Je pense qu'Emka a exprimé avec brio l'essentiel de ce que je voulais dire sur cet ouvrage dans son avis précédent !
J'ai moi-même beaucoup apprécié ce roman graphique, basé sur l’œuvre originale de Jack London. Je n'ai, pour ma part, pas encore lu les deux autres ouvrages composant la trilogie de la mer de Riff Reb's donc je ne pourrai malheureusement pas les comparer.
Le découpage de l'histoire en chapitres courts, denses, rend l'histoire très rythmée. Le graphisme de Riff Reb's au trait bien appuyé et dynamique confère aux marins de vraies gueules cassées, tranchant avec le raffinement des naufragés accueillis sur le bateau. L'idée de traiter chaque chapitre en monochromie avec des tons allant du bleu au rouge selon l’enchainement des événements est également très astucieuse et renforce l'immersion du lecteur.
La confrontation des personnages de Loup Larsen (en français dans le texte), capitaine brutal faisant régner la terreur sur son bateau mais qui témoigne tout de même d'une certaine intelligence, et d'Humphrey Van Weyden, critique littéraire peu habitué aux travaux manuels et qui ignore tout de la rudesse de la vie en mer, est particulièrement intense et donne lieu à des échanges et débats philosophiques très intéressants (vie après la mort, culture, sens de la vie, etc). J'ai ainsi beaucoup apprécié la profondeur de ces deux personnages qui ne tombent pas dans la caricature de la brute écervelée contre le faible mais intelligent critique littéraire.
Le final, beaucoup plus sombre que l’œuvre initiale de J. London, clôt de manière très juste ce huis-clos se déroulant dans l'immensité d'une mer souvent déchainée et avalant goulument les marins.
Un roman graphique qui mérite sans nul doute de figurer dans les immanquables de BDthèque.
SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8/10
GRAPHISME (Dessin, colorisation, mise en page) : 8/10
NOTE GLOBALE : 16/20
Tout m'attirait dans cette BD, et je n’ai pas su y résister.
Le décor fascinant du New York des années 50, dessiné avec élégance et minutie, ce cadre historique évoquant l'apogée des États-Unis en pleine Guerre froide, une trame de départ mêlant voyage temporel, possible histoire de fantômes et quelques références à la culture pop, comme cette Tabatha au minois d'Audrey Hepburn qui joue le rôle d'une jolie sorcière qu'on imagine facilement bien aimée… Tout semblait réuni pour me plaire. Sans oublier Trondheim au scénario, gage d’une intrigue dense, intelligente et souvent drôle. Même si je suis d'ordinaire peu friand des récits d’espionnage, tout le reste m'a conquis.
Graphiquement, j'ai été séduit dès les premières pages, puis franchement impressionné en découvrant le dossier graphique en fin d'album. J'aimais déjà la finesse du trait, le sens du détail, la mise en scène claire et soignée. Les couleurs, sobres et volontairement classiques, jouent sur des aplats sans dégradés, avec parfois des teintes inattendues (notamment ces violets qui rappellent par instants l'ambiance d'un Watchmen). Mais apprendre que chaque planche avait été pensée pour pouvoir être découpée en strips indépendants, avec une grande vignette d'ouverture et une chute à la fin, m'a encore plus bluffé : cette contrainte, pourtant lourde, ne se ressent jamais à la lecture puisque je ne m'en étais même pas rendu compte. La fluidité narrative reste totale.
L'album se révèle en fait un hommage aux comics hebdomadaires américains des années 50. Ce format feuilletonesque donne à l'ensemble un charme rétro et une énergie singulière. L'histoire, à la fois légère et mystérieuse, combine des thématiques très diverses, enquête, fantastique et espionnage dans une harmonie étonnante. Entre le secret du voyage temporel, la présence du fantôme et la menace d'un possible attentat nucléaire, les fils narratifs s'entrecroisent habilement sans jamais se perdre. Le tout est porté par une héroïne vive et moderne, dont le féminisme avant l'heure vient heurter une Amérique encore très patriarcale. Son esprit, son humour et son aplomb en font un personnage immédiatement attachant.
J'ai passé un excellent moment avec cet album dense, intelligent et visuellement superbe. À la fois hommage et réinvention, il réussit le rare équilibre entre divertissement et profondeur. C'est une œuvre complète, maîtrisée dans ses moindres détails, et dont la lecture laisse un vrai sentiment de satisfaction, comme si l'on avait retrouvé un classique oublié.
Le monde d'Arcana est un univers de Fantasy régi par la magie du Tarot. Les 4 îles principales qui le composent, Bâtons, Coupes, Epées et Deniers, sont protégées par 22 Arcanes Majeures, humains dotés de pouvoirs magiques très puissants relatifs aux symboles de leur arcane, et par 56 Arcanes mineures, 14 par île, qui sont autant de dignitaires là encore destinés à un rôle bien particulier. Tous les ans, une sélection magique est réalisée parmi les adolescents de quinze ans de chaque île pour déterminer qui seront appelés à devenir apprentis de l'une des brigades de chaque Arcane Majeure et iront étudier sur l'île centrale d'Arcana. Fauna et Flora font toutes deux parties des élus de cette année là et ce n'est qu'en arrivant sur l'île qu'elles vont se rencontrer pour la première fois et découvrir qu'elles sont soeurs jumelles. Une prophétie se fait alors entendre, liée à de fameuses soeurs de sang qui apporteront mort et destruction. S'agit-il de Flora et Fauna ? Est-ce une véritable prophétie ? Et qui rôde dans l'ombre et semble vouloir s'en prendre à elles ?
Arcana était initialement prévue en 4 tomes mais finalement achevée avec un très gros 3e tome. Et je suis tombé sous le charme de son premier.
Pour commencer, ces albums sont physiquement beaux. Au format moyen, épais à très épais, ils sont recouverts d'une belle couverture en surbrillance aux allures de carte de Tarot. L'intérieur est de la même qualité matérielle, avec un papier lisse et solide.
Le graphisme est plein de personnalité. Le trait lui-même est relativement simple dans la forme, mais soigné dans les détails, décors et costumes. Il empreinte régulièrement à l'atmosphère visuelle du tarot et de l'ésotérisme pour sa mise en page et ses symboles. Il n'est pas parfait techniquement, notamment le dessin des yeux qui est parfois étrange et peu symétrique. Mais il se démarque surtout par ses couleurs intenses. Je ne saurais dire quelle technique est employée ici, informatique ou autre, mais le résultat rappelle certains dessins au feutre par la force et le contraste de ses couleurs. Le résultat est plein de charme et objectivement joli.
L'histoire, pour sa part, ne marque pas tellement pour la complexité ou l'originalité de son intrigue de base, mais davantage par celle de son univers très inspiré d'ésotérisme et de pratiques divinatoires. Le Tarot est au cœur du sujet évidemment, mais aussi l'astrologie, les runes, les objets chamaniques et autres cristaux de lithothérapie. On se croirait parfois dans le guide d'achat d'une boutique ésotérique, même si heureusement le tout est ici adapté à l'univers de fantasy de cette histoire et les pages explicatives sur le sujet s'intègrent bien à la narration. Je ne suis absolument pas versé dans ce type d'ésotérisme superstitieux mais j'aime bien l'atmosphère visuelle et évocatrice de ces sujets, de même que toute la symbolique derrière le Tarot et ses Arcanes.
L'autrice appuie assez fortement sur ce qu'on pourrait appeler la dimension woke de son univers. Langage inclusif, diversité des orientations sexuelles, présence de personnages non genrés : tout cela traduit une volonté affirmée d'assumer un monde plus ouvert, quitte à froisser les lecteurs les plus conservateurs. Pour ma part, cela ne me gêne pas vraiment, car cet aspect s'intègre plutôt bien à l'ambiance singulière de cette fantasy. En revanche, la façon dont c'est amené manque parfois de naturel, sans doute parce que j'avoue avoir du mal avec l'écriture inclusive.
Au-delà de cela, les personnages sont plutôt bons et attachants, avec quelques personnalités intéressantes et crédibles. On a envie de les suivre et de voir où l'histoire va nous mener et ce qu'elle va révéler.
J'ai pris plaisir à lire cette série, doté d'un beau visuel et portée par une intrigue bien construite, suffisamment mystérieuse pour maintenir l'intérêt du lecteur tout en offrant un univers coloré aux influences ésotériques multiples. Le récit global tient la route et se distingue par une réelle originalité. La conclusion, un peu moralisatrice, reste cohérente et satisfaisante.
Cette série pourrait très bien avoir sa place dans une bibliothèque dévolue à l'histoire de Rome. En effet les auteurs proposent un récit historique très détaillé et référencé comme le prouve les nombreuses pages de notes en fin d'ouvrage. De nombreux passages sont basés sur les écrit de Suétone ou de Plutarque mais aussi sur les recherches de nombreux spécialistes de la période et bien sûr avec les écrits de César pendant la Guerre des Gaules. Contrairement à une série comme Murena fiction historique qui fait place à beaucoup d'émotionnel, ici il s'agit bien d'un récit historique complet et détaillé où quelques situations fictives donnent de la souplesse et de la fluidité à la narration. La lecture est soutenue mais accessible. Le personnage peu, sympathique de César mérite cette attention tellement il a marqué la destinée européenne comme modèle politique ou militaire. La vie familiale du dictateur n'est pas oublié tant qu'elle sert la destinée politique de l'homme. Les auteurs évitent le voyeurisme intime même si le fameux "le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris" est évoqué brièvement. Les auteurs donnent une bonne visibilité à un récit qui aurait pu être très confus tellement il y a de personnages, d'alliances et de trahisons pendant ces plus de vingt ans de pouvoir.
J'ai beaucoup aimé la partie jeunesse de César très bien mis en perspective par les auteurs. A travers la guerre civile des Optimates contre les Plébéiens ce passage fonde une grande partie des actions postérieures du maitre de Rome. Le portrait est implacable tout en évitant un jugement de valeur d'une vision contemporaine. César était sans état d'âme un horrible génocidaire, esclavagiste et impérialiste. Pourtant il est resté un modèle historique qui a même eu sa place de façon humoristique dans nos albums préférés. Je trouve que cela à de quoi faire réfléchir.
Le graphisme est précis . On pourrait lui reprocher son côté scolaire mais cela correspond à l'esprit d'enquête historique sérieuse que propose la série. La violence est très présente mais contenue sans volonté malsaine de voyeurisme. Ainsi le dessin équilibre bien un texte recherché qui essaye du mieux possible de rendre la pensée politique de César.
Une bonne lecture pour les amateurs d'Histoire et plus.
Je crois que l'essentiel a été dit sur cet album. En effet on passe un très bon moment et cela malgré les petits points négatifs relevés par les uns et les autres. A commencer par les clichés qui entourent le jeune héros, Ulysse. Héritier d'un riche industriel, sa voie est toute tracée : reprendre l'affaire familiale. Son père est un dur, sa mère est effacée et lui ne veut pas de cette destinée, il rêve d'une autre vie. En l'occurence sa rencontre avec Cyrano sera le révélateur : c'est la cuisine qui le fait vibrer. Ce qui amène peut être l'autre bémol : les énumérations de plats qui s'enchainent donnent l'impression de regarder une énieme saison de top chef.
Mais malgré ces détails, c'est très plaisant à suivre. Car si c'est très classique, c'est surtout bien dessiné et très bien raconté. Ulysse est attachant, on est assez curieux de voir où son apprentissage progressif de la cuisine, en parallèle de ses révisions du bac, va le mener. Son binôme avec Cyrano, le cuistot bourru qui devient son mentor, fonctionne bien. Les péripéties sont un peu convenues, on sait déjà qu'ils vont se disputer puis se réconcilier... mais c'est pas grave, on ne s'ennuie jamais avec ces deux là.
C'est vraiment une BD feel good qui donne le sourire, à défaut de surprendre.
Riad Sattouf réussit encore une fois à toucher en plein cœur avec Moi, Fadi, le frère volé. Cette BD raconte l’enfance de Fadi, entre la Bretagne et la Syrie, avec des moments bouleversants mais toujours racontés avec justesse et un brin d’humour. On ressent toute la complexité de la famille et le poids de certaines décisions, mais aussi les instants de tendresse et de complicité qui subsistent malgré tout.
Le dessin simple de Sattouf rend le récit vivant et authentique. Ce qui m’a le plus marqué, c’est de voir le monde à travers les yeux de Fadi, longtemps resté dans l’ombre, et de comprendre enfin son histoire.
Et maintenant, je n’ai qu’une envie : lire la suite ! On attend de voir comment Fadi va grandir et affronter la suite de son histoire.
Les éditions Ego comme x ont publié pas mal d’œuvres autobiographiques, dont certaines très fortes (je pense par exemple au Journal de Fabrice Neaud). Cette « Sainte famille », par son caractère d’introspection, par sa volonté de ne rien cacher des sentiments et réflexions de l’auteur, voire de ses travers, se situe dans la lignée du Journal, ou de Douce confusion d’Olivier Josso, chez le même éditeur.
L’essentiel de la narration suit les commentaires de l’auteur lui-même, sous forme d’un long monologue (rares sont les dialogues dans des phylactères), mais ça n’alourdit pas le récit, très autobiographique, mais pas uniquement autocentré. En effet, les figures du père et de la mère – et les conséquences de leur séparation – occupent pas mal de place.
La mise à nu à laquelle se contraint Xavier Mussat (mise à nu poursuivie dans le très intéressant Carnation) intéresse au-delà du simple aspect voyeurisme, il y a dans son récit beaucoup de pudeur – qui n’empêche pas la violence de s’inviter. Il y a aussi une sensibilité et un talent qui donne à cet album qui transcende l’aspect psychanalytique dans lequel le lecteur se trouve embarqué ici, à écouter – lire plutôt – le « patient » Mussat, qui nous expose son mal-être, les étapes de sa construction personnelle.
Un album sincère, fort, que le dessin faussement maladroit et une belle utilisation du Noir et Blanc accompagnent très bien.
La French Theory, c’est quoi ? C’est un courant de pensée initié par des philosophes français dans les années 60 où le concept de déconstruction tenait une place centrale. Le fait que l’appellation soit en anglais démontre à lui seul l’importance de ce mouvement et l’engouement qu’il suscita aux États-Unis, bien plus qu’en France, même si cela se limitait aux universités et que seuls les initiés en maîtrisait le concept. Pourtant, ces textes philosophiques, si puissants dans leurs contenus, ont fini par déborder des bibliothèques et des conférences universitaires, se propageant dans le reste de la société et infusant les mœurs et la culture…
Pour faire simple, c’est ce mouvement qui a inspiré la lutte des minorités, qui recouvre un vaste champ thématique, de la question coloniale aux combats féministes, en passant par la notion d’identité et de genre, la contestation sociale, la conquête de nouveaux droits…dans un contexte où le capitalisme, moins menacé à l’époque, n’avait pas encore révélé toute la férocité dont il est capable… Une férocité qui s’exprime à travers le « backlash » auquel on assiste depuis quelques années, « le retour de bâton après des progrès et des avancées », en somme une attaque en règle contre le fameux « wokisme » qui, aux yeux de ses adversaires, est devenu l’insulte ultime évitant toute justification… et pour cela, la fin justifie les moyens : répression violente, privatisation tous azimuts, individualisme, technologies de contrôle… et désormais tentatives de miner la liberté d’expression, comme on peut le voir avec Trump n°2, qui ne ménage pas ses efforts pour remettre en cause le premier amendement de la constitution US !
Face aux slogans simplistes assénés par les réactionnaires de tout poil pour toucher les foules qu’ils préfèrent déculturées, on serait tentés de croire que la pensée déconstructiviste ne fait guère le poids. En effet, peut-on envisager une seule seconde de s’appuyer sur un ouvrage au contenu ardu d’un Foucault ou d’un Deleuze pour répondre à un interlocuteur qui clamera, en se contrefoutant éperdument de vos arguments, sa détestation des intellos woke-islamo-gaucho-bobos ?
Et c’est bien en cela que « French Theory » coche toutes les cases. C’est une synthèse parfaite et rafraichissante d’une pensée parfois complexe, et qui incitera les plus motivés — les plus « rebelles » aussi — à creuser le sujet, grâce à la bibliographie en fin d’ouvrage. La narration fluide rend le concept de déconstruction accessible – y compris pour moi qui je le confesse n’ai lu aucun ouvrage de ces philosophes. Plutôt que de développer en détail cette théorie (ce qui est fait sur un seul chapitre), les auteurs ont choisi de privilégier l’histoire du mouvement, ses implications hors du cadre universitaire, à l’échelle internationale, ses influences à travers la peinture, l’architecture, le cinéma, la musique, la littérature, sans oublier… la bande dessinée. De même, les autres protagonistes du mouvement sont évoqués — et il n’y avait pas seulement les cinq représentés en couverture (Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jean Baudrillard), loin de là. Bon nombre d’entre eux n’étaient pas français, beaucoup étaient évidemment étatsuniens, et parmi eux : Bernard Said, Homi Bhabhaj et G.C. Spivak (tous deux nés en Inde), Judith Butler, Eve Kosofsky Sedgwick…
Pour accompagner le texte, Thomas Daquin nous propose une ligne claire pop et colorée, aux accents parfois psychédéliques, reflétant bien l’atmosphère de l’époque. Ce dernier sait faire preuve d’inventivité et de fantaisie pour mettre en images des concepts pouvant paraître abstraits, conférant au livre un côté très ludique.
Si l’ouvrage décrit un monde en décomposition où les mouvements progressistes se voient férocement attaqués de toute part par les politiques autoritaires voire fascisantes, il permet aussi de prendre du recul et fait appel à notre aptitude à l’analyse. Il nous oblige à faire un pas de côté, nous conduit à voir les choses sous une perspective nouvelle, moins désespérante. Car en effet, la French Theory se veut aussi « une boîte à outils politique, qui inclut sa propre critique, mais pas vraiment de notice d’utilisation ». En suscitant ainsi la réflexion, il poussera peut-être les plus révoltés et/ou démoralisés par le contexte actuel à être créatifs en inventant de nouvelles formes d’action. La bonne nouvelle, nous dit François Cusset, c’est que l’œuvre de ces philosophes est redevenue vivante en France, au grand dam des propagandistes anti-woke.
Cette bande dessinée, qui dérive de l’essai éponyme de François Cusset, demeurant ici co-auteur, est donc une réussite totale en termes de vulgarisation, prouvant s’il était besoin la capacité du neuvième art à attirer un lectorat pas forcément porté sur ce type d’ouvrages, et à lui faire découvrir des écrits théoriques souffrant — quoi qu’on en dise — d’une image rébarbative pour le commun des mortels. Évoquer sur 144 pages seulement un mouvement philosophique réunissant autant d’acteurs, et par ailleurs assez disparate — certains d’entre eux étaient même en opposition sur certains sujets —, relevait incontestablement du challenge. Les auteurs ont parfaitement relevé le défi, qui fait de « French Theory » un vrai coup de cœur et l’une des lectures indispensables de l’année.
En guise de conclusion à cet avis, n’oublions pas cette puissante citation de Gilles Deleuze mentionnée en fin d’ouvrage : « LE POUVOIR NOUS VEUT TRISTES ». En espérant que ça vous donne la patate et le smile ;-)
Achetée un peu à l’aveuglette pour mon boulot sur la foi d’un papier plutôt favorable, cette BD m’a conquis. Je ne connaissais pas du tout le récit original, mais les auteurs évoquent un sujet d’actualité douloureux (le terrorisme en l’occurrence) qu’ils parviennent à élever au-dessus d’un contexte précis et à rendre accessible à un public plus jeune.
Bon, graphiquement, j’avoue, ce n’est pas la grosse éclate, même si le dessin est tout à fait correct. Disons que l’ensemble manque un peu de personnalité, et le trait d'un peu de finesse, et que vu le style, on aurait apprécié davantage de détails.
C’est surtout le scénario qui marque les esprits, ainsi que son cheminement émotionnel. L’histoire commence lors d’une répétition de théâtre qui voit l’un des acteurs quitter la scène précipitamment, affirmant qu’il est incapable de jouer le rôle qui lui est assigné. Le metteur en scène le rattrape, et notre homme révèle qu’il porte en réalité un tout autre nom. Et puis hop ! Flashback !
Le truc monte gentiment, puis il s'installe une ambiance pesante mais pudique. On devine les choses bien davantage qu'on ne les voit, et c'est la grande force de ce récit qui se fait comprendre à demi-mot (d'où une frustration éprouvée du côté des dessins, mais peut-être qu'après tout, il fallait cette douceur de trait...). J'ignore bien entendu si cela est le fait du roman à l'origine de cette adaptation, mais en tout cas, le sujet n'en est que bien plus fort car il s'infiltre dans tous vos pores, dans tous vos neurones tout en ne vous imposant rien.
Très chouette histoire, très forte, qui en outre sait se mettre à hauteur d'adolescent. Une belle surprise.
L’Arabe du futur, de Riad Sattouf, est bien plus qu’une simple autobiographie dessinée : c’est un véritable voyage à travers l’enfance, la mémoire et les contradictions du monde contemporain. En racontant sa jeunesse entre la France, la Libye et la Syrie, Sattouf livre un témoignage à la fois intime et universel, où se mêlent les notions d’identité, d’éducation, de culture et de liberté.
Le regard d’enfant, parfois candide, parfois d’une lucidité désarmante, donne au récit une force émotionnelle rare. À travers ses yeux, on découvre la vie quotidienne dans des régimes autoritaires, les différences culturelles parfois incompréhensibles, mais aussi la tendresse et la complexité des relations familiales. Son père, personnage central et paradoxal, incarne à lui seul le tiraillement entre idéalisme et autoritarisme, modernité et tradition.
Le dessin de Sattouf, d’apparence simple, est d’une efficacité remarquable : les visages expressifs, la mise en couleur monochrome propre à chaque tome, et la composition fluide rendent la lecture aussi claire qu’immersive. Le ton oscille constamment entre humour et gravité, ce qui rend l’ensemble profondément humain.
L’Arabe du futur réussit à captiver aussi bien les amateurs de récits autobiographiques que ceux qui s’intéressent aux questions de société, d’histoire ou de culture. C’est une œuvre marquante, sincère et intelligente, qui pousse à réfléchir sur la notion d’identité et sur la manière dont nos origines façonnent notre regard sur le monde.
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Le Loup des Mers
Je pense qu'Emka a exprimé avec brio l'essentiel de ce que je voulais dire sur cet ouvrage dans son avis précédent ! J'ai moi-même beaucoup apprécié ce roman graphique, basé sur l’œuvre originale de Jack London. Je n'ai, pour ma part, pas encore lu les deux autres ouvrages composant la trilogie de la mer de Riff Reb's donc je ne pourrai malheureusement pas les comparer. Le découpage de l'histoire en chapitres courts, denses, rend l'histoire très rythmée. Le graphisme de Riff Reb's au trait bien appuyé et dynamique confère aux marins de vraies gueules cassées, tranchant avec le raffinement des naufragés accueillis sur le bateau. L'idée de traiter chaque chapitre en monochromie avec des tons allant du bleu au rouge selon l’enchainement des événements est également très astucieuse et renforce l'immersion du lecteur. La confrontation des personnages de Loup Larsen (en français dans le texte), capitaine brutal faisant régner la terreur sur son bateau mais qui témoigne tout de même d'une certaine intelligence, et d'Humphrey Van Weyden, critique littéraire peu habitué aux travaux manuels et qui ignore tout de la rudesse de la vie en mer, est particulièrement intense et donne lieu à des échanges et débats philosophiques très intéressants (vie après la mort, culture, sens de la vie, etc). J'ai ainsi beaucoup apprécié la profondeur de ces deux personnages qui ne tombent pas dans la caricature de la brute écervelée contre le faible mais intelligent critique littéraire. Le final, beaucoup plus sombre que l’œuvre initiale de J. London, clôt de manière très juste ce huis-clos se déroulant dans l'immensité d'une mer souvent déchainée et avalant goulument les marins. Un roman graphique qui mérite sans nul doute de figurer dans les immanquables de BDthèque. SCENARIO (Originalité, Histoire, personnages) : 8/10 GRAPHISME (Dessin, colorisation, mise en page) : 8/10 NOTE GLOBALE : 16/20
Green Witch Village
Tout m'attirait dans cette BD, et je n’ai pas su y résister. Le décor fascinant du New York des années 50, dessiné avec élégance et minutie, ce cadre historique évoquant l'apogée des États-Unis en pleine Guerre froide, une trame de départ mêlant voyage temporel, possible histoire de fantômes et quelques références à la culture pop, comme cette Tabatha au minois d'Audrey Hepburn qui joue le rôle d'une jolie sorcière qu'on imagine facilement bien aimée… Tout semblait réuni pour me plaire. Sans oublier Trondheim au scénario, gage d’une intrigue dense, intelligente et souvent drôle. Même si je suis d'ordinaire peu friand des récits d’espionnage, tout le reste m'a conquis. Graphiquement, j'ai été séduit dès les premières pages, puis franchement impressionné en découvrant le dossier graphique en fin d'album. J'aimais déjà la finesse du trait, le sens du détail, la mise en scène claire et soignée. Les couleurs, sobres et volontairement classiques, jouent sur des aplats sans dégradés, avec parfois des teintes inattendues (notamment ces violets qui rappellent par instants l'ambiance d'un Watchmen). Mais apprendre que chaque planche avait été pensée pour pouvoir être découpée en strips indépendants, avec une grande vignette d'ouverture et une chute à la fin, m'a encore plus bluffé : cette contrainte, pourtant lourde, ne se ressent jamais à la lecture puisque je ne m'en étais même pas rendu compte. La fluidité narrative reste totale. L'album se révèle en fait un hommage aux comics hebdomadaires américains des années 50. Ce format feuilletonesque donne à l'ensemble un charme rétro et une énergie singulière. L'histoire, à la fois légère et mystérieuse, combine des thématiques très diverses, enquête, fantastique et espionnage dans une harmonie étonnante. Entre le secret du voyage temporel, la présence du fantôme et la menace d'un possible attentat nucléaire, les fils narratifs s'entrecroisent habilement sans jamais se perdre. Le tout est porté par une héroïne vive et moderne, dont le féminisme avant l'heure vient heurter une Amérique encore très patriarcale. Son esprit, son humour et son aplomb en font un personnage immédiatement attachant. J'ai passé un excellent moment avec cet album dense, intelligent et visuellement superbe. À la fois hommage et réinvention, il réussit le rare équilibre entre divertissement et profondeur. C'est une œuvre complète, maîtrisée dans ses moindres détails, et dont la lecture laisse un vrai sentiment de satisfaction, comme si l'on avait retrouvé un classique oublié.
Arcana
Le monde d'Arcana est un univers de Fantasy régi par la magie du Tarot. Les 4 îles principales qui le composent, Bâtons, Coupes, Epées et Deniers, sont protégées par 22 Arcanes Majeures, humains dotés de pouvoirs magiques très puissants relatifs aux symboles de leur arcane, et par 56 Arcanes mineures, 14 par île, qui sont autant de dignitaires là encore destinés à un rôle bien particulier. Tous les ans, une sélection magique est réalisée parmi les adolescents de quinze ans de chaque île pour déterminer qui seront appelés à devenir apprentis de l'une des brigades de chaque Arcane Majeure et iront étudier sur l'île centrale d'Arcana. Fauna et Flora font toutes deux parties des élus de cette année là et ce n'est qu'en arrivant sur l'île qu'elles vont se rencontrer pour la première fois et découvrir qu'elles sont soeurs jumelles. Une prophétie se fait alors entendre, liée à de fameuses soeurs de sang qui apporteront mort et destruction. S'agit-il de Flora et Fauna ? Est-ce une véritable prophétie ? Et qui rôde dans l'ombre et semble vouloir s'en prendre à elles ? Arcana était initialement prévue en 4 tomes mais finalement achevée avec un très gros 3e tome. Et je suis tombé sous le charme de son premier. Pour commencer, ces albums sont physiquement beaux. Au format moyen, épais à très épais, ils sont recouverts d'une belle couverture en surbrillance aux allures de carte de Tarot. L'intérieur est de la même qualité matérielle, avec un papier lisse et solide. Le graphisme est plein de personnalité. Le trait lui-même est relativement simple dans la forme, mais soigné dans les détails, décors et costumes. Il empreinte régulièrement à l'atmosphère visuelle du tarot et de l'ésotérisme pour sa mise en page et ses symboles. Il n'est pas parfait techniquement, notamment le dessin des yeux qui est parfois étrange et peu symétrique. Mais il se démarque surtout par ses couleurs intenses. Je ne saurais dire quelle technique est employée ici, informatique ou autre, mais le résultat rappelle certains dessins au feutre par la force et le contraste de ses couleurs. Le résultat est plein de charme et objectivement joli. L'histoire, pour sa part, ne marque pas tellement pour la complexité ou l'originalité de son intrigue de base, mais davantage par celle de son univers très inspiré d'ésotérisme et de pratiques divinatoires. Le Tarot est au cœur du sujet évidemment, mais aussi l'astrologie, les runes, les objets chamaniques et autres cristaux de lithothérapie. On se croirait parfois dans le guide d'achat d'une boutique ésotérique, même si heureusement le tout est ici adapté à l'univers de fantasy de cette histoire et les pages explicatives sur le sujet s'intègrent bien à la narration. Je ne suis absolument pas versé dans ce type d'ésotérisme superstitieux mais j'aime bien l'atmosphère visuelle et évocatrice de ces sujets, de même que toute la symbolique derrière le Tarot et ses Arcanes. L'autrice appuie assez fortement sur ce qu'on pourrait appeler la dimension woke de son univers. Langage inclusif, diversité des orientations sexuelles, présence de personnages non genrés : tout cela traduit une volonté affirmée d'assumer un monde plus ouvert, quitte à froisser les lecteurs les plus conservateurs. Pour ma part, cela ne me gêne pas vraiment, car cet aspect s'intègre plutôt bien à l'ambiance singulière de cette fantasy. En revanche, la façon dont c'est amené manque parfois de naturel, sans doute parce que j'avoue avoir du mal avec l'écriture inclusive. Au-delà de cela, les personnages sont plutôt bons et attachants, avec quelques personnalités intéressantes et crédibles. On a envie de les suivre et de voir où l'histoire va nous mener et ce qu'elle va révéler. J'ai pris plaisir à lire cette série, doté d'un beau visuel et portée par une intrigue bien construite, suffisamment mystérieuse pour maintenir l'intérêt du lecteur tout en offrant un univers coloré aux influences ésotériques multiples. Le récit global tient la route et se distingue par une réelle originalité. La conclusion, un peu moralisatrice, reste cohérente et satisfaisante.
Moi, Jules César
Cette série pourrait très bien avoir sa place dans une bibliothèque dévolue à l'histoire de Rome. En effet les auteurs proposent un récit historique très détaillé et référencé comme le prouve les nombreuses pages de notes en fin d'ouvrage. De nombreux passages sont basés sur les écrit de Suétone ou de Plutarque mais aussi sur les recherches de nombreux spécialistes de la période et bien sûr avec les écrits de César pendant la Guerre des Gaules. Contrairement à une série comme Murena fiction historique qui fait place à beaucoup d'émotionnel, ici il s'agit bien d'un récit historique complet et détaillé où quelques situations fictives donnent de la souplesse et de la fluidité à la narration. La lecture est soutenue mais accessible. Le personnage peu, sympathique de César mérite cette attention tellement il a marqué la destinée européenne comme modèle politique ou militaire. La vie familiale du dictateur n'est pas oublié tant qu'elle sert la destinée politique de l'homme. Les auteurs évitent le voyeurisme intime même si le fameux "le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris" est évoqué brièvement. Les auteurs donnent une bonne visibilité à un récit qui aurait pu être très confus tellement il y a de personnages, d'alliances et de trahisons pendant ces plus de vingt ans de pouvoir. J'ai beaucoup aimé la partie jeunesse de César très bien mis en perspective par les auteurs. A travers la guerre civile des Optimates contre les Plébéiens ce passage fonde une grande partie des actions postérieures du maitre de Rome. Le portrait est implacable tout en évitant un jugement de valeur d'une vision contemporaine. César était sans état d'âme un horrible génocidaire, esclavagiste et impérialiste. Pourtant il est resté un modèle historique qui a même eu sa place de façon humoristique dans nos albums préférés. Je trouve que cela à de quoi faire réfléchir. Le graphisme est précis . On pourrait lui reprocher son côté scolaire mais cela correspond à l'esprit d'enquête historique sérieuse que propose la série. La violence est très présente mais contenue sans volonté malsaine de voyeurisme. Ainsi le dessin équilibre bien un texte recherché qui essaye du mieux possible de rendre la pensée politique de César. Une bonne lecture pour les amateurs d'Histoire et plus.
Ulysse & Cyrano
Je crois que l'essentiel a été dit sur cet album. En effet on passe un très bon moment et cela malgré les petits points négatifs relevés par les uns et les autres. A commencer par les clichés qui entourent le jeune héros, Ulysse. Héritier d'un riche industriel, sa voie est toute tracée : reprendre l'affaire familiale. Son père est un dur, sa mère est effacée et lui ne veut pas de cette destinée, il rêve d'une autre vie. En l'occurence sa rencontre avec Cyrano sera le révélateur : c'est la cuisine qui le fait vibrer. Ce qui amène peut être l'autre bémol : les énumérations de plats qui s'enchainent donnent l'impression de regarder une énieme saison de top chef. Mais malgré ces détails, c'est très plaisant à suivre. Car si c'est très classique, c'est surtout bien dessiné et très bien raconté. Ulysse est attachant, on est assez curieux de voir où son apprentissage progressif de la cuisine, en parallèle de ses révisions du bac, va le mener. Son binôme avec Cyrano, le cuistot bourru qui devient son mentor, fonctionne bien. Les péripéties sont un peu convenues, on sait déjà qu'ils vont se disputer puis se réconcilier... mais c'est pas grave, on ne s'ennuie jamais avec ces deux là. C'est vraiment une BD feel good qui donne le sourire, à défaut de surprendre.
Moi, Fadi - Le Frère volé
Riad Sattouf réussit encore une fois à toucher en plein cœur avec Moi, Fadi, le frère volé. Cette BD raconte l’enfance de Fadi, entre la Bretagne et la Syrie, avec des moments bouleversants mais toujours racontés avec justesse et un brin d’humour. On ressent toute la complexité de la famille et le poids de certaines décisions, mais aussi les instants de tendresse et de complicité qui subsistent malgré tout. Le dessin simple de Sattouf rend le récit vivant et authentique. Ce qui m’a le plus marqué, c’est de voir le monde à travers les yeux de Fadi, longtemps resté dans l’ombre, et de comprendre enfin son histoire. Et maintenant, je n’ai qu’une envie : lire la suite ! On attend de voir comment Fadi va grandir et affronter la suite de son histoire.
Sainte Famille
Les éditions Ego comme x ont publié pas mal d’œuvres autobiographiques, dont certaines très fortes (je pense par exemple au Journal de Fabrice Neaud). Cette « Sainte famille », par son caractère d’introspection, par sa volonté de ne rien cacher des sentiments et réflexions de l’auteur, voire de ses travers, se situe dans la lignée du Journal, ou de Douce confusion d’Olivier Josso, chez le même éditeur. L’essentiel de la narration suit les commentaires de l’auteur lui-même, sous forme d’un long monologue (rares sont les dialogues dans des phylactères), mais ça n’alourdit pas le récit, très autobiographique, mais pas uniquement autocentré. En effet, les figures du père et de la mère – et les conséquences de leur séparation – occupent pas mal de place. La mise à nu à laquelle se contraint Xavier Mussat (mise à nu poursuivie dans le très intéressant Carnation) intéresse au-delà du simple aspect voyeurisme, il y a dans son récit beaucoup de pudeur – qui n’empêche pas la violence de s’inviter. Il y a aussi une sensibilité et un talent qui donne à cet album qui transcende l’aspect psychanalytique dans lequel le lecteur se trouve embarqué ici, à écouter – lire plutôt – le « patient » Mussat, qui nous expose son mal-être, les étapes de sa construction personnelle. Un album sincère, fort, que le dessin faussement maladroit et une belle utilisation du Noir et Blanc accompagnent très bien.
French Theory
La French Theory, c’est quoi ? C’est un courant de pensée initié par des philosophes français dans les années 60 où le concept de déconstruction tenait une place centrale. Le fait que l’appellation soit en anglais démontre à lui seul l’importance de ce mouvement et l’engouement qu’il suscita aux États-Unis, bien plus qu’en France, même si cela se limitait aux universités et que seuls les initiés en maîtrisait le concept. Pourtant, ces textes philosophiques, si puissants dans leurs contenus, ont fini par déborder des bibliothèques et des conférences universitaires, se propageant dans le reste de la société et infusant les mœurs et la culture… Pour faire simple, c’est ce mouvement qui a inspiré la lutte des minorités, qui recouvre un vaste champ thématique, de la question coloniale aux combats féministes, en passant par la notion d’identité et de genre, la contestation sociale, la conquête de nouveaux droits…dans un contexte où le capitalisme, moins menacé à l’époque, n’avait pas encore révélé toute la férocité dont il est capable… Une férocité qui s’exprime à travers le « backlash » auquel on assiste depuis quelques années, « le retour de bâton après des progrès et des avancées », en somme une attaque en règle contre le fameux « wokisme » qui, aux yeux de ses adversaires, est devenu l’insulte ultime évitant toute justification… et pour cela, la fin justifie les moyens : répression violente, privatisation tous azimuts, individualisme, technologies de contrôle… et désormais tentatives de miner la liberté d’expression, comme on peut le voir avec Trump n°2, qui ne ménage pas ses efforts pour remettre en cause le premier amendement de la constitution US ! Face aux slogans simplistes assénés par les réactionnaires de tout poil pour toucher les foules qu’ils préfèrent déculturées, on serait tentés de croire que la pensée déconstructiviste ne fait guère le poids. En effet, peut-on envisager une seule seconde de s’appuyer sur un ouvrage au contenu ardu d’un Foucault ou d’un Deleuze pour répondre à un interlocuteur qui clamera, en se contrefoutant éperdument de vos arguments, sa détestation des intellos woke-islamo-gaucho-bobos ? Et c’est bien en cela que « French Theory » coche toutes les cases. C’est une synthèse parfaite et rafraichissante d’une pensée parfois complexe, et qui incitera les plus motivés — les plus « rebelles » aussi — à creuser le sujet, grâce à la bibliographie en fin d’ouvrage. La narration fluide rend le concept de déconstruction accessible – y compris pour moi qui je le confesse n’ai lu aucun ouvrage de ces philosophes. Plutôt que de développer en détail cette théorie (ce qui est fait sur un seul chapitre), les auteurs ont choisi de privilégier l’histoire du mouvement, ses implications hors du cadre universitaire, à l’échelle internationale, ses influences à travers la peinture, l’architecture, le cinéma, la musique, la littérature, sans oublier… la bande dessinée. De même, les autres protagonistes du mouvement sont évoqués — et il n’y avait pas seulement les cinq représentés en couverture (Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jean Baudrillard), loin de là. Bon nombre d’entre eux n’étaient pas français, beaucoup étaient évidemment étatsuniens, et parmi eux : Bernard Said, Homi Bhabhaj et G.C. Spivak (tous deux nés en Inde), Judith Butler, Eve Kosofsky Sedgwick… Pour accompagner le texte, Thomas Daquin nous propose une ligne claire pop et colorée, aux accents parfois psychédéliques, reflétant bien l’atmosphère de l’époque. Ce dernier sait faire preuve d’inventivité et de fantaisie pour mettre en images des concepts pouvant paraître abstraits, conférant au livre un côté très ludique. Si l’ouvrage décrit un monde en décomposition où les mouvements progressistes se voient férocement attaqués de toute part par les politiques autoritaires voire fascisantes, il permet aussi de prendre du recul et fait appel à notre aptitude à l’analyse. Il nous oblige à faire un pas de côté, nous conduit à voir les choses sous une perspective nouvelle, moins désespérante. Car en effet, la French Theory se veut aussi « une boîte à outils politique, qui inclut sa propre critique, mais pas vraiment de notice d’utilisation ». En suscitant ainsi la réflexion, il poussera peut-être les plus révoltés et/ou démoralisés par le contexte actuel à être créatifs en inventant de nouvelles formes d’action. La bonne nouvelle, nous dit François Cusset, c’est que l’œuvre de ces philosophes est redevenue vivante en France, au grand dam des propagandistes anti-woke. Cette bande dessinée, qui dérive de l’essai éponyme de François Cusset, demeurant ici co-auteur, est donc une réussite totale en termes de vulgarisation, prouvant s’il était besoin la capacité du neuvième art à attirer un lectorat pas forcément porté sur ce type d’ouvrages, et à lui faire découvrir des écrits théoriques souffrant — quoi qu’on en dise — d’une image rébarbative pour le commun des mortels. Évoquer sur 144 pages seulement un mouvement philosophique réunissant autant d’acteurs, et par ailleurs assez disparate — certains d’entre eux étaient même en opposition sur certains sujets —, relevait incontestablement du challenge. Les auteurs ont parfaitement relevé le défi, qui fait de « French Theory » un vrai coup de cœur et l’une des lectures indispensables de l’année. En guise de conclusion à cet avis, n’oublions pas cette puissante citation de Gilles Deleuze mentionnée en fin d’ouvrage : « LE POUVOIR NOUS VEUT TRISTES ». En espérant que ça vous donne la patate et le smile ;-)
L'Orangeraie
Achetée un peu à l’aveuglette pour mon boulot sur la foi d’un papier plutôt favorable, cette BD m’a conquis. Je ne connaissais pas du tout le récit original, mais les auteurs évoquent un sujet d’actualité douloureux (le terrorisme en l’occurrence) qu’ils parviennent à élever au-dessus d’un contexte précis et à rendre accessible à un public plus jeune. Bon, graphiquement, j’avoue, ce n’est pas la grosse éclate, même si le dessin est tout à fait correct. Disons que l’ensemble manque un peu de personnalité, et le trait d'un peu de finesse, et que vu le style, on aurait apprécié davantage de détails. C’est surtout le scénario qui marque les esprits, ainsi que son cheminement émotionnel. L’histoire commence lors d’une répétition de théâtre qui voit l’un des acteurs quitter la scène précipitamment, affirmant qu’il est incapable de jouer le rôle qui lui est assigné. Le metteur en scène le rattrape, et notre homme révèle qu’il porte en réalité un tout autre nom. Et puis hop ! Flashback ! Le truc monte gentiment, puis il s'installe une ambiance pesante mais pudique. On devine les choses bien davantage qu'on ne les voit, et c'est la grande force de ce récit qui se fait comprendre à demi-mot (d'où une frustration éprouvée du côté des dessins, mais peut-être qu'après tout, il fallait cette douceur de trait...). J'ignore bien entendu si cela est le fait du roman à l'origine de cette adaptation, mais en tout cas, le sujet n'en est que bien plus fort car il s'infiltre dans tous vos pores, dans tous vos neurones tout en ne vous imposant rien. Très chouette histoire, très forte, qui en outre sait se mettre à hauteur d'adolescent. Une belle surprise.
L'Arabe du futur
L’Arabe du futur, de Riad Sattouf, est bien plus qu’une simple autobiographie dessinée : c’est un véritable voyage à travers l’enfance, la mémoire et les contradictions du monde contemporain. En racontant sa jeunesse entre la France, la Libye et la Syrie, Sattouf livre un témoignage à la fois intime et universel, où se mêlent les notions d’identité, d’éducation, de culture et de liberté. Le regard d’enfant, parfois candide, parfois d’une lucidité désarmante, donne au récit une force émotionnelle rare. À travers ses yeux, on découvre la vie quotidienne dans des régimes autoritaires, les différences culturelles parfois incompréhensibles, mais aussi la tendresse et la complexité des relations familiales. Son père, personnage central et paradoxal, incarne à lui seul le tiraillement entre idéalisme et autoritarisme, modernité et tradition. Le dessin de Sattouf, d’apparence simple, est d’une efficacité remarquable : les visages expressifs, la mise en couleur monochrome propre à chaque tome, et la composition fluide rendent la lecture aussi claire qu’immersive. Le ton oscille constamment entre humour et gravité, ce qui rend l’ensemble profondément humain. L’Arabe du futur réussit à captiver aussi bien les amateurs de récits autobiographiques que ceux qui s’intéressent aux questions de société, d’histoire ou de culture. C’est une œuvre marquante, sincère et intelligente, qui pousse à réfléchir sur la notion d’identité et sur la manière dont nos origines façonnent notre regard sur le monde.