Les derniers avis (31951 avis)

Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série 303
303

La guerre : une fatalité impossible à éradiquer - Ce tome regroupe les 6 épisodes d'une histoire complète et indépendante de toute autre, initialement parus en 2004/2005 et publiés par Avatar Press. L'histoire est écrite par Garth Ennis, dessinée et encrée par Jacen Burrows et mise en couleurs par Greg Waller et Andrew Dallhouse. La première moitié du récit (épisodes 1 à 3) se déroule dans les montagnes d'Afghanistan. Un colonel russe mène une petite troupe soldats des forces spéciales pour une mission de repérage d'un avion américain s'étant écrasé. Il sait que cet accident a également attiré l'attention des anglais qui essaye aussi d'arriver les premiers sur les lieux du crash. Il s'agit d'une course pour récupérer ce que contenait cet avion, et il faut y arriver avant que les américains ne viennent faire disparaître toute trace de ce vol compromettant. La deuxième partie du récit (épisode 4 à 6) se déroule sur le sol étatsunien, dans un désert proche de la frontière mexicaine. Sam Wallace, le shérif du coin, constate le décès d'un clandestin mexicain, employé de manière illégale dans l'abattoir de la région dont le responsable exploite cette main d'œuvre bon marché. Non loin de là, le colonel russe est hébergé dans le camp de fortune des clandestins, se remettant lentement d'une jambe cassée, soignée par le médecin de fortune du camp. Avatar Press est une petite maison d'édition qui publie des récits souvent gores ou ultra-violents d'auteurs ayant toute liberté de création. Ici, Garth Ennis (grand connaisseur des conflits du vingtième siècle) a décidé de raconter une histoire en 2 parties, mettant en scène un vétéran de plusieurs guerre, sans beaucoup d'états d'âme (même s'il lui arrive parfois d'imaginer les cadavres des gens qu'il a tué, soldats comme civils), un professionnel disposant d'un degré d'expertise exceptionnel acquis par des années de pratique sur différents champs de bataille. Dans la première partie, Ennis expose de manière clinique le déroulement de la mission, l'affrontement entre russes et anglais, tout en mettant en scène l'expérience du colonel russe, au travers des ordres et des conseils qu'il donne à sa poignée de soldats, et au travers de son propre comportement dans cet environnement propice aux embuscades. Il développe un thème sur lequel il reviendra à plusieurs reprises : le fait que les nations du monde se sont bâties et développées sur le sang versé par d'innombrables soldats tués au cours de guerre de conquête. Il montre l'absence totale d'honneur et de mérite de cet affrontement sans témoin, sans gloire, pour récupérer quelque chose dont la valeur reste à prouver. le colonel russe se comporte en professionnel accomplissant sa mission en expert, mais sans implication émotionnelle. Il fait son travail en se comportant comme une mécanique bien huilée, sans en retirer aucun plaisir (à tuer son opposant pour assurer sa propre survie), un métier qui consiste à atteindre son objectif aux dépends de la vie de ses ennemis (et de ses propres soldats). L'action est prenante. le lecteur n'a pas la latitude d'éprouver de l'empathie pour cet homme froid, dépassionné, au comportement fonctionnel et efficace, ne tirant aucun plaisir, ni aucune satisfaction dans la tâche accomplie. La survie est la seule récompense, aussi primaire que vitale, la seule chose qui en fasse un être vivant. Le début de la deuxième partie déconcerte par l'importance de la place accordée à Sam Wallace. le lecteur apprend en cours de route qu'il s'agit d'un ancien militaire revenu à la vie civile. Ennis oppose donc la vie du colonel qui a embrassé une carrière militaire de terrain, à celle de Wallace qui a abandonné la tenue kaki pour revenir à la vie civile. Autant l'attitude du colonel montre l'inanité et la futilité de sa vie professionnelle, autant le comportement de Wallace montre que son métier de shérif est tout aussi générateur de frustration et tout aussi inefficace pour changer le monde, ou tout du moins y apporter un peu d'amélioration. Au milieu de ces thématiques très noires, Ennis enfonce le clou avec plusieurs évocations de conflits, et de morts de soldats, de civils, de massacres de peuples, dont une séquence onirique glaçante dans ce désert américain. À la première lecture, la mission finale du colonel russe peut sembler grossière et d'un symbolisme idiot (comme s'il suffisait d'abattre cette cible pour résoudre quoi que ce soit, ou même pour obtenir une vengeance). Mais une prise de recul permet de comprendre que l'objectif du colonel tenait autant de la vengeance que de la perpétuation de la guerre, conséquence logique de l'assassinat de sa cible. Ennis augmente encore d'un cran la noirceur du récit en enfonçant le clou : le savoir faire d'un soldat, son champ d'expertise, c'est de tuer l'ennemi, de donner la mort, de faire la guerre, voire de l'entretenir. La guerre est le métier du colonel russe, et il est expert dans sa partie, d'une efficacité sans faille, il donne la mort comme personne. Il est un des agents et des moteurs de la guerre. Avatar a confié la mise en image de ce récit noir et sans espoir, à Jacen Burrows, un dessinateur ne travaillant que pour cet éditeur. Il avait auparavant dessiné Dark blue (2000, en VO) et Scars (2002/2003, en VO) de Warren Ellis, et The courtyard (2003, réédité dans Neonomicon) une adaptation d'un texte d'Alan Moore. Jacen Burrows réalise tous les contours des personnages comme des éléments de décors, en utilisant un trait assez fin, d'une épaisseur constante, sans variation qui transcrirait des reliefs ou une profondeur de champ, et sans presqu'aucun aplat de noir. Il revient donc aux metteurs en couleurs d'intégrer les notions de reliefs et de luminosité par le biais de variations de teintes dans les couleurs. Ils font preuve d'habilité dans le choix de leurs couleurs pour privilégier une teinte qui instaure l'ambiance de chaque scène. Par contre, malgré un outil informatique performant, ils n'arrivent pas à transcrire les volumes, répétant systématiquement les mêmes répartitions de couleurs, indépendamment des sources lumineuses (défaut particulièrement criant dans la manière de disposer les touches blanches sur les montagnes). Ils réussissent dont à nourrir les contours établis par Burrows, sans pallier l'absence de volume ou de relief. En 2004/2005, Burrows est encore un dessinateur avec peu d'expérience et cela se ressent dans la qualité de ses dessins. Son découpage des séquences est très lisible et le trait fin uniforme assure une lecture rapide et une compréhension immédiate de chaque case. Au-delà de ces qualités, ces dessins restent très fonctionnels, sans qualité esthétique, sans nuances. Les expressions des visages sont toutes caricaturales, ne rendant compte que de 3 émotions (visage fermé indéchiffrable, surprise/étonnement, visage détendu sans émotion particulière). Au-delà des actions et des mouvements, le lecteur se retrouve dans l'impossibilité d'éprouver quelque émotion que ce soit pour les personnages qui eux-mêmes n'expriment rien. Burrows n'a aucune notion de langage corporel dans cette histoire. Ce manque de savoir faire aboutit à des images qui finissent par relever de l'amateurisme, le pire étant atteint pour le dessin en double page décrivant les clandestins en train de travailler dans l'intérieur de l'abattoir, une image descriptive dépourvue d'impact (malgré l'horreur des conditions de travail et la nature des tâches à exécuter) du fait de postures artificielles, et d'un aménagement ne correspondant à rien de réaliste. Le manque de consistance des images atténue la force du récit de manière significative. Ennis a construit un récit en 2 temps un peu déconcertant dans sa structure (le personnage de Sam Wallace était-il vraiment indispensable ? Fallait-il vraiment incarner l'alternative de vie du colonel ?), d'une noirceur sans fond, avec de véritables audaces sur l'absence de justification de tuer son semblable même dans le cadre d'affrontements découlant d'un conflit armée. La fin de l'histoire promet un bain de sang à venir d'une ampleur sans précédant (une condamnation sans appel de la politique post 11 septembre), dans une perpétuation de l'état de guerre s'auto-entretenant. Mais le passage le plus cynique et cruel est peut-être dans ce débat télévisé où un intervenant défend l'impossibilité d'adopter une position de neutralité avec des arguments impossibles à réfuter. Malgré ses réels défauts, ce récit possède des qualités indéniables et Ennis propose un point de vue dérangeant au possible sur la guerre, les conflits armés, en tant que réalité inéluctable, consubstantielle des sociétés humaines.

18/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Vampyre
Vampyre

J’ai retrouvé dans cet album tout ce qui m’avait intrigué et séduit lorsque j’avais découvert l’auteur avec La Chenille (chez le même éditeur). En effet, Maruo développe ici sur deux épais volumes ses obsessions, et tout son talent. Il revisite le mythe du vampire en lui donnant une coloration très très noire, parfois grotesque et absurde. Et toujours violente, gore. Eros et Thanatos sont convoqués, dans des orgies où la sensualité se nourrit de la souffrance. Maruo est ici dans la lignée de Sade, et d’auteurs comme Bataille. Il y a aussi – mais c’est aussi le cas chez Sade (il faut relire le long passage « Français encore un effort » dans « La philosophie dans le boudoir » !) – une violence tournée explicitement contre la société et certains de ses « vampires ». La cruauté omniprésente ici est parfois gratuite, mais elle se paye de quelques volontés de détruire un monde abject fait de faux-semblants et d’un conformisme désespérant. Comme souvent chez Maruo, l’influence du surréalisme est visible. Si le premier tome reste un chouia « réaliste », le second bascule rapidement et définitivement vers quelque chose de plus fantastique et d’irréel, la construction est plus saccadée, moins linéaire. C’est aussi beaucoup plus noir et sadique. Pour habiter ces cauchemars et ces fantasmes érotiques Maruo use de son trait habituel. Un dessin ciselé, très fin, avec des personnages aux visages de poupée. J’aime toujours autant ce dessin très précis, quasi méticuleux. A noter que, à l’instar de La Chenille, ce diptyque est vraiment à réserver à des adultes, qui plus est « avertis ». Car de nombreuses scènes de torture, de viol, quelques scènes de sexe ponctuent cette histoire !

18/06/2024 (modifier)
Par Gaston
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Bob Denard - Le dernier mercenaire
Bob Denard - Le dernier mercenaire

Depuis plus qu'une quinzaine d'années j'en ai lu des livres sur la politique française et cela inclut ses actions dans ses anciennes colonies. Bob Denard est un nom que je connais bien. Je n'ai pas appris grand chose dans cette biographie en BD et pourtant je l'ai trouvée passionnante. Le coup de génie de Jouvray est de faire intervenir la mort, qui fait une bonne narratrice et qui va aussi dialoguer avec Denard. Cela change des biographies froides qui ne font qu’aligner les dates importantes d'un personnage historique. Le scénariste résume bien les moments forts de la vie de Denard et des dessous de certaines activités des services secrets français. Le dessin donne un côté un peu onirique au récit et j'ai vraiment adoré ce parti-pris.

18/06/2024 (modifier)
Par Gaston
Note: 4/5
Couverture de la série Le Piège américain
Le Piège américain

Un documentaire stupéfiant sur les dessous d'une affaire qui montre comment sous dehors d'une idée noble, la lutte contre la corruption, les États-Unis en font une arme économique contre le reste du monde y compris ses supposés amis. Ce qui est arrivé à Frédéric Pierucci est vraiment incroyable. Il a vécu une situation absolument kafkaïenne où il est devenu un pion entre les États-Unis et sa compagnie Alstom. Les lecteurs vont avoir droit à une belle leçon du droit américain avec le FBI et le procureur qui peuvent vous broyer si vous ne faites pas ce qu'ils veulent et les avocats qui sont surtout là pour que vous plaidiez coupable et obteniez la plus petite réduction possible. Le faits sont bien décrits de manières claire et précise. Les auteurs sont impartiaux car on voit aussi qu'Alstom a effectivement fait de la corruption quoique Pierucci n'y a pas directement participé n'étant qu'une personne négligeable au moment des faits et son arrestation était du pur chantage. Le dessin est pas mal. On notera que depuis, la France a pu récupérer une partie de ce qu'Alstom a vendu à General Electric parce que la compagnie américaine a des problèmes d'argent. Toute une vie gâchée pour ça !

18/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Full Stop - Le Génocide des Tutsi du Rwanda
Full Stop - Le Génocide des Tutsi du Rwanda

C'est le troisième ouvrage que je lis pour les 30 ans du génocide des Tutsi au Rwanda et à chaque fois la même émotion m'étreint. Trois ouvrages pour trois angles différents. Ici Frédéric Debomy nous emmène à la rencontre des derniers survivants qui acceptent encore de raconter l'horreur vécue. Dans un Kigali où toutes les traces du génocide ont disparu sur les murs et dans les rues, les auteurs montrent l'importance de lutter contre le négationnisme ou le déni entretenu par certains hommes politiques. Ce travail contre les amalgames, les présentations tronquées est essentiel pour que la justice puisse "rendre la dignité aux victimes". Debomy ne s'attarde pas sur les faits qui sont aujourd'hui reconnus, il "limite" son travail à nous faire découvrir le trajet qui a pu conduire à la condamnation de deux bourgmestres de la commune de Kabarondo. Dans cette commune 3000 personnes, âgées entre 8 jours et 98 ans ont été massacrées dans l'église par les milices et les FAR avec l'appui des autorités locales. En effet les condamnations ne vont pas de soi dans un système de droit. C'est une des leçons du livre qui montre la différence de traitement infligées aux uns et aux autres. Si les Tutsi et Hutu modérés n'ont eu droit à aucun procès autre que celui de la haine et la barbarie, beaucoup de génocidaires ont bénéficié d'une procédure dans les règles du droit. C'est grâce au travail d'associations comme le CPCR des frères Gauthier que le Rwanda a pu surmonter l'indicible dans un esprit de justice et de mémoire. Les belles aquarelles d'Emmanuel Prost se partage entre l'ambiance d'un Kigali moderne et les portraits remplis de respect et de délicatesse des témoins interviewés. Une excellente lecture pour entretenir le devoir de mémoire loin de tout manichéisme. Ainsi j'ai beaucoup aimé le rappel de l'action de certains soldats français qui se sont volontairement "perdus" dans les collines de Bisesero pour sauver les Tutsi encore menacés. Une lecture qui rappelle qu'il ne peut y avoir de paix sans justice.

18/06/2024 (modifier)
Couverture de la série L'Attentat
L'Attentat

Je ne connais pas l'œuvre de Yasmina Khadra. C'est donc avec un œil sans a priori que je découvre l'adaptation de son roman. Le vécu de l'auteur algérien rend crédible une bonne partie d'un récit qui résonne particulièrement fort avec la guerre à Gaza. Le récit se focalise sur la personnalité complexe d'Amine Jaafari qui peut apporter plusieurs lectures suivant le côté du mur où on se situe. A travers la découverte des motivations de l'épouse c'est surtout un questionnement sur les positions d'Amine que le récit nous invite à réfléchir. Amine à qui tout sourit dans un parcours de méritocratie "à l'occidentale" découvre avec stupeur que son monde n'est pas le seul modèle de référence. Sa recherche obstinée et maladroite du "pourquoi" est une invite à plusieurs chemins possibles : Un nouveau départ avec la séduisante Kim ou un retour à ses Racines ? En voulant explorer ces possibles les auteurs alourdissent la narration avec plusieurs épisodes assez répétitifs et moyennement crédibles. Toutefois cela mène à une vision de l'histoire perdant/perdant qui correspond bien à l'histoire actuelle des rapports entre Israël et la Palestine. J'ai apprécié le graphisme de Chapron qui propose une ligne claire semi réaliste très expressive dans les dialogues entre Amine et ses interlocuteurs. Les sentiments successifs d'Amine comme le déni, le doute, la jalousie ou l'indignation sont bien mis en valeur. Cette narration graphique permet d'accrocher plus facilement. Une lecture d'une actualité brulante qui évite jugement et manichéisme.

18/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Penss et les plis du monde
Penss et les plis du monde

La beauté d'une fleur m'a sauvé, maman. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre qui n'appelle pas de suite. La première édition date de 2019. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, entièrement réalisée par Jérémie Moreau, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Elle comporte environ 230 pages. L'eau s'écoule avec les reflets changeants du soleil, marquant des lignes de crête des ondulations, faisant comme des points de lumière, montrant les ondes, ou encore une eau assombrie autour des rochers qui affleurent. Ces phénomènes lumineux en surface de l'eau se répètent alternativement, sous les yeux grands écarquillés de Penss, un jeune homme accroupi sur un rocher, fasciné par ce phénomène. Il pense qu'il est le seul à remarquer la beauté du monde, que tous les autres passent leur vie à courir. Sa mère finit le trouver et elle lui reproche d'être en perdu dans sa contemplation, sans même prêter attention aux poissons. Elle ajoute que les hommes de la tribu sont rentrés de la chasse, et qu'Ovie a accouché. Elle et lui n'ont rien à lui offrir. Ils se mettent à marcher pour remonter la pente un peu prononcée et se présenter devant le mari d'Ovie. Les autres se sont mis à la queue-leu-leu pour offrir leurs cadeaux. Vient le tour de la mère de Penss qui s'agenouille et présente une poignée de cailloux. le mari répond qu'elle peut les garder et qu'elle doit expliquer à son fils qu'on ne peut pas passer ses journées à rêvasser. le soir, devant le feu de camp, les chasseurs distribuent des morceaux de viande cuite. Assis en tailleur comme les autres, Penss tend ses mains en avant quand vient son tour, mais un autre récupère le morceau qui lui est destiné et proteste : il n'a jamais ramené un bout de viande ou même quoi que ce soit. Ce garçon ne donne rien d'ailleurs : ni bonjour, ni merci, ni même aucun geste d'affectation pour l'un ou l'autre des membres de la tribu. Tant qu'il voguera seul avec lui-même, cet homme ne voit pas pourquoi Penss mangerait la viande pour laquelle le chasseur risque sa vie. Penss sort de la caverne et va contempler le ciel étoilé nocturne. Sa mère le rejoint et lui dit sa façon de penser. Elle a peur pour lui, car tout le temps il se trompe. Il se trompe de vie. Il voit les reflets quand il faut regarder les poissons. Il préfère l'obscurité froide des montagnes au feu de son clan. Il regarde la mousse à ses pieds quand il faut voir l'horizon. Demain les chasseurs vont chasser le bouquetin, elle lui demande de les accompagner. Penns reste dehors à regarder les étoiles, en se disant que sa mère ne comprend pas : ces montagnes, ces étoiles sont infiniment plus belles que n'importe quel homme. le lendemain, Penss a pris sa lance et il suit le groupe de chasseurs, en restant bien en arrière. Ils se mettent en position en haut d'une colline et le meneur voit un groupe d'une quinzaine de bouquetins plus bas dans la vallée. Il agrippe la tunique de Penss et le tire pour qu'il dévale la pente. Ce dernier se retrouve devant un bouquetin figé par la peur. Soudain les quadrupèdes fuient en courant, bousculant le jeune homme au passage. Un puma est apparu au sommet d'un rocher et il se précipite vers les animaux, et donc vers Penss. Ce nouveau récit complet succède à La saga de Grimr (2017) dans la bibliographie de l'auteur. Ce dernier passe ainsi de l'Islande au dix-huitième siècle, à des hommes préhistoriques, dans la phase chasseur. Au cours de ces deux cent trente pages réparties en un prologue et six chapitres, Penss va se séparer de sa tribu, décidant de rester dans la vallée où ils se trouvent, seul avec sa mère âgée, alors que les autres vont de l'avant pour trouver du gibier. En continuant d'observer la nature avec attention et curiosité, il finit par deviner le cycle de reproduction des végétaux au fil des saisons, et par devenir un précurseur de l'agriculture. Lorsqu'une autre tribu arrive dans la zone où il s'est installé, deux points de vue s'opposent entre les chasseurs et les cueilleurs, deux philosophies de vie. le bédéiste maîtrise son récit de bout en bout, en particulier la pagination : il choisit donc de développer des scènes contemplatives, des pages sans mots, sans texte, pour montrer Penss en train d'observer et d'effectuer des déductions, de tester des méthodes de façon empirique. C'est presque paradoxal : alors que le personnage principal prend son temps, le lecteur avance plus vite dans les pages car elles sont dépourvues de texte. Elles sont au nombre de 41 pages silencieuses. Le lecteur se laisse bien volontiers porter par cette narration visuelle douce et très facile d'accès. Il est sous le charme dès la première page, avec les reflets changeants sur l'eau, les différentes formes qu'ils peuvent prendre : Penss observe pour lui et il est sous le charme de ces cinq cases, chacune avec une composition de couleurs différentes, tout en décrivant bien un endroit unique. L'enchantement continue sur la deuxième page, et culmine une première fois sur la page 3 : une composition qui relèverait du domaine de l'abstrait si elle n'était pas contextualisée dans sa partie supérieure (environ un cinquième de l'image) par la présence du personnage. Dans le même temps, c'est aussi une belle représentation de l'écoulement de la rivière. Pour cette séquence, l'artiste a choisi de marquer fortement les différents moments de la journée avec les couleurs : un peu brun et gris pour l'après-midi, gris pour la fin de journée, noir avec des teintes orangées pour la nuit et le feu. L'artiste dessine les personnages de manière simple, éloignée de la représentation photographique, lisible par des lecteurs de tout âge, sans pour autant leur infliger un jeunisme généralisé. Leur visage et leur corps sont marqués de petits traits secs attestant la rigueur de leur mode de vie primitif. Il accentue fortement cet effet pour les traits creusés de la mère du personnage principal alors qu'elle vit ses derniers jours. Il se crée un décalage entre ces personnages à l'aspect simple détouré par un trait de contour encré, et les paysages, le plus souvent en couleur directe, sauf quand le dessinateur a besoin d'être dans un mode descriptif précis pour les végétaux. Les différents environnements apparaissent alors avec le point de vue de l'auteur, dans un registre descriptif, parfois proche de la frontière de l'impressionnisme. Après les reflets sur l'eau, le lecteur en fait l'expérience avec la pente pierreuse, parfois des grosses pierres avec des contours esquissés au pinceau, parfois juste la couleur de la roche et des quelques touffes d'herbe desséchée, avec des motifs abstraits au pinceau pour évoquer la séparation entre les pierres. Dans ces temps préhistoriques, la nature est le personnage qui prend le plus de place, omniprésente, l'être humain n'étant qu'un épiphénomène aux répercussions aussi limitées que fugaces. En outre, le regard de Penss donne également la place principale à la nature. le lecteur éprouve la sensation de prendre un bon bol d'air pur tout du long de sa lecture : une pente rocheuse, un éboulement de pierres, une marche sur une ligne de crête, la vue d'ensemble d'une vallée verdoyante, la richesse et la diversité des arbres fruitiers qui se dressent haut rendant Penss minuscule par comparaison, le gris bleuté de la neige recouvrant tout rendant la vie d'autant plus fragile, etc. Ce mode de représentation permet de glisser sans solution de continuité dans une vision onirique lorsque le jeune homme a mangé des psilocybes sans idée de ce qui va se produire : une hallucination de la page 61 à la page 67, lui permettant de concevoir cette notion des plis du monde. La lecture est à la fois facile et dépaysante, sans exagération dramatique, tout en transcrivant bien l'état d'esprit des personnages, les tensions, les moments de peur, de colère, d'inquiétude, voire d'angoisse, et le caractère très têtu, obstiné même du personnage principal. le bédéiste sait également jouer sur la composition des cases allant du dessin en double page, à 28 cases dans une même page, alignant des cases rectangulaires dans des bandes bien horizontales, ou parfois passant à des cases en trapèzes avec des bandes inclinées pour accompagner des mouvements, intégrer des inserts avec un effet extraordinaire lors de la première relation sexuelle de Penss (en pages 146 et 147). le lecteur note de ci de là des éléments qui ne sont pas réalistes, à commencer par la tunique en peau de bête toujours identique quelles que soient les saisons. Il y a aussi la capacité de compréhension de Penss qui devient un agriculteur perspicace par la seule force de sa volonté, par des essais et des erreurs, dans un cheminement empirique, mais sans aide d'un autre. le lecteur perçoit inconsciemment que le récit relève plus du conte que du reportage ou de la reconstitution historique. Il prête alors attention aux épreuves que traversent le héros : un voyage initiatique lui permettant de grandir. Des moments universels : la mort de la mère, se repaître de ce qu'elle laisse, ne pas gâcher, être à la merci des éléments, de phénomènes arbitraires sur lesquels on n'a pas de prise, se confronter aux autres, à leur vision du monde, à leur opiniâtreté. Penss n'est pas sans défaut : il estime avoir raison contre tous les autres, en conséquence de quoi il refuse leur mode de vie au risque de mourir de faim, et il n'hésite pas à les convaincre d'adopter le sien, au risque de mourir de faim également. Il se heurte au fait que le rythme de la nature ne soit pas le rythme de l'être humain. Il fait l'apprentissage des responsabilités, des compromis face au principe de réalité, des mauvaises intentions de certains, mais aussi de la force d'expression de l'art (les œuvres pariétales de Craie), la capacité de travail d'un groupe comparée à celle d'un individu seul. Pour autant il n'abandonne jamais sa conviction, son principe, sa croyance de pouvoir subvenir au besoin de nourriture par le monde végétal, fruits et légumes. le lecteur peut alors y voir un métacommentaire sur la nécessité de changer de paradigme, de passer à un mode de vie sans viande, et écoresponsable. Une nécessité d'une production plus respectueuse de la vie, toutefois pas au prix de la survie de l'espèce. Voilà une bande dessinée aussi ambitieuse que facile de lecture. Le créateur a conçu un récit qui sait profiter de la forte pagination en prenant son temps, sans pour autant ralentir la vitesse de lecture, ou exiger un effort de concentration particulier. Il a dosé la simplicité des personnages qui n'en semblent que plus vivant dans les environnements, et la représentation plus douce de ces derniers, s'approchant parfois de l'impressionnisme. L'intrigue est linéaire : Penss estime que les êtres humains doivent se nourrir de la production de végétaux, plutôt que de chasser et de tuer des animaux. L'ambition du récit se révèle progressivement : le personnage principal agit par principe, ce qui se heurte aux réalités de la vie quotidienne, aux compromissions nécessaires pour assurer sa survie. Progressivement, son voyage prend une dimension existentielle et implique la communauté d'une tribu, d'autres individus devant assumer les conséquences de ses décisions. Éventuellement un lecteur adulte peut regretter une narration parfois un peu simplifiée pour réaliser un conte tout public.

18/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Coupures irlandaises
Coupures irlandaises

Un petit air de « A nous les petites Anglaises », mais qui vire plutôt au cauchemar. Dans ce récit en partie autobiographique, Kris nous raconte un voyage linguistique assez ahurissant, au milieu des années 1980, dans le Belfast de la guerre civile irlandaise (ou de la guerre d’occupation/coloniale anglaise). Rétrospectivement, c’est quand même incroyable que des parents français aient envoyé sans trop se poser de questions leurs enfants faire un voyage linguistique dans ce qui s’apparente à une zone de guerre (ce que vont découvrir dès leur arrivée les deux ados !). Ils leur avaient refilé des préservatifs, donc tout était OK ! Le récit est vivant, agréable à suivre, et l’énorme montée de tension sur la fin donne à réfléchir (et le copieux dossier final aussi, vraiment bien fichu). Le dessin de Bailly a des airs de Baru – une partie du ton du récit aussi d’ailleurs. Une histoire qui mêle moments légers et d’autres plus dramatiques, et qui éclaire un conflit aujourd’hui en voie de résolution (les plus jeunes auront du mal à croire qu’un conflit colonial violent et quasi « raciste » - une guerre d’occupation et de religion – ait pu exister dans la CEE/UE jusqu’il n’y a pas si longtemps). Une lecture agréable et un bon dossier final.

17/06/2024 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5
Couverture de la série Jerry Spring
Jerry Spring

Jerry Spring est probablement l'œuvre la plus personnelle et la plus aboutie de Jijé. Avec Blueberry, Comanche et Buddy Longway, elle fait partie des grandes séries Western qui ont marqué la BD franco-belge dans la seconde moitié du 20e siècle. Ce sont des aventures au far west sur une trame très classique, de la vraie aventure à l'ancienne, mais aussi avec une grande part d'humanité et de modernité dans le ton. Il y fait la preuve de son talent graphique avec un trait généreux en détails et décors. Ses personnages sont impeccables de vie, d'expressivité et de dynamisme. Même si j'apprécie toujours davantage une BD en couleurs, l'intégrale en noir et blanc de Dupuis permet d'admirer la maîtrise de son trait et de montrer le niveau technique impressionnant du mentor de Franquin. Les histoires sont intelligentes, prenantes et bien rythmées. On louera en particulier leur absence de manichéisme et surtout le combat permanent de l'auteur et de ses héros contre le racisme. Le meilleur ami de Jerry est mexicain, il traite les amérindiens avec tout le respect qu'on doit à ses égaux, et il ira même jusqu'à affronter directement le Ku-Klux-Klan pour venir en aide à une famille noire. Une série western à la fois rétro par la structure de ses histoires d'aventures à l'ancienne et moderne par son ton adulte et son humanité. Et surtout un plaisir pour les yeux grâce au dessin de Jijé.

03/03/2004 (MAJ le 17/06/2024) (modifier)
Par Présence
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Fables - 1001 Nuits de Neige
Fables - 1001 Nuits de Neige

Digne héritière de Shéhérazade - Il était une fois une série Fables qui s'était mariée à un scénariste (Bill Willingham) inventif et qui eut beaucoup d'enfants (et plusieurs séries dérivées, à commencer par Jack of Fables). Au cours de cette vie longue et heureuse, naquit un tome très spécial intitulé 1.001 nights of Snowfall en 2006. Blanche Neige est envoyée comme plénipotentiaire auprès du seigneur des Fables orientales. Mais le grand vizir du sultan ne peut pas prendre au sérieux un négociateur appartenant au sexe faible. Il piège donc Blanche Neige en la proposant comme épouse d'une nuit au sultan qui a pris l'habitude de faire décapiter ses épouses dès le lendemain pour couper court à tout risque d'infidélité. Conformément à la tradition des Les Mille et une nuits, Blanche Neige va raconter des histoires au sultan pour différer son exécution. Et c'est avec grand plaisir que le lecteur découvre que ces histoires mettent en scène des individus qu'il a déjà croisés dans la série Fables : les troupes de gobelins de l'Adversaire, Gobe-Mouche (aussi connu sous le nom de Prince Ambrose), Bigby et son père North Wind, Blanche Neige elle-même et sa soeur Rose Red, King Cole et les 3 souris aveugles, et Frau Totenkinder. Pour chacun des personnages, Bill Willingham nous invite à les retrouver avant qu'il n'émigre à Fabletown ou à la Ferme, soit avant le règne de l'Adversaire, soit pendant sa conquête des territoires. Les pages relatant les relations entre Blanche Neige et le sultan sont des textes avec des illustrations réalisées par Mike Kaluta (Starstruck, en anglais), encrées et peintes par Charles Vess (Rose). C'est absolument magnifique, il s'agit de 2 de mes illustrateurs préférés. Vient ensuite les premiers temps du mariage de Blanche Neige et du Prince Charmant : 32 pages peintes par John Bolton (Marada). Les mots me font défaut pour décrire ce mariage de plusieurs techniques de peintures qui aboutit à des illustrations d'une richesse, d'une sophistication et d'une subtilité sans égales. Je suis resté la bouche ouverte devant chacune des pages et même si elles avaient servies d'illustration au bottin, elles n'en seraient pas moins restées une leçon d'art séquentiel. Mark Buckingham (dessinateur attitré de la série Fables) peint 16 pages en aquarelle mettant en scène un renard rebelle à l'autorité imposée de l'Adversaire (peintures agréables et histoire sous forme de conte dépourvu de niaiserie). James Jean (le compositeur des couvertures de la série) illustre comment Ambrose s'est retrouvé affligé d'un sort le transformant en grenouille. Ses pages ne sont pas à la hauteur de l'intelligence et du pouvoir d'évocation de ses compositions pour les couvertures, ce qui n'empêche pas ce récit d'être très agréable. Mark Wheatley illustre en 13 pages les racines de l'inimitié qui oppose Bigby à son père, encore une histoire très agréable sur des illustrations qui sortent de l'ordinaire. Il s'en suit un court conte (3 pages) sur un lièvre transformé en humain très joliment illustré par Derek Kirk Kim (un dessinateur coréen). Tara McPherson illustre 14 pages consacrées à la fuite de Blanche Neige et Rose Red et à leur rencontre avec Frau Totenkinder qui leur raconte ses origines (14 pages illustrées par Esao Andrews, magnifique et très instructif quant à l'impact des méfaits de cette sorcière sur les autres personnages des Fables). Bill Willingham a également réussi à convaincre Brian Bolland (Killing Joke) de 2 dessiner 2 pages également magnifiques (une histoire de sirène). Et la dernière histoire (16 pages) est peinte par Jill Thompson (Bêtes de somme) qui raconte comment King Cole a perdu son royaume et a fui les territoires des Fables. Cette collection d'histoires est une grande réussite. Les histoires permettent de plonger au cœur des territoires et de comprendre le parcours de plusieurs personnages clefs de la série. Les illustrateurs sont tous d'un niveau exceptionnel et certains sont dans une catégorie à part (John Bolton, Brian Bolland, Charles Vess, Mike Kaluta).

16/06/2024 (modifier)