Les derniers avis (39893 avis)

Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série L'Homme qui aimait les plantes
L'Homme qui aimait les plantes

C'est une des missions de l'ethnopharmacologie. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première parution date de 2023. Il a été réalisé par Stéphane Piatzszek pour le scénario, par Benoît Blary pour les dessins et les couleurs. Il évoque la démarche de Jacques Fleurentin (1950-), pharmacien et ethnopharmacologue. Il se termine avec un dossier de cinq pages, Pour aller plus loin. Celui-ci comprend une postface de Fleurentin rédigée en septembre 2022, une présentation de la Société Française d'Ethnopharmacologie (SFE) et de ses missions (recenser les traditions orales du monde entier, valider par des travaux scientifiques rigoureux le savoir des guérisseurs, diffuser le savoir), une page de repères historiques (de 1598 pour la création de l'université de médecine à Pont-à-Mousson et de ses quatre chaires, à 2017 pour le droguier confié à la SFE), une page de présentation du droguier de la Société Française d'Ethnopharmacologie, et pour finir un bibliographie sélective de neuf ouvrages. Au temps présent, à Metz, dans le cloître des Récollets. Un couple est en visite dans le jardin des plantes médicinales. Leur enfant s'approche d'une anthémis. Les parents le mettent en garde qu'il s'agit d'un jardin de plantes toxiques. Jacques Fleurentin intervient pour indiquer que les Indiens mettaient de cette plante, sur leurs flèches pour tuer leurs ennemis. C'est une anthémis. Et elle n'est pas plus toxique que la marguerite. Elle a poussé toute seule, elle voulait sans doute être en bonne compagnie. C'est une fleur toute simple qui se balade. Nommée par le grand botaniste Linné en 1753, l'anthémis provient du grec Anthos et signifie Fleurette. le genre compte plusieurs espèces, dont la camomille qui, elle, est médicinale. Fin des années 1950 à Woippy, en Moselle. le père de Jacques est pharmacien et il travaille en officine. Il délivre une prescription : prendre des feuilles de camomille en infusion pendant quinze minutes. Trois grammes pour un quart de litre d'eau, et les ballonnements d'après repas, de la cliente, ne seront plus qu'un mauvais souvenir. Dix ans plus tard, Jacques à dix-huit ans, en mai 1968. Il doit passer son baccalauréat, puis il va entrer en fac de pharmacie, et son père espère bien qu'il reprendra l'officine paternelle. le jeune homme fait observer qu'il ne connaît que cette pharmacie depuis qu'il a trois ans et qu'il souhaite courir le monde, ce qu'il fait dans une première expédition. L'anthémis, de la famille des camomilles, est une sorte de marguerite au coeur jaune. Lui et ses amis ont choisi son nom pour leurs expéditions car la camomille n'est pas une fleur, mais une société de nombreuses fleurs rassemblées sur un capitule, chacune ayant une spécialisation dans le travail. Ainsi, leur équipage se composait de Martine, en charge de l'intendance, de Jacques, photos et botanique médicale, de Georges, photos, et de Patrick, responsable de la partie mécanique. Découvrir le monde et voir comment les hommes vivent au loin. La couverture porte la mention : La médecine, autrement. le texte de la quatrième de couverture précise : Jacques Fleurentin, universitaire et pharmacien, a consacré son existence à ces plantes qui soignent ; une vie d'aventure et de rencontres aux quatre coins de la planète pour découvrir les secrets des végétaux guérisseurs. le lecteur comprend rapidement qu'il s'agit de suivre cet homme depuis la fin de ses études jusqu'à maintenant, au travers d'une de ses activités : la recherche de plantes médicinales grâce à des guérisseurs, d'abord dans le sud de la Méditerranée, puis au Yémen, et avec le temps dans de nombreuses régions du monde, avec le cas particulier de la Réunion. Il n'est donc pas question de sa vie privée, ou même de ses conférences universitaires. Les auteurs présentent son activité d'ethnopharmacologue, c'est-à-dire l'étude des médicaments des autres peuples, des savoirs acquis et transmis à des fins thérapeutiques. Il s'agit donc d'un exposé sur différents aspects : de la première expédition en Turquie à celle à la Réunion, en passant par celle dans le Sahara, au Yémen, la création de la société française d'ethnopharmacologie (SFE) en 1986 et son droguier, et des exemples concrets comme l'anthémis, l'acacia, le qat (khat), les plantes succulentes, la dénomination des plantes créée par Carl von Linné (1707-1778, dans l'ouvrage Systema naturae), l'aloès, etc. La narration visuelle commence comme une bande dessinée traditionnelle : des cases disposées en bande pour une séquence. Les dessins se situent dans un registre naturaliste : des formes détourées avec un trait fin, pour des personnages et des lieux réalistes. Au fil de l'ouvrage, le dessinateur représente de nombreuses personnes d'origine diverse : Jacques Fleurentin à soixante-dix ans en blouse blanche, le jeune couple et leur enfant, le père pharmacien, les jeunes étudiants au début des années 1970, des Touaregs, un officier de la douane d'Arabie saoudite, Yvette Viallard, médecin-chef de la mission médicale française au Yémen, des guérisseurs rencontrés dans les différents pays. le lecteur apprécie l'apparence normale de tous ces individus, la cohérence de leur tenue avec l'époque ou la région du globe, l'expression de leur visage ou leur geste dans un registre tout ce qu'il y a de plus banal. de même l'artiste doit représenter de nombreux lieux : le cloître des Récollets à Metz, le désert saharien, un amphithéâtre de fac, un village en Turquie, une vue générale de Kaboul dans les années 1970, la route traversant le désert de Tademaït, des zones très reculées du Yémen, l'intérieur d'une serre du jardin botanique de Villers-lès-Nancy, des zones sauvages de l'île de la Réunion, l'aéroport de Port Vila Bauerfield dans les Vanuatu, et même le HMS Beagle, le navire britannique sur lequel Charles Darwin a voyagé. L'exposé entremêle des évocations d'expédition de l'ethnopharmacologue, avec des explications sur quelques plantes choisies, et quelques pratiques techniques. le lecteur peut ainsi apprécier des représentations détaillées de l'Anthemis Nobile (camomille romaine), des plantes du bassin méditerranéen (aubépine, ache, cerfeuil, aigremoine, ail des ours, chélidoine, absinthe, bouillon-blanc, coriandre, bardane, basilic), du calotropis procera, de l'acacia, de quelques plantes du Yémen (euphorbia fruticose, aloe tomentosa, caralluma socotrans, nigella sativa), etc. Ces dessins techniques sont réalisés comme par un naturaliste, pouvant servir de référence au lecteur s'il souhaite s'y intéresser. L'artiste représente également le processus de réalisation d'un herbier, de semis, de recherche d'une plante dans la jungle, etc. La narration visuelle mêle donc des interactions entre êtres humains, des voyages, avec quelques planches plus botaniques. La mise en couleurs semble être réalisée à l'aquarelle, avec une approche, elle aussi, naturaliste, venant enrichir les formes détourées, leur apporter de la consistance, installer l'ambiance lumineuse, que ce soit celle du désert sous un soleil implacable, ou celle artificielle d'une pharmacie en métropole. Grâce à la narration visuelle, le lecteur se trouve transporté dans le monde de Jacques Fleurentin, entre études sur le terrain, et travail en laboratoire ou en officine, entrecoupé de présentations sur différentes plantes. S'il n'est pas familier du travail de cet homme ou du principe d'ethnopharmacologie, le lecteur ne discerne pas tout de suite la nature de l'ouvrage : entre récit biographique et potentiellement plaidoyer pour une médecine dite douce. le passage du temps passé au temps présent vient repousser la vue globale sur l'ouvrage. En outre, le lecteur constate que la forme de présentation ne relève pas d'une démarche universitaire, et qu'il lui faut accepter de ne pas avoir toutes les dates, ou toutes les durées, ni même des références rigoureuses sur des textes de loi ou réglementaires. Il comprend progressivement que les auteurs font en sorte de mener concomitamment la progression des pratiques de recherches et la présentation de plantes médicinales pour établir que ce chercheur applique une méthode scientifique, sans velléité de dénoncer les pratiques des grands groupes pharmaceutiques, ou de faire acte de prosélytisme pour une pratique alternative. Progressivement, la narration établit quelques faits qui viennent dresser un état des lieux qui milite pour la préservation des savoirs des guérisseurs, aujourd'hui oraux. 80% des molécules qui soignent les hommes sont issues des plantes. Selon l'OMS, 80% des habitants de la planète n'ont accès qu'aux médecines traditionnelles. Dans toute l'Afrique et les Amériques où prédomine une culture orale, les savoirs ancestraux disparaissent. Un titre peu révélateur pour une bande dessinée qui parle du métier d'ethnopharmacologue, par le biais du spécialiste français le plus connu : Jacques Fleurentin. le dessinateur impressionne par sa capacité à rester dans le registre d'une bande dessinée, avec une narration séquentielle, plutôt que des illustrations pour un texte livré clé en main. Il se montre aussi habile et convaincant à reconstituer une époque qu'un lieu, ou à représenter avec précision une plante. Le scénariste a choisi une construction qui entremêle la vie du chercheur avec des éléments sur l'ethnopharmacologie, dans une précision tout public, moins rigoureuse qu'une présentation académique. Le lecteur ressort de cette découverte, avec une idée concrète de ce qu'est ce domaine de recherche, son intérêt et l'enjeu qu'il représente pour l'humanité.

02/09/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série La Veille du Grand Soir
La Veille du Grand Soir

J'ai beaucoup aimé cette BD qui est une histoire semi-personnelle d'un jeune étudiant qui vit les évènements de mai 68. La BD va se dérouler au fil des évènements, avec les points de vue de De Gaulle, Pompidou, Cohn-Bendit ou les ministres, mais en restant dans un déroulé semi-factuel. Et c'est la grande force de la BD : s'investir dans un étudiant permet de vivre de l'intérieur, tandis que les écarts vers d'autres personnes permet d'avoir un point de vue de l'extérieur. Le dosage est plutôt bon (il n'y a finalement pas tant de choses qui se passent niveau étudiant, paradoxalement) tandis que la situation évolue petit à petit. L'auteur s'est clairement décarcassé pour nous faire comprendre ces deux semaines intenses qui virent la France vivre une contestation massive du capitalisme et de De Gaulle, qui ne restera au pouvoir qu'un an de plus. Ce qui m'a frappé à ma lecture, c'est qu'après tout ce que j'ai déjà pu lire ou voir sur cette période, j'ai encore eu des nouvelles façon de comprendre ce qu'il se passait. L'avantage est que l'étudiant présenté ici n'est pas spécialement militant, juste étudiant ayant des convictions lorsque ça commence à sérieusement bouger. La jeune étudiante qui l'accompagne est un bon personnage-miroir, présentant le versant revendicatif des étudiants (sur la question politique, sociale, féministe ...). Les deux personnages traversant l'ensemble des journées vont avoir deux points de vue différents, parfois complémentaires parfois opposé sur ce qu'il se passe. Et ça donne une dimension bien plus intéressante au récit. Lors de ma lecture, j'ai été frappé par deux aspects. Déjà, l'identification que j'ai pu faire aux protagonistes. Le ras-le-bol qui arrive d'un coup, les manifestations qui m'ont rappelées celle des retraites, la convergence des luttes et des questionnements, la difficulté à structurer un mouvement (comme Nuit debout ou les Gilets jaunes ont pu l'être). Et de fait, j'ai eu une immersion plus grandes dans ce qu'il se passait chaque jour de mai 68. L'autre aspect qui m'a surpris, c'est la réception de ces mouvements par tout le reste de la France, y compris les parisiens qui n'étaient pas dans les rues. Cet espoir qui a pris les ouvriers, les villes de France qui ont pu connaitre des évènements similaires et terriblement différents aussi (l'exemple de Nantes m'a beaucoup intéressé), mais aussi les dissensions internes aux mouvements sont très bien mises en lumière. Ce qui est né spontanément ne pouvait contenter tout le monde, même si tout le monde a pensé pouvoir en tirer profit. Le retour à la normale est cruel, certes, mais terriblement logique voir même prévisible à un certain stade. J'étais déçu de cette fin qui n'en est pas vraiment une, mais ce fut le cas de nombreuses luttes que j'ai vu mener ... En fait, je crois que je retiens surtout de cette BD qu'après lecture, je trouve mai 68 terriblement d'actualité. Nous avons eu de nombreux mouvements sociaux et manifestations récemment, tandis que la gronde semble s'étendre en tout sens, bons comme mauvais. Ce qu'il s'est passé en mai 68, c'est finalement très proche de ce que j'ai déjà vécu. Et en ce sens, la BD m'a permis de comprendre tout ça comme une leçon pour l'avenir. Mai 68 s'est fini comme cela, à nous d'en faire plus la prochaine fois. Et j'aime beaucoup ce message.

01/09/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série La Métamorphose
La Métamorphose

Reformulation enrichissante - Ce tome contient l'adaptation du roman de Franz Kafa, ainsi que de quelques nouvelles, ces dernières ayant été rééditées avec d'autres dans Kaflaïen. La métamorphose - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il est initialement paru en 2003 écrit dessiné et encré par Peter Kuper. Il s'agit d'une adaptation de la nouvelle La Métamorphose (Die Verwandlung, 1915) de Franz Kafka, en bande dessinée. Celle-ci est en noir & blanc et comprend 72 pages. Dans l'introduction, Kuper indique que cette adaptation a également été influencée par Cauchemars de l'amateur de fondue au chester (1904-1911) de Windsor McCay (1869-1934). En se réveillant un matin, après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva dans son lit métamorphosé… Ce n'était pas un rêve et il se demandait ce qui lui était arrivé. Sa chambre était normale avec le lit, le réveil posé sur la table de nuit, le petit secrétaire et sa chaise, la commode avec la valise posée dessus, le tapis, le canapé, les rideaux encadrant la fenêtre. Il ne se rend pas bien compte de son état et se dit que ça doit être une farce. Il décide de se rendormir mais n'arrive pas à se mettre sur le côté droit, sa position habituelle. Vraiment fatigué, il se dit que son métier, vendeur représentant, est des plus éreintants. Chaque jour, c'est la même chose : le stress des correspondances entre les trains, la mauvaise nourriture avalée rapidement le midi, un défilé de nouveaux visages sans relation durable ou d'intimité. Se lever aussi tôt transforme n'importe quel individu en idiot. En plus le soir rentré à l'hôtel, il doit encore établir les commandes. S'il n'avait pas à subvenir aux besoins de ses parents, cela ferait longtemps que Gregor Samsa aurait dit ses quatre vérités à son chef et aurait démissionné. Si tout va bien dans 5 ou 6 ans, il aura gagné assez d'argent pour rembourser la dette de ses parents et il pourra démissionner. Gregor Samsa finit par donner un coup d'œil au réveil et il est déjà 06h45. le prochain train est à 07h00 : il ne lui reste plus qu'à se lever et à foncer à toute vitesse. Il se demande s'il ne pourrait pas appeler pour dire qu'il est malade. Mais il craint que son chef ne lui rende alors visite avec un inspecteur de l'assurance-santé. Il entend sa mère toquer à la porte pour lui rappeler l'heure et lui dire de se lever. Il lui répond, mais sa voix n'a pas la sonorité habituelle et il se dit que sa mère n'a pas dû entendre la réponse à travers la porte. Puis c'est son père qui tambourine sur la porte. Une fois ses parents partis, c'est sa sœur Grete qui vient toquer plus doucement. Il lui répond qu'il est presque près, alors qu'il est encore allongé sur le dos. Fort heureusement, il a fermé sa porte à clé, une vieille habitude de vendeur itinérant. Il commence à bouger pour essayer de se lever, et se rend compte qu'il n'arrive pas à se redresser, ni même à se retourner. Il ne peut pas croire qu'il va rester ainsi couché sur le dos, inutile. Il se fixe un nouveau délai : à sept heures et quart, il doit être levé. Comme pour chaque projet de ce genre, le lecteur peut se demander l'intérêt d'une adaptation d'un livre dont l'intérêt tient essentiellement dans le style littéraire de l'auteur, plus que dans l'intrigue. Cette dernière est assez mince et Peter Kuper s'y tient à la lettre près : un vendeur représentant se réveille un jour transformé en cafard de taille humaine, incapable de communiquer avec ses proches (ses parents et sa sœur). L'intérêt réside donc dans la manière dont l'adaptateur va s'approprier l'œuvre : en respecter la trame générale et les thèmes, et en donner sa vision. Bien sûr, il existe un intérêt plus basique : découvrir l'œuvre sans avoir à la lire. Pour ce dernier aspect, Peter Kuper tient sa promesse au lecteur : il reprend l'absurdité de la situation, l'horreur de la prise de conscience progressive de Gregor Samsa, la réaction de son entourage, et l'horreur encore plus grande d'accepter son état. La narration visuelle peut surprendre de prime abord, avec un fort contraste entre les noirs et les blancs, du fait de l'importance des masses de noir. Il apparaît également rapidement que l'artiste utilise des exagérations parfois de type naïf pour mieux se faire comprendre, par exemple des expressions de visage caricaturales ou des gestes théâtraux. Au global, cela donne une lecture facile, avec un bon équilibre entre les textes et les dessins, un mélange entre drame et comédie, évitant le mélodrame larmoyant. Le lecteur remarque bien que les dessins sortent de l'ordinaire : Peter Kuper ne détoure pas juste les formes avec un trait encré. En fait, il a réalisé cette adaptation en noir & blanc, en travaillant sur des feuilles de dessin appelées Carte à gratter ce qui désigne à la fois le support, la technique, et l'œuvre réalisée par cette technique. Il s'agit d'une sorte de carton sur lequel ont été déposées des couches successives de pâtes formées de craie et d'eau. L'artiste gratte cette feuille pour enlever l'encre déposée afin de dessiner. L'artiste donne donc une apparence aux différents protagonistes. Il a choisi la forme du cafard pour Gregor Samsa, avec une taille humaine, et un visage expressif, mais pas d'autre forme d'humanisation. Il transcrit ainsi l'absurdité et l'impossibilité de l'état du personnage, sans plus chercher à l'expliquer que Franz Kafka. Les autres personnages sont représentés à la fois de manière simplifiée pour les visages, en exagérant un trait de personnalité : la colère brutale du père, l'inquiétude fragile de la mère, la sollicitude timorée de Grete, l'autorité de l'employeur, le mimétisme des 3 hôtes, l'aplomb de la femme de ménage. Cela donne l'impression de faire face à des personnages expressifs, avec un comportement réglé sur un caractère bien déterminé. Le lecteur est vite impressionné par le degré de détail présent dans les cases, malgré la technique inhabituelle et contraignante employée pour réaliser les dessins. Peter Kuper prend le temps de représenter tout le mobilier de la chambre de Gregor Samsa, avec les motifs sur le tapis et sur les rideaux, la texture du bois pour la commode, les motifs du papier peint, les formes du coussin du canapé. Par la suite le lecteur peut prendre le temps d'observer les tableaux et photographies accrochés au mur, le motif du papier peint du couloir (ce n'est pas le même que celui de la chambre), la rambarde en fer forgé du perron, le détail de la poignée avec serrure de la porte de la chambre, le lustre du salon, les reliefs des pieds de la chaise de la chambre de Gregor, etc. Chaque élément de décor dispose de caractéristiques spécifiques qui le rendent unique. le lecteur n'éprouve jamais la sensation de tourner en rond dans une petite pièce fade et dénudée. La narration visuelle est encore enrichie par la diversité des prises de vue. Lorsque Gregor cherche à se retourner sur son lit, la page comprend 11 cases, dont 8 (2 bandes de 4) montrant les efforts de Gregor pour se tordre. Lorsque Gregor songe au rythme effréné de son métier, le lecteur peut voir une pendulette de forme ronde, avec 4 silhouettes de Gregor courant à l'intérieur du cadran. Lorsque le père porte un coup à son fils, la page montre le père en pied, dessiné sur toute la hauteur de la page à gauche, et 4 cases les unes au-dessus des autres sur la partie droite montrant les mouvements de Gregor alors que son père décoche son coup de pied. Dans la page suivante, le lecteur voit la chambre de Gregor en vue de dessus, le cafard sur le dos au centre de la pièce. En fonction de la nature de la séquence ou de l'émotion exprimée, Peter Kuper peut également utiliser des cases biseautées en trapèze, ou des bordures de cases avec des pointes pour exprimer une émotion intense. La narration visuelle s'avère donc très riche, à l'opposé d'une mise en images paresseuses. S'il a déjà eu l'occasion de lire d'autres de ses œuvres, le lecteur n'est pas étonné de l'investissement de Peter Kuper dans cette adaptation. Il est également l'auteur d'histoires très personnelles comme un récit sans parole sur la vie urbaine le système (1996), une histoire romancée se déroulant au Mexique Ruines (2015). Il a également été l'éditeur et un contributeur pour la revue World War 3 Illustrated: 1979-2014. Il a aussi adapté plusieurs histoires courtes de Franz Kafka, réunies dans Kaflaïen. Ces 14 adaptations donnaient la sensation à la fois d'un travail très respectueux de l'œuvre de Kafka, à la fois d'une forme de dialogue avec cet auteur, Kuper reformulant les propos de Kafka pour s'assurer de sa compréhension, pour le dire avec ses mots. Cette adaptation de la métamorphose participe de la même démarche : reformuler le propos de l'auteur. Il s'agit à la fois d'y être fidèle, à la fois de le dire avec ses mots, ce qui véhicule de facto une interprétation. le lecteur retrouve bien les 3 parties de la nouvelle, l'incompréhension de la famille de son état, la blessure de Gregor Samsa. Par la force des choses, le simple fait de mettre cette histoire en dessin constitue une interprétation : pour la forme exacte de Gregor Samsa après sa métamorphose, sa chambre, ses parents, la mise en scène. le lecteur retrouve aisément la thématique sur l'isolement du fait de la différence incapacitante. Il décèle d'autres thèmes comme celui de percevoir le monde différemment de son entourage, la prise de recul, le sens du sacrifice. Peter Kuper ne donne pas l'impression de proposer une interprétation orientée qui serait réductrice, mais de conserver tout le potentiel d'interprétation du récit originel. A priori le lecteur peut s'interroger sur l'intérêt d'adapter un texte aussi idiosyncrasique. Après la lecture, il se dit que Peter Kuper a les moyens de son ambition. Sa transposition en bande dessinée bénéficie de ses compétences d'artiste et de sa compréhension de l'œuvre, sans la sublimer, mais sans la trahir.

01/09/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Kafkaïen
Kafkaïen

Hommage conversationnel avec un maître - Ce tome comprend l'adaptation de 14 textes ou nouvelles de Franz Kafka (1883-1924) réalisées par Peter Kuper. Il est initialement paru en 2018. Il s'agit d'adaptations en noir & blanc. Peter Kuper a commencé à réaliser ces adaptations à partir de 1988. Cet ouvrage commence par une introduction de 4 pages, rédigée par Kuper. Il évoque le mariage de l'angoisse et de l'humour dans les textes de l'auteur, son choix de réaliser ses pages sur des cartes à gratter. Il évoque ensuite d'autres artistes qui l'ont inspiré : Käthe Kollwitz (1867-1945), George Grosz (1893-1959), Otto Dix (1891-1969), des contemporains de Kafka. Il dit avoir également été influencé par Frans Masereel et Lynd Ward, ainsi que par Windsor McCay (1869-1934) et sa bande dessinée Dreams of the Rarebit Fiend (1904-1911). Il explique également qu'il a demandé à un ami de retraduire certains textes de manière plus littérale, et il remercie enfin Max Brod (1884-1968) qui n'avait pas donné suite à la demande de son ami Kafka de brûler tous ses manuscrits. Trip to the mountains - Un homme des cavernes se dit qu'il rejoindrait bien un groupe d'anonymes, et il effectue des peintures rupestres. A little fable - Une souris a l'impression d'évoluer dans un environnement se rétrécissant de plus en plus. The helmsman - Un timonier se fait violemment écarter de son poste et se demande pourquoi personne ne réagit. The spinning top - Un homme observe des enfants en train de jouer à la toupie, certain de pouvoir dire qu'elle sera sa trajectoire. The burrow - Une taupe a creusé son terrier et l'a conçu de manière à être en totale sécurité, avec des faux chemins et des pièges. Elle ne doit plus sortir que pour aller chercher de la nourriture. Give it up! - Un homme se rend au travail et se rend compte qu'il est en retard en entendant les cloches de l'église car sa montre a pris du retard. Un peu perdu, il demande son chemin à un policier. Coal-bucket rider - En plein coeur d'un hiver très froid, un homme est à court de charbon ; il décide d'aller en quémander quelques morceaux tout en ayant bien à l'esprit qu'il va devoir prouver au charbonnier et à sa femme à quel point il est désespéré. A hunger artist - Il y a de cela quelques décennies, un champion de jeûne pouvait gagner sa vie. Il pouvait s'installer en ville dans une cage et des gens venaient s'installer pour le regarder, pouvaient même rester toute la nuit pour le surveiller. Mais les temps changent, et l'artiste du jeûne a dû se résoudre à n'être qu'une attraction parmi d'autres dans un cirque. Un fratricide - Un meurtre a été commis. À neuf heures, Schmarr le meurtrier s'est mis en position au coin d'une rue. Monsieur Pallas l'observait depuis sa fenêtre, mais n'est pas intervenu. Madame Wese guettait le retour de son mari qui était anormalement en retard. Les arbres - Un sans-abri a élu domicile sur une bouche d'aération ; les cellules de texte évoquent les propriétés des arbres. Before the law - Un homme se présente au palais de justice et demande au garde s'il peut y pénétrer. le garde lui répond que non, pas pour le moment. Il le prévient que s'il lui venait l'idée de rentrer quand même, il y a d'autres gardes après lui. le pont - Un homme est étendu au-dessus d'une rivière comme une sorte de pont humain. La colonie pénitentiaire - Un voyageur se tient devant un appareillage inventé par le précédent commandant. le commandant actuel lui explique son fonctionnement, alors que les gardes amènent un prisonnier qui va subir un châtiment. le vautour - Un homme est étendu sur le sol et un vautour descend du ciel pour lui picorer le pied à plusieurs reprises. Un monsieur vient demander à celui qui est étendu pour quelle raison il se laisse faire ainsi. Il s'agit donc d'un projet de longue haleine pour Peter Kuper puisque la réalisation de ces 14 adaptations s'étale sur une trentaine d'années. Il est également l'auteur d'une autre adaptation de Kafka The Metamorphosis (2003), de gags pour le magazine MAD Spy vs. Spy, d'un récit sans parole sur la vie urbaine The System (1996), d'une histoire romancée se déroulant au Mexique Ruins (2015), et a été l'éditeur et un contributeur pour la revue World War 3 Illustrated: 1979-2014. Il a réalisé ces adaptations en noir & blanc, en travaillant sur des feuilles de dessin appelées Carte à gratter ce qui désigne à la fois le support, la technique, et l'œuvre réalisée par cette technique. Il s'agit d'une sorte de carton sur lequel ont été déposées des couches successives de pâtes formées de craie et d'eau. L'artiste gratte cette feuille pour enlever l'encre déposée afin de dessiner. À la lecture, le rendu ne trahit pas la méthode utilisée pour réaliser ces planches. Elles auraient tout aussi bien pu être réalisées à l'encre de Chine, avec une forme d'exagération caricaturale pour les visages et les silhouettes de certains personnages, avec des décors parfois détaillés, parfois déformés pour devenir expressionnistes, pour rendre apparent l'état d'esprit d'un personnage. Il s'agit pour la majeure partie de textes très courts, adaptés sous forme d'une bande dessinée de quatre pages, parfois un peu plus. La colonie pénitentiaire fait exception avec une adaptation de plus de 30 pages. La majeure partie du temps, Peter Kuper a repris le texte (re)traduit de Franz Kafka, et l'a interprété. C'est ainsi que le voyage dans la montagne devient celui d'un homme des cavernes rejoignant une petite communauté. La petite fable est celle d'une souris dans un labyrinthe. le terrier est celui d'une taupe. Etc. Dans ces adaptations, Peter Kuper donne à voir la manière dont il interprète le texte de Kafka, les images qu'il y associe. Il s'agit dont de sa vision, c'est-à-dire d'une forme de réduction puisque le texte initial permet au lecteur d'y projeter ses propres images, différentes pour chaque individu. Il s'agit aussi de donner à voir ce que le texte sous-entend, d'en faire une version soit intemporelle (la souris dans le labyrinthe), soit une version transposée dans un cadre moderne pour faire apparaître en quoi ce texte est toujours parlant. Kuper réalise également des versions plus littérales. C'est le cas du timonier qui montre un homme à la barre avec un autre qui prend sa place sans explication. C'est le cas de la toupie avec un homme qui regarde les enfants jouer. C'est également le cas de champion du jeûne. le lecteur éprouve la sensation de juste lire l'histoire en bande dessinée, sans grand apport ou interprétation. Il se trouve également une ou deux histoires qui sont à la croisée des deux types de représentation. Ainsi dans le cavalier du seau de charbon, l'artiste représente ce que dit le texte, sous une forme de conte à la fois littéral, à la fois imagé. En y prêtant attention, le lecteur observe d'ailleurs que l'auteur fait usage de plusieurs polices de caractère, dont une spécifique quand il intègre la traduction du texte original. Pour autant, le lecteur n'éprouve jamais la sensation de lire juste un texte illustré ; il y a bien les mécanismes de la narration visuelle de la bande dessinée. de ce fait, il (re)découvre les textes de Franz Kafka par les yeux de Peter Kuper. Avec ses dessins noir & blanc et ses personnages au regard torturé, à la morphologie parfois expressionniste (le nez d'un policier en forme de canon de revolver), Peter Kuper transcrit les émotions générées par ces courts textes. En fonction des texte, l'adaptation dégage une force de conviction et une empathie forte ou irrépressible. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va être marqué plutôt par une histoire ou par une autre. Il est fort probable qu'il ne peut pas échapper à l'angoisse de la souris dans son labyrinthe aux parois de plus en plus resserrées. Il partage l'incompréhension et le sentiment d'injustice du timonier remplacé par un inconnu, ne déclenchant aucune réaction de la part des passagers ou de l'équipage. Il partage le besoin de sécurité hors de contrôle de la taupe. Il est épaté par l'idée de rapprocher la situation des sans-abris avec celle des arbres, débouchant sur une idée étonnante. Il perçoit la force de la métaphore dans le principe de représenter le pont sous la forme d'un homme normal. Dans ces moment-là, l'interprétation en bande dessinée prend tout son sens, car finalement en donnant à voir sa propre représentation, Peter Kuper n'écrase pas la métaphore du récit : la souris prisonnière d'un système hostile, le timonier devenu inutile sans raison apparente, l'obsession sécuritaire, la coupure du monde qui s'opère pour les sans-abris, ou encore l'être humain étant un passeur fragile, un pont vers un ailleurs et la responsabilité qui accompagne cette fonction. À d'autres moments, il est possible que la sensibilité du lecteur ne soit pas mise en éveil par l'interprétation de Peter Kuper. L'homme des cavernes, l'homme sur un seau à charbon ou encore le voyageur devant l'instrument de la peine capitale peuvent sembler trop éloignés du sens du texte, ou au contraire trop littéraux. Il y a également des moments de grâce incroyables, comme pour cet individu se présentant devant le palais de justice et dont la couleur de peau donne une toute autre dimension au texte originel. Le lecteur ressort de ces 14 histoires, avec le plaisir d'avoir (re)découvert des textes de Franz Kafka, celui d'avoir perçu les métaphores qui ne lui étaient peut-être pas apparu, et l'expérience d'une narration visuelle personnelle et émotionnellement forte. À quelques reprises, il éprouve la sensation que Peter Kuper a surtout réalisé une histoire comme une sorte de dialogue entre Kafka et lui, une manière de concrétiser ce qu'il a compris et ressenti d'un texte, plus que comme une forme de dialogue entre lui et son lecteur, n'assurant pas pleinement la fonction de passeur entre Kafka et le lecteur.

01/09/2024 (modifier)
Par Gaston
Note: 4/5
Couverture de la série Les Derniers Jours de Robert Johnson
Les Derniers Jours de Robert Johnson

3.5 La première chose qui frappe lorsqu'on commence la lecture de ce one-shot est le dessin de Duchazeau. En effet, le format de l'album est un peu grand et il y a peu de cases par pages, on a droit à de grands dessins dans un superbe noir et blanc. On peut donc admirer le talent de ce grand dessinateur même s'il est vrai que les Noirs ont un peu trop tendances à se ressembler. Le scénario est prenant, quoique j’aurais préféré que la narration soit plus claire. On se balade entre les derniers jours de Robert Johnson et les souvenirs de sa vie sans qu'il y ait de transition claire entre le présent et le passé, ce qui fait qu'il faut bien s'accrocher, parce que sinon on risque de se perdre par moment. Malgré tout, c'est un bon album, mais les quelques défauts font en sorte que je n'ai pas envie de mettre un coup de cœur, malgré le magnifique dessin et la merveilleuse mise en scène qui donnent des planches superbes.

01/09/2024 (modifier)
Couverture de la série Trappeurs de rien
Trappeurs de rien

Une fois de plus les éditions de la Gouttière savent proposer une excellente série aux enfants primo-lecteurs. Cette petite série de cinq tomes indépendants est un vrai régal pour une lecture à partager. Croquette le meilleur trappeur de tous les temps...ou pas, accompagné de ses amis Georgie et Mike vont d'aventures en aventures poussés par la créativité de Pog. C'est frais, tonique et enchanteur. On reste dans des thématiques chères aux enfants comme l'amitié, la nature, les animaux, la paix. Nos trois amis sont bien plus doués pour cueillir des champignons ou observer les papillons que pour tirer sur quoi que ce soit. Le graphisme de Thomas Priou est un régal dans les rondeurs expressives et le dynamisme jovial. Même une déception sentimentale n'entame pas longtemps la bonne humeur ambiante. Le découpage et la mise en scène est moderne alternant des cases classiques avec des pleines pages pleines de détails et de couleurs chatoyantes. Une excellente série à partager avec ses enfants.

01/09/2024 (modifier)
Couverture de la série Ce n'est pas toi que j'attendais
Ce n'est pas toi que j'attendais

J’ai découvert le travail de Fabien Toulmé grâce à sa série « L’Odyssée d’Hakim » que j’ai adorée. J’avais très envie de découvrir le reste de son travail, notamment ce premier album au sujet très personnel. Fabien Toulmé y livre avec beaucoup de sincérité et d’humilité un pan de sa vie qui débute à la naissance de sa seconde fille, atteinte de trisomie. L’annonce de la trisomie de sa fille est un véritable choc qu’il a du mal à surmonter ; s’en suit un long et difficile cheminement pour accepter sa fille. La sincérité avec laquelle Fabien Toulmé raconte l’évolution de sa relation avec sa fille fait toute la force et la beauté de l’album. Il n’hésite pas à montrer ses travers, la difficulté avec laquelle il accepte la maladie de sa fille, et même son incapacité à l’aimer au début. Il n’a pas dû être évident pour lui de se montrer ainsi, car on peut dire qu’il ne se donne pas le beau rôle. Mais c’est justement tout l’intérêt de cet album. Je l’ai trouvé très touchant avec ses peurs et ses faiblesses. Bien sûr il finit par s’attacher à sa fille, l’aimer, et il est intéressant d’observer le parallèle entre les réactions qu’il avait face à des enfants trisomiques avant l’arrivée de sa fille, et les sentiments qu’il éprouve lorsqu’il se retrouve lui-même face à ce genre de réactions. En fin de compte, cet album plein de sensibilité est un formidable témoignage d’amour à l’égard de sa fille. C’est un album que je recommande chaudement aussi bien aux parents confrontés à la même situation, qu’à toutes les personnes qui souhaitent s’ouvrir l’esprit et porter un regard différent sur la trisomie.

01/09/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Au Crépuscule de la Beat Generation - Le Dernier clochard céleste
Au Crépuscule de la Beat Generation - Le Dernier clochard céleste

Une bombe Beat lâchée en pleine rue pour contaminer tout ce qui peut l’être. - Ce tome contient une histoire complète, une adaptation libre des témoignages du journaliste français Gilles Farcet (1959-), ayant passé une dizaine de jours à New York, auprès d’Allen Ginsberg en 1988. Il a été réalisé par Étienne Appert, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent vingt-quatre pages de bandes dessinés. Il commence par une introduction de deux pages rédigées par Alejandro Jodorowsky, évoquant sa rencontre avec Allen Ginsberg vers 1965, au restaurant La Coupole à Paris, son expulsion de Cuba par Fidel Castro, leur virée au café La reine blanche, pour que le poète trouve un compagnon, leur rencontre au milieu des années quatre-vingt dans un tramway à San Francisco. L’album se termine avec la présentation de plusieurs auteurs, toujours sous format de bande dessinée : Avant les beats, Neal Cassady (1926-1968), Jack Kerouac (1922-1969), William Burroughs (1914-1997), Gregory Corso (1930-2001), Gary Snyder (1930-), Peter Orlovsky (1933-2010), Michael McClure (1932-2020), Ram Dass (1931-2019, Richard Alpert), Allen Ginsberg (1929-1997), La suite pour Gilles Farcet, Patti Smith (1946-) l’héritière. Puis viennent une proposition de bande son pour l’ouvrage par Gilles Farcet, les remerciements et les crédits. Parole de Hank : de nos jours, un poète c’est pas un type en chemise blanche qui tousse au bord d’un lac. Quand cette histoire commence, Gilles Farcet ignore l’existence de Hank : le poète invisible, le Beat incarné ! Mais Hank va bientôt faire hurler une sirène intimant Gilles de mettre à l’abri sa faculté d’innocence avant qu’elle ne soit pulvérisée pour de bon. Et c’est ce qu’il fera, peu ou prou. Grâce à lui. 30 septembre 1987, dans la ville de Québec, au Canada. Dans la rue, Gilles attend pour déjeuner, des amis qui ne viendront pas. Une silhouette s’approche. Un œil non exercé ne verrait qu’un barbu usé et claudiquant. Mais il reconnait Allen Ginserbg, le plus célèbre poète américain vivant. Membre fondateur de la légendaire Beat Generation. Inventeur du Flower Power. Grande figure de la contre-culture des années 60 et 70. Conscience morale des États-Unis du XXe siècle. Considéré pendant 30 ans comme un danger national par la CIA La présence de Ginsberg dans le quartier n’a pas de quoi surprendre Gilles : il est l’invité d’honneur pour une rencontre internationale autour de l’œuvre de Jack Kerouac, décédé 18 ans plus tôt. Gilles est venu à Québec avec l’espoir de l’interviewer. Mais pas question d’importuner cette légende vivante sur un trottoir. La scène prend alors un tour imprévisible. Ginsberg s’adresse au journaliste et lui demande qui il est, ce qu’il fait là et s’il s’intéresse au bouddhisme tibétain. Au vu des réponses, il l’invite à venir déjeuner avec lui car il en a assez de ne parler qu’à des vieux qui lui rabâchent toujours les mêmes histoires. Plusieurs rencontres suivent, et en novembre 1988, Gilles Farcet passe une semaine avec Ginsberg à New York. Le titre évoque la fin du mouvement Beat, ce qui peut inciter le lecteur à se dire qu’il vaut mieux en connaître son histoire avant de se lancer dans cette lecture. Le texte de la quatrième de couverture explicite clairement la nature de l’ouvrage : un court paragraphe de rappel sur la Génération battue, un autre sur le séjour de Gilles Farcet auprès d’Allen Ginsberg en 1988, et la présence d’un véritable clochard céleste. Le matin, quand Gilles va prendre son café dans un troquet, il discute avec Hank : poète sauvage, incarnation pure de l’esprit Beat, génie marginal dont les paroles expriment sans filtre le souffle de la grande pulsation et entraînent son auditeur dans un voyage intérieur sur la route de l’initiation psychédélique. De fait, après cinq pages introductives aboutissant à l’arrivée de Gilles à New York en 1988, l’auteur présente ce qu’est la Beat Generation pendant six pages : une synthèse remarquable. Trois auteurs et leur ouvrage majeur : Howl en 1956, par Allen Ginsberg (1929-1997), Sur la route en 1957, par Jack Kerouac (1922-1969), Le festin nu en 1959, par William S. Burroughs (1914-1997). La création du mouvement et son développement. Son héritage : fin des années 50 des hordes de jeunes gens partent Sur la route, dans les années 60 et 70 Ginsberg devient une figure de lutte contre la guerre au Vietnam, dans les années 1980 les punks rejettent tout l’héritage hippie, mais adoptent aussi les Beats comme ancêtres, fin du siècle, la prise de conscience écologique devient planétaire, ce que Snyder et McClure avaient déjà porté au début des années 1950. L’auteur a choisi de développer à sa manière les souvenirs du journaliste Gilles Farcet, en le mettant en scène, à partir de deux de ses livres : La joie qui avance chancelante le long de la rue (2017) et Allen Ginsberg – Poète et boddhisattva Beat (2004). Le lecteur commence la première page et il tombe tout de suite sous le charme de la narration visuelle : simple et évidente, dans un registre descriptif avec un bon niveau de détail. Dans cette première page, un dessin en pleine page, un petit diner qui ne paye pas de mine dans une rue de New York, avec le panneau sur ressort devant l’entrée, un arbre, un escalier incendie en façade : une rue aussi plausible que crédible. L’artiste sait montrer ces environnements urbains en extérieur comme en intérieur avec une approche factuelle, et un savant dosage entre ce qui est représenté avec application et ce qui reste plus évoqué. En page trente-quatre, Gilles accompagné par deux personnes se tient devant l’immeuble où se trouve l’appartement d’Allen Ginsberg : la largeur du trottoir, les poubelles métalliques, la grille métallique, les escaliers incendies en façades, les portes d’entrée, tout a l’air authentique. À l’intérieur, la cage d’escalier, les graffitis sur les murs, la rambarde : pareil, tout apparaît réel et réaliste. Le lecteur peut ainsi s’assoir dans le diner en face de Hank pour l’écouter, et même boire ses paroles, visiter le grand appartement de Ginsberg avec ses différents bureaux et sa cuisine, effectuer une virée dans le désert et éprouver des hallucinations, se rendre à une soirée mondaine pour se faire crier dessus par Gregory Corso, faire un tour dans Central Park, ouvrir les casiers de rangements de Ginsberg, se tenir sur scène avec lui, etc. De temps à autre, le lecteur relève une mise en scène ou mise en page qui sort de l’ordinaire : le souvenir de la jeunesse d’Allen Ginsberg en spectres jaune et rouge au-dessus du barbu usé et claudiquant, l’usage modéré de dessin en pleine page, une palette psychédélique quand la scène s’y prête, un hommage à Philippe Druillet pour évoquer Moloch, une même voiture dessinée plusieurs fois dans un même dessin pour représenter son trajet, des cases de la largeur de la page, des cases de la hauteur de la page, des oiseaux se regroupant dans le ciel pour former un visage, quelques séquences psychédéliques pour évoquer la vie spirituelle, un jeu avec la forme même de la page et des cases (coin inférieur droit de la page semblant comme corné, personnage passant au travers d’une gouttière, cases désordonnées comme emportées par un flux d’énergie), transformations corporelles grotesques et monstrueuses. L’auteur évoque ainsi la Beat Generation dans ses différentes composantes. Le titre s’avère un peu surprenant : il évoque le crépuscule du mouvement. De fait, Gilles Farcet rencontre le curateur du mouvement, l’un de ses principaux initiateurs, après coup. Encore, que l’auteur évoque son héritage dans les années 1970, 1980 et 1990. Un peu inquiet de se retrouver perdu s’il ne connaît pas déjà les Beats, le lecteur découvre que l’ouvrage est incroyablement bien conçu : évoquant le mouvement en huit pages, avec ses principaux acteurs et ses retombées, puis l’évoquant par l’intermédiaire des discussions avec Allen Ginsberg en 1988, alors qu’il dispose du recul qui lui permet d’appréhender ce que la Beat Generation a apporté, dans quelle mesure elle a modifié le monde. Ce dispositif est complété par la rencontre et les discussions régulières qui s’en suivent avec Hank, le clochard céleste, d’après le titre du roman de 1958, de Jack Kerouac. Hank est bien vivant, même s’il semble vieux, peut-être la quarantaine ou plus, et déjà abimé par son mode de vie : un beat au crépuscule de sa vie. Un individu qui continue de lutter contre Moloch plus puissant que jamais : biocide, fratricide, nucléaire, incendiaire, avide, menaçant désormais les conditions mêmes de vie sur la Terre. Une personne qui a ressenti la pulsation (le beat), qui s’est retrouvé défait (battu) par la société (deuxième sens de beat), et qui est parvenu à trouver une cohérence intérieure proche d’un état de béatitude (troisième sens de beat). Un être humain pleinement Beat. Le lecteur peut appréhender son art de vivre au regard des autres créateurs Beat évoqués : Gregory Corso (1930-2001), Neal Cassady (1926-1968), Gary Snyder (1930-), Peter Orlovsky (1933-2010), Michael McLure (1932-2020), Ram Dass (1931-2019, Richard Alpert), et la tutelle de Chögyam Trungpa Rinpoché (1939-1987). En découvrant les portraits de la dernière partie, il peut également le comparer à l’héritière désignée incarnant la Beat Generation dans les cinq pages qui lui sont consacrées : Patti Smith La Beat Generation a laissé une empreinte indélébile sur la culture populaire, a incarné la contre-culture pendant plusieurs décennies. Étienne Appert propose de l’aborder par le biais des écrits du journaliste Gilles Farcet ayant passé une semaine avec Allen Ginsberg à New York en 1988. Le lecteur bénéficie d’un auteur prévenant, ayant à cœur de transmettre l’histoire de ce mouvement sans pareil, de le faire comprendre, de le considérer avec du recul, au travers de l’un de ses initiateurs, avec une narration visuelle semblant toute naturelle, tout en étant capable de s’adapter pour évoquer le passé, les forces spirituelles, l’expansion de la conscience. Le lecteur en ressort conquis, en phase avec le mouvement Beat, avec peut-être un goût de trop peu sur l’usage des produits psychotropes.

01/09/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Riverdale présente Afterlife with Archie
Riverdale présente Afterlife with Archie

Une horreur épurée détruit tout ce qui est intemporel à Riverdale. - Ce tome contient les épisodes 1 à 5 de la série, initialement parus en 2013/2014, écrits par Roberto Aguirre-Sacasa, dessinés, encrés et mis en couleurs par Francesco Francavilla. Il n'est pas besoin d'avoir une connaissance préalable des personnages pour apprécier le récit. Néanmoins connaître leurs prénoms et leur type de relation (par exemple Archie partagé entre Betty et Veronica) permet de comprendre la situation plus rapidement. Un soir, Jughead (Forsythe Pendleton Jones III) vient toquer à la porte de Sabrina Spellman, avec le cadavre de son chien dans les bras. Il vient d'être renversé par un chauffard. Malgré ses réticences (et les règles basique de la magie), Sabrina finit par accepter de le ressusciter. Le lendemain, c'est Halloween. Au lycée de Riverdale, Betty et Veronica comparent leurs idées de déguisement, et elles se disputent pour savoir laquelle aura Archie comme cavalier. Dans les vestiaires, du lycée, le lecteur apprend qui a renversé le chien de Jughead. Le soir, la fête bat son plein, Veronica est déguisée en Vampirella, et Betty en infirmière sexy. Dilton Doiley et Chuck Clayton comparent les mérites de Freddy Krueger et Jason Voorhees. Geraldine Grundy et Waldo Weatherbee évoquent des souvenirs de jeunesse. Jughead fait son apparition à la fête : c'est le début de l'infestation de zombies. Archie Andrews est un personnage qui a été créé en 1941, et qui a bénéficié d'un ou plusieurs titres mensuels depuis, à destination d'un jeune lectorat. Depuis quelques années, l'éditeur a publié des projets à destination d'un lectorat un peu plus âgé. Afterlife with Archie s'inscrit dans cette démarche. Roberto Aguirre-Sacasa utilise une narration linéaire, très factuelle, et très directe. Elle est simple sans être simpliste. Rapidement, il introduit 2 groupes distincts : celui avec Archie, et celui composé de Cheryl et Jason Blossom. Il déploie un groupe de personnages assez important : Archie, Betty, Veronica, Jughead, Mary Andrews (la maman d'Archie), Hiram Lodge (le père de Veronica), Dilton Doiley, Reggie Mantle, Smithers, Kevin Keller, Cheryl et Jason Blossom. Chacun de ces personnages est réduit à un trait de caractère principal, facilitant la reconnaissance et l'assimilation. Il y trois retours en arrière, deux consacrés à Hiram et Hermione Lodge, l'autre à Archie. Certes tous ces personnages sont de race blanche et propres sur eux, évoluant dans une petite ville américaine avec une légère patine rétro et intemporelle. Il s'agit donc d'un environnement très lisse où la seule provocation est le personnage de Kevin Keller (et encore seuls les lecteurs connaissant sa particularité - son orientation sexuelle - s'en rendront compte). Malgré tout Aguirre-Sacasa réussit à insuffler des émotions dans ces personnages. Il s'agit de sentiments essentiels, tels que l'amitié, la solitude, le sens du devoir, le courage. La personnalité peut développée de chaque protagoniste facilite la projection du lecteur dans un personnage ou un autre. Cette bande de copains évolue dans une Amérique qui relève plus du mythe et d'un certain âge d'or, que de la réalité. de ce fait l'histoire n'est pas loin du domaine du conte, côtoyant des aspects universels de la condition humaine. Francesco Francavilla utilise une approche graphique en totale adéquation avec la narration d'Aguirre- Sacasa : des dessins très simples en apparence, une utilisation de couleurs soutenues dans des teintes qu'il affectionne (rouge orangé, violet, orange pâle, jaune poussin, violet héliotrope, lavande, etc.), de copieux aplats de noir, des traits simplifiés pour les visages. Loin de paraître simplistes, ses pages bénéficient du mariage de ces différentes caractéristiques pour être essentielles et viscérales. Francavilla incorpore les stéréotypes visuels du genre "Horreur", dans une narration très personnelle. En feuilletant rapidement ce tome, le lecteur repère immédiatement ces images passées ayant acquis le statut de clichés : Jughead dans l'embrasure d'une porte en contrejour, le chien au milieu de la route pris dans le faisceau des phares d'une voiture, l'individu en ombre chinoise se promenant de nuit, avec le faisceau de sa lampe torche, Archie tenant à la main une batte de baseball ensanglantée avec des tâches de sang sur le mur derrière, la jeune femme en robe de chambre se promenant dans de longs couloirs un chandelier à la main, un chien avec la bave aux lèvres et les crocs ensanglantés, etc. L'art de Francavilla réside dans sa mise en scène, son découpage de chaque séquence, et sa maîtrise de l'éclairage. Il est un peu moins dans le détail que pour sa propre création The Black Beetle, et un peu moins dans l'action que pour Tales of the fox (des aventures de Zorro). Il a donc légèrement simplifié ses dessins pour les rendre plus rapidement lisibles, s'adaptant au lectorat cible de cette histoire. Ici simplifié n'est pas synonyme de fade. Tout au long de ces pages, le lecteur pourra repérer des éléments personnels et particuliers : très beau fauteuil dans la maison des Lodge, tenues vestimentaires différentes pour chaque personnage, une belle Rolls Royce, superbe décoration psychédélique de la chambre de Jason Blossom, etc. Francavilla adapte son découpage en cases à la nature de l'action passant de planche comprenant jusqu'à 10 cases, à un dessin pleine page. Il gère ainsi l'écoulement du temps : plus de cases lorsqu'il s'agit de décrire un enchaînement d'actions rapides, ou une case plus grosse pour que le lecteur s'arrête sur un moment choc, ou au contraire une émotion intime. Avec cette histoire, Archie Andrews passe de l'enfance (ou de la très jeune adolescence) à l'adolescence, au travers d'un récit d'horreur. Roberto Aguirre-Sacasa et Francesco Francavilla n'en profitent pas pour massacrer ses icônes américaines dans une débauche de gore. Ils utilisent l'épidémie de zombies pour faire ressortir les qualités intemporelles de cette série, au fur et à mesure que les zombies tuent des êtres chers, ou détruisent ce qui rendaient la vie douce à Riverdale.

31/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série VS - Ligne de front
VS - Ligne de front

Atteindre l'objectif - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il comprend les épisodes 1 à 5 de la minisérie, initialement parus en 2018, écrits par Ivan Brandon, dessinés et encré par Esad Ribi?, avec une mise en couleurs réalisée par Nic Klein. Il comprend également les couvertures alternatives réalisées par Dan Panosian et Jae Lee. Des dizaines d'années dans le futur, sur une planète avec un anneau, sous la supervision et la surveillance de gouvernants ayant élu domicile dans des satellites spatiaux, une bataille va commencer. Les soldats d'une faction sont campés sur leur position, ayant du mal à supporter le silence de l'attente. Non loin de là, le commando ennemi vient d'arriver. Il se compose de 6 soldats, avec pour chef un vétéran nommé Satta Flynn équipé d'un exosquelette dorsal avec quatre bras supplémentaires. Il donne l'ordre à 2 soldats de se déployer sur les flancs, et aux 3 autres de le suivre. À quelques mères en hauteur, de nombreuses caméras filment tout. Le soldat parti en vol autonome se fait descendre dès la première minute. Un autre reçoit en projectile en pleine poitrine. L'une des caméras annonce une pause pour les écrans publicitaires. En fait il s'agit d'une rediffusion que Satta Flynn regarde depuis son lit d'hôpital car il a été grièvement blessé pendant cette campagne. 86 jours après sa blessure, il peut enfin sortir de l'hôpital, avec une nouvelle jambe cybernétique à la place de celle qui a été amputée. Il sort en fauteuil roulant, mais se met debout malgré la douleur, pour le bénéfice des journalistes présents à l'entrée. Il est rapidement pris en charge par le représentant de l'entreprise qui l'emploie, et par Xem, une jeune femme qui lui est attachée. Quelques jours plus tard, Satta Flynn est de retour sur le champ de bataille. Il court pour éviter les tirs de l'ennemi, tout en progressant de l'avant. Il finit par débusquer le chef de peloton ennemi en le surprenant. Il s'engage dans un combat acharné au corps à corps. L'autre réussit à lui trancher une artère du cou. Flynn ne se rend pas pour autant, et enfonce sa propre lame dans le cou de son adversaire, le tuant. Mais il se fait lui-même poignarder dans le dos par un autre ennemi à l'agonie sur le terrain. Il se retourne dans un sursaut pour le tuer également, et s'effondre sur son cadavre. La bataille est parvenue à son terme, et les services médicaux et autres pénètrent sur le terrain pour s'occuper des blessés et enlever les cadavres. Satta Flynn n'est pas mort, mais il a échoué. La sanction est double : son entreprise n'a pas gagné la partie et va perdre des territoires de vente. Lui-même va perdre des sponsors et donc des revenus financiers. Par contre, ça ouvre la porte à de nouveaux soldats pour prendre sa place, des plus jeunes. A priori, le lecteur est attiré vers ce comics, à la fois par le dessinateur, à la fois par le scénariste. Esad Ribi? s'est fait connaître par ses pages s'apparentant à des illustrations pour des projets comme Loki (2004, scénario de Robert Rodi), Silver Surfer: Requiem (2007, scénario de Joe Michael Straczynski), Sub-Mariner: The Depths (2009, scénario de Peter Milligan), Secret Wars (2016, scénario de Jonathan Hickman). Le lecteur note toutefois que l'artiste n'a pas réalisé lui-même sa mise en couleurs. Elle a été réalisée par Nic Klein qui a déjà travaillé avec Ivan Brandon, en particulier pour la série de science-fiction Drifter. S'il l'a lue, le lecteur garde en souvenir des visuels envoûtant et une structure narrative déroutante, exigeant un bon degré d'investissement pour rassembler les pièces du puzzle du scénario, dispersées aux quatre vents des épisodes. Du coup, il peut éprouver un peu d'appréhension à se plonger dans ce nouveau récit de Brandon. D'un autre côté, il s'agit d'un récit complet en 5 épisodes, donc nécessitant moins d'effort que pour les 19 épisodes de Drifter. En outre les premières pages donnent l'impression qu'Esad Ribi? a réalisé ses planches tout seul, tellement Nic Klein a calqué sa mise en couleurs sur la méthode de Ribi?. Enfin les 12 premières pages narrent une opération militaire de terrain, tout en action. Ivan Brandon n'a quand même pas abandonné complètement sa manière de raconter une histoire, et ce n'est que progressivement que le lecteur découvre les raisons et les enjeux de ces affrontements entre professionnels. Cependant, il n'est pas compliqué de comprendre ce qui est en train de se jouer. Le récit se concentre essentiellement sur Satta Flynn, ce combattant vétéran émérite, tout entier focalisé sur son métier. La jeune Xem n'apparaît que le temps d'une page et n'est même pas une récompense pour Flynn, selon toute vraisemblance encore moins une compagne. Les seuls femmes à jouer un rôle de premier plan sont deux combattantes comme Flynn, Mama Martine et Major Devi, cette dernière étant plus jeune et plus compétente que lui. Satta Flynn embrasse donc complètement sa condition de combattant célèbre et redoutable, sans état d'âme, sans autre motivation que celle de sortir vainqueur. Sa blessure grave ne remet pas en question sa motivation. Il n'éprouve pas de peur particulière face à la mort. Seule la supériorité de Major Devi le déroute, impliquant la fin de sa supériorité, une déchéance vraisemblable à court terme. Du coup Satta Flynn n'est pas un héros parce qu'il est difficile de l'admirer du fait de son absence de questionnement, mais il n'est pas complètement antipathique parce que le lecteur ressent de l'empathie pour son obsolescence proche. Les premières pages impressionnent le lecteur commençant par deux dessins en pleine page, puis trois pages avec 3 ou 4 cases, comme une sorte de travelling avant vers le champ de bataille, en partant depuis l'espace. Le lecteur retrouve les formes tracées à grand trait d'Esad Ribi?, noyées dans des camaïeux de couleurs pastel, des brumes mangeant les détails. Il lui faut donc un peu de temps pour se rappeler que la mise en couleurs a été faite par Nic Klein et pas Ribi?. Cela devient un peu plus apparent par la suite car les formes deviennent détourées par des traits encrés, attestant que le dessinateur a un peu changé de mode de représentation. Cela l'incite d'ailleurs à représenter plus de détails, à se montrer plus concret. Cela constitue un plus pour le récit, car du coup les éléments de science-fiction sont plus palpables, plus tangibles. Le lecteur peut voir la technologie futuriste, les quelques vaisseaux, les tenues d'anticipation, les armes du futur. Les représentations ne s'inscrivent pas dans une démarche prospective d'anticipation à partir de la science d'aujourd'hui, mais elles permettent au lecteur de s'immerger dans un monde cohérent, différent du présent. L'observation des dessins lui permet de se faire une représentation des constructions de cette planète, de son degré d'avancée sur l'échelle de la civilisation, de son urbanisme, même si le scénario ne s'appesantit pas sur la vie quotidienne. Nic Klein effectue un remarquable travail de mise en couleurs, avec des teintes assez pâles, un peu blafardes. Il les utilise pour accentuer le relief des formes, et apporter des informations sur les sources d'éclairage. Il établit une teinte dominante par séquence pour lui conférer une ambiance particulière. Il nourrit les fonds de case lors des affrontements car les champs de bataille se trouvent en zones sauvages, ou dans des zones dévastées. Le lecteur pourrait craindre que ces choix graphiques rendent la lecture un peu difficile, mais en fait Esad Ribi? conçoit des personnages et des tenues avec des spécificités assez fortes pour que le lecteur sache tout de suite qui il est en train de regarder attaquer, ou où se situe l'action. Le choix de couleurs délavées peut donner l'impression que le récit manque d'éclat, mais le lecteur constate rapidement que les combats sont spectaculaires, avec des déroulements inventifs, et que certains lieux en imposent soit par des constructions gigantesques, soit par la beauté de la nature. La narration graphique emmène donc le lecteur sur une autre planète peuplée d'humanoïde, dans un futur lointain, au milieu de combats menés par des professionnels jusqu'à la mort. Ainsi immergé, le lecteur se laisse prendre par la fureur des combats, par la détermination professionnelle de Satta Flynn. Comme lui, il absorbe les informations quand il en a le temps, pour comprendre quels sont les enjeux réels de ces affrontements. Ivan Brandon ne s'est pas contenté de concevoir une intrigue, il a également travaillé sur la forme, avec l'insertion de pages de publicité, comme dans la retransmission des combats, aidé par Tom Muller, un designer. Il s'agit de produits inventés pour l'histoire, mais fonctionnant comme des échos de produits existants, telle une célèbre marque de soda. L'effet produit est de faire remarquer au lecteur que ces combats s'inscrivent dans une forme de gouvernement, un système fonctionnant sur le principe du capitalisme, où le terme guerre économique peut être pris au pied de la lettre. En soi, le propos ne s'avère pas original, mais sa mise en forme (récit de SF, dessins à la forte personnalité) en fait une fable pour adultes, débarrassée de toute naïveté. Le scénariste utilise le genre SF pour mieux faire ressortir les principes sous-jacents qui conduisent les personnages à se comporter ainsi. Il a réussi à trouver le juste équilibre entre récit au premier degré et critique du système. Au vu des créateurs de cette histoire, le lecteur peut se retrouver tiraillé entre deux a priori conflictuels, entre curiosité pour un scénario ambitieux et des dessins personnels, et appréhension pour une structure de récit trop alambiquée, et des dessins trop fades. Il se trouve qu'Ivan Brandon, Nic Klein et Esad Ribic ont combiné le meilleur de leurs particularités, pour un récit de science-fiction basé sur l'action, avec une dimension réflexive, et des dessins riches à la mise en couleurs personnelle.

31/08/2024 (modifier)