Je serai du même avis et porterai la même note que les précédents aviseurs.
Voilà 2 BD que nous avons plaisir à voir et à saisir. Toute cette mise en page, en plus d'être esthétiquement très belle, permet d'étendre le terrain de jeu de cette enquête. Rarement un titre de BD n'a aussi bien porté son nom : nous pénétrons véritablement dans l'esprit méthodique et sans faille de Sherlock Holmes. Tout est parfait, chaque indice est exploité à un moment donné, les connexions se font au fur et à mesure. Bref, on se plaît à suivre tout cela et on peut prendre le temps de découvrir tous les menus détails que comportent les planches.
Le dessin en lui-même est également vraiment nickel. L'histoire reflète le cerveau de Sherlock Holmes : aucune bavure, aucun écart, aucune incohérence. Chaque scène compte et le fil directeur n'est jamais perdu de vue. On est vraiment dans l'enquête de la première à la dernière planche. C'est tout ce qui compte ici! Donc pour les fanas du genre, vous serez servis.
Toutes ces qualités m'entraînent vers un paradoxe qui se traduit par un reproche général : c'est "trop" parfait. Il manque un peu de subjectivité pour être pleinement conquis. Alors qu'on se trouve dans la tête du plus grand détective de l'histoire de la littérature, je vois trop de distance entre le lecteur et les personnages. C'est hyper ludique et génial à feuilleter du début à la fin, mais cela donne un ensemble un peu trop "scolaire" à mon goût. On peut difficilement faire plus linéaire comme récit, ça va toujours dans le bon sens! C'est une affaire de goût, je dois préférer les chemins tortueux et les non-dits. Enfin, je me place aussi dans le camp des aviseurs dubitatifs sur la suite: il faudra réussir à utiliser de nouveaux artifices visuels pour le prochain cycle, sinon on risque de perdre les délices de l'originalité graphique.
Mais bon, un super moment à passer, on en prend plein les mirettes et le scénario n'a pas à pâlir. A lire!
Le Cabinet Chinois est une oeuvre ambitieuse pour un début de carrière. Nancy Peña nous entraine dans un labyrinthe dans lequel il est difficile de ne pas se perdre.
Il y a tant de directions et de portes à ouvrir qu'il faut une bonne notice pour s'y retrouver. Bien sûr on pense immédiatement à une réécriture de La Belle et la Bête très subtile. (trop ?).
L'auteure nous propose-t-elle une recherche de clés ? A travers un vocabulaire inhabituel pour une BD ? L'anamorphose me fait dire qu'elle s'amuse à déformer ses personnages et nous renvoie au célèbre "Ambassadeurs" qui lui-même nous conduit à l'image de la mort ?
D'ailleurs toutes ses représentations se déforment au fil du livre, Corneel, le dragon, Magriete elle-même. Magriete ce nom encore une clé vers le peintre génial qui nous invitait à découvrir autre chose que l'image proposée.
Peut-être que pour une oeuvre de jeunesse madame Peña a voulu taper trop fort, comme une excellente élève qui veut nous montrer tout son potentiel, mais que c'est bon de se creuser un peu sur une oeuvre aussi déroutante en première lecture.
Son trait n'est pas aussi abouti et racé que dans ses oeuvres postérieures mais le talent est bien présent.
J'avoue que je pousse un peu ma note mais je suis trop fan.
Lora est une collégienne à la frontière entre enfance et adolescence. Là où ses amis commencent à se détacher du monde enfantin et à s'intéresser à des sujets plus adultes, elle refuse ce changement et préfère continuer à vivre joyeusement ses jeux insouciants et à faire vivre son imaginaire débridé. Elle risquerait de se retrouver toute seule malheureusement, si elle ne faisait un jour la rencontre de la fantôme qui hante sa maison avec qui elle devient très amie.
Le graphisme rappelle celui de certaines illustratrices du web et autres blogueuses. Il sait se faire agréable par la bonne humeur qui se dégage de ses couleurs et de ses personnages.
L'entrée en matière de l'histoire est un peu déstabilisante car il est difficile de situer l'âge de l'héroïne. L'autrice lui dessine un corps de grande adolescente, à elle ainsi qu'à ses amis, mais elle se comporte de manière très enfantine. Ce n'est que quand j'ai appris qu'elle avait 12 ans que j'ai mieux situé l'intrigue et que je m'y suis davantage attaché. Et au fil des chapitres, je me suis laissé de plus en plus toucher par sa joie de vivre, sa sensibilité mais aussi par l'intelligence du propos de son histoire.
C'est l'histoire d'une ado qui ne veut pas vieillir et s'inquiète de devoir perdre ses amis. C'est aussi l'histoire de son amitié avec le fantôme d'une jeune fille de son âge, qui ne se souvient plus de sa vie passée mais qui était aussi l'amie imaginaire de l'héroïne quand elle était toute petite. Ensemble, les deux filles vont se soutenir et s'aider à progresser. Car bientôt, la fantôme va se retrouver au centre de la narration, prenant presque le rôle d'héroïne elle-même, puisqu'elle aussi a des choses à régler dans son... après-vie.
Cette BD que j'ai prise au départ pour une œuvre jeunesse légère mais un peu futile s'est révélée pleine d'émotion et d'une belle intelligence quand elle aborde le sujet de la peur de vieillir, des souvenirs, ainsi que la thématique des amis qu'on perd avec le temps et qu'on peut retrouver. Son message est universel, optimiste et il s'adresse aussi bien aux jeunes qu'aux moins jeunes lecteurs, à l'image de l'héroïne qui deviendra finalement très bonne amie avec une femme de cinquante ans de plus qu'elle.
Dans « Julia et Roem », Enki Bilal ne cache pas qu’il s’est inspiré de « Roméo et Juliette » pour concevoir son récit. D’ailleurs, même sans savoir ça, le lecteur sera rapidement mis dans l’ambiance avec la présence de nombreux dialogues issus du roman shakespearien.
Bizarrement, ce parti-pris qui aurait pu me rebuter fortement passe très bien dans cet album d’Enki Bilal car je déteste habituellement les œuvres de Shakespeare !
En effet, j’ai beaucoup apprécié cette bande dessinée. J’y ai aimé sa situation dans un futur apocalyptique. Et surtout, cette fois-ci, l’auteur a laissé de côté ses diatribes écologiques et les nombreuses invraisemblances aperçues dans le premier opus « Aminal’z » de cette trilogie « Coup de sang ». Du coup, la lecture se fait moins intello et plus fluide sans pour autant que l’aspect poétique en soit atténué, bien au contraire ! Certes, les dialogues shakespeariens parsèment cette bd mais ils se révèlent assez distraits et surtout ils apportent un côté onirique bienvenu à cette ambiance de fin du monde.
Les personnages ne me sont pas apparus franchement attachants mais certains comme Parish et Lawrence y apparaissent comme empreints de bonté et d’humanisme bienvenus au milieu de ce paysage désolant.
On pourrait reprocher à l’auteur d’avoir choisi la facilité en utilisant son style tout de suite identifiable pour concevoir cette bd, et alors ? Oui, il use de sa palette de tons habituels en y employant des teintes grises, bleues et marrons., et alors ? Cette fois-ci, ce parti-pris sert à la perfection le récit ! Ce choix graphique, cette ambiance particulière -à mon avis- s’accorde très bien avec ce scénario. Non seulement, c’est très beau mais ça apporte un vrai plus au récit !
Malgré une trame très classique, le charme s’est opéré en moi en lisant cette bd. Je me suis attaché à cette lecture, il y a quelque chose dans ce récit qui a su me la rendre captivante : est-ce sa narration fluide et dépouillée d’intrigues secondaires qui auraient pues complexité inutilement cette histoire ? L’universalité de son thème principal (l’amour) ? Son graphisme, cette atmosphère, qui accompagne très bien cette histoire d’amour qui se situe dans un futur apocalyptique ? Je pense que c’est un peu de tout ça qui m’a fait apprécier « Julia et Roem ». Une belle œuvre !
Disons-le d’emblée, le lecteur amateur de BD de SF, dans la tradition du « space opera » aux planches spectaculaires, s’il est intrigué par le titre, devra passer son chemin. S’il va jusqu’à feuilleter ce petit album, il pourra aussi conspuer la fainéantise apparente du dessinateur, Alexandre Fontaine Rousseau, qui recourt ici à l’itération minimaliste. Et pourtant, le procédé est connu, s’appliquant très largement à la BD d’humour et popularisé par l’école oubapienne dont Lewis Trondheim est un éminent représentant. Toujours très culotté, ce parti pris est largement assumé par ses auteurs et fonctionne ici à merveille. Et à y regarder de plus près, la qualité graphique est bien présente. Faites-le test vous-même en tapissant un mur à l’aide des planches de l’album, le résultat est plus que probant, vous arriverez même à épater vos amis !
Bref, pour peu qu’un tel parti pris soit accepté par le lecteur, il ne lui restera plus qu’à se délecter de cet humour décalé et pince-sans-rire s’appuyant sur la technique du « running gag ». Comment résister à cette Laïka imperturbable qui ne sait que répondre « Waf ! » au groupe de scientifiques lui proposant de l’envoyer en orbite autour de la Terre, tout en s’égarant dans des conversations à la fois oiseuses et absurdes. Et c’est encore plus drôle quand on sait ce qu’il adviendra de la chienne… tout au moins dans le monde réel. Quant à Michael Collins, le troisième astronaute aux côtés de Buzz Aldrin et Neil Amstrong, on compatit avec lui du sort qui lui fut réservé. Car en dehors du fait que (presque) personne ne se souvient de lui, et pour cause, le pauvre Collins resta à bord de la capsule tandis que ses deux compagnons gambadaient sur un sol lunaire vierge, sous l’œil admiratif de 4 milliards de Terriens. On compatit et pourtant, hypocrites que nous sommes, cela ne nous empêche pas de pouffer de rire en lisant son journal dans lequel il tente, non sans mal, de masquer sa frustration par une attitude fair-play.
Les expressions québécoises renforcent la cocasserie du propos, et même le lecteur français finira par se familiariser et deviner le sens des plus énigmatiques, sans forcément faire appel à google. C’est sûr, Francis Desharnais a le sens de la « joke », et avec lui, si un voyage en capsule spatiale est pas « vargeux », il saura le rendre « ben crampant » !
A l’aide de cette parfaite alchimie entre textes et dessins, les auteurs raillent avec causticité les idéologies ennemies du temps de la guerre froide, démystifient les figures héroïques de cette course à l’espace un peu infantile, égratignant au passage le complotisme, le mercantilisme et plus généralement la bêtise. Une chose est sûre, avec « La Conquête du cosmos », vous ne verrez plus l’espace de la même façon, et la simple contemplation de la lune fera peut-être même naître un sourire amusé en vous…
Encore une fois je trouve très sévères les avis à l'encontre de cette série jeunesse.
J'aime lire avec une grande attention ce que je propose à mes enfants car c'est une partie de la formation de leur imaginaire et de leur culture générale.
Il y a beaucoup de choses vraiment intéressantes dans Yakari. Les scénarii sont simples mais jamais niais. Ils sont souvent porteurs de sens du respect de la nature, des animaux et des autres.
Les personnages d'Elan Lent ou d'Oeil-de-Bouillon permettent une première approche du handicap avec les enfants.
Un épisode comme "Yakari et l'Etranger" porte des valeurs très fortes d'acceptation de la différence de l'étranger même quand celui-ci est très gênant pour notre petit confort. Ecrit en 1978, c'est encore d'une actualité quotidienne même pour ceux qui ont plus que 7/8 ans.
Toutes les histoires s'inscrivent dans un cadre merveilleux qui parle bien à l'esprit des enfants.
J'ajoute l'excellent dessin de Derib, son amour des grands espaces mis en valeur par ses cadrages particuliers et les très jolies couleurs. Elles s'ajustent parfaitement aux différents paysages et différentes saisons où nous entrainent les auteurs.
Je trouve que c'est une excellente série qui fait encore rêver une multitude d'enfants (et de grands) 50 ans après sa création.
« Prisonnier en Irak » est un manhua, c’est-à-dire une BD Chinoise… A ce titre le style narratif se rapproche des mangas, avec un dessin très dynamique rempli de passages contemplatifs, et des codes graphiques assez reconnaissables.
Le scenario est pour le moins original et basé sur des faits avérés, et nous raconte les mésaventures de Liu Tuo, jeune archéologue chinois qui se retrouve emprisonné sans raison en Irak. L’histoire se concentre sur son incarcération, et sur les relations qu’il tisse avec ses codétenus. L’ensemble reste assez léger, même si je note un crescendo émotionnel en deuxième moitié d’album. La façon dont les irakiens « adoptent » l’étudiant chinois est bien amenée, et les échanges culturels dans un milieu aussi hostile sont incongrus mais bien vus. La fin est belle (même si je ne suis pas sûr d’avoir compris la nature de la relation entre Liu Tuo et Omar).
Un album original qui a su retenir mon attention. Un auteur à suivre (à voir aussi le superbe Quand l’enfant disparaît).
J’ai eu du mal à entrer dans cet album épais et consistant, certains passages étant parfois d’une lecture difficile. Ceux se déroulant dans le « présent narratif » (en 2151) sont parfois trop sombres, et je ne distinguais pas facilement les détails du dessin. Ceux se déroulant dans le « passé », tournés vers l’explication du « présent » et de la mission Soon, sont plus clairs au niveau du dessin, mais la lecture de ces pages l’était moins, le sens de lecture des textes n’étant pas toujours très clair.
Bon, après avoir commencé par ces remarques, je vais poursuivre en vous encourageant à passer outre – comme je l’ai fait – ces difficultés de lecture, car l’histoire développée par les auteurs en vaut la peine.
Si le fil rouge est constitué par les relations difficiles, tendues et douloureuses entre une femme partant définitivement dans une longue et infinie mission spatiale et son fils, qui n’accepte pas cette séparation, c’est ailleurs que réside la force de ce récit.
En effet, les auteurs nous emmènent, via les flash-backs expliquant la nécessité de la mission Soon, à comprendre comment l’humanité en est arrivée là. Et c’est ainsi que nous avons une critique de certains maux bien contemporains (pollution, conflits d’usage pour des ressources s’épuisant, pandémies incontrôlées, etc.). Et les auteurs nous donnent une vision assez noire de ce qui pourrait arriver (ici des guerres et des choix douloureux ayant fait drastiquement diminuer la population mondiale, et ayant « mis sous cloche » ce qui en restait). D’où la mission Soon, qui emporte plusieurs générations, pour trouver éventuellement un endroit « vivable ».
Un sujet intéressant, d’actualité, un album très dense, il faut donc prévoir d’investir du temps pour le lire. Mais cela en vaut la peine.
C'est grâce au succès de son adaptation en dessin animé diffusé sur Netflix que nous avons la chance de pouvoir découvrir cette série réalisée par deux auteurs philippins. Si les Philippines semblent être une terre amatrice de BD, rares sont les productions traduites par chez nous. Et pour le coup, la découverte du folklore et de l'imaginaire philippin par le biais de "Trese" est une très bonne surprise !
Alexandra Trese est en effet consultante occulte pour la police de Manille qui fait appel à elle dès qu'un crime semble ne pas rentrer dans les cases. Ses connaissances dans le domaine de la magie et du folklore local et ses deux acolytes "particuliers" qui lui servent de gardes du corps lui permettent de résoudre la plupart de ces affaires macabres de façon souvent musclée. Il faut dire que les créatures auxquelles elle se retrouve confrontée ne font pas dans la demi mesure. Elle non plus !
L'album est découpé en courts chapitres indépendants nous permettant de "faire connaissance" avec les créatures fantastiques qui peuplent l'imaginaire philippin. Dépaysement assuré, même s'il est marrant de trouver quelques similitudes avec certaines des croyances européennes.
Le trait nerveux de Hajo Baldisimo et son noir et blanc tout en contrastes servent à merveille ces courtes histoires et tissent au fil des pages un caneva fantastique prenant. Chaque récit est ponctué par une sorte de journal permettant au curieux d'approfondir la découverte de ces créatures. Plutôt bien vu et intéressant ; ceux qui trouveront que cela peut casser le rythme de leur lecture pourront de toute manière tout aussi bien s'en passer.
Voilà donc une belle découverte qui ravira les amateurs de fantastique en allant piocher dans un registre peu connu du folklore asiatique. A découvrir !
Après lecture des quatre tomes, je trouve que cette série est une belle réussite.
Destinée à un jeune lectorat, elle propose quatre histoires, chacune ancrée dans une saison, chacune se centrant sur un personnage différent, chacune proposant un récit à la fois amusant et incitant à la réflexion.
- Avec L'automne de Monsieur Grumpf, les enfants découvrirons un vieux monsieur bougon mais toujours prêt à aider les autres, quitte à se négliger lui-même.
- Avec Le Frisson de l'hiver sont abordés les émois amoureux et le fait que faire montre d’autodérision vaut parfois mieux que de s’enfermer dans une fierté mal placée (surtout si on est maladroit)
- Avec Un Chouette été, c’est la cohabitation entre vieux et jeunes qui est abordée autour d’un étang.
- Avec Le Premier Printemps, enfin, Dab nous livre une véritable perle à plusieurs niveaux de lecture, qui parle de rhume des foins, de l’amour d’un père pour son enfant… et de deuil.
Le dessin, fortement influencé par le style Disney, plaira à coup sûr aux jeunes lecteurs. Le format court et à l'Italienne devrait lui aussi les séduire.
Tous les récits sont agréables à lire. Les adultes mis en scène ont beau avoir des profils assez proches (souvent râleurs ou bougon, ils ont tous bon cœur… l’auteur se serait-il projeté dans ses personnages ?) les récits sont bien diversifiés. L’humour de situation fonctionne bien, en règle générale et chaque récit propose une piste de réflexion sur un sujet plus profond (sentiment amoureux, tolérance, deuil). Le Premier Printemps m’a spécialement marqué par ses multiples niveaux de lecture qui font qu’un enfant le lira différemment selon qu’il aura 5, 7 ou 9 ans (ce qui pour moi est la marque d’un grand récit jeunesse).
Une belle réussite, donc.
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Dans la tête de Sherlock Holmes
Je serai du même avis et porterai la même note que les précédents aviseurs. Voilà 2 BD que nous avons plaisir à voir et à saisir. Toute cette mise en page, en plus d'être esthétiquement très belle, permet d'étendre le terrain de jeu de cette enquête. Rarement un titre de BD n'a aussi bien porté son nom : nous pénétrons véritablement dans l'esprit méthodique et sans faille de Sherlock Holmes. Tout est parfait, chaque indice est exploité à un moment donné, les connexions se font au fur et à mesure. Bref, on se plaît à suivre tout cela et on peut prendre le temps de découvrir tous les menus détails que comportent les planches. Le dessin en lui-même est également vraiment nickel. L'histoire reflète le cerveau de Sherlock Holmes : aucune bavure, aucun écart, aucune incohérence. Chaque scène compte et le fil directeur n'est jamais perdu de vue. On est vraiment dans l'enquête de la première à la dernière planche. C'est tout ce qui compte ici! Donc pour les fanas du genre, vous serez servis. Toutes ces qualités m'entraînent vers un paradoxe qui se traduit par un reproche général : c'est "trop" parfait. Il manque un peu de subjectivité pour être pleinement conquis. Alors qu'on se trouve dans la tête du plus grand détective de l'histoire de la littérature, je vois trop de distance entre le lecteur et les personnages. C'est hyper ludique et génial à feuilleter du début à la fin, mais cela donne un ensemble un peu trop "scolaire" à mon goût. On peut difficilement faire plus linéaire comme récit, ça va toujours dans le bon sens! C'est une affaire de goût, je dois préférer les chemins tortueux et les non-dits. Enfin, je me place aussi dans le camp des aviseurs dubitatifs sur la suite: il faudra réussir à utiliser de nouveaux artifices visuels pour le prochain cycle, sinon on risque de perdre les délices de l'originalité graphique. Mais bon, un super moment à passer, on en prend plein les mirettes et le scénario n'a pas à pâlir. A lire!
Le Cabinet Chinois
Le Cabinet Chinois est une oeuvre ambitieuse pour un début de carrière. Nancy Peña nous entraine dans un labyrinthe dans lequel il est difficile de ne pas se perdre. Il y a tant de directions et de portes à ouvrir qu'il faut une bonne notice pour s'y retrouver. Bien sûr on pense immédiatement à une réécriture de La Belle et la Bête très subtile. (trop ?). L'auteure nous propose-t-elle une recherche de clés ? A travers un vocabulaire inhabituel pour une BD ? L'anamorphose me fait dire qu'elle s'amuse à déformer ses personnages et nous renvoie au célèbre "Ambassadeurs" qui lui-même nous conduit à l'image de la mort ? D'ailleurs toutes ses représentations se déforment au fil du livre, Corneel, le dragon, Magriete elle-même. Magriete ce nom encore une clé vers le peintre génial qui nous invitait à découvrir autre chose que l'image proposée. Peut-être que pour une oeuvre de jeunesse madame Peña a voulu taper trop fort, comme une excellente élève qui veut nous montrer tout son potentiel, mais que c'est bon de se creuser un peu sur une oeuvre aussi déroutante en première lecture. Son trait n'est pas aussi abouti et racé que dans ses oeuvres postérieures mais le talent est bien présent. J'avoue que je pousse un peu ma note mais je suis trop fan.
Seance tea party
Lora est une collégienne à la frontière entre enfance et adolescence. Là où ses amis commencent à se détacher du monde enfantin et à s'intéresser à des sujets plus adultes, elle refuse ce changement et préfère continuer à vivre joyeusement ses jeux insouciants et à faire vivre son imaginaire débridé. Elle risquerait de se retrouver toute seule malheureusement, si elle ne faisait un jour la rencontre de la fantôme qui hante sa maison avec qui elle devient très amie. Le graphisme rappelle celui de certaines illustratrices du web et autres blogueuses. Il sait se faire agréable par la bonne humeur qui se dégage de ses couleurs et de ses personnages. L'entrée en matière de l'histoire est un peu déstabilisante car il est difficile de situer l'âge de l'héroïne. L'autrice lui dessine un corps de grande adolescente, à elle ainsi qu'à ses amis, mais elle se comporte de manière très enfantine. Ce n'est que quand j'ai appris qu'elle avait 12 ans que j'ai mieux situé l'intrigue et que je m'y suis davantage attaché. Et au fil des chapitres, je me suis laissé de plus en plus toucher par sa joie de vivre, sa sensibilité mais aussi par l'intelligence du propos de son histoire. C'est l'histoire d'une ado qui ne veut pas vieillir et s'inquiète de devoir perdre ses amis. C'est aussi l'histoire de son amitié avec le fantôme d'une jeune fille de son âge, qui ne se souvient plus de sa vie passée mais qui était aussi l'amie imaginaire de l'héroïne quand elle était toute petite. Ensemble, les deux filles vont se soutenir et s'aider à progresser. Car bientôt, la fantôme va se retrouver au centre de la narration, prenant presque le rôle d'héroïne elle-même, puisqu'elle aussi a des choses à régler dans son... après-vie. Cette BD que j'ai prise au départ pour une œuvre jeunesse légère mais un peu futile s'est révélée pleine d'émotion et d'une belle intelligence quand elle aborde le sujet de la peur de vieillir, des souvenirs, ainsi que la thématique des amis qu'on perd avec le temps et qu'on peut retrouver. Son message est universel, optimiste et il s'adresse aussi bien aux jeunes qu'aux moins jeunes lecteurs, à l'image de l'héroïne qui deviendra finalement très bonne amie avec une femme de cinquante ans de plus qu'elle.
Julia & Roem (Coup de sang)
Dans « Julia et Roem », Enki Bilal ne cache pas qu’il s’est inspiré de « Roméo et Juliette » pour concevoir son récit. D’ailleurs, même sans savoir ça, le lecteur sera rapidement mis dans l’ambiance avec la présence de nombreux dialogues issus du roman shakespearien. Bizarrement, ce parti-pris qui aurait pu me rebuter fortement passe très bien dans cet album d’Enki Bilal car je déteste habituellement les œuvres de Shakespeare ! En effet, j’ai beaucoup apprécié cette bande dessinée. J’y ai aimé sa situation dans un futur apocalyptique. Et surtout, cette fois-ci, l’auteur a laissé de côté ses diatribes écologiques et les nombreuses invraisemblances aperçues dans le premier opus « Aminal’z » de cette trilogie « Coup de sang ». Du coup, la lecture se fait moins intello et plus fluide sans pour autant que l’aspect poétique en soit atténué, bien au contraire ! Certes, les dialogues shakespeariens parsèment cette bd mais ils se révèlent assez distraits et surtout ils apportent un côté onirique bienvenu à cette ambiance de fin du monde. Les personnages ne me sont pas apparus franchement attachants mais certains comme Parish et Lawrence y apparaissent comme empreints de bonté et d’humanisme bienvenus au milieu de ce paysage désolant. On pourrait reprocher à l’auteur d’avoir choisi la facilité en utilisant son style tout de suite identifiable pour concevoir cette bd, et alors ? Oui, il use de sa palette de tons habituels en y employant des teintes grises, bleues et marrons., et alors ? Cette fois-ci, ce parti-pris sert à la perfection le récit ! Ce choix graphique, cette ambiance particulière -à mon avis- s’accorde très bien avec ce scénario. Non seulement, c’est très beau mais ça apporte un vrai plus au récit ! Malgré une trame très classique, le charme s’est opéré en moi en lisant cette bd. Je me suis attaché à cette lecture, il y a quelque chose dans ce récit qui a su me la rendre captivante : est-ce sa narration fluide et dépouillée d’intrigues secondaires qui auraient pues complexité inutilement cette histoire ? L’universalité de son thème principal (l’amour) ? Son graphisme, cette atmosphère, qui accompagne très bien cette histoire d’amour qui se situe dans un futur apocalyptique ? Je pense que c’est un peu de tout ça qui m’a fait apprécier « Julia et Roem ». Une belle œuvre !
La Conquête du cosmos
Disons-le d’emblée, le lecteur amateur de BD de SF, dans la tradition du « space opera » aux planches spectaculaires, s’il est intrigué par le titre, devra passer son chemin. S’il va jusqu’à feuilleter ce petit album, il pourra aussi conspuer la fainéantise apparente du dessinateur, Alexandre Fontaine Rousseau, qui recourt ici à l’itération minimaliste. Et pourtant, le procédé est connu, s’appliquant très largement à la BD d’humour et popularisé par l’école oubapienne dont Lewis Trondheim est un éminent représentant. Toujours très culotté, ce parti pris est largement assumé par ses auteurs et fonctionne ici à merveille. Et à y regarder de plus près, la qualité graphique est bien présente. Faites-le test vous-même en tapissant un mur à l’aide des planches de l’album, le résultat est plus que probant, vous arriverez même à épater vos amis ! Bref, pour peu qu’un tel parti pris soit accepté par le lecteur, il ne lui restera plus qu’à se délecter de cet humour décalé et pince-sans-rire s’appuyant sur la technique du « running gag ». Comment résister à cette Laïka imperturbable qui ne sait que répondre « Waf ! » au groupe de scientifiques lui proposant de l’envoyer en orbite autour de la Terre, tout en s’égarant dans des conversations à la fois oiseuses et absurdes. Et c’est encore plus drôle quand on sait ce qu’il adviendra de la chienne… tout au moins dans le monde réel. Quant à Michael Collins, le troisième astronaute aux côtés de Buzz Aldrin et Neil Amstrong, on compatit avec lui du sort qui lui fut réservé. Car en dehors du fait que (presque) personne ne se souvient de lui, et pour cause, le pauvre Collins resta à bord de la capsule tandis que ses deux compagnons gambadaient sur un sol lunaire vierge, sous l’œil admiratif de 4 milliards de Terriens. On compatit et pourtant, hypocrites que nous sommes, cela ne nous empêche pas de pouffer de rire en lisant son journal dans lequel il tente, non sans mal, de masquer sa frustration par une attitude fair-play. Les expressions québécoises renforcent la cocasserie du propos, et même le lecteur français finira par se familiariser et deviner le sens des plus énigmatiques, sans forcément faire appel à google. C’est sûr, Francis Desharnais a le sens de la « joke », et avec lui, si un voyage en capsule spatiale est pas « vargeux », il saura le rendre « ben crampant » ! A l’aide de cette parfaite alchimie entre textes et dessins, les auteurs raillent avec causticité les idéologies ennemies du temps de la guerre froide, démystifient les figures héroïques de cette course à l’espace un peu infantile, égratignant au passage le complotisme, le mercantilisme et plus généralement la bêtise. Une chose est sûre, avec « La Conquête du cosmos », vous ne verrez plus l’espace de la même façon, et la simple contemplation de la lune fera peut-être même naître un sourire amusé en vous…
Yakari
Encore une fois je trouve très sévères les avis à l'encontre de cette série jeunesse. J'aime lire avec une grande attention ce que je propose à mes enfants car c'est une partie de la formation de leur imaginaire et de leur culture générale. Il y a beaucoup de choses vraiment intéressantes dans Yakari. Les scénarii sont simples mais jamais niais. Ils sont souvent porteurs de sens du respect de la nature, des animaux et des autres. Les personnages d'Elan Lent ou d'Oeil-de-Bouillon permettent une première approche du handicap avec les enfants. Un épisode comme "Yakari et l'Etranger" porte des valeurs très fortes d'acceptation de la différence de l'étranger même quand celui-ci est très gênant pour notre petit confort. Ecrit en 1978, c'est encore d'une actualité quotidienne même pour ceux qui ont plus que 7/8 ans. Toutes les histoires s'inscrivent dans un cadre merveilleux qui parle bien à l'esprit des enfants. J'ajoute l'excellent dessin de Derib, son amour des grands espaces mis en valeur par ses cadrages particuliers et les très jolies couleurs. Elles s'ajustent parfaitement aux différents paysages et différentes saisons où nous entrainent les auteurs. Je trouve que c'est une excellente série qui fait encore rêver une multitude d'enfants (et de grands) 50 ans après sa création.
Prisonnier en Irak
« Prisonnier en Irak » est un manhua, c’est-à-dire une BD Chinoise… A ce titre le style narratif se rapproche des mangas, avec un dessin très dynamique rempli de passages contemplatifs, et des codes graphiques assez reconnaissables. Le scenario est pour le moins original et basé sur des faits avérés, et nous raconte les mésaventures de Liu Tuo, jeune archéologue chinois qui se retrouve emprisonné sans raison en Irak. L’histoire se concentre sur son incarcération, et sur les relations qu’il tisse avec ses codétenus. L’ensemble reste assez léger, même si je note un crescendo émotionnel en deuxième moitié d’album. La façon dont les irakiens « adoptent » l’étudiant chinois est bien amenée, et les échanges culturels dans un milieu aussi hostile sont incongrus mais bien vus. La fin est belle (même si je ne suis pas sûr d’avoir compris la nature de la relation entre Liu Tuo et Omar). Un album original qui a su retenir mon attention. Un auteur à suivre (à voir aussi le superbe Quand l’enfant disparaît).
Soon
J’ai eu du mal à entrer dans cet album épais et consistant, certains passages étant parfois d’une lecture difficile. Ceux se déroulant dans le « présent narratif » (en 2151) sont parfois trop sombres, et je ne distinguais pas facilement les détails du dessin. Ceux se déroulant dans le « passé », tournés vers l’explication du « présent » et de la mission Soon, sont plus clairs au niveau du dessin, mais la lecture de ces pages l’était moins, le sens de lecture des textes n’étant pas toujours très clair. Bon, après avoir commencé par ces remarques, je vais poursuivre en vous encourageant à passer outre – comme je l’ai fait – ces difficultés de lecture, car l’histoire développée par les auteurs en vaut la peine. Si le fil rouge est constitué par les relations difficiles, tendues et douloureuses entre une femme partant définitivement dans une longue et infinie mission spatiale et son fils, qui n’accepte pas cette séparation, c’est ailleurs que réside la force de ce récit. En effet, les auteurs nous emmènent, via les flash-backs expliquant la nécessité de la mission Soon, à comprendre comment l’humanité en est arrivée là. Et c’est ainsi que nous avons une critique de certains maux bien contemporains (pollution, conflits d’usage pour des ressources s’épuisant, pandémies incontrôlées, etc.). Et les auteurs nous donnent une vision assez noire de ce qui pourrait arriver (ici des guerres et des choix douloureux ayant fait drastiquement diminuer la population mondiale, et ayant « mis sous cloche » ce qui en restait). D’où la mission Soon, qui emporte plusieurs générations, pour trouver éventuellement un endroit « vivable ». Un sujet intéressant, d’actualité, un album très dense, il faut donc prévoir d’investir du temps pour le lire. Mais cela en vaut la peine.
Trese
C'est grâce au succès de son adaptation en dessin animé diffusé sur Netflix que nous avons la chance de pouvoir découvrir cette série réalisée par deux auteurs philippins. Si les Philippines semblent être une terre amatrice de BD, rares sont les productions traduites par chez nous. Et pour le coup, la découverte du folklore et de l'imaginaire philippin par le biais de "Trese" est une très bonne surprise ! Alexandra Trese est en effet consultante occulte pour la police de Manille qui fait appel à elle dès qu'un crime semble ne pas rentrer dans les cases. Ses connaissances dans le domaine de la magie et du folklore local et ses deux acolytes "particuliers" qui lui servent de gardes du corps lui permettent de résoudre la plupart de ces affaires macabres de façon souvent musclée. Il faut dire que les créatures auxquelles elle se retrouve confrontée ne font pas dans la demi mesure. Elle non plus ! L'album est découpé en courts chapitres indépendants nous permettant de "faire connaissance" avec les créatures fantastiques qui peuplent l'imaginaire philippin. Dépaysement assuré, même s'il est marrant de trouver quelques similitudes avec certaines des croyances européennes. Le trait nerveux de Hajo Baldisimo et son noir et blanc tout en contrastes servent à merveille ces courtes histoires et tissent au fil des pages un caneva fantastique prenant. Chaque récit est ponctué par une sorte de journal permettant au curieux d'approfondir la découverte de ces créatures. Plutôt bien vu et intéressant ; ceux qui trouveront que cela peut casser le rythme de leur lecture pourront de toute manière tout aussi bien s'en passer. Voilà donc une belle découverte qui ravira les amateurs de fantastique en allant piocher dans un registre peu connu du folklore asiatique. A découvrir !
Sous les arbres
Après lecture des quatre tomes, je trouve que cette série est une belle réussite. Destinée à un jeune lectorat, elle propose quatre histoires, chacune ancrée dans une saison, chacune se centrant sur un personnage différent, chacune proposant un récit à la fois amusant et incitant à la réflexion. - Avec L'automne de Monsieur Grumpf, les enfants découvrirons un vieux monsieur bougon mais toujours prêt à aider les autres, quitte à se négliger lui-même. - Avec Le Frisson de l'hiver sont abordés les émois amoureux et le fait que faire montre d’autodérision vaut parfois mieux que de s’enfermer dans une fierté mal placée (surtout si on est maladroit) - Avec Un Chouette été, c’est la cohabitation entre vieux et jeunes qui est abordée autour d’un étang. - Avec Le Premier Printemps, enfin, Dab nous livre une véritable perle à plusieurs niveaux de lecture, qui parle de rhume des foins, de l’amour d’un père pour son enfant… et de deuil. Le dessin, fortement influencé par le style Disney, plaira à coup sûr aux jeunes lecteurs. Le format court et à l'Italienne devrait lui aussi les séduire. Tous les récits sont agréables à lire. Les adultes mis en scène ont beau avoir des profils assez proches (souvent râleurs ou bougon, ils ont tous bon cœur… l’auteur se serait-il projeté dans ses personnages ?) les récits sont bien diversifiés. L’humour de situation fonctionne bien, en règle générale et chaque récit propose une piste de réflexion sur un sujet plus profond (sentiment amoureux, tolérance, deuil). Le Premier Printemps m’a spécialement marqué par ses multiples niveaux de lecture qui font qu’un enfant le lira différemment selon qu’il aura 5, 7 ou 9 ans (ce qui pour moi est la marque d’un grand récit jeunesse). Une belle réussite, donc.