Étonnée et agréablement surprise par la lecture de Pauline à Paris de Benoît Vidal, j'avais découvert un roman-photo assez différent de ce que j'imaginais : malin, inattendu, il mêle
- les ressources d'archives publiques, (journaux, revues pour enfant, catalogues, cartes, plans, affiches...)
- le témoignage oral (avec une retranscription fidèle du souffle du récit grâce aux portraits photographiques qui se succèdent en attrapant les expressions, les phrases bien choisies, associées aux regards silencieux qui font apparaître toute la subtilité du message et la fragilité du personnage interviewé ; dans le précédent opus, il s'agissait surtout de Joséphine, la grand-mère de l'auteur.)
- les archives photographiques familiales (les photos de mariage, de communion, de fratries...)
- des images plus farfelues, jaillies de l'imagination de l'auteur au moment où il écoute, ou peut-être au moment où il assemble, en tout cas ces quelques incursions graphiques apportent un regard intrigant et personnel qui devient attachant au fil des pages...
J'ai donc commandé aux éditions fblbl "Gaston en Normandie" et j'ai retrouvé toutes les qualités de ma première lecture. A la grand-mère se rajoute une seconde source, le père : Gaston. Les deux récits s'entremêlent pour nous présenter un récit du débarquement à Bayeux vu par celles et ceux qui ne combattent pas et qui semblent, dans la guerre des autres, comme des chiens dans un jeu de quilles.
Ce récit très intéressant en lui-même, est émaillé de découvertes archivistiques, de photographies du grand-père qui apparait dans un coin, ou même parfois au premier plan.
Ces victoires du chercheur lui donnent l'occasion de questionner son père, si effacé lorsque Benoit était petit, sur son propre père, Lucien , qui s'avère être le fils d'un alsacien implanté à Oran, Gustave. Ces destins enchâssés, dirigés par des décisions politiques qui les ont dépassés, contraints et dont ils ont transmis la frustration, la souffrance et même un peu de honte d'être ces fétus de paille dans le souffle de l'histoire. De la colonisation à la guerre d'Algérie en passant par les deux guerres mondiales, les familles françaises ont toutes laissé des plumes dans leurs relations familiales. Des pères traumatisés par des horreurs, absents, blessés voire morts, ont détricotés les rapports familiaux laissant des séquelles sur plusieurs générations;
Cette histoire est très personnelle mais en réalité elle fait échos à toutes les familles, cherchez dans votre arbre généalogique et vous trouverez surement un arrière grand-père devenu alcoolique au retour de la guerre, un grand-oncle estropié qui ne s'est jamais marié, un autre qui a perdu un poumon à cause des gaz de combats... Dans tous les cas une douleur qui a rendu difficile la communication avec les enfants.
Le plus touchant pour moi a été l'histoire de Lucien qui emmène son fils ado en train quelques années après la guerre, à la recherche du village natal de son père en Alsace et qui ne le trouve pas... Le village avait changé de nom... J'ai trouvé ça plus triste que tout ! Bref Cette BD est un voyage vers la compréhension du passé qui aide à la compréhension de nous-même : nous comprenons avec Benoît que nos sommes le réceptacle de tous ces destins tragiques, notre tristesse est légitime, mais j'ai ressenti ce récit comme une part de réparation envers ces générations sacrifiées...
Restons vigilants parce que les politiques sont bien capables de nous remettre la tête sous l'eau guerrière...
Alea jacta est !
D'abord un grand bravo aux éditions La Joie de Lire pour la qualité du bouquin. Un magnifique écrin.
Cette BD raconte l'histoire d'une quête, celle de Merlin l'enchanteur. Il est tombé dans l'oubli, son nom n'apparaît plus dans aucun grimoire. Pour retrouver sa gloire passée il va passer un pacte avec Pierrot, le magicien des mots. Celui-ci va lui concocter une quête chimérique où il devra réussir 26 épreuves pour retrouver son lustre d'antan. Merlin devra néanmoins être accompagné de valeureux guerriers qui eux aussi sont tombés en désuétude, ils seront au nombre de deux. Barbare, un molosse tout en muscle à l'esprit un peu simplet et de Fantôme, un spectre muet énigmatique. Ce trio hétéroclite sera rejoint au cours de ses aventures par Oiseau-Fusain, un bien étrange volatile.
Victor Hussenot, que je découvre, a réalisé un travail de titan. Cette BD lui aura pris quatre ans pour en arriver au bout.
Un scénario simple mais foisonnant d'idées pour créer un univers féerique, absurde et inquiétant. Un récit qui parodie le genre où l'humour décalé est omniprésent. Les personnages sont attachants et j'ai suivi avec délice leurs pérégrinations extravagantes.
J'ai particulièrement aimé l'épilogue, l'amitié ne serait-elle pas plus importante que la renommée ?
Mais le plaisir de lecture doit beaucoup à la proposition graphique de Hussenot. Un trait gras, souple et expressif de toute beauté.
C'est surtout sa mise en page audacieuse et ses nombreuses trouvailles qui m'ont entraîné dans cette histoire foldingue
C'est aussi les innombrables détails qui pullulent, ils sont un vrai plaisir pour les yeux. D'ailleurs, vous aurez plaisir à chercher les nombreux clins d'œil au cinéma, théâtre, bd...
C'est enfin le choix judicieux des couleurs qui magnifie le tout.
Très beau !
Un délicieux moment d'évasion.
Foncez si vous aimez être surpris !
Gros coup de cœur.
J'ai l'impression que certains auteurs aiment s'ancrer dans certaines parties du globe. Guy Delisle continue ici son exploration de l'est de l'Asie, option dictatures. A l’instar de ses précédents récits tels que Shenzhen et Pyongyang, G. Delisle nous plonge dans le quotidien d’un expatrié en terre inconnue. Mais cette fois, l’auteur nous emmène plus au sud, dans une Birmanie (aujourd’hui Myanmar) marquée par la répression d’une junte militaire, offrant une vision à la fois personnelle et informée de ce pays méconnu sous nos lattitudes.
À travers son style graphique épuré et fluide habituel, Delisle capture l’essence des situations quotidiennes avec une simplicité qui me convient très bien. Son dessin, toujours aussi efficace, permet une lecture agréable et rapide, tout en laissant place à l’humour et à la réflexion.Son trait a gagné en maturité depuis Shenzhen.
Contrairement à ses précédentes œuvres, "Chroniques birmanes" adopte une structure plus fragmentée, composée de courtes séquences thématiques qui dévoilent autant d’anecdotes de son séjour de 14 mois en Birmanie avec sa femme, membre de Médecins Sans Frontières, et leur jeune fils. Cette approche rend l’album un peu plus décousu par moments, certains passages étant moins percutants que d’autres, mais elle n’enlève rien à l’intérêt général de l’œuvre.
Ce qui peut distinguer Chroniques birmanes de ses prédécesseurs, c’est la présence plus marquée de la vie privée de l’auteur. On découvre un Delisle en père de famille, gérant les défis du quotidien tout en explorant un environnement culturellement et politiquement complexe. Ces moments plus personnels ajoutent une dimension touchante et parfois comique à l’ensemble, c'est quelque chose que j'apprécie particulièrement dans les bibliographies.
Malgré quelques anecdotes de "saveur variable", comme l’évoquent certains retours, l’album reste vraiment instructif. Delisle parvient à rendre compte de la réalité birmane avec lucidité, sans jamais sombrer dans le didactisme. Que ce soit les absurdités d’un régime militaire qui décide soudainement de déplacer la capitale, ou les rencontres avec des locaux attachants, Delisle nous offre une perspective unique sur un pays souvent fermé au monde extérieur.
Pour les fans de Delisle, "Chroniques birmanes" est un incontournable, même s’il peut sembler légèrement en deçà de Pyongyang en termes d’impact. Néanmoins, sa capacité à combiner humour, observation pointue et critique sociale en fait une lecture vraiment intéressante et enrichissante. Cet album se lit d’une traite, difficile à refermer avant la dernière page, et confirme le talent de Delisle pour transformer ses expériences personnelles en œuvres à la fois divertissantes et profondes.
Que vous soyez déjà familier avec les récits de voyage de Delisle ou que vous découvriez son travail pour la première fois, Chroniques birmanes vous embarquera dans une aventure à la fois banale et extraordinaire, offrant une fenêtre sur l’une des dictatures les plus opaques du monde avec une légèreté apparente qui cache une véritable profondeur.
Voilà ce que je qualifierais de série bonbon, chocolat ou saucisson (selon les goûts), c’est l’incarnation même du plaisir de lecture que l’on picore de temps à autre. Des bribes de vie, des observations, des anecdotes glanées au fil des jours, que Trondheim rassemble avec un talent incontestable et son coup d'oeil si particulier. Ca a été ma porte d'entrée dans l'univers de Lewis Trondheim et reste un grand plaisir à chaque nouvelle sortie.
Ce qui pourrait n’être que des "petits riens" pour d’autres se transforme sous sa plume en véritables moments de bonheur, capturés avec une finesse et une légèreté qui font mouche.
À l’origine, ces histoires étaient publiées sous forme de strips sur un blog, chaque planche offrant un instantané de son quotidien. Mais là où certains pourraient se contenter d’anecdotes légères et sans conséquence, Trondheim parvient à transcender ces moments en créant des récits à la fois drôles et touchants. Il faut un œil exercé pour capter le comique de ces situations souvent banales, et c’est là tout le talent de l’auteur : faire rire à partir de presque rien, mais aussi susciter l’empathie et parfois une réflexion plus profonde. Une sorte d'équivalent BD de Vivian Maïer en photographie.
L’album marque aussi un tournant technique pour Trondheim, qui se charge lui-même des couleurs. Les aquarelles qu’il utilise apportent une douceur particulière aux planches, renforçant l’atmosphère chaleureuse et familière de ces petites aventures du quotidien. Le trait, épuré et précis, accompagne parfaitement cette ambiance.
Au-delà de l’aspect narratif, l’édition elle-même mérite d’être saluée. Complètement d'accord avec iannick sur ce sujet, le format poche est idéal , et la qualité du papier offre une expérience de lecture agréable.
Que ce soit pour le rire, pour la réflexion ou simplement pour le plaisir de retrouver l’univers de Trondheim, ces albums sont toujours en priorité sur ma liste lors de leur sortie. Une série qui ravira certainement autant les amateurs de longue date que ceux qui découvrent le travail de Trondheim à travers ces petites pépites de vie quotidienne.
Anuki est un concentré de poésie muette. La narration est exclusivement visuelle mais l'absence de texte ne diminue en rien la compréhension du récit.
Au contraire c'est l'occasion pour des lecteurs ou lectrices débutant(e)s de faire travailler leur imagination créative. On retrouve les thématiques traditionnelles en milieu de petits indiens dans leurs rapports à la nature, aux animaux, aux rites et croyances et la relation fille-garçon.
Les scénarii sont très accessibles et toniques. Ils sont merveilleusement mis en valeur grâce au dessin très expressif de Stéphane Sénégas qui multiplie les angles de vues et les séquences gestuelles quasi stroboscopiques. Cela crée des effets de mouvements qui rendent la série débordante de vitalité et de fraicheur.
Une très belle lecture pour les plus jeunes.
C'est une des missions de l'ethnopharmacologie.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première parution date de 2023. Il a été réalisé par Stéphane Piatzszek pour le scénario, par Benoît Blary pour les dessins et les couleurs. Il évoque la démarche de Jacques Fleurentin (1950-), pharmacien et ethnopharmacologue. Il se termine avec un dossier de cinq pages, Pour aller plus loin. Celui-ci comprend une postface de Fleurentin rédigée en septembre 2022, une présentation de la Société Française d'Ethnopharmacologie (SFE) et de ses missions (recenser les traditions orales du monde entier, valider par des travaux scientifiques rigoureux le savoir des guérisseurs, diffuser le savoir), une page de repères historiques (de 1598 pour la création de l'université de médecine à Pont-à-Mousson et de ses quatre chaires, à 2017 pour le droguier confié à la SFE), une page de présentation du droguier de la Société Française d'Ethnopharmacologie, et pour finir un bibliographie sélective de neuf ouvrages.
Au temps présent, à Metz, dans le cloître des Récollets. Un couple est en visite dans le jardin des plantes médicinales. Leur enfant s'approche d'une anthémis. Les parents le mettent en garde qu'il s'agit d'un jardin de plantes toxiques. Jacques Fleurentin intervient pour indiquer que les Indiens mettaient de cette plante, sur leurs flèches pour tuer leurs ennemis. C'est une anthémis. Et elle n'est pas plus toxique que la marguerite. Elle a poussé toute seule, elle voulait sans doute être en bonne compagnie. C'est une fleur toute simple qui se balade. Nommée par le grand botaniste Linné en 1753, l'anthémis provient du grec Anthos et signifie Fleurette. le genre compte plusieurs espèces, dont la camomille qui, elle, est médicinale. Fin des années 1950 à Woippy, en Moselle. le père de Jacques est pharmacien et il travaille en officine. Il délivre une prescription : prendre des feuilles de camomille en infusion pendant quinze minutes. Trois grammes pour un quart de litre d'eau, et les ballonnements d'après repas, de la cliente, ne seront plus qu'un mauvais souvenir.
Dix ans plus tard, Jacques à dix-huit ans, en mai 1968. Il doit passer son baccalauréat, puis il va entrer en fac de pharmacie, et son père espère bien qu'il reprendra l'officine paternelle. le jeune homme fait observer qu'il ne connaît que cette pharmacie depuis qu'il a trois ans et qu'il souhaite courir le monde, ce qu'il fait dans une première expédition. L'anthémis, de la famille des camomilles, est une sorte de marguerite au coeur jaune. Lui et ses amis ont choisi son nom pour leurs expéditions car la camomille n'est pas une fleur, mais une société de nombreuses fleurs rassemblées sur un capitule, chacune ayant une spécialisation dans le travail. Ainsi, leur équipage se composait de Martine, en charge de l'intendance, de Jacques, photos et botanique médicale, de Georges, photos, et de Patrick, responsable de la partie mécanique. Découvrir le monde et voir comment les hommes vivent au loin.
La couverture porte la mention : La médecine, autrement. le texte de la quatrième de couverture précise : Jacques Fleurentin, universitaire et pharmacien, a consacré son existence à ces plantes qui soignent ; une vie d'aventure et de rencontres aux quatre coins de la planète pour découvrir les secrets des végétaux guérisseurs. le lecteur comprend rapidement qu'il s'agit de suivre cet homme depuis la fin de ses études jusqu'à maintenant, au travers d'une de ses activités : la recherche de plantes médicinales grâce à des guérisseurs, d'abord dans le sud de la Méditerranée, puis au Yémen, et avec le temps dans de nombreuses régions du monde, avec le cas particulier de la Réunion. Il n'est donc pas question de sa vie privée, ou même de ses conférences universitaires. Les auteurs présentent son activité d'ethnopharmacologue, c'est-à-dire l'étude des médicaments des autres peuples, des savoirs acquis et transmis à des fins thérapeutiques. Il s'agit donc d'un exposé sur différents aspects : de la première expédition en Turquie à celle à la Réunion, en passant par celle dans le Sahara, au Yémen, la création de la société française d'ethnopharmacologie (SFE) en 1986 et son droguier, et des exemples concrets comme l'anthémis, l'acacia, le qat (khat), les plantes succulentes, la dénomination des plantes créée par Carl von Linné (1707-1778, dans l'ouvrage Systema naturae), l'aloès, etc.
La narration visuelle commence comme une bande dessinée traditionnelle : des cases disposées en bande pour une séquence. Les dessins se situent dans un registre naturaliste : des formes détourées avec un trait fin, pour des personnages et des lieux réalistes. Au fil de l'ouvrage, le dessinateur représente de nombreuses personnes d'origine diverse : Jacques Fleurentin à soixante-dix ans en blouse blanche, le jeune couple et leur enfant, le père pharmacien, les jeunes étudiants au début des années 1970, des Touaregs, un officier de la douane d'Arabie saoudite, Yvette Viallard, médecin-chef de la mission médicale française au Yémen, des guérisseurs rencontrés dans les différents pays. le lecteur apprécie l'apparence normale de tous ces individus, la cohérence de leur tenue avec l'époque ou la région du globe, l'expression de leur visage ou leur geste dans un registre tout ce qu'il y a de plus banal. de même l'artiste doit représenter de nombreux lieux : le cloître des Récollets à Metz, le désert saharien, un amphithéâtre de fac, un village en Turquie, une vue générale de Kaboul dans les années 1970, la route traversant le désert de Tademaït, des zones très reculées du Yémen, l'intérieur d'une serre du jardin botanique de Villers-lès-Nancy, des zones sauvages de l'île de la Réunion, l'aéroport de Port Vila Bauerfield dans les Vanuatu, et même le HMS Beagle, le navire britannique sur lequel Charles Darwin a voyagé.
L'exposé entremêle des évocations d'expédition de l'ethnopharmacologue, avec des explications sur quelques plantes choisies, et quelques pratiques techniques. le lecteur peut ainsi apprécier des représentations détaillées de l'Anthemis Nobile (camomille romaine), des plantes du bassin méditerranéen (aubépine, ache, cerfeuil, aigremoine, ail des ours, chélidoine, absinthe, bouillon-blanc, coriandre, bardane, basilic), du calotropis procera, de l'acacia, de quelques plantes du Yémen (euphorbia fruticose, aloe tomentosa, caralluma socotrans, nigella sativa), etc. Ces dessins techniques sont réalisés comme par un naturaliste, pouvant servir de référence au lecteur s'il souhaite s'y intéresser. L'artiste représente également le processus de réalisation d'un herbier, de semis, de recherche d'une plante dans la jungle, etc. La narration visuelle mêle donc des interactions entre êtres humains, des voyages, avec quelques planches plus botaniques. La mise en couleurs semble être réalisée à l'aquarelle, avec une approche, elle aussi, naturaliste, venant enrichir les formes détourées, leur apporter de la consistance, installer l'ambiance lumineuse, que ce soit celle du désert sous un soleil implacable, ou celle artificielle d'une pharmacie en métropole.
Grâce à la narration visuelle, le lecteur se trouve transporté dans le monde de Jacques Fleurentin, entre études sur le terrain, et travail en laboratoire ou en officine, entrecoupé de présentations sur différentes plantes. S'il n'est pas familier du travail de cet homme ou du principe d'ethnopharmacologie, le lecteur ne discerne pas tout de suite la nature de l'ouvrage : entre récit biographique et potentiellement plaidoyer pour une médecine dite douce. le passage du temps passé au temps présent vient repousser la vue globale sur l'ouvrage. En outre, le lecteur constate que la forme de présentation ne relève pas d'une démarche universitaire, et qu'il lui faut accepter de ne pas avoir toutes les dates, ou toutes les durées, ni même des références rigoureuses sur des textes de loi ou réglementaires. Il comprend progressivement que les auteurs font en sorte de mener concomitamment la progression des pratiques de recherches et la présentation de plantes médicinales pour établir que ce chercheur applique une méthode scientifique, sans velléité de dénoncer les pratiques des grands groupes pharmaceutiques, ou de faire acte de prosélytisme pour une pratique alternative. Progressivement, la narration établit quelques faits qui viennent dresser un état des lieux qui milite pour la préservation des savoirs des guérisseurs, aujourd'hui oraux. 80% des molécules qui soignent les hommes sont issues des plantes. Selon l'OMS, 80% des habitants de la planète n'ont accès qu'aux médecines traditionnelles. Dans toute l'Afrique et les Amériques où prédomine une culture orale, les savoirs ancestraux disparaissent.
Un titre peu révélateur pour une bande dessinée qui parle du métier d'ethnopharmacologue, par le biais du spécialiste français le plus connu : Jacques Fleurentin. le dessinateur impressionne par sa capacité à rester dans le registre d'une bande dessinée, avec une narration séquentielle, plutôt que des illustrations pour un texte livré clé en main. Il se montre aussi habile et convaincant à reconstituer une époque qu'un lieu, ou à représenter avec précision une plante. Le scénariste a choisi une construction qui entremêle la vie du chercheur avec des éléments sur l'ethnopharmacologie, dans une précision tout public, moins rigoureuse qu'une présentation académique. Le lecteur ressort de cette découverte, avec une idée concrète de ce qu'est ce domaine de recherche, son intérêt et l'enjeu qu'il représente pour l'humanité.
J'ai beaucoup aimé cette BD qui est une histoire semi-personnelle d'un jeune étudiant qui vit les évènements de mai 68. La BD va se dérouler au fil des évènements, avec les points de vue de De Gaulle, Pompidou, Cohn-Bendit ou les ministres, mais en restant dans un déroulé semi-factuel.
Et c'est la grande force de la BD : s'investir dans un étudiant permet de vivre de l'intérieur, tandis que les écarts vers d'autres personnes permet d'avoir un point de vue de l'extérieur. Le dosage est plutôt bon (il n'y a finalement pas tant de choses qui se passent niveau étudiant, paradoxalement) tandis que la situation évolue petit à petit. L'auteur s'est clairement décarcassé pour nous faire comprendre ces deux semaines intenses qui virent la France vivre une contestation massive du capitalisme et de De Gaulle, qui ne restera au pouvoir qu'un an de plus.
Ce qui m'a frappé à ma lecture, c'est qu'après tout ce que j'ai déjà pu lire ou voir sur cette période, j'ai encore eu des nouvelles façon de comprendre ce qu'il se passait. L'avantage est que l'étudiant présenté ici n'est pas spécialement militant, juste étudiant ayant des convictions lorsque ça commence à sérieusement bouger. La jeune étudiante qui l'accompagne est un bon personnage-miroir, présentant le versant revendicatif des étudiants (sur la question politique, sociale, féministe ...). Les deux personnages traversant l'ensemble des journées vont avoir deux points de vue différents, parfois complémentaires parfois opposé sur ce qu'il se passe. Et ça donne une dimension bien plus intéressante au récit.
Lors de ma lecture, j'ai été frappé par deux aspects. Déjà, l'identification que j'ai pu faire aux protagonistes. Le ras-le-bol qui arrive d'un coup, les manifestations qui m'ont rappelées celle des retraites, la convergence des luttes et des questionnements, la difficulté à structurer un mouvement (comme Nuit debout ou les Gilets jaunes ont pu l'être). Et de fait, j'ai eu une immersion plus grandes dans ce qu'il se passait chaque jour de mai 68.
L'autre aspect qui m'a surpris, c'est la réception de ces mouvements par tout le reste de la France, y compris les parisiens qui n'étaient pas dans les rues. Cet espoir qui a pris les ouvriers, les villes de France qui ont pu connaitre des évènements similaires et terriblement différents aussi (l'exemple de Nantes m'a beaucoup intéressé), mais aussi les dissensions internes aux mouvements sont très bien mises en lumière. Ce qui est né spontanément ne pouvait contenter tout le monde, même si tout le monde a pensé pouvoir en tirer profit. Le retour à la normale est cruel, certes, mais terriblement logique voir même prévisible à un certain stade. J'étais déçu de cette fin qui n'en est pas vraiment une, mais ce fut le cas de nombreuses luttes que j'ai vu mener ...
En fait, je crois que je retiens surtout de cette BD qu'après lecture, je trouve mai 68 terriblement d'actualité. Nous avons eu de nombreux mouvements sociaux et manifestations récemment, tandis que la gronde semble s'étendre en tout sens, bons comme mauvais. Ce qu'il s'est passé en mai 68, c'est finalement très proche de ce que j'ai déjà vécu. Et en ce sens, la BD m'a permis de comprendre tout ça comme une leçon pour l'avenir. Mai 68 s'est fini comme cela, à nous d'en faire plus la prochaine fois. Et j'aime beaucoup ce message.
Reformulation enrichissante
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Ce tome contient l'adaptation du roman de Franz Kafa, ainsi que de quelques nouvelles, ces dernières ayant été rééditées avec d'autres dans Kaflaïen.
La métamorphose - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il est initialement paru en 2003 écrit dessiné et encré par Peter Kuper. Il s'agit d'une adaptation de la nouvelle La Métamorphose (Die Verwandlung, 1915) de Franz Kafka, en bande dessinée. Celle-ci est en noir & blanc et comprend 72 pages. Dans l'introduction, Kuper indique que cette adaptation a également été influencée par Cauchemars de l'amateur de fondue au chester (1904-1911) de Windsor McCay (1869-1934).
En se réveillant un matin, après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva dans son lit métamorphosé… Ce n'était pas un rêve et il se demandait ce qui lui était arrivé. Sa chambre était normale avec le lit, le réveil posé sur la table de nuit, le petit secrétaire et sa chaise, la commode avec la valise posée dessus, le tapis, le canapé, les rideaux encadrant la fenêtre. Il ne se rend pas bien compte de son état et se dit que ça doit être une farce. Il décide de se rendormir mais n'arrive pas à se mettre sur le côté droit, sa position habituelle. Vraiment fatigué, il se dit que son métier, vendeur représentant, est des plus éreintants. Chaque jour, c'est la même chose : le stress des correspondances entre les trains, la mauvaise nourriture avalée rapidement le midi, un défilé de nouveaux visages sans relation durable ou d'intimité. Se lever aussi tôt transforme n'importe quel individu en idiot. En plus le soir rentré à l'hôtel, il doit encore établir les commandes. S'il n'avait pas à subvenir aux besoins de ses parents, cela ferait longtemps que Gregor Samsa aurait dit ses quatre vérités à son chef et aurait démissionné. Si tout va bien dans 5 ou 6 ans, il aura gagné assez d'argent pour rembourser la dette de ses parents et il pourra démissionner.
Gregor Samsa finit par donner un coup d'œil au réveil et il est déjà 06h45. le prochain train est à 07h00 : il ne lui reste plus qu'à se lever et à foncer à toute vitesse. Il se demande s'il ne pourrait pas appeler pour dire qu'il est malade. Mais il craint que son chef ne lui rende alors visite avec un inspecteur de l'assurance-santé. Il entend sa mère toquer à la porte pour lui rappeler l'heure et lui dire de se lever. Il lui répond, mais sa voix n'a pas la sonorité habituelle et il se dit que sa mère n'a pas dû entendre la réponse à travers la porte. Puis c'est son père qui tambourine sur la porte. Une fois ses parents partis, c'est sa sœur Grete qui vient toquer plus doucement. Il lui répond qu'il est presque près, alors qu'il est encore allongé sur le dos. Fort heureusement, il a fermé sa porte à clé, une vieille habitude de vendeur itinérant. Il commence à bouger pour essayer de se lever, et se rend compte qu'il n'arrive pas à se redresser, ni même à se retourner. Il ne peut pas croire qu'il va rester ainsi couché sur le dos, inutile. Il se fixe un nouveau délai : à sept heures et quart, il doit être levé.
Comme pour chaque projet de ce genre, le lecteur peut se demander l'intérêt d'une adaptation d'un livre dont l'intérêt tient essentiellement dans le style littéraire de l'auteur, plus que dans l'intrigue. Cette dernière est assez mince et Peter Kuper s'y tient à la lettre près : un vendeur représentant se réveille un jour transformé en cafard de taille humaine, incapable de communiquer avec ses proches (ses parents et sa sœur). L'intérêt réside donc dans la manière dont l'adaptateur va s'approprier l'œuvre : en respecter la trame générale et les thèmes, et en donner sa vision. Bien sûr, il existe un intérêt plus basique : découvrir l'œuvre sans avoir à la lire. Pour ce dernier aspect, Peter Kuper tient sa promesse au lecteur : il reprend l'absurdité de la situation, l'horreur de la prise de conscience progressive de Gregor Samsa, la réaction de son entourage, et l'horreur encore plus grande d'accepter son état. La narration visuelle peut surprendre de prime abord, avec un fort contraste entre les noirs et les blancs, du fait de l'importance des masses de noir. Il apparaît également rapidement que l'artiste utilise des exagérations parfois de type naïf pour mieux se faire comprendre, par exemple des expressions de visage caricaturales ou des gestes théâtraux. Au global, cela donne une lecture facile, avec un bon équilibre entre les textes et les dessins, un mélange entre drame et comédie, évitant le mélodrame larmoyant.
Le lecteur remarque bien que les dessins sortent de l'ordinaire : Peter Kuper ne détoure pas juste les formes avec un trait encré. En fait, il a réalisé cette adaptation en noir & blanc, en travaillant sur des feuilles de dessin appelées Carte à gratter ce qui désigne à la fois le support, la technique, et l'œuvre réalisée par cette technique. Il s'agit d'une sorte de carton sur lequel ont été déposées des couches successives de pâtes formées de craie et d'eau. L'artiste gratte cette feuille pour enlever l'encre déposée afin de dessiner. L'artiste donne donc une apparence aux différents protagonistes. Il a choisi la forme du cafard pour Gregor Samsa, avec une taille humaine, et un visage expressif, mais pas d'autre forme d'humanisation. Il transcrit ainsi l'absurdité et l'impossibilité de l'état du personnage, sans plus chercher à l'expliquer que Franz Kafka. Les autres personnages sont représentés à la fois de manière simplifiée pour les visages, en exagérant un trait de personnalité : la colère brutale du père, l'inquiétude fragile de la mère, la sollicitude timorée de Grete, l'autorité de l'employeur, le mimétisme des 3 hôtes, l'aplomb de la femme de ménage. Cela donne l'impression de faire face à des personnages expressifs, avec un comportement réglé sur un caractère bien déterminé.
Le lecteur est vite impressionné par le degré de détail présent dans les cases, malgré la technique inhabituelle et contraignante employée pour réaliser les dessins. Peter Kuper prend le temps de représenter tout le mobilier de la chambre de Gregor Samsa, avec les motifs sur le tapis et sur les rideaux, la texture du bois pour la commode, les motifs du papier peint, les formes du coussin du canapé. Par la suite le lecteur peut prendre le temps d'observer les tableaux et photographies accrochés au mur, le motif du papier peint du couloir (ce n'est pas le même que celui de la chambre), la rambarde en fer forgé du perron, le détail de la poignée avec serrure de la porte de la chambre, le lustre du salon, les reliefs des pieds de la chaise de la chambre de Gregor, etc. Chaque élément de décor dispose de caractéristiques spécifiques qui le rendent unique. le lecteur n'éprouve jamais la sensation de tourner en rond dans une petite pièce fade et dénudée. La narration visuelle est encore enrichie par la diversité des prises de vue. Lorsque Gregor cherche à se retourner sur son lit, la page comprend 11 cases, dont 8 (2 bandes de 4) montrant les efforts de Gregor pour se tordre. Lorsque Gregor songe au rythme effréné de son métier, le lecteur peut voir une pendulette de forme ronde, avec 4 silhouettes de Gregor courant à l'intérieur du cadran. Lorsque le père porte un coup à son fils, la page montre le père en pied, dessiné sur toute la hauteur de la page à gauche, et 4 cases les unes au-dessus des autres sur la partie droite montrant les mouvements de Gregor alors que son père décoche son coup de pied. Dans la page suivante, le lecteur voit la chambre de Gregor en vue de dessus, le cafard sur le dos au centre de la pièce. En fonction de la nature de la séquence ou de l'émotion exprimée, Peter Kuper peut également utiliser des cases biseautées en trapèze, ou des bordures de cases avec des pointes pour exprimer une émotion intense. La narration visuelle s'avère donc très riche, à l'opposé d'une mise en images paresseuses.
S'il a déjà eu l'occasion de lire d'autres de ses œuvres, le lecteur n'est pas étonné de l'investissement de Peter Kuper dans cette adaptation. Il est également l'auteur d'histoires très personnelles comme un récit sans parole sur la vie urbaine le système (1996), une histoire romancée se déroulant au Mexique Ruines (2015). Il a également été l'éditeur et un contributeur pour la revue World War 3 Illustrated: 1979-2014. Il a aussi adapté plusieurs histoires courtes de Franz Kafka, réunies dans Kaflaïen. Ces 14 adaptations donnaient la sensation à la fois d'un travail très respectueux de l'œuvre de Kafka, à la fois d'une forme de dialogue avec cet auteur, Kuper reformulant les propos de Kafka pour s'assurer de sa compréhension, pour le dire avec ses mots. Cette adaptation de la métamorphose participe de la même démarche : reformuler le propos de l'auteur. Il s'agit à la fois d'y être fidèle, à la fois de le dire avec ses mots, ce qui véhicule de facto une interprétation. le lecteur retrouve bien les 3 parties de la nouvelle, l'incompréhension de la famille de son état, la blessure de Gregor Samsa. Par la force des choses, le simple fait de mettre cette histoire en dessin constitue une interprétation : pour la forme exacte de Gregor Samsa après sa métamorphose, sa chambre, ses parents, la mise en scène. le lecteur retrouve aisément la thématique sur l'isolement du fait de la différence incapacitante. Il décèle d'autres thèmes comme celui de percevoir le monde différemment de son entourage, la prise de recul, le sens du sacrifice. Peter Kuper ne donne pas l'impression de proposer une interprétation orientée qui serait réductrice, mais de conserver tout le potentiel d'interprétation du récit originel.
A priori le lecteur peut s'interroger sur l'intérêt d'adapter un texte aussi idiosyncrasique. Après la lecture, il se dit que Peter Kuper a les moyens de son ambition. Sa transposition en bande dessinée bénéficie de ses compétences d'artiste et de sa compréhension de l'œuvre, sans la sublimer, mais sans la trahir.
3.5
La première chose qui frappe lorsqu'on commence la lecture de ce one-shot est le dessin de Duchazeau.
En effet, le format de l'album est un peu grand et il y a peu de cases par pages, on a droit à de grands dessins dans un superbe noir et blanc. On peut donc admirer le talent de ce grand dessinateur même s'il est vrai que les Noirs ont un peu trop tendances à se ressembler.
Le scénario est prenant, quoique j’aurais préféré que la narration soit plus claire. On se balade entre les derniers jours de Robert Johnson et les souvenirs de sa vie sans qu'il y ait de transition claire entre le présent et le passé, ce qui fait qu'il faut bien s'accrocher, parce que sinon on risque de se perdre par moment. Malgré tout, c'est un bon album, mais les quelques défauts font en sorte que je n'ai pas envie de mettre un coup de cœur, malgré le magnifique dessin et la merveilleuse mise en scène qui donnent des planches superbes.
Une fois de plus les éditions de la Gouttière savent proposer une excellente série aux enfants primo-lecteurs. Cette petite série de cinq tomes indépendants est un vrai régal pour une lecture à partager.
Croquette le meilleur trappeur de tous les temps...ou pas, accompagné de ses amis Georgie et Mike vont d'aventures en aventures poussés par la créativité de Pog. C'est frais, tonique et enchanteur.
On reste dans des thématiques chères aux enfants comme l'amitié, la nature, les animaux, la paix. Nos trois amis sont bien plus doués pour cueillir des champignons ou observer les papillons que pour tirer sur quoi que ce soit.
Le graphisme de Thomas Priou est un régal dans les rondeurs expressives et le dynamisme jovial. Même une déception sentimentale n'entame pas longtemps la bonne humeur ambiante.
Le découpage et la mise en scène est moderne alternant des cases classiques avec des pleines pages pleines de détails et de couleurs chatoyantes.
Une excellente série à partager avec ses enfants.
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Gaston en Normandie
Étonnée et agréablement surprise par la lecture de Pauline à Paris de Benoît Vidal, j'avais découvert un roman-photo assez différent de ce que j'imaginais : malin, inattendu, il mêle - les ressources d'archives publiques, (journaux, revues pour enfant, catalogues, cartes, plans, affiches...) - le témoignage oral (avec une retranscription fidèle du souffle du récit grâce aux portraits photographiques qui se succèdent en attrapant les expressions, les phrases bien choisies, associées aux regards silencieux qui font apparaître toute la subtilité du message et la fragilité du personnage interviewé ; dans le précédent opus, il s'agissait surtout de Joséphine, la grand-mère de l'auteur.) - les archives photographiques familiales (les photos de mariage, de communion, de fratries...) - des images plus farfelues, jaillies de l'imagination de l'auteur au moment où il écoute, ou peut-être au moment où il assemble, en tout cas ces quelques incursions graphiques apportent un regard intrigant et personnel qui devient attachant au fil des pages... J'ai donc commandé aux éditions fblbl "Gaston en Normandie" et j'ai retrouvé toutes les qualités de ma première lecture. A la grand-mère se rajoute une seconde source, le père : Gaston. Les deux récits s'entremêlent pour nous présenter un récit du débarquement à Bayeux vu par celles et ceux qui ne combattent pas et qui semblent, dans la guerre des autres, comme des chiens dans un jeu de quilles. Ce récit très intéressant en lui-même, est émaillé de découvertes archivistiques, de photographies du grand-père qui apparait dans un coin, ou même parfois au premier plan. Ces victoires du chercheur lui donnent l'occasion de questionner son père, si effacé lorsque Benoit était petit, sur son propre père, Lucien , qui s'avère être le fils d'un alsacien implanté à Oran, Gustave. Ces destins enchâssés, dirigés par des décisions politiques qui les ont dépassés, contraints et dont ils ont transmis la frustration, la souffrance et même un peu de honte d'être ces fétus de paille dans le souffle de l'histoire. De la colonisation à la guerre d'Algérie en passant par les deux guerres mondiales, les familles françaises ont toutes laissé des plumes dans leurs relations familiales. Des pères traumatisés par des horreurs, absents, blessés voire morts, ont détricotés les rapports familiaux laissant des séquelles sur plusieurs générations; Cette histoire est très personnelle mais en réalité elle fait échos à toutes les familles, cherchez dans votre arbre généalogique et vous trouverez surement un arrière grand-père devenu alcoolique au retour de la guerre, un grand-oncle estropié qui ne s'est jamais marié, un autre qui a perdu un poumon à cause des gaz de combats... Dans tous les cas une douleur qui a rendu difficile la communication avec les enfants. Le plus touchant pour moi a été l'histoire de Lucien qui emmène son fils ado en train quelques années après la guerre, à la recherche du village natal de son père en Alsace et qui ne le trouve pas... Le village avait changé de nom... J'ai trouvé ça plus triste que tout ! Bref Cette BD est un voyage vers la compréhension du passé qui aide à la compréhension de nous-même : nous comprenons avec Benoît que nos sommes le réceptacle de tous ces destins tragiques, notre tristesse est légitime, mais j'ai ressenti ce récit comme une part de réparation envers ces générations sacrifiées... Restons vigilants parce que les politiques sont bien capables de nous remettre la tête sous l'eau guerrière...
La Brigade
Alea jacta est ! D'abord un grand bravo aux éditions La Joie de Lire pour la qualité du bouquin. Un magnifique écrin. Cette BD raconte l'histoire d'une quête, celle de Merlin l'enchanteur. Il est tombé dans l'oubli, son nom n'apparaît plus dans aucun grimoire. Pour retrouver sa gloire passée il va passer un pacte avec Pierrot, le magicien des mots. Celui-ci va lui concocter une quête chimérique où il devra réussir 26 épreuves pour retrouver son lustre d'antan. Merlin devra néanmoins être accompagné de valeureux guerriers qui eux aussi sont tombés en désuétude, ils seront au nombre de deux. Barbare, un molosse tout en muscle à l'esprit un peu simplet et de Fantôme, un spectre muet énigmatique. Ce trio hétéroclite sera rejoint au cours de ses aventures par Oiseau-Fusain, un bien étrange volatile. Victor Hussenot, que je découvre, a réalisé un travail de titan. Cette BD lui aura pris quatre ans pour en arriver au bout. Un scénario simple mais foisonnant d'idées pour créer un univers féerique, absurde et inquiétant. Un récit qui parodie le genre où l'humour décalé est omniprésent. Les personnages sont attachants et j'ai suivi avec délice leurs pérégrinations extravagantes. J'ai particulièrement aimé l'épilogue, l'amitié ne serait-elle pas plus importante que la renommée ? Mais le plaisir de lecture doit beaucoup à la proposition graphique de Hussenot. Un trait gras, souple et expressif de toute beauté. C'est surtout sa mise en page audacieuse et ses nombreuses trouvailles qui m'ont entraîné dans cette histoire foldingue C'est aussi les innombrables détails qui pullulent, ils sont un vrai plaisir pour les yeux. D'ailleurs, vous aurez plaisir à chercher les nombreux clins d'œil au cinéma, théâtre, bd... C'est enfin le choix judicieux des couleurs qui magnifie le tout. Très beau ! Un délicieux moment d'évasion. Foncez si vous aimez être surpris ! Gros coup de cœur.
Chroniques Birmanes
J'ai l'impression que certains auteurs aiment s'ancrer dans certaines parties du globe. Guy Delisle continue ici son exploration de l'est de l'Asie, option dictatures. A l’instar de ses précédents récits tels que Shenzhen et Pyongyang, G. Delisle nous plonge dans le quotidien d’un expatrié en terre inconnue. Mais cette fois, l’auteur nous emmène plus au sud, dans une Birmanie (aujourd’hui Myanmar) marquée par la répression d’une junte militaire, offrant une vision à la fois personnelle et informée de ce pays méconnu sous nos lattitudes. À travers son style graphique épuré et fluide habituel, Delisle capture l’essence des situations quotidiennes avec une simplicité qui me convient très bien. Son dessin, toujours aussi efficace, permet une lecture agréable et rapide, tout en laissant place à l’humour et à la réflexion.Son trait a gagné en maturité depuis Shenzhen. Contrairement à ses précédentes œuvres, "Chroniques birmanes" adopte une structure plus fragmentée, composée de courtes séquences thématiques qui dévoilent autant d’anecdotes de son séjour de 14 mois en Birmanie avec sa femme, membre de Médecins Sans Frontières, et leur jeune fils. Cette approche rend l’album un peu plus décousu par moments, certains passages étant moins percutants que d’autres, mais elle n’enlève rien à l’intérêt général de l’œuvre. Ce qui peut distinguer Chroniques birmanes de ses prédécesseurs, c’est la présence plus marquée de la vie privée de l’auteur. On découvre un Delisle en père de famille, gérant les défis du quotidien tout en explorant un environnement culturellement et politiquement complexe. Ces moments plus personnels ajoutent une dimension touchante et parfois comique à l’ensemble, c'est quelque chose que j'apprécie particulièrement dans les bibliographies. Malgré quelques anecdotes de "saveur variable", comme l’évoquent certains retours, l’album reste vraiment instructif. Delisle parvient à rendre compte de la réalité birmane avec lucidité, sans jamais sombrer dans le didactisme. Que ce soit les absurdités d’un régime militaire qui décide soudainement de déplacer la capitale, ou les rencontres avec des locaux attachants, Delisle nous offre une perspective unique sur un pays souvent fermé au monde extérieur. Pour les fans de Delisle, "Chroniques birmanes" est un incontournable, même s’il peut sembler légèrement en deçà de Pyongyang en termes d’impact. Néanmoins, sa capacité à combiner humour, observation pointue et critique sociale en fait une lecture vraiment intéressante et enrichissante. Cet album se lit d’une traite, difficile à refermer avant la dernière page, et confirme le talent de Delisle pour transformer ses expériences personnelles en œuvres à la fois divertissantes et profondes. Que vous soyez déjà familier avec les récits de voyage de Delisle ou que vous découvriez son travail pour la première fois, Chroniques birmanes vous embarquera dans une aventure à la fois banale et extraordinaire, offrant une fenêtre sur l’une des dictatures les plus opaques du monde avec une légèreté apparente qui cache une véritable profondeur.
Les Petits Riens
Voilà ce que je qualifierais de série bonbon, chocolat ou saucisson (selon les goûts), c’est l’incarnation même du plaisir de lecture que l’on picore de temps à autre. Des bribes de vie, des observations, des anecdotes glanées au fil des jours, que Trondheim rassemble avec un talent incontestable et son coup d'oeil si particulier. Ca a été ma porte d'entrée dans l'univers de Lewis Trondheim et reste un grand plaisir à chaque nouvelle sortie. Ce qui pourrait n’être que des "petits riens" pour d’autres se transforme sous sa plume en véritables moments de bonheur, capturés avec une finesse et une légèreté qui font mouche. À l’origine, ces histoires étaient publiées sous forme de strips sur un blog, chaque planche offrant un instantané de son quotidien. Mais là où certains pourraient se contenter d’anecdotes légères et sans conséquence, Trondheim parvient à transcender ces moments en créant des récits à la fois drôles et touchants. Il faut un œil exercé pour capter le comique de ces situations souvent banales, et c’est là tout le talent de l’auteur : faire rire à partir de presque rien, mais aussi susciter l’empathie et parfois une réflexion plus profonde. Une sorte d'équivalent BD de Vivian Maïer en photographie. L’album marque aussi un tournant technique pour Trondheim, qui se charge lui-même des couleurs. Les aquarelles qu’il utilise apportent une douceur particulière aux planches, renforçant l’atmosphère chaleureuse et familière de ces petites aventures du quotidien. Le trait, épuré et précis, accompagne parfaitement cette ambiance. Au-delà de l’aspect narratif, l’édition elle-même mérite d’être saluée. Complètement d'accord avec iannick sur ce sujet, le format poche est idéal , et la qualité du papier offre une expérience de lecture agréable. Que ce soit pour le rire, pour la réflexion ou simplement pour le plaisir de retrouver l’univers de Trondheim, ces albums sont toujours en priorité sur ma liste lors de leur sortie. Une série qui ravira certainement autant les amateurs de longue date que ceux qui découvrent le travail de Trondheim à travers ces petites pépites de vie quotidienne.
Anuki
Anuki est un concentré de poésie muette. La narration est exclusivement visuelle mais l'absence de texte ne diminue en rien la compréhension du récit. Au contraire c'est l'occasion pour des lecteurs ou lectrices débutant(e)s de faire travailler leur imagination créative. On retrouve les thématiques traditionnelles en milieu de petits indiens dans leurs rapports à la nature, aux animaux, aux rites et croyances et la relation fille-garçon. Les scénarii sont très accessibles et toniques. Ils sont merveilleusement mis en valeur grâce au dessin très expressif de Stéphane Sénégas qui multiplie les angles de vues et les séquences gestuelles quasi stroboscopiques. Cela crée des effets de mouvements qui rendent la série débordante de vitalité et de fraicheur. Une très belle lecture pour les plus jeunes.
L'Homme qui aimait les plantes
C'est une des missions de l'ethnopharmacologie. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première parution date de 2023. Il a été réalisé par Stéphane Piatzszek pour le scénario, par Benoît Blary pour les dessins et les couleurs. Il évoque la démarche de Jacques Fleurentin (1950-), pharmacien et ethnopharmacologue. Il se termine avec un dossier de cinq pages, Pour aller plus loin. Celui-ci comprend une postface de Fleurentin rédigée en septembre 2022, une présentation de la Société Française d'Ethnopharmacologie (SFE) et de ses missions (recenser les traditions orales du monde entier, valider par des travaux scientifiques rigoureux le savoir des guérisseurs, diffuser le savoir), une page de repères historiques (de 1598 pour la création de l'université de médecine à Pont-à-Mousson et de ses quatre chaires, à 2017 pour le droguier confié à la SFE), une page de présentation du droguier de la Société Française d'Ethnopharmacologie, et pour finir un bibliographie sélective de neuf ouvrages. Au temps présent, à Metz, dans le cloître des Récollets. Un couple est en visite dans le jardin des plantes médicinales. Leur enfant s'approche d'une anthémis. Les parents le mettent en garde qu'il s'agit d'un jardin de plantes toxiques. Jacques Fleurentin intervient pour indiquer que les Indiens mettaient de cette plante, sur leurs flèches pour tuer leurs ennemis. C'est une anthémis. Et elle n'est pas plus toxique que la marguerite. Elle a poussé toute seule, elle voulait sans doute être en bonne compagnie. C'est une fleur toute simple qui se balade. Nommée par le grand botaniste Linné en 1753, l'anthémis provient du grec Anthos et signifie Fleurette. le genre compte plusieurs espèces, dont la camomille qui, elle, est médicinale. Fin des années 1950 à Woippy, en Moselle. le père de Jacques est pharmacien et il travaille en officine. Il délivre une prescription : prendre des feuilles de camomille en infusion pendant quinze minutes. Trois grammes pour un quart de litre d'eau, et les ballonnements d'après repas, de la cliente, ne seront plus qu'un mauvais souvenir. Dix ans plus tard, Jacques à dix-huit ans, en mai 1968. Il doit passer son baccalauréat, puis il va entrer en fac de pharmacie, et son père espère bien qu'il reprendra l'officine paternelle. le jeune homme fait observer qu'il ne connaît que cette pharmacie depuis qu'il a trois ans et qu'il souhaite courir le monde, ce qu'il fait dans une première expédition. L'anthémis, de la famille des camomilles, est une sorte de marguerite au coeur jaune. Lui et ses amis ont choisi son nom pour leurs expéditions car la camomille n'est pas une fleur, mais une société de nombreuses fleurs rassemblées sur un capitule, chacune ayant une spécialisation dans le travail. Ainsi, leur équipage se composait de Martine, en charge de l'intendance, de Jacques, photos et botanique médicale, de Georges, photos, et de Patrick, responsable de la partie mécanique. Découvrir le monde et voir comment les hommes vivent au loin. La couverture porte la mention : La médecine, autrement. le texte de la quatrième de couverture précise : Jacques Fleurentin, universitaire et pharmacien, a consacré son existence à ces plantes qui soignent ; une vie d'aventure et de rencontres aux quatre coins de la planète pour découvrir les secrets des végétaux guérisseurs. le lecteur comprend rapidement qu'il s'agit de suivre cet homme depuis la fin de ses études jusqu'à maintenant, au travers d'une de ses activités : la recherche de plantes médicinales grâce à des guérisseurs, d'abord dans le sud de la Méditerranée, puis au Yémen, et avec le temps dans de nombreuses régions du monde, avec le cas particulier de la Réunion. Il n'est donc pas question de sa vie privée, ou même de ses conférences universitaires. Les auteurs présentent son activité d'ethnopharmacologue, c'est-à-dire l'étude des médicaments des autres peuples, des savoirs acquis et transmis à des fins thérapeutiques. Il s'agit donc d'un exposé sur différents aspects : de la première expédition en Turquie à celle à la Réunion, en passant par celle dans le Sahara, au Yémen, la création de la société française d'ethnopharmacologie (SFE) en 1986 et son droguier, et des exemples concrets comme l'anthémis, l'acacia, le qat (khat), les plantes succulentes, la dénomination des plantes créée par Carl von Linné (1707-1778, dans l'ouvrage Systema naturae), l'aloès, etc. La narration visuelle commence comme une bande dessinée traditionnelle : des cases disposées en bande pour une séquence. Les dessins se situent dans un registre naturaliste : des formes détourées avec un trait fin, pour des personnages et des lieux réalistes. Au fil de l'ouvrage, le dessinateur représente de nombreuses personnes d'origine diverse : Jacques Fleurentin à soixante-dix ans en blouse blanche, le jeune couple et leur enfant, le père pharmacien, les jeunes étudiants au début des années 1970, des Touaregs, un officier de la douane d'Arabie saoudite, Yvette Viallard, médecin-chef de la mission médicale française au Yémen, des guérisseurs rencontrés dans les différents pays. le lecteur apprécie l'apparence normale de tous ces individus, la cohérence de leur tenue avec l'époque ou la région du globe, l'expression de leur visage ou leur geste dans un registre tout ce qu'il y a de plus banal. de même l'artiste doit représenter de nombreux lieux : le cloître des Récollets à Metz, le désert saharien, un amphithéâtre de fac, un village en Turquie, une vue générale de Kaboul dans les années 1970, la route traversant le désert de Tademaït, des zones très reculées du Yémen, l'intérieur d'une serre du jardin botanique de Villers-lès-Nancy, des zones sauvages de l'île de la Réunion, l'aéroport de Port Vila Bauerfield dans les Vanuatu, et même le HMS Beagle, le navire britannique sur lequel Charles Darwin a voyagé. L'exposé entremêle des évocations d'expédition de l'ethnopharmacologue, avec des explications sur quelques plantes choisies, et quelques pratiques techniques. le lecteur peut ainsi apprécier des représentations détaillées de l'Anthemis Nobile (camomille romaine), des plantes du bassin méditerranéen (aubépine, ache, cerfeuil, aigremoine, ail des ours, chélidoine, absinthe, bouillon-blanc, coriandre, bardane, basilic), du calotropis procera, de l'acacia, de quelques plantes du Yémen (euphorbia fruticose, aloe tomentosa, caralluma socotrans, nigella sativa), etc. Ces dessins techniques sont réalisés comme par un naturaliste, pouvant servir de référence au lecteur s'il souhaite s'y intéresser. L'artiste représente également le processus de réalisation d'un herbier, de semis, de recherche d'une plante dans la jungle, etc. La narration visuelle mêle donc des interactions entre êtres humains, des voyages, avec quelques planches plus botaniques. La mise en couleurs semble être réalisée à l'aquarelle, avec une approche, elle aussi, naturaliste, venant enrichir les formes détourées, leur apporter de la consistance, installer l'ambiance lumineuse, que ce soit celle du désert sous un soleil implacable, ou celle artificielle d'une pharmacie en métropole. Grâce à la narration visuelle, le lecteur se trouve transporté dans le monde de Jacques Fleurentin, entre études sur le terrain, et travail en laboratoire ou en officine, entrecoupé de présentations sur différentes plantes. S'il n'est pas familier du travail de cet homme ou du principe d'ethnopharmacologie, le lecteur ne discerne pas tout de suite la nature de l'ouvrage : entre récit biographique et potentiellement plaidoyer pour une médecine dite douce. le passage du temps passé au temps présent vient repousser la vue globale sur l'ouvrage. En outre, le lecteur constate que la forme de présentation ne relève pas d'une démarche universitaire, et qu'il lui faut accepter de ne pas avoir toutes les dates, ou toutes les durées, ni même des références rigoureuses sur des textes de loi ou réglementaires. Il comprend progressivement que les auteurs font en sorte de mener concomitamment la progression des pratiques de recherches et la présentation de plantes médicinales pour établir que ce chercheur applique une méthode scientifique, sans velléité de dénoncer les pratiques des grands groupes pharmaceutiques, ou de faire acte de prosélytisme pour une pratique alternative. Progressivement, la narration établit quelques faits qui viennent dresser un état des lieux qui milite pour la préservation des savoirs des guérisseurs, aujourd'hui oraux. 80% des molécules qui soignent les hommes sont issues des plantes. Selon l'OMS, 80% des habitants de la planète n'ont accès qu'aux médecines traditionnelles. Dans toute l'Afrique et les Amériques où prédomine une culture orale, les savoirs ancestraux disparaissent. Un titre peu révélateur pour une bande dessinée qui parle du métier d'ethnopharmacologue, par le biais du spécialiste français le plus connu : Jacques Fleurentin. le dessinateur impressionne par sa capacité à rester dans le registre d'une bande dessinée, avec une narration séquentielle, plutôt que des illustrations pour un texte livré clé en main. Il se montre aussi habile et convaincant à reconstituer une époque qu'un lieu, ou à représenter avec précision une plante. Le scénariste a choisi une construction qui entremêle la vie du chercheur avec des éléments sur l'ethnopharmacologie, dans une précision tout public, moins rigoureuse qu'une présentation académique. Le lecteur ressort de cette découverte, avec une idée concrète de ce qu'est ce domaine de recherche, son intérêt et l'enjeu qu'il représente pour l'humanité.
La Veille du Grand Soir
J'ai beaucoup aimé cette BD qui est une histoire semi-personnelle d'un jeune étudiant qui vit les évènements de mai 68. La BD va se dérouler au fil des évènements, avec les points de vue de De Gaulle, Pompidou, Cohn-Bendit ou les ministres, mais en restant dans un déroulé semi-factuel. Et c'est la grande force de la BD : s'investir dans un étudiant permet de vivre de l'intérieur, tandis que les écarts vers d'autres personnes permet d'avoir un point de vue de l'extérieur. Le dosage est plutôt bon (il n'y a finalement pas tant de choses qui se passent niveau étudiant, paradoxalement) tandis que la situation évolue petit à petit. L'auteur s'est clairement décarcassé pour nous faire comprendre ces deux semaines intenses qui virent la France vivre une contestation massive du capitalisme et de De Gaulle, qui ne restera au pouvoir qu'un an de plus. Ce qui m'a frappé à ma lecture, c'est qu'après tout ce que j'ai déjà pu lire ou voir sur cette période, j'ai encore eu des nouvelles façon de comprendre ce qu'il se passait. L'avantage est que l'étudiant présenté ici n'est pas spécialement militant, juste étudiant ayant des convictions lorsque ça commence à sérieusement bouger. La jeune étudiante qui l'accompagne est un bon personnage-miroir, présentant le versant revendicatif des étudiants (sur la question politique, sociale, féministe ...). Les deux personnages traversant l'ensemble des journées vont avoir deux points de vue différents, parfois complémentaires parfois opposé sur ce qu'il se passe. Et ça donne une dimension bien plus intéressante au récit. Lors de ma lecture, j'ai été frappé par deux aspects. Déjà, l'identification que j'ai pu faire aux protagonistes. Le ras-le-bol qui arrive d'un coup, les manifestations qui m'ont rappelées celle des retraites, la convergence des luttes et des questionnements, la difficulté à structurer un mouvement (comme Nuit debout ou les Gilets jaunes ont pu l'être). Et de fait, j'ai eu une immersion plus grandes dans ce qu'il se passait chaque jour de mai 68. L'autre aspect qui m'a surpris, c'est la réception de ces mouvements par tout le reste de la France, y compris les parisiens qui n'étaient pas dans les rues. Cet espoir qui a pris les ouvriers, les villes de France qui ont pu connaitre des évènements similaires et terriblement différents aussi (l'exemple de Nantes m'a beaucoup intéressé), mais aussi les dissensions internes aux mouvements sont très bien mises en lumière. Ce qui est né spontanément ne pouvait contenter tout le monde, même si tout le monde a pensé pouvoir en tirer profit. Le retour à la normale est cruel, certes, mais terriblement logique voir même prévisible à un certain stade. J'étais déçu de cette fin qui n'en est pas vraiment une, mais ce fut le cas de nombreuses luttes que j'ai vu mener ... En fait, je crois que je retiens surtout de cette BD qu'après lecture, je trouve mai 68 terriblement d'actualité. Nous avons eu de nombreux mouvements sociaux et manifestations récemment, tandis que la gronde semble s'étendre en tout sens, bons comme mauvais. Ce qu'il s'est passé en mai 68, c'est finalement très proche de ce que j'ai déjà vécu. Et en ce sens, la BD m'a permis de comprendre tout ça comme une leçon pour l'avenir. Mai 68 s'est fini comme cela, à nous d'en faire plus la prochaine fois. Et j'aime beaucoup ce message.
La Métamorphose
Reformulation enrichissante - Ce tome contient l'adaptation du roman de Franz Kafa, ainsi que de quelques nouvelles, ces dernières ayant été rééditées avec d'autres dans Kaflaïen. La métamorphose - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il est initialement paru en 2003 écrit dessiné et encré par Peter Kuper. Il s'agit d'une adaptation de la nouvelle La Métamorphose (Die Verwandlung, 1915) de Franz Kafka, en bande dessinée. Celle-ci est en noir & blanc et comprend 72 pages. Dans l'introduction, Kuper indique que cette adaptation a également été influencée par Cauchemars de l'amateur de fondue au chester (1904-1911) de Windsor McCay (1869-1934). En se réveillant un matin, après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva dans son lit métamorphosé… Ce n'était pas un rêve et il se demandait ce qui lui était arrivé. Sa chambre était normale avec le lit, le réveil posé sur la table de nuit, le petit secrétaire et sa chaise, la commode avec la valise posée dessus, le tapis, le canapé, les rideaux encadrant la fenêtre. Il ne se rend pas bien compte de son état et se dit que ça doit être une farce. Il décide de se rendormir mais n'arrive pas à se mettre sur le côté droit, sa position habituelle. Vraiment fatigué, il se dit que son métier, vendeur représentant, est des plus éreintants. Chaque jour, c'est la même chose : le stress des correspondances entre les trains, la mauvaise nourriture avalée rapidement le midi, un défilé de nouveaux visages sans relation durable ou d'intimité. Se lever aussi tôt transforme n'importe quel individu en idiot. En plus le soir rentré à l'hôtel, il doit encore établir les commandes. S'il n'avait pas à subvenir aux besoins de ses parents, cela ferait longtemps que Gregor Samsa aurait dit ses quatre vérités à son chef et aurait démissionné. Si tout va bien dans 5 ou 6 ans, il aura gagné assez d'argent pour rembourser la dette de ses parents et il pourra démissionner. Gregor Samsa finit par donner un coup d'œil au réveil et il est déjà 06h45. le prochain train est à 07h00 : il ne lui reste plus qu'à se lever et à foncer à toute vitesse. Il se demande s'il ne pourrait pas appeler pour dire qu'il est malade. Mais il craint que son chef ne lui rende alors visite avec un inspecteur de l'assurance-santé. Il entend sa mère toquer à la porte pour lui rappeler l'heure et lui dire de se lever. Il lui répond, mais sa voix n'a pas la sonorité habituelle et il se dit que sa mère n'a pas dû entendre la réponse à travers la porte. Puis c'est son père qui tambourine sur la porte. Une fois ses parents partis, c'est sa sœur Grete qui vient toquer plus doucement. Il lui répond qu'il est presque près, alors qu'il est encore allongé sur le dos. Fort heureusement, il a fermé sa porte à clé, une vieille habitude de vendeur itinérant. Il commence à bouger pour essayer de se lever, et se rend compte qu'il n'arrive pas à se redresser, ni même à se retourner. Il ne peut pas croire qu'il va rester ainsi couché sur le dos, inutile. Il se fixe un nouveau délai : à sept heures et quart, il doit être levé. Comme pour chaque projet de ce genre, le lecteur peut se demander l'intérêt d'une adaptation d'un livre dont l'intérêt tient essentiellement dans le style littéraire de l'auteur, plus que dans l'intrigue. Cette dernière est assez mince et Peter Kuper s'y tient à la lettre près : un vendeur représentant se réveille un jour transformé en cafard de taille humaine, incapable de communiquer avec ses proches (ses parents et sa sœur). L'intérêt réside donc dans la manière dont l'adaptateur va s'approprier l'œuvre : en respecter la trame générale et les thèmes, et en donner sa vision. Bien sûr, il existe un intérêt plus basique : découvrir l'œuvre sans avoir à la lire. Pour ce dernier aspect, Peter Kuper tient sa promesse au lecteur : il reprend l'absurdité de la situation, l'horreur de la prise de conscience progressive de Gregor Samsa, la réaction de son entourage, et l'horreur encore plus grande d'accepter son état. La narration visuelle peut surprendre de prime abord, avec un fort contraste entre les noirs et les blancs, du fait de l'importance des masses de noir. Il apparaît également rapidement que l'artiste utilise des exagérations parfois de type naïf pour mieux se faire comprendre, par exemple des expressions de visage caricaturales ou des gestes théâtraux. Au global, cela donne une lecture facile, avec un bon équilibre entre les textes et les dessins, un mélange entre drame et comédie, évitant le mélodrame larmoyant. Le lecteur remarque bien que les dessins sortent de l'ordinaire : Peter Kuper ne détoure pas juste les formes avec un trait encré. En fait, il a réalisé cette adaptation en noir & blanc, en travaillant sur des feuilles de dessin appelées Carte à gratter ce qui désigne à la fois le support, la technique, et l'œuvre réalisée par cette technique. Il s'agit d'une sorte de carton sur lequel ont été déposées des couches successives de pâtes formées de craie et d'eau. L'artiste gratte cette feuille pour enlever l'encre déposée afin de dessiner. L'artiste donne donc une apparence aux différents protagonistes. Il a choisi la forme du cafard pour Gregor Samsa, avec une taille humaine, et un visage expressif, mais pas d'autre forme d'humanisation. Il transcrit ainsi l'absurdité et l'impossibilité de l'état du personnage, sans plus chercher à l'expliquer que Franz Kafka. Les autres personnages sont représentés à la fois de manière simplifiée pour les visages, en exagérant un trait de personnalité : la colère brutale du père, l'inquiétude fragile de la mère, la sollicitude timorée de Grete, l'autorité de l'employeur, le mimétisme des 3 hôtes, l'aplomb de la femme de ménage. Cela donne l'impression de faire face à des personnages expressifs, avec un comportement réglé sur un caractère bien déterminé. Le lecteur est vite impressionné par le degré de détail présent dans les cases, malgré la technique inhabituelle et contraignante employée pour réaliser les dessins. Peter Kuper prend le temps de représenter tout le mobilier de la chambre de Gregor Samsa, avec les motifs sur le tapis et sur les rideaux, la texture du bois pour la commode, les motifs du papier peint, les formes du coussin du canapé. Par la suite le lecteur peut prendre le temps d'observer les tableaux et photographies accrochés au mur, le motif du papier peint du couloir (ce n'est pas le même que celui de la chambre), la rambarde en fer forgé du perron, le détail de la poignée avec serrure de la porte de la chambre, le lustre du salon, les reliefs des pieds de la chaise de la chambre de Gregor, etc. Chaque élément de décor dispose de caractéristiques spécifiques qui le rendent unique. le lecteur n'éprouve jamais la sensation de tourner en rond dans une petite pièce fade et dénudée. La narration visuelle est encore enrichie par la diversité des prises de vue. Lorsque Gregor cherche à se retourner sur son lit, la page comprend 11 cases, dont 8 (2 bandes de 4) montrant les efforts de Gregor pour se tordre. Lorsque Gregor songe au rythme effréné de son métier, le lecteur peut voir une pendulette de forme ronde, avec 4 silhouettes de Gregor courant à l'intérieur du cadran. Lorsque le père porte un coup à son fils, la page montre le père en pied, dessiné sur toute la hauteur de la page à gauche, et 4 cases les unes au-dessus des autres sur la partie droite montrant les mouvements de Gregor alors que son père décoche son coup de pied. Dans la page suivante, le lecteur voit la chambre de Gregor en vue de dessus, le cafard sur le dos au centre de la pièce. En fonction de la nature de la séquence ou de l'émotion exprimée, Peter Kuper peut également utiliser des cases biseautées en trapèze, ou des bordures de cases avec des pointes pour exprimer une émotion intense. La narration visuelle s'avère donc très riche, à l'opposé d'une mise en images paresseuses. S'il a déjà eu l'occasion de lire d'autres de ses œuvres, le lecteur n'est pas étonné de l'investissement de Peter Kuper dans cette adaptation. Il est également l'auteur d'histoires très personnelles comme un récit sans parole sur la vie urbaine le système (1996), une histoire romancée se déroulant au Mexique Ruines (2015). Il a également été l'éditeur et un contributeur pour la revue World War 3 Illustrated: 1979-2014. Il a aussi adapté plusieurs histoires courtes de Franz Kafka, réunies dans Kaflaïen. Ces 14 adaptations donnaient la sensation à la fois d'un travail très respectueux de l'œuvre de Kafka, à la fois d'une forme de dialogue avec cet auteur, Kuper reformulant les propos de Kafka pour s'assurer de sa compréhension, pour le dire avec ses mots. Cette adaptation de la métamorphose participe de la même démarche : reformuler le propos de l'auteur. Il s'agit à la fois d'y être fidèle, à la fois de le dire avec ses mots, ce qui véhicule de facto une interprétation. le lecteur retrouve bien les 3 parties de la nouvelle, l'incompréhension de la famille de son état, la blessure de Gregor Samsa. Par la force des choses, le simple fait de mettre cette histoire en dessin constitue une interprétation : pour la forme exacte de Gregor Samsa après sa métamorphose, sa chambre, ses parents, la mise en scène. le lecteur retrouve aisément la thématique sur l'isolement du fait de la différence incapacitante. Il décèle d'autres thèmes comme celui de percevoir le monde différemment de son entourage, la prise de recul, le sens du sacrifice. Peter Kuper ne donne pas l'impression de proposer une interprétation orientée qui serait réductrice, mais de conserver tout le potentiel d'interprétation du récit originel. A priori le lecteur peut s'interroger sur l'intérêt d'adapter un texte aussi idiosyncrasique. Après la lecture, il se dit que Peter Kuper a les moyens de son ambition. Sa transposition en bande dessinée bénéficie de ses compétences d'artiste et de sa compréhension de l'œuvre, sans la sublimer, mais sans la trahir.
Les Derniers Jours de Robert Johnson
3.5 La première chose qui frappe lorsqu'on commence la lecture de ce one-shot est le dessin de Duchazeau. En effet, le format de l'album est un peu grand et il y a peu de cases par pages, on a droit à de grands dessins dans un superbe noir et blanc. On peut donc admirer le talent de ce grand dessinateur même s'il est vrai que les Noirs ont un peu trop tendances à se ressembler. Le scénario est prenant, quoique j’aurais préféré que la narration soit plus claire. On se balade entre les derniers jours de Robert Johnson et les souvenirs de sa vie sans qu'il y ait de transition claire entre le présent et le passé, ce qui fait qu'il faut bien s'accrocher, parce que sinon on risque de se perdre par moment. Malgré tout, c'est un bon album, mais les quelques défauts font en sorte que je n'ai pas envie de mettre un coup de cœur, malgré le magnifique dessin et la merveilleuse mise en scène qui donnent des planches superbes.
Trappeurs de rien
Une fois de plus les éditions de la Gouttière savent proposer une excellente série aux enfants primo-lecteurs. Cette petite série de cinq tomes indépendants est un vrai régal pour une lecture à partager. Croquette le meilleur trappeur de tous les temps...ou pas, accompagné de ses amis Georgie et Mike vont d'aventures en aventures poussés par la créativité de Pog. C'est frais, tonique et enchanteur. On reste dans des thématiques chères aux enfants comme l'amitié, la nature, les animaux, la paix. Nos trois amis sont bien plus doués pour cueillir des champignons ou observer les papillons que pour tirer sur quoi que ce soit. Le graphisme de Thomas Priou est un régal dans les rondeurs expressives et le dynamisme jovial. Même une déception sentimentale n'entame pas longtemps la bonne humeur ambiante. Le découpage et la mise en scène est moderne alternant des cases classiques avec des pleines pages pleines de détails et de couleurs chatoyantes. Une excellente série à partager avec ses enfants.