Ibn Al Rabin est un auteur atypique.
Son trait minimaliste ne plait pas à tout le monde mais ses admirateurs peuvent se jeter, les yeux fermés, sur cet album, dessiné entre 2007 et 2012 à Buenos Aires et Genève (détail futile mais 5 ans quand même).
A travers différentes scènettes et autant de personnages, l’auteur narre leurs réactions face à une invasion extra-terrestre.
On retrouve son ton absurde dans pareille situation, c’est vraiment plaisant et drôle, les dialogues sont très réussis.
Pour les curieux, cet album est parfait pour rentrer dans son univers, je suis toujours fasciné par cet auteur qui avec 3 fois rien arrive à m’attraper (petit coup de cœur perso)
Seule petite ombre au tableau, les 2 petites séquences du fanzine grwzts insérées, ça sert la thématique du dessin mais ça m’a moins passionné.
Un bon cru, dans la veine de retour écrémé.
3,5+
Quelle aventure !
Je commence par ce qui m’a déplu (et qui a déjà été noté dans d’autres avis). J’ai eu beaucoup de mal avec le dessin des personnages, que j’ai trouvé brouillon et pas vraiment adapté à ce genre de récit historique. La police d’écriture est également difficile à déchiffrer, ce qui complique inutilement la compréhension du récit, surtout que les textes sont nombreux (il s’agit de l’adaptation d’un roman, et cela se ressent).
Mais voilà, l’histoire est absolument passionnante, et brillamment racontée. Elle se déroule à une époque où les trajets intercontinentaux étaient de véritables périples mortels, entre les éléments déchainés, les techniques de navigation primitives, le scorbut, et les batailles aux canons bien entendu. Le ton est très humain, et le dessin des bateaux, des océans et des îles visitées est absolument superbe, avec notamment des couleurs aquarelles du plus bel effet.
Une aventure humaine passionnante, et un album qui m’a scotché malgré la pagination élevée. Un immanquable pour les amateurs de récits historiques.
Un des gros atouts de ce roman graphique tout à fait singulier, c’est d’abord de réussir à nous captiver dès la scène d’ouverture, où l’on assiste à l’accouchement de Samuel. Ou plutôt, c’est Samuel qui assiste à son propre accouchement — le parti-pris du livre étant une narration en vue subjective, par les yeux du personnage —, car déjà il semble assez éveillé pour le faire, mais déjà, à peine sorti du ventre de sa mère, il inquiète. Il ne poussera aucun cri comme le fait tout nouveau-né, et fixera sa génitrice en silence, allant même jusqu’à provoquer le malaise de cette dernière.
Cet enfant étrange, spectateur muet du monde qui l’entoure et ne le comprend pas, va ainsi grandir dans une solitude froide et acceptée, sans états d’âme (Souffre-t-il ? Est-il heureux ? en colère ? Impossible de le savoir…), contrairement à l’ensemble des vivants qui préfère masquer la peur qu’elle suscite par un verbiage souvent illusoire. Samuel apparaît ainsi comme un miroir renvoyant une image de l’humanité peu reluisante. Car Samuel voit tout, et son silence semble parfois plus éloquent que n’importe quel commentaire, plus impitoyable encore. Par les réactions d’incompréhension qu’il provoque, il met à jour la mesquinerie et la cupidité des adultes, notamment celles de ce père égoïste et absent. Mais les enfants n’échappent pas pour autant à son regard, se révélant souvent odieux, voire plus cruels encore. Trois personnages semblent trouver grâce à ses yeux, les seuls à ne pas être perturbés par son silence : sa mère (qui connaîtra une fin tragique), son ami Yacine et Judith, sa camarade de classe dont il est secrètement (évidemment) amoureux, n’exprimant son amour que par les portraits qu’il fait d’elle.
Et pour revenir au parti pris narratif en vue subjective, c’est la grande originalité de l’album qui fonctionne très bien par la fascination exercée sur le lecteur. Théo Grosjean va ainsi s’amuser de notre curiosité (malsaine ?) de voir à quoi ressemble Samuel, qui, c’est certain, ne peut qu’avoir l’apparence d’un monstre ! Bon prince, l’auteur consentira à nous dévoiler dans de rares passages le visage de son « spectateur » lorsqu’il se regardera dans la glace de la salle de bains. Une sorte de jeu de miroir entre sujet et objet, puisqu’avec ce récit, il est beaucoup question de réflexions, et ce dans tous les sens du terme…
Ce conte noir nous offre donc une vision assez désabusée de l’humanité, mais comme tout conte noir, il possède une part de merveilleux. Et la très belle présentation y contribue largement. D’abord par le choix d’une palette de verts à la fois sombres et lumineux, magnifiés par le cadrage noir. Avec sa belle ligne claire simplissime, à la fois très graphique et un brin naïve, assez proche du courant alternatif U.S., Théo Grosjean nous ramène au monde de l’enfance, tout en osant quelques digressions proches de l’abstraction, qui, par contraste, nous portent vers des territoires mystérieux, quasi-métaphysiques, évoquant des organismes traversés par des formes bizarres, entre cristaux et bactéries, comme peut-être une invitation à l’introspection. Quant au corbeau de la couverture, s’il constitue la part la plus inquiétante de Samuel, il ne les tue pourtant jamais, ne faisant que les conserver dans des boîtes, comme fasciné par leur décomposition. Un simple besoin, légitime chez l’enfant mais choquant pour l’adulte, celui d’approcher le mystère de la vie et de la mort.
D’un point de vue graphique encore, on retiendra quelques scènes magnifiques, celle notamment où Yacine emmène Samuel dans un endroit secret, sur les toits du Sacré-Cœur, ou encore celle du séjour à la montagne où le même Samuel admirera les étoiles en compagnie de Judith.
Si le livre se termine de façon si incongrue qu’on ne saurait décrire ce que l’on ressent, nous laissant avec nos questionnements sur la personnalité de Samuel et ses aspirations, il faut bien convenir que des explications n’auraient été ici que pure redondance. La scène finale, très suggestive, évoque des bouts de verres brisés, ou d’un miroir peut-être, celui franchi par Samuel, lien judicieux entre rêve et réalité. Ainsi, la boucle est bouclée, et l’on referme l’ouvrage en se disant que, oui, on est infiniment reconnaissant à son auteur de nous avoir fait partager les nobles et sublimes visions de son Spectateur, au milieu des brumes obscures de la condition humaine.
N'ayant rien lu de l'histoire avant d'ouvrir cet album, j'ai été plutôt surpris car le titre laissait espérer de grands voyages. Il y en aura mais dans le nord de la France et en Belgique où un vieux notaire à la retraite remonte dans sa Triumph pour mener une enquête sur les traces de son voisin mythomane qui vient de passer l'arme à gauche. Même si au départ il ne veut pas s'en mêler, il fait tout pour chercher un éventuel héritier et en découvre de belles sur son ami. Il s'en veut d'avoir cru à toutes ses fadaises aveuglé par les exploits d'un homme si différent de lui - conventionnel et pépère, hypocondriaque et casanier.
Une histoire bien troussée, avec de bons dialogues, qu'on parcourt d'une traite. Elle mêle tous les éléments qu'il faut, de l'émotion, de l'humour.
La série Madame met en valeur tout le talent de Nancy Peña, à la fois graphique et humoristique.
L'autrice/auteure nous propose une succession de petits billets drôles où elle se met en scène avec sa chatte Madame.
Son trait fin et élégant crèe de l'art à partir de situations frustrantes que l'on peut connaître avec un animal domestique ou un bébé .
En effet, on les chérit malgré le potentiel infini de bêtises qu'ils sont capables d'imaginer.
Le rythme est rapide, les histoires très inventives avec des chutes pleines d'un humour assez intello.
C'est surtout vrai avec le T3 qui doit reprendre des thèmes de l'actualité traitée par "Le Monde", journal dont Nancy Peña était une collaboratrice.
Cela me rappelle l'esprit des billets de Claude Sarraute en dernière page et surtout, première chose que je lisais pour me mettre un sourire aux lèvres.
Ces billets sont remplis d'autodérisions et montrent que sans une légèreté d'esprit, des situations souvent très lourdes ou frustrantes seraient difficiles à supporter.
La légèreté ne retire pas la profondeur.
Étonnant de retrouver cette série chez Fluide Glacial, tant on est ici très éloigné de la franche déconne (de l’humour même !), ou du type de dessins souvent employés par les auteurs maison.
En tout cas, cet auteur turc (que je découvre ici) est à suivre, tant j’ai aimé ces petites histoires (qu’il présente comme des contes).
Des contes cruels, voire très cruels alors, où le fantastique, un chouia d’humour noir, habitent personnages et intrigues.
Aucune histoire n’est ratée, celles-ci allant du pas mal à l’excellent. Toutes sont intrigantes. Et surtout cela se renouvelle suffisamment pour que le lecteur soit captivé et ne se lasse pas.
Car Ersin Karabulut varie son style graphique (remarque valable pour le dessin, mais aussi pour la colorisation), et fait feu de tout bois dans ses histoires courtes, qui développent un univers que j’ai trouvé très noir et pessimiste, une vision corrosive de notre société (la société de consommation – avec une prise en main de tous les pans de nos sociétés par des gafams – ici une sorte d’Apple omniprésente, mais aussi l’intolérance face aux différences – politiques ou physiques, le mal être, etc., les sujets sont très variés).
C’est noir, grinçant, mais toujours bien construit – et bien dessiné, donc voilà une lecture recommandable.
Brillant !
Que voilà une bien chouette série, sans fausse note, et qui parvient à contenter les yeux et l’esprit du lecteur.
En effet, on a là une intrigue/enquête conclue en deux tomes, avec une narration fluide, qui rend hommage au personnage de Sherlock Holmes, son univers et ses « méthodes ». S’il n’y avait que cela, ce serait déjà bien, mais juste sympathique (l'enquête en elle-même n'est pas non plus hyper originale).
Oui, mais voilà, la façon dont cette histoire nous est narrée sort de l’ordinaire, et les auteurs font preuve là d’une grande originalité. En effet, comme l’indique le titre de la série, nous sommes dans le cerveau du célèbre détective, et nous suivons, dessin en coupe et machineries à l’appui, l’évolution des géniales déductions en temps réel. Le procédé est amusant, et donne un intérêt supplémentaire à cette histoire. Le lecteur se voit donner les cartes, est encouragé à se mettre sinon à la place, du moins « dans le cerveau » de Sherlock, est souvent pris à partie (on lui demande de regarder de telle manière une scène, de plier des pages, etc.) : une sorte d’histoire dont vous êtes le héros par procuration.
Choix narratif d’autant plus payant que le travail éditorial d’Ankama est excellent, que la mise en page appuie à fond et judicieusement les partis pris scénaristiques : c’est très beau et très réussi là aussi (déjà, la belle couverture à trou – procédé déjà employé par Dahan pour Psycho-Investigateur (Simon Radius)).
Bref, on retrouve Sherlock, notre brillant détective en intellectuel vantard et méticuleux, sûr de sa force déductive, accompagné de Watson, son ami et médecin, mais aussi public/cobaye/candide/faire-valoir, dans une histoire abracadabrantesque mais tellement bien mise en image qu’on en oublie le côté improbable (l’enchainement des révélations et de leur réalisation est parfois « too much », mais cela donne un certain charme d’humour suranné, un grotesque qui couronne cette histoire menée de mains de maitres).
Note réelle 4,5/5.
Autant Clinton Road du même auteur m'avait laissé sur ma faim à cause d'un scénario qui n'avait pas su pleinement me convaincre, autant "Adlivun" a su m'embarquer totalement dans sa folle aventure. Le graphisme de Vincenzo Balzano est toujours aussi singulier et envoutant, parfait pour les ambiances mystérieuses et aventureuses qu'affectionne l'auteur.
Ici on change de registre, on n'est plus dans le fantastique des fameuses routes hantées américaines, mais Vincenzo Balzano nous embarque sur les traces du "Terror" et de "L'Erebus", deux navires ayant mystérieusement disparu lors d'une expédition en Arctique au milieu du XIXe siècle. Une forte récompense décide le capitaine Briggs et l'équipage de la Mary Céleste à tenter l'aventure. Mais quand on s'attaque au Grand Nord, rien n'est jamais certain, et les légendes locales prennent parfois le pas sur la raison de marins souvent superstitieux...
Vincenzo Balzano nous happe du début à la fin par son graphisme inimitable qui colle à merveille à ces ambiances marines et nordiques. Façon shaman, il nous hypnotise en déroulant un récit envoutant. La couverture magnifique de l'album donne le ton et le reste est à l'avenant.
Un très bon moment de lecture !
Quel bouquin !
Comme on les aime, un bon gros one shot de 200 pages qui prend son temps. Le temps de poser le décor, de découvrir cette micro société, de développer les personnages, de tordre le cou aux clichés de pirates barbares et sanguinaires, d’en mettre plein les mirettes, de surprendre le lecteur avec l’intrigante Maryam. Si le récit pourrait apparaître trop classique, rien de gênant tant on se laisse porter par le voyage de ces marins définitivement épris de liberté. Et ce final !
Le duo Toulhoat Brugeas, qui m’avait un poil déçu avec Ira Dei, est ici très bien à son affaire. J’y ai trouvé avec plaisir de l’Atar Gull et des Passagers du vent. Le dessin de Toulhoat est très bon, les cadrages dynamiques et les planches de combats magnifiques. Petit bémol pour les visages féminins, pas toujours réussis à mon goût.
C’est donc une lecture incontournable pour tout amateur de récits d’aventure et de pirates. Pas loin du culte : 4,5.
Déjà de nombreux avis très complets alors je vais être bref:
Très belle BD avec une intrigue qui sort des sentiers battus. Les 4 personnages et leur aventure humaine sont touchants.
La BD est structurée en 2 parties: dans le tome 1 sont instaurés tous les éléments d'intrigue. Dans le tome 2, tous ces éléments se résolvent.
Je recommande donc fortement de lire les deux tomes, même si comme moi vous êtes dubitatif à la fin du tome 1.
Contrairement à beaucoup de monde, j'ai préféré le tome 2 car tous les éléments instaurés dans le tome 1 s'organisent et prennent du sens, ce qui est très satisfaisant !
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Contribution à l’étude du léger brassement d’air au-dessus de l’abîme
Ibn Al Rabin est un auteur atypique. Son trait minimaliste ne plait pas à tout le monde mais ses admirateurs peuvent se jeter, les yeux fermés, sur cet album, dessiné entre 2007 et 2012 à Buenos Aires et Genève (détail futile mais 5 ans quand même). A travers différentes scènettes et autant de personnages, l’auteur narre leurs réactions face à une invasion extra-terrestre. On retrouve son ton absurde dans pareille situation, c’est vraiment plaisant et drôle, les dialogues sont très réussis. Pour les curieux, cet album est parfait pour rentrer dans son univers, je suis toujours fasciné par cet auteur qui avec 3 fois rien arrive à m’attraper (petit coup de cœur perso) Seule petite ombre au tableau, les 2 petites séquences du fanzine grwzts insérées, ça sert la thématique du dessin mais ça m’a moins passionné. Un bon cru, dans la veine de retour écrémé. 3,5+
Le Voyage du Commodore Anson
Quelle aventure ! Je commence par ce qui m’a déplu (et qui a déjà été noté dans d’autres avis). J’ai eu beaucoup de mal avec le dessin des personnages, que j’ai trouvé brouillon et pas vraiment adapté à ce genre de récit historique. La police d’écriture est également difficile à déchiffrer, ce qui complique inutilement la compréhension du récit, surtout que les textes sont nombreux (il s’agit de l’adaptation d’un roman, et cela se ressent). Mais voilà, l’histoire est absolument passionnante, et brillamment racontée. Elle se déroule à une époque où les trajets intercontinentaux étaient de véritables périples mortels, entre les éléments déchainés, les techniques de navigation primitives, le scorbut, et les batailles aux canons bien entendu. Le ton est très humain, et le dessin des bateaux, des océans et des îles visitées est absolument superbe, avec notamment des couleurs aquarelles du plus bel effet. Une aventure humaine passionnante, et un album qui m’a scotché malgré la pagination élevée. Un immanquable pour les amateurs de récits historiques.
Le Spectateur
Un des gros atouts de ce roman graphique tout à fait singulier, c’est d’abord de réussir à nous captiver dès la scène d’ouverture, où l’on assiste à l’accouchement de Samuel. Ou plutôt, c’est Samuel qui assiste à son propre accouchement — le parti-pris du livre étant une narration en vue subjective, par les yeux du personnage —, car déjà il semble assez éveillé pour le faire, mais déjà, à peine sorti du ventre de sa mère, il inquiète. Il ne poussera aucun cri comme le fait tout nouveau-né, et fixera sa génitrice en silence, allant même jusqu’à provoquer le malaise de cette dernière. Cet enfant étrange, spectateur muet du monde qui l’entoure et ne le comprend pas, va ainsi grandir dans une solitude froide et acceptée, sans états d’âme (Souffre-t-il ? Est-il heureux ? en colère ? Impossible de le savoir…), contrairement à l’ensemble des vivants qui préfère masquer la peur qu’elle suscite par un verbiage souvent illusoire. Samuel apparaît ainsi comme un miroir renvoyant une image de l’humanité peu reluisante. Car Samuel voit tout, et son silence semble parfois plus éloquent que n’importe quel commentaire, plus impitoyable encore. Par les réactions d’incompréhension qu’il provoque, il met à jour la mesquinerie et la cupidité des adultes, notamment celles de ce père égoïste et absent. Mais les enfants n’échappent pas pour autant à son regard, se révélant souvent odieux, voire plus cruels encore. Trois personnages semblent trouver grâce à ses yeux, les seuls à ne pas être perturbés par son silence : sa mère (qui connaîtra une fin tragique), son ami Yacine et Judith, sa camarade de classe dont il est secrètement (évidemment) amoureux, n’exprimant son amour que par les portraits qu’il fait d’elle. Et pour revenir au parti pris narratif en vue subjective, c’est la grande originalité de l’album qui fonctionne très bien par la fascination exercée sur le lecteur. Théo Grosjean va ainsi s’amuser de notre curiosité (malsaine ?) de voir à quoi ressemble Samuel, qui, c’est certain, ne peut qu’avoir l’apparence d’un monstre ! Bon prince, l’auteur consentira à nous dévoiler dans de rares passages le visage de son « spectateur » lorsqu’il se regardera dans la glace de la salle de bains. Une sorte de jeu de miroir entre sujet et objet, puisqu’avec ce récit, il est beaucoup question de réflexions, et ce dans tous les sens du terme… Ce conte noir nous offre donc une vision assez désabusée de l’humanité, mais comme tout conte noir, il possède une part de merveilleux. Et la très belle présentation y contribue largement. D’abord par le choix d’une palette de verts à la fois sombres et lumineux, magnifiés par le cadrage noir. Avec sa belle ligne claire simplissime, à la fois très graphique et un brin naïve, assez proche du courant alternatif U.S., Théo Grosjean nous ramène au monde de l’enfance, tout en osant quelques digressions proches de l’abstraction, qui, par contraste, nous portent vers des territoires mystérieux, quasi-métaphysiques, évoquant des organismes traversés par des formes bizarres, entre cristaux et bactéries, comme peut-être une invitation à l’introspection. Quant au corbeau de la couverture, s’il constitue la part la plus inquiétante de Samuel, il ne les tue pourtant jamais, ne faisant que les conserver dans des boîtes, comme fasciné par leur décomposition. Un simple besoin, légitime chez l’enfant mais choquant pour l’adulte, celui d’approcher le mystère de la vie et de la mort. D’un point de vue graphique encore, on retiendra quelques scènes magnifiques, celle notamment où Yacine emmène Samuel dans un endroit secret, sur les toits du Sacré-Cœur, ou encore celle du séjour à la montagne où le même Samuel admirera les étoiles en compagnie de Judith. Si le livre se termine de façon si incongrue qu’on ne saurait décrire ce que l’on ressent, nous laissant avec nos questionnements sur la personnalité de Samuel et ses aspirations, il faut bien convenir que des explications n’auraient été ici que pure redondance. La scène finale, très suggestive, évoque des bouts de verres brisés, ou d’un miroir peut-être, celui franchi par Samuel, lien judicieux entre rêve et réalité. Ainsi, la boucle est bouclée, et l’on referme l’ouvrage en se disant que, oui, on est infiniment reconnaissant à son auteur de nous avoir fait partager les nobles et sublimes visions de son Spectateur, au milieu des brumes obscures de la condition humaine.
Tananarive
N'ayant rien lu de l'histoire avant d'ouvrir cet album, j'ai été plutôt surpris car le titre laissait espérer de grands voyages. Il y en aura mais dans le nord de la France et en Belgique où un vieux notaire à la retraite remonte dans sa Triumph pour mener une enquête sur les traces de son voisin mythomane qui vient de passer l'arme à gauche. Même si au départ il ne veut pas s'en mêler, il fait tout pour chercher un éventuel héritier et en découvre de belles sur son ami. Il s'en veut d'avoir cru à toutes ses fadaises aveuglé par les exploits d'un homme si différent de lui - conventionnel et pépère, hypocondriaque et casanier. Une histoire bien troussée, avec de bons dialogues, qu'on parcourt d'une traite. Elle mêle tous les éléments qu'il faut, de l'émotion, de l'humour.
Madame (Nancy Peña)
La série Madame met en valeur tout le talent de Nancy Peña, à la fois graphique et humoristique. L'autrice/auteure nous propose une succession de petits billets drôles où elle se met en scène avec sa chatte Madame. Son trait fin et élégant crèe de l'art à partir de situations frustrantes que l'on peut connaître avec un animal domestique ou un bébé . En effet, on les chérit malgré le potentiel infini de bêtises qu'ils sont capables d'imaginer. Le rythme est rapide, les histoires très inventives avec des chutes pleines d'un humour assez intello. C'est surtout vrai avec le T3 qui doit reprendre des thèmes de l'actualité traitée par "Le Monde", journal dont Nancy Peña était une collaboratrice. Cela me rappelle l'esprit des billets de Claude Sarraute en dernière page et surtout, première chose que je lisais pour me mettre un sourire aux lèvres. Ces billets sont remplis d'autodérisions et montrent que sans une légèreté d'esprit, des situations souvent très lourdes ou frustrantes seraient difficiles à supporter. La légèreté ne retire pas la profondeur.
Les Contes ordinaires d'Ersin Karabulut
Étonnant de retrouver cette série chez Fluide Glacial, tant on est ici très éloigné de la franche déconne (de l’humour même !), ou du type de dessins souvent employés par les auteurs maison. En tout cas, cet auteur turc (que je découvre ici) est à suivre, tant j’ai aimé ces petites histoires (qu’il présente comme des contes). Des contes cruels, voire très cruels alors, où le fantastique, un chouia d’humour noir, habitent personnages et intrigues. Aucune histoire n’est ratée, celles-ci allant du pas mal à l’excellent. Toutes sont intrigantes. Et surtout cela se renouvelle suffisamment pour que le lecteur soit captivé et ne se lasse pas. Car Ersin Karabulut varie son style graphique (remarque valable pour le dessin, mais aussi pour la colorisation), et fait feu de tout bois dans ses histoires courtes, qui développent un univers que j’ai trouvé très noir et pessimiste, une vision corrosive de notre société (la société de consommation – avec une prise en main de tous les pans de nos sociétés par des gafams – ici une sorte d’Apple omniprésente, mais aussi l’intolérance face aux différences – politiques ou physiques, le mal être, etc., les sujets sont très variés). C’est noir, grinçant, mais toujours bien construit – et bien dessiné, donc voilà une lecture recommandable.
Dans la tête de Sherlock Holmes
Brillant ! Que voilà une bien chouette série, sans fausse note, et qui parvient à contenter les yeux et l’esprit du lecteur. En effet, on a là une intrigue/enquête conclue en deux tomes, avec une narration fluide, qui rend hommage au personnage de Sherlock Holmes, son univers et ses « méthodes ». S’il n’y avait que cela, ce serait déjà bien, mais juste sympathique (l'enquête en elle-même n'est pas non plus hyper originale). Oui, mais voilà, la façon dont cette histoire nous est narrée sort de l’ordinaire, et les auteurs font preuve là d’une grande originalité. En effet, comme l’indique le titre de la série, nous sommes dans le cerveau du célèbre détective, et nous suivons, dessin en coupe et machineries à l’appui, l’évolution des géniales déductions en temps réel. Le procédé est amusant, et donne un intérêt supplémentaire à cette histoire. Le lecteur se voit donner les cartes, est encouragé à se mettre sinon à la place, du moins « dans le cerveau » de Sherlock, est souvent pris à partie (on lui demande de regarder de telle manière une scène, de plier des pages, etc.) : une sorte d’histoire dont vous êtes le héros par procuration. Choix narratif d’autant plus payant que le travail éditorial d’Ankama est excellent, que la mise en page appuie à fond et judicieusement les partis pris scénaristiques : c’est très beau et très réussi là aussi (déjà, la belle couverture à trou – procédé déjà employé par Dahan pour Psycho-Investigateur (Simon Radius)). Bref, on retrouve Sherlock, notre brillant détective en intellectuel vantard et méticuleux, sûr de sa force déductive, accompagné de Watson, son ami et médecin, mais aussi public/cobaye/candide/faire-valoir, dans une histoire abracadabrantesque mais tellement bien mise en image qu’on en oublie le côté improbable (l’enchainement des révélations et de leur réalisation est parfois « too much », mais cela donne un certain charme d’humour suranné, un grotesque qui couronne cette histoire menée de mains de maitres). Note réelle 4,5/5.
Adlivun
Autant Clinton Road du même auteur m'avait laissé sur ma faim à cause d'un scénario qui n'avait pas su pleinement me convaincre, autant "Adlivun" a su m'embarquer totalement dans sa folle aventure. Le graphisme de Vincenzo Balzano est toujours aussi singulier et envoutant, parfait pour les ambiances mystérieuses et aventureuses qu'affectionne l'auteur. Ici on change de registre, on n'est plus dans le fantastique des fameuses routes hantées américaines, mais Vincenzo Balzano nous embarque sur les traces du "Terror" et de "L'Erebus", deux navires ayant mystérieusement disparu lors d'une expédition en Arctique au milieu du XIXe siècle. Une forte récompense décide le capitaine Briggs et l'équipage de la Mary Céleste à tenter l'aventure. Mais quand on s'attaque au Grand Nord, rien n'est jamais certain, et les légendes locales prennent parfois le pas sur la raison de marins souvent superstitieux... Vincenzo Balzano nous happe du début à la fin par son graphisme inimitable qui colle à merveille à ces ambiances marines et nordiques. Façon shaman, il nous hypnotise en déroulant un récit envoutant. La couverture magnifique de l'album donne le ton et le reste est à l'avenant. Un très bon moment de lecture !
La République du Crâne
Quel bouquin ! Comme on les aime, un bon gros one shot de 200 pages qui prend son temps. Le temps de poser le décor, de découvrir cette micro société, de développer les personnages, de tordre le cou aux clichés de pirates barbares et sanguinaires, d’en mettre plein les mirettes, de surprendre le lecteur avec l’intrigante Maryam. Si le récit pourrait apparaître trop classique, rien de gênant tant on se laisse porter par le voyage de ces marins définitivement épris de liberté. Et ce final ! Le duo Toulhoat Brugeas, qui m’avait un poil déçu avec Ira Dei, est ici très bien à son affaire. J’y ai trouvé avec plaisir de l’Atar Gull et des Passagers du vent. Le dessin de Toulhoat est très bon, les cadrages dynamiques et les planches de combats magnifiques. Petit bémol pour les visages féminins, pas toujours réussis à mon goût. C’est donc une lecture incontournable pour tout amateur de récits d’aventure et de pirates. Pas loin du culte : 4,5.
Où le regard ne porte pas...
Déjà de nombreux avis très complets alors je vais être bref: Très belle BD avec une intrigue qui sort des sentiers battus. Les 4 personnages et leur aventure humaine sont touchants. La BD est structurée en 2 parties: dans le tome 1 sont instaurés tous les éléments d'intrigue. Dans le tome 2, tous ces éléments se résolvent. Je recommande donc fortement de lire les deux tomes, même si comme moi vous êtes dubitatif à la fin du tome 1. Contrairement à beaucoup de monde, j'ai préféré le tome 2 car tous les éléments instaurés dans le tome 1 s'organisent et prennent du sens, ce qui est très satisfaisant !