Ah, madame, tout Paris est dans votre sourire !…
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, une histoire autour du peintre Gustave Courbet (1819-1877). Son édition originale date de 2015 ; il fait partie de la collection Les grands peintres. Il a été réalisé par Fabien Lacaf (1954-2019) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. À la fin se trouve un dossier de six pages, rédigé par Dimitri Joannidès, intitulé Le réaliste engagé, composé de sept parties intitulées : Un autodidacte ambitieux, Un esprit politique, Courbet le communard, Un succès fulgurant, Les petites cachettes de L’origine du monde, Un artiste devenu incontournable, L’exil et la mort.
Paris, octobre 1866. La ville est en pleine mutation. Le baron Haussmann perce la vieille cité moyenâgeuse… Il ouvre de larges avenues rectilignes et repousse les quartiers populaires sur les périphéries… Déjà, à l’époque dans ce milieu bouleversé, deux mondes se côtoient… Les plus pauvres et les plus riches. En bas, paysannes et paysans des provinces de France qui deviendront ouvrières et ouvriers pour le meilleur… voleurs et prostituées pour le pire !… Car la ville-lumière, comme la lampe attirant les papillons de nuit, séduit tout ce que le monde compte de génies de son époque… Peintres, écrivains et musiciens. Ville de plaisir et de folie, elle attire aussi les nouveaux riches, millionnaires étrangers en tout genre. Millionnaires, qui comme le chante Offenbach, viennent dépenser à Paris Tout ce que là-bas, ils ont volé. Ce soir, première de La vie parisienne, opéra bouffe de Messieurs Meilhac et Halévy sur la musique d’Offenbach. Sur la scène du Palais Royal, les interprètes jouent et chantent, dont cette réplique évoquant un individu brésilien, ayant de l’or et arrivant de Rio de Janeiro plus riche aujourd’hui que naguère. Les paroles continuent : il a gagné tant bien que mal des sommes folles et il vient à Paris pour qu’elle lui vole tout ce que là-bas il a volé. Dans les baignoires, les spectateurs observent aussi bien l’opéra bouffe, qu’ils détaillent les autres spectateurs et leurs tenues. Soudain, une femme âgée pousse un cri d’horreur.
Dans les couloirs, un juge qui était au spectacle, accueille la police. Ils se rendent dans une baignoire : devant eux, une femme à la robe relevée, sans sous-vêtement, les jambes écartées, assassinée, avec un voile vert lui recouvrant la tête. Le commissaire identifie la mise en scène : une reproduction macabre d’un tableau licencieux de M. Courbet. C’est L’origine du monde. Il l’a vu la semaine dernière : il était invité chez ce diplomate turc qui vient d’arriver à Paris. Grosse fortune, très porté sur le beau sexe ! Collectionneur, joueur, tout le portrait du Brésilien, il a promis de se ruiner en un an ou deux !… Bref, il les amène en petit comité dans sa salle de bain, et là !… Eh bien là, sur un mur en marbre rose, un rideau vert (il est musulman) qu’il tire après tout un mystère de salamalecs… et apparaît cette peinture incroyable… et scandaleuse ! Une femme de face, jambes ouvertes, chemise relevée jusqu’à la poitrine, le sexe offert à tout vent, sans artifice. Pas de visage, coupée comme à l’étal du boucher… Incroyable !
S’il a lu d’autres tomes de cette collection, le lecteur ne sait pas trop à quoi s’attendre en guise d’évocation de cet artiste : une biographie classique ou un récit tournant autour. Profitant de la latitude éditoriale, l’auteur opte pour une enquête policière sur une série de meurtres dont la mise en scène reprend celle du tableau L’origine du monde (1866) de Gustave Courbet (1819-1877). Ainsi le bédéiste raconte une histoire autour de ce chef-d’œuvre. Dans le même temps, l’enquête des inspecteurs Antoine Maréchal et Laroque les amènent à rencontrer et à interroger les personnes qui gravitent autour du grand peintre, et aussi ce dernier, tout en évoluant dans différents cercles de la société de l’époque, c’est-à-dire un véritable polar, observateur et révélateur de la société dans laquelle il se déroule. Dans la dernière page, se trouve une citation du peintre : L’origine du monde et surtout son modèle, pour être universels, doivent rester anonymes. De fait, l’enquête s’articule autour de la recherche de l’identité de la femme qui a posé pour Courbet, ce qui permettra d’en déduire l’identité du meurtrier et son mobile. Lors de la réalisation de la présente bande dessinée, plusieurs hypothèses avaient cours sur ladite identité. Les deux inspecteurs sont amenés à considérer chacune d’entre elles.
La lecture commence par une page impressionnante : une première case de la largeur de la page pour une vue du ciel de Paris où il est possible d’identifier l’obélisque de la place de la Concorde, la cathédrale Notre-Dame de Paris, le Panthéon, puis une deuxième case de la largeur de la page en vue plus rapprochée avec la passerelle des Arts en premier plan, une troisième case de la largeur de la page cette fois-ci au niveau de la rue avec le dos de Notre-Dame en arrière-plan, et enfin deux cases dans la rue à la suite d’un enfant crieur de journaux. L’artiste réalise des cases dans un registre réaliste et descriptif, avec un grand soin apporté aux détails, et une densité visuelle élevée. Le lecteur peut voir que la solidité de la reconstitution historique lui tient à cœur, que ce soient les costumes et les toilettes d’époque, les accessoires, les façades et les sites emblématiques de Paris, les différents lieux comme le Palais Royal, l’hôtel particulier du diplomate Khalil Chérif Pacha (1831-1879) et quelques-unes de ses œuvres d’art, l’atelier de Gustave Courbet, l’opéra Garnier en construction, les terrasses sous les arcades de la place Vosges, etc. Le lecteur observe de ci de là des détails de la vie parisienne qui peuvent s’avérer surprenant : les petits métiers des rues, la mise en scène (authentique) du tableau L’origine du monde dans la salle de bain de Khalil Bey, la circulation des fiacres, l’aménagement de l’atelier de photographie boulevard des Capucines, le numéro érotique de Cora Pearl, la déambulation d’un chevrier et de son troupeau d’une demi-douzaine de bêtes dans les rues, etc.
Le dessinateur est également mis à contribution pour mettre en scène des personnages connus. Il reproduit l’apparence de Gustave Courbet bien sûr, Charles Baudelaire (1821-1867), du critique d’art Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869), du diplomate Khalil Chérif Pacha (1831-1879), du peintre James Abbott McNeill Whistler (1834-1903), du photographe Gaspard-Félix Tournachon (1820-1910, Nadar), de l’écrivain Jules Verne (1828-1905) qui vient donner un exemplaire de De la Terre à la Lune (1865) à Nadar, et des différents modèles qui auraient pu poser pour le célèbre tableau. Qui plus est, l’artiste se montre un excellent conteur, ce qui constitue souvent un défi pour un roman policier. En effet les images ont tendance à montrer ce qu’il est plus facile de dissimuler quand il s’agit d’un roman. En auteur complet, Fabien Lacaf construit ses séquences de sorte qu’elles présentent toujours un intérêt visuel. Son investissement dans cette bande dessinée transparaît également au cours des scènes de dialogue : les personnages vaquent à leurs occupations pendant qu’ils parlent, et les décors sont représentés en arrière-plan. L’emploi du dispositif qui consiste à se focaliser sur les silhouettes ou les visages par une succession de champs et contrechamps avec un camaïeu pour fond reste l’exception, ce qui donne des discussions pleines d’entrain.
En page quarante-six, l’auteur inclut des facsimilés de journaux qui laissent entendre que les assassinats à la manière du tableau ont réellement eu lieu. Quoi qu’il en soit, le lecteur suit les deux inspecteurs et il fait ainsi la rencontre successivement de la bohémienne Flanelle, puis de l’irlandaise Joanna Hifferman (1843-1903) lorsque Courbet en évoque son souvenir avec Baudelaire, de Marie-Anne Detourbay, dite Mademoiselle Jeanne de Tourbey (1837-1908, maîtresse du prince Napoléon), de Cora Pearl (1836-1886, célèbre demi-mondaine, surnommée La grande horizontale), de Constance Quéniaux (1832-198, danseuse de l'opéra de Paris et courtisane). Les deux inspecteurs surprennent même Virginia Oldoïni (1837-1899, dite la Castiglione, maîtresse de Napoléon III) en pleine séance de pose coquine. L’ensemble des modèles pour L’origine du monde est ainsi présenté. L’enjeu du récit ne réside pas dans la découverte de l’identité du tueur ou de ses motivations puisqu’elles sont révélées dans une scène au deux-tiers du récit. Il s’agit bien de dépeindre une époque, et les réactions suscitées par le tableau. En passant ainsi en revue les différentes femmes ayant pu servir de modèle, le lecteur constate qu’elles appartiennent à des milieux sociaux très différents, renforçant ainsi le postulat d’universalité voulu par le peintre. Comme dans les autres tomes de cette collection, la lecture du dossier réalisé par Dimitri Joannidès apporte de nombreux éléments complémentaires intéressants sur différentes facettes du contexte, que ce soit l’ambition du peintre, sa conscience politique se traduisant par des sujets issus des classes populaires, sa participation à la Commune de Paris (1871), son exil, et le devenir son tableau L’origine du monde après avoir été vendu par Khalil Bey.
Les tomes de cette collection se suivent et ne se ressemblent pas, les auteurs bénéficiant d’une vraie liberté éditoriale pour aborder l’artiste sous l’angle qui les intéressent. Fabien Lacaf s’est pleinement investi dans la réalisation de cet album, à commencer par la narration visuelle d’une grande consistance, et la densité du récit. Il a été inspiré par une déclaration du peintre sur l’importance de l’anonymat de son modèle, ce qu’il met en scène dans un polar auscultant la société de l’époque sous cet angle. Pour la petite histoire, postérieurement à la parution de cet ouvrage, en 2018, l'écrivain Claude Schopp a trouvé une indication dans la correspondance d’Alexandre Dumas fils qui désignerait Constance Quéniaux comme le modèle.
De toute façon, c’est un livre tellement douloureux que personne n’aura le courage de le lire.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre qui ne nécessite pas de connaître les circonstances des meurtres de la famille Clutter, ni des éléments biographiques de la vie de Truman Capote. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Xavier Betaucourt pour le scénario et par Nadar (Pep Domingo) pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-six pages de bande dessinée. Il se termine avec une bibliographie sélective d’ouvrages et de films utilisés comme références par les auteurs, une bibliographie de Truman Capote, et une bibliographie de chacun des deux auteurs.
La nuit, à un passage à niveau, la barrière se relève, et l’automobile peut pénétrer dans la propriété de H.W. Clutter. Le conducteur arrête le véhicule et éteint les phares. Il se tourne vers le passager et lui demande : Alors ? L’autre répond qu’ils doivent partir, avant qu’il ne soit trop tard. En mars 1967, une voiture pénètre dans la petite ville de Holcomb au Kansas. Il s’agit de deux journalistes de Life Magazine ; ils viennent pour couvrir le tournage du film tiré du roman de Sang-froid. Devant la maison des Clutter, Truman Capote est en train de répondre à quelques questions de journalistes : il explique qu’il a absolument voulu Richard Brooks comme réalisateur car lui seul était capable d’imposer le noir et blanc et des comédiens inconnus aux producteurs. Il continue : les studios voulaient Steve McQueen et Paul Newman pour tenir les rôles de Dick et Perry. Lui, le réalisateur, voulait des comédiens qui ressemblent aux personnages réels, et il a eu diablement raison. Capote continue encore : Pareil pour la maison, Richard Brooks voulait tourner sur les vrais lieux du drame, ici, au palais de justice, dans le magasin où ils ont acheté la corde. Il se tourne vers le réalisateur pour savoir s’il peut emmener les journalistes dans la maison. Brooks lui demande de faire vite : ils ont une scène à tourner et la lumière commence à baisser. L’écrivain emmène la petite troupe à l’intérieur en indiquant qu’il va montrer où ils ont égorgé Mr Cutter et assassiné le rester de la famille, tout est resté en l’état.
Le soir, Truman Capote est en train de savourer un whisky, seul au comptoir. Il est rejoint par Richard Brooks. Ce dernier lui demande de faire partir les journalistes, sa popularité le dérange, il ne peut pas tourner avec toute cette troupe dans les pattes. Capote accepte : ils seront partis demain, sauf le journaliste de Life, car il veut faire un long article sur lui. Bill Jensen du Weekly Magazine s’impose dans leur conversation en leur ordonnant de partir : les habitants ne veulent pas des gens d’Hollywood ici ! Il continue : ils vont attirer des indésirables et ça sera la pagaille dans tout le comté de Finney. Le serveur vient le prendre par l’épaule pour le calmer et l’éloigner. Capote explique à Brooks de qui il s’agit, la scène correspondante à leur rencontre initiale est tournée le lendemain. Le journaliste de Life Magazine comprend qu’un des deux acteurs joue le rôle de l’écrivain et il s’en étonne auprès de Capote car ce dernier ne figure pas dans son roman. Il répond que c’est un choix de Richard, et que ça ne s’est pas passé aussi bien que ça en réalité.
En fonction de sa connaissance du sujet, le lecteur peut aborder sa lecture en candide, en ayant vaguement à l‘esprit que Truman Capote (1924-1984) est un écrivain célèbre et qu’il a écrit un livre sur un meurtre, ou alors en ayant une idée plus précise sur le sujet, peut-être en ayant vu le film de 1967 réalisé par Richard Brooks (1912-1992), ou en ayant lu le livre De sang-froid (1966). Il comprend vite que tout part des meurtres de la famille Clutter : le père Herbert William (48 ans), la mère Bonnie Mae (45 ans), la fille Nancy Mae (16 ans) et le fils Kenyon Neal (15 ans) dans leur demeure le 15 novembre 1959. Le récit commence par deux pages en noir & blanc : le lecteur comprend qu’il s’agit d’une scène du film de 1967, adaptant le livre. Il y a ainsi sept séquences en noir & blanc reprenant une scène du film, cinq de deux pages, une de quatre pages, et une d’une page. Leur fonction est double : servir de reconstitution d’une partie des faits dont les meurtres, et attirer l’attention sur le fait qu’il s’agit d’une fiction, c’est-à-dire que ce n’est pas un reportage en temps réel et que les faits véridiques diffèrent forcément. Le journaliste de Life Magazine fait d’ailleurs observer que le réalisateur a effectué un travail d’adaptation du livre, en y apportant des modifications. Cela induit dans l’esprit du lecteur que le livre lui-même, aussi minutieux que Capote se soit montré, diffère fatalement de la réalité sur certains points.
Pour rendre compte des enjeux, les auteurs ont choisi une structure mêlant plusieurs lignes temporelles : quelques extraits du film (une partie des scènes en train d’être tournées ce qui permet un commentaire à chaud de Capote), le retour de Truman Capote à Holcomb pendant le tournage, le retour de Capote à Golden City à deux reprises, ses visites au détenu Perry Smith, l’ordre chronologique prenant le dessus vers la moitié du récit. Le lecteur voit qu’ils ont effectué un travail de recherche conséquent, avec une narration sophistiquée qui charrie de nombreuses informations, tout en étant facile et légère. Le récit parvient à donner tous les éléments nécessaires à la compréhension : déroulé du meurtre, phases successives du procès et des appels, travail d’écriture de Truman Capote pendant six ans, sa vie personnelle avec son conjoint Jack Dunphy (1914-1992), des aperçus des réactions du grand public et des habitants de Golden City. Deux scènes montrent un aperçu de la vie mondaine de l’auteur et il croise Andy Warhol (1928-1987) dans une boîte de nuit, Norman Mailer (1923-2007) dans une soirée mondaine, et il est régulièrement accompagné par son amie Nelle Harper Lee (1926-2016) autrice de Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur (1960, To kill a mockingbird).
La narration visuelle participe à plein à la reconstitution historique. Le lecteur est immédiatement séduit par son apparence un peu ronde, par le sourire de Truman Capote, par les aplats de noir qui donnent du poids à chaque case, par l’élégance de l’alliance entre les traits encrés et les éléments en couleur directe. Il est visible que l’artiste prend un grand plaisir à réaliser les séquences de film, dix-sept pages au total : un noir & blanc avec un fort contraste dans un style film noir, et une mise en scène accentuant la dimension dramatique. Ces séquences rendent les autres plus réalistes par contraste. L’artiste impressionne également par la qualité de la reconstitution historique : les modèles de voitures, les tenues vestimentaires, les ameublements. Le lecteur prend le temps à plusieurs reprises de savourer un lieu, une atmosphère : l’attroupement devant la demeure de feu la famille Clutter sous une douce lumière jaune orangé, la cuisine années 1950 avec ses rares appareils électroménagers massifs, la pièce du palais de justice encombrée par les journalistes, la boite de nuit bondée dans sa lumière artificielle rose, la magnifique terrasse ombragée de la villa louée par Capote & Dunphy à Palamós, au Costa Brava en Espagne, le hall feutré d’un hôtel de luxe à Londres avec son tapis moelleux, une vue du ciel générale de la station de ski de Verbier en Suisse dans une lumière hivernale, une promenade automnale dans un bois, les couloirs grisâtres sinistres de la prison où est détenu Perry Smith, etc.
Le jeu des acteurs apparaît d’une grande justesse et transmet de nombreuses informations. L’hostilité d’une partie de la population de Golden City envers Truman Capote, l’attitude très professionnelle et efficace du réalisateur, l’admiration émerveillée de madame Dewey (l’épouse de l’inspecteur chargé de l’enquête) alors qu’elle reçoit la célébrité qu’est Capote à dîner chez elle, le regard mi amusé mi blasé de Nelle Harper Lee en l’observant, la mine résignée et fataliste de Perry Smith, les mimiques désapprobatrices de Jack Dunphy quant à certaines des relations sociales de son amant le contraste entre le sourire de Capote en public et son épuisement grandissant au fil des mois et des années qu’il consacre à son roman, allant jusqu’à une détresse angoissée. Le lecteur perçoit ainsi la dissonance émotionnelle qui s’établit entre son paraître et ses ressentis. C’est un peu décontenançant de prime abord car le récit est présenté avec Truman Capote au centre, le lecteur s’associant à ses efforts pour écrire ce roman, pour attester du fait qu’il veut faire ce livre pour que Smith et Hickock ne soient pas juste perçu comme des monstres, comme il le dit au premier. Ce décalage induit une prise de recul chez le lecteur qui réfléchit à ce qui se joue, et qui relève d’autres éléments, des remarques et des réactions au projet de l’écrivain.
Le journaliste local prend Truman à partie : il s’étonne que l’écrivain souhaite réaliser un roman sur un sujet aussi misérable, il lui dit clairement que les habitants n’ont pas besoin d’un écrivain de New York, qu’ils veulent juste oublier cette horreur. Une fois le roman paru, la postière Myrtle Clare s’en prend à lui en réfutant le fait qu’elle parle comme il la décrit, qu’elle ait vraiment tenu certains propos. Capote nourrit son roman pour partie de la relation privilégiée, de nature amicale, qu’il développe avec Perry Smith, à qui il rend régulièrement visite dans sa cellule. Les auteurs mettent en scène plusieurs facettes de cette relation, celles-ci finissant par orienter le comportement de Capote dans une certaine direction, établissant ainsi le point de vue des auteurs. Le lecteur constate que l’écrivain envisage les différents acteurs de la tragédie, y compris les habitants, comme de la matière pour son roman, une forme de vampirisme, celle de l’écrivain réalisant une œuvre sur le réel. Or il écrit sur un massacre ignoble, mettant, de ce point de vue, ainsi à profit la tragédie pour son œuvre. Sa relation avec Perry Smith se teinte également d’ambigüité. Truman détecte l’orientation homosexuelle de ce jeune homme, identique à la sienne. Il apprend que leur jeunesse présente des similitudes, issus d’une famille pauvre, n’ayant pas reçu d’amour de leur mère. D’une certaine manière, Perry Smith est le criminel que Capote aurait pu devenir s’il n’avait pas respecté la loi. La relation prend une dimension malsaine quand Smith comprend que leurs discussions servent également à alimenter l’écriture du roman, et plus dur encore quand Capote en vient à redouter les nouveaux appels, décalant ainsi la date de l’exécution capitale, et, par voie de conséquence, l’achèvement de son roman. Après la parution, un journaliste n’hésitera pas à lui faire observer que l’écrivain aurait pu engager un meilleur avocat à ses frais, pour la défense des deux accusés.
Le lecteur a peut-être été attiré par l’envie d’en savoir plus sur Truman Capote, sur le processus d’écriture de son œuvre la plus célèbre. Il apprécie immédiatement la qualité de la narration visuelle : agréable à l’œil, constituant une solide reconstitution historique, faisant apparaître les états d’esprit des personnages, avec une direction d’acteurs remarquable. Dans un premier temps, le récit semble rester au niveau d’une simple reconstitution factuelle, rehaussé par un réarrangement chronologique qui sert à faire ressortir des rapprochements, des liens. Petit à petit, le regard du lecteur change sur Truman Capote, entre écrivain totalement investi dans son art, et simple être humain s’étant adapté à ses névroses, confronté à une horreur ayant des résonances intimes.
3.5
De toutes les adaptations de Lovecraft de Gou Tanabe que j'ai lues jusqu'à présent, c'est celle dont j'ai le plus appréciée. Il faut dire que c'est une de mes nouvelles préférées de l'auteur.
Même si on retrouve des thèmes que Lovecraft a déjà ou va exploiter dans d'autres récits (un des problèmes avec cet écrivain est que les thèmes qu'il a exploités sont souvent les mêmes) et que je connaissais déjà la fin, j'ai trouvé que c'était captivant à lire. Le dessin de Tanabe retranscrit bien l'atmosphère étrange et horrifique que le héros va visiter pour découvrir ses origines.
En revanche, je trouve que la dernière partie traine un peu en longueur et j'étais bien content lorsque c'était terminé, mais cela n'est pas trop grave. Classique, mais efficace.
Une aventure truculente et musclée sur fond de Cuba des années 50, nid d'espions, de mafieux, de politiciens corrompus et de guérilleros à l'aube de la revolución.
La série s'entame par une dizaine de pages d'histoire de Cuba des années 1920 à 1950 pour bien poser le contexte. On y découvre immédiatement le chaleureux dessin de Vittoria Macioci (dite Vic) dans son style rétro-moderne qui plonge dans l'ambiance de ces années folles sous l'influence de l'Amérique. Liberté du graphisme et du ton, on comprend vite qu'on n'est pas dans une triste BD historique mais dans quelque chose de bien plus énergique, coloré et plaisant.
Puis arrive la rencontre avec notre petit groupe de héros : un détective américain, ancien espion de la CIA reconverti au service d'un patron cubain assez minable et endetté par le jeu, son collègue cubain charmeur et affable, ainsi que la fille du patron, étudiante tout juste revenue des USA pour passer les vacances dans son île natale. Sauf que le père vient de se faire arnaquer par le caïd de la mafia locale et que pour éponger sa dette, les trois autres sont forcés d'accéder une mission de kidnapping en théorie sans risque. Malheureusement, non seulement celle-ci se révèle plus compliquée que prévu, mais en plus dans leur fuite nos héros sont témoins malgré eux d'une barbouzerie organisée par le dictateur Batista et ses complices de la CIA qui ne manquent hélas pas de reconnaitre leur ancien collègue.
Enlevée, amusante et dynamique, cette BD se révèle très réjouissante. Elle mélange la grande Histoire et la petite dans une série d'aventure pleine d'action et d'humour, avec une belle brochette de personnages plaisants à suivre. Le contexte de Cuba y est parfaitement exploité, loin des classiques histoires de guérilla : ici, ce serait plutôt les Tontons Flingueurs au pays du Cuba Libre.
Très sympathique lecture, elle demande encore à prendre son envol puisque le tome 1 se contente de poser de très bonnes bases mais qu'on espère ne pas voir la suite tourner à la simple course poursuite. Je la suivrai avec attention en tout cas.
Un western de très bonne facture.
Jérôme Félix propose un scénario original. Avec une base très classique, l'arrivée du chemin de fer qui métamorphose le Far West (comment ne pas penser à "Il était une fois dans l'ouest" de Sergio Leone), il sonne le glas des convoyeurs de bétail. Mais c'est surtout l'intrigue elle-même et les personnages (très bien campés) qui apportent cette originalité. Un récit sombre, violent et surprenant qui ne donnera sa conclusion que dans les dernières planches. Les personnages sont tiraillés par des sentiments contradictoires, ils donnent à voir le meilleur et le pire.
Un western de très bonne facture qui aurait mérité un développement plus long que ces 72 pages, ça va très/trop vite. Mais cela ne m'a pas empêché de prendre beaucoup de plaisir, et c'est bien là l'essentiel.
Le travail de Paul Gastine est superbe, dans un style très western. De superbes décors, des personnages aux gueules expressives et reconnaissables au premier coup d'œil.
J'en ai pris plein les mirettes.
Un indispensable pour tous les amateurs de western crépusculaire.
Le parachutage d'un japonais employé de bureau en plein beau milieu d'un royaume plutôt médiéval et magique avec des dragons et des femmes plutôt splendides est un classique du genre. Autant dire que l'argument de départ est "bateau". Mais je dois reconnaître que le développement change de ce qu'on peut voir ailleurs. Bien que le héros pourrait s'offrir très facilement un harem de jeunes femmes fort accortes et dociles, il reste fidèle à sa royale moitié, sans chercher à se mettre en avant, essayant néanmoins de se simplifier la vie en important divers accessoires et techniques de sa vie d'avant. J'aime bien l'affrontement entre les diverses mentalités.
Le manga raconte son apprentissage des arcanes du pouvoir et de la diplomatie, ainsi que de la magie. Mais Zenshirô n'est pas montré ici comme un surhomme qui apprend tout et réussit tout en une fraction de seconde, même s'il a quand même quelques bonnes dispositions. Il sait rester modeste et surtout il sait exploiter cette "faiblesse". Reconnaissons au passage qu'il a l'air de se tirer d'affaire en évitant de trop froisser les diverses parties en jeu, ce qui est assez japonais.
Chose assez rare, il devient père d'un 1er bébé et le 2ème est en route (j'ai lu les 15 premiers tomes disponibles à ce jour). Sa relation avec la mère de ses enfants n'a pas duré 36 volumes jusqu'au 1er baiser comme dans certains mangas.
Le scénariste (Tsunehiko Watanabe) sait où il va, à moins qu'il ait une très bonne facilité pour retomber sur ses pieds.
Quant au dessin, il est fort bon, pas bâclé, le dessinateur (Neko Hinotsuki) ne semble pas être un obscur tâcheron comme il en existe tant au pays du Soleil Levant. Il a déjà quelques séries au compteur. Graphiquement, ça ressemble assez fortement à ce qu'on voit dans certains autres mangas, mais ça reste du bon boulot. Il est épaulé par un character designer (Jyû Ayakura).
En bref, un faux manga harem qui initie aux joies de la diplomatie, si on accepte certains postulats de base assez peu crédibles.
Ajout : curieusement le titre anglophone pour la France (A Fantasy Lazy Life) n'est celui utilisé par les Anglo-saxons (The Ideal Sponger Life). Mais l'idée générale reste la même. En tout cas, sa vie n'est finalement pas de tout repos !
Ce duo Bonneau / Marie fonctionne vraiment bien je trouve. Le dessin de Laurent Bonneau est immédiatement reconnaissable, et il trouve ici encore, après Ceux qui me restent du même duo, un terrain parfait pour s’exprimer. Damien Marie lui offre une histoire intime et viscérale, celle d’un homme en quête de souffle dans un quotidien écrasant. On retrouve cette manière de plonger dans l’intime pour faire émerger des questions universelles. L’album touche juste, sans chercher à en faire trop.
Visuellement, Bonneau garde ce style brut, presque inachevé, qui laisse les traits vibrer. Les contours hésitants, les aplats légers, tout donne l’impression d’un instant capturé, fragile et authentique. Ce choix renforce l’impression de fragments de vie, des moments en suspension. Rien n’est figé, tout reste ouvert à l’interprétation.
Côté scénario, Damien Marie évite les grands discours. On suit une trajectoire individuelle, une fuite irrationnelle mais profondément humaine. Un couple usé, un père cherchant un souffle auprès de sa fille, et ce poids d’un monde qui écrase. Pas de révolte, juste une respiration nécessaire, presque désespérée. Les thèmes sont simples : la quête de sens, les rêves d’enfance, l’usure du quotidien... mais ils trouvent une résonance qui fonctionne bien.
Un album qui s’inscrit dans la lignée des collaborations entre ces deux auteurs, avec cette capacité à mêler émotion brute et réflexion sur la condition humaine, tout en laissant de la place au lecteur pour s’y retrouver.
Zhang Xiaoyu est un scénariste/dessinateur Chinois, il nous propose cet album en mode franco-belge.
Je tiens à mettre en avant le beau travail éditorial des éditions Mosquito pour leur troisième collaboration avec l'auteur. Une BD imposante de plus de 300 pages.
Pour commencer, je vais reprendre les quelques mots en ouverture de cette histoire : depuis les temps anciens, les Chinois considèrent la double fleur de lotus comme un symbole d'amour et d'engagement de sentiments fidèles et heureux. Ils symbolisent aussi la fraternité et la profonde affection au sein d'une fratrie...
Dans cette Chine en pleine seconde guerre sino-japonaise, il va être question d'amour avec Fan, un ingénieur qui a étudié en occident, il a perdu son épouse Mingfeng, une danseuse de théâtre traditionnel, lors d'un bombardement Japonnais. Inconsolable, il va la ressusciter sous la forme d'un automate, ça me rappelle une lecture ressente : Le Sortilège de la femme-automate. Il va être aussi question de fraternité avec ce soldat américain qui se bat au côté des Chinois, il va s'enticher d'une bande de gamins. Et enfin d'affection et de fratrie avec "Nez qui coule", un gosse de 11 ans chef d'une petite bande qui essaye de survivre.
Un récit dur, violent et émouvant. L'ambiance est dépaysante, teintée d'une poésie noire et d'un soupçon de fantastique avec le deuil de Fan, jusqu'au jour où "Nez qui coule" croise un sosie de Mingfeng. Un récit qui nous dévoile la vie en temps de guerre, la misère des gens ordinaires avec des personnages attachants malgré leurs défauts. Le théâtre traditionnel Chinois tient une place importante avec les nombreux spectacles proposés dans cette Chine en pleine mutation, elle veut tourner le dos à son passé pour entrer dans le monde moderne. Une narration qui se calque sur le genre manga et qui prend son temps pour nous livrer les secrets de toutes les intrigues qui finiront par se recouper.
Un dessin réaliste typé asiatique dans un superbe noir et blanc qui retranscrit parfaitement l'ambiance de cette période historique.
Un dessin qui se rapprochera plus du style manga pour la représentation des enfants. Comme s'il fallait les sortir du lot avec leur perte d'innocence.
La couverture est magnifique.
Très beau.
Une chouette lecture, elle a tantôt soufflé émotionnellement le yin et tantôt le yang.
J’avais bien des craintes avant ma lecture mais j’en suis sorti plus que satisfait.
La série est classée en jeunesse (son public prioritaire) mais s’adresse vraiment pour tous publics je trouve, j’y ai d’ailleurs pris bien plus de plaisir qu’avec El Diablo par exemple.
Ce n’est encore qu’un tome introductif mais il lance de bien belle manière la série. Présentation des enjeux et parties en présence, un univers qui me plaît bien mâtiné de nombreuses références bien digérées.
L’histoire ne fait pas preuve d’une grande originalité ou complexité, mais le résultat sous la patte de Gatignol (qu’on ne présente plus) m’a paru frais et plus qu’agréable à suivre.
Ça va à 100 à l’heure, on ne s’ennuie pas un instant, nos deux jeunes héros sont attachants et réussis … franchement j’ai passé un super moment.
Rien de sorcier (ou profond) mais il y a une certaine bonhomie qui s’en dégage qui m’a vite charmé.
J'ai emprunté cette BD à ma fille qui a eu la trilogie en cadeau (quelle bonne idée d'offrir des BD !). Madeleine, résistante nous raconte le parcours de Madeleine Riffaud (dont je ne connaissais pas l'histoire), une jeune femme qui, malgré son jeune âge, choisit de lutter contre l’occupant nazi et qui n'a clairement pas froid aux yeux ! Une plongée dans la Résistance, mais surtout dans les choix et les doutes qui forgent une existence.
Le dessin de Dominique Bertail est remarquable. Les décors sont précis, sans être surchargés et cela sert vraiment bien le récit. Je me suis juste interrogé sur le choix de cette bichromie. Techniquement elle est bien réussie, mais je ne vois pas ce qu'elle apporte au récit ? Un côté sépia pour poser l'action dans le passé ?
Le scénario de Jean-David Morvan, construit en collaboration avec Madeleine Riffaud, offre un témoignage précieux. C’est dense, authentique, et ça évite le pathos. On suit Madeleine avec respect et une certaine admiration pour sa détermination. Pourtant, malgré cette richesse narrative, le récit reste assez linéaire. Les événements s’enchaînent sans grande surprise, et certaines scènes manquent de profondeur pour vraiment marquer. Peut être par respect pour l'humilité de Madeleine Riffaud ? Reste qu'avec une femme de cette trempe on aurait pu s'attendre à un peu plus d'intensité dramatique dans la manière de présenter les choses, mais ce n'était peut être pas le but recherché ? Parce que du drame, il y en a énormément dans la vie de Madeleine, mais on a presque l'impression que ca lui passe un peu par dessus. En définitive, je trouve que c’est solide, mais ça manque un peu d’audace pour sortir des sentiers battus, comme les cadrages du dessin.
Une œuvre importante pour ce qu’elle raconte et pour la mémoire qu’elle transmet. Un immense merci à Madeleine Riffaud pour ce qu'elle a fait et son témoignage et à Raymond Aubrac pour l'avoir convaincue de commencer à témoigner. Sans cette BD, je serais passé à côté de cette vie exceptionnelle.
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Courbet
Ah, madame, tout Paris est dans votre sourire !… - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, une histoire autour du peintre Gustave Courbet (1819-1877). Son édition originale date de 2015 ; il fait partie de la collection Les grands peintres. Il a été réalisé par Fabien Lacaf (1954-2019) pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. À la fin se trouve un dossier de six pages, rédigé par Dimitri Joannidès, intitulé Le réaliste engagé, composé de sept parties intitulées : Un autodidacte ambitieux, Un esprit politique, Courbet le communard, Un succès fulgurant, Les petites cachettes de L’origine du monde, Un artiste devenu incontournable, L’exil et la mort. Paris, octobre 1866. La ville est en pleine mutation. Le baron Haussmann perce la vieille cité moyenâgeuse… Il ouvre de larges avenues rectilignes et repousse les quartiers populaires sur les périphéries… Déjà, à l’époque dans ce milieu bouleversé, deux mondes se côtoient… Les plus pauvres et les plus riches. En bas, paysannes et paysans des provinces de France qui deviendront ouvrières et ouvriers pour le meilleur… voleurs et prostituées pour le pire !… Car la ville-lumière, comme la lampe attirant les papillons de nuit, séduit tout ce que le monde compte de génies de son époque… Peintres, écrivains et musiciens. Ville de plaisir et de folie, elle attire aussi les nouveaux riches, millionnaires étrangers en tout genre. Millionnaires, qui comme le chante Offenbach, viennent dépenser à Paris Tout ce que là-bas, ils ont volé. Ce soir, première de La vie parisienne, opéra bouffe de Messieurs Meilhac et Halévy sur la musique d’Offenbach. Sur la scène du Palais Royal, les interprètes jouent et chantent, dont cette réplique évoquant un individu brésilien, ayant de l’or et arrivant de Rio de Janeiro plus riche aujourd’hui que naguère. Les paroles continuent : il a gagné tant bien que mal des sommes folles et il vient à Paris pour qu’elle lui vole tout ce que là-bas il a volé. Dans les baignoires, les spectateurs observent aussi bien l’opéra bouffe, qu’ils détaillent les autres spectateurs et leurs tenues. Soudain, une femme âgée pousse un cri d’horreur. Dans les couloirs, un juge qui était au spectacle, accueille la police. Ils se rendent dans une baignoire : devant eux, une femme à la robe relevée, sans sous-vêtement, les jambes écartées, assassinée, avec un voile vert lui recouvrant la tête. Le commissaire identifie la mise en scène : une reproduction macabre d’un tableau licencieux de M. Courbet. C’est L’origine du monde. Il l’a vu la semaine dernière : il était invité chez ce diplomate turc qui vient d’arriver à Paris. Grosse fortune, très porté sur le beau sexe ! Collectionneur, joueur, tout le portrait du Brésilien, il a promis de se ruiner en un an ou deux !… Bref, il les amène en petit comité dans sa salle de bain, et là !… Eh bien là, sur un mur en marbre rose, un rideau vert (il est musulman) qu’il tire après tout un mystère de salamalecs… et apparaît cette peinture incroyable… et scandaleuse ! Une femme de face, jambes ouvertes, chemise relevée jusqu’à la poitrine, le sexe offert à tout vent, sans artifice. Pas de visage, coupée comme à l’étal du boucher… Incroyable ! S’il a lu d’autres tomes de cette collection, le lecteur ne sait pas trop à quoi s’attendre en guise d’évocation de cet artiste : une biographie classique ou un récit tournant autour. Profitant de la latitude éditoriale, l’auteur opte pour une enquête policière sur une série de meurtres dont la mise en scène reprend celle du tableau L’origine du monde (1866) de Gustave Courbet (1819-1877). Ainsi le bédéiste raconte une histoire autour de ce chef-d’œuvre. Dans le même temps, l’enquête des inspecteurs Antoine Maréchal et Laroque les amènent à rencontrer et à interroger les personnes qui gravitent autour du grand peintre, et aussi ce dernier, tout en évoluant dans différents cercles de la société de l’époque, c’est-à-dire un véritable polar, observateur et révélateur de la société dans laquelle il se déroule. Dans la dernière page, se trouve une citation du peintre : L’origine du monde et surtout son modèle, pour être universels, doivent rester anonymes. De fait, l’enquête s’articule autour de la recherche de l’identité de la femme qui a posé pour Courbet, ce qui permettra d’en déduire l’identité du meurtrier et son mobile. Lors de la réalisation de la présente bande dessinée, plusieurs hypothèses avaient cours sur ladite identité. Les deux inspecteurs sont amenés à considérer chacune d’entre elles. La lecture commence par une page impressionnante : une première case de la largeur de la page pour une vue du ciel de Paris où il est possible d’identifier l’obélisque de la place de la Concorde, la cathédrale Notre-Dame de Paris, le Panthéon, puis une deuxième case de la largeur de la page en vue plus rapprochée avec la passerelle des Arts en premier plan, une troisième case de la largeur de la page cette fois-ci au niveau de la rue avec le dos de Notre-Dame en arrière-plan, et enfin deux cases dans la rue à la suite d’un enfant crieur de journaux. L’artiste réalise des cases dans un registre réaliste et descriptif, avec un grand soin apporté aux détails, et une densité visuelle élevée. Le lecteur peut voir que la solidité de la reconstitution historique lui tient à cœur, que ce soient les costumes et les toilettes d’époque, les accessoires, les façades et les sites emblématiques de Paris, les différents lieux comme le Palais Royal, l’hôtel particulier du diplomate Khalil Chérif Pacha (1831-1879) et quelques-unes de ses œuvres d’art, l’atelier de Gustave Courbet, l’opéra Garnier en construction, les terrasses sous les arcades de la place Vosges, etc. Le lecteur observe de ci de là des détails de la vie parisienne qui peuvent s’avérer surprenant : les petits métiers des rues, la mise en scène (authentique) du tableau L’origine du monde dans la salle de bain de Khalil Bey, la circulation des fiacres, l’aménagement de l’atelier de photographie boulevard des Capucines, le numéro érotique de Cora Pearl, la déambulation d’un chevrier et de son troupeau d’une demi-douzaine de bêtes dans les rues, etc. Le dessinateur est également mis à contribution pour mettre en scène des personnages connus. Il reproduit l’apparence de Gustave Courbet bien sûr, Charles Baudelaire (1821-1867), du critique d’art Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869), du diplomate Khalil Chérif Pacha (1831-1879), du peintre James Abbott McNeill Whistler (1834-1903), du photographe Gaspard-Félix Tournachon (1820-1910, Nadar), de l’écrivain Jules Verne (1828-1905) qui vient donner un exemplaire de De la Terre à la Lune (1865) à Nadar, et des différents modèles qui auraient pu poser pour le célèbre tableau. Qui plus est, l’artiste se montre un excellent conteur, ce qui constitue souvent un défi pour un roman policier. En effet les images ont tendance à montrer ce qu’il est plus facile de dissimuler quand il s’agit d’un roman. En auteur complet, Fabien Lacaf construit ses séquences de sorte qu’elles présentent toujours un intérêt visuel. Son investissement dans cette bande dessinée transparaît également au cours des scènes de dialogue : les personnages vaquent à leurs occupations pendant qu’ils parlent, et les décors sont représentés en arrière-plan. L’emploi du dispositif qui consiste à se focaliser sur les silhouettes ou les visages par une succession de champs et contrechamps avec un camaïeu pour fond reste l’exception, ce qui donne des discussions pleines d’entrain. En page quarante-six, l’auteur inclut des facsimilés de journaux qui laissent entendre que les assassinats à la manière du tableau ont réellement eu lieu. Quoi qu’il en soit, le lecteur suit les deux inspecteurs et il fait ainsi la rencontre successivement de la bohémienne Flanelle, puis de l’irlandaise Joanna Hifferman (1843-1903) lorsque Courbet en évoque son souvenir avec Baudelaire, de Marie-Anne Detourbay, dite Mademoiselle Jeanne de Tourbey (1837-1908, maîtresse du prince Napoléon), de Cora Pearl (1836-1886, célèbre demi-mondaine, surnommée La grande horizontale), de Constance Quéniaux (1832-198, danseuse de l'opéra de Paris et courtisane). Les deux inspecteurs surprennent même Virginia Oldoïni (1837-1899, dite la Castiglione, maîtresse de Napoléon III) en pleine séance de pose coquine. L’ensemble des modèles pour L’origine du monde est ainsi présenté. L’enjeu du récit ne réside pas dans la découverte de l’identité du tueur ou de ses motivations puisqu’elles sont révélées dans une scène au deux-tiers du récit. Il s’agit bien de dépeindre une époque, et les réactions suscitées par le tableau. En passant ainsi en revue les différentes femmes ayant pu servir de modèle, le lecteur constate qu’elles appartiennent à des milieux sociaux très différents, renforçant ainsi le postulat d’universalité voulu par le peintre. Comme dans les autres tomes de cette collection, la lecture du dossier réalisé par Dimitri Joannidès apporte de nombreux éléments complémentaires intéressants sur différentes facettes du contexte, que ce soit l’ambition du peintre, sa conscience politique se traduisant par des sujets issus des classes populaires, sa participation à la Commune de Paris (1871), son exil, et le devenir son tableau L’origine du monde après avoir été vendu par Khalil Bey. Les tomes de cette collection se suivent et ne se ressemblent pas, les auteurs bénéficiant d’une vraie liberté éditoriale pour aborder l’artiste sous l’angle qui les intéressent. Fabien Lacaf s’est pleinement investi dans la réalisation de cet album, à commencer par la narration visuelle d’une grande consistance, et la densité du récit. Il a été inspiré par une déclaration du peintre sur l’importance de l’anonymat de son modèle, ce qu’il met en scène dans un polar auscultant la société de l’époque sous cet angle. Pour la petite histoire, postérieurement à la parution de cet ouvrage, en 2018, l'écrivain Claude Schopp a trouvé une indication dans la correspondance d’Alexandre Dumas fils qui désignerait Constance Quéniaux comme le modèle.
Truman Capote - Retour à Garden City
De toute façon, c’est un livre tellement douloureux que personne n’aura le courage de le lire. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre qui ne nécessite pas de connaître les circonstances des meurtres de la famille Clutter, ni des éléments biographiques de la vie de Truman Capote. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Xavier Betaucourt pour le scénario et par Nadar (Pep Domingo) pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-six pages de bande dessinée. Il se termine avec une bibliographie sélective d’ouvrages et de films utilisés comme références par les auteurs, une bibliographie de Truman Capote, et une bibliographie de chacun des deux auteurs. La nuit, à un passage à niveau, la barrière se relève, et l’automobile peut pénétrer dans la propriété de H.W. Clutter. Le conducteur arrête le véhicule et éteint les phares. Il se tourne vers le passager et lui demande : Alors ? L’autre répond qu’ils doivent partir, avant qu’il ne soit trop tard. En mars 1967, une voiture pénètre dans la petite ville de Holcomb au Kansas. Il s’agit de deux journalistes de Life Magazine ; ils viennent pour couvrir le tournage du film tiré du roman de Sang-froid. Devant la maison des Clutter, Truman Capote est en train de répondre à quelques questions de journalistes : il explique qu’il a absolument voulu Richard Brooks comme réalisateur car lui seul était capable d’imposer le noir et blanc et des comédiens inconnus aux producteurs. Il continue : les studios voulaient Steve McQueen et Paul Newman pour tenir les rôles de Dick et Perry. Lui, le réalisateur, voulait des comédiens qui ressemblent aux personnages réels, et il a eu diablement raison. Capote continue encore : Pareil pour la maison, Richard Brooks voulait tourner sur les vrais lieux du drame, ici, au palais de justice, dans le magasin où ils ont acheté la corde. Il se tourne vers le réalisateur pour savoir s’il peut emmener les journalistes dans la maison. Brooks lui demande de faire vite : ils ont une scène à tourner et la lumière commence à baisser. L’écrivain emmène la petite troupe à l’intérieur en indiquant qu’il va montrer où ils ont égorgé Mr Cutter et assassiné le rester de la famille, tout est resté en l’état. Le soir, Truman Capote est en train de savourer un whisky, seul au comptoir. Il est rejoint par Richard Brooks. Ce dernier lui demande de faire partir les journalistes, sa popularité le dérange, il ne peut pas tourner avec toute cette troupe dans les pattes. Capote accepte : ils seront partis demain, sauf le journaliste de Life, car il veut faire un long article sur lui. Bill Jensen du Weekly Magazine s’impose dans leur conversation en leur ordonnant de partir : les habitants ne veulent pas des gens d’Hollywood ici ! Il continue : ils vont attirer des indésirables et ça sera la pagaille dans tout le comté de Finney. Le serveur vient le prendre par l’épaule pour le calmer et l’éloigner. Capote explique à Brooks de qui il s’agit, la scène correspondante à leur rencontre initiale est tournée le lendemain. Le journaliste de Life Magazine comprend qu’un des deux acteurs joue le rôle de l’écrivain et il s’en étonne auprès de Capote car ce dernier ne figure pas dans son roman. Il répond que c’est un choix de Richard, et que ça ne s’est pas passé aussi bien que ça en réalité. En fonction de sa connaissance du sujet, le lecteur peut aborder sa lecture en candide, en ayant vaguement à l‘esprit que Truman Capote (1924-1984) est un écrivain célèbre et qu’il a écrit un livre sur un meurtre, ou alors en ayant une idée plus précise sur le sujet, peut-être en ayant vu le film de 1967 réalisé par Richard Brooks (1912-1992), ou en ayant lu le livre De sang-froid (1966). Il comprend vite que tout part des meurtres de la famille Clutter : le père Herbert William (48 ans), la mère Bonnie Mae (45 ans), la fille Nancy Mae (16 ans) et le fils Kenyon Neal (15 ans) dans leur demeure le 15 novembre 1959. Le récit commence par deux pages en noir & blanc : le lecteur comprend qu’il s’agit d’une scène du film de 1967, adaptant le livre. Il y a ainsi sept séquences en noir & blanc reprenant une scène du film, cinq de deux pages, une de quatre pages, et une d’une page. Leur fonction est double : servir de reconstitution d’une partie des faits dont les meurtres, et attirer l’attention sur le fait qu’il s’agit d’une fiction, c’est-à-dire que ce n’est pas un reportage en temps réel et que les faits véridiques diffèrent forcément. Le journaliste de Life Magazine fait d’ailleurs observer que le réalisateur a effectué un travail d’adaptation du livre, en y apportant des modifications. Cela induit dans l’esprit du lecteur que le livre lui-même, aussi minutieux que Capote se soit montré, diffère fatalement de la réalité sur certains points. Pour rendre compte des enjeux, les auteurs ont choisi une structure mêlant plusieurs lignes temporelles : quelques extraits du film (une partie des scènes en train d’être tournées ce qui permet un commentaire à chaud de Capote), le retour de Truman Capote à Holcomb pendant le tournage, le retour de Capote à Golden City à deux reprises, ses visites au détenu Perry Smith, l’ordre chronologique prenant le dessus vers la moitié du récit. Le lecteur voit qu’ils ont effectué un travail de recherche conséquent, avec une narration sophistiquée qui charrie de nombreuses informations, tout en étant facile et légère. Le récit parvient à donner tous les éléments nécessaires à la compréhension : déroulé du meurtre, phases successives du procès et des appels, travail d’écriture de Truman Capote pendant six ans, sa vie personnelle avec son conjoint Jack Dunphy (1914-1992), des aperçus des réactions du grand public et des habitants de Golden City. Deux scènes montrent un aperçu de la vie mondaine de l’auteur et il croise Andy Warhol (1928-1987) dans une boîte de nuit, Norman Mailer (1923-2007) dans une soirée mondaine, et il est régulièrement accompagné par son amie Nelle Harper Lee (1926-2016) autrice de Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur (1960, To kill a mockingbird). La narration visuelle participe à plein à la reconstitution historique. Le lecteur est immédiatement séduit par son apparence un peu ronde, par le sourire de Truman Capote, par les aplats de noir qui donnent du poids à chaque case, par l’élégance de l’alliance entre les traits encrés et les éléments en couleur directe. Il est visible que l’artiste prend un grand plaisir à réaliser les séquences de film, dix-sept pages au total : un noir & blanc avec un fort contraste dans un style film noir, et une mise en scène accentuant la dimension dramatique. Ces séquences rendent les autres plus réalistes par contraste. L’artiste impressionne également par la qualité de la reconstitution historique : les modèles de voitures, les tenues vestimentaires, les ameublements. Le lecteur prend le temps à plusieurs reprises de savourer un lieu, une atmosphère : l’attroupement devant la demeure de feu la famille Clutter sous une douce lumière jaune orangé, la cuisine années 1950 avec ses rares appareils électroménagers massifs, la pièce du palais de justice encombrée par les journalistes, la boite de nuit bondée dans sa lumière artificielle rose, la magnifique terrasse ombragée de la villa louée par Capote & Dunphy à Palamós, au Costa Brava en Espagne, le hall feutré d’un hôtel de luxe à Londres avec son tapis moelleux, une vue du ciel générale de la station de ski de Verbier en Suisse dans une lumière hivernale, une promenade automnale dans un bois, les couloirs grisâtres sinistres de la prison où est détenu Perry Smith, etc. Le jeu des acteurs apparaît d’une grande justesse et transmet de nombreuses informations. L’hostilité d’une partie de la population de Golden City envers Truman Capote, l’attitude très professionnelle et efficace du réalisateur, l’admiration émerveillée de madame Dewey (l’épouse de l’inspecteur chargé de l’enquête) alors qu’elle reçoit la célébrité qu’est Capote à dîner chez elle, le regard mi amusé mi blasé de Nelle Harper Lee en l’observant, la mine résignée et fataliste de Perry Smith, les mimiques désapprobatrices de Jack Dunphy quant à certaines des relations sociales de son amant le contraste entre le sourire de Capote en public et son épuisement grandissant au fil des mois et des années qu’il consacre à son roman, allant jusqu’à une détresse angoissée. Le lecteur perçoit ainsi la dissonance émotionnelle qui s’établit entre son paraître et ses ressentis. C’est un peu décontenançant de prime abord car le récit est présenté avec Truman Capote au centre, le lecteur s’associant à ses efforts pour écrire ce roman, pour attester du fait qu’il veut faire ce livre pour que Smith et Hickock ne soient pas juste perçu comme des monstres, comme il le dit au premier. Ce décalage induit une prise de recul chez le lecteur qui réfléchit à ce qui se joue, et qui relève d’autres éléments, des remarques et des réactions au projet de l’écrivain. Le journaliste local prend Truman à partie : il s’étonne que l’écrivain souhaite réaliser un roman sur un sujet aussi misérable, il lui dit clairement que les habitants n’ont pas besoin d’un écrivain de New York, qu’ils veulent juste oublier cette horreur. Une fois le roman paru, la postière Myrtle Clare s’en prend à lui en réfutant le fait qu’elle parle comme il la décrit, qu’elle ait vraiment tenu certains propos. Capote nourrit son roman pour partie de la relation privilégiée, de nature amicale, qu’il développe avec Perry Smith, à qui il rend régulièrement visite dans sa cellule. Les auteurs mettent en scène plusieurs facettes de cette relation, celles-ci finissant par orienter le comportement de Capote dans une certaine direction, établissant ainsi le point de vue des auteurs. Le lecteur constate que l’écrivain envisage les différents acteurs de la tragédie, y compris les habitants, comme de la matière pour son roman, une forme de vampirisme, celle de l’écrivain réalisant une œuvre sur le réel. Or il écrit sur un massacre ignoble, mettant, de ce point de vue, ainsi à profit la tragédie pour son œuvre. Sa relation avec Perry Smith se teinte également d’ambigüité. Truman détecte l’orientation homosexuelle de ce jeune homme, identique à la sienne. Il apprend que leur jeunesse présente des similitudes, issus d’une famille pauvre, n’ayant pas reçu d’amour de leur mère. D’une certaine manière, Perry Smith est le criminel que Capote aurait pu devenir s’il n’avait pas respecté la loi. La relation prend une dimension malsaine quand Smith comprend que leurs discussions servent également à alimenter l’écriture du roman, et plus dur encore quand Capote en vient à redouter les nouveaux appels, décalant ainsi la date de l’exécution capitale, et, par voie de conséquence, l’achèvement de son roman. Après la parution, un journaliste n’hésitera pas à lui faire observer que l’écrivain aurait pu engager un meilleur avocat à ses frais, pour la défense des deux accusés. Le lecteur a peut-être été attiré par l’envie d’en savoir plus sur Truman Capote, sur le processus d’écriture de son œuvre la plus célèbre. Il apprécie immédiatement la qualité de la narration visuelle : agréable à l’œil, constituant une solide reconstitution historique, faisant apparaître les états d’esprit des personnages, avec une direction d’acteurs remarquable. Dans un premier temps, le récit semble rester au niveau d’une simple reconstitution factuelle, rehaussé par un réarrangement chronologique qui sert à faire ressortir des rapprochements, des liens. Petit à petit, le regard du lecteur change sur Truman Capote, entre écrivain totalement investi dans son art, et simple être humain s’étant adapté à ses névroses, confronté à une horreur ayant des résonances intimes.
Le Cauchemar d'Innsmouth
3.5 De toutes les adaptations de Lovecraft de Gou Tanabe que j'ai lues jusqu'à présent, c'est celle dont j'ai le plus appréciée. Il faut dire que c'est une de mes nouvelles préférées de l'auteur. Même si on retrouve des thèmes que Lovecraft a déjà ou va exploiter dans d'autres récits (un des problèmes avec cet écrivain est que les thèmes qu'il a exploités sont souvent les mêmes) et que je connaissais déjà la fin, j'ai trouvé que c'était captivant à lire. Le dessin de Tanabe retranscrit bien l'atmosphère étrange et horrifique que le héros va visiter pour découvrir ses origines. En revanche, je trouve que la dernière partie traine un peu en longueur et j'étais bien content lorsque c'était terminé, mais cela n'est pas trop grave. Classique, mais efficace.
Havana Split
Une aventure truculente et musclée sur fond de Cuba des années 50, nid d'espions, de mafieux, de politiciens corrompus et de guérilleros à l'aube de la revolución. La série s'entame par une dizaine de pages d'histoire de Cuba des années 1920 à 1950 pour bien poser le contexte. On y découvre immédiatement le chaleureux dessin de Vittoria Macioci (dite Vic) dans son style rétro-moderne qui plonge dans l'ambiance de ces années folles sous l'influence de l'Amérique. Liberté du graphisme et du ton, on comprend vite qu'on n'est pas dans une triste BD historique mais dans quelque chose de bien plus énergique, coloré et plaisant. Puis arrive la rencontre avec notre petit groupe de héros : un détective américain, ancien espion de la CIA reconverti au service d'un patron cubain assez minable et endetté par le jeu, son collègue cubain charmeur et affable, ainsi que la fille du patron, étudiante tout juste revenue des USA pour passer les vacances dans son île natale. Sauf que le père vient de se faire arnaquer par le caïd de la mafia locale et que pour éponger sa dette, les trois autres sont forcés d'accéder une mission de kidnapping en théorie sans risque. Malheureusement, non seulement celle-ci se révèle plus compliquée que prévu, mais en plus dans leur fuite nos héros sont témoins malgré eux d'une barbouzerie organisée par le dictateur Batista et ses complices de la CIA qui ne manquent hélas pas de reconnaitre leur ancien collègue. Enlevée, amusante et dynamique, cette BD se révèle très réjouissante. Elle mélange la grande Histoire et la petite dans une série d'aventure pleine d'action et d'humour, avec une belle brochette de personnages plaisants à suivre. Le contexte de Cuba y est parfaitement exploité, loin des classiques histoires de guérilla : ici, ce serait plutôt les Tontons Flingueurs au pays du Cuba Libre. Très sympathique lecture, elle demande encore à prendre son envol puisque le tome 1 se contente de poser de très bonnes bases mais qu'on espère ne pas voir la suite tourner à la simple course poursuite. Je la suivrai avec attention en tout cas.
Jusqu'au dernier
Un western de très bonne facture. Jérôme Félix propose un scénario original. Avec une base très classique, l'arrivée du chemin de fer qui métamorphose le Far West (comment ne pas penser à "Il était une fois dans l'ouest" de Sergio Leone), il sonne le glas des convoyeurs de bétail. Mais c'est surtout l'intrigue elle-même et les personnages (très bien campés) qui apportent cette originalité. Un récit sombre, violent et surprenant qui ne donnera sa conclusion que dans les dernières planches. Les personnages sont tiraillés par des sentiments contradictoires, ils donnent à voir le meilleur et le pire. Un western de très bonne facture qui aurait mérité un développement plus long que ces 72 pages, ça va très/trop vite. Mais cela ne m'a pas empêché de prendre beaucoup de plaisir, et c'est bien là l'essentiel. Le travail de Paul Gastine est superbe, dans un style très western. De superbes décors, des personnages aux gueules expressives et reconnaissables au premier coup d'œil. J'en ai pris plein les mirettes. Un indispensable pour tous les amateurs de western crépusculaire.
A Fantasy lazy life
Le parachutage d'un japonais employé de bureau en plein beau milieu d'un royaume plutôt médiéval et magique avec des dragons et des femmes plutôt splendides est un classique du genre. Autant dire que l'argument de départ est "bateau". Mais je dois reconnaître que le développement change de ce qu'on peut voir ailleurs. Bien que le héros pourrait s'offrir très facilement un harem de jeunes femmes fort accortes et dociles, il reste fidèle à sa royale moitié, sans chercher à se mettre en avant, essayant néanmoins de se simplifier la vie en important divers accessoires et techniques de sa vie d'avant. J'aime bien l'affrontement entre les diverses mentalités. Le manga raconte son apprentissage des arcanes du pouvoir et de la diplomatie, ainsi que de la magie. Mais Zenshirô n'est pas montré ici comme un surhomme qui apprend tout et réussit tout en une fraction de seconde, même s'il a quand même quelques bonnes dispositions. Il sait rester modeste et surtout il sait exploiter cette "faiblesse". Reconnaissons au passage qu'il a l'air de se tirer d'affaire en évitant de trop froisser les diverses parties en jeu, ce qui est assez japonais. Chose assez rare, il devient père d'un 1er bébé et le 2ème est en route (j'ai lu les 15 premiers tomes disponibles à ce jour). Sa relation avec la mère de ses enfants n'a pas duré 36 volumes jusqu'au 1er baiser comme dans certains mangas. Le scénariste (Tsunehiko Watanabe) sait où il va, à moins qu'il ait une très bonne facilité pour retomber sur ses pieds. Quant au dessin, il est fort bon, pas bâclé, le dessinateur (Neko Hinotsuki) ne semble pas être un obscur tâcheron comme il en existe tant au pays du Soleil Levant. Il a déjà quelques séries au compteur. Graphiquement, ça ressemble assez fortement à ce qu'on voit dans certains autres mangas, mais ça reste du bon boulot. Il est épaulé par un character designer (Jyû Ayakura). En bref, un faux manga harem qui initie aux joies de la diplomatie, si on accepte certains postulats de base assez peu crédibles. Ajout : curieusement le titre anglophone pour la France (A Fantasy Lazy Life) n'est celui utilisé par les Anglo-saxons (The Ideal Sponger Life). Mais l'idée générale reste la même. En tout cas, sa vie n'est finalement pas de tout repos !
Ceux qui me touchent
Ce duo Bonneau / Marie fonctionne vraiment bien je trouve. Le dessin de Laurent Bonneau est immédiatement reconnaissable, et il trouve ici encore, après Ceux qui me restent du même duo, un terrain parfait pour s’exprimer. Damien Marie lui offre une histoire intime et viscérale, celle d’un homme en quête de souffle dans un quotidien écrasant. On retrouve cette manière de plonger dans l’intime pour faire émerger des questions universelles. L’album touche juste, sans chercher à en faire trop. Visuellement, Bonneau garde ce style brut, presque inachevé, qui laisse les traits vibrer. Les contours hésitants, les aplats légers, tout donne l’impression d’un instant capturé, fragile et authentique. Ce choix renforce l’impression de fragments de vie, des moments en suspension. Rien n’est figé, tout reste ouvert à l’interprétation. Côté scénario, Damien Marie évite les grands discours. On suit une trajectoire individuelle, une fuite irrationnelle mais profondément humaine. Un couple usé, un père cherchant un souffle auprès de sa fille, et ce poids d’un monde qui écrase. Pas de révolte, juste une respiration nécessaire, presque désespérée. Les thèmes sont simples : la quête de sens, les rêves d’enfance, l’usure du quotidien... mais ils trouvent une résonance qui fonctionne bien. Un album qui s’inscrit dans la lignée des collaborations entre ces deux auteurs, avec cette capacité à mêler émotion brute et réflexion sur la condition humaine, tout en laissant de la place au lecteur pour s’y retrouver.
Lotus Jumeaux
Zhang Xiaoyu est un scénariste/dessinateur Chinois, il nous propose cet album en mode franco-belge. Je tiens à mettre en avant le beau travail éditorial des éditions Mosquito pour leur troisième collaboration avec l'auteur. Une BD imposante de plus de 300 pages. Pour commencer, je vais reprendre les quelques mots en ouverture de cette histoire : depuis les temps anciens, les Chinois considèrent la double fleur de lotus comme un symbole d'amour et d'engagement de sentiments fidèles et heureux. Ils symbolisent aussi la fraternité et la profonde affection au sein d'une fratrie... Dans cette Chine en pleine seconde guerre sino-japonaise, il va être question d'amour avec Fan, un ingénieur qui a étudié en occident, il a perdu son épouse Mingfeng, une danseuse de théâtre traditionnel, lors d'un bombardement Japonnais. Inconsolable, il va la ressusciter sous la forme d'un automate, ça me rappelle une lecture ressente : Le Sortilège de la femme-automate. Il va être aussi question de fraternité avec ce soldat américain qui se bat au côté des Chinois, il va s'enticher d'une bande de gamins. Et enfin d'affection et de fratrie avec "Nez qui coule", un gosse de 11 ans chef d'une petite bande qui essaye de survivre. Un récit dur, violent et émouvant. L'ambiance est dépaysante, teintée d'une poésie noire et d'un soupçon de fantastique avec le deuil de Fan, jusqu'au jour où "Nez qui coule" croise un sosie de Mingfeng. Un récit qui nous dévoile la vie en temps de guerre, la misère des gens ordinaires avec des personnages attachants malgré leurs défauts. Le théâtre traditionnel Chinois tient une place importante avec les nombreux spectacles proposés dans cette Chine en pleine mutation, elle veut tourner le dos à son passé pour entrer dans le monde moderne. Une narration qui se calque sur le genre manga et qui prend son temps pour nous livrer les secrets de toutes les intrigues qui finiront par se recouper. Un dessin réaliste typé asiatique dans un superbe noir et blanc qui retranscrit parfaitement l'ambiance de cette période historique. Un dessin qui se rapprochera plus du style manga pour la représentation des enfants. Comme s'il fallait les sortir du lot avec leur perte d'innocence. La couverture est magnifique. Très beau. Une chouette lecture, elle a tantôt soufflé émotionnellement le yin et tantôt le yang.
Wilderman
J’avais bien des craintes avant ma lecture mais j’en suis sorti plus que satisfait. La série est classée en jeunesse (son public prioritaire) mais s’adresse vraiment pour tous publics je trouve, j’y ai d’ailleurs pris bien plus de plaisir qu’avec El Diablo par exemple. Ce n’est encore qu’un tome introductif mais il lance de bien belle manière la série. Présentation des enjeux et parties en présence, un univers qui me plaît bien mâtiné de nombreuses références bien digérées. L’histoire ne fait pas preuve d’une grande originalité ou complexité, mais le résultat sous la patte de Gatignol (qu’on ne présente plus) m’a paru frais et plus qu’agréable à suivre. Ça va à 100 à l’heure, on ne s’ennuie pas un instant, nos deux jeunes héros sont attachants et réussis … franchement j’ai passé un super moment. Rien de sorcier (ou profond) mais il y a une certaine bonhomie qui s’en dégage qui m’a vite charmé.
Madeleine, résistante
J'ai emprunté cette BD à ma fille qui a eu la trilogie en cadeau (quelle bonne idée d'offrir des BD !). Madeleine, résistante nous raconte le parcours de Madeleine Riffaud (dont je ne connaissais pas l'histoire), une jeune femme qui, malgré son jeune âge, choisit de lutter contre l’occupant nazi et qui n'a clairement pas froid aux yeux ! Une plongée dans la Résistance, mais surtout dans les choix et les doutes qui forgent une existence. Le dessin de Dominique Bertail est remarquable. Les décors sont précis, sans être surchargés et cela sert vraiment bien le récit. Je me suis juste interrogé sur le choix de cette bichromie. Techniquement elle est bien réussie, mais je ne vois pas ce qu'elle apporte au récit ? Un côté sépia pour poser l'action dans le passé ? Le scénario de Jean-David Morvan, construit en collaboration avec Madeleine Riffaud, offre un témoignage précieux. C’est dense, authentique, et ça évite le pathos. On suit Madeleine avec respect et une certaine admiration pour sa détermination. Pourtant, malgré cette richesse narrative, le récit reste assez linéaire. Les événements s’enchaînent sans grande surprise, et certaines scènes manquent de profondeur pour vraiment marquer. Peut être par respect pour l'humilité de Madeleine Riffaud ? Reste qu'avec une femme de cette trempe on aurait pu s'attendre à un peu plus d'intensité dramatique dans la manière de présenter les choses, mais ce n'était peut être pas le but recherché ? Parce que du drame, il y en a énormément dans la vie de Madeleine, mais on a presque l'impression que ca lui passe un peu par dessus. En définitive, je trouve que c’est solide, mais ça manque un peu d’audace pour sortir des sentiers battus, comme les cadrages du dessin. Une œuvre importante pour ce qu’elle raconte et pour la mémoire qu’elle transmet. Un immense merci à Madeleine Riffaud pour ce qu'elle a fait et son témoignage et à Raymond Aubrac pour l'avoir convaincue de commencer à témoigner. Sans cette BD, je serais passé à côté de cette vie exceptionnelle.