En empruntant un échantillonnage d'albums à ma BM je m'attendais à lire une série commerciale de type Les Blondes. Gentille et sans prétention comme je l'avais écrit dans mon avis . De quoi passer un quart d'heure de lecture apaisante d'une série jeunesse, sans se prendre la tête . Bon la série commence un peu comme cela même si il y a déjà une bonne qualité de langage dans des strips bien dynamiques et souvent drôles.
Puis petit à petit la série se développe avec des personnages qui prennent une belle épaisseur. Les auteurs savent garder le fond du caractère des trois amies mais en leur attribuant une personnalité sociale intéressante. Vicky la fille de riche, Jenny quasi cas social ou Karine qui entre dans une histoire compliquée avec manipulations et tueur. Les beaux personnages d'une Mégane rebelle ou d'un Hugo attachant finissent d'introduire des thématiques grands ados/adultes. Le scénario se densifie pour donner un vrai récit à rebondissements bien intéressants.
Le graphisme devient plus ferme et précis mais garde cet aspect humoristique qui fait ma marque de la série. Le trait est souple comme les trois JF. C'est un dessin classique comme la mise en couleur qui donne un visuel simple mais plaisant.
Une très belle surprise pour un large public dès l'adolescence. le classement en jeunesse n'étant plus très approprié à mon avis.
Il existe un monde où l'on parle aux oiseaux.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de tout autre. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Landis Blair, scénario et dessins. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc, comportant vingt-cinq pages, entièrement dépourvue de dialogue. Il s’agit d’un format imposé dans cette collection des éditions Martin de Halleux, inspiré de l’ouvrage 25 images de la passion d'un homme (1918), réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Dans cet ouvrage, l’histoire est racontée en 25 gravures sur bois, chacune imprimée comme un dessin en pleine page, sans aucun dialogue non plus. Le premier tome de cette collection est La forêt (2020) de Thomas Ott ; celui-ci en est le sixième. L’auteur étatsunien respecte cette contrainte à la lettre, à raison d’une image par page. Une petite entorse à la règle : la première et la quatrième de couverture forment une image supplémentaire. Landis Blair est également l’auteur de L’accident de chasse paru en 2017.
Dans une zone sauvage enneigée, un homme avance tranquillement. Le ciel est clair, parsemé de nuages. Il s’agit d’un endroit dégagé sur plusieurs dizaines de mètres, bordé de sapins recouverts de neige ; le tapis de neige est immaculé, sans aucune trace de pas ou empreinte. L’homme est vêtu pour l’environnement : un pantalon chaud, un blouson épais, des bottes fourrées qui s’enfoncent dans la neige jusqu’à mi-mollet. Il porte un chapeau et des lunettes. Dans sa main droite il tient un bâton avec une manche à air à son extrémité. L’homme a parcouru la grande étendue dégagée dans un sens, laissant une trace avec ses empreintes de pas. Il revient dans l’autre sens et laisse une autre trace de pas, en parallèle, distante de plusieurs mètres de la première, tenant toujours le bâton à la main. Il repasse à nouveau dans le même sens que la première fois, entre les deux lignes ainsi tracées. Cette-fois-ci son allure de marche a changé : il n’avance plus en marchant normalement, il sautille, laissant ainsi un bon mètre entre chaque empreinte de pas.
Arrivé au bout de sa ligne, il s’arrête. Il a sorti un mouchoir de sa poche et il s’éponge le front, des gouttes de sueur coulant de sous son chapeau, après cet effort physique. Son blouson est fermé avec des gros boutons rounds. Il porte une paire de jumelles autour du cou. Il a planté son bâton dans le sol, et la manche à air semble inerte, indiquant le peu de vent. Deux fanions dépassent d’une poche de côté, de son sac à dos. Un peu de vent commence à s’engouffrer dans la manche à air, qui se met à l’horizontal. L’homme a les deux pieds fermement posés à plat dans la neige. Il a choisi de se positionner dos à une souche d’arbre, elle aussi recouverte de neige. Il a porté ses jumelles à ses yeux. Il se tient dans une position arquée en arrière, et avec les jumelles, il scrute le ciel. Un oiseau passe haut dans le ciel et il aperçoit en bas les empreintes de pas dans leur globalité, qui dessinent la forme d’une piste d’atterrissage.
L’éditeur a pris le parti d’afficher un numéro sur la tranche et le dos de la couverture, pour marquer la place de l’ouvrage dans la collection 25 images. Le lecteur en vient tout naturellement à faire une comparaison entre cet ouvrage et celui initial de Frans Masereel. Dans un premier temps, il remarque que celui de Landis Blair se déroule dans une durée assez brève, quelques heures tout au plus, alors que l’original se déroulait sur toute une vie pour évoquer un homme de sa naissance à sa mort. Dans un second temps, le lecteur est amené à mettre en vis-à-vis les choix artistiques. Il lui était apparu que Masereel s’inspirait de courants artistiques de son époque pour composer ses images, pas en les singeant, mais en s’affranchissant d’une représentation descriptive académique. Ici le dessin reste dans un registre plus fidèle à la réalité, avec un degré de simplification, l’éloignant d’un registre photoréaliste. Les images semblent moins ambitieuses dans leur façon de transcrire une perception personnelle de la réalité ou des ressentis. D’un autre côté, l’artiste utilise une technique de dessin très astreignante : des traits de contour classique, avec des croisillons de taille et de densité variables qui viennent donner du relief et de la texture à chaque forme détourée. Cette technique est vraisemblablement moins complexe que la gravure sur bois qui oblige à penser l’image en négatif, tout en nécessitant un fort investissement pour réaliser ces treillis et obtenir l’effet recherché.
La couverture annonce le voyage vers le sud d’un oiseau migrateur, tel que représenté en plein vol. L’illustration sur deux pages en dos de la page de couverture et sur la page en vis-à-vis montre un personnage qui quitte une grande pièce nue, avec une fenêtre carrée, une autre image supplémentaire en plus des vingt-cinq. L’intrigue se déroule dans une seule scène dans ce grand champ de neige vierge, marquée au fur et à mesure par les pas de l’homme, puis par les pieds des oiseaux. Il s’agit d’un décor assez simple par ses grandes zones blanches. Pour autant, l’artiste investit beaucoup de temps pour représenter les traces de pas, pour donner l’impression de profondeur avec cette technique de croisillons. Il représente avec consistance et cohérence la souche qui est présente dans treize images sur vingt-cinq. Il représente également les sapins en bordure du champ de neige à plusieurs mètres de distance, recouvert par de la neige. Dans chaque image, le ciel prend une place significative, entre un tiers et la totalité de l’arrière-plan, avec des nuages également texturés par des croisillons, et le ciel également texturé de la même manière.
L’attention du lecteur se porte tout naturellement sur l’unique personnage : ses gestes, ses postures, mais aussi son apparence. L’individu est un peu empâté, avec des joues pleines, avec des favoris, des lunettes, et des vêtements chauds, fonctionnels et confortables. Le lecteur n’en apprendra pas plus sur cet homme, si ce n’est sur l’objectif de ses actions dans cet endroit. Au cours du récit, l’oiseau de la couverture et quelques autres jouent un rôle important. L’artiste les représente avec un niveau de détail élevé, conformément aux caractéristiques anatomiques de chaque espèce, avec un degré de simplification assez faible. L’homme est présent dans vingt-deux images sur vingt-cinq. L’artiste varie les angles de vue et les distances de prises de vue, en fonction de l’action à montrer, créant une variation dans la lecture, installant un rythme posé et régulier.
La forme même du récit, des images, une par page, sans aucun texte incite automatiquement le lecteur à faire des suppositions sur ce qui est signifiant dans ce qui est montré, sur ce qu’il doit en comprendre, en déduire, sur qu’il pourrait éventuellement anticiper. La première question qui s’impose concerne l’intention de cet homme. Pour quelle raison se trouve-t-il ici ? Qu’est-il venu faire ? À quoi va servir la manche à air ? Il en vient à se dire que la localisation exacte de cette endroit enneigé n’a pas de réelle importance. Il voit bien que l’homme a préparé son projet : la manche à air, les jumelles, le dessin tracé au sol avec les traces de pas, l’utilisation des deux fanions amenés dans la poche latérale de son sac à dos. À la septième image, un premier événement survient qui permet de découvrir le fil directeur de l’intrigue, sans autant pourvoir en prédire l’issue ou la chute.
Dans la mesure où le créateur a choisi une histoire avec une unité de temps assez courte, elle se lit rapidement, donnant la sensation d’un récit facile, construit juste pour la chute. Pour autant le mécanisme narratif sans mot fonctionne de manière organique : le lecteur change son habitude de lecture automatique, pour une lecture plus participative, une expérience de lecture plus active. Il fait l’expérience d’être dans l’incapacité de lutter contre cette pulsion humaine qui est de chercher à identifier des schémas, à projeter des liens de cause à effet, et à vouloir anticiper le moment suivant. Il ressent également cette immersion dans un milieu naturel, ce plaisir à éprouver la sensation de l’espace dégagé et en même temps comme protégé par les forêts de sapins, d’être au calme, d’assister au spectacle de la nature avec le vol d’oiseau. Il sourit en voyant un oiseau se poser aux côtés de l’homme, une possibilité de communication avec le milieu naturel, limitée mais bien concrète. Il apprécie la sensation de liberté procurée par cette solitude, coupé du reste de l’humanité, soulagé de toutes les sollicitations incessantes du monde contemporain. Dans le même temps, il fait le constat de l’existence d’une intention chez l’individu, d’actes prémédités et construits.
En se lançant dans ce tome, le lecteur est bien conscient du caractère périlleux d’un tel exercice, une histoire en vingt-cinq images. Dans le même temps, il a déjà pu faire l’expérience de la multitude d’informations qu’un simple dessin peut contenir. Il regarde un homme se livrer à des actions simples et inoffensives dans un grand champ enneigé isolé, raconté avec des dessins minutieux et soignés. Au minimum, l’intrigue le divertit en stimulant sa curiosité et le surprend par sa chute. Il peut également se prendre plus au jeu, et la situation de l’homme ainsi que ses actions génèrent des échos dans ses propres expériences, dans ses propres envies. Bon voyage.
L’Héritière de Pandore est, comme son nom peut l’indiquer, une réinterprétation du mythe de Pandore. Une réinterprétation moderne, tant sur le propos que sur la forme (le texte est très souvent décoré de nos expressions contemporaines).
Je ne suis pas forcément tombée sur ce à quoi je m’attendais lors de ma lecture.
Je ne m’attendais pas à ce que la réécriture du mythe prenne cette tournure mais je reste agréablement surprise.
En effet, lorsqu’on me dit « réinterprétation moderne du mythe de Pandore », je m’attends immédiatement à ce que l’on développe autour du fait que le récit d’origine est un de ces nombreux textes relatant un « péché originel féminin », utilisés dans chaque culture où ils voient le jour à justifier une ségrégation et une discrimination misogyne (le parallèle avec le péché originel chrétien est même fait dans cet album).
Mais non, ici, bien qu’on y retrouve une certaine volonté féministe, il s’agit avant tout d’une réinterprétation sous l’angle de l’émancipation et de la quête de soi.
Je ne m’étendrais pas trop là-dessus, l’une des forces de cet album selon moi est de justement chercher le sens métaphorique de tout ceci (en même temps que l’héroïne se cherche elle-même).
L’album a un petit côté chaotique, tant dans la forme que le fond puisque les dessins jouent sur les déformations et que les péripéties s’enchaînent à un rythme effréné. Certaines scènes importantes semblent presque traitées de manière désinvolte.
Cela ne m’a pas dérangée du tout, c’est même un parti pris qui, lorsque bien fait, marche beaucoup sur moi. Je le précise tout de même pour quiconque ne trouverait pas cela à son goût.
Le dessin est très beau.
Je ne connaissais pas l’artiste avant cet album, mais j’aime beaucoup son trait. J’ai trouvé son style proche de Stéphane Fert (en plus anguleux).
Le traitement des couleurs, variant souvent d’un chapitre à un l'autre, ajoute à l’aspect chaotique et métaphorique de l’œuvre.
Une bonne lecture.
(Note réelle : 3,5)
Trois professionnelles du vol
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. L'éditeur a pris le parti de publier en même temps la version en épisode, et la version en recueil. Ce tome a été publié initialement en 2018, écrit par Roxane Gay, dessiné et encré par Ming Doyle, avec une mise en couleurs réalisée par Jordie Bellaire.
À Evanston dans l'Illinois, en 1972, Melvin et Clara Banks garent leur belle américaine devant un pavillon de banlieue. Ils revêtent leur cagoule, et elle pénètre dans la demeure en passant par un soupirail, puis elle va ouvrir la porte donnant sur le jardin, à son époux. Ils pénètrent dans le salon, avec beau bureau, et une peinture accrochée au-dessus de la cheminée. Melvin fait la courte échelle, et Clara s'attaque au coffre-fort derrière le cadre. Assez facilement elle parvient à l'ouvrir et découvre huit lingots d'or que les époux récupèrent, et ils s'en vont tranquillement. Au temps présent, à Chicago dans l'Illinois, Celia Nelson Banks pénètre dans les bureaux du cabinet d'affaires Morrow, William et Klein. Quelques instants plus tard, elle s'assoit à la table de réunion avec les autres responsables de portefeuille, en face de Clay son conjoint. Le chef annonce que l'un des salariés présents sera bientôt choisi pour devenir un associé au sein de l'entreprise. Le soir, Clay vient trouver Celia dans son bureau pour lui dire qu'il est temps de rentrer : elle lui répond qu'elle va travailler encore un peu pour se donner toutes les chances d'être choisies comme associée. Son téléphone sonne : elle répond, c'est sa mère Cora Banks. Cette dernière va rendre visite à sa mère Clara, la grand-mère de Celia, et elle souhaite qu'elle l'accompagne. Celia décline car elle doit encore travailler.
En 1968, Clara arrive à Chicago dans l'Illinois et se rend chez une vieille dame louant des chambres. Elle démarche plusieurs commerces pour un emploi : la réponse est négative à chaque fois, soit à cause de la couleur de sa peau, soit perce que les boulots sont réservés à la famille. Elle finit par se présenter au bar Buster's Blues. Le propriétaire est un peu gêné d'accueillir une jeune fille bien comme il faut, mais Clara a besoin de travailler et elle n'a pas beaucoup d'autres choix. Elle montre rapidement qu'elle sait se faire respecter des clients à la main baladeuse, même les gros durs. Elle finit par être accostée par un jeune homme à la mise bien comme il faut, et au visage enjôleur. Après semaines à se fréquenter, Clara a droit à un petit mot de Buster qui lui apprend de quoi vit Melvin Banks. Elle va lui demander des comptes. Au temps présent, lors d'un pot au champagne en fin de journée chez Morrow, Williams et Klein, un des patrons annonce le nom du nouvel associé : Anderson Livingston Whitney. De manière compréhensible, Celia Bank est fortement dépitée. Elle se remet à travailler encore plus dur. En 1974 à Chicago, Clara et Melvin contemplent leur fille Cora endormie dans son lit à barreaux. Il la laisse au bon soin de madame Jenkins pour la soirée, pendant qu'ils vont faire une sortie, non pas en amoureux, mais en professionnels : un casse tranquille.
TKO est une maison d'édition de comics fondée en 2017 par Tze Chun et Salvatore Simeone, ayant fait appel à des créateurs réputés pour leurs premières parution comme Garth Ennis pour Sara avec Steve Epting, Jeff Lemire pour Sentient, avec Gabriel Hernández Walta, Joshua Dysart avec Goodnight Paradise avec Alberto Ponticelli. La scénariste est une essayiste et romancière féministe. L'artiste avait déjà illustré une histoire de femmes à la tête d'une bande organisée : The Kitchen, avec un scénario d'Ollie Masters. La première scène expose clairement la nature du récit : des voleurs professionnels, spécialisés dans le cambriolage, ayant commencé à opérer au début des années 1970. Il ne faut pas longtemps pour qu'il apparaisse que le récit se focalise sur trois femmes : Clara (la grand-mère), Cora (la mère) et Celia (la fille). S'il n'y prête pas attention, le lecteur plonge dans une histoire de casse, avec le choix de la victime, l'organisation et les préparatifs dudit cambriolage, ainsi que son exécution. Bien sûr il se produit quelques imprévus, ce qui amène le trio à improviser. Ce n'est que s'il fait l'effort de considérer le récit sous cet angle, qu'il constate que le trio est constitué de trois femmes, trois afro-américaines. L'autrice écrit son récit normalement, sans s'en servir comme d'une tribune, que ce soit pour le féminisme ou pour des revendications égalitaires. C'est juste un récit policier (il y a aussi une inspectrice Juanita Vasquez). Pour autant, c'est également un récit dont les personnages principaux sont des femmes.
Le récit ne sert donc pas de prétexte pour faire passer un message, et le lecteur a vite fait de ressentir de l'empathie pour ces trois femmes très différentes, entre Clara qui a vécu une vie bien remplie, Cora qui a élevé sa fille avec sa compagne, et Celia qui grimpe les échelons dans une firme prestigieuse. Même si l'inspectrice n'a qu'un rôle secondaire, elle en impose par sa vocation professionnelle et son implication totale : rien ne lui fera lâcher sa proie. L'artiste réalise des cases dans un registre descriptif et réaliste avec des traits de contour fins et assurés, assez souple, sans utiliser d'aplats de noir. Cela donne une apparence un peu légère aux dessins, parfois un peu éthérée. Cette caractéristique est contrebalancée par la mise en couleurs de Jordie Bellaire une orfèvre en la matière. Elle utilise une palette de couleurs un peu foncées qui viennent conférer du poids à chaque surface détourée, sans pour autant ralentir la lecture, sans prendre le pas sur les traits encrés au point de les masquer.
Ming Doyle sait donner une apparence unique à chaque personnage, le lecteur reconnaissant chacune des trois héroïnes du premier coup d'œil quel que soit leur âge, en fonction de l'époque à laquelle se déroule telle ou telle séquence. Sans aller vers le photoréalisme, elle prend soin de varier les tenues des unes et des autres, et de faire en sorte que chaque habit corresponde à l'âge et la position sociale de la personne qui la porte. Même s'il peut avoir une sensation de décors un peu légers du fait des traits de contour fins, le lecteur constate rapidement que chaque endroit est représenté avec un niveau de détails suffisant pour le rendre unique, avec une plausibilité impeccable. De séquence en séquence, il constate également que l'artiste est une excellente metteuse en scène et directrice d'actrices et d'acteurs. À aucun moment, il n'éprouve l'impression de voir défiler une succession de têtes en train de parler, même quand la scénariste doit dispenser des informations pour faire avancer l'intrigue. Le lecteur voit des personnes en train de se comporter normalement, de s'occuper à d'autres tâches en parlant, ou de réagir à la fois par le visage et par les postures, avec un naturel confondant. Il voit avant tout des êtres humains se comporter normalement, et pas de simples artifices narratifs portant une intrigue bien ficelée.
Le lecteur se sent donc impliqué dans la vie de chacune de ces trois femmes, avec leur histoire personnelle propre, et leur avancée distincte dans le chemin de la vie. Il ressent la frustration de Celia à ne pas être nommée associée. Il ressent la patience limitée de Cora lorsque sa fille et sa mère se lancent dans des échanges de pique, et il fond devant l'amour évident qui lie Cora et Addie Shea. Il voit le calme de Clara l'âge aidant, ainsi que sa passion intacte qui refait surface par moment. Il fond également devant l'amour qui existe entre elle et son époux Melvin. Dans le même temps, il s'implique dans la conception et la préparation du vol qui va être perpétré dans une villa sous haute sécurité pour dérober un serveur contenant plusieurs millions. La grand-mère et la mère ont une longue expérience de la pratique des cambriolages et voient arriver d'un air sceptique Celia qui tout d'un coup décide de virer sa cuti pour les rejoindre dans la pratique du métier familial. Sous réserve de ne pas se braquer sur la notion de bitcoin, le lecteur prend plaisir à voir comment ces trois femmes ajustent leur plan au fur et à mesure des imprévus qui surviennent. Il ne se formalise pas trop de la pratique qui consiste à entremêler différentes lignes temporelles pour avoir des séquences plus courtes, et une alternance plus rapide afin d'échapper à une linéarité basique. Arrivé à la fin du chapitre 5, il se demande bien comment tout ça va finir. Il est possible qu'il ressente une pointe de déception quant à la manière dont les choses tournent dans le chapitre 6, les obstacles semblant plus contournés que réellement surmontés.
Les autrices racontent une histoire entre cambriolage et braquage, impliquant trois générations de femmes de la famille Banks. L'intrigue est rapidement prenante, et le lecteur a tôt fait de s'attacher à Clara, Cora et Celia Banks, pour leur caractère et leur volonté. Les dessins peuvent donner une impression de manque de solidité, mais en fait Ming Doyle réalise une solide narration visuelle, avec un réel don de mise en scène, donnant vie à chaque séquence, sans jamais tomber dans la scène d'exposition plate et artificielle, un des écueils d'une histoire policière en BD. Le lecteur ne se rend compte qu'après coup que le récit était focalisé sur trois femmes afro-américaines, car les autrices n'insistent pas sur ce point, les mettant en scène comme allant de soi. Il est possible qu'il ressente une petite déception avec le dénouement car Roxane Gay fait en sorte de s'affranchir du casse final.
Mais comment cette série a-t-elle pu passer aussi inaperçue ? Il est plus que temps de la sortir de l'ombre !
Sur conseil d'un ami et à l'occasion de la sortie du deuxième tome du diptyque, je me suis plongé dans cette lecture, et bien m'en a pris. J'ai ainsi découvert une œuvre forte, au concept ultrapuissant, et au thème très profond. Je ne m'attaquerai qu'à une chose : la traduction. N'étant pas en mesure de lire la version originale italienne, je ne peux pas juger de la qualité d'écriture des dialogues, mais dans la version française, ils manquent souvent de fluidité, et je pense vraiment que c'est dû à une traduction parfois approximative. Enfin, c'est peut-être juste moi, mais je serais curieux d'avoir l'avis d'un autre lecteur sur le sujet. En tous cas, je trouve ça vraiment dommage... mais pas irrémédiable !
En effet, ça ne m'a pas empêché d'entrer à fond dans l'univers proposé par Paola Barbato et Mattia Surroz.
Comme dans un épisode de Black Mirror, ils nous plongent dans un monde qui a toutes les apparences du nôtre, à une exception près : ici, la mort de tous est programmée dès avant la naissance. Chacun a dans son ADN la date précise de sa fin de vie, mais tout le monde ignore cette date. On sait juste qu'il y a 6 échéances possibles (l'incertitude de la dernière échéance étant garantie par le fait que certains ont le droit de vivre au-delà), à l'approche desquelles on prépare ses funérailles comme une fête d'anniversaire, au cas où, en espérant que nos proches n'auront pas à les célébrer... Grâce à une habile propagande visant à normaliser la mort et à la quasi-certitude de ne pas mourir en dehors de ces 6 échéances, la société vit beaucoup plus heureuse. La délinquance et la criminalité ont été éradiquées, et tous les risques sont bannis de notre quotidien.
Bref, tout ressemble à notre monde, dans une version plus ou moins idéale. Sauf qu'on sent vite que quelque chose ne tourne pas rond... Les auteurs ont un talent phénoménal pour nous faire découvrir peu à peu les différences avec notre monde au gré de la lecture (dans le premier tome, un objet que tout le monde porte, par exemple, mais qu'on ne remarque même pas dans les premières pages du récit...) et qui sont lourdes de sens.
Sans que jamais la bande dessinée ne prenne un tour excessivement philosophique, larmoyant ou trop démonstratif, les auteurs réussissent à créer une réflexion très forte sur l'étouffement causé par une société sans risques, sans peur, sans violence et sans mort imprévue. On comprend vite qu'une telle société ne signifie pas le bonheur assuré, et le récit sait pousser son concept dans ses retranchements pour en tirer une vraie vision d'anticipation. Car c'est bien ce dont il s'agit : on est ici dans ce sous-genre bien connu de la science-fiction, l'anticipation, et les auteurs maîtrisent à merveille les codes du genre. Le portrait d'une société qui nous paraît absurde et qui, pourtant, n'est que l'exagération de certains traits caractéristiques de la nôtre, est joliment mis en place, toujours de manière pertinente. A travers le portrait d'une bande de parias qui veulent réintroduire dans leur monde l'incertitude du hasard, 10 octobre nous interroge directement sur notre propre rapport aux lois, aux risques et à la mort. C'est parfois un peu conventionnel, mais ça n'est jamais raté, et c'est d'une efficacité redoutable.
Il faut dire que la grande réussite de cette bande dessinée, ce sont ses personnages. Avec un dessin qui évoque (de manière volontaire, précisée en postface) des acteurs de renom tels que Kathy Bates, Toni Collette ou Robin Williams, on s'attache immédiatement à chacun des membres de la bande. Bien évidemment, comme tous ces personnages approchent d'une échéance, on se doute que certains d'entre eux ne vont pas la passer, mais on a évidemment envie qu'aucun d'entre eux ne meure à la date de son échéance. Ce suspense nous tient en haleine tout au long d'un second tome brillantissime !
De fait, si le premier tome pose magnifiquement le concept et les personnages, le second tome prend la forme d'une véritable course contre la montre, qui évoque cette fois totalement la série Severance, avec ces personnages luttant contre un système qui les écrase, prenant la forme d'une grande entreprise aux couloirs aseptisés. Une fois le décompte lancé, on ne peut plus détacher ses yeux des pages qui tournent et des péripéties qui défilent, en espérant que tel ou tel personnage ne mourra pas la page d'après.
Au-delà de ce suspense d'une efficacité dont j'ai rarement vu l'équivalent en bande dessinée, le récit a une portée émotionnelle très forte. Les auteurs savent ménager des instants suspendus (même si la tension ne redescend pas vraiment) où on s'intéresse au passé d'un personnage sans ralentir pour autant la narration, et où on développe son background de manière aussi discrète que subtile.
Enfin, le suspense et l'émotion n'empêchent jamais le propos de continuer à développer une réflexion qui préfère la suggestion à de grandes affirmations sentencieuses qui auraient alourdi inutilement le récit. Et quelle profondeur dans cette savante dissection des rapports humains et de ce qui motive nos actes en profondeur !
Bref, je n'étais vraiment pas loin des 5 étoiles, malgré les petites difficultés de lecture que j'attribue à la traduction.
Mon seul regret, c'est une conclusion, certes très réussie, mais qui arrive de manière un peu abrupte. Peut-être 4 ou 5 pages de plus auraient-elles permis de conclure de manière plus exhaustive le récit. Cela dit, on n'a pas l'impression d'une fin bâclée lorsqu'on arrive à cette dernière vignette, terriblement frustrante. Mais c'est précisément parce qu'elle est frustrante qu'elle est aussi géniale.
Oui, j'aurais aimé avoir une fin plus explicite. Non, il ne fallait surtout pas rendre la fin plus explicite. C'est exactement celle qu'il fallait. C'est au pouvoir d'imagination du lecteur de prendre le relais. Et c'est peut-être bien là tout le rôle de l'Art, n'est-ce pas ?
Fred Leclerc est un ancien et/ou futur publicitaire qui se cherche, se questionne, surtout depuis le covid. J’avais découvert son entrée dans le 9ème art avec Tiki - Une année de chien. Je le retrouve ici une nouvelle fois dans la veine autobiographique : souhaitant donner plus de sens à son travail, il a cherché pendant plusieurs mois – après avoir réussi un concours – à être enseignant en Arts Plastiques sur Paris, dans deux écoles élémentaires.
Cet album nous permet de découvrir son quotidien de nouvel enseignant, ses difficultés, ses satisfactions, ses relations avec les élèves, l’absence ou le côté déconnecté de la faible « formation » reçue, etc.
On sent vraiment le vécu, et surtout la sincérité de ce témoignage. Fred Leclerc ne cache aucun de ses moments difficiles, de désarroi, voire de pétage de plombs, mais aussi montre ses profondes satisfactions. En creux, il donne aussi à voir tout ce que ce métier exige de ceux qui se lancent dans la gestion de jeunes ou d’ados, qui cherchent à faire passer des connaissances, à nourrir la construction d’individus/citoyens, à aider à l’épanouissement de jeunes. En matière de patience, d’autorité (terme polysémique et souvent employé à contre-sens), d’investissement (y compris physique), d’imagination. Il donne aussi à voir des élèves tous différents, des personnalités qu’il faut appréhender, guider, collectivement (le groupe classe est important) et individuellement (chaque élève a son histoire – et Leclerc découvre que connaitre la situation familiale des gamins éclaire leurs réactions).
La lecture est très agréable. D’abord parce que le dessin, simple mais fluide et sympathique m’a plu (et les différentes bichromies – qui changent d’un chapitre à l’autre) passent très bien.
Ensuite parce que Leclerc use de beaucoup d’autodérision et d’humour. Même les moments les plus difficiles amènent le sourire.
Je suis enseignant depuis plus d’une trentaine d’années et, même si c’est dans le secondaire, avec des élèves plus âgés, j’ai retrouvé pas mal de questionnements, de problématiques rencontrées, et sur lesquelles je continue à évoluer. Rien n’est jamais acquis, et la « gestion » (mot affreux mais je n’en trouve pas d’autre) d’un groupe d’ados requiert pas mal de qualités - et je suis loin de toujours réussir à bien le faire. Il faut aussi « maîtriser » son sujet (ceci dit pour les réformes envisagées, qui vont diminuer les années d’études avant les concours, alors même que de plus en plus de contractuels sans réelle formation sont recrutés à la va-vite pour pallier les manques de recrutement, ceci posant problème pour les élèves, mais aussi pour les enseignants).
Au final, c’est une lecture recommandable. Le ton employé par l’auteur, son dessin, et ses questionnements « à haute voix » rendent cet album accessible et intéressant pour un large public. S’il ne prétend pas représenter l’entièreté du métier d’enseignant, cet échantillon est quand même représentatif et devrait interpeler les futurs enseignants comme les « hautes sphères » de l’Éducation nationale (à l’heure où les ministres de l'E.N. se succèdent en disant et faisant tout et n’importe quoi).
Avec le discret, on est peinard !
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Ce tome contient une enquête journalistique sur la mort de Dulcie September, abattu à Paris le 29 mars 1988. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Benoît Collombat, journaliste, et Grégory Mardon, bédéiste. Il compte deux-cent quatre-vingt-dix-huit pages de bandes dessinées, en noir et blanc avec des nuances de gris. Il se termine avec deux pages de notes et crédits, un paragraphe de remerciements, et une page listant les autres ouvrages de ces auteurs.
Paris 10e arrondissement, rue des petites Écuries, le 29 mars 1988, Dulcie September marche dans la rue, en se retournant une fois ou deux pour voir s’il y a quelqu’un derrière elle. Elle atteint le numéro trente-huit de la rue et pénètre par la porte d’entrée dans un porche. En passant devant loge, elle prend le courrier que lui remet la gardienne. Elle pénètre dans l’immeuble par l’accès au fond de la cour, ouvre la porte de l’ascenseur et appuie sur le bouton du quatrième étage. Elle sort de la cabine à 09h47. Elle prend les clés dans sa poche pour ouvrir la porte des locaux parisiens de l’ANC (Congrès National Africain) et commence à tourner la clé. Dans son dos, un homme fait feu à cinq reprises, un autre se tenant derrière lui. Ils descendent par l’escalier, alors que la femme gît morte, étendue sur le sol dans une flaque de sang. Ils croisent un homme qui entre dans l’immeuble et qui monte dans l’escalier après les avoir laissé sortir.
Extraits du rapport d’enquête de la brigade criminelle – Le cadavre repose en position dorsale, en diagonale d’un axe imaginaire situé entre la porte d’ascenseur et la photocopieuse posée au sol. La face, maculée de sang, est tournée vers le plafond. La tête se situe à 60 cm de la porte d’ascenseur et 108 cm du mur de gauche, en sortant de ce dernier. Les paumes de mains sont tournées vers le plafond, les doigts repliés sur les paumes. La main gauche se situe à 60 cm du mur de gauche et à 34 cm de la porte d’ascenseur. Les jambes sont pliées et écartées, la distance entre les deux genoux est de 80 cm. À droite de la tête de la victime, un important écoulement sanguin imprègne le tapis et la moquette, ainsi que la chevelure au niveau postérieur du crâne. Au total, six coups de feu ont été tirés par un pistolet petit calibre 22 LR, cinq balles ont atteint Dulcie September à courte distance, précise le rapport d’enquête. Six douilles cuivrées longues de 15 mm sont retrouvées sur place. Dans le salon d’un appartement, les auteurs écoutent Jacqueline Derens, ancienne militante anti-apartheid, raconter sa première rencontre avec Dulcie September : cette dernière était venue à l’UNESCO témoigner du sort des enfants sous l’apartheid, qui mouraient à cause de la malnutrition ou faute de vaccins. Jacqueline était fascinée par la passion avec laquelle Dulcie expliquait les choses. Elle ne se contentait pas d’aligner des chiffres, elle vivait l’horreur de l’apartheid dans sa chair, et ça, pour les militants, c’était irremplaçable
Le sous-titre annonce clairement la nature de l’ouvrage : une enquête de journaliste sur un assassinat dans Paris, d’une militante anti-apartheid. Cette enquête est menée par un journaliste de profession, travaillant à la rédaction de France Inter depuis 1994 en qualité de grand reporter. Il raconte l’enquête qu’il a menée sur ce meurtre, et il explique la raison qui l’a amené à se lancer dans cette entreprise : Pourquoi raconter cette histoire aujourd’hui ? D’abord parce que cet assassinat s’est déroulé sur le sol français, en plein Paris, quelques semaines avant la réélection de François Mitterrand à l’Élysée. Ensuite, parce que cette affaire reste un mystère. L’enquête judiciaire française s’est soldée par un non-lieu en juillet 1992, sans que soient identifiés les coupables. […] L’assassinat de Dulcie September est une histoire qui reste très gênante pour la France : Dulcie dénonçait les relations économiques illégales entre Paris et le régime de l’apartheid, notamment en matière d’armement. Ce soutien des autorités françaises à un régime officiellement raciste est, aujourd’hui, encore, largement méconnu. […] Depuis plus de dix ans, Collombat accumule de la documentation, il épluche les archives et il réalise des interviews filmées avec celles et ceux qui ont connu Dulcie à l’époque. Beaucoup sont morts aujourd’hui. Le temps est venu de raconter cette histoire et de tenter de comprendre pourquoi Dulcie September est devenue une cible.
Ayant conscience de cela, le lecteur s’attend à une narration visuelle adaptée en conséquence. En particulier, elle comporte une forte part de têtes en train de parler : des témoins d’origine très diverse, racontant ce qu’ils ont vécu, parfois au temps présent, parfois comme souvenirs du passé. L’artiste doit reproduire l’apparence de nombreuses personnes politiques et autres. Il a dû produire un grand nombre de pages, ce qui a dû s’accompagner d’une cadence assez élevée. Très rapidement, le lecteur se rend compte que chaque page contient une forte densité d’informations, et que la narration est entièrement soumise à l’enquête. De temps en temps, une page ne peut être composée que des cases avec le buste d’une personne en train de parler, au travers d'un copieux phylactère. Pour autant ce dispositif permet d’incarner chaque propos, de voir qui les tient, et il montre qui parle, en toute transparence. Les deux auteurs font en sorte que le lecteur puisse voir qui parle, et à quel moment de sa vie, c’est-à-dire autant d’éléments d’information et de contexte laissant le lecteur libre d’apprécier les biais potentiels du locuteur. Par exemple Jacqueline Derens évoquant ses souvenirs de Dulcie September, trente ans plus tard. Ou bien Jean-Marie Le Pen en train de s’exprimer en direct au cours de l’émission L’heure de vérité, le 27 janvier 1988, les archives permettant de reproduire la séquence sans risque de déformation du fait des décennies passées. De même, voir Collombat poser des questions rappelle que lui aussi se livre à cette enquête avec un objectif précis, ce qui oriente le champ de ses questions, ce qui peut avoir une incidence sur la réponse de ses interlocuteurs.
Le journaliste réalise une enquête qui explore de nombreuses possibilités, en fonction des réponses des personnes qu’il interroge, avec qui il discute, aussi bien ceux qui ont côtoyé Dulcie September dans sa famille, dans la branche parisienne de l’ANC (African National Congress), aussi bien des policiers qui ont enquêté sur le meurtre, d’autres activistes, des politiciens avec des niveaux de responsabilité variés. L’enquête évoque aussi bien des enjeux politiques que des enjeux économiques à l’échelle d’entreprises internationales, à l’échelle également de plusieurs nations. Cela induit que le dessinateur représente des situations, des environnements, des accessoires très variés. Cela commence avec une rue de Paris, une cage d’escalier avec un ascenseur, pour déboucher dans cette première scène sur un pistolet équipé d’un silencieux et un cadavre ensanglanté. Par la suite, Grégory Mardon montre les discussions assises autour d’une table pour recueillir des témoignages, aussi bien dans une cuisine que dans un salon bourgeois, des colloques et des allocutions officielles, des violences de foule, la ville d’Althone dans la banlieue du Cap, des manifestations de protestation, une cellule de prison, des cartes géographiques pour montrer les frontières, la ville de Genève, de Nice, de Zagora, la place de la Bastille, son opéra et la colonne de Juillet, l’assemblée nationale, les couloirs du métro parisien, des installations de centrale nucléaire, la gare d’Amsterdam, des missiles, d’avions militaires Mirage F1, etc. Il reproduit également la ressemblance de nombreux hommes politiques ou de personnalités comme François Mitterrand, Jacques Chirac, Charles Pasqua, Nelson Mandela, Simone Signoret & Jean-Paul Sartre, Pierre Joxe, et d’autres moins connus. Deux musiciens : Johnny Clegg, Abdullah Ibrahim (Dollar Brand).
Dans un premier temps, le lecteur manque d’assurance quant à la construction de l’ouvrage. Celui-ci s’ouvre avec l’assassinat de sang-froid par un professionnel, permettant d’appréhender la réalité de ce crime, de cette exécution commanditée. Puis les deux auteurs se mettent en scène en train d’écouter Jacqueline Derens chez elle, au temps présent de la réalisation de l’ouvrage. Celle-ci raconte sa première rencontre avec Dulcie September en 1979. Il va ainsi se produire de nombreux va-et-vient temporels entre le temps présent des entretiens et celui des faits relatés, des développements sur la persistance du racisme dans la société française, trois pages consacrées au régime de l’apartheid, la jeunesse et la vie de Dulcie September jusqu’à son arrivée à Pairs, l’emprisonnement de Nelson Mandela en 1964, suite au jugement à Rivonia, prison à perpétuité pour lui et sept autres compagnons de lutte (Walter Sisulu, Govan Mbeki, Raymond Mhlaba, Elias Motsoaledi, Andrex Mlangeni, Ahmed Kathrada, Denis Glodberg). Une page consacrée à l’ANC et à l’établissement de sa direction en exil à Lusaka en Zambie. L’élection de François Mitterrand en 1981. La visite des anciens locaux de l’ANC à Paris au temps présent de l’enquête. Un séjour à Genève en septembre 2011, pour rencontrer Margrit Lienert, ancienne hôtesse de l’air, engagée par la suite dans le mouvement anti-apartheid suisse (branche romande) au début des années 1970. Etc. Progressivement, la ligne conductrice de l’enquête apparaît : des recherches pour chaque possibilité à envisager, des recherches de témoignages, des explications concises sur les différents acteurs, des membres de l’ANC, des politiciens, des militaires, des patrons d’entreprise, etc. Il s’agit d’une véritable enquête menée avec rigueur, confrontée au fait que certains témoins sont décédés depuis, que certains ne sont pas forcément fiables, et que les enjeux se révèlent énormes, à la fois sur le plan économique et le plan politique. Il est question des services secrets de plusieurs nations, de mercenaires aux agissements discutables (l’ombre de Bob Denard, 1929-2007, se faisant sentir), et de secrets d’état. En fonction des témoignages, le lecteur voit bien quand les auteurs se heurtent à des murs, et à d’autres moments il est même surpris qu’ils puissent en apprendre autant.
Une enquête d’un journaliste professionnel, sur un assassinat commis à Paris, contre une militante anti-apartheid, et jamais élucidé. Une mise en images réalisée par un bédéiste professionnel, adaptant son approche à la nature de l’ouvrage, réalisant un travail impressionnant pour montrer les différentes personnes, soit racontant leurs souvenirs, soit lors de reconstitution du passé, participant à la rigueur de la présentation, et à son honnêteté intellectuelle. Le lecteur explore ainsi les nombreuses ramifications de ce meurtre commandité, suivant chaque possibilité, pour voir progressivement se dessiner la plus probable, étayée par de nombreux faits. Édifiant. Benoît Collombat a réalisé le scénario d’autres bandes dessinées, en particulier Cher pays de notre enfance: Enquête sur les années de plomb de la V? République (2015) avec Étienne Davodeau, Le choix du chômage: De Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique (2021) avec Damien Cuvillier.
J'ai récemment chopé sa BD Stacy que je n'ose pas entamer tant elle me parait a priori dense, dure, hermétique, irrespirable, et ce malgré la formidable critique de Paul le Poulpe qui a piqué ma curiosité. En attendant le moment propice, je me suis finalement lancé dans Barbarone, sortie en même temps mais bénéficiant d'une couverture médiatique moindre. Hébé ça alors !!!! Gipi sort une BD de SF, genre de Space Opera humoristique !!! Franchement, j'ai eu peine à croire mon libraire quand il m'a présenté la chose. L'auteur de la Terre des fils, de Notes pour une histoire de guerre ?...
Bah oui, c'est bien le même Gipi, pas de doute. Mais que se cache-t-il derrière cette couverture parodiant les feuilletons des années 50 ?
D'abord, on retrouve le même crayonné que dans la BD précitée (La terre des fils), ce qui est une très très bonne chose puisque j'avais adoré ce trait pétillant à la fois précis et esquissé qui confère indéniablement une grande dynamique à l'histoire. Ca fonce sans se poser trente six mille questions.
Ensuite, le scénario, disons plutôt le fil narratif (car le scénario est assez foutraque, ce qui ne constitue en rien une maladresse car c'est bel et bien l'effet recherché) est à l'avenant : on a vraiment le sentiment de suivre l'auteur en direct, au gré de ses pérégrinations improvisées, et c'est très agréable. Et c'est ce qui rend ce premier tome des aventures de Barbarone plaisant et tout à fait surprenant. Le ton est loufoque et souvent déconcertant, et Gipi fait preuve d'un humour qu'on ne soupçonnait pas. En plus d'être très original, les gags vous cueillent là où on ne s'y attend pas. Les dialogues sont hilarants et les personnages proprement inédits, sans compter qu'ils ont des trognes à se tordre. L'auteur fait preuve avec Barbarone d'une inventivité assez incroyable.
Alors il faut certes un peu de temps pour rentrer dedans tant l'homme ne nous avait pas habitué à une telle débauche de bouffonneries, mais dès l'entrée en scène du personnage de Goggo, on accepte et on adhère pour finir par faire comme l'auteur : craquer son slip (de rire).
Ce premier tome est une surprise tellement inattendue qu'on en oublie que son titre est un brin surfait puisque la fameuse planète des singes érotomanes n'occupe que la première partie de l'histoire. Mais qu'importe puisqu'on s'est retrouvé embarqué dans une cavale insensée, qu'on découvre un facette insoupçonnée de l'auteur tout autant qu'un univers (je le répète) d'une originalité folle. Lu d'une traite ; on en redemande illico.
Reste que je suis assez curieux de voir la réaction des fans de Gipi face à ce bidule qui pourrait fort bien s’avérer clivant.
Second one-shot de la trilogie sur la montagne de Rochette et encore une fois c'est très bon.
Après l'autobiographie, Rochette utilise la fiction et son récit est du déjà vu: l'affrontement entre l'homme et la nature au travers de cette lutte entre un berger et un loup. Tout m'a semblé convenu...et pourtant j'ai bien aimé le récit et je l'ai trouvé passionnant à lire. La lutte entre les deux protagonistes est prenante avec une bonne mise en scène et il y a des scènes vraiment mémorables. Il y a beaucoup de narration descriptive et cela ne m’a pas trop dérangé contrairement à d’autres BD. Je ne sais pas trop quoi ajouter de plus aux avis positifs hormis que c'est vraiment un bon one-shot.
Le dessin de Rochette est toujours aussi bon lorsqu'il s'agit d'illustrer les merveilleux paysages de la montagne.
Je profite de la sortie du tome 113 pour enfin aviser cette série. Bon je ne serai pas forcement objectif tant je suis tombé dans la marmite de la franchise.
Cette déclinaison ne fait pas partie de mes préférés mais elle reste indissociable de l’univers. J’aime beaucoup la formulation d’Emka dans sa conclusion et sur le côté mythique qu’apporte Crépuscule à l’ensemble.
A travers cette série, on sent la fin d’une époque et une certaine apothéose dans les faits (c’était à une époque la conclusion annoncée de la franchise). Nos héros ont vieilli mais la relève est en place, à travers Marvin rouge et les enfants d’Herbert.
Je garde une préférence pour Zenith, il y a ici des albums un peu plus faibles mais ça reste sacrément chouette à suivre. J’aime toujours autant après tout ce temps et je m’amuse des passerelles/pistes laissées par les auteurs (dernièrement autour de l’atlas).
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Les Nombrils
En empruntant un échantillonnage d'albums à ma BM je m'attendais à lire une série commerciale de type Les Blondes. Gentille et sans prétention comme je l'avais écrit dans mon avis . De quoi passer un quart d'heure de lecture apaisante d'une série jeunesse, sans se prendre la tête . Bon la série commence un peu comme cela même si il y a déjà une bonne qualité de langage dans des strips bien dynamiques et souvent drôles. Puis petit à petit la série se développe avec des personnages qui prennent une belle épaisseur. Les auteurs savent garder le fond du caractère des trois amies mais en leur attribuant une personnalité sociale intéressante. Vicky la fille de riche, Jenny quasi cas social ou Karine qui entre dans une histoire compliquée avec manipulations et tueur. Les beaux personnages d'une Mégane rebelle ou d'un Hugo attachant finissent d'introduire des thématiques grands ados/adultes. Le scénario se densifie pour donner un vrai récit à rebondissements bien intéressants. Le graphisme devient plus ferme et précis mais garde cet aspect humoristique qui fait ma marque de la série. Le trait est souple comme les trois JF. C'est un dessin classique comme la mise en couleur qui donne un visuel simple mais plaisant. Une très belle surprise pour un large public dès l'adolescence. le classement en jeunesse n'étant plus très approprié à mon avis.
Vers le sud
Il existe un monde où l'on parle aux oiseaux. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de tout autre. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Landis Blair, scénario et dessins. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc, comportant vingt-cinq pages, entièrement dépourvue de dialogue. Il s’agit d’un format imposé dans cette collection des éditions Martin de Halleux, inspiré de l’ouvrage 25 images de la passion d'un homme (1918), réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Dans cet ouvrage, l’histoire est racontée en 25 gravures sur bois, chacune imprimée comme un dessin en pleine page, sans aucun dialogue non plus. Le premier tome de cette collection est La forêt (2020) de Thomas Ott ; celui-ci en est le sixième. L’auteur étatsunien respecte cette contrainte à la lettre, à raison d’une image par page. Une petite entorse à la règle : la première et la quatrième de couverture forment une image supplémentaire. Landis Blair est également l’auteur de L’accident de chasse paru en 2017. Dans une zone sauvage enneigée, un homme avance tranquillement. Le ciel est clair, parsemé de nuages. Il s’agit d’un endroit dégagé sur plusieurs dizaines de mètres, bordé de sapins recouverts de neige ; le tapis de neige est immaculé, sans aucune trace de pas ou empreinte. L’homme est vêtu pour l’environnement : un pantalon chaud, un blouson épais, des bottes fourrées qui s’enfoncent dans la neige jusqu’à mi-mollet. Il porte un chapeau et des lunettes. Dans sa main droite il tient un bâton avec une manche à air à son extrémité. L’homme a parcouru la grande étendue dégagée dans un sens, laissant une trace avec ses empreintes de pas. Il revient dans l’autre sens et laisse une autre trace de pas, en parallèle, distante de plusieurs mètres de la première, tenant toujours le bâton à la main. Il repasse à nouveau dans le même sens que la première fois, entre les deux lignes ainsi tracées. Cette-fois-ci son allure de marche a changé : il n’avance plus en marchant normalement, il sautille, laissant ainsi un bon mètre entre chaque empreinte de pas. Arrivé au bout de sa ligne, il s’arrête. Il a sorti un mouchoir de sa poche et il s’éponge le front, des gouttes de sueur coulant de sous son chapeau, après cet effort physique. Son blouson est fermé avec des gros boutons rounds. Il porte une paire de jumelles autour du cou. Il a planté son bâton dans le sol, et la manche à air semble inerte, indiquant le peu de vent. Deux fanions dépassent d’une poche de côté, de son sac à dos. Un peu de vent commence à s’engouffrer dans la manche à air, qui se met à l’horizontal. L’homme a les deux pieds fermement posés à plat dans la neige. Il a choisi de se positionner dos à une souche d’arbre, elle aussi recouverte de neige. Il a porté ses jumelles à ses yeux. Il se tient dans une position arquée en arrière, et avec les jumelles, il scrute le ciel. Un oiseau passe haut dans le ciel et il aperçoit en bas les empreintes de pas dans leur globalité, qui dessinent la forme d’une piste d’atterrissage. L’éditeur a pris le parti d’afficher un numéro sur la tranche et le dos de la couverture, pour marquer la place de l’ouvrage dans la collection 25 images. Le lecteur en vient tout naturellement à faire une comparaison entre cet ouvrage et celui initial de Frans Masereel. Dans un premier temps, il remarque que celui de Landis Blair se déroule dans une durée assez brève, quelques heures tout au plus, alors que l’original se déroulait sur toute une vie pour évoquer un homme de sa naissance à sa mort. Dans un second temps, le lecteur est amené à mettre en vis-à-vis les choix artistiques. Il lui était apparu que Masereel s’inspirait de courants artistiques de son époque pour composer ses images, pas en les singeant, mais en s’affranchissant d’une représentation descriptive académique. Ici le dessin reste dans un registre plus fidèle à la réalité, avec un degré de simplification, l’éloignant d’un registre photoréaliste. Les images semblent moins ambitieuses dans leur façon de transcrire une perception personnelle de la réalité ou des ressentis. D’un autre côté, l’artiste utilise une technique de dessin très astreignante : des traits de contour classique, avec des croisillons de taille et de densité variables qui viennent donner du relief et de la texture à chaque forme détourée. Cette technique est vraisemblablement moins complexe que la gravure sur bois qui oblige à penser l’image en négatif, tout en nécessitant un fort investissement pour réaliser ces treillis et obtenir l’effet recherché. La couverture annonce le voyage vers le sud d’un oiseau migrateur, tel que représenté en plein vol. L’illustration sur deux pages en dos de la page de couverture et sur la page en vis-à-vis montre un personnage qui quitte une grande pièce nue, avec une fenêtre carrée, une autre image supplémentaire en plus des vingt-cinq. L’intrigue se déroule dans une seule scène dans ce grand champ de neige vierge, marquée au fur et à mesure par les pas de l’homme, puis par les pieds des oiseaux. Il s’agit d’un décor assez simple par ses grandes zones blanches. Pour autant, l’artiste investit beaucoup de temps pour représenter les traces de pas, pour donner l’impression de profondeur avec cette technique de croisillons. Il représente avec consistance et cohérence la souche qui est présente dans treize images sur vingt-cinq. Il représente également les sapins en bordure du champ de neige à plusieurs mètres de distance, recouvert par de la neige. Dans chaque image, le ciel prend une place significative, entre un tiers et la totalité de l’arrière-plan, avec des nuages également texturés par des croisillons, et le ciel également texturé de la même manière. L’attention du lecteur se porte tout naturellement sur l’unique personnage : ses gestes, ses postures, mais aussi son apparence. L’individu est un peu empâté, avec des joues pleines, avec des favoris, des lunettes, et des vêtements chauds, fonctionnels et confortables. Le lecteur n’en apprendra pas plus sur cet homme, si ce n’est sur l’objectif de ses actions dans cet endroit. Au cours du récit, l’oiseau de la couverture et quelques autres jouent un rôle important. L’artiste les représente avec un niveau de détail élevé, conformément aux caractéristiques anatomiques de chaque espèce, avec un degré de simplification assez faible. L’homme est présent dans vingt-deux images sur vingt-cinq. L’artiste varie les angles de vue et les distances de prises de vue, en fonction de l’action à montrer, créant une variation dans la lecture, installant un rythme posé et régulier. La forme même du récit, des images, une par page, sans aucun texte incite automatiquement le lecteur à faire des suppositions sur ce qui est signifiant dans ce qui est montré, sur ce qu’il doit en comprendre, en déduire, sur qu’il pourrait éventuellement anticiper. La première question qui s’impose concerne l’intention de cet homme. Pour quelle raison se trouve-t-il ici ? Qu’est-il venu faire ? À quoi va servir la manche à air ? Il en vient à se dire que la localisation exacte de cette endroit enneigé n’a pas de réelle importance. Il voit bien que l’homme a préparé son projet : la manche à air, les jumelles, le dessin tracé au sol avec les traces de pas, l’utilisation des deux fanions amenés dans la poche latérale de son sac à dos. À la septième image, un premier événement survient qui permet de découvrir le fil directeur de l’intrigue, sans autant pourvoir en prédire l’issue ou la chute. Dans la mesure où le créateur a choisi une histoire avec une unité de temps assez courte, elle se lit rapidement, donnant la sensation d’un récit facile, construit juste pour la chute. Pour autant le mécanisme narratif sans mot fonctionne de manière organique : le lecteur change son habitude de lecture automatique, pour une lecture plus participative, une expérience de lecture plus active. Il fait l’expérience d’être dans l’incapacité de lutter contre cette pulsion humaine qui est de chercher à identifier des schémas, à projeter des liens de cause à effet, et à vouloir anticiper le moment suivant. Il ressent également cette immersion dans un milieu naturel, ce plaisir à éprouver la sensation de l’espace dégagé et en même temps comme protégé par les forêts de sapins, d’être au calme, d’assister au spectacle de la nature avec le vol d’oiseau. Il sourit en voyant un oiseau se poser aux côtés de l’homme, une possibilité de communication avec le milieu naturel, limitée mais bien concrète. Il apprécie la sensation de liberté procurée par cette solitude, coupé du reste de l’humanité, soulagé de toutes les sollicitations incessantes du monde contemporain. Dans le même temps, il fait le constat de l’existence d’une intention chez l’individu, d’actes prémédités et construits. En se lançant dans ce tome, le lecteur est bien conscient du caractère périlleux d’un tel exercice, une histoire en vingt-cinq images. Dans le même temps, il a déjà pu faire l’expérience de la multitude d’informations qu’un simple dessin peut contenir. Il regarde un homme se livrer à des actions simples et inoffensives dans un grand champ enneigé isolé, raconté avec des dessins minutieux et soignés. Au minimum, l’intrigue le divertit en stimulant sa curiosité et le surprend par sa chute. Il peut également se prendre plus au jeu, et la situation de l’homme ainsi que ses actions génèrent des échos dans ses propres expériences, dans ses propres envies. Bon voyage.
L'Héritière de Pandore
L’Héritière de Pandore est, comme son nom peut l’indiquer, une réinterprétation du mythe de Pandore. Une réinterprétation moderne, tant sur le propos que sur la forme (le texte est très souvent décoré de nos expressions contemporaines). Je ne suis pas forcément tombée sur ce à quoi je m’attendais lors de ma lecture. Je ne m’attendais pas à ce que la réécriture du mythe prenne cette tournure mais je reste agréablement surprise. En effet, lorsqu’on me dit « réinterprétation moderne du mythe de Pandore », je m’attends immédiatement à ce que l’on développe autour du fait que le récit d’origine est un de ces nombreux textes relatant un « péché originel féminin », utilisés dans chaque culture où ils voient le jour à justifier une ségrégation et une discrimination misogyne (le parallèle avec le péché originel chrétien est même fait dans cet album). Mais non, ici, bien qu’on y retrouve une certaine volonté féministe, il s’agit avant tout d’une réinterprétation sous l’angle de l’émancipation et de la quête de soi. Je ne m’étendrais pas trop là-dessus, l’une des forces de cet album selon moi est de justement chercher le sens métaphorique de tout ceci (en même temps que l’héroïne se cherche elle-même). L’album a un petit côté chaotique, tant dans la forme que le fond puisque les dessins jouent sur les déformations et que les péripéties s’enchaînent à un rythme effréné. Certaines scènes importantes semblent presque traitées de manière désinvolte. Cela ne m’a pas dérangée du tout, c’est même un parti pris qui, lorsque bien fait, marche beaucoup sur moi. Je le précise tout de même pour quiconque ne trouverait pas cela à son goût. Le dessin est très beau. Je ne connaissais pas l’artiste avant cet album, mais j’aime beaucoup son trait. J’ai trouvé son style proche de Stéphane Fert (en plus anguleux). Le traitement des couleurs, variant souvent d’un chapitre à un l'autre, ajoute à l’aspect chaotique et métaphorique de l’œuvre. Une bonne lecture. (Note réelle : 3,5)
The Banks
Trois professionnelles du vol - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. L'éditeur a pris le parti de publier en même temps la version en épisode, et la version en recueil. Ce tome a été publié initialement en 2018, écrit par Roxane Gay, dessiné et encré par Ming Doyle, avec une mise en couleurs réalisée par Jordie Bellaire. À Evanston dans l'Illinois, en 1972, Melvin et Clara Banks garent leur belle américaine devant un pavillon de banlieue. Ils revêtent leur cagoule, et elle pénètre dans la demeure en passant par un soupirail, puis elle va ouvrir la porte donnant sur le jardin, à son époux. Ils pénètrent dans le salon, avec beau bureau, et une peinture accrochée au-dessus de la cheminée. Melvin fait la courte échelle, et Clara s'attaque au coffre-fort derrière le cadre. Assez facilement elle parvient à l'ouvrir et découvre huit lingots d'or que les époux récupèrent, et ils s'en vont tranquillement. Au temps présent, à Chicago dans l'Illinois, Celia Nelson Banks pénètre dans les bureaux du cabinet d'affaires Morrow, William et Klein. Quelques instants plus tard, elle s'assoit à la table de réunion avec les autres responsables de portefeuille, en face de Clay son conjoint. Le chef annonce que l'un des salariés présents sera bientôt choisi pour devenir un associé au sein de l'entreprise. Le soir, Clay vient trouver Celia dans son bureau pour lui dire qu'il est temps de rentrer : elle lui répond qu'elle va travailler encore un peu pour se donner toutes les chances d'être choisies comme associée. Son téléphone sonne : elle répond, c'est sa mère Cora Banks. Cette dernière va rendre visite à sa mère Clara, la grand-mère de Celia, et elle souhaite qu'elle l'accompagne. Celia décline car elle doit encore travailler. En 1968, Clara arrive à Chicago dans l'Illinois et se rend chez une vieille dame louant des chambres. Elle démarche plusieurs commerces pour un emploi : la réponse est négative à chaque fois, soit à cause de la couleur de sa peau, soit perce que les boulots sont réservés à la famille. Elle finit par se présenter au bar Buster's Blues. Le propriétaire est un peu gêné d'accueillir une jeune fille bien comme il faut, mais Clara a besoin de travailler et elle n'a pas beaucoup d'autres choix. Elle montre rapidement qu'elle sait se faire respecter des clients à la main baladeuse, même les gros durs. Elle finit par être accostée par un jeune homme à la mise bien comme il faut, et au visage enjôleur. Après semaines à se fréquenter, Clara a droit à un petit mot de Buster qui lui apprend de quoi vit Melvin Banks. Elle va lui demander des comptes. Au temps présent, lors d'un pot au champagne en fin de journée chez Morrow, Williams et Klein, un des patrons annonce le nom du nouvel associé : Anderson Livingston Whitney. De manière compréhensible, Celia Bank est fortement dépitée. Elle se remet à travailler encore plus dur. En 1974 à Chicago, Clara et Melvin contemplent leur fille Cora endormie dans son lit à barreaux. Il la laisse au bon soin de madame Jenkins pour la soirée, pendant qu'ils vont faire une sortie, non pas en amoureux, mais en professionnels : un casse tranquille. TKO est une maison d'édition de comics fondée en 2017 par Tze Chun et Salvatore Simeone, ayant fait appel à des créateurs réputés pour leurs premières parution comme Garth Ennis pour Sara avec Steve Epting, Jeff Lemire pour Sentient, avec Gabriel Hernández Walta, Joshua Dysart avec Goodnight Paradise avec Alberto Ponticelli. La scénariste est une essayiste et romancière féministe. L'artiste avait déjà illustré une histoire de femmes à la tête d'une bande organisée : The Kitchen, avec un scénario d'Ollie Masters. La première scène expose clairement la nature du récit : des voleurs professionnels, spécialisés dans le cambriolage, ayant commencé à opérer au début des années 1970. Il ne faut pas longtemps pour qu'il apparaisse que le récit se focalise sur trois femmes : Clara (la grand-mère), Cora (la mère) et Celia (la fille). S'il n'y prête pas attention, le lecteur plonge dans une histoire de casse, avec le choix de la victime, l'organisation et les préparatifs dudit cambriolage, ainsi que son exécution. Bien sûr il se produit quelques imprévus, ce qui amène le trio à improviser. Ce n'est que s'il fait l'effort de considérer le récit sous cet angle, qu'il constate que le trio est constitué de trois femmes, trois afro-américaines. L'autrice écrit son récit normalement, sans s'en servir comme d'une tribune, que ce soit pour le féminisme ou pour des revendications égalitaires. C'est juste un récit policier (il y a aussi une inspectrice Juanita Vasquez). Pour autant, c'est également un récit dont les personnages principaux sont des femmes. Le récit ne sert donc pas de prétexte pour faire passer un message, et le lecteur a vite fait de ressentir de l'empathie pour ces trois femmes très différentes, entre Clara qui a vécu une vie bien remplie, Cora qui a élevé sa fille avec sa compagne, et Celia qui grimpe les échelons dans une firme prestigieuse. Même si l'inspectrice n'a qu'un rôle secondaire, elle en impose par sa vocation professionnelle et son implication totale : rien ne lui fera lâcher sa proie. L'artiste réalise des cases dans un registre descriptif et réaliste avec des traits de contour fins et assurés, assez souple, sans utiliser d'aplats de noir. Cela donne une apparence un peu légère aux dessins, parfois un peu éthérée. Cette caractéristique est contrebalancée par la mise en couleurs de Jordie Bellaire une orfèvre en la matière. Elle utilise une palette de couleurs un peu foncées qui viennent conférer du poids à chaque surface détourée, sans pour autant ralentir la lecture, sans prendre le pas sur les traits encrés au point de les masquer. Ming Doyle sait donner une apparence unique à chaque personnage, le lecteur reconnaissant chacune des trois héroïnes du premier coup d'œil quel que soit leur âge, en fonction de l'époque à laquelle se déroule telle ou telle séquence. Sans aller vers le photoréalisme, elle prend soin de varier les tenues des unes et des autres, et de faire en sorte que chaque habit corresponde à l'âge et la position sociale de la personne qui la porte. Même s'il peut avoir une sensation de décors un peu légers du fait des traits de contour fins, le lecteur constate rapidement que chaque endroit est représenté avec un niveau de détails suffisant pour le rendre unique, avec une plausibilité impeccable. De séquence en séquence, il constate également que l'artiste est une excellente metteuse en scène et directrice d'actrices et d'acteurs. À aucun moment, il n'éprouve l'impression de voir défiler une succession de têtes en train de parler, même quand la scénariste doit dispenser des informations pour faire avancer l'intrigue. Le lecteur voit des personnes en train de se comporter normalement, de s'occuper à d'autres tâches en parlant, ou de réagir à la fois par le visage et par les postures, avec un naturel confondant. Il voit avant tout des êtres humains se comporter normalement, et pas de simples artifices narratifs portant une intrigue bien ficelée. Le lecteur se sent donc impliqué dans la vie de chacune de ces trois femmes, avec leur histoire personnelle propre, et leur avancée distincte dans le chemin de la vie. Il ressent la frustration de Celia à ne pas être nommée associée. Il ressent la patience limitée de Cora lorsque sa fille et sa mère se lancent dans des échanges de pique, et il fond devant l'amour évident qui lie Cora et Addie Shea. Il voit le calme de Clara l'âge aidant, ainsi que sa passion intacte qui refait surface par moment. Il fond également devant l'amour qui existe entre elle et son époux Melvin. Dans le même temps, il s'implique dans la conception et la préparation du vol qui va être perpétré dans une villa sous haute sécurité pour dérober un serveur contenant plusieurs millions. La grand-mère et la mère ont une longue expérience de la pratique des cambriolages et voient arriver d'un air sceptique Celia qui tout d'un coup décide de virer sa cuti pour les rejoindre dans la pratique du métier familial. Sous réserve de ne pas se braquer sur la notion de bitcoin, le lecteur prend plaisir à voir comment ces trois femmes ajustent leur plan au fur et à mesure des imprévus qui surviennent. Il ne se formalise pas trop de la pratique qui consiste à entremêler différentes lignes temporelles pour avoir des séquences plus courtes, et une alternance plus rapide afin d'échapper à une linéarité basique. Arrivé à la fin du chapitre 5, il se demande bien comment tout ça va finir. Il est possible qu'il ressente une pointe de déception quant à la manière dont les choses tournent dans le chapitre 6, les obstacles semblant plus contournés que réellement surmontés. Les autrices racontent une histoire entre cambriolage et braquage, impliquant trois générations de femmes de la famille Banks. L'intrigue est rapidement prenante, et le lecteur a tôt fait de s'attacher à Clara, Cora et Celia Banks, pour leur caractère et leur volonté. Les dessins peuvent donner une impression de manque de solidité, mais en fait Ming Doyle réalise une solide narration visuelle, avec un réel don de mise en scène, donnant vie à chaque séquence, sans jamais tomber dans la scène d'exposition plate et artificielle, un des écueils d'une histoire policière en BD. Le lecteur ne se rend compte qu'après coup que le récit était focalisé sur trois femmes afro-américaines, car les autrices n'insistent pas sur ce point, les mettant en scène comme allant de soi. Il est possible qu'il ressente une petite déception avec le dénouement car Roxane Gay fait en sorte de s'affranchir du casse final.
10 Octobre
Mais comment cette série a-t-elle pu passer aussi inaperçue ? Il est plus que temps de la sortir de l'ombre ! Sur conseil d'un ami et à l'occasion de la sortie du deuxième tome du diptyque, je me suis plongé dans cette lecture, et bien m'en a pris. J'ai ainsi découvert une œuvre forte, au concept ultrapuissant, et au thème très profond. Je ne m'attaquerai qu'à une chose : la traduction. N'étant pas en mesure de lire la version originale italienne, je ne peux pas juger de la qualité d'écriture des dialogues, mais dans la version française, ils manquent souvent de fluidité, et je pense vraiment que c'est dû à une traduction parfois approximative. Enfin, c'est peut-être juste moi, mais je serais curieux d'avoir l'avis d'un autre lecteur sur le sujet. En tous cas, je trouve ça vraiment dommage... mais pas irrémédiable ! En effet, ça ne m'a pas empêché d'entrer à fond dans l'univers proposé par Paola Barbato et Mattia Surroz. Comme dans un épisode de Black Mirror, ils nous plongent dans un monde qui a toutes les apparences du nôtre, à une exception près : ici, la mort de tous est programmée dès avant la naissance. Chacun a dans son ADN la date précise de sa fin de vie, mais tout le monde ignore cette date. On sait juste qu'il y a 6 échéances possibles (l'incertitude de la dernière échéance étant garantie par le fait que certains ont le droit de vivre au-delà), à l'approche desquelles on prépare ses funérailles comme une fête d'anniversaire, au cas où, en espérant que nos proches n'auront pas à les célébrer... Grâce à une habile propagande visant à normaliser la mort et à la quasi-certitude de ne pas mourir en dehors de ces 6 échéances, la société vit beaucoup plus heureuse. La délinquance et la criminalité ont été éradiquées, et tous les risques sont bannis de notre quotidien. Bref, tout ressemble à notre monde, dans une version plus ou moins idéale. Sauf qu'on sent vite que quelque chose ne tourne pas rond... Les auteurs ont un talent phénoménal pour nous faire découvrir peu à peu les différences avec notre monde au gré de la lecture (dans le premier tome, un objet que tout le monde porte, par exemple, mais qu'on ne remarque même pas dans les premières pages du récit...) et qui sont lourdes de sens. Sans que jamais la bande dessinée ne prenne un tour excessivement philosophique, larmoyant ou trop démonstratif, les auteurs réussissent à créer une réflexion très forte sur l'étouffement causé par une société sans risques, sans peur, sans violence et sans mort imprévue. On comprend vite qu'une telle société ne signifie pas le bonheur assuré, et le récit sait pousser son concept dans ses retranchements pour en tirer une vraie vision d'anticipation. Car c'est bien ce dont il s'agit : on est ici dans ce sous-genre bien connu de la science-fiction, l'anticipation, et les auteurs maîtrisent à merveille les codes du genre. Le portrait d'une société qui nous paraît absurde et qui, pourtant, n'est que l'exagération de certains traits caractéristiques de la nôtre, est joliment mis en place, toujours de manière pertinente. A travers le portrait d'une bande de parias qui veulent réintroduire dans leur monde l'incertitude du hasard, 10 octobre nous interroge directement sur notre propre rapport aux lois, aux risques et à la mort. C'est parfois un peu conventionnel, mais ça n'est jamais raté, et c'est d'une efficacité redoutable. Il faut dire que la grande réussite de cette bande dessinée, ce sont ses personnages. Avec un dessin qui évoque (de manière volontaire, précisée en postface) des acteurs de renom tels que Kathy Bates, Toni Collette ou Robin Williams, on s'attache immédiatement à chacun des membres de la bande. Bien évidemment, comme tous ces personnages approchent d'une échéance, on se doute que certains d'entre eux ne vont pas la passer, mais on a évidemment envie qu'aucun d'entre eux ne meure à la date de son échéance. Ce suspense nous tient en haleine tout au long d'un second tome brillantissime ! De fait, si le premier tome pose magnifiquement le concept et les personnages, le second tome prend la forme d'une véritable course contre la montre, qui évoque cette fois totalement la série Severance, avec ces personnages luttant contre un système qui les écrase, prenant la forme d'une grande entreprise aux couloirs aseptisés. Une fois le décompte lancé, on ne peut plus détacher ses yeux des pages qui tournent et des péripéties qui défilent, en espérant que tel ou tel personnage ne mourra pas la page d'après. Au-delà de ce suspense d'une efficacité dont j'ai rarement vu l'équivalent en bande dessinée, le récit a une portée émotionnelle très forte. Les auteurs savent ménager des instants suspendus (même si la tension ne redescend pas vraiment) où on s'intéresse au passé d'un personnage sans ralentir pour autant la narration, et où on développe son background de manière aussi discrète que subtile. Enfin, le suspense et l'émotion n'empêchent jamais le propos de continuer à développer une réflexion qui préfère la suggestion à de grandes affirmations sentencieuses qui auraient alourdi inutilement le récit. Et quelle profondeur dans cette savante dissection des rapports humains et de ce qui motive nos actes en profondeur ! Bref, je n'étais vraiment pas loin des 5 étoiles, malgré les petites difficultés de lecture que j'attribue à la traduction. Mon seul regret, c'est une conclusion, certes très réussie, mais qui arrive de manière un peu abrupte. Peut-être 4 ou 5 pages de plus auraient-elles permis de conclure de manière plus exhaustive le récit. Cela dit, on n'a pas l'impression d'une fin bâclée lorsqu'on arrive à cette dernière vignette, terriblement frustrante. Mais c'est précisément parce qu'elle est frustrante qu'elle est aussi géniale. Oui, j'aurais aimé avoir une fin plus explicite. Non, il ne fallait surtout pas rendre la fin plus explicite. C'est exactement celle qu'il fallait. C'est au pouvoir d'imagination du lecteur de prendre le relais. Et c'est peut-être bien là tout le rôle de l'Art, n'est-ce pas ?
Journal d'un prof à la gomme
Fred Leclerc est un ancien et/ou futur publicitaire qui se cherche, se questionne, surtout depuis le covid. J’avais découvert son entrée dans le 9ème art avec Tiki - Une année de chien. Je le retrouve ici une nouvelle fois dans la veine autobiographique : souhaitant donner plus de sens à son travail, il a cherché pendant plusieurs mois – après avoir réussi un concours – à être enseignant en Arts Plastiques sur Paris, dans deux écoles élémentaires. Cet album nous permet de découvrir son quotidien de nouvel enseignant, ses difficultés, ses satisfactions, ses relations avec les élèves, l’absence ou le côté déconnecté de la faible « formation » reçue, etc. On sent vraiment le vécu, et surtout la sincérité de ce témoignage. Fred Leclerc ne cache aucun de ses moments difficiles, de désarroi, voire de pétage de plombs, mais aussi montre ses profondes satisfactions. En creux, il donne aussi à voir tout ce que ce métier exige de ceux qui se lancent dans la gestion de jeunes ou d’ados, qui cherchent à faire passer des connaissances, à nourrir la construction d’individus/citoyens, à aider à l’épanouissement de jeunes. En matière de patience, d’autorité (terme polysémique et souvent employé à contre-sens), d’investissement (y compris physique), d’imagination. Il donne aussi à voir des élèves tous différents, des personnalités qu’il faut appréhender, guider, collectivement (le groupe classe est important) et individuellement (chaque élève a son histoire – et Leclerc découvre que connaitre la situation familiale des gamins éclaire leurs réactions). La lecture est très agréable. D’abord parce que le dessin, simple mais fluide et sympathique m’a plu (et les différentes bichromies – qui changent d’un chapitre à l’autre) passent très bien. Ensuite parce que Leclerc use de beaucoup d’autodérision et d’humour. Même les moments les plus difficiles amènent le sourire. Je suis enseignant depuis plus d’une trentaine d’années et, même si c’est dans le secondaire, avec des élèves plus âgés, j’ai retrouvé pas mal de questionnements, de problématiques rencontrées, et sur lesquelles je continue à évoluer. Rien n’est jamais acquis, et la « gestion » (mot affreux mais je n’en trouve pas d’autre) d’un groupe d’ados requiert pas mal de qualités - et je suis loin de toujours réussir à bien le faire. Il faut aussi « maîtriser » son sujet (ceci dit pour les réformes envisagées, qui vont diminuer les années d’études avant les concours, alors même que de plus en plus de contractuels sans réelle formation sont recrutés à la va-vite pour pallier les manques de recrutement, ceci posant problème pour les élèves, mais aussi pour les enseignants). Au final, c’est une lecture recommandable. Le ton employé par l’auteur, son dessin, et ses questionnements « à haute voix » rendent cet album accessible et intéressant pour un large public. S’il ne prétend pas représenter l’entièreté du métier d’enseignant, cet échantillon est quand même représentatif et devrait interpeler les futurs enseignants comme les « hautes sphères » de l’Éducation nationale (à l’heure où les ministres de l'E.N. se succèdent en disant et faisant tout et n’importe quoi).
Dulcie - Du Cap à Paris, enquête sur l'assassinat d'une militante anti-apartheid
Avec le discret, on est peinard ! - Ce tome contient une enquête journalistique sur la mort de Dulcie September, abattu à Paris le 29 mars 1988. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Benoît Collombat, journaliste, et Grégory Mardon, bédéiste. Il compte deux-cent quatre-vingt-dix-huit pages de bandes dessinées, en noir et blanc avec des nuances de gris. Il se termine avec deux pages de notes et crédits, un paragraphe de remerciements, et une page listant les autres ouvrages de ces auteurs. Paris 10e arrondissement, rue des petites Écuries, le 29 mars 1988, Dulcie September marche dans la rue, en se retournant une fois ou deux pour voir s’il y a quelqu’un derrière elle. Elle atteint le numéro trente-huit de la rue et pénètre par la porte d’entrée dans un porche. En passant devant loge, elle prend le courrier que lui remet la gardienne. Elle pénètre dans l’immeuble par l’accès au fond de la cour, ouvre la porte de l’ascenseur et appuie sur le bouton du quatrième étage. Elle sort de la cabine à 09h47. Elle prend les clés dans sa poche pour ouvrir la porte des locaux parisiens de l’ANC (Congrès National Africain) et commence à tourner la clé. Dans son dos, un homme fait feu à cinq reprises, un autre se tenant derrière lui. Ils descendent par l’escalier, alors que la femme gît morte, étendue sur le sol dans une flaque de sang. Ils croisent un homme qui entre dans l’immeuble et qui monte dans l’escalier après les avoir laissé sortir. Extraits du rapport d’enquête de la brigade criminelle – Le cadavre repose en position dorsale, en diagonale d’un axe imaginaire situé entre la porte d’ascenseur et la photocopieuse posée au sol. La face, maculée de sang, est tournée vers le plafond. La tête se situe à 60 cm de la porte d’ascenseur et 108 cm du mur de gauche, en sortant de ce dernier. Les paumes de mains sont tournées vers le plafond, les doigts repliés sur les paumes. La main gauche se situe à 60 cm du mur de gauche et à 34 cm de la porte d’ascenseur. Les jambes sont pliées et écartées, la distance entre les deux genoux est de 80 cm. À droite de la tête de la victime, un important écoulement sanguin imprègne le tapis et la moquette, ainsi que la chevelure au niveau postérieur du crâne. Au total, six coups de feu ont été tirés par un pistolet petit calibre 22 LR, cinq balles ont atteint Dulcie September à courte distance, précise le rapport d’enquête. Six douilles cuivrées longues de 15 mm sont retrouvées sur place. Dans le salon d’un appartement, les auteurs écoutent Jacqueline Derens, ancienne militante anti-apartheid, raconter sa première rencontre avec Dulcie September : cette dernière était venue à l’UNESCO témoigner du sort des enfants sous l’apartheid, qui mouraient à cause de la malnutrition ou faute de vaccins. Jacqueline était fascinée par la passion avec laquelle Dulcie expliquait les choses. Elle ne se contentait pas d’aligner des chiffres, elle vivait l’horreur de l’apartheid dans sa chair, et ça, pour les militants, c’était irremplaçable Le sous-titre annonce clairement la nature de l’ouvrage : une enquête de journaliste sur un assassinat dans Paris, d’une militante anti-apartheid. Cette enquête est menée par un journaliste de profession, travaillant à la rédaction de France Inter depuis 1994 en qualité de grand reporter. Il raconte l’enquête qu’il a menée sur ce meurtre, et il explique la raison qui l’a amené à se lancer dans cette entreprise : Pourquoi raconter cette histoire aujourd’hui ? D’abord parce que cet assassinat s’est déroulé sur le sol français, en plein Paris, quelques semaines avant la réélection de François Mitterrand à l’Élysée. Ensuite, parce que cette affaire reste un mystère. L’enquête judiciaire française s’est soldée par un non-lieu en juillet 1992, sans que soient identifiés les coupables. […] L’assassinat de Dulcie September est une histoire qui reste très gênante pour la France : Dulcie dénonçait les relations économiques illégales entre Paris et le régime de l’apartheid, notamment en matière d’armement. Ce soutien des autorités françaises à un régime officiellement raciste est, aujourd’hui, encore, largement méconnu. […] Depuis plus de dix ans, Collombat accumule de la documentation, il épluche les archives et il réalise des interviews filmées avec celles et ceux qui ont connu Dulcie à l’époque. Beaucoup sont morts aujourd’hui. Le temps est venu de raconter cette histoire et de tenter de comprendre pourquoi Dulcie September est devenue une cible. Ayant conscience de cela, le lecteur s’attend à une narration visuelle adaptée en conséquence. En particulier, elle comporte une forte part de têtes en train de parler : des témoins d’origine très diverse, racontant ce qu’ils ont vécu, parfois au temps présent, parfois comme souvenirs du passé. L’artiste doit reproduire l’apparence de nombreuses personnes politiques et autres. Il a dû produire un grand nombre de pages, ce qui a dû s’accompagner d’une cadence assez élevée. Très rapidement, le lecteur se rend compte que chaque page contient une forte densité d’informations, et que la narration est entièrement soumise à l’enquête. De temps en temps, une page ne peut être composée que des cases avec le buste d’une personne en train de parler, au travers d'un copieux phylactère. Pour autant ce dispositif permet d’incarner chaque propos, de voir qui les tient, et il montre qui parle, en toute transparence. Les deux auteurs font en sorte que le lecteur puisse voir qui parle, et à quel moment de sa vie, c’est-à-dire autant d’éléments d’information et de contexte laissant le lecteur libre d’apprécier les biais potentiels du locuteur. Par exemple Jacqueline Derens évoquant ses souvenirs de Dulcie September, trente ans plus tard. Ou bien Jean-Marie Le Pen en train de s’exprimer en direct au cours de l’émission L’heure de vérité, le 27 janvier 1988, les archives permettant de reproduire la séquence sans risque de déformation du fait des décennies passées. De même, voir Collombat poser des questions rappelle que lui aussi se livre à cette enquête avec un objectif précis, ce qui oriente le champ de ses questions, ce qui peut avoir une incidence sur la réponse de ses interlocuteurs. Le journaliste réalise une enquête qui explore de nombreuses possibilités, en fonction des réponses des personnes qu’il interroge, avec qui il discute, aussi bien ceux qui ont côtoyé Dulcie September dans sa famille, dans la branche parisienne de l’ANC (African National Congress), aussi bien des policiers qui ont enquêté sur le meurtre, d’autres activistes, des politiciens avec des niveaux de responsabilité variés. L’enquête évoque aussi bien des enjeux politiques que des enjeux économiques à l’échelle d’entreprises internationales, à l’échelle également de plusieurs nations. Cela induit que le dessinateur représente des situations, des environnements, des accessoires très variés. Cela commence avec une rue de Paris, une cage d’escalier avec un ascenseur, pour déboucher dans cette première scène sur un pistolet équipé d’un silencieux et un cadavre ensanglanté. Par la suite, Grégory Mardon montre les discussions assises autour d’une table pour recueillir des témoignages, aussi bien dans une cuisine que dans un salon bourgeois, des colloques et des allocutions officielles, des violences de foule, la ville d’Althone dans la banlieue du Cap, des manifestations de protestation, une cellule de prison, des cartes géographiques pour montrer les frontières, la ville de Genève, de Nice, de Zagora, la place de la Bastille, son opéra et la colonne de Juillet, l’assemblée nationale, les couloirs du métro parisien, des installations de centrale nucléaire, la gare d’Amsterdam, des missiles, d’avions militaires Mirage F1, etc. Il reproduit également la ressemblance de nombreux hommes politiques ou de personnalités comme François Mitterrand, Jacques Chirac, Charles Pasqua, Nelson Mandela, Simone Signoret & Jean-Paul Sartre, Pierre Joxe, et d’autres moins connus. Deux musiciens : Johnny Clegg, Abdullah Ibrahim (Dollar Brand). Dans un premier temps, le lecteur manque d’assurance quant à la construction de l’ouvrage. Celui-ci s’ouvre avec l’assassinat de sang-froid par un professionnel, permettant d’appréhender la réalité de ce crime, de cette exécution commanditée. Puis les deux auteurs se mettent en scène en train d’écouter Jacqueline Derens chez elle, au temps présent de la réalisation de l’ouvrage. Celle-ci raconte sa première rencontre avec Dulcie September en 1979. Il va ainsi se produire de nombreux va-et-vient temporels entre le temps présent des entretiens et celui des faits relatés, des développements sur la persistance du racisme dans la société française, trois pages consacrées au régime de l’apartheid, la jeunesse et la vie de Dulcie September jusqu’à son arrivée à Pairs, l’emprisonnement de Nelson Mandela en 1964, suite au jugement à Rivonia, prison à perpétuité pour lui et sept autres compagnons de lutte (Walter Sisulu, Govan Mbeki, Raymond Mhlaba, Elias Motsoaledi, Andrex Mlangeni, Ahmed Kathrada, Denis Glodberg). Une page consacrée à l’ANC et à l’établissement de sa direction en exil à Lusaka en Zambie. L’élection de François Mitterrand en 1981. La visite des anciens locaux de l’ANC à Paris au temps présent de l’enquête. Un séjour à Genève en septembre 2011, pour rencontrer Margrit Lienert, ancienne hôtesse de l’air, engagée par la suite dans le mouvement anti-apartheid suisse (branche romande) au début des années 1970. Etc. Progressivement, la ligne conductrice de l’enquête apparaît : des recherches pour chaque possibilité à envisager, des recherches de témoignages, des explications concises sur les différents acteurs, des membres de l’ANC, des politiciens, des militaires, des patrons d’entreprise, etc. Il s’agit d’une véritable enquête menée avec rigueur, confrontée au fait que certains témoins sont décédés depuis, que certains ne sont pas forcément fiables, et que les enjeux se révèlent énormes, à la fois sur le plan économique et le plan politique. Il est question des services secrets de plusieurs nations, de mercenaires aux agissements discutables (l’ombre de Bob Denard, 1929-2007, se faisant sentir), et de secrets d’état. En fonction des témoignages, le lecteur voit bien quand les auteurs se heurtent à des murs, et à d’autres moments il est même surpris qu’ils puissent en apprendre autant. Une enquête d’un journaliste professionnel, sur un assassinat commis à Paris, contre une militante anti-apartheid, et jamais élucidé. Une mise en images réalisée par un bédéiste professionnel, adaptant son approche à la nature de l’ouvrage, réalisant un travail impressionnant pour montrer les différentes personnes, soit racontant leurs souvenirs, soit lors de reconstitution du passé, participant à la rigueur de la présentation, et à son honnêteté intellectuelle. Le lecteur explore ainsi les nombreuses ramifications de ce meurtre commandité, suivant chaque possibilité, pour voir progressivement se dessiner la plus probable, étayée par de nombreux faits. Édifiant. Benoît Collombat a réalisé le scénario d’autres bandes dessinées, en particulier Cher pays de notre enfance: Enquête sur les années de plomb de la V? République (2015) avec Étienne Davodeau, Le choix du chômage: De Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique (2021) avec Damien Cuvillier.
Barbarone
J'ai récemment chopé sa BD Stacy que je n'ose pas entamer tant elle me parait a priori dense, dure, hermétique, irrespirable, et ce malgré la formidable critique de Paul le Poulpe qui a piqué ma curiosité. En attendant le moment propice, je me suis finalement lancé dans Barbarone, sortie en même temps mais bénéficiant d'une couverture médiatique moindre. Hébé ça alors !!!! Gipi sort une BD de SF, genre de Space Opera humoristique !!! Franchement, j'ai eu peine à croire mon libraire quand il m'a présenté la chose. L'auteur de la Terre des fils, de Notes pour une histoire de guerre ?... Bah oui, c'est bien le même Gipi, pas de doute. Mais que se cache-t-il derrière cette couverture parodiant les feuilletons des années 50 ? D'abord, on retrouve le même crayonné que dans la BD précitée (La terre des fils), ce qui est une très très bonne chose puisque j'avais adoré ce trait pétillant à la fois précis et esquissé qui confère indéniablement une grande dynamique à l'histoire. Ca fonce sans se poser trente six mille questions. Ensuite, le scénario, disons plutôt le fil narratif (car le scénario est assez foutraque, ce qui ne constitue en rien une maladresse car c'est bel et bien l'effet recherché) est à l'avenant : on a vraiment le sentiment de suivre l'auteur en direct, au gré de ses pérégrinations improvisées, et c'est très agréable. Et c'est ce qui rend ce premier tome des aventures de Barbarone plaisant et tout à fait surprenant. Le ton est loufoque et souvent déconcertant, et Gipi fait preuve d'un humour qu'on ne soupçonnait pas. En plus d'être très original, les gags vous cueillent là où on ne s'y attend pas. Les dialogues sont hilarants et les personnages proprement inédits, sans compter qu'ils ont des trognes à se tordre. L'auteur fait preuve avec Barbarone d'une inventivité assez incroyable. Alors il faut certes un peu de temps pour rentrer dedans tant l'homme ne nous avait pas habitué à une telle débauche de bouffonneries, mais dès l'entrée en scène du personnage de Goggo, on accepte et on adhère pour finir par faire comme l'auteur : craquer son slip (de rire). Ce premier tome est une surprise tellement inattendue qu'on en oublie que son titre est un brin surfait puisque la fameuse planète des singes érotomanes n'occupe que la première partie de l'histoire. Mais qu'importe puisqu'on s'est retrouvé embarqué dans une cavale insensée, qu'on découvre un facette insoupçonnée de l'auteur tout autant qu'un univers (je le répète) d'une originalité folle. Lu d'une traite ; on en redemande illico. Reste que je suis assez curieux de voir la réaction des fans de Gipi face à ce bidule qui pourrait fort bien s’avérer clivant.
Le Loup
Second one-shot de la trilogie sur la montagne de Rochette et encore une fois c'est très bon. Après l'autobiographie, Rochette utilise la fiction et son récit est du déjà vu: l'affrontement entre l'homme et la nature au travers de cette lutte entre un berger et un loup. Tout m'a semblé convenu...et pourtant j'ai bien aimé le récit et je l'ai trouvé passionnant à lire. La lutte entre les deux protagonistes est prenante avec une bonne mise en scène et il y a des scènes vraiment mémorables. Il y a beaucoup de narration descriptive et cela ne m’a pas trop dérangé contrairement à d’autres BD. Je ne sais pas trop quoi ajouter de plus aux avis positifs hormis que c'est vraiment un bon one-shot. Le dessin de Rochette est toujours aussi bon lorsqu'il s'agit d'illustrer les merveilleux paysages de la montagne.
Donjon Crépuscule
Je profite de la sortie du tome 113 pour enfin aviser cette série. Bon je ne serai pas forcement objectif tant je suis tombé dans la marmite de la franchise. Cette déclinaison ne fait pas partie de mes préférés mais elle reste indissociable de l’univers. J’aime beaucoup la formulation d’Emka dans sa conclusion et sur le côté mythique qu’apporte Crépuscule à l’ensemble. A travers cette série, on sent la fin d’une époque et une certaine apothéose dans les faits (c’était à une époque la conclusion annoncée de la franchise). Nos héros ont vieilli mais la relève est en place, à travers Marvin rouge et les enfants d’Herbert. Je garde une préférence pour Zenith, il y a ici des albums un peu plus faibles mais ça reste sacrément chouette à suivre. J’aime toujours autant après tout ce temps et je m’amuse des passerelles/pistes laissées par les auteurs (dernièrement autour de l’atlas).