de l'auteur. Celui-ci ne côtoie pas des gens, mais des êtres humains avec leur histoire personnelle, Guy étant par exemple un prêtre défroqué ayant été l'équivalent d'un prêtre ouvrier avec une forte conviction dans Vatican II. En parallèle et en bas de page, court la réflexion de Baudoin sur l'amour, les individus avec qui on se sent bien, la vie qui a amené à de telles rencontres et les souvenirs qu'on transporte avec soi. Il continue sur le regret de ne pas pouvoir recommencer toute relation à neuf, en se débarrassant de ces souvenirs qui incitent à la comparaison avec des relations antérieures, et en même temps qui construisent l'individu, assure sa continuité, les conditions mêmes pour qu'il puisse apprécier la rencontre et la relation qui s'en suit. D'une certaine manière, le lecteur peut éprouver la sensation que ce fil de pensée est totalement dissocié du voyage raconté en BD ; d'une autre, c'est le principe sous-jacent du comportement d'Edmond, et aussi l'aboutissement de son expérience de vie du moment. de la même manière qu'il continue à voyager, sa pensée continue à cheminer. À l'avant dernière page, il se promène en forêt et se retrouve face à un cerf : dans cet instant suspendu dans le temps, le lecteur éprouve l'impression que l'esprit d'Edmond se retrouve également face à un constat trop énorme pour lui. Cette suite logique de moments qui le construit ne laisse peut-être pas tant de place à l'existence d'un libre arbitre, mais l'auteur préfère continuer sa route plutôt que de penser à cette idée comme à une destination.
En lisant ce tome, le lecteur se rend compte qu'il forme le dernier d'une trilogie très lâche, dont aucun tome ne nécessite la lecture des autres pour être pleinement apprécié, mais dans lesquels court une forme de thématique sur le voyage, les points de contact entre les individus et la construction de l'être humain par la succession de moments qui s'enchaînent. de manière imperceptible, parce qu'il le fait tout le temps, Edmond Baudoin expérimente dans la narration visuelle, par la couleur, mais aussi le traitement des formes, et également la relation distendue entre le récit en bande dessinée et les réflexions en texte. Comme d'habitude, une expérience de lecture unique, riche en chaleur humaine grâce à un créateur frère en humanité.
Robert et Raymonde BIDOCHON, couple de français moyen que rien (alors vraiment rien) ne destinait à entrer au panthéon ...
Et pourtant plus de 40 ans après leur apparition ils sont aujourd'hui les symboles de tous nos petits défauts (bon certains les cumulent plus que les autres)
Car oui on a tous en nous une part de Robert ou de Raymonde même si on ne veut pas se l'avouer (et encore moins aux autres).
Robert est lâche, prétentieux, de mauvaise foi (ah ça c'est pour ma pomme), condescendant, ...
Raymonde est blasée, soumise, pas très futée, pas courageuse, ...
Raymonde voulait un enfant, Robert a un problème de testicules. Heureusement pour la France ils ne se reproduiront pas, mais cela sera toute la tragédie de la vie de Raymonde ( et peut être pour nous aussi car j'aurai bien aimé les voir élever un enfant).
Ce gag est hilarant, il met pourtant le doigt sur une vraie souffrance. Et c'est là tout le génie de Binet que d'arriver à nous faire rire de ça.
Je trouve d'ailleurs que ce gag résume assez bien l'esprit "Bidochon". On peut arriver à rire de tout à condition que cela ne soit pas méchant.
Le fait que Binet est choisi de découper ses albums par thème est géniale car elle évite selon moi une certaine redondance des gags, ce qui est salvateur dans ce genre de série, mais elle permet également au lecteur de se projeter dans la situation et donc d'analyser ses propres comportements.
Cela lui permet également aussi de distiller une critique de la société de consommation dans laquelle on vit.
Les Bidochon c'est un MUST HAVE pour tout Bédéphile qui se respecte
T'as jamais rien compris au rock, Malc' ! T'es un type de la mode, c'est tout !
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Ce tome correspond à une biographie, celle Malcolm McLaren (1946-2006), homme d'affaires, producteur de disques et agent artistique britannique. le scénario est de Manu Leduc & Marie Eynard, les dessins de Lionel Chouin, les couleurs de Philippe Ory. L'ouvrage commence avec une introduction d'une page écrite par Jean-Charles de Castelbajac. Il se termine avec un texte d'une page évoquant le retour de la paternité de la musique des Sex Pistols aux membres du groupe, les techniques initiées par McLaren (le buzz, la trash culture et le viral), la suite de sa carrière après ce groupe, le décès de McLaren et la destruction des archives et des objets du punk par son fils quarante ans après, et cinq pages d'étude graphique du dessinateur. Cette BD compte quatre-vingt-douze planches.
En Angleterre dans les années 1990, Stuart conduit sa voiture sur une route côtière de nuit. Il s'arrête devant un bunker sur lequel a été peint le nom de McLaren : il dépose Malcolm, enchanté de découvrir que son père vit dans un bunker. Un chien retenu par une chaîne au mur leur aboie dessus. Un homme sort du bunker, le fusil à la main et demande qui se trouve là. Son fils répond en s'identifiant : Malcolm McLaren. À Londres en 1947, dans le salon de l'appartement de Rose McLaren, la grand-mère, Stuart, le petit frère, regarde vaguement le poste de télévision : plus d'un million à regarder passer le carrosse de la princesse Elizabeth, future reine d'Angleterre, le mariage fastueux avec le prince Philip Mountbatten retransmis à la télévision pour la première fois. Malcolm joue aux petits soldats, organisant une bataille sur la table basse. Peter McLaren sonne à la porte et indique à sa belle-mère qu'il est venu voir ses fils. Celle-ci le met à la porte sans ménagement l'informant que ces fils n'ont pas besoin d'un père escroc.
Londres en 1953. le jeune Malcolm prend des leçons de piano : le professeur n'en peut plus des dissonances, sa grand-mère est tout sourire, sa mère souffre en silence. le professeur rend son avis : il n'a jamais eu un élève qui massacrait la musique à ce point, il n'y a rien à en faire, désolé. Sa mère explique que Malcolm est atteint du syndrome de la Tourette, c'est pour ça qu'il a des mouvements si désordonnés. Une fois dehors, la grand-mère rassérène son petit-fils : il n'a pas d'autre syndrome que le talent pur. Il ne massacre pas la musique, il la dépoussière. Sa mère part vaquer à ses occupations en recommandant à Rose de ne pas le coucher trop tard car il va à l'école le lendemain. Une fois la mère éloignée, la grand-mère rassure Malcolm : sa mère est tellement vieille Angleterre ! Elle ne comprend rien, et Rose est sûr qu'il deviendra un artiste. Il en profite pour demander s'il faut vraiment qu'il aille à l'école, il trouve le maître trop autoritaire. La grand-mère répond qu'autant qu'il n'y aille pas : il faut toujours se méfier des gens autoritaires, ils veulent que rien ne change pour garder leur petit pouvoir. Malcolm lui demande pourquoi il y a autant de gens avec des télévisions ?
Le texte de la quatrième couverture explicite l'enjeu de cette biographie, en commençant par la devise de l'insolent manager des New York Dolls et des Sex Pistols : Mieux vaut un échec retentissant qu'une réussite médiocre. Viennent ensuite les questions : commerçant, artiste, provocateur, visionnaire, pitre génial ? Et la réponse : Malcolm McLaren était tout cela à la fois. Cette biographie s'attache à la période de sa vie allant de son enfance et son adolescence, de 1946 à 1965 en une dizaine de pages, pour développer la période de 1965 à 1979, c'est-à-dire la mort et les obsèques de John Simon Ritchie. Au travers de cette biographie, le lecteur assiste à la naissance du punk par celui qui est présenté comme en étant l'instigateur, et même le concepteur. Pour pleinement apprécier cette biographie, il vaut mieux que le lecteur dispose déjà de quelques repères basiques sur ce mouvement, comme l'importance des Sex Pistols, celle des New York Dolls, et quelques noms en tête comme Steve Jones, Vivienne Westwood, Marc Zermatti (1945-2020). Il goûtera encore plus aux saveurs du récit s'il est familier avec le contexte culturel de l'époque, par exemple les films de Russ Meyer (ce dernier apparaissant le temps d'une page), la carrière de Richard Branson, les morceaux des Sex Pistols et les autres groupes infréquentables de l'époque comme les Ramones, ou leurs héritiers comme Siouxie and the Banshees, le célèbre passage des Sex Pistols à l'émission de Bill Grundy. Il vaut mieux qu'il ait déjà entendu parler de Sylvain Sylvain, Nick Kent, Bernie Rhodes, Jaimie Reid, Wally Nightingale, Jean-Charles de Castelbajac.
Le récit commence en douceur par une courte introduction de Jean-Charles de Castelbajac qui loue les qualités de son ami : enfant du situationnisme et frère d'âme du mouvement viennois des actionnistes, créateur avec une vision transversale, une approche artistique du décloisonnement, le génie du détournement, c'est-à-dire un précurseur de l'hybridité des styles. La bande dessinée s'ouvre avec un dessin en pleine page montrant une route côtière, avec un encrage un peu rugueux, une composante descriptive qui incorpore du ressenti, sans rechercher une précision photographique. À sa manière, l'artiste respecte le principe de désacraliser la narration ou l'art. Il refuse d'astreindre ses personnages à des cadres rigides, en s'affranchissant des bordures de case. Il utilise des perspectives isométriques qu'il tord pour apporter un aspect de guingois à chaque endroit. Pour autant, il s'implique pour représenter des environnements conformes à l'Angleterre des années traversées. le lecteur peut ainsi regarder les grilles qui bordent les entresols des immeubles sur le trottoir, l'intérieur d'une boutique de spiritueux, les pierres tombales d'un cimetière, un grand atelier d'artistes, des grands magasins en période de Noël, le magasin de fripes de Vivienne Westwood, le CBGB, des clubs minables où se produisent les Sex Pistols en Angleterre et dans les états du sud des États-Unis, les bureaux spartiates de la société de McLaren, le bureau luxueux d'un ponte d'EMI, le plateau télé de Bill Grundy, un quartier ensoleillé de Los Angeles, les grilles de Buckingham Palace, des aéroports, des hôpitaux, etc. En surface, ces décors semblent représentés avec désinvolture, avec parfois quelques inexactitudes sur le mobilier ou l'électroménager (pas forcément des modèles d'époque) ; dans le fond, le lecteur n'oublie jamais où l'action se situe, et il reconnaît au premier coup d’œil les sites célèbres.
Le dessinateur met en œuvre les mêmes principes pour représenter les personnages. Il se montre iconoclaste en simplifiant et en exagérant les traits de leur visage, en augmentant l'intensité des émotions, en leur donnant parfois des visages et des attitudes de gamins mal élevés et égocentriques. Difficile de prendre Malcolm McLaren au sérieux avec son nez en triangle pointu et sa chevelure volumineuse pleine d'arrondis enfantins. Dans le même temps, Lionel Chouin sait reproduire l'apparence des personnes connues avec fidélité, le lecteur les identifiant également du premier coup d'oeil, sauf peut-être Nick Kent avec une astérisque pour une note en bas de page indiquant, dans un élan d'autodérision, qu'il n'est pas très réussi. D'un côté, ces dessins jouant avec la caricature ont tendance à neutraliser les éléments les plus sordides ; de l'autre côté, le lecteur habitué à ces caractéristiques visuelles voit bien que de nombreux actes sont réprouvés par la morale, voire parfois par le bon sens. Dans le même temps, les auteurs ne mettent pas en scène les symptômes physiques de l'autodestruction : par exemple, ils ne montrent pas le perçage par épingle à nourrice. Cette forme de contradiction devient une évidence en page 39 quand Malcolm fuit une descente de police, tel un personnage de dessin animé, tout en poussant le landau dans lequel se trouve son fils. le lecteur peine à imaginer un adulte capable d'emmener son tout jeune fils dans une salle de concert où il a tout fait pour que ça dégénère.
Les scénaristes ont donc choisi d'adopter le point de vue de Malcolm McLaren pour raconter sa vie, de fait il apparaît comme le personnage principal, et comme le héros de sa propre vie. Il n'y a pas de questionnement moral sur sa façon de créer, ou tout du moins de se conduire en artiste. La première dizaine de pages établit quelques faits dans la jeunesse de McLaren, sans les monter en épingle comme expliquant tout son parcours d'adulte. Pour autant, libre de le faire, le lecteur relie par lui-même les points, que ce soit le situationnisme de Guy Debord, ou la séquence d'ouverture qui trouve sa conclusion à la fin et qui permet de considérer les motivations profondes de McLaren sous un autre angle, si cela sied au lecteur. La bande dessinée suit rigoureusement le fil chronologique de la vie de cet agitateur. Qu'il en soit familier ou non, le lecteur découvre une vision très cohérente de ce monsieur bien peu recommandable, mais à la vision artistique novatrice et d'une grande solidité. Un créateur intègre dans son œuvre, avec un égocentrisme en rapport pour pouvoir réaliser son œuvre. Au panégyrique dressé par Castelbajac, le lecteur est tenté d'ajouter de nombreux qualificatifs peu flatteurs, plus en cohérence avec la notion de grande escroquerie du rock'n'roll, que ce soit son comportement vis-à-vis de son fils (reproduisant ainsi le schéma de son propre père, d'une autre manière), sa façon de gérer les revenus financiers des Sex Pistols, de se déclarer seule véritable force créatrice du groupe, de leur coller l'étiquette de musiciens en-dessous de tout, ou de manipuler John Ritchie en flattant sa fibre autodestructrice jusqu'à la conclusion logique et inéluctable. Pour un lecteur qui n'entretiendrait pas d'admiration particulière pour cet individu, la bande dessinée apparaît globalement à charge.
Les Sex Pistols constituent une référence incontournable dans la culture populaire, que ce soit le slogan No Future, ou un comportement iconoclaste et autodestructeur sulfureux. Les auteurs montrent les coulisses en retraçant la vie de leur manager pendant ces années déterminantes. La narration visuelle apparaît également iconoclaste à sa manière, sans la dimension destructrice. Les choix opérés par les scénaristes donnent une impression d'évidence à chaque scène, que ce soit pour sa pertinence ou pour ce en quoi elle contribue à brosser le portrait de Malcolm McLaren. Les détails en passant finissent par produire un effet cumulé prouvant que les auteurs ont bien choisi un point de vue particulier qui apporte une dimension tragique et analytique à cet agitateur nihiliste.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
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Je suis charrette - Vie d'architecte
Jeune architecte fraîchement sorti des bancs de l'école, l'auteur offre une vision franche de la réalité du métier dans une agence de prestige. Il mêle avec honnêteté l'excitation de faire partie d'une équipe dans la frénésie d'un projet commun et les abus d'un monde où l'ego a tout pouvoir. Il décrit avec une certaine intimité la puissance des rapports humains qui s'y créent, catalysés par la pression d'une charge de travail croissante dans un timing réduit, et la rudesse de changements de cap de dernière minute, imposés (parfois à raison) par des supérieurs intouchables. Cet ouvrage n'a pas pour but de faire rêver l'Architecture, mais bien de relater l'expérience d'un jeune architecte, plongé dans un monde frénétique où on doit apprendre vite ou abandonner, renonçant à nos 5 à 6 années d'études, et où se rebeller peut avoir des conséquences sur son embauche dans la confrérie qu'est l'architecture. L'agence, très reconnaissable, qui sert de décor à cet ouvrage, catalyse dans ce portrait des travers et qualités bien présentes dans la profession. J'en reconnais certain, déjà monnaie courante quand j'étais moi-même en école d'architecture, d'autres expérimentés dans différentes agences au cours de ma carrière où relatés par des confrères. Rares sont les agences qui les collectionnent tous autant que celle-ci, mais chacune en impose son lot aux jeunes débutants. Beaucoup abandonnent pendant les premières années, d'autres trouvent dans l'exaltation de la création à plusieurs l'envie de continuer. Personnellement, j'aime mon métier, mais cela fait du bien qu'un ouvrage le regarde en face et le décrive sans édulcorer ses défauts. J'espère que de tels témoignages pourront aider les étudiants à se préparer à la vie active en sachant vers quoi ils vont, le bon comme le mauvais.
Zaï Zaï Zaï Zaï
La lecture d'hier de Faut pas prendre les cons pour des gens m'a rappelé le style de Fabcaro, et voilà ! Il fallait enfin que je lise cette BD tant réputée ! Oh oui, c'est très bon, très très bon. C'est le premier auteur dans ce genre qui a réussi à me surprendre à chaque page. Vraiment, le scénario est ingénieux, c'est hilarant, bravo. Le dessin minimaliste colle parfaitement au ton de la BD, et j'ai beaucoup aimé ce jeu de contraste entre les trois couleurs qui apporte une réelle force aux gags, au trait et à la mise en page. Une pépite d'originalité. Dans le genre de l'humour absurde, ça mérite largement sa place dans la catégorie culte.
Superman - Identité secrète
Les superpouvoirs ne répondent pas aux questions de fond. - Il s'agit d'un récit complet indépendant de tout autre, initialement paru en 4 parties en 2004. le scénario est de Kurt Busiek, les dessins et la mise en couleurs de Stuart Immonen. L'histoire commence en 1990 pour l'anniversaire de Clark Kent. Une fois de plus, une partie de la famille a trouvé approprié de lui offrir un comics de Superman (quand ce n'est pas des figurines de ce superhéros). Une fois de plus, il éprouve une forme de lassitude et de dépit à l'idée que ses parents (Laura & David) aient pu trouver intelligent de le prénommer Clark, comme Superman. Alors qu'il se rend en cours au lycée de sa ville (Picketsville, dans l'Arkansas, assez similaire à Smallville), il se fait charrier par un groupe de camarades de classe sur son manque de superpouvoirs. Peu de temps après, il se détend en faisant une excursion dans la nature environnante, et en passant une nuit à la belle étoile. Il a la surprise de s'éveiller en plein ciel, au dessus de son bivouac. Il a des superpouvoirs. du coup, il devient une victime moins facile pour ses camarades (même s'il dissimule la vérité sur sa découverte). Il demande ingénument à sa mère s'il a été adopté, en estimant qu'il ne peut pas vraiment se fier à sa réponse négative. Il utilise ses pouvoirs ne manière à ne pas se faire voir, pour profiter de la solitude et de la beauté d'espaces naturels inviolés, et pour porter secours (sans se faire voir) à des individus victimes de catastrophes naturelles, ou lors d'accidents (avions en détresse par exemple)... jusqu'à ce que quelqu'un prenne une photographie flou d'un point dans le ciel, et que Wendy Case (une journaliste) relie cette apparition à des sauvetages miraculeux et providentiels dans la région. L'équipe de créateurs de cette histoire est alléchante. Kurt Busiek auteur de comics de superhéros inoubliables (comme Marvels avec Alex Ross, pour Marvel Comics), capables de se servir du genre superhéros pour écrire des histoires sur tous les thèmes possibles comme il l'a prouvé avec sa propre série Astro City (Des ailes de plomb). Stuart Immonen dessinateur de premier plan de comics de superhéros comme les X-Men (All New X-Men avec Brian Michael Bendis), ou de comics plus personnel avec sa femme Kathryn (par exemple Clair-obscur). Dans son introduction, Kurt Busiek explique qu'il est parti de l'idée d'une ancienne histoire de Superboy d'une terre alternative et qu'il s'agissait d'un projet qui lui tenait à cœur depuis plus de 15 ans, mais que le résultat est assez éloigné de son idée de départ. Il ajoute qu'il a souhaité à nouveau prouver que la métaphore du superhéros peut s'appliquer à plusieurs sujets. Il remercie profusément Immonen pour son apport déterminant. Au cours du premier chapitre, le lecteur éprouve une terrible sensation de déjà lu, en particulier une version plus naturaliste (et moins intéressante à la fois sur le plan graphique et sur le plan narratif) de Les saisons de Superman (1998) de Jeph Loeb et Tim Sale. Ce Clark Kent d'une terre alternative découvre qu'il a les superpouvoirs de Superman et se demande qu'en faire. le point de départ déconcertant s'efface devant une énième redite de la phase de découverte des pouvoirs et de recherche de leur utilisation. Certes le point de départ est un peu différent : il n'y a aucun autre individu doté de superpouvoirs, il n'est pas question d'une lointaine planète Krypton, la journaliste s'appelle Wendy Case (et pas Lois) et les parents de Clark ne se prénomment pas Martha et Jonathan. Mais pour le reste, Busiek développe le même parcours que Loeb, avec une sensibilité très proche. L'approche esthétique d'Immonen diffère fortement de celle de Tim Sale. Il a choisi un style plus réaliste à la fois dans la manière de représenter les personnages et dans les couleurs. Immonen réalise des dessins très aboutis, qu'il a ensuite complété par ordinateur pour les couleurs et les aplats de noir. du coup certaines surfaces font penser aux rendus des crayonnés de Gene Colan lorsqu'ils étaient reproduits sans encrage à la fin de sa carrière. Cela donne l'apparence d'un ombrage nuancé, très sophistiqué, avec une texture inégalable. Le scénario de Busiek privilégie les scènes de la vie ordinaire, dans lesquels Immonen fait preuve d'une justesse étonnante. Il dessine chaque personnage de manière réaliste, mesurée, tout en étant expressive. Il conçoit des mises en scène sophistiquées qui évitent les cases composées uniquement d'une tête en train de parler avec son phylactère afférent, pour des mouvements de caméra incluant les personnages, les gestes qu'ils accomplissent et leur environnement. Pour ces derniers, Immonen inclut les décors dans plus de 80% des cases, sans les surcharger. Il utilise avec une grande discrétion l'infographie pour inclure des éléments réels dans les arrière-plans, avec parcimonie pour ne pas donner l'impression d'un roman-photo, juste une touche de ci de là pour accentuer le naturalisme. Il le fait avec un tel doigté que le lecteur le plus observateur aura bien du mal à distinguer ce qui relève de l'intégration d'une photographie, de ce qui a été dessiné à la main. Il utilise le même style pour les scènes impliquant Superman, prolongeant ainsi l'effet de normalité lors de ces scènes. … parce qu'il y a bien un Superman. Ce Clark Kent a décidé que la couverture la plus efficace serait encore de s'habiller comme le Superman des comics, pour mieux brouiller les pistes, et mieux entretenir l'idée que les rares fois où quelqu'un le voit, il s'agit d'un canular. Il n'est pas possible d'en dire plus sur le scénario sans gâcher la découverte du récit. Busiek a construit une histoire qui repose sur le monologue intérieur de Clark Kent, la manière dont il gère ses capacités particulières, la façon dont il avance dans la vie, ses relations avec les autres (y compris une certaine Lois… Chaudhari). Il a pris soin d'éclaircir les deux ou trois points délicats relatifs aux pouvoirs de Kent (la possibilité des prises de sang, ou le fait que ces pouvoirs soient identiques à ceux de Superman). Il joue sur la mise en abyme que constituent les références au Superman des Comics (références aux noms des personnages comme Lana Lang ou Jimmy Olsen), mais sans en abuser, sans que cela ne devienne la composante principale du récit qui aurait alors versé dans la parodie. Non, Busiek se contente de raconter la vie d'un jeune homme bien dans sa tête qui a la surprise de découvrir qu'il possède des capacités incroyables. Il le raconte très bien d'ailleurs : les objectifs et les doutes, les joies et les angoisses de ce Clark Kent ont une portée universelle dans laquelle il est facile de se reconnaître, de se comparer. Busiek a simplement écrit une histoire touchante, intelligente, sensible et parlant de la condition d'être humain, un bon roman en somme. Kurt Busiek et Stuart Immonen racontent l'histoire de Clark Kent qui n'est pas LE Superman, mais qui découvre qu'il a des superpouvoirs similaires dans un monde dépourvu de superhéros et de supercriminels. le premier quart parcourt un chemin souvent lu : Clark Kent s'interroge sur ce qu'il souhaite faire de ces dons, comme un adolescent en passe de devenir adulte cherche sa voie et sa place dans le monde. La suite montre que Busiek n'a rien perdu de sa capacité à utiliser les conventions du genre superhéros pour raconter l'histoire qui l'intéresse, celle d'un jeune homme plausible, sympathique et auquel il est facile de s'identifier, avec des dessins toujours intéressants, même dans les moments les plus banals.
Sláine
Danu la déesse mère - Ce tome fait suite à Slaine the king (en VO). Il contient une histoire complète, initialement parue en épisodes dans le magazine 2000 AD (progs 626 à 635, 650 à 656, 662 à 664 et 688 à 698) en 1989/1990. le scénario est de Pat Mills, et les dessins de Simon Bisley. C'est le premier tome en couleurs des aventures de Sláine. À la fin du tome précédent, Sláine était couronné roi de sa tribu. Mais il lui restait encore à unifier les 4 tribus d'Irlande derrière un même chef pour lutter contre un envahisseur monstrueux, et ainsi libérer le pays de Tír na nÓg. La première séquence montre le nain Ukko, des années plus tard, en train d'écrire l'histoire de Sláine. Il évoque en une dizaine de pages ses aventures jusqu'alors, ainsi que les forces en place, de l'histoire personnelle de Sláine (sa relation avec Niamh, ses spasmes de déformation) aux déités (Danu la déesse mère et Lug le dieu solaire), en passant par les ennemis (Medb, Lord Weird Slough Feg, les seigneurs Drune, les fomorians) et leurs déités (Crom-Cruach, les dieux de Cythrawl), sans oublier la ferme des dragons. Contre l'avis de Cathbad (le prêtre de sa tribu), Sláine décide de rassembler les trésors des autres tribus. Il dispose déjà du Chaudron de Sang, il manque l'Épée d'argent lunaire de Gorias, la Lance incandescente du soleil de Finias et la Pierre sacrée du destin de Falias. Mais avant, il doit se présenter devant la déesse mère. Il entreprend une descente dans le Chaudron de Sang pour obtenir audience. Dans la postface, Pat Mills ironise sur le fait que Simon Bisley était un fan de Conan et qu'il était venu pour dessiner les aventures d'un barbare belliqueux et bagarreur. Il explique que la confrontation du point de vue de Bisley avec le sien a abouti à une histoire hors norme de Sláine. Effectivement lorsque Sláine s'empare de la Lance et que la Pierre se met à gémir, il est possible de repérer un sosie de Conan faisant une drôle de tête. Dès la scène d'introduction, le lecteur prend conscience que les auteurs sont passés au niveau supérieur. Pat Mills prend soin de créer un dispositif narratif qui présente ces aventures de Sláine dans un cadre mythologique, le vieux compagnon du héros écrivant ses mémoires, relatant des faits inscrits dans L Histoire. Dès cette scène, les images de Bisley transportent le lecteur dans un ailleurs d'une rare densité, d'une rare intensité. Il a réalisé ces pages à la peinture, mêlant plusieurs techniques, laissant les couleurs transcrire les émotions des personnages. C'est ainsi qu'apparaît un vieux nain, au visage ridé, à l'expression lasse, à la silhouette voutée, dans des teintes sombres d'un rouge incandescent. le lecteur ressent avec force cette atmosphère alourdie par la mort qui se rapproche, et la nostalgie du temps passé. Dès la deuxième page, les couleurs sont plus vives pour évoquer les aventures de Sláine. Dès la deuxième page, le lecteur constate la démesure des images conçues par Bisley. Les guerriers ont des corps de culturiste, la chair est prise de soubresauts violents sous l'effet du spasme de déformation, les armures sont ouvragées à la déraison. Bisley rend hommage à Frank Frazetta et à Richard Corben, tout en conservant une exagération qui lui est propre. Très rapidement le lecteur comprend que les dessins de Bisley ne doivent pas être pris dans un premier degré purement figuratif, mais dans un second degré teinté d'expressionisme. Cette approche graphique est en parfaite harmonie avec le récit de Pat Mills. Pour ce quatrième tome des aventures de Sláine, il a décidé d'embrasser pleinement la mythologie celte, délaissant les aventures spatio-temporelles précédentes. Il va piocher dans le Lebor Gabála Érenn (entre autres) en le débarrassant de sa réécriture catholique, pour développer une vision de la cosmogonie et de la société celtiques assez personnelle. C'est ainsi que dans la première partie, Sláine a une discussion de 8 pages avec Danu, exposant la suprématie de cette déesse, et donc la prééminence de la composante féminine dans la société celte, recréant à sa sauce le stéréotype du héros viril et triomphateur. Mills relativise la toute puissance de la virilité masculine, en ne lui accordant que la seconde place derrière la fécondité féminine, symbole de la terre nourricière. Cela ne diminue en rien les hauts faits guerriers de Sláine, la violence des combats, la force des coups, mais cela les place dans une autre perspective. D'un côté, le lecteur découvre une trame très classique de récit d'heroic-fantasy, avec tribus se battant contre un envahisseur monstrueux, aidé par des sorciers souhaitant la destruction de la race humaine. de l'autre côté, il plonge dans des coutumes et des rites d'une culture particulière (les celtes d'Irlande), et il voit d'un oeil neuf ces récits gorgés de testostérone, assujettis à une déesse participant à l'ordre de l'univers. Simon Bisey fait feu de tout bois tout au long du récit, hypnotisant le lecteur avec des visions dépassant les stéréotypes propres aux récits de barbares, refusant de reproduire les clichés visuels des histoires de Conan et consort, s'émancipant d'une représentation purement figurative, pour donner son interprétation de l'histoire. Sláine se coiffait à la mode celte, en sculptant ses cheveux en pointe ; Bisley lui fait des pointes évoquant le hérisson, certainement impossible à réaliser dans la réalité, mais parfaitement représentatives du piquant du personnage. Sláine porte une ceinture destinée à l'aider à supporter les spasmes de déformation ; Bisley en fait une énorme ceinture qui l'empêcherait de se pencher dans la vie de tous les jours, mais qui figure avec force l'énergie qu'elle doit contenir. Sláine rencontre la déesse Danu, Bisley n'en fait pas une frêle jeune fille taille mannequin, mais une femme épanouie. Un dragon prend part au combat ; Bisley n'essaye même pas de le naturaliser, c'est un monstre gigantesque aux dents innombrables et acérées, avec des griffes d'une taille démesurée. Loin d'assaillir le lecteur par une exagération constante, ces images le transportent dans un monde fantasmé, avec une grande cohérence interne, aux saveurs relevées. De son côté, Pat Mills semble avoir fait des efforts pour éviter les ellipses brutales dont il est coutumier, ainsi que les ruptures de ton sans concession du fait de transitions inexistantes. le dispositif d'Ukko narrant l'histoire des décennies plus tard apporte les transitions nécessaires d'une partie du récit à l'autre, et fournit des respirations humoristiques bienvenues, sans casser l'ambiance du récit. Son travail de recherche sur les mythes et légendes celtiques transparaît dans chaque scène, sans parasiter le récit, sans le transformer en un cours didactique. Ses personnages disposent tous d'une personnalité affirmée et de motivations réelles, sans recours à un altruisme peu vraisemblable. Si vraiment il fallait trouver des défauts dans ce récit, il serait possible de regretter les motivations trop basiques des ennemis et les rappels un peu trop lapidaires sur des éléments apparus dans les tomes précédents (pas d'explication sur l'importance ou la fonction du harnais de déformation, l'importance donnée aux dragons apparus dans le tome précédent, à commencer par Knucker). Mais ces éléments passent à l'arrière plan, balayés par le comportement truculent d'Ukko, la joie de vivre communicative de Sláine, sa vitalité, et la force du récit. Dans sa préface, Pat Mills ne prend pas de gant et énonce son point de vue sans ambages. Pour lui, "Horned god" est un récit d'exception grâce à la force de la vision de Bisley, et l'ambition thématique du récit. Il estime que la série ne retrouvera cette grandeur qu'avec l'arrivée de Clint Langley dans Geste des invasions. Effectivement, cette histoire bénéficie de la complémentarité et de l'osmose entre scénariste et dessinateur, tous les deux au summum de leur art. À eux deux, ils rejettent toutes les conventions propres à ce type de récit, pour transfigurer ce récit de genre (généralement à destination exclusive d'adolescents mâles) pour en faire une oeuvre littéraire abordant la nécessité de donner la première place aux femmes dans la société, une provocation d'une ampleur inouïe dans un récit de barbares tranchant des têtes à qui mieux-mieux. Malgré le départ de Simon Bisley, Pat Mills a continué d'écrire les aventures de Sláine dans Tueur de démon, illustré par Glenn Fabry, Greg Staples et Dermot Power.
La Balade de Lobo (Le Dernier Czarnien)
À tous les problèmes, une unique solution radicale : la violence - Ce tome contient les 2 miniséries (de 4 épisodes chacune) consacrées à Lobo : The last Czarnian en 1990, et Lobo's back en 1992, écrites et mises en page par Keith Giffen avec des dialogues d'Alan Grant, et dessinées et encrées par Simon Bisley (à l'exception de l'épisode 3 de Lobo's back dessiné et encré par Christian Alamy). The last czarnian - Lobo est un chasseur de primes extraterrestre au caractère irascible, violent et brutal, qui n'éprouve d'affection que pour ses dauphins de l'espace. Il s'est fait enrôler dans une police de l'espace appelée L.E.G.I.O.N. '89 (Licensed Extra-Governmental Interstellar Operatives Network), menée par Vril Dox (un extraterrestre de la planète Colu, surnommé Brainiac, et apparenté à l'ennemi de Superman du même nom). Dans cette première histoire, Lobo doit aller prendre en charge Miss Tribb (une enseignante dont il garde un mauvais souvenir). Lobo s'est engagé à la ramener vivante à Cairn, la planète servant de base à l'organisation LEGION. Non seulement, Miss Tribb a un caractère difficile, mais en plus elle invalide le fait qu'il ait réussi à exterminer tous les représentants de sa propre race. Enfin elle est l'auteur d'une biographie non autorisée de Lobo. Pour couronner le tout, la nature publique de cette mission d'escorte fait que plusieurs factions se mettent à sa poursuite pour régler des comptes. Lobo's back - le compte en banque de Lobo est au plus bas, mais il a la chance de trouver une proposition émanant de l'agence de Ramona : récupérer Loo, un individu en liberté conditionnelle qui s'est enfui. Alors que Lobo est sur sa trace, Loo pulvérise sa chambre d'hôtel au bazooka. Il s'en suit un duel homérique et sans pitié (= une véritable boucherie) et l'impensable se produit : Lobo meurt ; les problèmes commencent. Il se révèle être un hôte insupportable tant aux cieux qu'aux enfers. Que faire ? Au milieu des années 1980, Keith Giffen (au départ dessinateur) se fait remarquer en tant que scénariste avec son personnage loufoque Ambush Bug (en anglais), ridiculisant tous les codes des superhéros par l'absurde et la dérision, juste à coté de Superman et consorts. En 1987, il se voit confier les rênes de la Justice League International (en anglais) pour la relance de la série après Crisis on infinite earths. En 1989, il lance la série L.E.G.I.O.N. '89 (avec Alan Grant et Barry Kitson), sorte d'incarnation de Legion of Super-Heroes (à laquelle il a souvent collaboré en tant que dessinateur, avec Paul Levitz, par exemple The great darkness saga, en anglais) dans la continuité présente. Il en profite pour y incorporer Lobo (qu'il avait créé avec Roger Slifer dans la série Omega Men), comme mercenaire et chasseur de primes. Par la suite, Giffen explique que pour lui Lobo est une caricature moqueuse des personnages réglant leurs conflits par l'exécution sommaire de leur opposant (comme Wolverine ou le Punisher). Mais le lectorat consacre Lobo comme un anti-héros cool et fun. C'est parti pour quelques miniséries, quelques numéros spéciaux et même une série mensuelle qui durera cinq ans. Les maîtres mots de ces récits sont l'exagération, la testostérone débridée, l'absurde, l'humour, la caricature et le second degré. En tant que czarnian, Lobo a la capacité de guérir de n'importe quelle blessure (imaginez le pouvoir guérisseur de Wolverine, multiplié par 100, jusqu'à l'absurde), l'agressivité d'un Hulk d'un mauvais jour, et le machisme d'un Frank Castle en mode "je tue tout ce qui bouge". Cela aboutit à un récit très violent, jusqu'au sadisme en guise d'humour. Lorsque Lobo se rend compte que Miss Tribb reste capable de lui fausser compagnie, il lui coupe les jambes au dessus des genoux et elle passe les 2 épisodes suivants avec les moignons à l'air. Lorsque quelqu'un le fait attendre à un distributeur automatique de billets, il lui arrache les 2 bras que le lecteur voit voler en l'air le temps d'une case. Bisley dessine les personnages et les décors en ajoutant des petits trais fins et secs qui ajoutent une apparence griffée et acérée, renforçant l'impression de violence. Dans la deuxième minisérie, il ajoute encore des petites taches d'encre qui donne une impression de saleté, accentuant le caractère malsain des images. Il faut également rappeler que l'une des armes de Lobo est un crochet de boucher. En comparant les 2 miniséries, il est même possible de constater que Bisley montre plus en détails les blessures et les plaies dans la deuxième (un niveau même étonnant pour un comics tout public). Et le machisme alors ? Lobo a une carrure impressionnante, couplé à une résistance défiant les lois de la biologie, sans parler de ses capacités de récupération. C'est un biker de l'espace, il s'habille en jean, il a des belles bottes de motard, une boucle de ceinture en forme de crâne, une coiffure en pétard, des gros favoris, un gros engin entre les jambes (c'est un ange qui le constate lors de son passage dans le plus simple appareil, au Paradis), et il n'existe personne d'encore vivant qui pourrait se vanter de s'être moqué de lui. Il boit comme un trou, et il fume comme un pompier. Simon Bisley en fait un être musculeux (au delà du possible), prompt à montrer les dents, avec une chaîne (à très gros maillon) enroulée au tour de son poignet droit à laquelle pend le crochet de boucher, une grosse feuille de vigne lorsqu'il est tout nu, des veines saillantes dès qu'il utilise sa force... Lobo est le seul individu de la galaxie à rester menaçant en chemise hawaïenne. Par ces aspects, Giffen ne ment pas lorsqu'il indique que son intention était de monter en épingle les aspects bas du front, réactionnaires et extrémistes des superhéros ténébreux et brutaux. Au premier degré, Lobo est un individu à la violence pathologique, au style de vie égocentrique, avec une absence totale d'empathie pour son prochain (= une menace pour la société). Au second degré, il s'agit d'un défouloir irrésistible contre toutes les petites frustrations de la vie en société. Le pouvoir de divertissement de ces histoires ne se limite pas à ce jeu de massacre régressif et cathartique : chacun de ses créateurs apporte un degré supplémentaire d'excès humoristique. Keith Giffen n'éprouve aucune inhibition pour emmener son histoire au plus loufoque, tout en s'assurant que la succession de scènes forme un tout cohérent. À moins de lire ces histoires, vous aurez du mal à imaginer dans quelles circonstances Lobo participe à un concours d'orthographe (spelling bee) ou comment il organise un concert de death metal au Paradis, et quelle est sa réaction face à Death (oui, celle des Endless, la sœur du Sandman de Neil Gaiman, il ne respecte vraiment rien ce Giffen). Simon Bisley est très à l'aise du début jusqu'à la fin pour fournir des images à la démesure du scénario. le lecteur attentif remarquera quelques graffitis à l'unisson des goûts musicaux de Lobo (et de ceux de Bisley) : Ramones, Danzig, Steve Vai, Nuclear Assault, etc. Bisley a un don pour la représentation de la violence à des fins comiques : à la fois elle fait mal et elle fait sourire par son caractère exagéré. Il est impossible de se retenir de sourire quand il écrase avec ses poings de petits êtres tout mignons qui essayaient de l'aider, mais qui ont fini par l'exaspérer avec leur gentillesse : un massacre gratuit et drôle du fait de l'extermination de ces gentils gugusses. Si la première histoire évite d'être trop graphique dans les horreurs, pour la deuxième cette restriction est levée et l'humour visuel à base d'ultraviolence fait des grosses taches. Par exemple, Lobo envoie son poing dans la tête d'un soldat. La partie supérieure du crâne est désolidarisée de la partie inférieure avec du sang, un gros bruit d'arrachement et de la matière corporelle qui gicle. Âmes sensibles s'abstenir. Il y a aussi le cas du gérant du transit des âmes dont le visage subit une vilaine maladie de peau pustuleuse qui va croissante au fur et à mesure que le problème posé par Lobo prend de l'ampleur. C'est très drôle de voir ainsi se manifester physiquement la perte de contrôle de cet individu, c'est aussi très répugnant. Il faut voir également Lobo descendre une escadrille d'anges, ou s'en prendre à des dieux de panthéons divers. L'apport d'Alan Grant est également impressionnant. À l'époque Keith Giffen n'avait pas confiance dans sa maîtrise de la langue anglaise, et il travaillait avec des scénaristes chargés de peaufiner les dialogues (comme J.M. DeMatteis pour la série Justice League International). Alan Grant était déjà connu pour avoir développé la version de référence de Judge Dredd (avec John Wagner) et il s'était installé sur la série Detective Comics (une série consacrée à Batman). Il écrit des dialogues concis et ciselés donnant une vraie façon de s'exprimer à Lobo. La force de ses dialogues éclate lorsque les petits êtres tout mignons parlent à Lobo en faisant rimer leur fin de phrase : hilarant. Les remarques acerbes et méprisantes de Miss Tribb valent leur pesant de cacahouètes et le mode d'expression de Vril Dox évolue au fur et à mesure qu'il perd de sa superbe et qu'il se rend compte de l'ampleur des dégâts. Il ajoute des extraits de la biographie non autorisée dans la première histoire. Avec ces deux histoires, le lecteur découvre un personnage dérivatif et caricatural, dans des récits délirants, baignant dans une violence exacerbé et un humour ravageur allant de dialogues vifs et drôles, à des dérapages contrôlés dans l'absurde, avec des illustrations au diapason, ajoutant encore à l'humour noir. La série mensuelle n'a pas fait l'objet de réédition.
Ar-Men - L'Enfer des enfers
Avec « Ar-Men », Emmanuel Lepage nous offre un album touffu chargé d’histoires. Celle de la construction et de l’exploitation d’un phare mythique au large de l’ile de Sein. Bien nommé « l’enfer des enfers », le Ar-Men existe grâce à la détermination d’ouvriers face à des conditions de travail surréelles. C’est aussi l’histoire d’hommes de mer, hommes solitaires, qui œuvrent dans cet étroit navire vertical et immobile. Nous suivons deux d’entre eux et Lepage nous propose une ligne d’évènements qui souligne que l’âme solitaire et ses fantômes se développent petit à petit, le tout distillé avec une grande sensibilité, page après page. Pour ces histoires, Lepage réussit à nous imposer un lent rythme de lecture. Son travail de dessin et de colorisation est envoutant. Il est tantôt lumineux, parfois menaçant et il décline de multiples ambiances tout au long de l’album. De facto, le dessin devient une importante ligne narrative qui permet d’introduire une autre histoire, celle d’une incontournable, la mer. Avec ses dessins, elle prend vie. Elle nous rappelle à tout moment que le phare et ce métier existent grâce à sa présence et nous pourrions ajouter contre son gré. Nous ne pourrons plus jamais regarder le métier de gardien de phare en haute mer de la même façon. Nous ne pouvons que prendre notre temps pour lire et pour nous imprégner de ces grands dessins chargés d’atmosphère qui forcent le respect pour cette mer et pour le talent d’Emmanuel Lepage qui lui donne vie.
Kang le conquérant - La conquête ultime
Devenir soi. - Ce tome contient une histoire complète, très intégrée dans l'univers partagé Marvel, mais accessible également pour les néophytes. Il regroupe les cinq épisodes de la minisérie, initialement parus en 2021, coécrits par Jackson Lanzing & Collin Kelly, dessinés et encrés par Carlos Magno, avec une mise en couleurs réalisée par Espen Grundetjern. Les couvertures ont été réalisées par Mike del Mundo. Kang, adulte, médite sur sa vie. Il y a des milliers d'années, Alexandre le Grand s'était assis avec un sage de renom. À cette occasion, il avait appris un secret qui allait le secouer au tréfonds de son être. Il y a plus de mondes que celui-ci, avait dit le sage. Leur nombre est quasiment infini et ils sont disséminés à travers le cosmos, hors de portée de l'atteinte des sens de l'être humain. Alexandre contempla son propre empire, depuis la riche Méditerranée, jusqu'aux steppes de l'Asie, depuis son cœur dans le berceau de la civilisation, jusqu'à ses plus lointaines frontières. Et ses yeux s'emplirent de larmes. Ô grand Alexandre, pourquoi pleures-tu ? demanda le sage. Tu as tous les honneurs qu'un être humain a pu connaître. Il répondit qu'il y avait de quoi désespérer de savoir qu'il y ait un nombre infini de mondes à conquérir, et qu'il ne parvienne pas à être le maître d'un seul de ces mondes. Son nom est Nathaniel Richards, il est né au trente-et-unième siècle. À l'âge de dix-huit ans, il n'a rien conquis. Il vit dans une utopie, la ressentant comme une forme de fin de l'Histoire. Il commence à voir le temps pour ce qu'il est : une cage. Nathaniel Richards décide de concevoir une clé pour se libérer de la cage dans laquelle il considère qu'il se trouve. En deux ans, il conçoit la stratégie qui va lui permettre de réaliser son évasion. de manière clandestine, il se rend en Latvérie, dans le château qui fut autrefois celui de Victor von Doom. Dans les ruines, il parvient à la librairie du monarque, au milieu de laquelle se tient une statue de l'ancien régent. Il s'apprête à consulter les tomes qu'il cherche, mais la statue bouge : c'est un Doombot qui s'apprête à l'agresser. Un rayon destructeur atteint le robot dans le dos : Kang abat l'agresseur. Nathaniel lui demande qui il est : Kang enlève son masque et indique qu'il a été le pharaon Rama-Tut, le gardien des temps Immortus, et qu'il s'appelle Kang, qu'il a été Nathaniel lui-même au début. Il propose à son jeune interlocuteur de le suivre à travers le portail par lequel il est arrivé. Nathaniel choisit de le faire, et il se retrouve avec Kang, à Chixulub, sur le continent Laramidia, soixante-cinq millions d'années dans le passé. Des ptérodactyles volent au-dessus de leur tête. Kang entreprend d'éduquer Nathaniel pendant une année, lui transmettant ses souvenirs, et lui donne cette injonction : ne jamais être amoureux. En 1963, le personnage d'Immortus apparaît pour la première fois dans le numéro 19 de la série Fantastic Four. Puis, Kang apparaît dans le numéro 4 de la série Avengers l'année suivante. Il s'en suit un développement empirique de ce personnage au gré des auteurs et des desiderata éditoriaux : il finit par être établi durablement que sous l'amure de Kang se trouve Nathaniel Richards, le propre père de Reed Richards, connu sous le nom de Mister Fantastic au sein de l'équipe des Fantastic Four. Nathaniel a endossé plusieurs personnalités au cours de sa vie, et voyagé dans le temps aussi bien vers le futur que dans le passé, ses différentes incarnations se croisant dans un désordre chronologique chaotique et générateur de paradoxes temporels à gogo. En 2021, le duo de scénaristes Lanzing & Kelly débutent leur carrière dans les comics, et ils s'attaquent à un défi intimidant : raconter une histoire des origines de ce personnage à l'histoire éditoriale d'une complexité alambiquée. En outre, il leur faut contenter aussi bien le lecteur chevronné qui connaît le personnage, que le lecteur néophyte qui le découvre. de fait, les éléments constitutifs de ce personnage peu facile à manier sont présents : les voyages dans le temps, ses différentes identités, son amour pour Ravona Renslaver. Il s'agit bien d'un récit des origines commençant au trente-et-unième siècle et montrent Nathaniel face à Kang pour la première fois. le paradoxe des origines est posé : l'adolescent a en face de lui la personne qu'il deviendra dans de nombreuses années. Ce destin est-il immuable ? Les coscénaristes s'en donnent à coeur joie avec les différentes incarnations de Kang, et les voyages dans le temps. Afin de ne pas donner l'impression d'évoluer dans des lignes temporelles en carton-pâte, il faut un artiste capable de leur donner de la consistance, de montrer les lieux et les époques dans le détail. Carlos Magno avait impressionné le lecteur dans la saison Invaders (2019/2020) écrite par Chip Zdarsky. Dès l'illustration en pleine page en ouverture, le lecteur retrouve sa minutie, et le niveau de petits détails incroyables, ainsi qu'un sens de l'exubérance dans la composition, rendant très impressionnant cet individu habillé de vert et violet, confortablement assis, avec une scène de bataille derrière lui, impliquant des dizaines de combattants. La page suivante montre Nathaniel également assis, en train d'étudier devant plusieurs écrans holographiques se superposant par partie, et c'est à nouveau une composition sophistiquée fourmillant d'informations visuelles. le lecteur habitué aux comics sait à quoi s'attendre, une diminution progressive du niveau de détails au fil des épisodes, pour finir sur un affrontement physique avec des fonds de case vides. Il n'en est rien : il n'observe aucune baisse de qualité, aucune diminution de l'implication de l'artiste dans ses planches. Il est tout aussi impressionné par le travail réalisé par le coloriste. Celui-ci sait composer sa palette de sorte à améliorer la lisibilité de chaque case pour que les détails se distinguent bien, tout en concevant sa mise en couleurs à l'échelle de chaque page d'une séquence. Il met en œuvre les effets spéciaux attendus pour l'éclairage, les ambiances lumineuses et les superpouvoirs. Il gère admirablement bien la superposition de ces effets, sans jamais perdre en lisibilité. Le dessinateur semble être capable de tout gérer, de tout représenter avec une facilité et avec une conviction déconcertante. Il restitue avec fidélité le costume de tous les superhéros qui apparaissent le temps d'une case ou d'une séquence, en cohérence avec l'épisode de la série référencée, par exemple la version des Avengers de 1964. Il sait faire exister sur le même plan le costume pourtant daté de Kang, les tenues des soldats de l'Égypte antique, la tenue de combat de Ravona, etc. Il s'investit tout autant dans la représentation des environnements, avec un trait d'encrage tout aussi fin, tout aussi précis et méticuleux. le lecteur éprouve la sensation de se tenir dans cette salle d'étude du trente-et-unième siècle, dans la salle poussiéreuse de la bibliothèque abandonnée depuis longtemps du château de Doom, dans une jungle dense traversée par des dinosaures, dans un village aux constructions et au mur d'enceinte en bois, dans un temple égyptien avec des bas-reliefs décorant de gigantesques colonnes, sous l'ombre d'une énorme soucoupe volante, etc. Carlos Magno impressionne de bout en bout avec sa narration visuelle descriptive très riche et précise, rendant tangible tous les personnages, tous les lieux, apportant la consistance nécessaire pour donner corps au merveilleux de ces voyages dans le temps. Les coscénaristes ont également fort à faire : à commencer par rétablir une chronologie du personnage qui reprenne la majeure partie des événements déjà connus par le lecteur de longue date, à gérer la ligne temporelle propre de Kang qui voyage dans le temps, et à s'assurer que les morceaux puissent également être recollés dans une chronologie classique. Ils ne s'attardent pas sur la logique du voyage dans le temps : Nathaniel Richards récupère la technologie du docteur Doom, et les voyages s'effectuent également dans l'espace (la Terre se déplaçant elle-même dans l'espace) de manière implicite. le lecteur constate qu'ils se montrent tout aussi investis que le dessinateur, en particulier avec des cartouches de texte en nombre assez élevé sans être non plus trop copieux pris un par un. Ils répondent à la lettre à la commande : un récit des origines racontant comment Nathaniel Richards est devenu un Kang adulte. le lecteur n'éprouve aucune difficulté à suivre le fil directeur de l'intrigue sautant d'une époque à l'autre, et revenant de temps à autre sur ses pas, ce qui est déjà remarquable au vu de la complexité de l'histoire cumulative de ce personnage. Les coscénaristes ne se contentent pas de re-raconter les origines de Kang de manière qu'elles soient cohérentes et débarrassées des ajouts incompatibles. Dès la première page, le lecteur a accès aux pensées intérieures du personnage, à son ambition mise en perspective avec celle d'Alexandre le Grand. Ce n'est pas un ajout artificiel : cette référence au grand conquérant fait sens et permet de comprendre la motivation principale du personnage. Lorsque Kang adulte vient proposer à Nathaniel jeune de le suivre, le lecteur hésite dans son pari : le chemin de vie peut être changé, ou bien est-il immuable ? Il y a tant de différences entre les deux. Au fur et à mesure, il découvre que les auteurs ont pris son titre au pied de la lettre : le conquérant, et que le titre n'est pas qu'une tournure de phrase. Nathaniel Richards doit conquérir l'individu qu'il va devenir. Ils se montrent aussi habiles et émouvants à expliquer le sort de Ravonna Renslayer, qu'à montrer comment le jeune Nathaniel plein d'entrain devient Kang. A priori, pas de quoi se plonger dans la lecture de ce comics : une réécriture modernisée des origines d'un supercriminel un peu obsolète, à l'allure un peu ridicule, même dans le monde des superhéros. Dès la première page, le lecteur constate la qualité descriptive de la narration visuelle, aussi bien dans le degré de détails, que dans la mise en couleurs sophistiquée. Au moins, il en sortira avec des images plein les yeux. Bien vite il se rend compte que les coscénaristes connaissent l'histoire de ce personnage sur le bout des doigts, qu'ils savent la restituer de manière compréhensible et cohérente, avec une bonne maîtrise du dispositif des voyages dans le temps, et en insufflant une réelle personnalité aussi bien au jeune Nathaniel qu'au Kang vétéran. Alors même que la fin est connue (le premier devient le second), le suspense tient en haleine, et la progression de l'évolution surprend.
Les Essuie-glaces
Des gares et des trains pour aller dans des pays et des histoires qui n'existent plus. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, avec une référence en passant à le chant des baleines (2005). Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2006. Cette bande dessinée a été réalisée par Edmond Baudoin pour le scénario, les dessins, et les couleurs et elle compte cinquante pages. Elle a été rééditée dans Trois pas vers la couleur avec Les yeux dans le mur (2003), et le chant des baleines (2005). Edmond sort de son appartement et marche dans le couloir. Il ouvre la porte des escaliers et commence à descendre, les marches étant comme suspendues dans le vide. Bientôt, il n'y a plus de rampe ni d'un côté, ni de l'autre, et les marches flottent dans l'air, disposées de manière irrégulière. Un peu plus bas, elles se transforment en traverses et soutiennent deux rails débutant dans le vide. Il se retrouve à proximité d'une gare et finit de marcher à côté des rails jusqu'à rejoindre le quai. Affalée sur un wagon plat, se trouve une jeune femme blonde, en jean, avec une chemise bleue et une doudoune rouge. Edmond la salue, elle lui retourne son bonjour amicalement. Il lui demande si elle attend un train, pour aller à son mariage. Elle répond : oui pour le train, non pour le mariage, juste pour aller n'importe où, loin d'ici. Lui ne sait pas trop ce qu'il fait là, comment il est arrivé là, et il lui semble qu'il a déjà vécu cette scène, avec elle, dans cette gare. Elle répond : tout le monde attend un train dans des millions de gare. Les pensées d'Edmond vagabondent : Il y a des êtres avec qui on est bien tout de suite, c'est inexplicable. Dès qu'on les voit, on sait qu'on va être bien avec eux. Cette évidence n'est pas vraie qu'avec les humains, elle est vraie avec les chiens, les chats, les ânes, les chèvres… Avec les oiseaux, c'est plus difficile, mais avec les plantes ça marche. Il y a des arbres qu'on aime au premier degré. Est-ce cela qu'on appelle coup de foudre ? Découvrir quelqu'un avec qui on est bien dans l'instant du premier regard, avec qui on se sent bien tout de suite, avec qui on a envie de rester ? Mais cette expression, le coup de foudre, ne lui convient pas. S'il reçoit la foudre, il meurt, alors que dans cette belle rencontre, au contraire, il a un désir de plus de vie. La conversation continue entre Edmond et la jeune femme. Il a une sensation d'irréalité, comme quand on sort ou qu'on entre dans un rêve. Et puis quand il l'a rencontrée, il était sur le point de se réveiller. Elle continue : il ne peut pas se réveiller, parce qu'il est trop léger. Il ne reste que sur la surface de la vraie vie. Elle l'a vu arriver : il marchait sur les rails, comme un équilibriste sur un fil. Il est un rêveur. Elle lui demande de lui raconter une histoire. Il essaye. Il lui semble qu'il a eu plusieurs vies. L'une d'entre elles, il l'a vécue au Québec. L'hiver est là-bas comme une longue paix… ou une longue guerre. le printemps venait. Celui-ci voulait dire la fin de son séjour dans ce pays du nord de l'Amérique. En route pour un nouveau voyage avec ce créateur à la personnalité unique : Edmond Baudoin. La structure des souvenirs s'avère singulière : un rêve (ces marches qui flottent dans le ciel entre le haut étage d'un immeuble et des rails de voie ferrée, une discussion avec une inconnue croisée dans le chant des baleines, la fin d'un séjour de trois ans au Québec en tant que professeur, un amour à Ann Arbor dans le Michigan, et l'histoire familiale de Jocelyne qui habite à Shippagan, avant de terminer avec une marche dans un grand espace naturel canadien. La composition d'une bande dessinée de Baudoin tient toujours du numéro d'équilibriste, entre un fil directeur solide et une sorte de transe ou de fugue mentale venant accrocher ses souvenirs sur le fil directeur, pas forcément dans un ordre chronologique, parfois plutôt de façon thématique. Or, ici, passée la séquence d'introduction l'ordre suit la chronologie du voyage d'Edmond et de ses amis, avec de temps à autre un échange entre la jeune femme blonde et Edmond sur le quai, jusqu'à la bifurcation sur Neige à Ann Arbor, à quelques pages de la fin. D'un autre côté, l'auteur reprend le principe de son ouvrage précédent le chant des baleines : Edmond voyage, parcourt des kilomètres, et il déroule en parallèle son flux de pensées. Dans le présent ouvrage, ce dispositif est encore plus appuyé : en bas de trente-deux pages sur cinquante, se trouve un petit bandeau indépendant des bandes de cases, avec un texte se suivant d'une page sur l'autre exprimant les réflexions de l'auteur sur la notion de coup de foudre, de continuité dans une vie, débouchant sur une autocritique de ses propres réflexions. Dès la première scène l'auteur joue avec le lecteur : Edmond rencontre cette jeune femme blonde sur le quai d'une gare déserte, à l'abandon et il l'avait déjà croisée dans le chant des baleines en planche 15. Elle lui avait répondu qu'elle attendait un train pour aller à son mariage. À une quinzaine de pages de la fin, il indique qu'en Amérique, à Hull, il y avait Céline aussi, la première année. Il ajoute : Céline avec qui j'ai fait un livre, Les yeux dans le mur. Il rattache ainsi le présent récit aux deux autres avec lesquels il est réuni dans Trois pas vers la couleur, constituant ainsi une trilogie thématique : l'inspiration par une muse, le travail sur le souvenir et la mémoire, la distorsion de la forme narrative, en poussant la possibilité de découpler le récit et les réflexions qu'il inspire. À plusieurs reprises, le lecteur se demande quels liens entretiennent le récit de voyage d'Edmond et son flux de pensées courant en bas de page. Mais en parallèle de ça, le récit de voyage suit exactement un tracé que le lecteur peut voir sur une carte : Ottawa, Montréal, Trois-Rivières, l'Île aux grues, Trois-Pistoles, Rimouski, les Appalaches canadiennes, le Nouveau Brunswick, l'Acadie, retraverser le Saint Laurent, Tadoussac, l'île d'Orléans, la ville de Québec. Il y a même une carte en planche 9. le souvenir de sa relation avec Neige trouve sa source dans un voyage effectué aux États-Unis durant cette période, et l'histoire familiale de Jocelyne se rattache à la genèse de la devise du Québec : Je me souviens. Cette phrase bouclant avec le thème de la mémoire, des souvenirs accumulés. Une fois encore, la prise de recul sur l'ouvrage fait ressortir sa solide structure et sa logique interne, à l'opposé de divagations mises bout à bout comme elles viennent. Troisième récit en couleurs de l'artiste : Edmond Baudoin la met en œuvre à sa guise, ou selon sa fantaisie, sans trop se soucier des règles en la matière. le voilà qui avance dans un couloir aveugle, aux parois de guingois, avec des sortes de portes sans poignées. Les contours sont tracés au pinceau, avec une épaisseur irrégulière, parfois un trait fin pour juste une longueur, peut-être tracé à l'encre. La mise en couleurs apporte la texture au mur, l'ambiance à la séquence. Lors de la descente sur les marches flottantes vers la terre ferme, les couleurs s'arrangent en camaïeu de bleu pour le ciel, avec une zone un peu plus foncée pour la silhouette d'une chaîne de montagnes. En bas de la troisième planche, les bâtiments sont plutôt représentés en couleur directe. Il en va de même pour la majeure partie de la gare en planche cinq, mais la partie de droite est délimitée par un trait de contour noir. En planche sept, le premier plan composé des huisseries d'une baie vitrée et d'une rambarde est également réalisé avec des formes détourées d'un trait noir, alors que l'arrière-plan, une vue sur les toits enneigés de la ville est en couleur directe. Avec cette liberté de représentation, l'artiste donne à voir de magnifiques paysages : la descente du ciel, les montgolfières au-dessus d'Ottawa, les montagnes enneigées entre l'habitation d'Edmond et celle de ses amis, une façade peinte à Montréal, un vol d'oiseaux au-dessus de l'île aux Grues (juste des taches blanches se détachant sur le bleu du ciel), un canoë flottant sur un lac, une longue plage caressée par une eau blanche, la traversée du Saint Laurent en transbordeur au niveau de Tadoussac, la silhouette d'un trois-mâts dans une eau et un ciel mordorés, une promenade à pied dans les bois, etc. Comme d'habitude, Baudoin a sa manière bien à lui de représenter les êtres humains, ou plutôt de les interpréter pour se focaliser sur ce qu'ils ont de vivant, au lieu d'essayer de capturer une ressemblance photographique. Il laisse le blanc de la page pour la peau de la jeune femme blonde sur le quai : celui lui confère une nature quasi spectrale malgré ses vêtements bien concrets. Par contraste, Guy et sa femme Violette apparaissent bien réels, très vivants, ouverts et sympathiques. Laurence reste un peu à distance, une beauté froide, solitaire et ne cherchant pas la présence ou l'attention d'autrui. Chez cet auteur, le voyage n'est jamais désincarné, jamais une succession de cartes postales concoctées pour une consommation immédiate. Les lieux sont habités et prennent leur saveur grâce aux individus qui sont les amis de l'auteur. Celui-ci ne côtoie pas des gens, mais des êtres humains avec leur histoire personnelle, Guy étant par exemple un prêtre défroqué ayant été l'équivalent d'un prêtre ouvrier avec une forte conviction dans Vatican II. En parallèle et en bas de page, court la réflexion de Baudoin sur l'amour, les individus avec qui on se sent bien, la vie qui a amené à de telles rencontres et les souvenirs qu'on transporte avec soi. Il continue sur le regret de ne pas pouvoir recommencer toute relation à neuf, en se débarrassant de ces souvenirs qui incitent à la comparaison avec des relations antérieures, et en même temps qui construisent l'individu, assure sa continuité, les conditions mêmes pour qu'il puisse apprécier la rencontre et la relation qui s'en suit. D'une certaine manière, le lecteur peut éprouver la sensation que ce fil de pensée est totalement dissocié du voyage raconté en BD ; d'une autre, c'est le principe sous-jacent du comportement d'Edmond, et aussi l'aboutissement de son expérience de vie du moment. de la même manière qu'il continue à voyager, sa pensée continue à cheminer. À l'avant dernière page, il se promène en forêt et se retrouve face à un cerf : dans cet instant suspendu dans le temps, le lecteur éprouve l'impression que l'esprit d'Edmond se retrouve également face à un constat trop énorme pour lui. Cette suite logique de moments qui le construit ne laisse peut-être pas tant de place à l'existence d'un libre arbitre, mais l'auteur préfère continuer sa route plutôt que de penser à cette idée comme à une destination. En lisant ce tome, le lecteur se rend compte qu'il forme le dernier d'une trilogie très lâche, dont aucun tome ne nécessite la lecture des autres pour être pleinement apprécié, mais dans lesquels court une forme de thématique sur le voyage, les points de contact entre les individus et la construction de l'être humain par la succession de moments qui s'enchaînent. de manière imperceptible, parce qu'il le fait tout le temps, Edmond Baudoin expérimente dans la narration visuelle, par la couleur, mais aussi le traitement des formes, et également la relation distendue entre le récit en bande dessinée et les réflexions en texte. Comme d'habitude, une expérience de lecture unique, riche en chaleur humaine grâce à un créateur frère en humanité.
Les Bidochon
Robert et Raymonde BIDOCHON, couple de français moyen que rien (alors vraiment rien) ne destinait à entrer au panthéon ... Et pourtant plus de 40 ans après leur apparition ils sont aujourd'hui les symboles de tous nos petits défauts (bon certains les cumulent plus que les autres) Car oui on a tous en nous une part de Robert ou de Raymonde même si on ne veut pas se l'avouer (et encore moins aux autres). Robert est lâche, prétentieux, de mauvaise foi (ah ça c'est pour ma pomme), condescendant, ... Raymonde est blasée, soumise, pas très futée, pas courageuse, ... Raymonde voulait un enfant, Robert a un problème de testicules. Heureusement pour la France ils ne se reproduiront pas, mais cela sera toute la tragédie de la vie de Raymonde ( et peut être pour nous aussi car j'aurai bien aimé les voir élever un enfant). Ce gag est hilarant, il met pourtant le doigt sur une vraie souffrance. Et c'est là tout le génie de Binet que d'arriver à nous faire rire de ça. Je trouve d'ailleurs que ce gag résume assez bien l'esprit "Bidochon". On peut arriver à rire de tout à condition que cela ne soit pas méchant. Le fait que Binet est choisi de découper ses albums par thème est géniale car elle évite selon moi une certaine redondance des gags, ce qui est salvateur dans ce genre de série, mais elle permet également au lecteur de se projeter dans la situation et donc d'analyser ses propres comportements. Cela lui permet également aussi de distiller une critique de la société de consommation dans laquelle on vit. Les Bidochon c'est un MUST HAVE pour tout Bédéphile qui se respecte
Malcolm McLaren - L'Art du désastre
T'as jamais rien compris au rock, Malc' ! T'es un type de la mode, c'est tout ! - Ce tome correspond à une biographie, celle Malcolm McLaren (1946-2006), homme d'affaires, producteur de disques et agent artistique britannique. le scénario est de Manu Leduc & Marie Eynard, les dessins de Lionel Chouin, les couleurs de Philippe Ory. L'ouvrage commence avec une introduction d'une page écrite par Jean-Charles de Castelbajac. Il se termine avec un texte d'une page évoquant le retour de la paternité de la musique des Sex Pistols aux membres du groupe, les techniques initiées par McLaren (le buzz, la trash culture et le viral), la suite de sa carrière après ce groupe, le décès de McLaren et la destruction des archives et des objets du punk par son fils quarante ans après, et cinq pages d'étude graphique du dessinateur. Cette BD compte quatre-vingt-douze planches. En Angleterre dans les années 1990, Stuart conduit sa voiture sur une route côtière de nuit. Il s'arrête devant un bunker sur lequel a été peint le nom de McLaren : il dépose Malcolm, enchanté de découvrir que son père vit dans un bunker. Un chien retenu par une chaîne au mur leur aboie dessus. Un homme sort du bunker, le fusil à la main et demande qui se trouve là. Son fils répond en s'identifiant : Malcolm McLaren. À Londres en 1947, dans le salon de l'appartement de Rose McLaren, la grand-mère, Stuart, le petit frère, regarde vaguement le poste de télévision : plus d'un million à regarder passer le carrosse de la princesse Elizabeth, future reine d'Angleterre, le mariage fastueux avec le prince Philip Mountbatten retransmis à la télévision pour la première fois. Malcolm joue aux petits soldats, organisant une bataille sur la table basse. Peter McLaren sonne à la porte et indique à sa belle-mère qu'il est venu voir ses fils. Celle-ci le met à la porte sans ménagement l'informant que ces fils n'ont pas besoin d'un père escroc. Londres en 1953. le jeune Malcolm prend des leçons de piano : le professeur n'en peut plus des dissonances, sa grand-mère est tout sourire, sa mère souffre en silence. le professeur rend son avis : il n'a jamais eu un élève qui massacrait la musique à ce point, il n'y a rien à en faire, désolé. Sa mère explique que Malcolm est atteint du syndrome de la Tourette, c'est pour ça qu'il a des mouvements si désordonnés. Une fois dehors, la grand-mère rassérène son petit-fils : il n'a pas d'autre syndrome que le talent pur. Il ne massacre pas la musique, il la dépoussière. Sa mère part vaquer à ses occupations en recommandant à Rose de ne pas le coucher trop tard car il va à l'école le lendemain. Une fois la mère éloignée, la grand-mère rassure Malcolm : sa mère est tellement vieille Angleterre ! Elle ne comprend rien, et Rose est sûr qu'il deviendra un artiste. Il en profite pour demander s'il faut vraiment qu'il aille à l'école, il trouve le maître trop autoritaire. La grand-mère répond qu'autant qu'il n'y aille pas : il faut toujours se méfier des gens autoritaires, ils veulent que rien ne change pour garder leur petit pouvoir. Malcolm lui demande pourquoi il y a autant de gens avec des télévisions ? Le texte de la quatrième couverture explicite l'enjeu de cette biographie, en commençant par la devise de l'insolent manager des New York Dolls et des Sex Pistols : Mieux vaut un échec retentissant qu'une réussite médiocre. Viennent ensuite les questions : commerçant, artiste, provocateur, visionnaire, pitre génial ? Et la réponse : Malcolm McLaren était tout cela à la fois. Cette biographie s'attache à la période de sa vie allant de son enfance et son adolescence, de 1946 à 1965 en une dizaine de pages, pour développer la période de 1965 à 1979, c'est-à-dire la mort et les obsèques de John Simon Ritchie. Au travers de cette biographie, le lecteur assiste à la naissance du punk par celui qui est présenté comme en étant l'instigateur, et même le concepteur. Pour pleinement apprécier cette biographie, il vaut mieux que le lecteur dispose déjà de quelques repères basiques sur ce mouvement, comme l'importance des Sex Pistols, celle des New York Dolls, et quelques noms en tête comme Steve Jones, Vivienne Westwood, Marc Zermatti (1945-2020). Il goûtera encore plus aux saveurs du récit s'il est familier avec le contexte culturel de l'époque, par exemple les films de Russ Meyer (ce dernier apparaissant le temps d'une page), la carrière de Richard Branson, les morceaux des Sex Pistols et les autres groupes infréquentables de l'époque comme les Ramones, ou leurs héritiers comme Siouxie and the Banshees, le célèbre passage des Sex Pistols à l'émission de Bill Grundy. Il vaut mieux qu'il ait déjà entendu parler de Sylvain Sylvain, Nick Kent, Bernie Rhodes, Jaimie Reid, Wally Nightingale, Jean-Charles de Castelbajac. Le récit commence en douceur par une courte introduction de Jean-Charles de Castelbajac qui loue les qualités de son ami : enfant du situationnisme et frère d'âme du mouvement viennois des actionnistes, créateur avec une vision transversale, une approche artistique du décloisonnement, le génie du détournement, c'est-à-dire un précurseur de l'hybridité des styles. La bande dessinée s'ouvre avec un dessin en pleine page montrant une route côtière, avec un encrage un peu rugueux, une composante descriptive qui incorpore du ressenti, sans rechercher une précision photographique. À sa manière, l'artiste respecte le principe de désacraliser la narration ou l'art. Il refuse d'astreindre ses personnages à des cadres rigides, en s'affranchissant des bordures de case. Il utilise des perspectives isométriques qu'il tord pour apporter un aspect de guingois à chaque endroit. Pour autant, il s'implique pour représenter des environnements conformes à l'Angleterre des années traversées. le lecteur peut ainsi regarder les grilles qui bordent les entresols des immeubles sur le trottoir, l'intérieur d'une boutique de spiritueux, les pierres tombales d'un cimetière, un grand atelier d'artistes, des grands magasins en période de Noël, le magasin de fripes de Vivienne Westwood, le CBGB, des clubs minables où se produisent les Sex Pistols en Angleterre et dans les états du sud des États-Unis, les bureaux spartiates de la société de McLaren, le bureau luxueux d'un ponte d'EMI, le plateau télé de Bill Grundy, un quartier ensoleillé de Los Angeles, les grilles de Buckingham Palace, des aéroports, des hôpitaux, etc. En surface, ces décors semblent représentés avec désinvolture, avec parfois quelques inexactitudes sur le mobilier ou l'électroménager (pas forcément des modèles d'époque) ; dans le fond, le lecteur n'oublie jamais où l'action se situe, et il reconnaît au premier coup d’œil les sites célèbres. Le dessinateur met en œuvre les mêmes principes pour représenter les personnages. Il se montre iconoclaste en simplifiant et en exagérant les traits de leur visage, en augmentant l'intensité des émotions, en leur donnant parfois des visages et des attitudes de gamins mal élevés et égocentriques. Difficile de prendre Malcolm McLaren au sérieux avec son nez en triangle pointu et sa chevelure volumineuse pleine d'arrondis enfantins. Dans le même temps, Lionel Chouin sait reproduire l'apparence des personnes connues avec fidélité, le lecteur les identifiant également du premier coup d'oeil, sauf peut-être Nick Kent avec une astérisque pour une note en bas de page indiquant, dans un élan d'autodérision, qu'il n'est pas très réussi. D'un côté, ces dessins jouant avec la caricature ont tendance à neutraliser les éléments les plus sordides ; de l'autre côté, le lecteur habitué à ces caractéristiques visuelles voit bien que de nombreux actes sont réprouvés par la morale, voire parfois par le bon sens. Dans le même temps, les auteurs ne mettent pas en scène les symptômes physiques de l'autodestruction : par exemple, ils ne montrent pas le perçage par épingle à nourrice. Cette forme de contradiction devient une évidence en page 39 quand Malcolm fuit une descente de police, tel un personnage de dessin animé, tout en poussant le landau dans lequel se trouve son fils. le lecteur peine à imaginer un adulte capable d'emmener son tout jeune fils dans une salle de concert où il a tout fait pour que ça dégénère. Les scénaristes ont donc choisi d'adopter le point de vue de Malcolm McLaren pour raconter sa vie, de fait il apparaît comme le personnage principal, et comme le héros de sa propre vie. Il n'y a pas de questionnement moral sur sa façon de créer, ou tout du moins de se conduire en artiste. La première dizaine de pages établit quelques faits dans la jeunesse de McLaren, sans les monter en épingle comme expliquant tout son parcours d'adulte. Pour autant, libre de le faire, le lecteur relie par lui-même les points, que ce soit le situationnisme de Guy Debord, ou la séquence d'ouverture qui trouve sa conclusion à la fin et qui permet de considérer les motivations profondes de McLaren sous un autre angle, si cela sied au lecteur. La bande dessinée suit rigoureusement le fil chronologique de la vie de cet agitateur. Qu'il en soit familier ou non, le lecteur découvre une vision très cohérente de ce monsieur bien peu recommandable, mais à la vision artistique novatrice et d'une grande solidité. Un créateur intègre dans son œuvre, avec un égocentrisme en rapport pour pouvoir réaliser son œuvre. Au panégyrique dressé par Castelbajac, le lecteur est tenté d'ajouter de nombreux qualificatifs peu flatteurs, plus en cohérence avec la notion de grande escroquerie du rock'n'roll, que ce soit son comportement vis-à-vis de son fils (reproduisant ainsi le schéma de son propre père, d'une autre manière), sa façon de gérer les revenus financiers des Sex Pistols, de se déclarer seule véritable force créatrice du groupe, de leur coller l'étiquette de musiciens en-dessous de tout, ou de manipuler John Ritchie en flattant sa fibre autodestructrice jusqu'à la conclusion logique et inéluctable. Pour un lecteur qui n'entretiendrait pas d'admiration particulière pour cet individu, la bande dessinée apparaît globalement à charge. Les Sex Pistols constituent une référence incontournable dans la culture populaire, que ce soit le slogan No Future, ou un comportement iconoclaste et autodestructeur sulfureux. Les auteurs montrent les coulisses en retraçant la vie de leur manager pendant ces années déterminantes. La narration visuelle apparaît également iconoclaste à sa manière, sans la dimension destructrice. Les choix opérés par les scénaristes donnent une impression d'évidence à chaque scène, que ce soit pour sa pertinence ou pour ce en quoi elle contribue à brosser le portrait de Malcolm McLaren. Les détails en passant finissent par produire un effet cumulé prouvant que les auteurs ont bien choisi un point de vue particulier qui apporte une dimension tragique et analytique à cet agitateur nihiliste.