Les derniers avis (32277 avis)

Par Gaston
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Et à la fin, ils meurent
Et à la fin, ils meurent

Un excellent documentaire sur les contes. J'aime lire les contes et aussi les mythes et les légendes alors c'est vraiment le genre de BD qui est fait pour moi ! J'ai dévoré l'album du début jusqu'à la fin. La présentation de Lubie est parfaite avec un dessin mignon qui va bien pour les contes et aussi un bon mélange de sérieux et d'humour. L'autrice traite de plusieurs aspects des contes: leurs origines, l'influences de plusieurs auteurs sur ce genre ainsi que de celle Disney, les stéréotypes qui découlent des contes, etc et etc. C'est très bien documenté et j'ai bien aimé qu'à la fin de chaque thématique abordé, l'autrice présentait un conte pour illustré son propos. J'aime aussi comment elle parle des cotés problématiques des contes sans tombés dans la dénonciation facile comment on voit sur les réseaux sociaux. Elle semble d'ailleurs ne pas trop apprécier la tendance actuel de certains adultes à vouloir que tout soit rational et voient le mal partout lorsqu'il s'agit de fiction destiné aux enfants. Le seul défaut selon moi du livre est qu'il y a des compléments d'informations sur certains sujets abordés par l'autrice sauf qu'au lieu de mettre ça comme bonus de fin comme dans n'importe quelle BD-documentaire, il faut télécharger un appli pour pouvoir les lires ! C'est quoi ce bordel ? Avant lorsque tu achetais/empruntais une BD, on l'avait au complet et maintenant pour avoir tout il faut avoir internet ?! Ça va être quoi après, on acheter un livre sans pages et il va falloir télécharger un appli pour lire toute la BD ?

15/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série L'Orchidée Noire (Black Orchid)
L'Orchidée Noire (Black Orchid)

Et plus rien ne sera comme avant. - Il s'agit d'une minisérie en 3 épisodes d'une quarantaine de pages chacun, initialement parus en 1988/1989. Il s'agit de la deuxième collaboration entre Neil Gaiman (scénario) et Dave McKean (illustrations), après Violent Cases, et de leur premier travail pour DC Comics. Dans une salle de réunion dans une grande métropole, monsieur Sterling (vice-président d'un conseil d'administration un peu spécial) s'adresse à une assemblée de cadres pour faire un bilan mensuel sur les activités du groupe : il s'agit de l'évolution des parts de marché des secteurs du crime organisé qu'ils gèrent. La réunion s'achève sur la mise à mort de Black Orchid qui s'était infiltrée parmi eux (une balle dans la tête). Ailleurs Carl Thorne s'apprête à sortir de prison. Il était l'un des aides de Lex Luthor (dans le cadre de ses activités illégales) et il a été condamné entre autres grâce au témoignage de sa femme (Susan Linden-Thorne). Ailleurs Philip Sylvain est en train de lire dans son salon quand une femme violette sort de la serre qui côtoie la maison. En 1982, Alan Moore initie le début d'une révolution chez l'éditeur DC Comics : il reprend en main la série Swamp Thing. Il prouve mois après mois que les superhéros peuvent être utilisés comme vecteur d'histoires ambitieuses et adultes, complexes et thématiquement riches. Petit à petit, les responsables éditoriaux prennent conscience (1) qu'il existe des créateurs en Angleterre et qu'il est possible de les recruter pour travailler sur des superhéros américains, (2) qu'une partie du lectorat est prête à acheter des comics s'adressant à un public plus âgé. "Black Orchid" intègre ces 2 caractéristiques (Gaiman et McKean sont anglais, le récit n'a presque plus aucun rapport avec les superhéros). le succès de cette minisérie emportera la décision de créer la branche Vertigo. Pour ce premier récit pour le compte de DC Comics, Neil Gaiman et Dave McKean reprennent un personnage très mystérieux, dépourvu d'origine secrète et très peu utilisé dans l'univers partagé DC : Black Orchid, créée en 1973 par Sheldon Mayer et Tony DeZuniga. Autant dire qu'ils peuvent en faire ce qu'ils veulent, cela ne mettra pas en péril la valeur d'une propriété intellectuelle de DC Comics, et ils ne s'en sont pas privés. Toutefois, il transparaît à la lecture qu'ils avaient quand même un cahier des charges à respecter. Cette histoire a donc pour objet de donner une origine secrète à Black Orchid. Neil Gaiman prend le parti de commencer le récit par le milieu alors que la première Black Orchid est froidement abattue. Philip Sylvain va relater une partie des événements qui ont conduit à l'existence de Black Orchid, à celle qui succède à l'originale, et d'autres personnages de l'univers partagé DC fourniront les éléments manquants. Cet aspect du récit correspond à la volonté de DC Comics de faire migrer quelques personnages secondaires propriétés de DC vers Vertigo. Toutefois, le lecteur de la série Sandman est en terrain connu. Neil Gaiman déroule un récit dont le thème principal est le changement, entremêlé avec la permanence des personnages de fictions (Black Orchid continue d'exister dans une nouvelle version) et une forme allégée de destin (les conditions de l'existence de Black Orchid déterminent pour partie ce qu'elle estime être son devoir). La construction sur 2 directions permet à la fois de lever le mystère de qui est Black Orchid, de découvrir cette personne, et à la fois d'envisager son devenir dans un monde déconnecté des superhéros. Gaiman a concocté un mystère intriguant (savoureux si vous appréciez l'univers partagé DC), et il dépeint un personnage très étonnant, inattendu. Dans ce récit, il s'appuie sur un dispositif narratif délicat qu'il manie avec une grande efficacité : le recours à des extraits de chansons de Frank Sinatra (en particulier "American beauty rose"). Carl Thorne est un admirateur éclairé de Sinatra et il fredonne régulièrement de courts extraits avec une pertinence remarquable. Je me suis surpris à fredonner le refrain de "Strangers in the night" pendant plusieurs minutes après l'avoir lu du fait de la résonnance entre ces paroles et le récit. Dave McKean a choisi un mode d'illustration plus canalisé qu'à son habitude pour ce récit. Il met en place une mise en page assez sage oscillant entre 6 et 8 cases par page (2 lignes de 3, ou 2 lignes de 4 cases). Il réalise son travail à la peinture du début jusqu'à la fin en incorporant quelques contours délimités au crayon et quelques photographiques retouchées (en nombre réduit), ou collages. Dans un premier temps ce qui arrête le plus le regard est le travail sur les couleurs. La teinte (et les nuances associées) choisie pour Black Orchid est à la fois chaude, irréelle, diaphane et étrangère à l'humain. Chaque fois que la nature est évoquée, McKean compose des camaïeux de vert fascinants et hypnotisants, avec une mention spéciale pour la jungle amazonienne tout en feuillage et pour un magnifique portait de Swamp Thing. Chaque planche arrête le regard par la beauté et l'intelligence de sa mise en couleurs. McKean réalise des planches qui ne subissent pas l'influence des comics de superhéros. Il s'astreint à une narration très séquentielle où les cases se suivent comme autant de décomposition de la scène en train de se dérouler. En ce sens il a opté pour une narration traditionnelle. Par contre il a choisi des modèles vivants pour chacun des personnages, ce qui donne des visages très individualisés, naturels sans être des photographies. Et il utilise un graphisme qui privilégie le naturel et le réalisme. Bien qu'il s'agisse d'un travail de jeunesse et de commande, McKean impose déjà sa vision personnelle sur les modalités de narration visuelle. Au final ce comics est comme son personnage principal, à savoir hybride. Neil Gaiman respecte le cahier des charges (donner une origine ancrée dans l'univers partagé DC), tout en développant les thèmes qui lui sont chers et en transformant Black Orchid en bien autre chose que ce qu'elle était au départ. Dave McKean s'astreint à une forme de narration traditionnelle, tout en appliquant sa vision unique en son genre. Les collaborations suivantes entre Neil Gaiman et Dave McKean se classent parmi les chefs d’œuvre de la bande dessinée, en particulier Signal / Bruit et Mr Punch.

15/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Violent Cases
Violent Cases

Rétrospectivement - J'ai relu cette histoire après avoir terminé les 10 tomes de Sandman et force est de constater que ce premier comics de Neil Gaiman contient déjà plusieurs thèmes chers à cet auteur. En 1987, un éditeur anglais a l'intuition de confier le scénario d'un jeune anonyme à un illustrateur qui n'a encore rien réalisé : Neil Gaiman et Dave McKean font connaissance. L'histoire est bâtie autour de réminiscences d'un narrateur qui a l'apparence de Neil Gaiman. Il se souvient qu'un accident domestique avait amené son père à le faire triturer par un vieil ostéopathe. À partir de là, le narrateur entremêle ses discussions avec l'ostéopathe et ses souvenirs de fête d'anniversaire chez des enfants d'amis de ses parents... jusqu'à sa dernière rencontre avec ce vieil homme. Neil Gaiman nous convie à analyser l'effet des souvenirs d'enfance, leur nature fragmentaire et le merveilleux qui naît du manque de compréhension du monde des adultes (difficultés de reconnaître les liens de cause à effet). le lecteur assiste à la naissance d'un mythe dans un contexte très quotidien. Il contemple un enfant dont l'interprétation de la réalité est différente de celle de ses camarades. Il assiste à une petite révélation de ce qui se cache derrière les tours de passe-passe d'un magicien. Au fil des pages, Neil Gaiman parle du souvenir, des émotions qui lui sont liées, mais aussi en arrière plan d'un cheminement psychanalytique. Pour mettre en image ce récit ambitieux, il a eu la chance de croiser le chemin de Dave McKean qu'il retrouvera pour les couvertures de Sandman (réunies dans "Sandman: Dust covers", un incroyable voyage onirique) et pour quelques collaborations sortant de l'ordinaire telles que Le jour où j'ai échangé mon père contre deux poissons rouges, ou Des Loups dans les murs, et Signal / Bruit et Mr Punch. Dave McKean illustre ce récit introspectif avec des dessins déjà inventifs, avec quelques collages, des trames et quelques photographies d'objets. Sa créativité est à un niveau tel qu'il est possible pour le profane de distinguer les techniques qu'il emploie et de comprendre dans quel but il y a eu recours. Au final cette première collaboration entre ces 2 créateurs s'avère déjà très aboutie, tout en restant accessible. L'histoire constitue une interrogation sur la transfiguration des expériences de l'enfant par le prisme de la mémoire. La bande dessinée permet à cette histoire de provoquer des associations d'idées et de conjurer des sensations qu'un livre n'aurait pas pu faire. Cette lecture est à recommander aux delà du cercle des admirateurs de Gaiman et McKean.

15/04/2024 (modifier)
Couverture de la série La Cage aux cons
La Cage aux cons

J'étais assez perplexe en commençant ma lecture. Au final c'est une bonne surprise avec un récit très rythmé qui mène le lecteur par le bout du nez. A la lecture des premières cases, j'ai eu peur de lire des dialogues en pâles imitations d'Audiard suppléant un manque d'humour par de la vulgarité. Je me suis trompé et j'ai pris un vif plaisir à lire la joute verbale entre les deux hommes. C'est souvent bien trouvé et drôle. Evidemment le scénario plonge le lecteur dans un abîme de perplexité quant à la passivité des visiteurs de Cageot-Dinguet. Mais le rythme élevé et la succession rapide de nouvelles situations empêchent une analyse poussée. C'est d'ailleurs une bonne chose de se laisser porter par cette histoire qui révèle tout son piquant dans un final bien réussi à mon goût. J'ai eu du mal à rentrer dans ce graphisme au trait gras et épais. Toutefois cela correspond au caractère du prisonnier dont on ne connait jamais le nom. Le N&B aux grisés souvent sombres sonne juste dans cette ambiance de petit pavillon de banlieue qui rappelle Petiot ou Landru. Au final j'ai apprécié le travail des détails de certaines cases et l'expressivité dans un humour pince sans rire des personnages. Une lecture originale pour un bon moment de détente.

14/04/2024 (modifier)
Par David
Note: 4/5
Couverture de la série Je veux une Harley
Je veux une Harley

J'ai connu Lucien ado, lorsque je jouais les caïds sur ma 103 sp, je lisais ses aventures avec délectation. J'ai passé la cinquantaine de printemps mais je n'ai pas eu d'Harley, cette bd m'a enchanté, elle reprend les clichés associés aux bikers qui ont un certain pouvoir d'achat et qui aiment se retrouver entre eux. Les dessins sont chouettes, l'univers est chouette, bref j'ai adoré.

14/04/2024 (modifier)
Par Alix
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Vampire & sorcières
Vampire & sorcières

J’ai beaucoup aimé les autres albums de Michel Jans et Capucine Mazille (Le Dernier Ours de Chartreuse et Gargantua en Chartreuse), et j’ai encore une fois apprécié ce conte paru dans la collection jeunesse Lily Mosquito. L’histoire est certes classique, mais propose une relation intéressante et improbable entre deux personnages attachants : un vampire ayant perdu le goût du sang, et une sorcière lui venant en aide bien maladroitement. Leurs mésaventures sont prenantes, et proposent en filigrane des thèmes intéressants et modernes. Je note aussi que l’auteur ne peut s’empêcher de glisser une énième référence à la « liqueur de santé » Chartreuse, pour mon plus grand plaisir. La mise en image de Capucine Mazille est superbe et sert parfaitement le récit. Un chouette conte jeunesse.

14/04/2024 (modifier)
Couverture de la série De Cape et de Mots
De Cape et de Mots

Franchement pas mal bien cette bd. C’est positif, universel, à défaut d’être véritablement marquant, le lecteur passera à minima un bon moment, les plus jeunes apprécieront même d’avantage. Aux pinceaux, on retrouve la patte graphique des Kerascoët fluide et légère, et qui est à l’image du scénario. On se laisse très facilement embarquer dans l’histoire, notre héroïne est attachante et j’ai aimé la façon dont elle bouscule tout ce petit monde, elle amène de la facétie face aux codes et rigueurs de la cour. Je regrette juste un côté un peu trop manichéen avec les personnages, tout comme la fin « happy end ». Ça manque un peu de nuances à mon goût pour m’enthousiasmer plus, mais c’est conforme à ce que l’on peut attendre d’un conte, et n’enlève en rien le beau travail des auteurs. 3,5

14/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Pulp
Pulp

Auteur âgé de comics - Ce tome contient une histoire complète publiée pour la première fois en 2020, sans prépublication en mensuel. Elle a été réalisée par Ed Brubaker (scénario), Sean Phillips (dessins et encrage) et Jacob Phillips (couleurs). Elle comprend 67 planches de bande dessinée. Il s'agit d'une histoire indépendante de la série Cirminal, et qui ne nécessite aucune lecture préalable. Max Winters ne sait pas trop par où commencer son récit alors qu'il vient de frôler la mort pour la troisième fois de sa vie. À New York, février 1939 correspond à son temps présent. Il évoque un de ses récits mettant en scène deux cowboys Red River Kid et Heck Randall, deux hors-la-loi. Le Kid se retrouve au milieu de la grande rue d'une petite ville du Far-West, pour un duel au soleil. Il réagit juste au bon moment et dégaine tuant son adversaire. Puis il s'enfuit à cheval avec Randall, juste avant l'arrivée des détectives de l'agence Pinkerton. Ils se dirigent vers le Mexique, en se demandant s'ils ne pourraient pas s'y mettre au vert pour essayer de changer de vie, et espérer de vivre vieux. Mort, le responsable éditorial, achève sa lecture de la nouvelle écrite par Winters et lui indique qu'il l'accepte, sous réserve qu'il en change la fin. Jamais les personnages du magazine Six Gun Western ne doivent envisager une évolution de leur vie : ils doivent rester les mêmes, aventures après aventure, car c'est ce qu'attendent les lecteurs. Winters objecte que Robert E. Howard avait fait vieillir Conan et qu'il lui écrivait des aventures à la fois en tant que jeune aventurier, et à la fois en tant que roi plus âgé. Mort lui répète qu'il est hors de question de dévier de la formule et lui remet un paiement de 120 dollars en billets, en lui expliquant que le prix au mot a baissé parce qu'il y a trop de concurrence et que la circulation du magazine a baissé. Winter tente de protester en indiquant qu'il ne voit pas pourquoi il devrait subir les conséquences d'un accroissement de la concurrence pour l'éditeur, mais Mort lui rétorque qu'il a encore de la chance d'avoir du boulot à son âge. En rentrant chez lui, Winters marche vers la station de métro en pensant qu'il a du mal à supporter que Mort lui explique la vie, que ça le met bien en rogne de se faire ainsi flouer par un éditeur imbu de lui-même. Une fois sur le quai du métro, il voit un jeune homme juif se faire houspiller par deux gugusses costauds et bien blonds se moquant de ses papillotes. Winters avance pour s'interposer. Les deux gugusses le rouent de coup, et il tombe à terre faisant une crise cardiaque. Le plus agressif en profite, se baisse et lui fait les poches, lui dérobant ses 120 dollars. Winters perd conscience. Il se rappelle l'année 1892, la première fois où il a failli mourir. Il travaillait avec son père et son frère, au ranch à réparer une barrière. Ils avaient été pris dans une guerre de ranch et leur maison a été incendié, les obligeant à fuir à cheval. Il avait été blessé au dos et soigné par un médecin de campagne qui avait retiré la balle de manière archaïque. Un mois plus tard, son frère Spike et lui s'étaient vengé en abattant les incendiaires, et sa vie n'avait plus jamais été la même. D'un côté, Brubaker & Phillips ont relancé leur série Criminal en 2019, de l'autre, ils ont commencé à produire des récits complets publiés, sans prépublication mensuelle. Le présent récit fait partie de la deuxième catégorie. La couverture annonce un récit de genre de type Western. Passé la première séquence, le lecteur comprend qu'essentiellement le Western correspond aux nouvelles écrites par Max Winters et publiées dans des magazines imprimés sur du papier bon marché, des pulps. Ce type de magazine a été publié de 1896 à la fin des années 1950, et est passé à la postérité grâce à des personnages emblématiques comme Conan, The Shadow, Doc Savage et bien d'autres. Il y a une deuxième forme de Western qui correspond cette fois-ci aux souvenirs de Max Winters, à sa vie d'avant son installation à New York et sa carrière d'écrivain. C'est un homme d'une cinquantaine, peut-être une soixantaine d'années : c'est apparent dans les rides de son visage, dans son maintien un peu raide, dans sa tenue vestimentaire un peu stricte, et bien sûr dans sa moustache blanche. L'artiste en fait un individu au visage fermé, assez dur, ne se détendant que lorsqu'il est chez lui avec son épouse Rosa. Le ton de la narration visuelle est également assez sec et factuel. Sean Phillips impressionne toujours autant le lecteur : ses dessins ont une apparence un peu fruste, avec des traits irréguliers donnant une sensation de contours rugueux, et pourtant le niveau de détails est élevé et les représentations sont précises. Il recrée les environnements avec une réelle conviction : les vêtements des cowboys, les constructions en bois, les chevaux et leur harnachement, une diligence. Le lecteur voit les conventions qu'il associe au genre Western, à la fois des stéréotypes, à la fois assez consistantes pour être plausibles. Jacob Phillips utilise une mise en couleurs très spécifique pour ces passages Western, une couleur jaune orangé avec des teintes violettes, et des aplats de rouge pour la chemise de Red River Kid, sans respecter les limites des contours avec un trait encré, comme s'il y avait un filtre appliqué, une sorte de brouillard pour bien marquer qu'il s'agit d'une fiction, d'un récit écrit par Max Winters. L'artiste se montre tout aussi précis dans les scènes au présent du récit avec des reconstitutions de grande qualité : les meubles et les accessoires dans le bureau du responsable éditorial Mort, les tenues des passants sur les trottoirs, la station de métro, le petit appartement de Rosa et Max, le hall du cinéma, etc. Jacob Phillips change son mode de mise en couleurs : le lecteur n'a plus l'impression qu'il applique un filtre orangée vieilli. Il applique des couleurs dans les formes délimitées, avec une approche naturaliste. Toutefois, s'il y prête attention, le lecteur constate qu'il joue très discrètement sur les tons pour développer une ambiance lumineuse, un peu terne pour rendre compte de la faible luminosité hivernale, un peu plus vive quand la scène se déroule en intérieur sous une lumière artificielle. Il se montre tout aussi discret pour aller vers des couleurs un peu moins ternes quand Max Winters interagit avec Jeremiah Goldman, un ancien employé de l'Agence nationale de détectives Pinkerton, comme s'il aidait Winters à vivre dans une réalité plus précise. Le lecteur peut très bien ne pas analyser cette mise en couleurs et juste ressentir ses effets qui participent à la narration, qui apporte des éléments supplémentaires d'une manière parfois très subtile. Une fois passée la surprise de découvrir que le récit Western est en fait une fiction (dans la fiction) écrite par Max Winters, le lecteur se rend compte qu'il retrouve les éléments récurrents des récits de ces auteurs : une évocation du monde de l'écriture, une sorte d'attaque à main armée. Bien sûr, la situation professionnelle de Max Winters fait écho à celle des auteurs qui écrivaient pour les pulps, la puissance évocatrice de leurs écrits, leurs personnages plus grands que nature, les contraintes imposées par le mode d'édition (en particulier s'en tenir à une formule, sans pouvoir faire évoluer un personnage), le fait que les auteurs n'étaient pas propriétaires des personnages. S'il est un amateur de comics de superhéros, le lecteur y voit un écho de la situation présente des auteurs travaillant pour DC et Marvel, ainsi qu'une filiation historique dans ce mode de production avec des contrats de main d'œuvre pour les auteurs produisant à la chaîne, et susceptibles d'être remplacés par des auteurs moins chers du jour au lendemain. Il voit que Max Winters vivote avec ses revenus de misère et comprend qu'il est à la recherche d'une solution pour se constituer un petit pécule, une assurance pour ses vieux jours en cas de coup dur. Il repère également les deux références historiques majeures : la grande dépression (1929-1939) aux États-Unis, et la Fédération germano-américaine (Nazi Bund) crée en 1936. Il sait que les auteurs ont pris l'habitude de faire reposer la tension dramatique de leur récit sur un casse ou un acte criminel caractérisé il découvre ce qu'il en est pour ce récit : nature du vol, déroulement, réussite ou non. Il sourit en voyant que pour le perpétrer Max Winters se met un foulard rouge devant la bouche tout en conservant son chapeau, évoquant fortement The Shadow, mais sans le rire démoniaque, ni les Uzis. Il ne s'attend pas forcément à la suite de ce qui arrive à Max Winters. Pourtant les auteurs ont bien placé toutes les pièces du récit devant les yeux du lecteur. Il s'agit bien d'un roman noir, exécuté avec habileté et élégance, sans romantisme. Les récits de Sean Phillips & Ed Brubaker se suivent et se ressemblent : personnage désabusé, pas forcément gâté par la vie, embringué plus ou moins consentant dans une opération criminelle de petite envergure. L'art de Sean Phillips est devenu totalement invisible, intégré à la narration, et pourtant épatant si le lecteur souhaite prendre le temps de s'arrêter sur une case pour mieux voir ce qui paraît si évident, si naturel. Au départ, il peut émettre des réserves sur le travail de Jacob Phillips, un peu imprécis, jusqu'à ce qu'il découvre la fin du récit et prenne la mesure de ce qu'a accompli cette mise en couleurs. Le scénariste raconte l'équivalent d'un roman noir avec légèreté et naturel, Max Winters étant désabusé, mais pas abattu, ne se voyant pas comme une victime. Une fois le récit terminé, le lecteur se rend compte qu'il envisage différemment le personnage principal, qu'il a eu une vie avant d'être auteur de western, que l'histoire était plus dure et plus impitoyable que ce qu'il avait envisagé, un roman très noir.

13/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Une semaine de bonté
Une semaine de bonté

L'identification des schémas - Il s'agit d'un ouvrage relevant des beaux-arts. Il comprend l'intégralité de l'œuvre intitulée Une semaine de bonté, réalisée par Max Ernst, initialement publiée en 1934 à Paris, en 5 cahiers, chacun tiré à 816 exemplaires. L'artiste a réalisé cette œuvre en 3 semaines, lors d'un séjour en Italie en 1933. L'ouvrage se présente sous la forme de 182 planches, chacune occupée par un dessin en pleine page. Ces dessins revêtent la forme de gravure, des tracés à l'encre constituant une image photoréaliste. Max Ernst a recyclé des images réalisées par d'autres (dont Gustave Doré) qu'il est allé chercher dans des magazines et des romans à bon marché. Il a ensuite utilisé la technique de collage pour détourner les images initiales en y superposant des éléments en provenance d'autres gravures. Le résultat aboutit à des images surréaliste, inscrite dans ce mouvement artistique dont Max Ernst fut un des premiers peintres, après avoir appartenu au mouvement Dada. L'œuvre est décomposée en 7 chapitres : (1) dimanche 35 planches - élément : la boue, exemple : le Lion de Belfort, (2) lundi 27 planches - élément : l'eau, exemple : l'eau, (3) mardi 44 planches - élément : le feu, exemple : à la cour du dragon, (4) mercredi 28 planches - élément : le sang, exemple : Œdipe, (5) jeudi 26 planches - élément : le noir, exemples : le rire du coq, l'Île de Pâques, (6) vendredi 12 planches - élément : la vue, exemple : l'intérieur de la vue, (7) samedi 10 pages - élément : inconnu, exemple : la clé des chants. Dimanche - Alors qu'il contemple un portrait en pied de Napoléon, un maréchal avec une tête de lion est attaqué à la tête par un chien. Un gentilhomme à tête de lion avec une grande cape devise galamment avec une gente dame, pendant qu'en arrière-plan un homme reluque une illustration de poitrine féminine dénudée. Dans un couloir délimité par des murs de briques, un homme à tête de lion semble promener une femme (uniquement vêtue d'un voile) qui flotte dans les airs. Lundi - Une femme géante et nue semble avoir causé la destruction d'un pont ferroviaire, alors que le train plein de passagers chute dans les flots. Une femme géante nue a causé dans la destruction d'un pont sur lequel avançait une armée. Mardi - Un carrosse avance de nuit dans une rue de Paris, alors qu'un homme nu à quatre pattes s'apprête à traverser devant lui. Au premier plan, se trouve un tampon en bois permettant d'imprimer une feuille de chêne. Mercredi - Une femme en belle robe, congédie de son salon un monsieur avec une belle cape et une tête d'oiseau. Au premier plan se trouve une sauterelle géante. Etc. Une semaine de bonté est le troisième roman collage de Max Ernst après La Femme 100 têtes (1929) et Rêve d'une petite fille qui voulut entrer au Carmel (1930). Le titre renvoie aux sept jours de la Genèse, mais constitue également une allusion à l'association d'entraide "La semaine de la bonté" fondée en 1927 pour promouvoir l'action sociale. Le sous-titre précise que cette œuvre constitue un roman surréaliste en collage. Au mot de Roman, le lecteur suppose qu'il va découvrir un récit avec une intrigue, a priori encore renforcé par un découpage en chapitre, avec titre et sous-titre. Le premier chapitre démarre plutôt bien puisque le sous-titre attire l'attention sur le Lion de Belfort, c’est-à-dire une sculpture d'Auguste Bartholdi, située à Belfort, dont il existe une réplique en cuivre, place Denfert-Rochereau à Paris. Effectivement, il apparaît dans la plupart des pages un personnage à tête de lion. Le lieu, les autres personnages et même les tenues vestimentaires du lion changeant à chaque page, le lecteur en déduit qu'il s'agit d'ellipses narratives de grande ampleur et systématiques et qu'il lui appartient de rétablir ou d'imaginer ce qui a pu arriver entre chaque page. Finalement, cette suite de gravures s'apparente à une forme de bande dessinée, d'un format un peu particulier. Chaque case occupe une page, et le temps écoulé entre 2 pages, ainsi que les actions accomplies sont de grande amplitude, sans qu'il soit possible d'en déterminer la mesure ou la nature exactement. Chaque page se présente sous la forme d'une gravure qui a été récupérée et modifiée pour servir les desseins de l'artiste. La qualité de la reprographie est satisfaisante, sans effet de moirage entre les traits très proches. Le lecteur n'a pas l'impression de zone noyée dans des traits baveux qui mangeraient les détails. Il peut ainsi observer des décors de la troisième République (1870-1940) dans des appartements cossus, leur aménagement, les meubles, les tentures. Il voit la Seine, quelques parapets, l'escalier intérieur d'un immeuble de rapport, une roulotte de cirque, une forêt, une crypte, et de nombreuses draperies. Le fil narratif (ou tout du moins les images proposées) conduit à des images qui emmènent le lecteur dans un passé révolu et historique. Le lecteur est impressionné par la qualité des images qui ont servi à ces détournements. Les artistes (non identifiés, sauf pour Gustave Doré) qui ont produit les images originelles recherchaient une apparence quasi photographique, avec un luxe de détails et des traits courant en parallèle qui servent à la fois à donner une idée de la texture de chaque matière et matériau, et à la fois à représenter la volumétrie de chaque surface. Le lecteur laisse son regard se promener dans des endroits à la forte densité de détails, mais non raccord d'une page à l'autre. Il garde à l'esprit qu'une partie de ces lieux a été idéalisé et représentée de manière biaisée par les artistes pour répondre à une autre narration qui était celle du roman ou de l'histoire qu'ils servaient à l'origine à illustrer. Le lecteur a d'autant plus conscience de l'origine des dessins quand il regarde les personnages. À n'en point douter, leurs tenues vestimentaires sont choisies par les auteurs d'origine, pour symboliser la haute bourgeoisie, ou encore la racaille des bas-fonds. Les personnages sont figés dans des postures très étudiées, théâtralisées, comme s'ils étaient soit totalement impassibles, soit habités par une émotion intense, en fonction de la séquence. Tout au long de ces 7 jours de bonté, le lecteur est frappé par la variété des situations : une femme ayant volé des petites cuillères et les ayant caché dans son ombrelle tout en se faisant courser par la maréchaussée, une nymphe dansant au son d'un fifre joué par un individu en guenilles, un monsieur avec la médaille du mérite agricole de 1893, un bourreau tenant la tête d'un individu guillotiné, une dame en négligé vaporeux étendue dans son lit à baldaquin, une jeune femme marchant sur l'eau, une dame avec des ailes de démon en train de sucer le sang d'un nouveau-né, 2 personnes dans la cage vide d'un animal de cirque, des chutes d'eau, avec dans un monceau de crânes dans un bosquet à leur pied, un monsieur avec une tête de moai (statue de l'Île de Pâques) s'apprêtant à violer une jeune femme dans un boudoir, une femme en drap blanc tombant du ciel, etc. Certes le lecteur devait s'attendre à ce que les situations soient surréalistes (c'est marqué dans le titre), mais il ne pouvait anticiper leur profusion ou leur diversité. L'introduction et les encyclopédies spécialisées indiquent que Max Ernst s'est approprié (des années avant l'émergence du mouvement artistique d'Appropriation) des gravures et qu'il les a modifiées. Effectivement, le lecteur n'éprouve aucune difficulté à repérer le détail qui cloche, même s'il ne perçoit pas de solution de continuité graphique dans les dessins en eux-mêmes qui donnent l'impression d'avoir été réalisés d'un seul tenant par un seul et même artiste. Les modifications les plus évidentes sont bien sûr les têtes d'animaux divers et variés à la place des têtes humaines, ou encore les ajouts de différents animaux dans des endroits où leur présence est totalement incongrue. Max Ernst réalise également des modifications de plus grande ampleur quand un personnage est ajouté et provoque un effet dans le dessin d'origine (par exemple la géante dans les premières pages du chapitre 2 L'eau). Il ajoute également des nappes d'eau dans des pièces entières pour indiquer que la présence de cette femme s'accompagne d'inondation de formes diverses et variées. Ces images produisent un effet étrange sur le lecteur. Il est à la fois impressionné par la technique de gravure, sa précision, sa qualité photographique, et à la fois frappé par le caractère désuet de ce mode de représentation. Aujourd'hui ces collages ne provoquent pas d'effroi ou de choc pour l'imagination, les médias actuels permettant de donner une forme beaucoup plus saisissante à ce genre d'affabulation. Il faut qu'il soit capable de prendre du recul pour se représenter les mêmes images dans une bande dessinée traditionnelle et se rendre compte que de nombreuses histoires d'anticipation ou relevant de l'imaginaire utilisent ces mêmes procédés (la dimension sexuelle en moins). Séduit (ou au moins la curiosité en éveil) par la forme des planches, le lecteur tente de percer la clé du mystère, de déchiffrer l'histoire contenue dans chaque chapitre, d'identifier le schéma de la narration. Le premier chapitre commence plutôt bien en supposant que chaque personnage à tête de lion (de Belfort ou pas) représente un état différent du même individu et que la suite de planches raconte son histoire personnelle en respectant l'ordre chronologique, même s'il n'est pas possible de déduire des images l'intervalle écoulé entre chacune d'elle. Mais arrivé vers la page 20, le lecteur se heurte à une image qui semble relever de l'allégorie, sans qu'il puisse avoir en quoi elle se rattache à l'image précédente, ou en quoi elle participerait à un thème sous-jacent du récit, ni même quelle idée abstraite elle serait censée représenter. Courage ! Il ne reste plus au lecteur qu'à supposer qu'il a perdu le fil directeur en route et que ça se passera mieux pour le second récit. Effectivement, le lundi, il voit une femme (géante dans un premier temps) qui pourrait être l'incarnation de l'eau ou une nymphe et qui va intégrer la société parisienne, après avoir causé des catastrophes involontaires. Puis comme pour le dimanche, le fil directeur se délite jusqu'à se rompre et à laisser le lecteur en plein désarroi devant des images qu'il ne sait comment rattacher à celles qui précèdent. Le troisième chapitre se révèle encore plus abscons, malgré le personnage singulier de la femme avec des ailes de démon qui est représentée régulièrement, et des personnages qui adoptent des postures identiques, comme une forme de leitmotiv visuel. C'est totalement inintelligible, et il en sera de même pour les 4 chapitres suivants. Au secours ! Comment comprendre cette œuvre d'art ? Il ne reste plus qu'à la contextualiser, et à retracer la démarche artistique de son auteur. Max Ernst fut d'abord affilié au mouvement Dada, un mouvement intellectuel, littéraire et artistique du début du XXe siècle, qui se caractérise par une remise en cause de toutes les conventions et contraintes idéologiques, esthétiques et politiques (source wikipedia). Les artistes dadaïstes mettaient en avant un esprit mutin et caustique, un jeu avec les convenances et les conventions, leur rejet de la raison et de la logique, et marquaient, avec leur extravagance notoire et leur art très engagé, leur dérision pour les traditions. En 1933 (année de réalisation d'Une semaine de bonté), Ernst a intégré le mouvement surréaliste qui utilisait l’ensemble des procédés de création et d’expression utilisant toutes les forces psychiques (automatisme, rêve, inconscient) libérées du contrôle de la raison et en lutte contre les valeurs reçues (source wikipedia). Il s'agit d'accéder à une réalité supérieure, en mettant en œuvre certaines formes d'association. Mouais, il ne reste plus qu'à consulter des spécialistes. Werner Spies (spécialiste du surréalisme et de Max Ernst) : cette œuvre opère la jonction entre deux siècles, entre deux imaginaires fantastiques, d'un côté, celui d'Edgar Poe et de Gustave Doré et, de l'autre, celui du Paysan de Paris de Louis Aragon et de Nadja d'André Breton. Il explique encore : à ces préoccupations contemporaines se mêlent allégories, allusions à la mythologie, la Genèse, les contes de fées et les légendes, mais aussi des bribes de rêves et des mondes poétiques. L'ouvrage est également traversé par des thèmes chers à l'auteur : la sexualité, l'anticléricalisme, le rejet de la famille et de la bourgeoisie, le refus du patriotisme... Il est également possible de consulter le dossier détaillé de l'exposition en 2009 au Musée d'Orsay, également établi par Werner Spies. Le lecteur y trouve des indications sur le sens de plusieurs symboles. Par exemple pour le dimanche, il explique que le Lion peut être interprété non pas comme un personnage, mais comme le représentant de l'autorité et de la toute-puissance, autant gouvernementale que masculine. Il est possible de rapprocher la force qui impose sa loi au sous-titre la Boue et qui évoque un état primordial. De ce point de vue, l'Eau (l'élément du lundi) devient l'incarnation de la féminité qui s'insinue partout et qui détruit les constructions de l'homme. Le Feu du mercredi renvoie à la force des passions bourgeoises. Il devient une manifestation de l'inconscient des individus, d'une classe de la société, phénomène renforcé par les images que l'auteur a ajouté dans les cadres ayant originellement abrité des tableaux ou des miroirs. Le lecteur peut y voir la volonté des surréalistes de transposer les théories psychanalytiques sur l'inconscient, à leur art. Le dossier détaillé de l'exposition de 2009 continue à égrener les jours de la semaine. Le mercredi, le titre Œdipe renvoie au héros de la mythologie grecque, fils de Laïos et Jocaste. Le lecteur comprend alors mieux pourquoi Max Ernst a ajouté une tête de sphinx en arrière-plan d'une planche et pourquoi le personnage à tête d'oiseau transperce les pieds d'une femme (= geste inversé de ce qu'Œdipe a subi quand ses parents lui ont transpercé les pieds). Le dossier indique également que l'individu à tête d'oiseau a été baptisé Lop-Lop par son créateur Max Ernst et qu'il peut parfois se lire ou se comprendre comme étant un avatar de l'auteur. Par contre la présence d'une sangsue sur plusieurs planches reste un mystère. Le jeudi dénote un peu par rapport aux 4 premiers chapitres puisque le créateur propose un élément (le noir), mais 2 exemples. Le dossier précise qu'il est pertinent de voir dans le coq présent sur plusieurs pages, une allégorie de l'état français. Les têtes de moai de l'Île de Pâques évoquent des idoles qui entretiennent des rapports conflictuels avec les femmes. Avec le vendredi, Max Ernst change de registre dans la constitution de ses images. Il réalise lui-même les compositions. Il ne reprend plus des images piochées dans les périodiques à bon marché cultivant le sensationnel, les catalogues de manufactures et les manuels médicaux publiés du temps des Caprices de Goya, du Juif errant d'Eugène Sue ou du Dracula de Bram Stoker. Il accole des éléments disparates pour des tableaux surréalistes, ne sous entendant plus une forme de narration, mais un collage d'éléments disparates choisis peut-être de manière automatique pour faire apparaître des associations inconscientes. Enfin les tableaux du samedi sont tout entiers consacrés à des femmes, comme s'il s'agissait de rendre hommage à la nature créatrice et débridée de l'hystérie. En cherchant des interprétations dans d'autres sources, il apparaît de plus en plus clairement qu'il est difficile pour un lecteur contemporain de se projeter dans les impressions ressenties par un lecteur de l'époque. En effet, pour ses collages, Max Ernst utilise des images sensationnalistes dont les individus de l'époque étaient familiers et dont ils connaissaient les conventions graphiques. Pour un lecteur contemporain, ces matériaux sources reflètent un monde empli de violence, de sexualité, et d'individus luttant contre les institutions. Il est particulièrement frappé par l'opposition entre l'homme et la femme, le premier cherchant souvent à imposer sa volonté par la force, la seconde étant souvent cantonnée au rôle de vierge pure, de séductrice ou de victime. Pourtant le deuxième chapitre lui donne sa revanche en attestant de sa capacité destructrice, et ce roman surréaliste se conclut avec un chapitre consacré tout en entier à la femme dans ce qu'elle a d'imprévisible. Dans cette recherche d'autres points de vue, le lecteur est également confronté à des interprétations mystiques. En particulier, Max Ernst a choisi de composer son roman surréaliste en 7 chapitres, chacun portant le nom d'un jour de la semaine, comme s'il s'agissant d'une genèse alternative. Le récit commence par la boue élément pouvant donc évoquer le matériau constitutif de l'être humain, sculpté par une déité. Mais la suite des éléments (l'eau, le feu, le sang, le noir, la vue, inconnu) ne fait pas sens par rapport à cette approche. Il est encore possible de s'arrêter sur le mot Élément qui semble remplacer celui de Vertu ou de Péché, comme dans les expressions les 7 vertus cardinales, ou les 7 péchés capitaux. Avec cette idée en tête, le lecteur peut alors penser à un sens caché relatif à l'alchimie. Mais, là encore, il s'arrête bien vite, faute de quoi nourrir cette lubie. Il ne reste plus qu'au lecteur à revenir au point de départ. Le sous-titre promet un roman surréaliste à base de collages. La forme peut être vue comme celle d'une bande dessinée, avec des chapitres, une image par page, des titres annonçant le thème de chaque chapitre. La répétition d'éléments visuels (tête de personnage, accessoires) amène à établir des liens au sein d'un même chapitre, ou d'un chapitre à un autre. Pourtant, toujours le sens du récit, sa signification échappent au lecteur. Plus il avance dans les pages, plus il a conscience du volume d'informations et de ressentis qu'il y projette. Il se rend compte en plus qu'un autre lecteur y projettera d'autres choses, que cette lecture est différente pour chaque lecteur (sans même parler du décalage de sens qui augmente avec les années qui éloignent la date de la création d'Une semaine de bonté, de sa date de lecture). Ce roman reste inintelligible, un défi à la compréhension, comme un fait exprès. Max Ernst a réalisé un anti-roman, en le déguisant sous les formes d'un roman qui plus est facilement accessible puisque visuel. Et toujours, l'esprit du lecteur recommence à vouloir identifier des schémas (narratifs ou autres) à établir un sens qui n'y est pas. Comme l'a expliqué Danie Kahneman (psychologue s'inscrivant dans l'approche de la théorie des perspectives), l'individu est constamment à la recherche de liens de causalité (en vain martèle Max Ernst).

13/04/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Le Démon de midi
Le Démon de midi

Comment a-t-il pu me mentir, me trahir, me tromper, me berner, me blouser, m'embobiner à ce point… - Ce tome contient une histoire indépendante de toute autre. Il peut aussi s'envisager comme le premier d'une trilogie, avec le Démon d'après-midi… (2005), et le Démon du soir ou la Ménopause héroïque (2013). Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs comprenant 58 planches en couleurs, écrite, dessinée et mise en couleurs par Florence Cestac, avec l'aide d'Alexis Cestac pour les couleurs. La première édition date de 1996. Ces trois oeuvres ont été rééditées dans Les démons de l'existence, avec une introduction supplémentaire de trois pages en bandes dessinées. Anne a eu une enfance campagnarde, entourée d'animaux de tout poil. Très vite elle a entendu jaspiner de la sale bête, c'est-à-dire : le démon ! Dans sa tête de petite fille, c'était une espèce de fantôme maléfique qui s'abattait sur les bêtes et les rendait cinglées. Et quand le fantôme s'attaquait aux gros gabarit, genre taureaux, bovidés, chevaux, ça devenait spectaculaire !!! Elle et son frère devaient faire avec le comportement parfois étrange de leur chien Youki s'excitant sur leur jambe. Ils observaient le père en train de séparer le taureau Popol et la vache Marguerite, à coup de fouet. Pour une raison inexpliquée, leurs parents ne souhaitaient pas en parler. Un jour, alors qu'ils venaient chercher leur quatre heures, les femmes étaient rassemblées dans la cuisine : l'ambiance n'était pas à la rigolade, et la cousine Cécile pleurait dans son torchon. Au tour d'elle, cinq autres femmes de la famille qui essayaient toutes de la consoler. Les enfants comprirent que c'était l'oncle Henry dont il était question, le mari de Cécile, et le mot fut lâché : c'est le démon de midi. Florence comprend que ce démon s'attaque aussi aux hommes, sans savoir pourquoi celui-là est qualifié de démon de midi, pourquoi midi ? Quelques années plus tard, Florence allait être confrontée à la bête et comprendrait enfin la signification du midi : la moitié de la vie. Imaginer un gentil couple : elle 40 ans, lui 45. Ils ont fait un bon bout de chemin ensemble. le nid est construit : le ou les enfants sont là (elle va n'en mettre qu'un pour simplifier), beau comme leur maman, vif et intelligent comme leur papa. Lorsqu'il rentrait de sa journée de travail, le papa avait des idées, il se montrait tendre et affectueux, délicat, câlin, chou quoi. Bouquet de fleurs, restaurant, cadeau. Il était content de retrouver son foyer. Mais surtout, il parlait, il racontait, le couple se racontait, partageait jusque tard dans la nuit. Mais depuis quelque temps, le papa est plutôt aimanté par le poste de TV lorsqu'il rentre. Gerbé au fond de son fauteuil, les pieds au chaud dans ses charentaises, il est comme hypnotisé par l'écran, et là son épouse peut tout essayer. le gâteau préféré, la mise en pli avec une robe neuve et des chaussures neuves, la tenue affriolante. Et le mari ne sait que répondre excédé, qu'elle se pousse car son équipe mène trois à deux. Cette bande dessinée a été adaptée deux fois : la première sous la forme d'une pièce de théâtre en 2000 créée par Marie-Pascale Ostterieth et Michèle Bernier, la seconde fois sous la forme d'un film en 2015, réalisé par Marie-Pascale Osterrieth, avec Michèle Bernier dans le premier rôle d'Anne Cestac. Elle a reçu le prix de l'Alph-Art de l'humour en 1997, au festival international de la bande dessinée à Angoulême. le lecteur découvre une narration de nature humoristique, avec des exagérations de mouvement, d'expression de visage, des situations comiques, et une acceptation douce-amère de la situation dramatique, très adulte. Cette situation est exposée du point de vue de l'épouse qui est trompée par son mari, et qui doit faire avec cette découverte à une époque de publication où le divorce commence à se répandre. de ce point de vue, la présentation faite de la situation peut s'apparenter à des évidences du fait de l'évolution de la société sur ce plan. le lecteur peut également être désorienté par la manière dont le sujet est illustré, c'est-à-dire avec des personnages dit de type Gros Nez. L'autrice adopte donc le point de vue de l'épouse pour évoquer plusieurs phases de cet adultère. Son avatar a bien conscience de ne pas être parfaite, et que leur couple a évolué depuis leur première rencontre, et leur mise en ménage. Il semble, même si ce n'est pas dit explicitement que Anne soit une mère au foyer, sans beaucoup d'activités à côté, mais avec des amies. Cestac met en scène l'amour intense des débuts de la relation, et la conviction des deux tourtereaux qu'au départ, ils étaient persuadés de ne pas être un couple ordinaire. Puis vient la réalité du travail pour monsieur qui rentre fatigué, qui s'empâte, qui est de plus en plus souvent de mauvaise humeur, qui rentre de plus en plus tard, qui trouve que tout est nul, la dégradation des liens affectifs, et sa volonté de se remettre en forme et de changer de garde-robe et d'apparence. Il est bien sûr question de sa maîtresse même si elle n'apparaît pas dans les cases, qui est plus jeune qu'Anne. Comme il s'agit d'adultes installés, la situation s'avère compliquée et elle ne se règle pas par une simple séparation une fois la tromperie mise à jour. La lecture s'avère fort divertissante car la dessinatrice utilise des caractéristiques de la bande dessinée humoristique et même tout public. Les personnages sont affublés de gros nez très ronds et trop gros. le lecteur est conquis par l'expressivité de leur visage, toutefois quand il prend un instant pour les regarder, il se rend compte de leur composition très exagérée éloignée du photoréalisme. le nez est tellement gros, que l'artiste doit placer la bouche complètement sur l'un ou l'autre côté du visage, quasiment en bas d'une joue, et avec une forme soit réduite à un trait, soit évoquant celle d'un fer à cheval. Les yeux sont tous déformés : pas d'iris, le blanc des deux yeux qui peuvent se toucher, voire ne former qu'une seule et même surface, un trait pour chaque sourcil, quatre doigts à chaque main (avec quelques exceptions quand la dessinatrice leur en représente cinq), des lèvres trop grosses pour les femmes, des corps parfois un peu caoutchouteux permettant aux personnages d'adopter des positions d'une rare souplesse. Florence Cestac fait usage d'autres conventions graphiques humoristiques comme l'énergie inépuisable des enfants, les onomatopées comiques, les petits coeurs pour exprimer le sentiment amoureux, et même un petit Cupidon avec son arc et ses flèches, sans oublier un coeur brisé, un personnage dessiné la tête réellement dans le postérieur, Anne avec un magnétoscope à la place du front, un personnage en forme de cochon dans le lit d'Anne, etc. De même, dans la narration, l'autrice utilise des dispositifs comiques tels qu'une petite chaumière perdue au fond des bois pour évoquer un conte de fée, l'intervention d'un réalisateur pour critiquer un emploi trop poussé de la licence artistique, une femme en chapeau haut de forme et en juste-au-corps passant la tête entre deux rideaux rouges comme sur une scène de spectacle, faire la gourde dans un magasin de bricolage, un défilé de huit amants en deux pages, ou encore une possibilité multiple de fins. le lecteur sourit du début à la fin, que ce soit devant le comportement pitoyable du mari ne sachant plus trop où il en est entre sa jeune conquête et son foyer, les conseils de ses copines pour se refaire une beauté afin de dégoter un amant, la reprise de contact avec ses amoureux de jeunesse, les différentes possibilités de fin sous forme de recombinaison de familles recomposées. Il est touché par des comportements très justes et sensibles : la dépression de l'épouse trompée, le constat du temps qui a passé en essayant de sortir à nouveau en boîte, les troubles chez l'enfant, etc. D'un autre côté, le temps a fait son effet : la situation d'une femme trompée, l'indécision du mari entre la nouvelle et l'ancienne, le retour sur le marché des célibataires et la position inconfortable de l'enfant sont devenus monnaie courante dans la société qui a lâché la bride aux possibilités de divorce. le récit n'apparaît pas tant daté, que plutôt charriant des lieux communs qui n'en étaient pas à l'époque de sa publication. Florence Cestac évoque l'usure du couple et l'infidélité de l'époux avec une femme plus jeune, vu du côté de l'épouse. Ses dessins très vivants donnent de l'entrain aux situations, les dédramatisant, sans pour autant neutraliser leur dimension dramatique. Quand Anne passe par une phase de dépression, le lecteur ressent sa détresse et la disparition de ses envies. du fait du point de vue féminin, l'épouse a plutôt le beau rôle, et le benêt de mari, le mauvais, même si elle évoque la pulsion sexuelle impérieuse ce qui le dédouane pour partie. D'un autre côté, il se conduit comme un individu immature, pas satisfait de sa situation présente, sans jamais se demander s'il ne va pas répéter les mêmes schémas avec une épouse plus jeune. La verve de l'autrice emporte le lecteur, même si l'évolution de la société a banalisé nombre des situations qui sont dépeintes.

13/04/2024 (modifier)