On connaissait Kid Lucky, Billy the Kid, puis plus récemment les Six-Coups, préparez-vous à faire la connaissance d’une tempête nommée Wind. Molly Wind (à ne pas confondre avec Molly West, un diptyque paru il y a deux ans chez Vents d’Ouest). Avec sa longue tresse rutilante, cette petite binoclarde a plus d’un tour dans son sac, aux côtés de chefs-d’œuvre de la littérature. De nobles lettres qui pourraient élever les débats et sortir les Appalaches d’un Far West à tête patibulaire qui n’a que trop duré. Pourvu qu’on puisse galoper sans peur et sans reproche.
1937, la dernière heure du Far West est passée mais ça ne l’empêche pas de jouer les prolongations dans les territoires reculés. Où quelques malfrats tentent encore d’imposer par la force et la félonie leurs projets peu philanthropes. Ici, il s’agit d’un pur-sang qui est convoité par un borgne à la dent d’or et qui entend bien ne pas laisser des « bouseux » (le rejet de classe est bien présent, entre gens de la ville et ceux de la campagne) jouir des qualités de l’animal.
Mais « c’est pas très malin d’écouter un pirate », juge Molly à la lumière de Robert Louis Stevenson. Seulement, voilà, elle est la plus petite de la famille et elle n’a pas trop son mot à dire dans la famille (hé oui, sur terre ou dans les airs, comme on l’a vu avec Amelia Erroway, les grands décident que chaque chose en son temps). S’il faut gagner un peu plus d’argent, c’est plus sur Ann, sa soeur Ann, son aînée, qu’il faut miser. Cette offre d’emploi pour être bibliothécaire itinérante tombe à point nommé pour éviter à la mère de famille de commettre l’irréparable. Mais, forcément, avec Tom Halton, à distance, et ses deux rejetons, sur les talons d’une héroïne et puis de l’autre, le plan ne va pas se passer comme prévu. Que les adultes le veuillent ou non, avec son grand coeur et sa soif de découvertes, Molly reste le seul espoir. Carson mérite qu’on se batte pour lui mais aussi la littérature pour qu’elle éclaire les coins les plus reculés du monde. Sources de dangers mais aussi d’émerveillement.
Avec cette histoire tissée d’aventure, de dépassement de soi et de bons sentiments, les Espagnols Catalina González Vilar et Toni Galmés (ancien professeur d’histoire dont on découvre le dessin en francophonie, cette année, avec la parution quasi-simultanée du premier tome de Quand la nuit tombe), et Toni Vicent aux couleurs, nous entraînent dans un premier tome qui dose bien ses rebondissements et son humour. Les femmes y sont presque seules au monde pour rendre celui-ci meilleur et plus soudé, malgré tous les individus qui essayeront de diviser pour mieux régner.
Peindre avec les lions : la préhistoire n’est pas qu’un monde d’homme, la sensibilité féminine a changé le monde des représentations et de l’invisible
Avec Peindre avec les lions, prenez place sur un banc de fortune dans une caverne grandeur, candeur nature. C’est du côté des lionnes et des femmes fortes – dans des tribus préhistoriques que le paternalisme a trop longtemps placées sous la suprématie des hommes – que nous entraînent Fabien Grolleau et Anna Conzatti, qui signe son premier roman graphique avec une beauté pure et émerveillée.
Pour les hyperconnectés et consommateurs que nous sommes, même quand on fait une pause de smartphone, si nous voyagions de 36 000 ans dans le passé, le monde que nous trouverions nous semblerait-il bien plat, ennuyeux, dure, vide, mortel? Rien à se mettre sous la dent pour peu qu’on ne chasse ou ne cueille pas; une vie en tribu, en vase clos d’où s’échappe parfois l’un ou l’autre individu qui va se mêler à d’autres, des dangers partout et l’Homme crasseux, poilu et dans le plus simple appareil. Pourtant, cette époque, qui peut sembler peu sexy aux humains modernes et finalement peu passionnants que nous sommes, était sans doute bien plus captivante. Tant tout est à découvrir et à inventer. Pas des technologies gadgets qui nous rendent dépendants… mais le rapport aux hommes et aux femmes, à la terre et au ciel, aux animaux, aux proies et/ou prédateurs, à la vie et à la mort.
Pour s’approprier ce monde XXL et bien plus beaux sans buildings, sans construction humaine – Anna Conzatti livre des planches contemplatives d’une beauté saisissante -, les tribus vont se choisir des guides, eux-mêmes placés sous des animaux-totems. Ellé, notre héroïne est devenue, masque à l’appui, Alté la hibou, une merveilleuse magicienne. C’est son parcours, ses hésitations, le passage des âges, que Grolleau et Conzatti ont choisi pour nous emporter entre le monde extérieur et l’intérieur des grottes sur les parois desquelles les traces, autant de conceptualisations et d’hommages au monde et ses vivants, s’accumulent. Un geste loin d’être anodin.
Dans cet album puissant et symbolique à plus d’un titre, où il y a des animaux sauvages partout tout le temps, plus que dans nos assiettes, au zoo, parmi nos animaux de compagnie ou les animaux de la ferme du voisin, scénariste et dessinatrice se sont merveilleusement entendus pour que ce voyage soit délicat et immersif, interrogeant les hommes, femmes, êtres humains modernes que nous sommes. Ici, au-delà de la préface signée par Marylène Pathou-Mathis, préhistorienne réputée qui adoube cette fiction avec des bouts de préhistoire actualisée à la lumière des dernières découvertes, tout commence il y a 36 000 ans. Sans besoin d’introduction, d’une visite au musée prétexte, avant un énorme flash-back. Nous sommes avec ces héros aïeux, dans les différentes tribus qu’Ellé intégrera. Pas à pas, main après main.
Dans cette histoire de la vie humaine au commencement, avec ses peines mais aussi beaucoup de joies et de moments de bonheur, de détente, dans les plaines, et aussi sous sa facette spirituelle, Fabien Grolleau et Anna Conzatti se font les relais d’une étude de la préhistoire qui a su évoluer et bonifier, échappant au paternalisme qui l’a sans doute tronquée, pendant des décennies, d’une part d’analyse et d’interprétation, de féminité et de sensibilité. De quoi amener une autre compréhension d’un univers bien moins farouche et brut que ce que la fiction et les légendes ont pu laisser penser.
Frank Miller n'a rien perdu de son mordant percutant.
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3 ans après les événements de The Dark Knight Returns (DKR en abrégé), Bruce Wayne est prêt. Il décide de mettre à jour l'imposture du président des États Unis, de raviver la flamme de la liberté et de redonner leur autonomie au superhéros. Première étape : la libération de Ray Palmer. Deuxième étape : la libération de Barry Allen. Oui, mais Bruce Wayne n'est plus tout jeune alors il fait intervenir une équipe d'agents qu'il a entraînés et placé sous les ordres de Carrie Kelly qui se fait maintenant appeler Catgirl. Oui, mais Bruce Wayne n'est pas le seul homme de pouvoir ou le seul superhéros, il faut aussi compter sur Lex Luthor, The Question, et bien sûr Superman. Et d'ailleurs qui se cache derrière ce président fantoche et comment se fait-il obéir de Superman ?
15 ans après DKR, Frank Miller est prêt à donner une suite à ce monument des comics. Dès la première séquence (la libération de Palmer), l'énergie incroyable de cette histoire et son inventivité saute aux yeux du lecteur pour ne plus le lâcher pendant 250 pages. Dès le début, le lecteur est en territoire familier : graphismes à la limite de l'esquisse, dessins parfois encrés comme avec un gros marqueur pas précis, style sans aucune concession esthétique et inserts d'écrans de télé pour multiplier les points de vue et rendre compte de l'air du temps. Dès le début le lecteur est déconcerté : Batman brille par son absence, les autres superhéros prennent une grande place dans l'histoire, les couleurs sont très vives et éclatantes (à l'opposé de la palette utilisée pour le tome précédent), les cases sont quasiment dépourvues de décors. Frank Miller n'en fait qu'à sa tête et le récit sera sans concession.
Certains lecteurs grincheux ont reproché à Frank Miller d'avoir changé de ton entre les deux tomes estampillés Dark Knight. Effectivement cet artiste bouillonne d'énergie créatrice et refuse de refaire la même chose. On peut même dire qu'il s'emploie efficacement à réhabiliter les superhéros sur lesquels il avait craché dans DKR. Il embrasse tous les codes les plus ridicules à commencer par les collants moulants aux couleurs criardes, jusqu'au représentant les plus kitchs de cette population comme Plastic Man. Il bâtit une histoire en forme d'ode à tous les superhéros de l'univers DC (on ne compte pas moins de 11 héros majeurs dans cette histoire) à tel point que certains passages font penser à une histoire de la Justice League. On voit même passer Hawk et Dove, et deux apparitions de Bat-Mite.
D'autres grincheux ont reproché ses choix esthétiques : couleurs criardes et crayonnés bâclés. La mise en couleurs a été réalisée par Lynn Varley qui avait déjà réalisé celle du DKR. Elle a recours aux couleurs traditionnelles des superhéros, en pleine cohérence avec le sujet de cette histoire. Elle assume également la création ex nihilo des décors que Frank Miller a franchement sacrifiés. Alors a-t-il vraiment bâclé les dessins ? C'est difficile à dire et à la lecture ça n'a rien de certain. Effectivement il a privilégié l'efficacité des cases à une esthétique en rondeur et à des illustrations peaufinées. Effectivement, les remerciements comprennent plusieurs dessinateurs qui lui ont peut être donné un coup de main. Mais l'ensemble graphique ne soufre d'aucune incohérence, d'aucune rupture de ton, d'aucune case indéchiffrable. Les pleines pages et les doubles pages sont magnifiques. Et le choix esthétique s'adresse à des adultes, comme l'histoire d'ailleurs.
The dark knight strikes again est une lecture dynamique, bourrée de superhéros, racontée dans le ton dur à cuir de DKR, originale et qui vous redonnera le sourire et une pêche d'enfer.
Un récit autobiographique, dans lequel l’auteur, Gabi Beltran, retrace son adolescence dans un quartier populaire de Palma de Majorque. Les deux albums regroupent une suite de chapitres, qui sont autant de petites pastilles, de moments, de rencontres, d’aventures, de bastons, d’évocation de copains ou d’autres personnages du quartier. En cela le titre, assez pauvre de prime abord, est très fidèle au contenu.
J’ai trouvé ces anecdotes, ces petites tranches de vie très agréables à lire. Le portrait d’une certaine jeunesse (au sens général, mais aussi au sens particulier de celle de l’auteur) est intéressant et sans trop de concession. L’ennui, les découvertes (de la drogue, des femmes, de la violence, de l’amitié, etc.), mais aussi les relations familiales très difficiles, tout est donné à voir avec un mélange de cruauté et de pudeur.
C’est une chouette lecture qui brosse le portrait de jeunes qui tournent en rond, qui entrent dans l’âge adulte, dans un bout d’Espagne post-Franco. Beltran a su rendre intéressantes des anecdotes personnelles, par sa présentation légère et finalement nuancée. Et le découpages en courts chapitres aère la lecture, qui est très plaisante et fluide.
J'avais lu cet album il y a de nombreuses années et je me souviens l'avoir peu aimé. Aujourd'hui en le relisant, la BD m'émeut un peu. Et moi je m'interroge : qu'est-ce qui fait que j'aime autant la série Locas ? Pourquoi cette série me parle tant et pourquoi n'avais-je pas aimé auparavant ?
La réponse n'est pas simple, mais j'ai essayé de comprendre et décortiquer l'ensemble. Locas est une oeuvre riche et foisonnante, remplie de personnages principalement féminin pour les principaux, qui explore à la croisée des genres la vie quotidienne. En somme, une TV-novela avec des punks déjantés plutôt que des acteurs médiocres. Et beaucoup de comédie de mœurs : les sentiments, la vie, le travail, les considérations. Mais pourquoi ça marche ? Pourquoi ça fonctionne si bien sur moi ?
Je pense que ça tiens à différentes choses. Déjà les protagonistes, riches en caractère et aux vies peu ordinaires. Maggie et Hopey brillent dans le panorama de la BD par leur détachement de tout homme, leur représentation très en-dehors des stéréotypes de genre (Maggie est mécanicienne automobile et Hopey met n'importe quel mec à l'amende), par leur relation hors des conventions et par une capacité à assumer ce qu'elles veulent, dans le sexe comme dans la vie. Ces deux punkettes sont tout simplement d'excellents personnages, le genre qu'on adore regarder évoluer et grandir.
Mais c'est aussi une histoire dont les trames se croisent, les intrigues s'enchainent, le tout dilué dans un temps qui passe et vieilli les corps et les âmes. On atteint ici la quarantaine, tout en continuant de parler de choses aussi futiles qu'à l'adolescence. Ça cause de genre, de sexe, d'homosexualité, d'accomplissements, de rêves ...
Et puis il y a cette sorte de ton doux-amer, ce petit moment de surprises dans la lecture. Les épisodes de l'enfance, où tout est représenté en reprenant le style des Peanuts de Schulz. Mais avec la cruauté d'une enfance américaine dans les quartiers défavorisés. C'est souvent triste, parfois joyeux. Et pourtant ce qui prédomine c'est le caractère outrancier de Hopey et de Maggie.
Je pense que j'aime cette série parce qu'elle contient deux personnages incroyablement justes. Maggie et ses névroses, ses tracas infernaux, son manque de confiance dans ce qu'elle fait. Hopey et sa gouaille, son caractère fonceur, ravageur presque, mais qui ne sait pas dire à la personne la plus importante de sa vie qu'elle l'est. Les deux sont des personnages marquants. Et je me rends compte à la relecture qu'il est plus que probable que ma première lecture avait été entaché par le fait qu'elles grandissent, vieillissent, ne font pas toujours les bon choix. C'est dur d'accepter que la vie ne s'arrête pas au meilleur moment.
Cette série me trotte bien trop en tête depuis la relecture, et je pense qu'elle restera longtemps dans un coin de mon cerveau. Sous des aspects de série comique et barré, de comics sériels dont on ne voit jamais le bout et de mélange latino-punk, on sent une mélancolie, un constat doux-amer sur l'amour et le sexe, sur l'amitié. Locas est une série triste mais joyeuse, qui ne me quitte pas vraiment.
Une agréable surprise.
Un récit de pure fantasy qui pioche un peu partout, la religion avec Moïse, Game of Thrones avec Port-Réal capitale des sept couronnes et son lot de conspirations, la mythologie avec les amazones, et cetera et cetera. Rien de bien innovant, mais un récit captivant avec sa narration alerte et onirique, les rebondissements n'y sont pas étrangers.
De nombreux personnages qui prennent souvent des formes animales ou de créatures hybrides, Ils ont de la personnalité et sont bien campés.
On va découvrir des univers bien différents, le marécage où vit la fange du royaume mais aussi plusieurs seigneurs et leurs châteaux. Une lutte pour le pouvoir avec au milieu un bébé héritier du trône.
Je rejoins Ro pour le positionnement de certaines bulles (pas pour le reste des reproches), pas toujours évidentes à suivre.
J'aime beaucoup la partie graphique, alors oui, on peut y voir du Régis Loisel, mais j'y ai aussi vu du Tiburce Oger, surtout dans les décors. Un style dynamique, à la merveilleuse scénographie et une belle créativité pour les personnages, j'ai un petit faible pour le look de Sombra. Un trait parfois flou, mais qui apporte un côté ténébreux à l'histoire, que j'aime beaucoup, bien accompagné par de superbes couleurs.
J'adore.
Un second tome toujours aussi volumineux qui donne la part belle à la politique et aux conspirations. On va aussi en apprendre beaucoup plus sur le passé de Sombra et du fougueux Prospero.
Alors oui c'est de la fantasy, mais Antonio Zurera, en excellent conteur, glisse des sujets d'actualité avec malice dans différentes séquences, en particulier sur le sort des migrants.
Tous les personnages tiennent excellemment leur rôle dans toutes les sous-intrigues.
Un récit qui n'oublie pas les scènes de bataille mais qui se veut aussi philosophique. Surprenant.
Un récit qui prend son envol.
La partie graphique est toujours aussi belle, des planches qui m'ont en mis plein la vue.
Et je persiste pour les couleurs, elles sont magnifiques.
Vivement le prochain épisode.
4 étoiles méritées.
Oui, on dirait que la vérité est utile parfois.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc avec des nuances de gris, dont la première édition date de 2018. Elle a été réalisée par Serge Lehman pour le scénario, et Frederik Peeters les dessins et les nuances de gris.
En 2015, il pleut sans cesse sur Paris en cet hiver. Betty Couvreur est allée boire un verre dans un bar pour se détendre, et un homme l'aborde : il commence à la draguer. Elle se retrouve vite importunée et l'énervement monte. Après avoir contemplé l'idée de faire mine, elle finit son verre d'un coup, prend son téléphone et écrit un message : lâche-moi où je t'éclate ! Elle rentre à pied chez sa mère, bien protégée de la pluie dans ses bottes et son imperméable. Elle remarque une grenouille dans un coin et s'arrête pour l'observer, pensant à un prince charmant. Elle parvient en bas de l'immeuble, monte et rentre dans l'appartement. Elle croise fille Clara qui lui fait une bise et reprend son activité sur son téléphone, puis sa mère Maud qui lui fait aussi la bise. Il est temps de passer à table car visiblement Betty a déjà pris son apéritif. Elles dînent à quatre : Betty, sa fille Clara, sa mère Maud, et Jasmine une amie de Maud. À la fin du repas, Betty s'en grille une. Puis Jasmine l'emmène en voiture voir le magicien Paul. Celui-ci est disponible : il descend de chez lui comme s'il allait promener son chien. Ce dernier monte sur le siège passager de la voiture de Jasmine, Paul monte à l'arrière et endort Betty pour la détendre, avec des gestes des mains. Elle perd conscience, éprouve l'impression de voir un squelette d'homme oiseau bondir vers elle. Elle se réveille d'un coup et elle a recouvré l'usage de sa voix. Elle remercie Paul qui rentre chez lui, et Jasmine raccompagne Betty chez elle en voiture, toujours sous la pluie qui n'a pas cessé de tomber.
Betty rentre chez elle, se met dans une tenue plus décontractée et se fume un petit joint. le chat Baël vient dans la cuisine en miaulant avec insistance et en faisant le dos rond : il veut être nourri. C'est le chat des voisins dont elle s'occupe pendant leur absence. Il ne manifeste aucun signe de reconnaissance et se montre même agressif vis-à-vis d'elle. Dehors la pluie continue de tomber. Clara a dormi chez sa grand-mère en attendant que sa mère fasse faire des travaux dans sa chambre. le lendemain, elle est réveillée par un coup de sonnette. Elle va ouvrir : Max Corbeau, un individu étrange se tient sur le pas de la porte, avec un feutre mou, un masque blanc à long nez sur le visage, et un manteau avec un col de plumes. Il demande si Maud est là. Il explique qu'il avait rendez-vous avec elle au square René le Gall et qu'elle n'est pas venue. Clara lui demande de rester sur le pas de la porte et elle va réveiller sa grand-mère. Celle-ci ne réagit pas : elle est sans connaissance. Max Corbeau en a profité pour entrer dans l'appartement et fouille dans les commodes à la recherche d'un paquet que devait lui apporter Maud. Clara appelle Jasmine pour savoir quoi faire. Max Corbeau s'en prend à elle et la somme de lui apporter le paquet le vendredi suivant au square René le Gall. Il finit par partir en laissant 2 plumes et une note avec le rendez-vous.
Le début de cette histoire installe un sentiment d'étrangeté avec cette pluie incessante, et visiblement très intense, puisque des stations de métro sont inondés, et il faut un agent municipal pour aider à évacuer l'eau de la voirie (page 78). Ce sentiment d'étrangeté est renforcé par une multitude de détails : la grenouille en plein Paris, l'extinction de voix de Betty, la méthode de guérison par le magicien Paul, les 2 dessins en pleine page d'un squelette d'homme oiseau, l'irruption de Max Corbeau avec son étrange accoutrement, le coma soudain de Maud Couvreur. le sentiment d'étrangeté est encore accru par le dessin très pragmatique et descriptif : c'est vraiment comme ça. L'artiste montre les choses comme étant normales : une vraie grenouille sur une borne trempée, de l'eau que les bouches d'égout n'avalent pas assez vite, un monsieur sans gêne qui profite d'une porte ouverte, etc. Il allie un trait qui semble un peu lâché, un peu sur le vif, avec une densité de description très impressionnante. Par exemple, la page 34 comprend deux cases. La première montre l'étage supérieur d'un immeuble haussmannien dans Paris, avec une conformité avec la réalité : la forme des fenêtres, l'étroit balcon qui court tout du long avec sa rambarde en fer forgé, les encorbellements et les embellissements. La seconde montre Clara endormie sur son lit, la couette à moitié enroulée, les peluches, les posters, le livre par terre, la batte de baseball posée contre le lit, le téléphone portable avec les écouteurs à l'extrémité du lit, etc. Dans les 2 cases, le lecteur peut faire le choix d'y jeter un simple coup d'œil pour en retirer l'information globale, ou il peut s'attarder sur ce qui est représenté pour en savourer tous les détails.
Frederik Peeters s'avère aussi impressionnant pour insuffler de la vie dans les personnages, que pour représenter les moments ordinaires, et les événements extraordinaires. Comme pour les décors, le dessinateur donne l'impression de croquer rapidement ses personnages à grand traits pour les coiffures, les traits du visage, les vêtements, avec quelques touches de noir pour quelques plis, quelques ombres, et des zones de gris pour rehausser les reliefs, rendre compte de l'ambiance lumineuse. le lecteur apprécie l'expressivité de chaque individu, une direction d'acteurs naturaliste, sans exagération dramatique ou autre, sans tomber dans la fadeur. Il remarque l'aisance avec laquelle un individu apparaît comme étrange : les longs doigts (6 à chaque main) de Pierre Inféri, la posture un peu voûtée de Max Corbeau, la retenue rigide de Salomon Lévy, etc. Il n'est pas près d'oublier les mains baladeuses d'Inféri, la nonchalance du responsable de la station-service, ou encore la désinvolture de Gwendolyne son employée de haute taille. Il se rend compte du degré de coordination entre scénariste et dessinateur lors des scènes de dialogue : ils ne se contentent jamais d'une alternance de champ et de contrechamp, les personnages ayant toujours une activité, le cadrage s'adaptant également au rythme de la conversation, aux émotions. Lorsqu'on y prête attention, c'est très impressionnant car même quand les interlocuteurs sont statiques, assis autour d'une table, la narration visuelle apporte des informations supplémentaires, et pas uniquement sur leurs états d'esprit successifs.
En tant que chef décorateur, l'artiste en impose tout autant. Lors des différentes scènes se déroulant à Paris, les décors en montrent les éléments caractéristiques de manière organique dans les décors, les arrière-plans, les aménagements : les façades des immeubles parisiens, l'agencement des pièces de l'appartement de Maud Couvreur et son ameublement, un pont reconnaissable au-dessus de la Seine, plusieurs vues des toits parisiens dont une avec la butte Montmartre (page 55), les escaliers d'une des entrée du square René le Gall dans le treizième arrondissement de Paris, la Fondation Louis Vuitton, ou encore les alentours de la petite commune de la Roche-Maugris, hameau du Doubs, à 5km de Montbéliard, dans le Doubs en région Bourgogne-Franche-Comté. À chaque fois, le lecteur peut se projeter dans le lieu, éprouver la sensation qu'il existe au-delà des bordures de la case, aussi bien dans le bureau étroit de Betty aux éditions du Saule, que dans la crypte du couvent Sainte Odile. Il est tout autant sous le charme de la fluidité de la narration lors des séquences d'action : l'aquaplanage de la voiture de Betty, les 8 pages d'affrontement physique dans le square René le Gall, ou encore les 24 pages de combat dans et aux alentours du couvent Sainte Odile. S'il a encore un doute, il lui suffit de relire les pages 132 à 141, dépourvues de tout texte, pour prendre conscience de la dextérité de Peeters à raconter l'histoire par les dessins.
Le lecteur se retrouve donc entièrement embarqué dans cette enquête, avec de nombreux éléments étranges mais pas impossibles et cet individu bizarrement accoutré et menaçant qu'est Max Corbeau. Il relève les phénomènes étranges au fur et à mesure des séquences : la pluie incessante, la grenouille, le magicien, l'homme corbeau et les 2 plumes qu'il laisse à chacune de ses apparitions, le dessin de l'homme gribouillé, deux visions oniriques de Betty, une mention cryptique au Bureau des Traversants, l'homme aux six doigts et ses oiseaux mécaniques, le comportement agressif des animaux vis-à-vis de Betty, la mention de Philippe un inspecteur de police ami de Betty, une affaire qui se déroule durant la seconde guerre mondiale, etc. Il ressent vaguement les événements qui font penser à un conte, ou à une histoire fantastique : le temps détraqué, certains comportements des animaux. Mais dans le même temps, le récit est nourri par des situations très concrètes qui vont d'un pneu crevé à une histoire de famille, et un AVC. Mis à part Max Corbeau, tous les autres éléments relèvent de la réalité plausible. Par ailleurs, passé un bref moment d'incrédulité, Betty Couvreur et sa fille Clara ne s'émeuvent pas plus que ça des éléments fantastiques, les acceptant en l'état, sans s'offusquer de l'existence dudit fantastique. du coup, le lecteur en fait de même, ce qui l'amène à ne pas trop se préoccuper des phénomènes étranges qui s'accumulent. Pris comme ça, le récit perd e son intensité dramatique malgré la narration visuelle élégante et virtuose : après tout prenons les choses comme elles viennent sans trop d'étonnement puisque tout est possible.
Il est aussi possible de considérer autrement cette accumulation de phénomènes étranges. Sans chercher à les interpréter, ni à leur donner une valeur en fonction de la réaction de Betty Couvreur, ou de son absence de réaction, le lecteur considère leur nature, et les champs auxquels ils appartiennent. le scénariste nourrit son récit d'éléments romanesques empruntés pour quelques-uns aux mythes et légendes (ce parfum de conte, une référence en passant à Prométhée se faisant dévorer le foie par un aigle) et pour d'autres aux conventions de genres littéraires comme le polar ou la saga familiale. le lecteur se voit en train de relever chaque élément étrange pour lui donner un sens, dès la pluie incessante et la grenouille. Betty Couvreur appelle à plusieurs reprises un inspecteur de police de sa connaissance (prénommé Philippe) qui ne répond pas à ses coups de fil. le scénariste est-il en train de préparer l'arrivée providentielle et inattendue de Philippe dans une séquence à venir ? La raison pour laquelle il ne répond pas est-elle liée à l'homme corbeau ou aux Bureaux des Traversants ? Il est impossible résister à la tentation d'identifier des schémas, de faire des hypothèses sur des liens de cause à effet, de tenter d'anticiper un rebondissement de l'intrigue. Alors le mystère et l'étrangeté deviennent plus important que l'intrigue en elle-même, car elle est racontée avec verve et conviction. Il est également possible d'envisager le récit sous l'angle de la mise en abîme. Maud et Clara ont le don de raconter et de captiver leur auditoire, mais Betty perd régulièrement l'usage de la parole. Difficile de se retenir d'y voir des avatars des créateurs-auteurs de cette bande dessinée, Lehman ayant indiqué qu'il avait aussi connu une période de plusieurs années durant lesquelles il avait cessé d'écrire (de s'exprimer = il avait perdu sa voix d'auteur) faute d'inspiration. Il est également très tentant de considérer les 3 générations de Couvreur (Maud, Betty, Clara) comme une cellule familiale vivant sans présence masculine.
Dès la première page, le lecteur est happé dans le récit aux côtés de Betty Couvreur par des dessins très expressifs, très vivants, très détaillés tout en fournissant une lecture rapide. Il est aux aguets dans cette enquête se déroulant dans un environnement où surviennent des phénomènes plausibles mais inhabituels. Il se laisse porter par la richesse de la narration tant visuelle que pour l'intrigue. Son ressenti final dépend fortement de la manière dont il considère le récit, sous un seul angle de vue pour l'intrigue, pour le fantastique, pour l'histoire de famille, ou sous l'ensemble de ces angles de vue.
Certes il y a des longueurs. Certes, il y a un peu de déjà vu et quelques aspects déprimants dans ce récit, où nous suivons un humoriste qui, ayant appris qu’il ne lui restait plus que quelques semaines à vivre, décide de « sortir en beauté », tout en se questionnant sur le sens de la vie et sur la façon d’occuper ses derniers instants, en faisant une sorte de bilan.
Mais j’ai bien aimé ce récit, franchement bien fichu. Et même les longueurs évoquées plus haut ne sont finalement pas inutiles, elles participent et du personnage – très « bavard », presque envahissant, et de la construction du récit, qui ne s’accommoderait pas de silences, de temps morts.
Gilles Larher réussit à bâtir un récit très dense (sur près de 250 pages quand même !), mais jamais ennuyeux. Un récit qui brasse pas mal de réflexion. Et qui, sur un sujet à la base assez noir et glauque, est souvent très amusant. J’ai trouvé les dialogues, les textes (car souvent des monologues du héros) très réussis.
Le personnage est caustique, incisif, vif, cynique, mais pas monolithique. Ses failles, mais aussi ses « élans du cœur », qu’il masquait, se révèle à tous ses proches sur cette période « d’adieux ».
Une lecture agréable que j’ai vraiment bien appréciée.
Autant le dernier tome en date de cette collection, Héloïse et les larmes de givre, m'avait déçu, autant je sors ravi de la lecture de ce petit dernier !
Loïc Clément s'entoure cette fois-ci au dessin de Qin Leng, dont je découvre le travail avec cet album. Et j'avoue que ce duo fonctionne à merveille pour ce dernier opus !
Mitsuko est une jeune fille d'origine japonaise assez mutique, ce qui entraîne ragots de la part des anciens et moqueries de la part de ses jeunes congénères. Oscar, le jeune fils de la nouvelle boulangère fraichement arrivée dans ce petit village, va peu à peu l'apprivoiser et faire sa connaissance...
Car c'est vrai qu'elle suscite les interrogations la jeune Mitsuko... Faire les poubelles au nez et à la barbe des habitants, forcément ça fait jaser...
Mais comme toujours, Loïc Clément nous sert ici une histoire pleine de tendresse et de bienveillance qui met en lumière la tradition et le savoir faire que Mitsuko a hérité de sa mère. Une belle illustration de la peur de ce que l'on ne connait pas, voire du "racisme ordinaire", battus en brèche de façon très subtile et intelligente.
Le trait fin et très expressif de Qin Leng rend à merveille toute l'énergie et les émotions qui transpirent de ce récit.
Un des meilleurs albums de cette belle collection !
J'aurais voulu moins aimer cet album. Parce que les deux albums de Locas encapsulaient quelque chose d'une jeunesse punk désillusionnée sur le monde qui vit sa vie d'amours, de joies, de musiques, de sexe et de tristesse. Mais ces deux albums se finissaient sur une conclusion de la plupart des personnages et j'aimais que l'on sorte de là avec juste Maggie et Hopey qui se retrouvent.
Donc j'avais un apriori sur cet album et j'hésitais franchement à le relire. Mais je me suis laissé tenter, et les premières pages m'ont confortées dans le sentiment négatif que j'avais. C'était moche avec ces couleurs en a-plat, le noir et blanc habituel me manquait. J'avais un peu de mal à suivre le début de l'histoire, je me disais que j'allais détester.
Et puis la sauce à repris tout à coup. Sans m'en rendre compte, j'avais à nouveau l'entrain de l'histoire. Les petits moments de la vie : Hopey qui drague la copine de son frère, l'enfance de Lizzie avec Maggie, comment Beatriz a rencontrée H. R. Costigan ... Les personnages redevenaient tangible, les intrigues se poursuivaient.
Dans Locas, je trouve un mélange improbable de comédie romantique chorale, de série-télé aux multiples personnages, de roman noir, de science-fiction et plein d'autres choses encore. Et surtout, je suis étonné de voir que ce ne sont presque que des femmes qui prédominent. Un seul homme a droit à son récit dans la BD, un homme dont chaque histoire semble un polar noir sur un type qui semble être un vrai connard. Tandis que tout le reste suit les protagonistes habituels, qui continuent de vivre. J'y ressens une forme de perte de la fougue de la jeunesse pour des vies plus rangées, le punk délaissé et l'Amérique changée.
Il y a pas mal de thématiques franchement intéressantes et traitées d'une belle façon : le rêve de super-héros à jamais inaccessible, la question de l'amour entre Maggie et Hopey, la vie qu'on subit, les tracas du quotidien, la cruauté du monde adulte pour les enfants ... Chaque histoire à sa propre sensibilité et rarement la chute m'aura fait rire. Il y en a des mignonnes, des cruelles, des tristes. Jaime Hernandez réussit une nouvelle fois à m'entrainer dans son univers de Latino de la côte Ouest. Je n'arriverais pas à mettre exactement le doigt sur le truc, mais ça marche. En tout cas, ça me plait beaucoup. Et j'adore le fait que cette bande de personnage souvent déjanté, amusant et touchant, soit progressivement révélé par petites histoires et petites touches. Leur enfance, leur adolescence, leurs peurs, leurs désirs, leurs chagrins ne les rend que plus touchant.
Je suis authentiquement surpris d'être autant touché par me relecture. Ce n'est pas au niveau de Locas, bien plus dense et aux histoires qui se suivaient plus, formant une véritable trame, mais c'est bon. C'est honnêtement bon. Et je me dis, en le relisant, qu'il va bien falloir casser la tirelire pour me prendre la belle intégrale de "Love & Rocket" qui est ressorti, parce que cet auteur a un truc qui me touche dans ses récits.
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Molly Wind
On connaissait Kid Lucky, Billy the Kid, puis plus récemment les Six-Coups, préparez-vous à faire la connaissance d’une tempête nommée Wind. Molly Wind (à ne pas confondre avec Molly West, un diptyque paru il y a deux ans chez Vents d’Ouest). Avec sa longue tresse rutilante, cette petite binoclarde a plus d’un tour dans son sac, aux côtés de chefs-d’œuvre de la littérature. De nobles lettres qui pourraient élever les débats et sortir les Appalaches d’un Far West à tête patibulaire qui n’a que trop duré. Pourvu qu’on puisse galoper sans peur et sans reproche. 1937, la dernière heure du Far West est passée mais ça ne l’empêche pas de jouer les prolongations dans les territoires reculés. Où quelques malfrats tentent encore d’imposer par la force et la félonie leurs projets peu philanthropes. Ici, il s’agit d’un pur-sang qui est convoité par un borgne à la dent d’or et qui entend bien ne pas laisser des « bouseux » (le rejet de classe est bien présent, entre gens de la ville et ceux de la campagne) jouir des qualités de l’animal. Mais « c’est pas très malin d’écouter un pirate », juge Molly à la lumière de Robert Louis Stevenson. Seulement, voilà, elle est la plus petite de la famille et elle n’a pas trop son mot à dire dans la famille (hé oui, sur terre ou dans les airs, comme on l’a vu avec Amelia Erroway, les grands décident que chaque chose en son temps). S’il faut gagner un peu plus d’argent, c’est plus sur Ann, sa soeur Ann, son aînée, qu’il faut miser. Cette offre d’emploi pour être bibliothécaire itinérante tombe à point nommé pour éviter à la mère de famille de commettre l’irréparable. Mais, forcément, avec Tom Halton, à distance, et ses deux rejetons, sur les talons d’une héroïne et puis de l’autre, le plan ne va pas se passer comme prévu. Que les adultes le veuillent ou non, avec son grand coeur et sa soif de découvertes, Molly reste le seul espoir. Carson mérite qu’on se batte pour lui mais aussi la littérature pour qu’elle éclaire les coins les plus reculés du monde. Sources de dangers mais aussi d’émerveillement. Avec cette histoire tissée d’aventure, de dépassement de soi et de bons sentiments, les Espagnols Catalina González Vilar et Toni Galmés (ancien professeur d’histoire dont on découvre le dessin en francophonie, cette année, avec la parution quasi-simultanée du premier tome de Quand la nuit tombe), et Toni Vicent aux couleurs, nous entraînent dans un premier tome qui dose bien ses rebondissements et son humour. Les femmes y sont presque seules au monde pour rendre celui-ci meilleur et plus soudé, malgré tous les individus qui essayeront de diviser pour mieux régner.
Peindre avec les lions
Peindre avec les lions : la préhistoire n’est pas qu’un monde d’homme, la sensibilité féminine a changé le monde des représentations et de l’invisible Avec Peindre avec les lions, prenez place sur un banc de fortune dans une caverne grandeur, candeur nature. C’est du côté des lionnes et des femmes fortes – dans des tribus préhistoriques que le paternalisme a trop longtemps placées sous la suprématie des hommes – que nous entraînent Fabien Grolleau et Anna Conzatti, qui signe son premier roman graphique avec une beauté pure et émerveillée. Pour les hyperconnectés et consommateurs que nous sommes, même quand on fait une pause de smartphone, si nous voyagions de 36 000 ans dans le passé, le monde que nous trouverions nous semblerait-il bien plat, ennuyeux, dure, vide, mortel? Rien à se mettre sous la dent pour peu qu’on ne chasse ou ne cueille pas; une vie en tribu, en vase clos d’où s’échappe parfois l’un ou l’autre individu qui va se mêler à d’autres, des dangers partout et l’Homme crasseux, poilu et dans le plus simple appareil. Pourtant, cette époque, qui peut sembler peu sexy aux humains modernes et finalement peu passionnants que nous sommes, était sans doute bien plus captivante. Tant tout est à découvrir et à inventer. Pas des technologies gadgets qui nous rendent dépendants… mais le rapport aux hommes et aux femmes, à la terre et au ciel, aux animaux, aux proies et/ou prédateurs, à la vie et à la mort. Pour s’approprier ce monde XXL et bien plus beaux sans buildings, sans construction humaine – Anna Conzatti livre des planches contemplatives d’une beauté saisissante -, les tribus vont se choisir des guides, eux-mêmes placés sous des animaux-totems. Ellé, notre héroïne est devenue, masque à l’appui, Alté la hibou, une merveilleuse magicienne. C’est son parcours, ses hésitations, le passage des âges, que Grolleau et Conzatti ont choisi pour nous emporter entre le monde extérieur et l’intérieur des grottes sur les parois desquelles les traces, autant de conceptualisations et d’hommages au monde et ses vivants, s’accumulent. Un geste loin d’être anodin. Dans cet album puissant et symbolique à plus d’un titre, où il y a des animaux sauvages partout tout le temps, plus que dans nos assiettes, au zoo, parmi nos animaux de compagnie ou les animaux de la ferme du voisin, scénariste et dessinatrice se sont merveilleusement entendus pour que ce voyage soit délicat et immersif, interrogeant les hommes, femmes, êtres humains modernes que nous sommes. Ici, au-delà de la préface signée par Marylène Pathou-Mathis, préhistorienne réputée qui adoube cette fiction avec des bouts de préhistoire actualisée à la lumière des dernières découvertes, tout commence il y a 36 000 ans. Sans besoin d’introduction, d’une visite au musée prétexte, avant un énorme flash-back. Nous sommes avec ces héros aïeux, dans les différentes tribus qu’Ellé intégrera. Pas à pas, main après main. Dans cette histoire de la vie humaine au commencement, avec ses peines mais aussi beaucoup de joies et de moments de bonheur, de détente, dans les plaines, et aussi sous sa facette spirituelle, Fabien Grolleau et Anna Conzatti se font les relais d’une étude de la préhistoire qui a su évoluer et bonifier, échappant au paternalisme qui l’a sans doute tronquée, pendant des décennies, d’une part d’analyse et d’interprétation, de féminité et de sensibilité. De quoi amener une autre compréhension d’un univers bien moins farouche et brut que ce que la fiction et les légendes ont pu laisser penser.
Batman - The Dark Knight strikes again (La Relève)
Frank Miller n'a rien perdu de son mordant percutant. - 3 ans après les événements de The Dark Knight Returns (DKR en abrégé), Bruce Wayne est prêt. Il décide de mettre à jour l'imposture du président des États Unis, de raviver la flamme de la liberté et de redonner leur autonomie au superhéros. Première étape : la libération de Ray Palmer. Deuxième étape : la libération de Barry Allen. Oui, mais Bruce Wayne n'est plus tout jeune alors il fait intervenir une équipe d'agents qu'il a entraînés et placé sous les ordres de Carrie Kelly qui se fait maintenant appeler Catgirl. Oui, mais Bruce Wayne n'est pas le seul homme de pouvoir ou le seul superhéros, il faut aussi compter sur Lex Luthor, The Question, et bien sûr Superman. Et d'ailleurs qui se cache derrière ce président fantoche et comment se fait-il obéir de Superman ? 15 ans après DKR, Frank Miller est prêt à donner une suite à ce monument des comics. Dès la première séquence (la libération de Palmer), l'énergie incroyable de cette histoire et son inventivité saute aux yeux du lecteur pour ne plus le lâcher pendant 250 pages. Dès le début, le lecteur est en territoire familier : graphismes à la limite de l'esquisse, dessins parfois encrés comme avec un gros marqueur pas précis, style sans aucune concession esthétique et inserts d'écrans de télé pour multiplier les points de vue et rendre compte de l'air du temps. Dès le début le lecteur est déconcerté : Batman brille par son absence, les autres superhéros prennent une grande place dans l'histoire, les couleurs sont très vives et éclatantes (à l'opposé de la palette utilisée pour le tome précédent), les cases sont quasiment dépourvues de décors. Frank Miller n'en fait qu'à sa tête et le récit sera sans concession. Certains lecteurs grincheux ont reproché à Frank Miller d'avoir changé de ton entre les deux tomes estampillés Dark Knight. Effectivement cet artiste bouillonne d'énergie créatrice et refuse de refaire la même chose. On peut même dire qu'il s'emploie efficacement à réhabiliter les superhéros sur lesquels il avait craché dans DKR. Il embrasse tous les codes les plus ridicules à commencer par les collants moulants aux couleurs criardes, jusqu'au représentant les plus kitchs de cette population comme Plastic Man. Il bâtit une histoire en forme d'ode à tous les superhéros de l'univers DC (on ne compte pas moins de 11 héros majeurs dans cette histoire) à tel point que certains passages font penser à une histoire de la Justice League. On voit même passer Hawk et Dove, et deux apparitions de Bat-Mite. D'autres grincheux ont reproché ses choix esthétiques : couleurs criardes et crayonnés bâclés. La mise en couleurs a été réalisée par Lynn Varley qui avait déjà réalisé celle du DKR. Elle a recours aux couleurs traditionnelles des superhéros, en pleine cohérence avec le sujet de cette histoire. Elle assume également la création ex nihilo des décors que Frank Miller a franchement sacrifiés. Alors a-t-il vraiment bâclé les dessins ? C'est difficile à dire et à la lecture ça n'a rien de certain. Effectivement il a privilégié l'efficacité des cases à une esthétique en rondeur et à des illustrations peaufinées. Effectivement, les remerciements comprennent plusieurs dessinateurs qui lui ont peut être donné un coup de main. Mais l'ensemble graphique ne soufre d'aucune incohérence, d'aucune rupture de ton, d'aucune case indéchiffrable. Les pleines pages et les doubles pages sont magnifiques. Et le choix esthétique s'adresse à des adultes, comme l'histoire d'ailleurs. The dark knight strikes again est une lecture dynamique, bourrée de superhéros, racontée dans le ton dur à cuir de DKR, originale et qui vous redonnera le sourire et une pêche d'enfer.
Histoires du quartier
Un récit autobiographique, dans lequel l’auteur, Gabi Beltran, retrace son adolescence dans un quartier populaire de Palma de Majorque. Les deux albums regroupent une suite de chapitres, qui sont autant de petites pastilles, de moments, de rencontres, d’aventures, de bastons, d’évocation de copains ou d’autres personnages du quartier. En cela le titre, assez pauvre de prime abord, est très fidèle au contenu. J’ai trouvé ces anecdotes, ces petites tranches de vie très agréables à lire. Le portrait d’une certaine jeunesse (au sens général, mais aussi au sens particulier de celle de l’auteur) est intéressant et sans trop de concession. L’ennui, les découvertes (de la drogue, des femmes, de la violence, de l’amitié, etc.), mais aussi les relations familiales très difficiles, tout est donné à voir avec un mélange de cruauté et de pudeur. C’est une chouette lecture qui brosse le portrait de jeunes qui tournent en rond, qui entrent dans l’âge adulte, dans un bout d’Espagne post-Franco. Beltran a su rendre intéressantes des anecdotes personnelles, par sa présentation légère et finalement nuancée. Et le découpages en courts chapitres aère la lecture, qui est très plaisante et fluide.
Locas - Maggie Chascarrillo & Hopey Glass
J'avais lu cet album il y a de nombreuses années et je me souviens l'avoir peu aimé. Aujourd'hui en le relisant, la BD m'émeut un peu. Et moi je m'interroge : qu'est-ce qui fait que j'aime autant la série Locas ? Pourquoi cette série me parle tant et pourquoi n'avais-je pas aimé auparavant ? La réponse n'est pas simple, mais j'ai essayé de comprendre et décortiquer l'ensemble. Locas est une oeuvre riche et foisonnante, remplie de personnages principalement féminin pour les principaux, qui explore à la croisée des genres la vie quotidienne. En somme, une TV-novela avec des punks déjantés plutôt que des acteurs médiocres. Et beaucoup de comédie de mœurs : les sentiments, la vie, le travail, les considérations. Mais pourquoi ça marche ? Pourquoi ça fonctionne si bien sur moi ? Je pense que ça tiens à différentes choses. Déjà les protagonistes, riches en caractère et aux vies peu ordinaires. Maggie et Hopey brillent dans le panorama de la BD par leur détachement de tout homme, leur représentation très en-dehors des stéréotypes de genre (Maggie est mécanicienne automobile et Hopey met n'importe quel mec à l'amende), par leur relation hors des conventions et par une capacité à assumer ce qu'elles veulent, dans le sexe comme dans la vie. Ces deux punkettes sont tout simplement d'excellents personnages, le genre qu'on adore regarder évoluer et grandir. Mais c'est aussi une histoire dont les trames se croisent, les intrigues s'enchainent, le tout dilué dans un temps qui passe et vieilli les corps et les âmes. On atteint ici la quarantaine, tout en continuant de parler de choses aussi futiles qu'à l'adolescence. Ça cause de genre, de sexe, d'homosexualité, d'accomplissements, de rêves ... Et puis il y a cette sorte de ton doux-amer, ce petit moment de surprises dans la lecture. Les épisodes de l'enfance, où tout est représenté en reprenant le style des Peanuts de Schulz. Mais avec la cruauté d'une enfance américaine dans les quartiers défavorisés. C'est souvent triste, parfois joyeux. Et pourtant ce qui prédomine c'est le caractère outrancier de Hopey et de Maggie. Je pense que j'aime cette série parce qu'elle contient deux personnages incroyablement justes. Maggie et ses névroses, ses tracas infernaux, son manque de confiance dans ce qu'elle fait. Hopey et sa gouaille, son caractère fonceur, ravageur presque, mais qui ne sait pas dire à la personne la plus importante de sa vie qu'elle l'est. Les deux sont des personnages marquants. Et je me rends compte à la relecture qu'il est plus que probable que ma première lecture avait été entaché par le fait qu'elles grandissent, vieillissent, ne font pas toujours les bon choix. C'est dur d'accepter que la vie ne s'arrête pas au meilleur moment. Cette série me trotte bien trop en tête depuis la relecture, et je pense qu'elle restera longtemps dans un coin de mon cerveau. Sous des aspects de série comique et barré, de comics sériels dont on ne voit jamais le bout et de mélange latino-punk, on sent une mélancolie, un constat doux-amer sur l'amour et le sexe, sur l'amitié. Locas est une série triste mais joyeuse, qui ne me quitte pas vraiment.
Marécage
Une agréable surprise. Un récit de pure fantasy qui pioche un peu partout, la religion avec Moïse, Game of Thrones avec Port-Réal capitale des sept couronnes et son lot de conspirations, la mythologie avec les amazones, et cetera et cetera. Rien de bien innovant, mais un récit captivant avec sa narration alerte et onirique, les rebondissements n'y sont pas étrangers. De nombreux personnages qui prennent souvent des formes animales ou de créatures hybrides, Ils ont de la personnalité et sont bien campés. On va découvrir des univers bien différents, le marécage où vit la fange du royaume mais aussi plusieurs seigneurs et leurs châteaux. Une lutte pour le pouvoir avec au milieu un bébé héritier du trône. Je rejoins Ro pour le positionnement de certaines bulles (pas pour le reste des reproches), pas toujours évidentes à suivre. J'aime beaucoup la partie graphique, alors oui, on peut y voir du Régis Loisel, mais j'y ai aussi vu du Tiburce Oger, surtout dans les décors. Un style dynamique, à la merveilleuse scénographie et une belle créativité pour les personnages, j'ai un petit faible pour le look de Sombra. Un trait parfois flou, mais qui apporte un côté ténébreux à l'histoire, que j'aime beaucoup, bien accompagné par de superbes couleurs. J'adore. Un second tome toujours aussi volumineux qui donne la part belle à la politique et aux conspirations. On va aussi en apprendre beaucoup plus sur le passé de Sombra et du fougueux Prospero. Alors oui c'est de la fantasy, mais Antonio Zurera, en excellent conteur, glisse des sujets d'actualité avec malice dans différentes séquences, en particulier sur le sort des migrants. Tous les personnages tiennent excellemment leur rôle dans toutes les sous-intrigues. Un récit qui n'oublie pas les scènes de bataille mais qui se veut aussi philosophique. Surprenant. Un récit qui prend son envol. La partie graphique est toujours aussi belle, des planches qui m'ont en mis plein la vue. Et je persiste pour les couleurs, elles sont magnifiques. Vivement le prochain épisode. 4 étoiles méritées.
L'Homme gribouillé
Oui, on dirait que la vérité est utile parfois. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc avec des nuances de gris, dont la première édition date de 2018. Elle a été réalisée par Serge Lehman pour le scénario, et Frederik Peeters les dessins et les nuances de gris. En 2015, il pleut sans cesse sur Paris en cet hiver. Betty Couvreur est allée boire un verre dans un bar pour se détendre, et un homme l'aborde : il commence à la draguer. Elle se retrouve vite importunée et l'énervement monte. Après avoir contemplé l'idée de faire mine, elle finit son verre d'un coup, prend son téléphone et écrit un message : lâche-moi où je t'éclate ! Elle rentre à pied chez sa mère, bien protégée de la pluie dans ses bottes et son imperméable. Elle remarque une grenouille dans un coin et s'arrête pour l'observer, pensant à un prince charmant. Elle parvient en bas de l'immeuble, monte et rentre dans l'appartement. Elle croise fille Clara qui lui fait une bise et reprend son activité sur son téléphone, puis sa mère Maud qui lui fait aussi la bise. Il est temps de passer à table car visiblement Betty a déjà pris son apéritif. Elles dînent à quatre : Betty, sa fille Clara, sa mère Maud, et Jasmine une amie de Maud. À la fin du repas, Betty s'en grille une. Puis Jasmine l'emmène en voiture voir le magicien Paul. Celui-ci est disponible : il descend de chez lui comme s'il allait promener son chien. Ce dernier monte sur le siège passager de la voiture de Jasmine, Paul monte à l'arrière et endort Betty pour la détendre, avec des gestes des mains. Elle perd conscience, éprouve l'impression de voir un squelette d'homme oiseau bondir vers elle. Elle se réveille d'un coup et elle a recouvré l'usage de sa voix. Elle remercie Paul qui rentre chez lui, et Jasmine raccompagne Betty chez elle en voiture, toujours sous la pluie qui n'a pas cessé de tomber. Betty rentre chez elle, se met dans une tenue plus décontractée et se fume un petit joint. le chat Baël vient dans la cuisine en miaulant avec insistance et en faisant le dos rond : il veut être nourri. C'est le chat des voisins dont elle s'occupe pendant leur absence. Il ne manifeste aucun signe de reconnaissance et se montre même agressif vis-à-vis d'elle. Dehors la pluie continue de tomber. Clara a dormi chez sa grand-mère en attendant que sa mère fasse faire des travaux dans sa chambre. le lendemain, elle est réveillée par un coup de sonnette. Elle va ouvrir : Max Corbeau, un individu étrange se tient sur le pas de la porte, avec un feutre mou, un masque blanc à long nez sur le visage, et un manteau avec un col de plumes. Il demande si Maud est là. Il explique qu'il avait rendez-vous avec elle au square René le Gall et qu'elle n'est pas venue. Clara lui demande de rester sur le pas de la porte et elle va réveiller sa grand-mère. Celle-ci ne réagit pas : elle est sans connaissance. Max Corbeau en a profité pour entrer dans l'appartement et fouille dans les commodes à la recherche d'un paquet que devait lui apporter Maud. Clara appelle Jasmine pour savoir quoi faire. Max Corbeau s'en prend à elle et la somme de lui apporter le paquet le vendredi suivant au square René le Gall. Il finit par partir en laissant 2 plumes et une note avec le rendez-vous. Le début de cette histoire installe un sentiment d'étrangeté avec cette pluie incessante, et visiblement très intense, puisque des stations de métro sont inondés, et il faut un agent municipal pour aider à évacuer l'eau de la voirie (page 78). Ce sentiment d'étrangeté est renforcé par une multitude de détails : la grenouille en plein Paris, l'extinction de voix de Betty, la méthode de guérison par le magicien Paul, les 2 dessins en pleine page d'un squelette d'homme oiseau, l'irruption de Max Corbeau avec son étrange accoutrement, le coma soudain de Maud Couvreur. le sentiment d'étrangeté est encore accru par le dessin très pragmatique et descriptif : c'est vraiment comme ça. L'artiste montre les choses comme étant normales : une vraie grenouille sur une borne trempée, de l'eau que les bouches d'égout n'avalent pas assez vite, un monsieur sans gêne qui profite d'une porte ouverte, etc. Il allie un trait qui semble un peu lâché, un peu sur le vif, avec une densité de description très impressionnante. Par exemple, la page 34 comprend deux cases. La première montre l'étage supérieur d'un immeuble haussmannien dans Paris, avec une conformité avec la réalité : la forme des fenêtres, l'étroit balcon qui court tout du long avec sa rambarde en fer forgé, les encorbellements et les embellissements. La seconde montre Clara endormie sur son lit, la couette à moitié enroulée, les peluches, les posters, le livre par terre, la batte de baseball posée contre le lit, le téléphone portable avec les écouteurs à l'extrémité du lit, etc. Dans les 2 cases, le lecteur peut faire le choix d'y jeter un simple coup d'œil pour en retirer l'information globale, ou il peut s'attarder sur ce qui est représenté pour en savourer tous les détails. Frederik Peeters s'avère aussi impressionnant pour insuffler de la vie dans les personnages, que pour représenter les moments ordinaires, et les événements extraordinaires. Comme pour les décors, le dessinateur donne l'impression de croquer rapidement ses personnages à grand traits pour les coiffures, les traits du visage, les vêtements, avec quelques touches de noir pour quelques plis, quelques ombres, et des zones de gris pour rehausser les reliefs, rendre compte de l'ambiance lumineuse. le lecteur apprécie l'expressivité de chaque individu, une direction d'acteurs naturaliste, sans exagération dramatique ou autre, sans tomber dans la fadeur. Il remarque l'aisance avec laquelle un individu apparaît comme étrange : les longs doigts (6 à chaque main) de Pierre Inféri, la posture un peu voûtée de Max Corbeau, la retenue rigide de Salomon Lévy, etc. Il n'est pas près d'oublier les mains baladeuses d'Inféri, la nonchalance du responsable de la station-service, ou encore la désinvolture de Gwendolyne son employée de haute taille. Il se rend compte du degré de coordination entre scénariste et dessinateur lors des scènes de dialogue : ils ne se contentent jamais d'une alternance de champ et de contrechamp, les personnages ayant toujours une activité, le cadrage s'adaptant également au rythme de la conversation, aux émotions. Lorsqu'on y prête attention, c'est très impressionnant car même quand les interlocuteurs sont statiques, assis autour d'une table, la narration visuelle apporte des informations supplémentaires, et pas uniquement sur leurs états d'esprit successifs. En tant que chef décorateur, l'artiste en impose tout autant. Lors des différentes scènes se déroulant à Paris, les décors en montrent les éléments caractéristiques de manière organique dans les décors, les arrière-plans, les aménagements : les façades des immeubles parisiens, l'agencement des pièces de l'appartement de Maud Couvreur et son ameublement, un pont reconnaissable au-dessus de la Seine, plusieurs vues des toits parisiens dont une avec la butte Montmartre (page 55), les escaliers d'une des entrée du square René le Gall dans le treizième arrondissement de Paris, la Fondation Louis Vuitton, ou encore les alentours de la petite commune de la Roche-Maugris, hameau du Doubs, à 5km de Montbéliard, dans le Doubs en région Bourgogne-Franche-Comté. À chaque fois, le lecteur peut se projeter dans le lieu, éprouver la sensation qu'il existe au-delà des bordures de la case, aussi bien dans le bureau étroit de Betty aux éditions du Saule, que dans la crypte du couvent Sainte Odile. Il est tout autant sous le charme de la fluidité de la narration lors des séquences d'action : l'aquaplanage de la voiture de Betty, les 8 pages d'affrontement physique dans le square René le Gall, ou encore les 24 pages de combat dans et aux alentours du couvent Sainte Odile. S'il a encore un doute, il lui suffit de relire les pages 132 à 141, dépourvues de tout texte, pour prendre conscience de la dextérité de Peeters à raconter l'histoire par les dessins. Le lecteur se retrouve donc entièrement embarqué dans cette enquête, avec de nombreux éléments étranges mais pas impossibles et cet individu bizarrement accoutré et menaçant qu'est Max Corbeau. Il relève les phénomènes étranges au fur et à mesure des séquences : la pluie incessante, la grenouille, le magicien, l'homme corbeau et les 2 plumes qu'il laisse à chacune de ses apparitions, le dessin de l'homme gribouillé, deux visions oniriques de Betty, une mention cryptique au Bureau des Traversants, l'homme aux six doigts et ses oiseaux mécaniques, le comportement agressif des animaux vis-à-vis de Betty, la mention de Philippe un inspecteur de police ami de Betty, une affaire qui se déroule durant la seconde guerre mondiale, etc. Il ressent vaguement les événements qui font penser à un conte, ou à une histoire fantastique : le temps détraqué, certains comportements des animaux. Mais dans le même temps, le récit est nourri par des situations très concrètes qui vont d'un pneu crevé à une histoire de famille, et un AVC. Mis à part Max Corbeau, tous les autres éléments relèvent de la réalité plausible. Par ailleurs, passé un bref moment d'incrédulité, Betty Couvreur et sa fille Clara ne s'émeuvent pas plus que ça des éléments fantastiques, les acceptant en l'état, sans s'offusquer de l'existence dudit fantastique. du coup, le lecteur en fait de même, ce qui l'amène à ne pas trop se préoccuper des phénomènes étranges qui s'accumulent. Pris comme ça, le récit perd e son intensité dramatique malgré la narration visuelle élégante et virtuose : après tout prenons les choses comme elles viennent sans trop d'étonnement puisque tout est possible. Il est aussi possible de considérer autrement cette accumulation de phénomènes étranges. Sans chercher à les interpréter, ni à leur donner une valeur en fonction de la réaction de Betty Couvreur, ou de son absence de réaction, le lecteur considère leur nature, et les champs auxquels ils appartiennent. le scénariste nourrit son récit d'éléments romanesques empruntés pour quelques-uns aux mythes et légendes (ce parfum de conte, une référence en passant à Prométhée se faisant dévorer le foie par un aigle) et pour d'autres aux conventions de genres littéraires comme le polar ou la saga familiale. le lecteur se voit en train de relever chaque élément étrange pour lui donner un sens, dès la pluie incessante et la grenouille. Betty Couvreur appelle à plusieurs reprises un inspecteur de police de sa connaissance (prénommé Philippe) qui ne répond pas à ses coups de fil. le scénariste est-il en train de préparer l'arrivée providentielle et inattendue de Philippe dans une séquence à venir ? La raison pour laquelle il ne répond pas est-elle liée à l'homme corbeau ou aux Bureaux des Traversants ? Il est impossible résister à la tentation d'identifier des schémas, de faire des hypothèses sur des liens de cause à effet, de tenter d'anticiper un rebondissement de l'intrigue. Alors le mystère et l'étrangeté deviennent plus important que l'intrigue en elle-même, car elle est racontée avec verve et conviction. Il est également possible d'envisager le récit sous l'angle de la mise en abîme. Maud et Clara ont le don de raconter et de captiver leur auditoire, mais Betty perd régulièrement l'usage de la parole. Difficile de se retenir d'y voir des avatars des créateurs-auteurs de cette bande dessinée, Lehman ayant indiqué qu'il avait aussi connu une période de plusieurs années durant lesquelles il avait cessé d'écrire (de s'exprimer = il avait perdu sa voix d'auteur) faute d'inspiration. Il est également très tentant de considérer les 3 générations de Couvreur (Maud, Betty, Clara) comme une cellule familiale vivant sans présence masculine. Dès la première page, le lecteur est happé dans le récit aux côtés de Betty Couvreur par des dessins très expressifs, très vivants, très détaillés tout en fournissant une lecture rapide. Il est aux aguets dans cette enquête se déroulant dans un environnement où surviennent des phénomènes plausibles mais inhabituels. Il se laisse porter par la richesse de la narration tant visuelle que pour l'intrigue. Son ressenti final dépend fortement de la manière dont il considère le récit, sous un seul angle de vue pour l'intrigue, pour le fantastique, pour l'histoire de famille, ou sous l'ensemble de ces angles de vue.
L'Accablante apathie des dimanches à rosbif
Certes il y a des longueurs. Certes, il y a un peu de déjà vu et quelques aspects déprimants dans ce récit, où nous suivons un humoriste qui, ayant appris qu’il ne lui restait plus que quelques semaines à vivre, décide de « sortir en beauté », tout en se questionnant sur le sens de la vie et sur la façon d’occuper ses derniers instants, en faisant une sorte de bilan. Mais j’ai bien aimé ce récit, franchement bien fichu. Et même les longueurs évoquées plus haut ne sont finalement pas inutiles, elles participent et du personnage – très « bavard », presque envahissant, et de la construction du récit, qui ne s’accommoderait pas de silences, de temps morts. Gilles Larher réussit à bâtir un récit très dense (sur près de 250 pages quand même !), mais jamais ennuyeux. Un récit qui brasse pas mal de réflexion. Et qui, sur un sujet à la base assez noir et glauque, est souvent très amusant. J’ai trouvé les dialogues, les textes (car souvent des monologues du héros) très réussis. Le personnage est caustique, incisif, vif, cynique, mais pas monolithique. Ses failles, mais aussi ses « élans du cœur », qu’il masquait, se révèle à tous ses proches sur cette période « d’adieux ». Une lecture agréable que j’ai vraiment bien appréciée.
Mitsuko
Autant le dernier tome en date de cette collection, Héloïse et les larmes de givre, m'avait déçu, autant je sors ravi de la lecture de ce petit dernier ! Loïc Clément s'entoure cette fois-ci au dessin de Qin Leng, dont je découvre le travail avec cet album. Et j'avoue que ce duo fonctionne à merveille pour ce dernier opus ! Mitsuko est une jeune fille d'origine japonaise assez mutique, ce qui entraîne ragots de la part des anciens et moqueries de la part de ses jeunes congénères. Oscar, le jeune fils de la nouvelle boulangère fraichement arrivée dans ce petit village, va peu à peu l'apprivoiser et faire sa connaissance... Car c'est vrai qu'elle suscite les interrogations la jeune Mitsuko... Faire les poubelles au nez et à la barbe des habitants, forcément ça fait jaser... Mais comme toujours, Loïc Clément nous sert ici une histoire pleine de tendresse et de bienveillance qui met en lumière la tradition et le savoir faire que Mitsuko a hérité de sa mère. Une belle illustration de la peur de ce que l'on ne connait pas, voire du "racisme ordinaire", battus en brèche de façon très subtile et intelligente. Le trait fin et très expressif de Qin Leng rend à merveille toute l'énergie et les émotions qui transpirent de ce récit. Un des meilleurs albums de cette belle collection !
Locas - Elles ne pensent qu'à ça
J'aurais voulu moins aimer cet album. Parce que les deux albums de Locas encapsulaient quelque chose d'une jeunesse punk désillusionnée sur le monde qui vit sa vie d'amours, de joies, de musiques, de sexe et de tristesse. Mais ces deux albums se finissaient sur une conclusion de la plupart des personnages et j'aimais que l'on sorte de là avec juste Maggie et Hopey qui se retrouvent. Donc j'avais un apriori sur cet album et j'hésitais franchement à le relire. Mais je me suis laissé tenter, et les premières pages m'ont confortées dans le sentiment négatif que j'avais. C'était moche avec ces couleurs en a-plat, le noir et blanc habituel me manquait. J'avais un peu de mal à suivre le début de l'histoire, je me disais que j'allais détester. Et puis la sauce à repris tout à coup. Sans m'en rendre compte, j'avais à nouveau l'entrain de l'histoire. Les petits moments de la vie : Hopey qui drague la copine de son frère, l'enfance de Lizzie avec Maggie, comment Beatriz a rencontrée H. R. Costigan ... Les personnages redevenaient tangible, les intrigues se poursuivaient. Dans Locas, je trouve un mélange improbable de comédie romantique chorale, de série-télé aux multiples personnages, de roman noir, de science-fiction et plein d'autres choses encore. Et surtout, je suis étonné de voir que ce ne sont presque que des femmes qui prédominent. Un seul homme a droit à son récit dans la BD, un homme dont chaque histoire semble un polar noir sur un type qui semble être un vrai connard. Tandis que tout le reste suit les protagonistes habituels, qui continuent de vivre. J'y ressens une forme de perte de la fougue de la jeunesse pour des vies plus rangées, le punk délaissé et l'Amérique changée. Il y a pas mal de thématiques franchement intéressantes et traitées d'une belle façon : le rêve de super-héros à jamais inaccessible, la question de l'amour entre Maggie et Hopey, la vie qu'on subit, les tracas du quotidien, la cruauté du monde adulte pour les enfants ... Chaque histoire à sa propre sensibilité et rarement la chute m'aura fait rire. Il y en a des mignonnes, des cruelles, des tristes. Jaime Hernandez réussit une nouvelle fois à m'entrainer dans son univers de Latino de la côte Ouest. Je n'arriverais pas à mettre exactement le doigt sur le truc, mais ça marche. En tout cas, ça me plait beaucoup. Et j'adore le fait que cette bande de personnage souvent déjanté, amusant et touchant, soit progressivement révélé par petites histoires et petites touches. Leur enfance, leur adolescence, leurs peurs, leurs désirs, leurs chagrins ne les rend que plus touchant. Je suis authentiquement surpris d'être autant touché par me relecture. Ce n'est pas au niveau de Locas, bien plus dense et aux histoires qui se suivaient plus, formant une véritable trame, mais c'est bon. C'est honnêtement bon. Et je me dis, en le relisant, qu'il va bien falloir casser la tirelire pour me prendre la belle intégrale de "Love & Rocket" qui est ressorti, parce que cet auteur a un truc qui me touche dans ses récits.