Les derniers avis (32251 avis)

Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série Sur un air de Fado
Sur un air de Fado

J'ai entendu parler très tard de Salazar et son gouvernement fasciste qui régna sur le Portugal pendant un si long moment, jusqu'à la révolution des œillets. Il faut dire qu'éclipsé par les autres gouvernements fascistes de la période, Salazar est souvent oublié, coincé dans son pays au bout du monde sans contact avec le reste du monde, renfermé sur lui-même. Depuis cette découverte, j'aime aller voir ce que fut cette dictature qui poussa tant de portugais à s'exiler loin de chez eux. Et cette BD est une bonne entrée vers cette histoire un peu oubliée. Prenant comme point de départ la chute dans le coma du fameux dictateur, l'histoire suit simplement une vie ordinaire de médecin portugais. Les petites violences quotidiennes, la peur, la disparition de certaines personnes, la répression silencieuse. Finalement, le pire n'est pas de craindre pour soi mais de se censurer chaque jour. La vie devient cloisonnée, surveillée, insupportable. La BD est longue et oscille entre les souvenirs d'une jeunesse dans les années 1950, tandis que le présent de 1968 est résigné, presque trop. Le médecin est un personnage bien construit : simple produit de son époque, pas militant ni investi, il s'est approché de tout ça un jour, par amour. Plus dragueur que révolté, il est désormais soumis, comme tant d'autres. Et progressivement, les relations sociales vont se redessiner, se remettre en branle. Ce qui arrivera, c'est que sous l'apparente façade sereine, ce personnage est finalement travaillé par le régime et sa violence sourde. Sous un air de fado, c'est le jeu de la mort et de l'oppression. La BD a un dessin qui fonctionne et fait ressortir les espaces de cette Lisboa, capitale d'un Portugal cloisonné. L'image du médecin franchissant enfin le fleuve pour se rendre de l'autre côté est symbolique, et je suis sur qu'une personne connaissant Lisbonne sera à même de reconnaitre les bâtiments, architectures et places. On sent l'atmosphère des cafés et des ruelles le soir. Une BD sur une dictature qui présente encore une fois l'intérieur. Sans horreur permanente, la BD rappelle qu'une dictature est insidieuse, larvée. Elle se glisse dans nos vies pour les étouffer, elle finit par contrôler nos façons de parler. Une piqure de rappel que je trouve très intéressant en ce moment !

05/08/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série L'Enfant ébranlé
L'Enfant ébranlé

J'ai fait confiance à fuuhuu sur cette BD, et bien m'en a pris ! C'est une plongée lente et douce dans un quotidien d'enfant de huit ans dans la Chine des années 90. Réminiscence de l'auteur ou pas, je n'en sais rien, mais le récit touche très juste dans son rapport entre personnes, à la famille et au monde autour. C'est une histoire qui se construit lentement, avec des non-dits, des silences et des regards. Un enfant qui voit son père rentrer mais la joie de son retour laisse vite place aux soucis familiaux. Les copains à l'école, et les mauvaises fréquentations qui semblent pourtant plus sincère et honnête. Le jeu vidéo qui s'immisce petit à petit dans la vie, la famille traditionnelle qui prend un coup dans une société où le divorce arrive. C'est plein de petits sujets qui composent une sorte de tranche de vie pour laquelle un fil rouge se dégage nettement tout de même : le rapport au mensonge et à la sincérité. Et sous un aspect banal, il y a une vraie réflexion intéressante : la famille parentale présentée comme idéale reste pourtant loin de son enfant, s'en soucie peu et se déchire autour de soucis réels. Les mauvaises fréquentations sont des gens paumés, souvent seuls, qui prennent soin des leurs au détriment d'autres personnes, les faisant passer pour des voyous. Dans ce mélange, les actes sincères transparaissent de façon fugitives, presque comme une erreur dans l'ensemble des comportements qui ne sont pas agréables. Le manga est rehaussé par un dessin très contemplatif mais aussi agréable. Ce n'est jamais long et chiant, il y a toujours un petit détail qui attire l'attention, l'ensemble se lit sans temps mort et je dirais que les quelques effets qui parsèment l'ouvrage ne font pas trop. L'ensemble est vraiment sobre, mais d'une sobriété qui n'est jamais ennuyante. C'est bien mené, tout simplement. Une lecture séduisante, pour ceux qui n'ont pas peur des romans graphiques avec un quotidien marqué, dans lequel vient s'ajouter tout les petits tracas de la vie qui n'en sont finalement pas. C'est une BD sur le quotidien tragique et la société chinoise qui masque derrière une façade de respectabilité et de tradition des comportements qui ne sont plus admis aujourd'hui. Et c'est triste, mais sincère. Une lecture plus prenante que je n'aurais pensé.

05/08/2024 (modifier)
Couverture de la série Névé
Névé

J'ai beaucoup apprécié cette série de cinq épisodes qui se focalise sur le développement affectif du jeune Névé. Dans un cadre de haute montagne vraiment crédible j'ai trouvé les aventures/rencontres du jeune orphelin très bien mises en scène avec de nombreuses trouvailles intéressantes. L'ambiance qui nous fait voyager de l'Aconcagua jusqu'à l’Annapurna en passant par une Réunion backstage rappelle les meilleurs ouvrages de Cosey. Chaque épisode représente une histoire complète mais il faut lire les opus dans l'ordre pour apprécier la cohérence du suivi de la narration. Du jeune ado qui affronte la mort au trentenaire qui affronte sa sexualité le parcours de Névé emprunte un parcours plus escarpé que les pentes qu'il maîtrise. Chaque épisode se renouvelle avec des thématiques difficiles traitées de façons non-manichéennes : la mort, la culpabilité du fratricide réel ou supposé, la sorcellerie, la pédophilie, l'endoctrinement possible des êtres vulnérables ou l'acceptation de sa nature véritable. Dieter a su créer un parcours du combattant très convaincant sur le sentier de Névé et de ceux qui l'accompagnent. Personnellement j'ai lu les cinq épisodes de l'intégrale avec la même avidité. Les dialogues sont d'un bon niveau évitant la mièvrerie ou les leçons de morale. Les fins d'épisodes sont toujours ouvertes laissant le lecteur actif dans sa lecture. Seule la conclusion en happy end m'a laissé circonspect par son improbabilité mais elle conclut de façon romanesque une série très attachante. Le graphisme de Lepage, un peu vintage mais agréable, réussit à merveille à nous immerger dans les cordées périlleuses que vivent Névé et sa famille. La narration visuelle rappelle vraiment les romans de Frison-Roche de mon adolescence. Je ne suis pas alpiniste mais je connais un peu la montagne de randonnée ayant eu une épouse Chamoniarde. Ainsi je me suis retrouvé pleinement dans les propositions graphiques et techniques de l'auteur. C'est beau c'est intelligent et cela procure un vrai bol d'air frais qui vient en contraste avec les ambiances parfois malsaines évoquées. Une très belle lecture.

05/08/2024 (modifier)
Par Jeïrhk
Note: 4/5
Couverture de la série Lucky Luke vu par Mathieu Bonhomme
Lucky Luke vu par Mathieu Bonhomme

Parmi les 6 histoires de "Lucky Luke vu par", je place ces deux tomes en 1ere position. Le dessin est très appréciable, sérieux, tout comme le ton des deux albums. La colorisation est vraiment originale, ça apporte une ambiance particulière au récit que j'ai adoré. Je suis immédiatement entré dans l'histoire, faut dire que l'image de Lucky Luke allongé mort au sol ne laisse pas indifférent. Mais ce qui m'a vraiment tout de suite séduit, c'est l'ambiance pesante qui nous plonge directement dans un mood spécial. J'ai adoré cette sensation. Mon principal reproche est que tout est bien trop prévisible, ce qui est vraiment dommage, car j'aurais pu lui attribuer la note maximale avec un meilleur scénario. Car tout le reste etait parfait. [SPOILER, ce paragraphe peut contenir des indices, donc évitez de lire si vous n'avez pas encore lu la BD] J'avais déjà ma petite idée sur la mort de Lucky, et je ne pense pas être le seul. Mais c'était juste une intuition qui ne gêne en rien la découverte de l'intrigue, et je me suis tout de même laissé porter par l'histoire avec plaisir. En revanche, concernant l'enquête et l'indien, c'était évident. Beaucoup trop prévisible très rapidement ne laissant aucune surprise. [FIN DU SPOILER] Alors pourquoi cette belle note malgré ça ? Un scénario trop prévisible ça gâche normalement un peu le plaisir, mais ici j'ai trouvé que c'était tout de même rondement bien mené. Certes, un peu rapide, mais pour tout caser dans un seul tome il faut avouer que c'était très bien. De plus, le père a apporté son lot de surprises, réussissant à me surprendre, et j'ai beaucoup aimé la tournure que prend le final. Quant au deuxième tome, sans m'étendre dessus, il m'a également conquis et j'ai eu le plaisir de le trouver bien moins prévisible que le premier, bien que légèrement en dessous en termes d'enthousiasme pendant la lecture, sans pour autant me déplaire, bien au contraire. En bref, j'ai passé un très bon moment avec ces 2 lectures. J'ai beaucoup aimé le dessin et la colorisation, et les quelques moments forts ont réussi à me toucher.

05/08/2024 (modifier)
Par Jeïrhk
Note: 4/5
Couverture de la série Lucky Luke - Les Indomptés
Lucky Luke - Les Indomptés

Parmi les 6 histoires de "Lucky Luke vu par", je place celle-ci en 2eme position. J'ai apprécié le style de dessin plus réaliste, mais surtout, l'histoire m'a plu. J'ai beaucoup aimé les différents personnages, trouvé l'humour très réussi, et je ne me suis pas ennuyé une seule seconde. Lucky Luke en baby-sitter m'a fait rire, tout comme cette famille complètement déjantée, des plus jeunes aux plus âgés. Les shérifs et les méchants m'ont également beaucoup amusé. Bref, j'ai passé un très bon moment sans prise de tête. 3.5 que j'arrondis à 4 pour le démarquer des autres grâce à son humour qui m'a conquis.

05/08/2024 (modifier)
Par Jeïrhk
Note: 4/5
Couverture de la série Adabana
Adabana

Belle surprise que ce manga ! Je n'ai pas l'habitude de lire ce genre d'intrigue en format manga, et franchement j'ai passé un très bon moment. C'est une enquête psychologique centrée sur une détenue, mêlant des avocats bienveillants : j'ai vu pas mal de films dans ce style que j'apprécie beaucoup et ici, c'est à nouveau assez original. Je n'ai pas remarqué d'incohérences, ce qui renforce la crédibilité du récit. On ne s'ennuie pas et les 3 tomes se lisent comme un long film découpé en 3 chapitres bien structurés. Les thèmes abordés dans le manga sont d'actualité, comme la pornographie non consentie, la pression psychologique d'un proche, le chantage... On devine quelques éléments de l'intrigue, mais ça n'enlève rien à la force du récit. Puis j'ai été surpris par la fin. Je m'attendais à quelque chose de plus happy, de plus facile, de la surenchère et au final, le ton reste assez réaliste, ce qui m'a particulièrement plu. Le dessin est classique pour les personnages de manga, mais il y a un très beau travail sur les décors et les objets, qui sont très réalistes et détaillés. L'achat vaut le coup. On passe un bon moment. 3.5 que j’arrondis volontiers à 4.

04/08/2024 (modifier)
Par Gaston
Note: 4/5
Couverture de la série Gisèle Halimi - Une jeunesse tunisienne
Gisèle Halimi - Une jeunesse tunisienne

Gisèle Halimi faisait partie de ces noms que je lisais de temps à autres dans des livres français et je ne pense pas que je comprenais l'importance de cette femme avant de lire cette BD qui contient un dossier résumant les combats de sa vie. Cette biographie s'attarde sur la jeunesse en Tunisie d'Halimi durant la colonisation française. On va voir comment les injustices ont forgé son caractère. Discriminée parce que juive, ce n'est pas mieux à la maison où elle grandit au sein d'une famille traditionaliste, ce qui inclut que les filles ont moins de droits que les garçons. Le récit est simple et efficace. On traverse les années sans que cela n'aille trop vite et on résume bien ce qui j'imagine ont été les moments les plus importants de son enfance. J'ai bien aimé le dessin aussi. Maintenant j'ai bien envie de découvrir sa vie une fois qu'elle est adulte !

04/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Mister Wonderful
Mister Wonderful

Relation de confiance - Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome, indépendante de toute autre, écrite, dessinée, encrée, mise en couleurs et lettrée par Daniel Clowes, initialement parue en 2011. Ce créateur est également l'auteur de Comme un gant de velours pris dans la fonte, Ghost world, David Boring, Ice Haven, Wilson. La présente histoire a fait l'objet d'une prépublication dans le New York Time Magazine, en 2007/2008. Clowes a rajouté quelques planches par rapport à cette parution en feuilleton. Dans un café, dans une banlieue anonyme, Marshall (un quadragénaire) attend son rendez-vous. Ce dernier a été arrangé par un couple d'amis (Yuki & Tim). Alors que s'ouvre la première scène, elle a 9 minutes de retard. Il contemple une femme attablée non loin de lui, seule également et semblant attendre également. Il la trouve séduisante, tout en se disant que si elle est encore seule, c'est qu'elle doit avoir un défaut d'une nature ou d'une autre (physique ou psychologique). Convaincu que cette femme est trop belle pour être Natalie (celle qu'il attend), il continue de promener son regard sur les autres clientes, et remarque une femme d'une cinquantaine d'années qu'il trouve beaucoup trop marquée par l'âge. Natalie finit par arriver, avec près d'une heure de retard. Natalie et Marshall font connaissance et décide d'aller manger ensemble. le récit se termine au cours de la matinée suivante. Tout du long, le lecteur a accès aux pensées intérieures de Marshall qui se surimposent parfois aux dialogues, masquant ce qui est dit par les personnages. Il s'agit d'une histoire d'environ 70 pages dont l'intrigue se résume à la rencontre entre Natalie et Marshall, leurs discussions, une soirée et une décision de se revoir en suspens. L'intérêt se trouve donc dans la vie intérieure de Marshall, la façon dont il aborde cette rencontre, ce qu'il souhaite en retirer, ses angoisses, ses névroses, son manque de confiance en lui, etc. Daniel Clowes le décrit comme un raté. le lecteur comprend à demi-mots que Marshall ne dispose pas de beaucoup d'argent, voire qu'il est au chômage. Il a été marié pendant plusieurs années, mais sa femme l'a cocufié avec plusieurs de ses meilleurs copains, à tel point qu'il n'a plus d'ami. Tout cela l'a conduit à une forme d'isolement tel qu'il commence à éprouver des difficultés à s'exprimer dans des situations de la vie de tous les jours, telles que récupérer son linge chez le teinturier. Il porte des lunettes à verre épais, et en plus il a un début de calvitie naissante (discrète mais bien réelle). Ce rendez-vous constitue une forme de dernière chance pour tisser des liens affectifs avec une autre personne (et plus si affinités). L'enjeu pour Clowes est d'arriver à dépeindre Marshall comme un individu quelconque, sans attrait, mais pas sans personnalité. L'accès à ses pensées intérieures permet d'éviter la banalité générique, de découvrir toute l'étendue de ses appréhensions et leurs natures. Marshall n'a plus d'illusion sur l'amour romantique, il a conscience que la personne qu'il va rencontrer aura elle aussi un vécu, vraisemblablement pas heureux en amour, que malgré sa détresse affective, il n'y a pas de raison qu'elle s'attache à lui… ou au contraire que Natalie le voit comme une bouée de secours à laquelle s'agripper coûte que coûte. le récit est donc aux antipodes du conte de fée, mais il ne verse pas dans le glauque non plus. Marshall et Natalie n'ont rien de désespéré au point d'en devenir suicidaire. L'un comme l'autre s'investissent pour entamer une relation affective, sans être très doués ni l'un ni l'autre (sinon ils n'en seraient pas là). Pour illustrer ce premier contact entre 2 individus légèrement névrosés (mais pas plus que beaucoup d'humains), maladroits et ayant du mal à conduire une conversation banale, Daniel Clowes utilise un style plutôt réaliste, assez simplifié. Cela donne des cases immédiatement lisibles, des visages simplement esquissés, sans que cela ne nuise à leur expressivité. Les décors n'ont rien de photoréaliste, mais Clowes prend grand soin de les dessiner dans presque chaque case, et d'y insérer assez de détails pour qu'ils soient singuliers, et non génériques ou passepartout. Par exemple les voitures ressemblent plus à de vagues esquisses qu'à un modèle reconnaissable. Cela n'empêche Clowes de donner des tenues vestimentaires réalistes à ses personnages, et d'inclure des éléments de décors rendant chaque coin de rue, chaque pièce à vivre particulier grâce à quelques détails. S'il est peu probable que le lecteur tombe en admiration devant une case ou une page, les dessins portent leur part de narration, sans tirer le récit vers le bas. Le lecteur est donc aux côtés de Marshall, bénéficiant de ses réflexions intimes, partageant ses doutes, ses atermoiements, le constat de ses maladresses, son manque de confiance en lui, ses questionnements sur la personne qu'il a en face de lui. Daniel Clowes écrit et décrit tout cela avec un ton adulte, sans mépriser son personnage, sans grande considération non plus. L'empathie fonctionne bien vis-à-vis de ce monsieur pathétique, sans être ridicule. Mais au fil des pages, le lecteur se rend compte que le cynisme de Marshall reste superficiel, que la réflexion sur la nature des relations entre homme et femme ne va pas au-delà des appréhensions de Marshall, assez banales. Le personnage incarne toute l'indécision, l'apathie d'un perdant qui n'a rien de magnifique ni de tragique. Daniel Clowes décrit des névroses très basiques, sans réflexion existentielle révélatrice de par leur mise en scène, ou leur point de vue.

03/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Journal d'un album
Journal d'un album

Je m'attendais à des critiques, mais pas de cet ordre - Il s'agit du premier tome hors-série accompagnant la sortie de l'album Monsieur Jean, tome 3 : Les femmes et les enfants d'abord (1994), des mêmes auteurs. Ce tome peut se lire sans avoir lu un seul album de la série Monsieur Jean. Il exhale plus de saveurs si le lecteur connaît la série. Sa première publication date de 1994. Il a également été réalisé par Philippe Dupuy et Charles Berberian, toutefois dans cet ouvrage chacun réalise seul ses propres pages, et non à quatre mains comme les albums de la série. Il s'agit d'un ouvrage en noir & blanc, édité par L'Association alors que les albums Monsieur Jean ont été publiés par Les Humanoïdes Associés. Il comprend cent-vingt-huit pages de bande dessinée. Mercredi 11 août 1993, Charles Berberian se trouve dans un taxi et le chauffeur lui raconte une anecdote : un type qui monte dans son taxi et qui lui demande de le ramener chez lui, puis qui s'endort sans avoir donné l‘adresse, rond comme une queue de pelle. Impossible de le réveiller, et le chauffeur ne sait pas où il habite, forcément. du coup, il a roulé pendant trois heures, le temps qu'il émerge, et le compteur tournait pendant ce temps-là, forcément. Il a même pris un autre client pendant que l'autre poivrot ronflait, client qui faisait une drôle de tête, mais en même temps, il était trop content de trouver un tacot à trois heures du mat'. Charles imagine le chauffeur sur la scène de l'Olympia en train de raconter sa blague à un public hilare. Il se lance à son tour, avec une histoire : il monte dans un taxi et le chauffeur n'arrête pas de se racler la gorge. Au bout de cinq minutes, ça lui remonte dans le nez, du coup les clients ont droit à une vidange complète du nez à coups de raclements et de reniflements sonores. le chauffeur reste sans réaction, sans même sourire. Quelques jours plus tard, Berberian est en train de dessiner cette scène pour le journal de l'album. Son épouse Anne vient le regarder, en tenant leur fille Nina par la main, elle-même tenant un biberon. Charles s'interrompt, et ils passent dans leur chambre, Anne demandant s'il parle déjà d'elle, des vacances, du fait qu'ils soient en vacances chez sa mère à elle dans le Quercy. Ils sortent voir les animaux dehors, avec leur fille dans les bras de son père. Ils sont donc en vacances dans le Quercy, chez Viviane la mère d'Anne, et c'est là qu'il a commencé son journal. Ils observent les poules et les cochons. Certes tout ce qu'il raconte là n'a rien à voir avec Monsieur Jean, mais c'est-à-dire qu'avec le chauffeur de taxi, ils en sont venu à parler bandes dessinées, et il a dit des trucs pas idiots à ce sujet, en gros que Charles faisait des bêtises. Ça lui évoque Astérix et Obélix. Il se souvient qu'il se marrait bien en lisant ça, il se demande où ils vont chercher toutes ces bêtises, pas vrai ? Charles éprouve la sensation que le chauffeur le punit en le fouettant. Il explique que pour trouver ces bêtises, il regarde autour de lui, il observe les gens et il en fait des histoires. Au bout de quelques pages, le lecteur comprend que le titre est à prendre littéralement : Dupuy & Berberian ont documenté leur processus de réalisation du troisième album de la série Monsieur Jean, sous la forme d'un album de bande dessinée. le présent ouvrage se compose de quatre parties. La première réalisée par Charles Berberian, de quarante-et-une pages, composée de trois chapitres. La deuxième réalisée par Philippe Dupuy, comprenant quarante-huit pages, et se composant de quatre chapitres. Enfin une autre partie réalisée par Berberian comptant quatorze pages, et une dernière réalisée par Dupuy, de douze pages. Chaque auteur raconte donc sa tranche de vie correspondant à la gestation de l'album, depuis les premières idées jetées par Berberian, jusqu'à la parution du tome trois de la série Monsieur Jean et à la dernière question : quel éditeur pour le Journal d'un album ? Comme dans toute autobiographie, même si celle-ci est croisée, le lecteur sait que les auteurs ont retenu des moments choisis, et les présentent comme ils l'entendent. L'un comme l'autre l'évoque de front ou de manière incidente : que raconter ? Un trajet en taxi, des anecdotes familiales, les discussions avec les fondateurs de la maison d'édition l'Association (Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, David B., Matt Konture, Patrice Killoffer, Stanislas), et bien sûr quelques-unes de leurs interrogations, de leurs doutes, des difficultés créatrices, mais aussi des difficultés matérielles, l'éditeur Les Humanos traversant une période difficile sur le plan financier et sur le plan juridique. Il suffit donc au lecteur de savoir que l'appellation Dupuy & Berberian recouvre un duo de bédéistes, que leur personnage principal se nomme Monsieur Jean, et que sa série se focalise sur des moments de sa vie parisienne. Charles apparaît comme un monsieur sympathique, pas trop angoissé, ne sachant pas trop comment commencer son journal, ce qui nourrit les premières scènes. Il représente ses personnages de manière semi-réaliste, avec un trait de contour un peu fin, et une apparence qui s'apparente de près à celles des personnages de la série Monsieur Jean, gros nez compris. Les dessins comprennent un degré de caricature, avec des contours pas toujours très droits, comme mal assurés ou réalisés rapidement, un air de bande dessinée indépendante, ou un dessinateur peu porté sur l'application du travail d'encrage, ou encore une bande dessinée conservant sa spontanéité. le lecteur suit bien volontiers cet auteur dans la banalité de son métier et de sa vie de famille, mais aussi dans l'exotisme de la profession de bédéiste. Outre le fait que le personnage principal change, le lecteur remarque bien le passage d'un auteur à l'autre car le trait de Dupuy est plus appuyé, plus gras, plus agréable à la vue. Dans le même temps, il identifie également tout de suite la parenté avec les dessins de la série Monsieur Jean, même si ce dessinateur-là n'affuble pas ses personnages de gros nez. Il se révèle être également un excellent conteur, par exemple cette page où il évoque la vie de son père en seulement six cases. En comparant ces planches-ci avec celles de la première partie, il peut se faire une vague idée de ce qu'apportent un dessinateur et l'autre. Il constate que pour l'un, comme pour l'autre, les personnages représentés arborent tous un air sympathique, sans être nunuches, mais sans agressivité. L'un et l'autre savent poser un décor en quelques traits, tout en intégrant des éléments spécifiques qui rendent unique la ferme de Viviane dans le Quercy, ou permettent de reconnaître au premier coup d'œil, la gare Montparnasse. Ils utilisent avec la même aisance le glissement vers l'exagération visuelle, que ce soit avec Charles enfant, ou la mégalomanie débridée de Charles représenté par Phillipe lors qu'il abat une quantité de pages de Monsieur Jean, tout seul. Cette lecture exhale un peu plus de saveurs pour celui qui a lu le tome trois de la série : il peut alors faire le lien avec une ou deux anecdotes de la vie personnelle de l'un ou de l'autre, et une aventure de Jean, ou bien encore identifier la métaphore du château assiégé par des femmes qui lancent des bébés aux soldats qui montent la garde sur les remparts. Au cours des séquences, Charles comme Philippe s'interroge sur leur rapport à la création, de manière superficielle, et plus sur leur comportement, leur mode de vie. Ça commence avec Charles qui estime qu'il est un adolescent attardé, ou même un enfant attardé à collectionner des figurines des Simpson, à accumuler des bandes dessinées (jusqu'à garder de vieux albums de Ric Hochet) alors que son appartement est plein à craquer. Ça continue avec Philippe qui trouve qu'il n'arrive pas à se faire à son âge, la trentaine : il continue à acheter des casquettes, à se balader en blouson et tee-shirt, voire même en baskets, comme un adolescent boutonneux, et à dépenser son argent en cinéma et en restaurants, alors qu'à trente-trois ans il devrait consacrer son argent à élever ses enfants (à son âge, son père avait quatre enfants). L'épilogue de Charles le met en scène comme Robin, Philippe jouant le rôle de Batman, en costume l'un et l'autre. Il est question de leur amitié et de leur collaboration professionnelle, des incertitudes sur la parution de l'album de Monsieur Jean, et de leur rémunération. Il cite un passage d'un livre de Serge Rezvani, peintre, écrivain et auteur-compositeur-interprète français d'origine iranienne : À force de me situer à côté, en indiscipline et de la peinture et de l'écriture, prétendant à la transversalité, j'en suis venu à croire, comme le tireur à l'arc aux yeux fermés, que la pensée est à la fois flèche et but, et qu'il est donc inutile et distrayant de se préoccuper de quelle nature sont la flèche et le but, car seul d'arquer son arc sans décocher la flèche suffit. Charles s'interroge sur la beauté du geste, celui de dessiner et sur sa finalité. Puis Philippe évoque les étapes successives pour finir les planches de l'album jusqu'à sa parution : un vrai jeu de l'oie où le passage d'une case à la suivante est tributaire d'événements arbitraires, totalement indépendants des auteurs, à commencer par la santé financière de leur éditeur. Charles Berberian et Philippe Dupuy ont fait le projet de réaliser un album de leur série Monsieur Jean, le troisième tome, et d'en documenter le processus sous la forme d'un journal à la narration libre, et séparée, chacun produisant ses chapitres seul, de son côté. Ils exposent leurs doutes sur la nature nombriliste d'une telle démarche, et réalisent des pages assez proches graphiquement de la série. Ils plongent le lecteur dans leur quotidien, au travers de morceaux choisis, et mis en scène, une autre forme de construction que celle de Monsieur Jean, mais pas une œuvre spontanée et sans réflexion ou formalisation. Le tout invite le lecteur aux côtés du quotidien de deux bédéistes, avec des personnalités différentes, des narrations visuelles assez proches, pour des tranches de vie banales dans ce qu'elles ont de pragmatique, mais aussi uniques car intrinsèquement liées à eux, à leur situation personnelle du moment, à leur l'étape qu'ils effectuent dans leur métier, à la fois une étape pour grandir, à la fois un reflet de la fragilité de l'artisanat.

03/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) ?
Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) ?

Visite organisée de 10 jours en Israël - Il s'agit d'un récit autobiographique sur la découverte d'Israël en 10 jours par une jeune femme. Sarah Glidden a 27 ans quand elle décide de profiter d'un programme de découverte d'Israël financé par des donateurs pour faire découvrir le pays à de jeunes juifs du monde entier (programme appelé Taglit). le principe est le suivant : sous réserve que l'individu puisse justifier de son judaïsme (au moins culturel par un parent juif), il bénéficie d'un séjour en groupe avec guide de 10 jours, tous frais payés. le récit commence le jour du départ, avec les derniers objets à mettre dans la valise, puis les retrouvailles avec sa copine Melissa à l'aéroport et la prise en charge au sein du groupe. Sarah Glidden met en scène un compte-rendu des différents déplacements du groupe, des commentaires des différents guides, des lieux visités, de ses réactions par rapport à ce qu'elle voit, ce qu'on lui raconte et les individus qu'elle rencontre. le récit se termine le lendemain de son départ d'Israël. Sarah Glidden joue la carte de la sincérité tout au long de ce récit. Elle explique rapidement dans quel état d'esprit elle s'est inscrite à ce programme : des convictions politiques plutôt de gauche (la gauche américaine, tout est relatif), une culture juive peu approfondie (elle ne semble pas pratiquante) et un a priori négatif envers l'état d'Israël qui pratique une politique agressive vis-à-vis de ses voisins. le récit est linéaire, il suit les différentes étapes du voyage : un kibboutz, le plateau du Golan, le lac de Tibériade, Tel Aviv et Jaffa, le camp des Bédouins et Massada, et pour terminer Jérusalem avec ses différents quartiers et le Mur des Lamentations. À chaque fois, Glidden retranscrit les discours du guide et des intervenants, ainsi que ses propres réactions par rapport à ses connaissances et par rapport à ses émotions. De fait cet ouvrage comprend quelques éléments historiques limités sur Israël, limités parce que l'objectif de Glidden n'est pas de transformer son récit en cours magistral. Sont ainsi évoqués les destructions du Temple de Jérusalem, la Guerre des Six Jours, la création de cet état en 1948, l'installation des premiers pionniers au début du vingtième siècle (l'aliyah laïque à partir de 1881, la poésie de Rachel Bluwstein Sela), le sort des peuplades bédouines, le mandat britannique de 1917 à 1948, l'instauration de l'hébreu comme langue vivante, etc. Sarah Glidden a composé les souvenirs de son voyage en une découverte didactique du pays. le lecteur la suit en compagnie de sa copine Melissa, en train d'absorber ce qu'elle voit et de s'interroger sur certains des éléments. Ce récit est agréable pour plusieurs raisons. Tout d'abord, Sarah Glidden n'est pas blasée et elle ne souhaite pas donner une leçon à son lecteur ou le convaincre à tout prix. Elle prend bien soin d'adopter une narration qui ne laisse pas de place à l'interprétation : c'est son expérience de voyage qui n'a pas de vocation à être universelle. Ensuite elle prend le temps d'écouter ce que les autres lui disent sans être contre par principe. Elle émet régulièrement des réserves liées à la partialité de ses interlocuteurs, mais elle prend chaque témoignage comme une pièce supplémentaire dans une situation complexe, en le présentant comme un point de vue lié à l'expérience de la personne qui s'exprime. Elle ne se focalise pas sur les figures historiques de l'état d'Israël, mais sur la vie des habitants et sur la manière dont l'histoire a façonné leur cadre de vie. Elle insère des éléments historiques et culturels qui prennent parfois le pas sur les découvertes, mais qui évitent de rester au niveau du tourisme de masse. Et elle donne envie d'en savoir plus (même à un individu comme moi pour qui l'histoire reste une corvée fastidieuse). Les 2 cases consacrées à l'hébreu comme langue vivante suscitent des questions sur les modalités pratiques de son instauration. Et elle évite les questions de religions, la plupart du temps (heureusement parce que ses explications sur la fondation du Temple de Salomon ont dû mal à intégrer la dimension religieuse sans la rendre risible). Sarah Glidden a choisi un graphisme très personnel pour mettre en image son périple à travers ce pays. Elle utilise un style qui évoque la ligne claire pour les individus et les visages. Chaque personne est reconnaissable malgré le peu de traits distinctifs. Par exemple pour distinguer Sarah de Melissa, il suffit de savoir que l'une est souvent coiffée avec une petite queue de cheval et porte un vêtement vert, et l'autre porte des lunettes et un vêtement violet. Cet aspect simpliste facilite la projection du lecteur dans ces personnages qui ne présentent pas beaucoup de traits distinctifs. Les décors sont également rendus dans des formes simples, mais toutefois assez détaillée pour l'on puisse distinguer un endroit d'un autre et reconnaître les lieux plus ou moins touristiques. de ce fait l'immersion en terre israélienne est complète, sans pour autant tomber dans les cartes postales touristiques. le dispositif graphique qui permet de contourner l'écueil du simplisme et des images naïves et enfantines, réside dans le choix de la mise en couleurs. Glidden a indiqué elle-même dans des interviews qu'elle a eu du mal à trouver la technique qui permettrait d'apporter les nuances nécessaires aux illustrations. Elle a finalement opté pour l'aquarelle dont les teintes pâles se marient parfaitement au style des dessins, tout en leur apportant une subtilité liée aux variations de teintes dans une même nuance. du coup les illustrations sortent du registre amateur et enfantin pour retranscrire les jeux de lumière et les ambiances de chaque site. Sarah Glidden a réussi à m'intéresser à ce voyage organisé, renforcé par des éléments d'histoire et de géopolitique auxquels je suis généralement hermétique. Son récit bâti sur des scènes prosaïques maintient une forme de suspense quant à l'évolution du positionnement idéologique et moral de sa narratrice. Et elle évite l'écueil de la donneuse de leçon, ainsi que celui du voyage organisé superficiel. J'ai beaucoup apprécié de découvrir avec elle une partie des aspects de ce conflit complexe et je suis même allé rechercher des renseignements complémentaires pour voir une vision plus complète de certains éléments.

02/08/2024 (modifier)