Opération clandestine en Chine
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Ce tome comprend les épisodes 1 à 6 d'une nouvelle série consacrée au Shadow, parus en 2012. le scénario est de Gath Ennis, les illustrations d'Aaron Campbell. Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre ; il n'est nul besoin de savoir quoi que ce soit sur le personnage pour lire ce tome.
Les quatre premières pages évoquent le bilan de l'occupation japonaise en territoire chinois entre 1931 et 1945 avec une image consacrée à la bataille de Nankin (1937) : 15 millions de victimes, la famine, les expérimentations biologiques, le sort atroce des femmes, etc. Scène suivante, le Shadow intervient dans le port de New York pour arrêter un vol à main armée. Il exécute froidement tous les criminels. Scène suivante, Lamont Cranston prend un verre à l'Algonquin (un grand hôtel de New York). le journal qu'il lit tire en gros titre que l'Allemagne envahit l'Autriche (mars 1938). Il est rejoint par Landers et Pat Finnegan, 2 représentants des services secrets de l'armée américaine. Il apparaît que le gang exterminé était à la recherche d'une cargaison et que leurs informations étaient erronées. Lamont Cranston propose de mettre ses connaissances de l'Asie au service du gouvernement des États-Unis pour retrouver ce chargement, sous la supervision de Pat Finnegan. Cranston embarque à bord d'un avion avec Margo Lane pour la Chine où un individu louche à proposé de vendre ce bien précieux au plus offrant : américains, japonais, russes, anglais.
Dès les dix premières pages, le lecteur comprend que Garth Ennis n'a pas de temps à perdre. Il a signé pour une seule histoire en 6 épisodes, et chaque page compte. Il avait annoncé dans des interviews que la Shadow était le dernier personnage (propriété d'un éditeur) dont il souhaitait écrire une histoire, et qu'il n'avait pas encore abordé. La scène d'ouverture prouve aux lecteurs fidèles d'Ennis qu'il s'est investi dans ce récit : évocations de crimes de guerre, bilan sans appel des massacres. En quatre pages, le ton du récit est donné : l'abomination des crimes de guerre, la capacité de l'humanité à s'exterminer. Deuxième scène, Ennis reste dans l'efficace : le Shadow apparaît, fait montre de ses pouvoirs, de sa technique de combat, de son absence de pitié. Aucune ironie, aucun second degré, mais une autre forme de massacre, d'extermination. La différence : le Shadow a une préscience limitée et il tue quelques individus pour préserver le sort de millions d'autres.
Troisième scène, Ennis présente l'alter ego du Shadow : Lamont Cranston. Il n'y a finalement aucune différence de profil psychologique entre les 2 : l'un parle le langage des criminels, l'autre celui des hommes qui préparent la guerre pour avoir la paix. Ennis s'empare du personnage du Shadow et le fait sien en respectant ses composantes essentielles. le lecteur qui connaît le personnage dans l'une ou l'autre de ses incarnations (les romans de Walter Gibson, la version de Dennis O'Neil et Mike Kaluta avec Hitler's astrologer, celle de Mike Kaluta avec In the coils of Leviathan , celle d'Howard Chaykin avec Frères de sang : meurtre à Malibu) retrouvera les composantes bien connues : le chapeau de feutre, l'écharpe rouge, le rire sadique, les pistolets automatiques, l'identité de Lamont Cranston (avec celle de Kent Allard), Margo Lane, le séjour formateur en Asie, le girasol monté en bague, etc.
Le thème central du récit correspond fondamentalement à l'un des principaux centres d'intérêt de Garth Ennis : la guerre dans toute son atrocité, toute son inhumanité. Ennis est un auteur qui ne se contente pas d'un message simpliste ou basique de type La guerre, c'est mal. La première scène permet de situer l'action dans un contexte historique. Ennis énonce des faits qui condamnent sans appel les actions militaires japonaises en Chine. Dans le cadre de ce récit, il n'y a pas plus de contextualisation, pas de recul sur le fait que L Histoire est écrite par les vainqueurs. L'objectif clairement affiché est de faire comprendre au lecteur que ces atrocités sont similaires à celles commises par les nazis. Par la suite, Ennis développe une histoire qui s'attache plus à la réalité des opérations militaires clandestines en temps de paix. Que se passe-t-il quand une démocratie doit effectuer une opération officieuse dans un territoire où le pouvoir politique doit plus à la force qu'à la démocratie ? La réponse n'est pas très surprenante, mais son traitement est assez saisissant dans sa réalisation. La précision historique des premières scènes laisse supposer que la suite des aventures s'inspire de faits plausibles.
Aaron Campbell utilise un style plutôt réaliste avec un encrage appuyé qui confère une forme de densité et de sérieux aux illustrations, ce qui est en parfaite adéquation avec le ton de l'histoire. Cette édition comprend également les 9 pages de script d'Ennis pour l'épisode 1. Cela permet au lecteur de se faire une idée du niveau d'exigence du scénariste, du degré de précision de ses descriptions. Pour la page 4, le lecteur peut constater que Campbell n'a pas eu le courage de dessiner le menu détail de l'une des atrocités commises par les soldats. Et pourtant il faut déjà avoir le cœur bien accroché pour regarder ces illustrations sous toutes les coutures. Cela donne aussi une bonne idée de la quantité de travail exigée vis-à-vis du dessinateur, en particulier en termes de recherches de références historiques, pour les uniformes militaires (de différents pays qui plus est), pour les armements d'époque, pour les modèles d'avion, pour l'architecture de New York en 1938, etc.
Tout du long, Campbell délivre un travail solide qui privilégie la consistance au sensationnalisme. Cela ne signifie pas qu'il s'agit d'illustrations figées ou pesantes. Campbell sait donner une apparence spécifique à chaque personnage. Sa façon de dessiner Lamont Cranston est parfaite : voici un individu à l'aise financièrement, sûr de lui, mais aussi habité par sa mission et par sa connaissance limitée du futur, et encore plus par sa connaissance intime de la capacité d'infliger le mal. Son Shadow est sombre et énigmatique à souhait, même si la doublure rouge de sa cape est un peu trop voyante.
Ennis et Campbell s'emparent du Shadow pour histoire d'opération officieuse en territoire chinois, juste avant la seconde guerre mondiale. L'esprit des pulps est bien présent, mais Ennis ne se contente pas d'une extermination expéditive de criminels. Il intègre le récit dans le contexte géopolitique de l'époque.
Les futurs s'annoncent apocalyptiques.
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Ce tome comprend une histoire complète Futur imperfect, avec un scénario de Peter David, et des illustrations de George Perez, initialement parue en 1992 & 1993 (96 pages).
Dans une ville qui a connu les ravages de la guerre, des gens en bonne santé troquent et vendent dans un gigantesque marché à ciel ouvert. Au sein de cette foule, trois individus se retrouvent pour évoquer la dernière étape mise en œuvre dans leur plan pour lutter contre le dictateur en place. Ils ont réussi à ramener dans le temps le Hulk du présent (version vert & intelligent) pour lutter contre le dictateur. Le lecteur est amené à découvrir progressivement les liens qui unissent Hulk au dictateur, ainsi que la personne qui a conçu le plan qui implique Hulk.
Cette histoire se place au milieu des 12 ans pendant lesquels Peter David a été le scénariste de la série Incredible Hulk, de l'épisode 331 paru en mai 1987 à l'épisode 467 paru en août 1998. Est-ce que cette histoire ressort parmi la quantité industrielle de futurs post-apocalyptiques dystopiques ? Oui, Peter David a créé un adversaire terrifiant à la fois en raison de sa puissance, et aussi en raison de ses liens avec Hulk. David manie les particularités des lignes temporelles divergentes avec habilité et la logique interne du scénario est solide. Ensuite les références à la continuité de Hulk restent assez génériques pour que le lecteur occasionnel ne soit pas perdu dans des sous entendus obscurs. Enfin David manie avec assez de légèreté les éléments de l'univers partagé Marvel et il explique la chute des autres héros de manière satisfaisante avec une salle des trophées qui rappelle au lecteur l'existence de certains personnages qui n'ont pas forcément bien survécus aux ravages du temps (Shatterstar et Sunfire, par exemple).
Cette double page qui présente les restes de costumes et d'équipements met également en valeur le talent de George Perez. Il a encré lui-même ses dessins pour cette histoire ; il n'y a donc aucune perte de finesse ou de précisions. Chaque casque ou costume est immédiatement identifiable et il glisse même un ou deux gags visuels discrets (telle la mention Dead again ? sur le poster de Phoenix, ou la tête de Sentinel qui sert de poubelle à gravats). le lecteur retrouve donc la minutie maniaque de ce dessinateur pour une vision du futur très détaillée.
Future imperfect est un moment clef dans l'histoire de Hulk avec l'introduction d'un ennemi terrible. Ce récit présente un voyage dans le temps bien pensé, avec de nombreux rebondissements et des références sympathiques à l'univers Marvel. Un excellent divertissement.
Au contraire de certains autres aviseurs, je suis plutôt friands de ce genre de séries "concept" à la manière des séries Quintett, Alter Ego ou encore "Sept". Je me suis donc procuré récemment la série complète, cette dernière étant vendue d'occasion à un prix très attractif sur un site de vente en ligne.
Au vu des nombreux avis déjà déposés, je ne m'étendrai pas sur le scénario retraçant l'évasion du militaire Ange Lucciani d'un camp disciplinaire de Biribi, basé en Afrique du Nord. Ici, l'histoire se concentre essentiellement sur les conditions de vie effroyables et sur l'enfer vécu par les soldats condamnés aux travaux forcés.
Bien que je rejoigne certains avis précédents quant au côté très classique de la trame de l'histoire et aux personnages très stéréotypés (le méchant chaouch, les bagnards complices, etc.), force est de constater que le scénario est plutôt efficace et l'univers des bagnes de Biribi bien documenté (uniformes, organisation, sanctions disciplinaires tels que le silo ou la crapaudine, etc.). Une fois ce one-shot ouvert, le lecteur a ainsi du mal à le refermer sans savoir si oui ou non, Ange Lucciani arrivera à s'extraire de cet enfer à ciel ouvert.
Côté dessin et colorisation, cela reste classique mais plutôt agréable à l’œil.
Une bonne entrée en matière que cette BD dans la série concept "La grande évasion" et Un bon 3,5 que je relève à 4.
Originalité, Scénario : 6,5/10
Dessin, Mise en couleur : 7,5/10
NOTE GLOBALE : 14/20
J'ai beaucoup aimé le trait et la colorisation très personnels d'Antoine Carrion avec une mention spéciale à cette magnifique couverture qui m'a fait acheter ce diptyque. La représentation des esprits, dont les contours blancs se détachent en transparence du décor, m'a fait penser à un jeu vidéo que j'avais bien apprécié, Concrete Génie, dans lequel des génies dessinés par le héros prenaient vie.
Côté histoire, même s'il est vrai que la trame est lente, le premier tome se contentant d'installer les personnages et le voyage initiatique de notre jeune héros au chamanisme, cela a plutôt bien fonctionné avec moi. Il se dégage ainsi une poésie de cette allégorie de la vie de Gengis Khan, plus grand chef de l'empire Mongol, qu'il est difficile de décrire dans cet avis. Mais je peux comprendre certains commentaires précédents regrettant une absence d'action évidente voire une certaine langueur. Pour ma part, vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé, tout comme la fin, très ouverte. La facilité aurait en effet été de finir sur la victoire de Témudjin sur le Général actuel des tribus mongoles.
Une œuvre qui ne fera certes pas l'unanimité mais qui se démarque des productions classiques habituelles.
Originalité, Scénario : 7/10
Dessin, Mise en couleur : 8/10
NOTE GLOBALE : 15/20
Ils font de l'air, de l'eau, du feu, de l'éphémère.
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Ce tome contient un récit complet, indépendant de toute autre. Sa première publication date de 2019. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins, sans oublier l'expérience de vie. Il comprend soixante-six pages de bandes dessinées en noir & blanc. Il s'achève avec une postface de deux pages, écrite en novembre 2018, par Nadia Vadori-Gauthier chorégraphe du groupe de danse appelé Corps Collectif. Elle explicite la démarche du bédéiste et ce que ses dessins ont apportés aux danseurs : Edmond dessine, il danse avec des parts de chaos et embrasse une énergie vivante. Il ouvre des brèches sur des mondes parfois oubliés de nos systèmes de pensée. le dessin surgit d'un dehors qu'il semble possible d'expérimenter par l'expérience partagée. Il s'agit de liberté, mais aussi sans doute, de sororité, de fraternité. Edmond capte des forces, sa plume trace ce dont il n'a pas idée, mais qu'il ressent et qui vibre. Il dessine un monde qui disparaît en apparaissant. Il dessine contre la bêtise et la mort. Ses dessins dansent lorsqu'on les regarde. Ils dansent davantage encore quand nos yeux se ferment.
Il semble à Edmond Baudoin que les artistes qui ont fait des dessins dans la grotte Chauvet étaient dans une grande liberté de création, même si leurs travaux devaient, déjà, être soumis à certaines contraintes. Contraintes techniques évidemment, comme pour tous. Il n'y a pas de moments artistiques dans l'histoire de l'humanité qui n'aient pas été au service du mysticisme ou des communautés. Celui-là a, c'est vrai, longtemps été nécessaire aux sociétés primitives et a donné de grandes et belles œuvres. Se libérer des dogmes, des modes, des règles, sortir des chemins balisés, du vouloir-plaire n'est pas facile. Il faut des capacités exceptionnelles, un engagement total qui suscite de l'incompréhension. Certains artistes en sont morts. Aujourd'hui, le pouvoir de l'argent secondé par les médias décide quels sont les artistes que l'on doit suivre. La mode est omniprésente et l'art officiel moderne s'est mondialisé : Marcel Duchamp a fini par donner Jeff Koons.
Shitao (le moine Citrouille-Amère) disait que la règle principale est de sortir de toutes les règles. Mais les individus baignent depuis des millénaires dans des mots, des phrases, mis en place par des mâles qui voulaient et veulent toujours maîtriser le monde, la vie. Ils sont formatés par cette volonté de maîtrise. Et, au moment même où ils estiment s'exprimer librement, l'expression de cette liberté est entravée par une infinité de scories polluant cette expression. Les traits gras imprécis sur le mur de la grotte se transforment en corps en train de danser, il s'agit de la composition Visible-Invisible, représentée le trois mars 2014. En mars 2012, voulant se confronter à la difficulté de dessiner le corps en mouvement, Baudoin a cherché une compagnie de danse qui accepterait qu'il se mette dans un coin de leur atelier. À cette époque, il travaillait sur sa BD Dali (2012) au centre Pompidou où travaillait également Jeanne Alechinsky, chorégraphe et danseuse.
Des images avec des mots à côté, dessus, dessous, en fonction des pages. Une lecture très facile : regarder les images en lien direct avec le texte ou non, lire les phrases qui sont écrites dans un français simple et accessible. le principe : pendant sept ans, le bédéiste a assisté à des répétitions de danse de l'association appelé le Corps Collectif. Ces dessins exécutés en direct occupent environ quarante-six pages. Ils sont réalisés au pinceau et à la plume, les outils habituels de l'artiste. Ils rendent compte de sa perception du mouvement des corps, des figures créées, une gageure en soit que de retranscrire ces déplacements par une image figée par nature. de fait ces dessins occupent une place entre le figuratif et l'impressionnisme, avec parfois des touches expressionnistes. Certains détails peuvent être d'une grande précision. D'autres endroits peuvent sembler comme un amas de taches noires, nécessitant une attention plus longue de la part du lecteur pour distinguer parfois une surimpression de corps, ou de postions d'un même corps en un unique endroit, des lignes qui évoquent plus le mouvement que le pourtour d'une silhouette, d'un visage, d'un bras ou d'une jambe. Quelques fois encore, un unique danseur figé dans une position, seul dans la case délimitée par des bordures. Edmond Baudoin se livre à un exercice délicat : témoigner d'une danse perçue au travers de sa propre sensibilité, donc interprétée. En outre, il s'agit souvent d'une danse réalisée par plusieurs danseuses et danseurs, c'est-à-dire une expression collective qui ne peut pas se réduire à l'addition des mouvements de chacun, qui résulte également des interactions entre artistes.
Cette bande dessinée à la forme très libre aborde donc également d'autres thèmes. le lecteur commence par découvrir un facsimilé de peintures rupestres, puis une sculpture d'une silhouette humaine datant de la préhistoire, puis le porte-bouteille (1914) de Marcel Duchamp (1887-1955) à côté du Balloon-Dog (1994-2000) de Jeff Koons (1955-), un vol en cercle de martinets, une image extraite du film La sortie des ouvriers (1895) de Louis Lumière (1864-1948), une évocation de Loïe Fuller (1862-1928) et d'Isadora Duncan (1877-1927), des dessins d'arbre, l'artiste à sa table à dessin, un portrait de chacun des treize membres du Corps Collectif, une séquence dans le jardin d'Honorine une très vieille femme. En effet cet ouvrage évoque les représentations du Corps Collectif, mais également leur démarche artistique. Dès le départ, Edmond Baudoin explique qu'en tant qu'artiste il souhaite se libérer des principes inconscients qui sous-tendent sa pratique. Pour illustrer son propos, il évoque et il représente des exemples d'art primitif venant de l'aube de l'humanité. Vers la fin de l'ouvrage, alors qu'il se représente à sa table de dessin, il raconte qu'il a découvert la danse contemporaine avant de faire de la bande dessinée. Il continue : enfant, il ne lisait pas beaucoup, et il suppose que cette méconnaissance a été cruciale pour la suite de son travail. Il développe son propos : sur une scène, on peut, en même temps, faire entendre ou voir plusieurs arts : la danse, la musique, un texte dit, une vidéo projetée en fond de scène… Pareillement en bande dessinée. Les images et les mots peuvent se contredire, faire des oppositions. C'est du bonheur de jouer sur ces différentes couleurs.
Cet ouvrage s'inscrit dans le registre de la bande dessinée, avec des dessins, du texte, un fil directeur, des interactions entre les deux. Comme pour les autres ouvrages de cet auteur, le résultat met à profit une liberté formelle de l'expression avec parfois des cases en bande, le tout allant du texte illustré à l'illustration pleine page sans texte, le tout dans une cohérence d'expression sans solution de continuité. le bédéiste dit toute son admiration pour les réalisations du Corps Collectif, pour sa capacité à s'émanciper des conventions pour créer en toute liberté. Il se livre également à des analyses partielles sur leur façon de faire, par comparaison avec sa propre démarche de créateur. le lecteur fidèle à cet auteur retrouve là plusieurs de ses thèmes récurrents : celui d'exprimer ce qui se trouve au cœur de l'être humain, de l'autre, celui de progresser dans ses capacités à l'exprimer, les défis qui se posent à l'artiste (Comment dessiner l'eau qui court entre les rochers ?). Il revient sur sa fascination pour les arbres : les arbres, les danseurs, la même énergie, c'est un rapport au temps qui les sépare. Il cite Antonin Artaud (1896-1948) : Or, on peut dire qu'il suffit d'un simple regard pour que se décompose le monde des apparences mortes. Il s'interroge : comment faire passer la vie des arbres et des corps dans son pinceau ?
Le lecteur ressort de cette lecture totalement sous le charme. Il a bénéficié d'une présentation guidée d'une forme de la danse contemporaine, par un amateur enthousiaste et empathique. Il a côtoyé des individus prenant du recul sur le monde, sur leur art, capables de l'exprimer par la danse, et aussi par la bande dessinée. Il se plonge dans la postface de Nadia Vadori-Gauthier et découvre qu'elle exprime aisément tout ce qu'Edmond Baudoin a apporté à sa troupe, ainsi qu'au lecteur : Les dessins d'Edmond ne cessent de nous éblouir. Pourquoi ? Qu'est-ce qui nous cueille si entièrement et continue d'agir alors même qu'on ne les regarde plus ? Ces dessins nous éblouissent d'ombre. Ils rendent visible ce qui ne peut se dire et qui sera toujours irréductible à un mot. Edmond dessine l'invisible, l'indéfinissable, la vie qui palpite aux lisières de l'optique. Il dessine la magie de nos parts de rêve entrelacée aux choses, les béances, les trous noirs, les chevaux d'inconscient qui nous traversent. Son trait, comme un souffle, trace ce qui s'efface. Les corps sont aussi éphémères qu'une vague ou le vent dans les branches. le bédéiste sait faire preuve d'humilité en citant Katsushika Hokusai (1770-1849) qui a déclaré sur son lit de mort que si le ciel lui avait accordé dix ans de vie de plus, ou même cinq, il aurait pu devenir un véritable peintre. le lecteur espère de tout cœur que le ciel accordera bien plus d'années de vie encore, à Edmond Baudoin.
Plein la vue et une nouvelle couche de mythe
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Mark Chiarello (responsable éditorial chez DC comics à l'époque) décide de frapper un très grand coup en mettant sur la série mensuelle de Batman deux superstars : Jeph Loeb au scénario et Jim Lee au dessin. Ce tome comprend l'intégralité de leur histoire, soit les numéros 608 à 619 parus en 2002 et 2003. La pression est énorme.
À l'occasion d'une enquête sur enlèvement d'enfant, Batman finit par se retrouver à la poursuite du responsable de la résurgence massive de ses principaux ennemis et la réponse ne sera pas agréable. Jeph Loeb réussit miraculeusement à tout faire tenir au sein d'une véritable histoire qui revient sur un pan inédit du passé de Bruce Wayne et sur la relation que Batman entretient avec Catwoman. le personnage de Hush sera d'ailleurs repris par d'autres scénariste dont Paul Dini dans le cœur de silence.
La pression pèse en premier lieu sur Jim Lee qui doit relever le défi de tenir un rythme de parution mensuelle (chose qu'il n'a plus fait depuis X-Men). La solution est vite trouvée par l'éditeur : le 1er numéro ne sortira que lorsqu'il en aura dessiné 9 sur les 12 prévus. le résultat est du grand Jim Lee, tout en détail en grâce et en force. Rien que pour les dessins (fort bien encrés par son acolyte de toujours, Scott Williams), cette histoire mérite sa place dans votre bibliothèque. Toutes les pages sont dynamiques, le lecteur a l'impression de redécouvrir chaque personnage comme si c'était la première fois (même Batman). C'est magnifique. L'avance qu'il avait prise avant la parution du premier numéro lui permet de terminer ses planches sereinement et dans les temps, sans sacrifier à la qualité de ses illustrations. Tout est parfait comme dans un rêve.
Deuxième défi : Jeph Loeb doit livrer un scénario qui tienne la distance et qui permette à Jim Lee de briller de mille feux. Loeb n'en est pas à son coup d'essai, il a déjà réalisé deux séries en 12 et 13 parties chacune qui figurent dans les histoires de Batman les plus mémorables : Un long Halloween & Amère victoire. Dès l'initialisation du projet, il sait qu'il va travailler avec Jim Lee. il convoque donc tous les personnages qui ont fait le mythe pour que Jim Lee puisse leur redonner un coup de fouet graphique. Ils sont tous là : Killer Croc, Catwoman, Poison Ivy, Huntress, Alfred, Loïs Lane, Clark Kent, Joker & Harley Quinn, James Gordon, Nightwing, Ra's al Ghul & Talia, Harvey Dent, Riddler, Robin, Scarecrow... et même Krypto.
Et au delà de ce feu d'artifice, Jeph Loeb et Jim Lee se payent le luxe d'ajouter une couche signifiante et durable au mythe de Batman et de Bruce Wayne en introduisant le personnage de Hush. Bien sûr, il est possible de trouver à redire sur la linéarité du scénario ou sur le choix d'en mettre le plus possible sur une page, mais ne boudez pas votre plaisir… ça, c'est du comics du super-héros !
Je ne vais sûrement pas contredire l'avis du fils d'Alix. Les éditions de la Gouttière une fois encore, nous proposent une très attachante série jeunesse.
Au fil des quatre saisons Dav construit des récits poétiques avec de belles valeurs : altruisme, amour, bien vivre ensemble. Il y a même une jolie touche d'humour comme quand les dindes conseillent au renard d'inviter sa belle au restaurant. Oups !
Dav revendique ouvertement l'influence Disney mais je trouve que sa façon donne un dessin bien personnalisé. Le trait est dynamique et la brièveté de l'histoire correspond bien à des primo-lecteurs souvent avides de répétitions. Je conclurais sur la très belle mise en couleur qui procure une ambiance chaleureuse très agréable.
A offrir sans retenue.
Rencontré à Angoulême en début d'année sur le micro stand des éditions Vite (partagé avec d'autres tout petits éditeurs), David Wautier m'a immédiatement interpelé grâce à ses carnets de voyages. Deux grands formats où sont simplement reproduites les planches de ses carnets, illustrés pleine page. Deux volumes (carnets de Méditerranée et carnets de montagne) donnant à admirer un travail absolument magnifique dans lequel je me replonge régulièrement, presque à chaque fois que je range une nouvelle BD dans mes rayonnages. On pourra se faire une idée de la chose en allant vers ce lien qui contient les seules images que j'ai pu trouver de ce boulot : https://davidwautier.blogspot.com/
Sur la pile de mon libraire, j'ai repéré hier cette couverture superbe. En la feuilletant, j'ai immédiatement reconnu la patte de l'auteur, et malgré le bandeau rédigé par le libraire indiquant "à partir de 5 ans", je suis reparti avec cette BD sous le bras. Après tout, j'ai plus de 5 ans moi-aussi...
Le charme de cette histoire sans parole est saisissant. La tempête ne raconte pas grand chose : juste une tempête qui arrive et s'abat sur une famille de pionniers, quelque part dans Monument Valley. Mais il s'agit d'un pur plaisir esthétique. On éprouve des sensations, on ressent les émotions traverser les personnages. Le vent renverse la charrette, le toit prend l'eau, les enfants s'inquiètent et se bouchent les oreilles quand le tonnerre éclate dans le ciel bas et lourd, les parents rassurent...
Non, ça ne raconte pas grand chose, mais moi, j'aurais aimé raconter cette histoire à mes enfants aujourd'hui adultes. Il y a tellement à dire, à montrer. Tout y est suggéré. Narrativement, tout passe par ce coup de crayon aux p'tits oignons frais. Et c'est presque un modèle de BD muette avec laquelle il est permis de faire comprendre aux enfants l'implicite et les codes du genre.
Je le redis : le dessin de Wautier est pour moi ce qui se fait de mieux. Son charme est indéniable. Il est certain que La Tempête laissera sur le carreau les amatrices et teurs de scénarios ciselés, ce qui s'entend tout à fait. Mais pour ma part, ce fut un petit plaisir fugace et un beau coup de cœur.
Je ne dois pas être un patient très intéressant pour vous.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa parution initiale date de 2023. le scénario a été écrit par Jessica Holc, psychologue-psychothérapeute, analyste psycho-organique, superviseuse, et par Ghislain de Rincquesen, analyste psycho-organique. Les dessins et la couleur ont été réalisés par Emiliano Tanzillo, avec l'assistance d'Angela Piacentini pour la couleur. Cet ouvrage compte soixante-dix pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de cinq pages, rédigée par Éric Champ, psychologue clinicien, psychothérapeute, superviseur et formateur d'analystes psycho-organiques, une méthode de psychothérapie qui associe le travail psychique et le vécu corporel. Viennent ensuite deux courts témoignages de patients d'une colonne chacun.
Gaby décrit son cauchemar : il est en jean, baskets et teeshirt, au milieu d'un champ de bataille médiéval où les combattants s'affrontent brutalement à l'épée. Il court éperdument jusqu'à atteindre un rivage en orée de forêt, où l'attend un petit radeau plat avec une voile. Il monte dessus et manie la pagaie. Mais bientôt un crocodile lui barre la navigation et ouvre grand sa gueule. C'est alors qu'il se réveille en nage, apeuré. Il indique à sa psychothérapeute qu'il s'agit de son cauchemar de cette nuit, que c'est pour cette raison qu'il s'est décidé à venir la voir. Il est épuisé, c'est insupportable, il est tout le temps fatigué et ses amis lui disent qu'il est déprimé. Son analyste lui demande si ça fait longtemps qu'il a ces cauchemars. Il répond : aussi loin qu'il se souvienne, il fait d'horribles cauchemars et il se réveille en hurlant. Ça fait longtemps qu'il y pensait, mais il lui a été difficile de venir consulter. Il continue : il est barman à Paris et il a trente-et-un ans. Il ne sait pas par où commencer. Elle lui propose : par les événements les plus marquants de sa vie.
Paula est allongée sur le divan de son psychothérapeute. Elle a la larme à l'œil en expliquant ce qui l'amène : elle tourne en rond. Ça fait plus d'un an qu'elle vient et elle a toujours ces images d'Élise morte, son amie qui est décédée lors des attentats de Nice, le 14 juillet 2016. La boule au ventre revient, elle n'en sort pas, elle est découragée. En fait, c'est vrai qu'elle a toujours ces images, mais ça ne fait plus mal comme avant. Elle a pu reprendre son travail, conduire des TGV. Elle adore, et elle a beaucoup bossé pour y arriver. Elle continue : elle a fait un voyage en Italie avec son mec. Ça l'a sauvée de parler à son thérapeute. La vie a repris. Mais elle ne comprend pas. Elle a toujours comme un gouffre en elle, et des crises de larmes ; ça ne passe pas. de son côté, Gaby accomplit sa journée de travail, et en fin d'après-midi, il revient pour la séance suivante. Sa thérapeute lui demande comment il s'est senti après leur rencontre. Il explique : bousculé, il a même pris le métro dans le mauvais sens. Mais il s'est senti allégé d'avoir parlé. Il continue : il n'a pas trop l'habitude de ce genre de trucs. Il s'est senti accueilli ici, ce qu'elle lui a dit. Comment mettre des mots, mettre de l'ordre dans ses pensées peut libérer et l'aider à retrouver son élan vital.
En débutant ce récit, le lecteur a conscience qu'il a été écrit par deux psychothérapeutes : il sait donc qu'ils vont évoquer leur pratique d'analyste psycho-organique au travers de deux personnages fictifs venant consulter. Il ne s'attend donc pas à un regard critique, plutôt à une exposition au travers de ces deux patients. La construction du récit s'avère très agréable et très douce, exprimant la bienveillance des deux thérapeutes. Les auteurs alternent les scènes consacrées à Paula et à Gaby. Chaque scène fait le plus souvent une ou deux pages, avec deux séquences qui montent à six pages, toutes les deux consacrées à Gaby. Chaque séance chez le psy est donc condensée en une, deux ou trois pages, avec des échanges brefs, sans explication technique, sans utilisation du langage d'analyste, juste la parole de l'une ou de l'autre patient, et les questions brèves du thérapeute, avec rarement une remarque ou une suggestion. La narration visuelle s'inscrit dans un registre réaliste et descriptif, avec un bon niveau de détails, et une mise en couleurs qui joue sur les nuances de brun voire sépia pour les pages consacrées à Gaby, et sur les nuances de bleu gris pour celles consacrées à Paula.
La mise en couleurs s'avère douce, apaisante, reflétant le havre de calme du cabinet, de l'attitude bienveillante du thérapeute, de l'absence de jugement. le jeu de nuances d'une même teinte permet d'évoquer l'ambiance plus ou moins lumineuse ou tamisée, de rehausser les reliefs de chaque surface, d'adoucir la noirceur des traits encrés, d'habiller les rares fonds de case vides. L'artiste donne l'impression de représenter les personnages avec gentillesse, comme s'il faisait preuve d'empathie pour eux, à la fois pour leur état de mal-être qui les amène à consulter, à la fois pour ne pas gêner leur parole, et pour prendre en compte que chaque séance remue des choses profondes nécessitant une période de repos entre chaque pour que le patient dispose du temps nécessaire pour se remettre de ses émotions. le lecteur fait donc connaissance avec les deux principaux personnages, jeunes trentenaires, bien de leur personne, sans exagération de leur physique. Les deux thérapeutes restent en retrait bien calé dans leur fauteuil, avec un physique banal également, dans une attitude d'écoute évidemment. Une ou deux fois, le lecteur peut éprouver la sensation qu'il lit l'ébauche d'une émotion sur leur visage, mais sans certitude.
L'artiste met en œuvre la même approche pour les décors : naturaliste, sans se montrer ostentatoire, la mise en couleur sur le principe de nuances d'une couleur venant même atténuer l'impression première du lecteur en ce qui concerne la densité d'informations visuelles. Pour autant, il se rend compte, inconsciemment ou consciemment s'il y prête une attention particulière, de l'attention portée aux lieux, à la décoration intérieure, aux accessoires. Il commence par sourire en voyant les épées, les heaumes et les cottes de maile, ou encore le radeau basique et la gueule de crocodile. Il constate que le dessinateur ne s'est pas contenté de meubler à la va-vite le cabinet de la thérapeute de Gaby : il a choisi des meubles spécifiques, a déployé un tapis, a retenu un luminaire sur pied, et n'a pas oublié la bibliothèque ou le divan, même si Gaby préfère la position assise. Il effectue bien évidemment la comparaison avec le cabinet du thérapeute de Paula : c'est un autre modèle de fauteuil et de divan, une préférence pour un grand tableau et de petits rayonnages pour les livres, avec toutefois presque la même plante verte. Chacun des deux thérapeutes se rend une fois chez son superviseur, et là encore les meubles et la décoration intérieure sont différents.
Mine de rien, l'artiste est amené à représenter d'autres environnements : le bar où travaille Gaby, une soirée où il se rend, la chambre à coucher de Paula qu'elle partage avec Jean, la bouche de métro de la station Barbès-Rochechouart, la maison des grands-parents maternels de Gaby au Maroc, un restaurant où dîne un couple, une couveuse dans une maternité, une palissade sur laquelle un parachutiste manque de s'embrocher. La narration visuelle sait accommoder une douceur avec des éléments pragmatiques et concrets ancrant chaque séquence dans un monde réel, plausible et palpable. le lecteur est donc amené à considérer Paula, Gaby et leur thérapeute comme des êtres humains ordinaires, avec une vie quotidienne banale et normale. Dans le même temps, il sait bien qu'il ne s'agit pas d'une biographie, que ce que racontent les deux patients est inventé de toutes pièces et que les deux scénaristes prêchent pour leur paroisse… Ce qui ne l'empêche pas d'éprouver de l'empathie pour Gaby et pour Paula, même si une ou deux prises de conscience sur leur histoire personnelle semble surtout servir le scénario.
Le lecteur peut avoir un peu de réticence à penser à cette histoire en termes de scénario : il suit bel et bien le travail sur soi-même que fournit Gaby de son côté, et Paula du sien. Après tout, les traumatismes qu'ils finissent par exprimer et par identifier comme tels, grâce au travail de leur thérapeute respectif, ne sont pas extravagants ou impossible au point d'en devenir romanesques, et il y a bien une raison pour laquelle ils ont pris la décision de consulter ; parce qu'ils ne s'en sortaient pas par eux-mêmes, parce qu'ils répétaient les mêmes schémas, avec des symptômes qui leur pourrissent la vie, entre les cauchemars à répétition de Gaby, et le mal-être profond éprouvé par Paula. L'enjeu de la bande dessinée réside bien sûr dans la mise en scène de l'accompagnement thérapeutique, dans la mise en scène du travail d'analyse, dans ce qu'apporte ce processus. le lecteur apprécie cette forme pour parler de la psychothérapie, sans terme technique, en douceur, sans prétendre arriver à une guérison miracle. Il n'éprouve pas de sensation de vente forcée, mais une présentation de la démarche, évidemment en faveur de ce type de thérapie, sans jamais réduire le champ des possibles à cette unique forme de soin. En outre les thérapeutes mis en scène agissent de sorte à provoquer des prises de conscience, essentiellement par le biais de la verbalisation, sans désigner de victime ou de coupable, juste révéler au patient qu'il est un être humain modelé par son histoire personnelle et, par voie de conséquence, par celle de ses parents. Les séances se suivent, brèves, et le lecteur sent de temps à autre une boule dans sa gorge, les larmes se former au bord de ses yeux, attestant de l'honnêteté de la sensibilité des auteurs.
Suivre la thérapie de deux personnages créés de toute pièce, avec la crainte a priori de subir le prosélytisme de deux praticiens ? Ces réserves font sens, et dans le même temps le lecteur sait où il met les pieds car les auteurs ne font pas mystère de leur métier d'analyste psycho-organique. L'un des personnages indique à sa thérapeute qu'il pense qu'elle doit estimer qu'il n'est pas un patient très intéressant pour elles, car il est un peu nul avec ses petits problèmes et ses petits raisonnements. C'est la normalité, ou au moins la banalité des deux patients, la narration visuelle pragmatique et douce qui rendent ces personnages très proches, plausibles et réels au point de générer un bon niveau d'empathie chez le lecteur. Ce dernier éprouve une forte commisération pour eux, voire il n'est pas loin de verser une larme en voyant comment la thérapie les amène progressivement à se découvrir eux-mêmes, à se révéler, à pouvoir regarder en face leurs traumatismes. Une belle évolution.
Une ville où il fait bon se rendre pour séjourner en tant qu'habitant, mais aussi en tant que lecteur
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Ce tome regroupe les épisodes 21 & 22, les 5 épisodes de la minisérie Local heroes, le numéro spécial de 2004 et l'histoire courte réalisée en mémoire des pompiers du 11 septembre 2001. Il se compose de plusieurs histoires indépendantes ayant comme point commun la ville d'Astro City. Il est possible de lire ce tome indépendamment des autres.
Histoire (1), Pete Donacek (le portier d'un hôtel d'Astro City) accueille plusieurs visiteurs dans le hall. Ces individus viennent pour des raisons différentes qui vont du tourisme d'un jour ou deux, à la recherche d'un contact avec les plus grands superhéros de la ville pour conclure un contrat. Histoire (2), Sally Twinings accepte un emploi de scénariste pour une maison d'édition de comics menée par Manny Monkton, un patron qui sort de l'ordinaire et qui entretient des rapports directs avec les vrais héros (et supercriminels) d'Astro City qui sont les personnages principaux des comics qu'il édite.
Histoire (3), un acteur interprétant un superhéros dans un feuilleton télévisé arrête un vrai criminel devant les caméras. Sa carrière va bénéficier d'une accélération inattendue. Histoire (4), Irene est une journaliste reconnue dans un grand quotidien et elle tombe amoureuse d'Atomicus, un superhéros très puissant, qui semble venir d'ailleurs (une autre planète ou une autre dimension). Leur histoire d'amour évoque forcément celle de Loïs Lane et Clark Kent, mais elle n'y ressemble pas.
Histoire (5), une jeune adolescente de la ville se retrouve à passer un mois de vacances à la campagne où il n'y a qu'un seul superhéros local dont elle évente vite la véritable identité. Histoire (6) en 2 épisodes, un jeune avocat doit défendre le fils d'un caïd de la pègre, accusé d'avoir fracassé le crâne de sa compagne en plein restaurant devant une tripotée de témoins. L'histoire se déroule en 1974 alors qu'un vigilant tue des criminels ordinaires. Histoire (7), un policier à la retraite vient exiger l'aide de Supersonic (un superhéros à la retraite) pour stopper la destruction d'une ville de banlieue par un super-robot. Histoire (8) en 6 pages, Astro City rend hommage aux pompiers.
Il s'agit du cinquième tome de cette série et Busiek revient à une suite d'histoires indépendantes vaguement reliées par des références à des superhéros récurrents. Évidemment il y a à boire et à manger, mais il s'agit d'un repas de gourmet. Busiek reprend le dispositif qui consiste à raconter des histoires d'individus vivant dans une mégapole où les superhéros et les supercriminels (avec les affrontements destructeurs inhérents) sont une réalité. En fonction de votre sensibilité, vous serez plus ou moins touché par telle ou telle histoire. Pour ma part, je me suis aisément reconnu dans le portier qui exerce son métier de son mieux tout en observant les individus qui passent la porte de l'hôtel à la recherche de choses différentes.
L'histoire de Sally Twinings dégage évidemment un parfum enivrant pour les amateurs de comics antérieurs aux années 1970 avec des clins d'oeil aux grands professionnels des comics. L'histoire de l'acteur m'a semblé plus convenue et moins prenante avec une forme de morale très fataliste. le jeu de la séduction entre Irene et Atomicus m'a captivé de bout en bout pour sa sensibilité, son jeu habile avec les codes établis entre Superman et Loïs et l'aboutissement de cette relation entre 2 individus devenus familiers en l'espace de quelques pages. le séjour à la campagne joue sur les a priori trop classiques de la citadine vis-à-vis des provinciaux. Les difficultés rencontrées par le jeune avocat entraînent le lecteur dans un dilemme moral et philosophique d'une profondeur inattendue et dans lequel il est facile de reconnaître des choix que chaque individu doit affronter. le numéro spécial consacré à Supersonic aborde le thème de la retraite et de la vie active d'une façon trop simpliste. L'histoire dédiée aux héros du 11 septembre est un peu courte pour être mémorable.
Comme d'habitude les créations graphiques d'Alex Ross permettent à chaque superhéros et chaque supercriminel de disposer d'une apparence spécifique et évocatrice de sa personnalité et de l'époque à laquelle se déroule l'action. À ce titre les pages bonus permettent de mieux visualiser l'apport déterminant de Ross à la série. Brent Anderson continue d'être la force tranquille sur laquelle Busiek peut se reposer pour donner vie aux personnages. Anderson utilise un style assez sage avec des mises en page basées sur des cases rectangulaires. Il prend un soin particulier à dessiner les gens ordinaires pour que les superhéros ressortent mieux.
Dans ces histoires où les êtres humains normaux sont les principaux protagonistes, Anderson fait des merveilles en créant autant d'individus différents, ordinaires et pourtant inoubliables. Je suis sûr que je reconnaîtrais l'avocat si je le croisais dans la rue, ainsi que le jeune acteur, son collègue et la spécialiste des effets spéciaux, sans parler de Manny Morton. En fait, Anderson évite toute planche démonstrative (sauf les pleines pages de l'épisode consacré à Supersonic) pour se mettre entièrement au service des scénarios. Il le fait avec un tel savoir faire qu'il est facile d'oublier son apport, de ne pas se rendre compte de ce qu'il fait. En réexaminant les pages, le lecteur s'aperçoit que pour les 2 épisodes se déroulant en 1974, Anderson retranscrit fidèlement les tenues vestimentaires de l'époque, ainsi que les éléments décoratifs, jusqu'au type de télévision. Il en va de même pour les habits d'Irene en 1960. Lorsque Sally Twinings se rend dans une convention de comics, le lecteur reconnaît aisément l'agencement de ces grands halls avec les stands des éditeurs, et même les noms des artistes sur leur badge (Mark Waid et Devyn Grayson par exemple).
Et puis le lecteur constate le soin apporté à chaque détail. Pour citer un autre exemple, Busiek et Anderson évitent de recourir à la solution de facilité que sont les lorem ipsum pour les articles de journaux ; ils insèrent de vrais articles rédigés et se rapportant aux faits évoqués dans les titres.
Ces huit incursions à Astro City (et ses environs) tiennent parfaitement la promesse faite par Kurt Busiek de raconter toutes sortes d'histoires dans un monde habité par des superhéros. Il invente des personnages avec des espoirs et des limites qui vivent dans une ville où les superhéros sont une réalité d'autant plus crédible qu'ils disposent d'identités graphiques élaborées et cohérentes avec leurs histoires, leurs pouvoirs et leurs époques.
VOUS ÊTES ICI. - L'ordre de lecture des tomes d'Astro City est le suivant : (1) Life in the Big City, (2) Family Album, (3) Confession, (4) The Tarnished Angel, (5) Local Heroes, (6) The Dark Age 1, (7) The Dark Age 2, (8) Shinning Stars, (9) Through open doors, (10) Victory, (11) Private lives.
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The Shadow
Opération clandestine en Chine - Ce tome comprend les épisodes 1 à 6 d'une nouvelle série consacrée au Shadow, parus en 2012. le scénario est de Gath Ennis, les illustrations d'Aaron Campbell. Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre ; il n'est nul besoin de savoir quoi que ce soit sur le personnage pour lire ce tome. Les quatre premières pages évoquent le bilan de l'occupation japonaise en territoire chinois entre 1931 et 1945 avec une image consacrée à la bataille de Nankin (1937) : 15 millions de victimes, la famine, les expérimentations biologiques, le sort atroce des femmes, etc. Scène suivante, le Shadow intervient dans le port de New York pour arrêter un vol à main armée. Il exécute froidement tous les criminels. Scène suivante, Lamont Cranston prend un verre à l'Algonquin (un grand hôtel de New York). le journal qu'il lit tire en gros titre que l'Allemagne envahit l'Autriche (mars 1938). Il est rejoint par Landers et Pat Finnegan, 2 représentants des services secrets de l'armée américaine. Il apparaît que le gang exterminé était à la recherche d'une cargaison et que leurs informations étaient erronées. Lamont Cranston propose de mettre ses connaissances de l'Asie au service du gouvernement des États-Unis pour retrouver ce chargement, sous la supervision de Pat Finnegan. Cranston embarque à bord d'un avion avec Margo Lane pour la Chine où un individu louche à proposé de vendre ce bien précieux au plus offrant : américains, japonais, russes, anglais. Dès les dix premières pages, le lecteur comprend que Garth Ennis n'a pas de temps à perdre. Il a signé pour une seule histoire en 6 épisodes, et chaque page compte. Il avait annoncé dans des interviews que la Shadow était le dernier personnage (propriété d'un éditeur) dont il souhaitait écrire une histoire, et qu'il n'avait pas encore abordé. La scène d'ouverture prouve aux lecteurs fidèles d'Ennis qu'il s'est investi dans ce récit : évocations de crimes de guerre, bilan sans appel des massacres. En quatre pages, le ton du récit est donné : l'abomination des crimes de guerre, la capacité de l'humanité à s'exterminer. Deuxième scène, Ennis reste dans l'efficace : le Shadow apparaît, fait montre de ses pouvoirs, de sa technique de combat, de son absence de pitié. Aucune ironie, aucun second degré, mais une autre forme de massacre, d'extermination. La différence : le Shadow a une préscience limitée et il tue quelques individus pour préserver le sort de millions d'autres. Troisième scène, Ennis présente l'alter ego du Shadow : Lamont Cranston. Il n'y a finalement aucune différence de profil psychologique entre les 2 : l'un parle le langage des criminels, l'autre celui des hommes qui préparent la guerre pour avoir la paix. Ennis s'empare du personnage du Shadow et le fait sien en respectant ses composantes essentielles. le lecteur qui connaît le personnage dans l'une ou l'autre de ses incarnations (les romans de Walter Gibson, la version de Dennis O'Neil et Mike Kaluta avec Hitler's astrologer, celle de Mike Kaluta avec In the coils of Leviathan , celle d'Howard Chaykin avec Frères de sang : meurtre à Malibu) retrouvera les composantes bien connues : le chapeau de feutre, l'écharpe rouge, le rire sadique, les pistolets automatiques, l'identité de Lamont Cranston (avec celle de Kent Allard), Margo Lane, le séjour formateur en Asie, le girasol monté en bague, etc. Le thème central du récit correspond fondamentalement à l'un des principaux centres d'intérêt de Garth Ennis : la guerre dans toute son atrocité, toute son inhumanité. Ennis est un auteur qui ne se contente pas d'un message simpliste ou basique de type La guerre, c'est mal. La première scène permet de situer l'action dans un contexte historique. Ennis énonce des faits qui condamnent sans appel les actions militaires japonaises en Chine. Dans le cadre de ce récit, il n'y a pas plus de contextualisation, pas de recul sur le fait que L Histoire est écrite par les vainqueurs. L'objectif clairement affiché est de faire comprendre au lecteur que ces atrocités sont similaires à celles commises par les nazis. Par la suite, Ennis développe une histoire qui s'attache plus à la réalité des opérations militaires clandestines en temps de paix. Que se passe-t-il quand une démocratie doit effectuer une opération officieuse dans un territoire où le pouvoir politique doit plus à la force qu'à la démocratie ? La réponse n'est pas très surprenante, mais son traitement est assez saisissant dans sa réalisation. La précision historique des premières scènes laisse supposer que la suite des aventures s'inspire de faits plausibles. Aaron Campbell utilise un style plutôt réaliste avec un encrage appuyé qui confère une forme de densité et de sérieux aux illustrations, ce qui est en parfaite adéquation avec le ton de l'histoire. Cette édition comprend également les 9 pages de script d'Ennis pour l'épisode 1. Cela permet au lecteur de se faire une idée du niveau d'exigence du scénariste, du degré de précision de ses descriptions. Pour la page 4, le lecteur peut constater que Campbell n'a pas eu le courage de dessiner le menu détail de l'une des atrocités commises par les soldats. Et pourtant il faut déjà avoir le cœur bien accroché pour regarder ces illustrations sous toutes les coutures. Cela donne aussi une bonne idée de la quantité de travail exigée vis-à-vis du dessinateur, en particulier en termes de recherches de références historiques, pour les uniformes militaires (de différents pays qui plus est), pour les armements d'époque, pour les modèles d'avion, pour l'architecture de New York en 1938, etc. Tout du long, Campbell délivre un travail solide qui privilégie la consistance au sensationnalisme. Cela ne signifie pas qu'il s'agit d'illustrations figées ou pesantes. Campbell sait donner une apparence spécifique à chaque personnage. Sa façon de dessiner Lamont Cranston est parfaite : voici un individu à l'aise financièrement, sûr de lui, mais aussi habité par sa mission et par sa connaissance limitée du futur, et encore plus par sa connaissance intime de la capacité d'infliger le mal. Son Shadow est sombre et énigmatique à souhait, même si la doublure rouge de sa cape est un peu trop voyante. Ennis et Campbell s'emparent du Shadow pour histoire d'opération officieuse en territoire chinois, juste avant la seconde guerre mondiale. L'esprit des pulps est bien présent, mais Ennis ne se contente pas d'une extermination expéditive de criminels. Il intègre le récit dans le contexte géopolitique de l'époque.
Hulk - Futur imparfait
Les futurs s'annoncent apocalyptiques. - Ce tome comprend une histoire complète Futur imperfect, avec un scénario de Peter David, et des illustrations de George Perez, initialement parue en 1992 & 1993 (96 pages). Dans une ville qui a connu les ravages de la guerre, des gens en bonne santé troquent et vendent dans un gigantesque marché à ciel ouvert. Au sein de cette foule, trois individus se retrouvent pour évoquer la dernière étape mise en œuvre dans leur plan pour lutter contre le dictateur en place. Ils ont réussi à ramener dans le temps le Hulk du présent (version vert & intelligent) pour lutter contre le dictateur. Le lecteur est amené à découvrir progressivement les liens qui unissent Hulk au dictateur, ainsi que la personne qui a conçu le plan qui implique Hulk. Cette histoire se place au milieu des 12 ans pendant lesquels Peter David a été le scénariste de la série Incredible Hulk, de l'épisode 331 paru en mai 1987 à l'épisode 467 paru en août 1998. Est-ce que cette histoire ressort parmi la quantité industrielle de futurs post-apocalyptiques dystopiques ? Oui, Peter David a créé un adversaire terrifiant à la fois en raison de sa puissance, et aussi en raison de ses liens avec Hulk. David manie les particularités des lignes temporelles divergentes avec habilité et la logique interne du scénario est solide. Ensuite les références à la continuité de Hulk restent assez génériques pour que le lecteur occasionnel ne soit pas perdu dans des sous entendus obscurs. Enfin David manie avec assez de légèreté les éléments de l'univers partagé Marvel et il explique la chute des autres héros de manière satisfaisante avec une salle des trophées qui rappelle au lecteur l'existence de certains personnages qui n'ont pas forcément bien survécus aux ravages du temps (Shatterstar et Sunfire, par exemple). Cette double page qui présente les restes de costumes et d'équipements met également en valeur le talent de George Perez. Il a encré lui-même ses dessins pour cette histoire ; il n'y a donc aucune perte de finesse ou de précisions. Chaque casque ou costume est immédiatement identifiable et il glisse même un ou deux gags visuels discrets (telle la mention Dead again ? sur le poster de Phoenix, ou la tête de Sentinel qui sert de poubelle à gravats). le lecteur retrouve donc la minutie maniaque de ce dessinateur pour une vision du futur très détaillée. Future imperfect est un moment clef dans l'histoire de Hulk avec l'introduction d'un ennemi terrible. Ce récit présente un voyage dans le temps bien pensé, avec de nombreux rebondissements et des références sympathiques à l'univers Marvel. Un excellent divertissement.
La Grande évasion - Biribi
Au contraire de certains autres aviseurs, je suis plutôt friands de ce genre de séries "concept" à la manière des séries Quintett, Alter Ego ou encore "Sept". Je me suis donc procuré récemment la série complète, cette dernière étant vendue d'occasion à un prix très attractif sur un site de vente en ligne. Au vu des nombreux avis déjà déposés, je ne m'étendrai pas sur le scénario retraçant l'évasion du militaire Ange Lucciani d'un camp disciplinaire de Biribi, basé en Afrique du Nord. Ici, l'histoire se concentre essentiellement sur les conditions de vie effroyables et sur l'enfer vécu par les soldats condamnés aux travaux forcés. Bien que je rejoigne certains avis précédents quant au côté très classique de la trame de l'histoire et aux personnages très stéréotypés (le méchant chaouch, les bagnards complices, etc.), force est de constater que le scénario est plutôt efficace et l'univers des bagnes de Biribi bien documenté (uniformes, organisation, sanctions disciplinaires tels que le silo ou la crapaudine, etc.). Une fois ce one-shot ouvert, le lecteur a ainsi du mal à le refermer sans savoir si oui ou non, Ange Lucciani arrivera à s'extraire de cet enfer à ciel ouvert. Côté dessin et colorisation, cela reste classique mais plutôt agréable à l’œil. Une bonne entrée en matière que cette BD dans la série concept "La grande évasion" et Un bon 3,5 que je relève à 4. Originalité, Scénario : 6,5/10 Dessin, Mise en couleur : 7,5/10 NOTE GLOBALE : 14/20
Temudjin
J'ai beaucoup aimé le trait et la colorisation très personnels d'Antoine Carrion avec une mention spéciale à cette magnifique couverture qui m'a fait acheter ce diptyque. La représentation des esprits, dont les contours blancs se détachent en transparence du décor, m'a fait penser à un jeu vidéo que j'avais bien apprécié, Concrete Génie, dans lequel des génies dessinés par le héros prenaient vie. Côté histoire, même s'il est vrai que la trame est lente, le premier tome se contentant d'installer les personnages et le voyage initiatique de notre jeune héros au chamanisme, cela a plutôt bien fonctionné avec moi. Il se dégage ainsi une poésie de cette allégorie de la vie de Gengis Khan, plus grand chef de l'empire Mongol, qu'il est difficile de décrire dans cet avis. Mais je peux comprendre certains commentaires précédents regrettant une absence d'action évidente voire une certaine langueur. Pour ma part, vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé, tout comme la fin, très ouverte. La facilité aurait en effet été de finir sur la victoire de Témudjin sur le Général actuel des tribus mongoles. Une œuvre qui ne fera certes pas l'unanimité mais qui se démarque des productions classiques habituelles. Originalité, Scénario : 7/10 Dessin, Mise en couleur : 8/10 NOTE GLOBALE : 15/20
Le Corps collectif - Danser l'invisible
Ils font de l'air, de l'eau, du feu, de l'éphémère. - Ce tome contient un récit complet, indépendant de toute autre. Sa première publication date de 2019. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins, sans oublier l'expérience de vie. Il comprend soixante-six pages de bandes dessinées en noir & blanc. Il s'achève avec une postface de deux pages, écrite en novembre 2018, par Nadia Vadori-Gauthier chorégraphe du groupe de danse appelé Corps Collectif. Elle explicite la démarche du bédéiste et ce que ses dessins ont apportés aux danseurs : Edmond dessine, il danse avec des parts de chaos et embrasse une énergie vivante. Il ouvre des brèches sur des mondes parfois oubliés de nos systèmes de pensée. le dessin surgit d'un dehors qu'il semble possible d'expérimenter par l'expérience partagée. Il s'agit de liberté, mais aussi sans doute, de sororité, de fraternité. Edmond capte des forces, sa plume trace ce dont il n'a pas idée, mais qu'il ressent et qui vibre. Il dessine un monde qui disparaît en apparaissant. Il dessine contre la bêtise et la mort. Ses dessins dansent lorsqu'on les regarde. Ils dansent davantage encore quand nos yeux se ferment. Il semble à Edmond Baudoin que les artistes qui ont fait des dessins dans la grotte Chauvet étaient dans une grande liberté de création, même si leurs travaux devaient, déjà, être soumis à certaines contraintes. Contraintes techniques évidemment, comme pour tous. Il n'y a pas de moments artistiques dans l'histoire de l'humanité qui n'aient pas été au service du mysticisme ou des communautés. Celui-là a, c'est vrai, longtemps été nécessaire aux sociétés primitives et a donné de grandes et belles œuvres. Se libérer des dogmes, des modes, des règles, sortir des chemins balisés, du vouloir-plaire n'est pas facile. Il faut des capacités exceptionnelles, un engagement total qui suscite de l'incompréhension. Certains artistes en sont morts. Aujourd'hui, le pouvoir de l'argent secondé par les médias décide quels sont les artistes que l'on doit suivre. La mode est omniprésente et l'art officiel moderne s'est mondialisé : Marcel Duchamp a fini par donner Jeff Koons. Shitao (le moine Citrouille-Amère) disait que la règle principale est de sortir de toutes les règles. Mais les individus baignent depuis des millénaires dans des mots, des phrases, mis en place par des mâles qui voulaient et veulent toujours maîtriser le monde, la vie. Ils sont formatés par cette volonté de maîtrise. Et, au moment même où ils estiment s'exprimer librement, l'expression de cette liberté est entravée par une infinité de scories polluant cette expression. Les traits gras imprécis sur le mur de la grotte se transforment en corps en train de danser, il s'agit de la composition Visible-Invisible, représentée le trois mars 2014. En mars 2012, voulant se confronter à la difficulté de dessiner le corps en mouvement, Baudoin a cherché une compagnie de danse qui accepterait qu'il se mette dans un coin de leur atelier. À cette époque, il travaillait sur sa BD Dali (2012) au centre Pompidou où travaillait également Jeanne Alechinsky, chorégraphe et danseuse. Des images avec des mots à côté, dessus, dessous, en fonction des pages. Une lecture très facile : regarder les images en lien direct avec le texte ou non, lire les phrases qui sont écrites dans un français simple et accessible. le principe : pendant sept ans, le bédéiste a assisté à des répétitions de danse de l'association appelé le Corps Collectif. Ces dessins exécutés en direct occupent environ quarante-six pages. Ils sont réalisés au pinceau et à la plume, les outils habituels de l'artiste. Ils rendent compte de sa perception du mouvement des corps, des figures créées, une gageure en soit que de retranscrire ces déplacements par une image figée par nature. de fait ces dessins occupent une place entre le figuratif et l'impressionnisme, avec parfois des touches expressionnistes. Certains détails peuvent être d'une grande précision. D'autres endroits peuvent sembler comme un amas de taches noires, nécessitant une attention plus longue de la part du lecteur pour distinguer parfois une surimpression de corps, ou de postions d'un même corps en un unique endroit, des lignes qui évoquent plus le mouvement que le pourtour d'une silhouette, d'un visage, d'un bras ou d'une jambe. Quelques fois encore, un unique danseur figé dans une position, seul dans la case délimitée par des bordures. Edmond Baudoin se livre à un exercice délicat : témoigner d'une danse perçue au travers de sa propre sensibilité, donc interprétée. En outre, il s'agit souvent d'une danse réalisée par plusieurs danseuses et danseurs, c'est-à-dire une expression collective qui ne peut pas se réduire à l'addition des mouvements de chacun, qui résulte également des interactions entre artistes. Cette bande dessinée à la forme très libre aborde donc également d'autres thèmes. le lecteur commence par découvrir un facsimilé de peintures rupestres, puis une sculpture d'une silhouette humaine datant de la préhistoire, puis le porte-bouteille (1914) de Marcel Duchamp (1887-1955) à côté du Balloon-Dog (1994-2000) de Jeff Koons (1955-), un vol en cercle de martinets, une image extraite du film La sortie des ouvriers (1895) de Louis Lumière (1864-1948), une évocation de Loïe Fuller (1862-1928) et d'Isadora Duncan (1877-1927), des dessins d'arbre, l'artiste à sa table à dessin, un portrait de chacun des treize membres du Corps Collectif, une séquence dans le jardin d'Honorine une très vieille femme. En effet cet ouvrage évoque les représentations du Corps Collectif, mais également leur démarche artistique. Dès le départ, Edmond Baudoin explique qu'en tant qu'artiste il souhaite se libérer des principes inconscients qui sous-tendent sa pratique. Pour illustrer son propos, il évoque et il représente des exemples d'art primitif venant de l'aube de l'humanité. Vers la fin de l'ouvrage, alors qu'il se représente à sa table de dessin, il raconte qu'il a découvert la danse contemporaine avant de faire de la bande dessinée. Il continue : enfant, il ne lisait pas beaucoup, et il suppose que cette méconnaissance a été cruciale pour la suite de son travail. Il développe son propos : sur une scène, on peut, en même temps, faire entendre ou voir plusieurs arts : la danse, la musique, un texte dit, une vidéo projetée en fond de scène… Pareillement en bande dessinée. Les images et les mots peuvent se contredire, faire des oppositions. C'est du bonheur de jouer sur ces différentes couleurs. Cet ouvrage s'inscrit dans le registre de la bande dessinée, avec des dessins, du texte, un fil directeur, des interactions entre les deux. Comme pour les autres ouvrages de cet auteur, le résultat met à profit une liberté formelle de l'expression avec parfois des cases en bande, le tout allant du texte illustré à l'illustration pleine page sans texte, le tout dans une cohérence d'expression sans solution de continuité. le bédéiste dit toute son admiration pour les réalisations du Corps Collectif, pour sa capacité à s'émanciper des conventions pour créer en toute liberté. Il se livre également à des analyses partielles sur leur façon de faire, par comparaison avec sa propre démarche de créateur. le lecteur fidèle à cet auteur retrouve là plusieurs de ses thèmes récurrents : celui d'exprimer ce qui se trouve au cœur de l'être humain, de l'autre, celui de progresser dans ses capacités à l'exprimer, les défis qui se posent à l'artiste (Comment dessiner l'eau qui court entre les rochers ?). Il revient sur sa fascination pour les arbres : les arbres, les danseurs, la même énergie, c'est un rapport au temps qui les sépare. Il cite Antonin Artaud (1896-1948) : Or, on peut dire qu'il suffit d'un simple regard pour que se décompose le monde des apparences mortes. Il s'interroge : comment faire passer la vie des arbres et des corps dans son pinceau ? Le lecteur ressort de cette lecture totalement sous le charme. Il a bénéficié d'une présentation guidée d'une forme de la danse contemporaine, par un amateur enthousiaste et empathique. Il a côtoyé des individus prenant du recul sur le monde, sur leur art, capables de l'exprimer par la danse, et aussi par la bande dessinée. Il se plonge dans la postface de Nadia Vadori-Gauthier et découvre qu'elle exprime aisément tout ce qu'Edmond Baudoin a apporté à sa troupe, ainsi qu'au lecteur : Les dessins d'Edmond ne cessent de nous éblouir. Pourquoi ? Qu'est-ce qui nous cueille si entièrement et continue d'agir alors même qu'on ne les regarde plus ? Ces dessins nous éblouissent d'ombre. Ils rendent visible ce qui ne peut se dire et qui sera toujours irréductible à un mot. Edmond dessine l'invisible, l'indéfinissable, la vie qui palpite aux lisières de l'optique. Il dessine la magie de nos parts de rêve entrelacée aux choses, les béances, les trous noirs, les chevaux d'inconscient qui nous traversent. Son trait, comme un souffle, trace ce qui s'efface. Les corps sont aussi éphémères qu'une vague ou le vent dans les branches. le bédéiste sait faire preuve d'humilité en citant Katsushika Hokusai (1770-1849) qui a déclaré sur son lit de mort que si le ciel lui avait accordé dix ans de vie de plus, ou même cinq, il aurait pu devenir un véritable peintre. le lecteur espère de tout cœur que le ciel accordera bien plus d'années de vie encore, à Edmond Baudoin.
Batman - Silence
Plein la vue et une nouvelle couche de mythe - Mark Chiarello (responsable éditorial chez DC comics à l'époque) décide de frapper un très grand coup en mettant sur la série mensuelle de Batman deux superstars : Jeph Loeb au scénario et Jim Lee au dessin. Ce tome comprend l'intégralité de leur histoire, soit les numéros 608 à 619 parus en 2002 et 2003. La pression est énorme. À l'occasion d'une enquête sur enlèvement d'enfant, Batman finit par se retrouver à la poursuite du responsable de la résurgence massive de ses principaux ennemis et la réponse ne sera pas agréable. Jeph Loeb réussit miraculeusement à tout faire tenir au sein d'une véritable histoire qui revient sur un pan inédit du passé de Bruce Wayne et sur la relation que Batman entretient avec Catwoman. le personnage de Hush sera d'ailleurs repris par d'autres scénariste dont Paul Dini dans le cœur de silence. La pression pèse en premier lieu sur Jim Lee qui doit relever le défi de tenir un rythme de parution mensuelle (chose qu'il n'a plus fait depuis X-Men). La solution est vite trouvée par l'éditeur : le 1er numéro ne sortira que lorsqu'il en aura dessiné 9 sur les 12 prévus. le résultat est du grand Jim Lee, tout en détail en grâce et en force. Rien que pour les dessins (fort bien encrés par son acolyte de toujours, Scott Williams), cette histoire mérite sa place dans votre bibliothèque. Toutes les pages sont dynamiques, le lecteur a l'impression de redécouvrir chaque personnage comme si c'était la première fois (même Batman). C'est magnifique. L'avance qu'il avait prise avant la parution du premier numéro lui permet de terminer ses planches sereinement et dans les temps, sans sacrifier à la qualité de ses illustrations. Tout est parfait comme dans un rêve. Deuxième défi : Jeph Loeb doit livrer un scénario qui tienne la distance et qui permette à Jim Lee de briller de mille feux. Loeb n'en est pas à son coup d'essai, il a déjà réalisé deux séries en 12 et 13 parties chacune qui figurent dans les histoires de Batman les plus mémorables : Un long Halloween & Amère victoire. Dès l'initialisation du projet, il sait qu'il va travailler avec Jim Lee. il convoque donc tous les personnages qui ont fait le mythe pour que Jim Lee puisse leur redonner un coup de fouet graphique. Ils sont tous là : Killer Croc, Catwoman, Poison Ivy, Huntress, Alfred, Loïs Lane, Clark Kent, Joker & Harley Quinn, James Gordon, Nightwing, Ra's al Ghul & Talia, Harvey Dent, Riddler, Robin, Scarecrow... et même Krypto. Et au delà de ce feu d'artifice, Jeph Loeb et Jim Lee se payent le luxe d'ajouter une couche signifiante et durable au mythe de Batman et de Bruce Wayne en introduisant le personnage de Hush. Bien sûr, il est possible de trouver à redire sur la linéarité du scénario ou sur le choix d'en mettre le plus possible sur une page, mais ne boudez pas votre plaisir… ça, c'est du comics du super-héros !
Sous les arbres
Je ne vais sûrement pas contredire l'avis du fils d'Alix. Les éditions de la Gouttière une fois encore, nous proposent une très attachante série jeunesse. Au fil des quatre saisons Dav construit des récits poétiques avec de belles valeurs : altruisme, amour, bien vivre ensemble. Il y a même une jolie touche d'humour comme quand les dindes conseillent au renard d'inviter sa belle au restaurant. Oups ! Dav revendique ouvertement l'influence Disney mais je trouve que sa façon donne un dessin bien personnalisé. Le trait est dynamique et la brièveté de l'histoire correspond bien à des primo-lecteurs souvent avides de répétitions. Je conclurais sur la très belle mise en couleur qui procure une ambiance chaleureuse très agréable. A offrir sans retenue.
La Tempête (David Wautier)
Rencontré à Angoulême en début d'année sur le micro stand des éditions Vite (partagé avec d'autres tout petits éditeurs), David Wautier m'a immédiatement interpelé grâce à ses carnets de voyages. Deux grands formats où sont simplement reproduites les planches de ses carnets, illustrés pleine page. Deux volumes (carnets de Méditerranée et carnets de montagne) donnant à admirer un travail absolument magnifique dans lequel je me replonge régulièrement, presque à chaque fois que je range une nouvelle BD dans mes rayonnages. On pourra se faire une idée de la chose en allant vers ce lien qui contient les seules images que j'ai pu trouver de ce boulot : https://davidwautier.blogspot.com/ Sur la pile de mon libraire, j'ai repéré hier cette couverture superbe. En la feuilletant, j'ai immédiatement reconnu la patte de l'auteur, et malgré le bandeau rédigé par le libraire indiquant "à partir de 5 ans", je suis reparti avec cette BD sous le bras. Après tout, j'ai plus de 5 ans moi-aussi... Le charme de cette histoire sans parole est saisissant. La tempête ne raconte pas grand chose : juste une tempête qui arrive et s'abat sur une famille de pionniers, quelque part dans Monument Valley. Mais il s'agit d'un pur plaisir esthétique. On éprouve des sensations, on ressent les émotions traverser les personnages. Le vent renverse la charrette, le toit prend l'eau, les enfants s'inquiètent et se bouchent les oreilles quand le tonnerre éclate dans le ciel bas et lourd, les parents rassurent... Non, ça ne raconte pas grand chose, mais moi, j'aurais aimé raconter cette histoire à mes enfants aujourd'hui adultes. Il y a tellement à dire, à montrer. Tout y est suggéré. Narrativement, tout passe par ce coup de crayon aux p'tits oignons frais. Et c'est presque un modèle de BD muette avec laquelle il est permis de faire comprendre aux enfants l'implicite et les codes du genre. Je le redis : le dessin de Wautier est pour moi ce qui se fait de mieux. Son charme est indéniable. Il est certain que La Tempête laissera sur le carreau les amatrices et teurs de scénarios ciselés, ce qui s'entend tout à fait. Mais pour ma part, ce fut un petit plaisir fugace et un beau coup de cœur.
Psychothérapies
Je ne dois pas être un patient très intéressant pour vous. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa parution initiale date de 2023. le scénario a été écrit par Jessica Holc, psychologue-psychothérapeute, analyste psycho-organique, superviseuse, et par Ghislain de Rincquesen, analyste psycho-organique. Les dessins et la couleur ont été réalisés par Emiliano Tanzillo, avec l'assistance d'Angela Piacentini pour la couleur. Cet ouvrage compte soixante-dix pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de cinq pages, rédigée par Éric Champ, psychologue clinicien, psychothérapeute, superviseur et formateur d'analystes psycho-organiques, une méthode de psychothérapie qui associe le travail psychique et le vécu corporel. Viennent ensuite deux courts témoignages de patients d'une colonne chacun. Gaby décrit son cauchemar : il est en jean, baskets et teeshirt, au milieu d'un champ de bataille médiéval où les combattants s'affrontent brutalement à l'épée. Il court éperdument jusqu'à atteindre un rivage en orée de forêt, où l'attend un petit radeau plat avec une voile. Il monte dessus et manie la pagaie. Mais bientôt un crocodile lui barre la navigation et ouvre grand sa gueule. C'est alors qu'il se réveille en nage, apeuré. Il indique à sa psychothérapeute qu'il s'agit de son cauchemar de cette nuit, que c'est pour cette raison qu'il s'est décidé à venir la voir. Il est épuisé, c'est insupportable, il est tout le temps fatigué et ses amis lui disent qu'il est déprimé. Son analyste lui demande si ça fait longtemps qu'il a ces cauchemars. Il répond : aussi loin qu'il se souvienne, il fait d'horribles cauchemars et il se réveille en hurlant. Ça fait longtemps qu'il y pensait, mais il lui a été difficile de venir consulter. Il continue : il est barman à Paris et il a trente-et-un ans. Il ne sait pas par où commencer. Elle lui propose : par les événements les plus marquants de sa vie. Paula est allongée sur le divan de son psychothérapeute. Elle a la larme à l'œil en expliquant ce qui l'amène : elle tourne en rond. Ça fait plus d'un an qu'elle vient et elle a toujours ces images d'Élise morte, son amie qui est décédée lors des attentats de Nice, le 14 juillet 2016. La boule au ventre revient, elle n'en sort pas, elle est découragée. En fait, c'est vrai qu'elle a toujours ces images, mais ça ne fait plus mal comme avant. Elle a pu reprendre son travail, conduire des TGV. Elle adore, et elle a beaucoup bossé pour y arriver. Elle continue : elle a fait un voyage en Italie avec son mec. Ça l'a sauvée de parler à son thérapeute. La vie a repris. Mais elle ne comprend pas. Elle a toujours comme un gouffre en elle, et des crises de larmes ; ça ne passe pas. de son côté, Gaby accomplit sa journée de travail, et en fin d'après-midi, il revient pour la séance suivante. Sa thérapeute lui demande comment il s'est senti après leur rencontre. Il explique : bousculé, il a même pris le métro dans le mauvais sens. Mais il s'est senti allégé d'avoir parlé. Il continue : il n'a pas trop l'habitude de ce genre de trucs. Il s'est senti accueilli ici, ce qu'elle lui a dit. Comment mettre des mots, mettre de l'ordre dans ses pensées peut libérer et l'aider à retrouver son élan vital. En débutant ce récit, le lecteur a conscience qu'il a été écrit par deux psychothérapeutes : il sait donc qu'ils vont évoquer leur pratique d'analyste psycho-organique au travers de deux personnages fictifs venant consulter. Il ne s'attend donc pas à un regard critique, plutôt à une exposition au travers de ces deux patients. La construction du récit s'avère très agréable et très douce, exprimant la bienveillance des deux thérapeutes. Les auteurs alternent les scènes consacrées à Paula et à Gaby. Chaque scène fait le plus souvent une ou deux pages, avec deux séquences qui montent à six pages, toutes les deux consacrées à Gaby. Chaque séance chez le psy est donc condensée en une, deux ou trois pages, avec des échanges brefs, sans explication technique, sans utilisation du langage d'analyste, juste la parole de l'une ou de l'autre patient, et les questions brèves du thérapeute, avec rarement une remarque ou une suggestion. La narration visuelle s'inscrit dans un registre réaliste et descriptif, avec un bon niveau de détails, et une mise en couleurs qui joue sur les nuances de brun voire sépia pour les pages consacrées à Gaby, et sur les nuances de bleu gris pour celles consacrées à Paula. La mise en couleurs s'avère douce, apaisante, reflétant le havre de calme du cabinet, de l'attitude bienveillante du thérapeute, de l'absence de jugement. le jeu de nuances d'une même teinte permet d'évoquer l'ambiance plus ou moins lumineuse ou tamisée, de rehausser les reliefs de chaque surface, d'adoucir la noirceur des traits encrés, d'habiller les rares fonds de case vides. L'artiste donne l'impression de représenter les personnages avec gentillesse, comme s'il faisait preuve d'empathie pour eux, à la fois pour leur état de mal-être qui les amène à consulter, à la fois pour ne pas gêner leur parole, et pour prendre en compte que chaque séance remue des choses profondes nécessitant une période de repos entre chaque pour que le patient dispose du temps nécessaire pour se remettre de ses émotions. le lecteur fait donc connaissance avec les deux principaux personnages, jeunes trentenaires, bien de leur personne, sans exagération de leur physique. Les deux thérapeutes restent en retrait bien calé dans leur fauteuil, avec un physique banal également, dans une attitude d'écoute évidemment. Une ou deux fois, le lecteur peut éprouver la sensation qu'il lit l'ébauche d'une émotion sur leur visage, mais sans certitude. L'artiste met en œuvre la même approche pour les décors : naturaliste, sans se montrer ostentatoire, la mise en couleur sur le principe de nuances d'une couleur venant même atténuer l'impression première du lecteur en ce qui concerne la densité d'informations visuelles. Pour autant, il se rend compte, inconsciemment ou consciemment s'il y prête une attention particulière, de l'attention portée aux lieux, à la décoration intérieure, aux accessoires. Il commence par sourire en voyant les épées, les heaumes et les cottes de maile, ou encore le radeau basique et la gueule de crocodile. Il constate que le dessinateur ne s'est pas contenté de meubler à la va-vite le cabinet de la thérapeute de Gaby : il a choisi des meubles spécifiques, a déployé un tapis, a retenu un luminaire sur pied, et n'a pas oublié la bibliothèque ou le divan, même si Gaby préfère la position assise. Il effectue bien évidemment la comparaison avec le cabinet du thérapeute de Paula : c'est un autre modèle de fauteuil et de divan, une préférence pour un grand tableau et de petits rayonnages pour les livres, avec toutefois presque la même plante verte. Chacun des deux thérapeutes se rend une fois chez son superviseur, et là encore les meubles et la décoration intérieure sont différents. Mine de rien, l'artiste est amené à représenter d'autres environnements : le bar où travaille Gaby, une soirée où il se rend, la chambre à coucher de Paula qu'elle partage avec Jean, la bouche de métro de la station Barbès-Rochechouart, la maison des grands-parents maternels de Gaby au Maroc, un restaurant où dîne un couple, une couveuse dans une maternité, une palissade sur laquelle un parachutiste manque de s'embrocher. La narration visuelle sait accommoder une douceur avec des éléments pragmatiques et concrets ancrant chaque séquence dans un monde réel, plausible et palpable. le lecteur est donc amené à considérer Paula, Gaby et leur thérapeute comme des êtres humains ordinaires, avec une vie quotidienne banale et normale. Dans le même temps, il sait bien qu'il ne s'agit pas d'une biographie, que ce que racontent les deux patients est inventé de toutes pièces et que les deux scénaristes prêchent pour leur paroisse… Ce qui ne l'empêche pas d'éprouver de l'empathie pour Gaby et pour Paula, même si une ou deux prises de conscience sur leur histoire personnelle semble surtout servir le scénario. Le lecteur peut avoir un peu de réticence à penser à cette histoire en termes de scénario : il suit bel et bien le travail sur soi-même que fournit Gaby de son côté, et Paula du sien. Après tout, les traumatismes qu'ils finissent par exprimer et par identifier comme tels, grâce au travail de leur thérapeute respectif, ne sont pas extravagants ou impossible au point d'en devenir romanesques, et il y a bien une raison pour laquelle ils ont pris la décision de consulter ; parce qu'ils ne s'en sortaient pas par eux-mêmes, parce qu'ils répétaient les mêmes schémas, avec des symptômes qui leur pourrissent la vie, entre les cauchemars à répétition de Gaby, et le mal-être profond éprouvé par Paula. L'enjeu de la bande dessinée réside bien sûr dans la mise en scène de l'accompagnement thérapeutique, dans la mise en scène du travail d'analyse, dans ce qu'apporte ce processus. le lecteur apprécie cette forme pour parler de la psychothérapie, sans terme technique, en douceur, sans prétendre arriver à une guérison miracle. Il n'éprouve pas de sensation de vente forcée, mais une présentation de la démarche, évidemment en faveur de ce type de thérapie, sans jamais réduire le champ des possibles à cette unique forme de soin. En outre les thérapeutes mis en scène agissent de sorte à provoquer des prises de conscience, essentiellement par le biais de la verbalisation, sans désigner de victime ou de coupable, juste révéler au patient qu'il est un être humain modelé par son histoire personnelle et, par voie de conséquence, par celle de ses parents. Les séances se suivent, brèves, et le lecteur sent de temps à autre une boule dans sa gorge, les larmes se former au bord de ses yeux, attestant de l'honnêteté de la sensibilité des auteurs. Suivre la thérapie de deux personnages créés de toute pièce, avec la crainte a priori de subir le prosélytisme de deux praticiens ? Ces réserves font sens, et dans le même temps le lecteur sait où il met les pieds car les auteurs ne font pas mystère de leur métier d'analyste psycho-organique. L'un des personnages indique à sa thérapeute qu'il pense qu'elle doit estimer qu'il n'est pas un patient très intéressant pour elles, car il est un peu nul avec ses petits problèmes et ses petits raisonnements. C'est la normalité, ou au moins la banalité des deux patients, la narration visuelle pragmatique et douce qui rendent ces personnages très proches, plausibles et réels au point de générer un bon niveau d'empathie chez le lecteur. Ce dernier éprouve une forte commisération pour eux, voire il n'est pas loin de verser une larme en voyant comment la thérapie les amène progressivement à se découvrir eux-mêmes, à se révéler, à pouvoir regarder en face leurs traumatismes. Une belle évolution.
Astro City - Héros Locaux
Une ville où il fait bon se rendre pour séjourner en tant qu'habitant, mais aussi en tant que lecteur - Ce tome regroupe les épisodes 21 & 22, les 5 épisodes de la minisérie Local heroes, le numéro spécial de 2004 et l'histoire courte réalisée en mémoire des pompiers du 11 septembre 2001. Il se compose de plusieurs histoires indépendantes ayant comme point commun la ville d'Astro City. Il est possible de lire ce tome indépendamment des autres. Histoire (1), Pete Donacek (le portier d'un hôtel d'Astro City) accueille plusieurs visiteurs dans le hall. Ces individus viennent pour des raisons différentes qui vont du tourisme d'un jour ou deux, à la recherche d'un contact avec les plus grands superhéros de la ville pour conclure un contrat. Histoire (2), Sally Twinings accepte un emploi de scénariste pour une maison d'édition de comics menée par Manny Monkton, un patron qui sort de l'ordinaire et qui entretient des rapports directs avec les vrais héros (et supercriminels) d'Astro City qui sont les personnages principaux des comics qu'il édite. Histoire (3), un acteur interprétant un superhéros dans un feuilleton télévisé arrête un vrai criminel devant les caméras. Sa carrière va bénéficier d'une accélération inattendue. Histoire (4), Irene est une journaliste reconnue dans un grand quotidien et elle tombe amoureuse d'Atomicus, un superhéros très puissant, qui semble venir d'ailleurs (une autre planète ou une autre dimension). Leur histoire d'amour évoque forcément celle de Loïs Lane et Clark Kent, mais elle n'y ressemble pas. Histoire (5), une jeune adolescente de la ville se retrouve à passer un mois de vacances à la campagne où il n'y a qu'un seul superhéros local dont elle évente vite la véritable identité. Histoire (6) en 2 épisodes, un jeune avocat doit défendre le fils d'un caïd de la pègre, accusé d'avoir fracassé le crâne de sa compagne en plein restaurant devant une tripotée de témoins. L'histoire se déroule en 1974 alors qu'un vigilant tue des criminels ordinaires. Histoire (7), un policier à la retraite vient exiger l'aide de Supersonic (un superhéros à la retraite) pour stopper la destruction d'une ville de banlieue par un super-robot. Histoire (8) en 6 pages, Astro City rend hommage aux pompiers. Il s'agit du cinquième tome de cette série et Busiek revient à une suite d'histoires indépendantes vaguement reliées par des références à des superhéros récurrents. Évidemment il y a à boire et à manger, mais il s'agit d'un repas de gourmet. Busiek reprend le dispositif qui consiste à raconter des histoires d'individus vivant dans une mégapole où les superhéros et les supercriminels (avec les affrontements destructeurs inhérents) sont une réalité. En fonction de votre sensibilité, vous serez plus ou moins touché par telle ou telle histoire. Pour ma part, je me suis aisément reconnu dans le portier qui exerce son métier de son mieux tout en observant les individus qui passent la porte de l'hôtel à la recherche de choses différentes. L'histoire de Sally Twinings dégage évidemment un parfum enivrant pour les amateurs de comics antérieurs aux années 1970 avec des clins d'oeil aux grands professionnels des comics. L'histoire de l'acteur m'a semblé plus convenue et moins prenante avec une forme de morale très fataliste. le jeu de la séduction entre Irene et Atomicus m'a captivé de bout en bout pour sa sensibilité, son jeu habile avec les codes établis entre Superman et Loïs et l'aboutissement de cette relation entre 2 individus devenus familiers en l'espace de quelques pages. le séjour à la campagne joue sur les a priori trop classiques de la citadine vis-à-vis des provinciaux. Les difficultés rencontrées par le jeune avocat entraînent le lecteur dans un dilemme moral et philosophique d'une profondeur inattendue et dans lequel il est facile de reconnaître des choix que chaque individu doit affronter. le numéro spécial consacré à Supersonic aborde le thème de la retraite et de la vie active d'une façon trop simpliste. L'histoire dédiée aux héros du 11 septembre est un peu courte pour être mémorable. Comme d'habitude les créations graphiques d'Alex Ross permettent à chaque superhéros et chaque supercriminel de disposer d'une apparence spécifique et évocatrice de sa personnalité et de l'époque à laquelle se déroule l'action. À ce titre les pages bonus permettent de mieux visualiser l'apport déterminant de Ross à la série. Brent Anderson continue d'être la force tranquille sur laquelle Busiek peut se reposer pour donner vie aux personnages. Anderson utilise un style assez sage avec des mises en page basées sur des cases rectangulaires. Il prend un soin particulier à dessiner les gens ordinaires pour que les superhéros ressortent mieux. Dans ces histoires où les êtres humains normaux sont les principaux protagonistes, Anderson fait des merveilles en créant autant d'individus différents, ordinaires et pourtant inoubliables. Je suis sûr que je reconnaîtrais l'avocat si je le croisais dans la rue, ainsi que le jeune acteur, son collègue et la spécialiste des effets spéciaux, sans parler de Manny Morton. En fait, Anderson évite toute planche démonstrative (sauf les pleines pages de l'épisode consacré à Supersonic) pour se mettre entièrement au service des scénarios. Il le fait avec un tel savoir faire qu'il est facile d'oublier son apport, de ne pas se rendre compte de ce qu'il fait. En réexaminant les pages, le lecteur s'aperçoit que pour les 2 épisodes se déroulant en 1974, Anderson retranscrit fidèlement les tenues vestimentaires de l'époque, ainsi que les éléments décoratifs, jusqu'au type de télévision. Il en va de même pour les habits d'Irene en 1960. Lorsque Sally Twinings se rend dans une convention de comics, le lecteur reconnaît aisément l'agencement de ces grands halls avec les stands des éditeurs, et même les noms des artistes sur leur badge (Mark Waid et Devyn Grayson par exemple). Et puis le lecteur constate le soin apporté à chaque détail. Pour citer un autre exemple, Busiek et Anderson évitent de recourir à la solution de facilité que sont les lorem ipsum pour les articles de journaux ; ils insèrent de vrais articles rédigés et se rapportant aux faits évoqués dans les titres. Ces huit incursions à Astro City (et ses environs) tiennent parfaitement la promesse faite par Kurt Busiek de raconter toutes sortes d'histoires dans un monde habité par des superhéros. Il invente des personnages avec des espoirs et des limites qui vivent dans une ville où les superhéros sont une réalité d'autant plus crédible qu'ils disposent d'identités graphiques élaborées et cohérentes avec leurs histoires, leurs pouvoirs et leurs époques. VOUS ÊTES ICI. - L'ordre de lecture des tomes d'Astro City est le suivant : (1) Life in the Big City, (2) Family Album, (3) Confession, (4) The Tarnished Angel, (5) Local Heroes, (6) The Dark Age 1, (7) The Dark Age 2, (8) Shinning Stars, (9) Through open doors, (10) Victory, (11) Private lives.