Rrraahhhrg ! le grille-pain ! Aah ! oui, oui !
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Ce tome est initialement paru après le tome 4 Monsieur Jean, tome 4 : Vivons heureux sans en avoir l'air (1997), mais son action se situe entre le tome 3 Monsieur Jean, tome 3 : Les femmes et les enfants d'abord (1997) et le tome 4. Sa première édition date de 2000 en noir & blanc, et il a été réédité en 2010, en bichromie. C'est le deuxième album hors-série après Journal d'un album (1994). Cet album a été réalisé à quatre mains pour le scénario, les dessins et la bichromie, par Philippe Dupuy et Charles Berberian. Il comprend cent-vingt-quatre pages de bandes dessinées.
Chapitre un, dix pages : ça commence mal. Monsieur Jean est en train de dormir paisiblement dans son lit double, avec quelques livres sur ses draps. le réveil sonne ; il reprend conscience. Il voit dans sa chambre, devant lui trois hommes en costumes noir avec des lunettes noires, pointant chacun un pistolet vers sa tête. Il se fait la réflexion que cette journée commence assez mal. Il sort les jambes du lit et s'assied sur son séant, et se rend dans la salle de bain. Il constate sa mine défaite et pas fraîche dans le miroir. Il urine debout. Il se rend dans la cuisine et prend un bol de café, pendant que les trois tueurs sont assis, pistolet en l'air, chacun une tasse de café devant eux. Monsieur Jean leur demande s'ils vont le tuer sans lui expliquer pourquoi ou pour qui. Il souhaite qu'ils lui laissent dire au revoir à ses amis une dernière fois. Ils lui répondent que ses amis ne sont pas vraiment des amis, désolé. Il va ensuite se couper les ongles, se faire couleur un bain, et se glisser tranquillement dedans, en fermant les yeux pour mieux en apprécier la sensation. Il les rouvre en sursaut quand il entend éternuer : les trois porte-flingues, toujours en costume, sont dans le bain avec lui. Puis Monsieur Jean s'habille, se coiffe, se regarde dans la glace. Il tombe à genoux et il les supplie de lui accorder de voir une dernière fois son film préféré : Baisers volés (1968) réalisé par François Truffaut.
Chapitre deux, cinq pages : Félix dans le bus. Félix, un copain de Monsieur Jean, lit le dernier numéro de Science & Vie, assis dans le bus. Un couple s'assied en face de lui, une jeune femme fluette et un gros malabar. Ce dernier se montre agressif vis-à-vis de sa compagne, finissant par se lever et la gifler. Félix intervient, mais les deux lui répondent agressivement, et la femme lui décoche un coup de pied dans le tibia. Chapitre trois, sept pages : la théorie des gens seuls. Félix, Clément, Monsieur Jean et deux copines sont assis sur un banc dans un patio en train de papoter tranquillement. Félix monopolise un peu la parole en exposant sa théorie des gens seuls : le problème des gens seuls, c'est qu'ils sont seuls. Et que tant qu'on est seul, on n'est pas attiré par une autre personne seule. Les gens seuls ne sont pas attirés par les autres célibataires, mais pas quelqu'un qui est déjà avec un autre.
En découvrant cet ouvrage, le lecteur note deux particularités qui sautent aux yeux : les dessins plus lâchés que dans les autres tomes avec une apparence parfois presque crayonnée, et le retour à des chapitres autonomes plutôt qu'un récit à l'échelle de l''album. Dans la version en bichromie, les artistes ont choisi un bleu entre bleu bleuet et bleu pastel pour habiller les dessins, tout en laissant quelques zones de blanc pour des reflets, des ambiances lumineuses, la plupart des visages, ainsi que les phylactères. Les traits semblent avoir été réalisés avec un crayon gras, ce qui donne des contours parfois un peu irréguliers, pour une apparence plus spontanée, plus vivante. le lecteur éprouve également la sensation que la densité des informations est un peu moindre que pour les albums de la série, avec une grille de six cases comme principe, en trois rangées de deux cases. Dans certaines planches des cases peuvent être fusionnées pour ne donner qu'une case de la largeur de la page. Pour l'histoire de Félix dans le bus et quelques pages éparses, les dessinateurs passent à la grille de trois (cases) par trois (bandes), dite gaufrier. le lecteur éprouve une sensation de pages moins denses, très faciles à lire, plus animées, avec un certain nombre de gros plans et de plans poitrine. Pour autant, elles ne semblent pas vides.
En effet, la taille un peu plus grande des cases donne de l'espace aux personnages, et permet également de contenir un nombre d'informations visuelles important sans donner l'impression de saturer l'espace délimité par les bordures. Ainsi dans la planche d'ouverture avec son dessin en pleine page, le lecteur peut voir les cinq livres sur la couverture du lit, les deux sur la descente de lit avec les chaussures juste à côté, la table de chevet avec sa lampe et son verre d'eau, les chaussettes au pied du lit, le rebord de la fenêtre, un rideau non tiré et le grand cadre qui surplombe la tête de lit. Par la suite, le lecteur découvre les autres pièces de l'appartement de Monsieur Jean : l'autre côté du lit, la salle de bain avec son lavabo et sa cuvette des toilettes sans oublier une petite étagère de livres, la table de cuisine et quelques placards de rangement au mur, la baignoire, le miroir en pied. Tout du long des neuf chapitres, les artistes vont l'emmener dans de nombreux endroits différents : un petit restaurant de quartier où mangent Clément & Jean, un bus, des rues parisiennes, le salon de Monsieur Jean avec son canapé et son poste de télé, un square avec ses bancs, un pavillon à la campagne pour un anniversaire, un plateau de télévision pour une interview, un autre restaurant, une gare parisienne, une cabine d'ascenseur, une autre maison à la campagne. À chaque fois, le dosage des ingrédients s'avère parfait : assez pour que chaque lieu soit spécifique, pas trop pour ne pas alourdir la case ou ralentir la lecture.
Pas de doute, c'est bien les mêmes dessinateurs, avec les mêmes caractéristiques pour les personnages : des gros nez ou parfois très allongés pour les hommes, des nez plus menus et plus effilés pour ces dames, des silhouettes aux contours un peu arrondis et très normales pour les hommes, des morphologies plus affinées et allongées pour les femmes, des tenues peu recherchées pour les hommes, et élégantes pour les femmes même lorsqu'elles sont simples. Les yeux des personnages se réduisent souvent à un simple point, ou un trait, de même que leur bouche. Les expressions de visage peuvent être exagérées pour un effet comique à l'occasion d'une émotion plus intense. le langage corporel reste dans un registre naturaliste, sauf pour les poses vives ou intimidantes des trois porte-flingues. Les scènes avec de nombreux personnages montrent des interactions sociales très policées, entre gens de bonne éducation. Il se produit bien un ou deux agacements pouvant aller jusqu'à l'énervement de temps à autre, toutefois le lecteur sent bien qu'aucune situation ne peut virer au drame. Pour autant, les sentiments exprimés le touchent, ainsi qu'à nouveau la situation du jeune enfant Eugène, née de Marlène qui ne s'en occupe plus et qui l'a confié à Félix dont elle s'est séparé et qui n'est pas le père, l'enfant étant souvent pris en charge par Jean.
Les deux créateurs racontent neuf histoires courtes allant de cinq à vingt-six pages, avec des situations comme la présence intermittente des porte-flingues, un voyage dans le bus, du papotage entre potes, des considérations sur le désir masculin, un anniversaire à une soirée à la campagne, l'usage d'un grille-pain, Félix éméché et quelque peu désenchanté, Félix coincé dans un ascenseur, et pour finir Monsieur Jean acceptant d'aller se mettre au vert dans la maison de campagne des parents de Cathy. Dans un premier temps, l'artifice des trois tueurs laissent le lecteur perplexe. Par la suite, il retrouve cette ambiance parisienne et même parisianiste, entre personnes sans soucis financiers (sauf pour Félix) peu stressés par les responsabilités. Félix endosse le rôle de grincheux, de déçu de la vie, avec une vision certes pessimiste, mais aussi lucide. Au cours de l'incident dans le bus, il finit par faire le constat au profit d'un couple que dans la vie, il n'y a que les mauvaises choses qui peuvent tomber sur quelqu'un par hasard, jamais les bonnes choses. Il en conclut que c'est la raison pour laquelle partout ça va mal. le lecteur finit par se dire que ces porte-flingues qui n'apparaissent que dans la première et la dernière histoire incarnent littéralement les oiseaux de mauvais augure, la dépression qui guette, la tentation de succomber au pessimisme, sans plus essayer de lutter. Finalement ces trois tueurs relèvent bien d'une incarnation de la mort au premier degré, le risque d'estimer qu'il ne sert à rien de faire face aux aléas de la vie car ceux-ci sont trop en trop grand nombre et de trop grande ampleur pour pouvoir espérer les surmonter. Dans le même temps, Monsieur Jean fait tout pour préserver sa bulle de protection, et surtout ne pas se laisser toucher par le malheur des autres. Comme pour les dessins, la tonalité de la narration tient tout drame à distance, avec des touches humoristiques légères et touchantes, pouvant aller jusqu'à l'absurde dans cette histoire de panne d'ascenseur, et encore plus dans ce mystérieux accessoire érotique qu'est le grille-pain.
Un album hors-série : est-ce bien la peine de s'investir dans une telle lecture ? Il suffit que le lecteur feuillète l'album pour qu'il tombe sous le charme des dessins d'une rare élégance, sans afféterie, d'une belle expressivité sans moquerie, d'une clarté remarquable. Il découvre une nouvelle après l'autre, et retrouve cette intimité émotionnelle pudique avec les personnages qui lui permet de se sentir frère en humanité, même s'il n'est pas parisien.
Je suis surpris d'être le premier à attribuer la note maximale à cette BD, mais je comprends pourquoi : je suppose que d'autres auraient également attribué la note maximale s'ils n'avaient pas déjà toute l'histoire en tête et s'ils n'avaient pas lu ou vu autant d'adaptations.
Personnellement, je n'avais jamais vraiment lu ou vu la véritable histoire de -L'Île au trésor-. Bien que j'aie vu de nombreuses adaptations, fidèles ou non, j'étais trop jeune pour m'en souvenir. J'ai aussi lu des séries comme Long John Silver, qui se déroule après, ou encore la série télévisée "Black Sails", un préquel, que j'inclus d’ailleurs dans mes séries préférées de tous les temps. Donc, je connaissais certains personnages et quelques bribes de l'intrigue, mais j'ai découvert bien plus en lisant cette BD apparemment fidèle à l’œuvre originale.
Et c'est donc avec des yeux d'enfant que j'ai découvert et dévoré cette série incroyable.
Sinon ce qui m'a vraiment bluffé, au-delà du récit, c'est le choix des animaux anthropomorphes et leur représentation graphique magnifiquement dessinée. In-cro-ya-ble ! Chaque personnage est parfaitement incarné par l'animal choisi, les expressions, les aptitudes, les caractères... c'est du génie. Certains préféreront sûrement une adaptation sans cet aspect anthropomorphique, mais si vous aimez le genre, alors foncez !
Bref, non seulement l'histoire est captivante, mais le dessin l'est tout autant. J'imagine que le roman offre plus de détails et nous plonge plus longtemps dans cet univers de piraterie et de chasse au trésor, mais en 3 tomes seulement, je n'ai ressenti aucune précipitation pour accélérer le rythme ou conclure l'histoire, même si quelques planches supplémentaires pour le final n'auraient pas été de refus. J'en ressors dans tous les cas complètement satisfait.
Un autre coup de cœur qui va se transformer en un achat de l'intégrale ainsi que du roman que je garderai au chaud pour une future lecture.
Mise en perspective d'une mythologie
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Il s'agit d'un récit complet initialement paru en 1994.
Les 11 premières pages retracent les origines de Human Torch (futur Jim Hammond) telles que parues dans Marvel Comics 1 (1939), accompagné du flux de pensées du personnage. Il s'agit d'un prologue paru initialement en tant qu'épisode 0.
L'histoire proprement dite commence avec une poignée de journalistes qui attendent devant un bâtiment, pour couvrir la conférence de presse du professeur Phineas T. Horton qui va dévoiler à la presse sa créature synthétique : Human Torch. Parmi les journalistes, se trouvent Phil Sheldon et un très jeune J. Jonah Jameson. La conférence est une catastrophe. Peu de temps après, Doris (la fiancée de Phil Sheldon) lui raconte qu'elle a assisté à la première apparition d'un homme quasiment nu semblant vivre dans l'eau : Namor. Ce premier épisode raconte les affrontements entre ses 2 créatures surhumaines, vus et perçus par Phil Sheldon. La dernière partie est consacrée à l'émergence de Captain America et la formation des Invaders.
La partie suivante se déroule dans les années 1960 où les superhéros sont encore une nouveauté, mais déjà plus nombreux. Ils sont la coqueluche des médias et le mariage de Reed Richards avec Susan Storm s'annonce comme l'événement médiatique majeur. Mais dans le même temps, une autre race d'êtres surhumains attisent la peur et la haine des gens normaux : les mutants.
La troisième partie se déroule lors de la première venue de Galactus sur terre, et la dernière se focalise sur un événement tragique, publié à l'origine en 1974.
Initialement, Alex Ross a l'ambition de recréer quelques scènes marquantes des dizaines d'années d'existence des superhéros Marvel. Il s'associe avec Kurt Busiek qui étoffe le projet pour le transformer en quelque chose de plus sophistiqué. Au final, le lecteur suit la vie de Phil Sheldon, photoreporter spécialisé dans les superhéros, sur une période allant de 1939 à 1974. Sheldon entretient une relation particulière avec ces individus. Ce n'est pas qu'il les connaît personnellement (même s'il en croise un ou deux dans leur identité civile sans le savoir), c'est plutôt qu'il assiste à leur première apparition (ou presque) et qu'il prend de l'âge en même temps que le phénomène prend de l'ampleur. Ses actions et ses reportages baignent donc l'évolution du rapport que Sheldon entretient avec ces individus dotés de superpouvoirs, qu'il a affublé du qualificatif de Merveilles (Marvels).
Ce dispositif narratif a marqué son époque en racontant une histoire de superhéros du point de vue d'un individu normal qui est le témoin occasionnel de leurs conflits dans sa ville. Kurt Busiek reprendra le même dispositif pour sa série Astro City débutée en 1995 (par exemple Des ailes de plomb) dont Alex Ross assure la conception graphique des personnages.
Mais Kurt Busiek a plus d'ambition que cette forme de narration, il souhaite également faire apparaître la cohérence de la structure de l'univers partagé Marvel, en citant de nombreuses aventures extraites des comics de l'époque. Cette édition comprend une page qui récapitule les références correspondantes en indiquant pour chaque événement le nom et le numéro de l'épisode d'origine (Fantastic Four 48 à 50 pour l'arrivée de Galactus, par exemple). le métier de Phil Sheldon le place tout près des actions les plus spectaculaires des superhéros. Sa vie privée lui fait côtoyer des personnages récurrents de l'univers Marvel comme J. Jonah Jameson, Ben Urich, Peter Parker, un jeune livreur de journaux du nom de Danny Ketch, etc. le lecteur a donc la sensation d'habiter le même quartier que des personnages qui évoluent dans les mêmes pâtés de maison.
Cette excellente histoire n'aurait sans doute pas eu le même impact si elle avait été illustrée par quelqu'un d'autre qu'Alex Ross. Il s'agit là de son premier travail de grande ampleur. Au vu du résultat extraordinaire, DC Comics l'embauchera juste après pour Kingdom Come (paru en 1996) écrit par Mark Waid. Qu'est ce qui fait la spécificité de cet illustrateur ?
Pour commencer, il réalise ses planches à la peinture en mêlant plusieurs techniques (aquarelles, gouaches, acrylique, etc.). Ensuite, il a une obsession maniaque d'une certaine forme de réalisme. Il ne souhaite pas s'approcher au plus près d'un rendu photographique, mais il prend le temps nécessaire pour que chaque pose et chaque expression approchent au plus près ce qui est possible. Il travaille avec des modèles vivants qu'il fait poser pour rendre fidèlement leur attitude. Il a travaillé avec sa mère qui était modiste pour être fidèle à la mode de chaque époque. Il réalise un travail très minutieux sur la lumière et les éclairages.
Comme il le dit lui-même, il lui a fallu plusieurs pages pour trouver le juste dosage dans ses illustrations. Pour toutes les scènes de la vie ordinaire, le lecteur se promène dans une Amérique légèrement édulcorée au milieu de personnes représentées comme nimbées d'un léger halo leur conférant une intemporalité. le travail préparatoire de Ross aboutit à des visages à chaque fois réalistes et différents. Il se sert de sa maîtrise pour insérer de ci, delà des célébrités comme Elizabeth Taylor lors de l'inauguration de l'exposition de peintures d'Alicia Masters, les Beatles lors de la cérémonie de mariage de Reed et Susan, etc.
Cette forme de réalisme appliquée aux superhéros et aux supercriminels élimine l'effet comics aux couleurs criardes, pour les tirer vers un monde plus proche du nôtre. Mais ça ne les rend pas plus plausibles pour autant. Par exemple lors de la bataille contre Galactus à New York, ce dernier s'intègre parfaitement au milieu des gratte-ciels comme un être humain géant revêtu d'un costume étrange. Galactus ne gagne pas ne majesté ou en réalisme ; il perd même un peu en majesté et en aura de puissance. Par contraste, ce même traitement appliqué au Silver Surfer en fait un être vraiment métallique et extraterrestre. En fait ce mode de représentation accroît surtout le réalisme des superhéros de type Spiderman ou Luke Cage, et l'étrangeté des superhéros déjà très éloignés de l'être humain comme Human Torch lorsqu'il est enflammé.
Alex Ross maîtrise un peu moins bien la consistance des décors et la cohérence de leur représentation. Comme pour les corps humains, il a effectué des recherches pour respecter l'exactitude historique. le lecteur a donc bien la sensation d'être dans un quartier populaire et résidentiel de New York dans les années 1930 au début du récit, ou dans une banlieue résidentielle bien proprette dans la dernière scène. Mais parfois la texture des matériaux de construction présente un aspect uniforme et trop lisse, parfois aussi Ross se contente de délimiter grossièrement les contours sans beaucoup de détails ce qui crée un hiatus par contraste avec les personnages beaucoup plus travaillés.
Au final, les illustrations transportent le lecteur dans une vision peu éloignée du monde visible depuis sa fenêtre, mais légèrement édulcorée et fantasmée. le recours à la peinture ajoute également une forme de solennité au récit.
Marvels est unique en son genre. Il s'agit d'un récit sur l'histoire du développement des superhéros de 1939 à 1974 dans l'univers Marvel vu par un homme qui est photojournaliste et qui partage son point de vue avec le lecteur sur ces surhommes et leur place dans la société. Il s'agit également d'une historisation structurée de cette même période qui comble le fan spécialiste de cet univers, et qui permet au novice d'ordonner les faits. Les illustrations en mettent plein la vue d'une manière plus nuancée que brutale. Ces éléments éloignent Marvels du récit de superhéros traditionnel vers un travail d'auteur assez personnel dans lequel l'action et les combats passent au second plan.
Kurt Busiek a donné une suite à ce récit en reprenant le personnage de Phil Sheldon dans Marvels - L'œil de l'objectif, illustré par Jay Anacleto. Et il a essayé de consolider la continuité des Avengers dans Avengers Forever avec Carlos Pacheco, en référençant leurs principales aventures et en rétablissant une logique parfois malmenée.
J'ai beaucoup aimé cette série qui ne peut pas laisser le lecteur insensible. J'étais un peu dubitatif au départ car je me méfie de la vision paternaliste voire condescendante des occidentaux sur l'Afrique. Je me suis trompé. JVH et Christophe Simon réalisent une belle série coup de gueule sur l'impensable réalité de la région du Kivu. Le talent et la maîtrise de JVH permettent de proposer un récit qui mixte reportage journalistique insoutenable et fiction aventurière classique mais réconfortante et bien construite.
JVH évite tout manichéisme en mêlant Blancs et Noirs parmi les (très) méchants face au réconfort que l'on peut aussi s'unir pour faire prospérer la paix.
Comme le souligne la belle préface de Colette Braeckman cette région qui devrait être un paradis pour ses habitants s'est transformée en enfer depuis plus d'un siècle. Aujourd'hui c'est la folie du développement du portable et de cette course à la nouveauté qui entretient la surexploitation et le pillage du Coltan pour la richesse de quelques-uns et l'esclavage de nombreux autres.
Presque 150 ans après Berlin et les abominations de l'Administration coloniale de cette époque on reste sidéré de voir que les mêmes prédateurs peuvent agir en quasi-impunités sur les mêmes victimes.
Les auteurs ont pris le temps de produire un vrai récit qui peut atteindre un large public sans ennuyer par un côté moralisateur trop prononcé.
Les thématiques sont très lourdes et ne peuvent convenir aux plus jeunes. C'est dommage car certains pourraient prendre conscience du coût réel de ces petits écrans empoisonnés.
Le graphisme de Simon est très classique voire académique comme le souligne d'autres avis. Toutefois il est très agréable travaille très bien les décors de Bukavu et des paysages environnants.
Cela manque un peu de dynamisme mais les nombreuses explications nécessaires ralentissent le rythme. Ce n'est pas très grave.
Une très belle série qui provoque admiration pour les uns et indignité pour les autres. Il manque la clé pour faire changer les choses.
Chopée au vol à la médiathèque juste avant de partir en vacances, cette grosse BD d'économie constitue une surprise tout à fait inattendue.
Déjà, pourquoi ai-je emmené ça en vacances ? Il est pas un peu maso le gars des fois ? En fait, ça doit être lié aux élections récentes (et elles aussi tout à fait inattendues). Thomas Piketty est un économiste de gauche, espèce rare. En plus de ça, l'homme s'est engagé ouvertement en politique et à balancé quelques déclarations assez étonnantes. Enfin, j'avais quand même envie de comprendre quelques trucs, et Piketty (que j'entendais parfois sur Inter) me semblait assez indiqué. C'est donc lesté de cette adaptation, glissée au milieu de mon interminable PAL (pile à lire) que je suis parti sous le soleil, avec cette petite idée que je reviendrais sans l'avoir ouverte. Raté !
J'ai tout lu et avec une avidité telle que j'ai expédié l'affaire en un jour.
La raison ? Le dessin, l'humour, et surtout cette idée excellentissime de raconter l'histoire à partir de la Révolution à travers une famille de nobles et sa descendance.
Le dessin ? C'est Benjamin Adam qui s'y est collé. Je ne connais de lui que Soon, une BD de SF absolument étonnante et décalée, mais géniale, et aussi Fluide (qui m'avait quant à elle laissé sur le seuil). Il a un bon trait, à la fois simple et expressif, et sait varier les plans. Et puis je le découvre, mais l'auteur fait ici montre d'un humour finaud distillé avec justesse.
Mais la grosse idée de Capital & Idéologie, c'est son point de vue narratif. En effet, on suit une famille richissime à travers le XIXe et le XXe siècle, et avec elle le devenir de son capital financier et immobilier, et ça, c'est très fort. On aurait pu en effet s'attendre à voir la chose expliquée de manière assez classique (et clinique) à travers les mouvements de contestations, les révolutions, les révoltes ouvrières, que sais-je encore. Mais non ! Ici, on est avec les dominants. On les voit s'inquiéter pour leur épargne, pester contre les politiques sociales, maudire les politiques égalitaires... Une BD qui gratte un peu où ça fait mal !
Bref ! C'est génial. On entre dedans facilement, on comprend immédiatement les enjeux des propositions de lois et les conséquences de celles-ci quand elles sont appliquées. En outre, il y a une volonté d'être compréhensible, parfois peut-être un peu trop. Du coup, certaines notions sont à mon sens expliquée trop rapidement. Mais bon, ça doit venir de moi qui suis vraiment limite quand il s'agit d'économie (par exemple, je ne comprends toujours pas le principe de l'offre et de la demande qui demeure pour moi un non sens, une règle sans règle)...
Bref ! Le Capital selon Adam et Piketty, c'est bon, mangez-en. De mon côté, à peine rentré de vacances, je suis passé commander le livre dont est tiré cette BD chez mon libraire, c'est dire !
C'est un peu vrai ce que beaucoup de gens disent : ces personnages tout rondouillards aux allures de manga pour jeune public constituent quand même un sacré obstacle, ce qui, soit dit en passant, ne m'a pas empêché de faire l'acquisition de l'ouvrage. Parce que ça a malgré tout l'air bien cette grosse BD de SF bien cossue, avec cette foule de détails, son univers riche...
Hé bé oui ! Ca fonctionne à fond. Je n'ai eu à souffrir d'aucun problème pour identifier les personnages (les uniformes et autres sigles de compagnies minières ou de mercenaires sont utilisés avec pertinence), si ce n'est Camina lorsqu'elle réapparait un peu plus loin dans l'histoire avec son bras mutilée (bah elle portait un casque dans la première scène aussi !) : il m'a fallu, et ce fut l'unique fois, revenir en arrière pour savoir à qui j'avais à faire. A part ça, c'est fluide, intelligemment mené, soutenu par des dialogues de qualité.
Le dessin est top. On sent qu'il y a des heures de boulot derrière. Chaque case est une composition en soi. Tout est chiadé et rendu dans les moindres détails. Si j'aime le dépouillement, le minimalisme d'un Aurel ou Duchazeau par exemple, j'aime aussi ce genre de BD grouillante de vie et complètement immersive.
Côté scénar, là encore c'est une réussite. Malgré le nombre non négligeable de lieux différents, Singelin parvient à garder l'unité narrative intacte. Au contraire, l'ensemble donne le sentiment de suivre une véritable épopée (impression donnée d'emblée par l'épaisseur de la BD), et de colonisation de l'Univers. On traverse bien des mondes et des ambiances différentes. On y est ! Le contexte est en outre parfaitement rendu, incluant comme il se doit d'un bon récit de SF des problématiques très actuelles auxquelles se greffent des réflexions sur l'avenir. A titre d'exemple, on pourra retenir celle qui concerne les premiers humains nés dans l'espace, donc complètement coupés du giron terrestre, ou bien celle reprise du manga Planètes qui s'intéresse à la future profession d'éboueur de l'espace.
Tout cela donne le sentiment d'un truc dense, pensé et bien installé qui sait tenir le lecteur en haleine. Malgré les réticences liées à la représentation des personnages, devant lequel il serait vraiment dommage de tourner les talons, Frontier vient garnir le haut du panier de la BD de science-fiction. Amateurs et trices de SF, foncez ! Vous allez tomber sous le charme de cet univers dense, de cette intrigue bien menée et de ces personnages plus complexes que leur physique bidibulesque ne le laisse penser. On pourra d'ailleurs mettre sa tête à couper sans l'ombre d'une hésitation.
Il faut croire les choses possibles.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa publication initiale date de 2017. Il a été réalisé par la documentariste Mireille Hannon et le bédéiste Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, qui comptent soixante-dix-neuf planches. Elle s'ouvre avec un texte d'introduction de deux pages, rédigé par Thomas Bouchet, enseignant chercheur en histoire contemporaine à l'université de Bourgogne, intitulé de barricades en barricades. Ce texte porte sur l'expérience révolutionnaire et républicaine des années 1848-1851. Il comporte cinq parties : le 24 février 1848 la France entre en République, quatre mois plus tard le 26 juin 1848 Paris saigne, six mois plus tard le 20 décembre 1848 un quasi inconnu devient président, dix-sept mois plus tard le 31 mai 1850 le droit de vote est confisqué à des milliers de Français, dix-huit mois plus tard au matin du 2 décembre 1851 le Président assassine la République.
Clamecy. La ville a longtemps été la capitale du flottage du bois de chauffage coupé dans les forêts du Morvan et transporté par voie d'eau en passant par Clamecy jusqu'à Paris. Mais pourquoi Clamecy s'est révoltée en 1851 ? C'est à cause de la République de 48 (1848). En 1848, la deuxième République est instaurée en France. Elle va appliquer pour la première fois le suffrage universel masculin, abolir définitivement l'esclavage dans les colonies françaises, prendre des mesures sociales. Elle va être abolie par un coup d'état le 2 décembre 1851. C'est le futur Napoléon III qui fit le Coup d'État. Ce fut pour beaucoup de Français une grande tristesse. Il y eut des révoltes contre l'abolition de la République. En fait en décembre 1848, Napoléon III n'est pas encore empereur, mais le prince Louis-Napoléon Bonaparte, premier président français à avoir été élu au suffrage universel. Paris-Clamecy, ce n'était pas proche à l'époque des diligences. Pourtant les liens étaient étroits. Avec les travailleurs du bois qui montaient régulièrement sur l'Yonne ravitailler la capitale, les idées de la République étaient largement partagées. Difficile d'imaginer aujourd'hui le climat politique explosif de l'époque. Des millions d'individus accédèrent en 1848 pour la première fois à la parole politique. C'est l'affirmation d'une citoyenneté toute nouvelle qui s'exprime. C'est l'allégresse. Des arbres de la Liberté, bénis par le clergé, sont plantés dès février jusqu'en avril. En 1848, la ville de Clamecy compte 6.200 habitants. Deux arbres de la Liberté y sont plantés : place de Bethléem et place des Barrières. Les républicains fondent des associations, des clubs, des comités qui fonctionnent en réseaux à l'échelle des départements. Des contacts avec Paris et avec les grandes villes sont constitués. À Clamecy, on se réunit dans plusieurs cafés, chez Gannier place des Jeux, et chez Denis Kock dans le quartier de Bethléem. On peut aussi citer le cabaret Rollin en Beuvron.
En compagnie de Mireille Hannon, Edmond Baudoin séjourne à Clamecy. Il réalise le portrait de quarante-quatre Clamecycois en l'échange de leur réponse à la question : quel est votre rêve d'une société idéale ?
La couverture est composée d'une mosaïque de vingt visages, des habitants de Clamecy, commune française située dans le département de la Nièvre, en région Bourgogne-Franche-Comté, comptant environ trois mille cinq cents habitants. L'introduction explique l'expérience révolutionnaire et républicaine des années 1848-1851. le début de l'ouvrage porte sur cette expérience à Clamecy. le lecteur se dit que cette partie a été réalisée par la documentariste et que Baudoin a joué le rôle de dessinateur, peut-être en apportant sa touche au texte. Comme à son habitude, il construit ses pages à sa guise, sans se soucier d'une quelconque doctrine en matière de bande dessinée. Ainsi dans les cinq premières pages, le lecteur voit des dessins au pinceau ou à l'encre, avec du texte sur le côté, ou au-dessus, ou en dessous, presque des illustrations montrant les lieux ou les actions, complétant le texte. Puis en pages cinq et six, le lecteur découvre une photographie d'une une du quotidien le bien du Peuple, et une autre d'une affiche de proclamation du comité démocratique provisoire et permanent de Clamecy, deux documents des années 1850. Puis les pages neuf et dix sont dépourvues de mot, la première comprenant deux cases de la largeur de la page, la seconde une illustration en pleine page de type expressionniste avec le visage d'un homme surimprimé sur le tronc d'un arbre, un cavalier militaire le pourchassant en arrière-plan. Dans les deux pages suivantes, l'artiste se met en scène évoquant deux de ses précédentes œuvres avec Troubs. Puis la page d'après s'apparente à une planche de bande dessinée traditionnelle avec des cases qui racontent une séquence dans une unité de temps.
Sur les soixante-neuf pages de l'ouvrage, vingt-huit sont consacrées à la résistance contre le gouvernement de Napoléon III et la répression que subissent les Rouges : le lecteur y perçoit la voix de la scénariste, même si la narration visuelle, le lettrage sont du Baudoin pur jus. En fonction des séquences, il représente des scènes de combat de rue, une armée en ombre chinoise, un officier en train de lire une proclamation, ou même il intègre une photographie d'une troupe de militaire, faisant usage de sa liberté de forme en termes de narration visuelle. le lecteur peut ainsi suivre le déroulement de cette deuxième République à Clamecy, la répression qui a suivi, jusqu'à l'amnistie quelques années plus tard. Il sent bien qu'il s'agit du travail de la documentariste, que Baudoin transpose sous une forme condensée et adaptée à la bande dessinée telle qu'il la pratique. Il s'agit d'une reconstitution historique vivante, avec un bon dosage entre les décisions du gouvernement, les événements nationaux, et la vie quotidienne au travers de plusieurs habitants de Clamecy. le lecteur perçoit bien également l'implication de Baudoin, sa soif de liberté et d'égalité, son refus de l'indifférence, son indignation toujours vivace face aux souffrances des êtres humains qu'il croise et à l'injustice du monde.
Pour la première fois dans ce genre d'ouvrage, Edmond Baudoin inclut l'intégralité des portraits qu'il a réalisés, certainement parce qu'il disposait d'outils de reprographie facilement accessibles pour en faire une copie. Il évoque au début de l'ouvrage les deux autres qu'il avait précédemment réalisés avec Troubs (Jean-Marc Troubet). Viva la vida (2011), à Ciudad Juárez, ville située au nord de l'État de Chihuahua au Mexique, en échange d'un portrait, ils demandaient à leur interlocuteur de leur donne son rêve de vie. Dans le goût de la terre, en Colombie, en échange d'un portrait, ils posaient la question : donner votre souvenir de la terre. Cette fois-ci, le bédéiste est seul pour recueillir les réponses à la question du rêve d'une société idéale, et seul à réaliser les portraits. Les réponses évoquent les thèmes suivants : l'éducation, revaloriser le travail manuel, la liberté, donner du travail, la fraternité, la disparition de la monnaie, l'abolition de la dictature de l'argent, faire confiance à la jeunesse, que le bien public de tous soit une finalité, un partage plus équitable des richesses du monde, que la Terre ne soit qu'un seul et même pays, la possibilité de se loger, de travailler pour gagner de quoi manger, élever ses enfants, la décroissance, une sobriété heureuse, l'égalité sans racisme, l'honnêteté sans mensonge, le respect entre les gens, l'égalité de droit, moins de misère et plus de solidarité, moins de discrimination, préserver la nature, rêver… le lecteur perçoit qu'il s'agit souvent de réactions par rapport aux injustices sociales, mais aussi par rapport au fonctionnement systémique du capitalisme, et à des préoccupations plus globales comme le devenir écologique de la Terre ou les conditions de la santé mentale et du vivre ensemble.
Le lecteur considère ces portraits d'inconnus avec leur nom, admirant la manière dont le dessinateur capture leur personnalité tout en étant bien incapable d'établir un lien empathique avec eux, car cela reste des traits noirs sur une page, même s'il est possible de se faire une idée de leur statut social, même si leur regard capte l'attention. Fidèle à son habitude, Edmond Baudoin développe quelques réflexions sur son travail : Chaque visage est comme un nouveau pays, un nouveau voyage. À chaque fois, il lui faut comprendre ce pays étranger, faire venir à la surface de sa conscience ce que cet inconnu éveille en son humanité. La part de soi qui est dans l'autre ; la part de l'autre qui est en soi. Un peu plus loin, le portraitiste continue : Faire un portrait, c'est s'arrêter, arrêter sa fuite en avant, arrêter un être humain parmi sept milliards d'êtres humain, s'arrêter avec un inconnu pas toujours sympathique. Il poursuit : Il est comme tout le monde, il a des a priori. Toujours le modèle regarde son portrait en devenir, il lève les yeux quand le pinceau quitte la feuille. Il y a alors deux êtres humains qui se regardent, deux humains dans un quart d'heure d'intensité, ce n'est pas si souvent.
Un nouvel ouvrage d'Edmond Baudoin, un nouveau voyage en terre inconnu, aux côtés d'un guide familier et bienveillant, pour le lecteur et pour les autres. le lecteur a bien conscience que le bédéiste n'a pas réalisé cette bande dessinée tout seul, car la partie historique sur le deuxième République française et la répression des Républicains qui s'en est suivi relève plus du documentaire, que des BD habituelles de l'auteur. Cette partie s'avère intéressante et édifiante, rendue concrète et vivante par la narration visuelle atypique. Entre deux phases de l'Histoire, s'intercalent les quarante-quatre portraits, ainsi que deux réflexions sur l'exercice du portrait, et la relation qui s'établit entre artiste et modèle, ce dernier thème étant une constante dans l'œuvre de Baudoin. le lecteur qui a pu apprécier les collaborations entre lui et Troubs se retrouve fort aise de pouvoir découvrir la galerie complète de portraits, et de voir se dessiner les rêves sociétaux des habitants, et en creux une société éminemment perfectible.
Pinaise j'ai adoré ! Un vrai coup de cœur. C'est drôle et original, avec des personnages tous aussi bien pensés qu'atypiques. Et cette famille, juste excellente ! Même si tout ne m'a pas fait rire, l'ensemble est super.
Ce que j'ai particulièrement aimé dans cette histoire ce n'est pas seulement le côté absurde et décalé des personnages, mais aussi toutes les petites idées qui renforcent vraiment le récit : le vaisseau, le scooter, le taxi, etc. Tout est bien pensé et jamais excessif, bien au contraire. Même les prénoms j'ai adoré l'idée! Une belle réussite pour une histoire certes absurde, mais lorsqu'on s'immerge dans cet univers en oubliant le nôtre, on découvre un certain intérêt et une réelle profondeur dans le récit. Puis Chevrotine a vraiment quelque chose, son allure est géniale et son caractère très attachant.
Le dessin est vraiment bien, et les petites touches de bleu turquoise et de rouge ici et là, j'ai beaucoup aimé. C'est simple, mais dans une BD en noir et blanc, ça apporte toujours un petit plus qui rend la lecture encore plus agréable.
Une BD que je vais acheter et que je recommande !
J'ai été très séduit par cette œuvre de SF (c'est rare). En effet j'ai trouvé la série de Guillaume Singelin originale, avec des thématiques fortes traitées avec justesse et un graphisme plaisant et dynamique.
Le scénario réussit à nous faire vivre dans des stations orbitales et sur des planètes colonisées avec le même bonheur. Cela produit deux ambiances qui s'équilibrent parfaitement : le confinement des stations et les grands espaces d'une vie planétaire.
J'ai été très impressionné par les détails très crédibles qui affectent le personnage d'Alex (perte de la masse osseuse et musculaire, troubles importants dans une atmosphère gravitationnelle.) On a l'impression de suivre le check up de Thomas Pesquet après son retour sur terre.
Le scénario commence de façon classique et un peu manichéenne avec des vilaines sociétés capitaliste avides de profit et quasi esclavagistes. Mais Singelin ne reste pas dans cette superficialité facile en montrant les responsabilités individuelles de ses héroïnes Park et Camina.
Cela conduit à des dialogues intelligents et un certain pragmatisme malgré une attirance pour l'utopie presque "peace and love". C'est finement construit avec des scènes de rappel à la réalité quand l'ambiance se bisounours un peu trop. Il n'y a aucun temp mort, les situations même prévisibles se renouvellent pour donne beaucoup de rythme au récit.
La narration scénaristique est très bien soutenue par le graphisme. J'ai admiré la précision et la multiplicité des détails dans les stations, les planètes.
L'idée des serres apporte un excellent contrepoint à l'univers métallique, confiné et surpeuplé des stations orbitales. La silhouette des personnages avec leurs petits pieds leur donne un look de danseuses/eurs de balais ce qui crée un fort dynamisme dans leurs gestuelles. Ce parti pris d'individu très semblables avec une forte connotation asiatique rend crédible un fort métissage et brassage d'une future humanité. C'est un point que je souligne souvent dans les SF qui savent sortir du schéma occidental pour les personnages principaux.
Un excellent moment de lecture qui m'invite à découvrir les autres œuvres de l'auteur.
Voila un album qui m'a laissé dubitatif un long moment durant ma lecture et une fin qui m'a laissé coi. Difficile de décrire ce qui m'a habité à la fin de la BD, mais indéniablement j'ai aimé.
Le début me faisait craindre une BD trop versée dans l'absurde poétique. Mais en fait la BD est bien plus terre-à-terre qu'on pourrait l'imaginer, même si des poissons parlent et font la distribution du courrier. Il y a une vraie logique qui sous-tend l'univers crée ici, qui apparait petit à petit. Mais c'est surtout dans la construction de l'histoire qu'on découvre les sujets de la BD. Lorsqu'on commence avec un garçon attendant une lettre avec son ami pélican qui dit oui, il est difficile de deviner où la BD ira. Et pourtant, malgré les blagues régulières, la BD est triste, plus mélancolique que joyeuse.
C'est assez surprenant, mais la BD est surtout sur le deuil, non sans exploiter deux-trois choses comme le changement climatique, le suicide, la mafia, mêlé à un personnage de flic légèrement bête et rigolo. Le ton est maitrisé, je n'ai jamais soupiré devant les moments d'humour et les moments durs le sont réellement. D'ailleurs certaines cases m'ont surpris, notamment lorsque Frangine parle. C'est dans l'ambiance de Miyazaki, mais pas seulement dans l'aspect mignon et personnages rigolo. On a le même genre de noirceur, surtout dans une fin étonnamment triste.
La BD fonctionne à plusieurs niveaux. Il y a le dessin efficace, coloré, qui n'est pas sans rappeler des histoires enfantines. Il y a la noirceur des thèmes et de l'histoire. Il y a les métaphores visuelles (la fin est efficace là-dessus) qui parsèment l'ouvrage. Il y a l'arrière-plan avec les sujets divers jamais abordés mais mentionnés. Il y a les lettres, l'importance de parler, de communiquer. Et puis l'ensemble qui oscille sur une corde raide sans jamais tomber dans un versant ni dans l'autre, qui sait rester sombre et joyeux à la fois. Je trouve que la BD rappelle beaucoup son personnage principal : Iode cherche à retrouver une lettre de sa mère et agit comme l'enfant qu'il est dans un monde qui est bien plus sombre.
Une excellente BD, surprenante et qui continue de me hanter après lecture.
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La Théorie des gens seuls
Rrraahhhrg ! le grille-pain ! Aah ! oui, oui ! - Ce tome est initialement paru après le tome 4 Monsieur Jean, tome 4 : Vivons heureux sans en avoir l'air (1997), mais son action se situe entre le tome 3 Monsieur Jean, tome 3 : Les femmes et les enfants d'abord (1997) et le tome 4. Sa première édition date de 2000 en noir & blanc, et il a été réédité en 2010, en bichromie. C'est le deuxième album hors-série après Journal d'un album (1994). Cet album a été réalisé à quatre mains pour le scénario, les dessins et la bichromie, par Philippe Dupuy et Charles Berberian. Il comprend cent-vingt-quatre pages de bandes dessinées. Chapitre un, dix pages : ça commence mal. Monsieur Jean est en train de dormir paisiblement dans son lit double, avec quelques livres sur ses draps. le réveil sonne ; il reprend conscience. Il voit dans sa chambre, devant lui trois hommes en costumes noir avec des lunettes noires, pointant chacun un pistolet vers sa tête. Il se fait la réflexion que cette journée commence assez mal. Il sort les jambes du lit et s'assied sur son séant, et se rend dans la salle de bain. Il constate sa mine défaite et pas fraîche dans le miroir. Il urine debout. Il se rend dans la cuisine et prend un bol de café, pendant que les trois tueurs sont assis, pistolet en l'air, chacun une tasse de café devant eux. Monsieur Jean leur demande s'ils vont le tuer sans lui expliquer pourquoi ou pour qui. Il souhaite qu'ils lui laissent dire au revoir à ses amis une dernière fois. Ils lui répondent que ses amis ne sont pas vraiment des amis, désolé. Il va ensuite se couper les ongles, se faire couleur un bain, et se glisser tranquillement dedans, en fermant les yeux pour mieux en apprécier la sensation. Il les rouvre en sursaut quand il entend éternuer : les trois porte-flingues, toujours en costume, sont dans le bain avec lui. Puis Monsieur Jean s'habille, se coiffe, se regarde dans la glace. Il tombe à genoux et il les supplie de lui accorder de voir une dernière fois son film préféré : Baisers volés (1968) réalisé par François Truffaut. Chapitre deux, cinq pages : Félix dans le bus. Félix, un copain de Monsieur Jean, lit le dernier numéro de Science & Vie, assis dans le bus. Un couple s'assied en face de lui, une jeune femme fluette et un gros malabar. Ce dernier se montre agressif vis-à-vis de sa compagne, finissant par se lever et la gifler. Félix intervient, mais les deux lui répondent agressivement, et la femme lui décoche un coup de pied dans le tibia. Chapitre trois, sept pages : la théorie des gens seuls. Félix, Clément, Monsieur Jean et deux copines sont assis sur un banc dans un patio en train de papoter tranquillement. Félix monopolise un peu la parole en exposant sa théorie des gens seuls : le problème des gens seuls, c'est qu'ils sont seuls. Et que tant qu'on est seul, on n'est pas attiré par une autre personne seule. Les gens seuls ne sont pas attirés par les autres célibataires, mais pas quelqu'un qui est déjà avec un autre. En découvrant cet ouvrage, le lecteur note deux particularités qui sautent aux yeux : les dessins plus lâchés que dans les autres tomes avec une apparence parfois presque crayonnée, et le retour à des chapitres autonomes plutôt qu'un récit à l'échelle de l''album. Dans la version en bichromie, les artistes ont choisi un bleu entre bleu bleuet et bleu pastel pour habiller les dessins, tout en laissant quelques zones de blanc pour des reflets, des ambiances lumineuses, la plupart des visages, ainsi que les phylactères. Les traits semblent avoir été réalisés avec un crayon gras, ce qui donne des contours parfois un peu irréguliers, pour une apparence plus spontanée, plus vivante. le lecteur éprouve également la sensation que la densité des informations est un peu moindre que pour les albums de la série, avec une grille de six cases comme principe, en trois rangées de deux cases. Dans certaines planches des cases peuvent être fusionnées pour ne donner qu'une case de la largeur de la page. Pour l'histoire de Félix dans le bus et quelques pages éparses, les dessinateurs passent à la grille de trois (cases) par trois (bandes), dite gaufrier. le lecteur éprouve une sensation de pages moins denses, très faciles à lire, plus animées, avec un certain nombre de gros plans et de plans poitrine. Pour autant, elles ne semblent pas vides. En effet, la taille un peu plus grande des cases donne de l'espace aux personnages, et permet également de contenir un nombre d'informations visuelles important sans donner l'impression de saturer l'espace délimité par les bordures. Ainsi dans la planche d'ouverture avec son dessin en pleine page, le lecteur peut voir les cinq livres sur la couverture du lit, les deux sur la descente de lit avec les chaussures juste à côté, la table de chevet avec sa lampe et son verre d'eau, les chaussettes au pied du lit, le rebord de la fenêtre, un rideau non tiré et le grand cadre qui surplombe la tête de lit. Par la suite, le lecteur découvre les autres pièces de l'appartement de Monsieur Jean : l'autre côté du lit, la salle de bain avec son lavabo et sa cuvette des toilettes sans oublier une petite étagère de livres, la table de cuisine et quelques placards de rangement au mur, la baignoire, le miroir en pied. Tout du long des neuf chapitres, les artistes vont l'emmener dans de nombreux endroits différents : un petit restaurant de quartier où mangent Clément & Jean, un bus, des rues parisiennes, le salon de Monsieur Jean avec son canapé et son poste de télé, un square avec ses bancs, un pavillon à la campagne pour un anniversaire, un plateau de télévision pour une interview, un autre restaurant, une gare parisienne, une cabine d'ascenseur, une autre maison à la campagne. À chaque fois, le dosage des ingrédients s'avère parfait : assez pour que chaque lieu soit spécifique, pas trop pour ne pas alourdir la case ou ralentir la lecture. Pas de doute, c'est bien les mêmes dessinateurs, avec les mêmes caractéristiques pour les personnages : des gros nez ou parfois très allongés pour les hommes, des nez plus menus et plus effilés pour ces dames, des silhouettes aux contours un peu arrondis et très normales pour les hommes, des morphologies plus affinées et allongées pour les femmes, des tenues peu recherchées pour les hommes, et élégantes pour les femmes même lorsqu'elles sont simples. Les yeux des personnages se réduisent souvent à un simple point, ou un trait, de même que leur bouche. Les expressions de visage peuvent être exagérées pour un effet comique à l'occasion d'une émotion plus intense. le langage corporel reste dans un registre naturaliste, sauf pour les poses vives ou intimidantes des trois porte-flingues. Les scènes avec de nombreux personnages montrent des interactions sociales très policées, entre gens de bonne éducation. Il se produit bien un ou deux agacements pouvant aller jusqu'à l'énervement de temps à autre, toutefois le lecteur sent bien qu'aucune situation ne peut virer au drame. Pour autant, les sentiments exprimés le touchent, ainsi qu'à nouveau la situation du jeune enfant Eugène, née de Marlène qui ne s'en occupe plus et qui l'a confié à Félix dont elle s'est séparé et qui n'est pas le père, l'enfant étant souvent pris en charge par Jean. Les deux créateurs racontent neuf histoires courtes allant de cinq à vingt-six pages, avec des situations comme la présence intermittente des porte-flingues, un voyage dans le bus, du papotage entre potes, des considérations sur le désir masculin, un anniversaire à une soirée à la campagne, l'usage d'un grille-pain, Félix éméché et quelque peu désenchanté, Félix coincé dans un ascenseur, et pour finir Monsieur Jean acceptant d'aller se mettre au vert dans la maison de campagne des parents de Cathy. Dans un premier temps, l'artifice des trois tueurs laissent le lecteur perplexe. Par la suite, il retrouve cette ambiance parisienne et même parisianiste, entre personnes sans soucis financiers (sauf pour Félix) peu stressés par les responsabilités. Félix endosse le rôle de grincheux, de déçu de la vie, avec une vision certes pessimiste, mais aussi lucide. Au cours de l'incident dans le bus, il finit par faire le constat au profit d'un couple que dans la vie, il n'y a que les mauvaises choses qui peuvent tomber sur quelqu'un par hasard, jamais les bonnes choses. Il en conclut que c'est la raison pour laquelle partout ça va mal. le lecteur finit par se dire que ces porte-flingues qui n'apparaissent que dans la première et la dernière histoire incarnent littéralement les oiseaux de mauvais augure, la dépression qui guette, la tentation de succomber au pessimisme, sans plus essayer de lutter. Finalement ces trois tueurs relèvent bien d'une incarnation de la mort au premier degré, le risque d'estimer qu'il ne sert à rien de faire face aux aléas de la vie car ceux-ci sont trop en trop grand nombre et de trop grande ampleur pour pouvoir espérer les surmonter. Dans le même temps, Monsieur Jean fait tout pour préserver sa bulle de protection, et surtout ne pas se laisser toucher par le malheur des autres. Comme pour les dessins, la tonalité de la narration tient tout drame à distance, avec des touches humoristiques légères et touchantes, pouvant aller jusqu'à l'absurde dans cette histoire de panne d'ascenseur, et encore plus dans ce mystérieux accessoire érotique qu'est le grille-pain. Un album hors-série : est-ce bien la peine de s'investir dans une telle lecture ? Il suffit que le lecteur feuillète l'album pour qu'il tombe sous le charme des dessins d'une rare élégance, sans afféterie, d'une belle expressivité sans moquerie, d'une clarté remarquable. Il découvre une nouvelle après l'autre, et retrouve cette intimité émotionnelle pudique avec les personnages qui lui permet de se sentir frère en humanité, même s'il n'est pas parisien.
Jim Hawkins
Je suis surpris d'être le premier à attribuer la note maximale à cette BD, mais je comprends pourquoi : je suppose que d'autres auraient également attribué la note maximale s'ils n'avaient pas déjà toute l'histoire en tête et s'ils n'avaient pas lu ou vu autant d'adaptations. Personnellement, je n'avais jamais vraiment lu ou vu la véritable histoire de -L'Île au trésor-. Bien que j'aie vu de nombreuses adaptations, fidèles ou non, j'étais trop jeune pour m'en souvenir. J'ai aussi lu des séries comme Long John Silver, qui se déroule après, ou encore la série télévisée "Black Sails", un préquel, que j'inclus d’ailleurs dans mes séries préférées de tous les temps. Donc, je connaissais certains personnages et quelques bribes de l'intrigue, mais j'ai découvert bien plus en lisant cette BD apparemment fidèle à l’œuvre originale. Et c'est donc avec des yeux d'enfant que j'ai découvert et dévoré cette série incroyable. Sinon ce qui m'a vraiment bluffé, au-delà du récit, c'est le choix des animaux anthropomorphes et leur représentation graphique magnifiquement dessinée. In-cro-ya-ble ! Chaque personnage est parfaitement incarné par l'animal choisi, les expressions, les aptitudes, les caractères... c'est du génie. Certains préféreront sûrement une adaptation sans cet aspect anthropomorphique, mais si vous aimez le genre, alors foncez ! Bref, non seulement l'histoire est captivante, mais le dessin l'est tout autant. J'imagine que le roman offre plus de détails et nous plonge plus longtemps dans cet univers de piraterie et de chasse au trésor, mais en 3 tomes seulement, je n'ai ressenti aucune précipitation pour accélérer le rythme ou conclure l'histoire, même si quelques planches supplémentaires pour le final n'auraient pas été de refus. J'en ressors dans tous les cas complètement satisfait. Un autre coup de cœur qui va se transformer en un achat de l'intégrale ainsi que du roman que je garderai au chaud pour une future lecture.
Marvels
Mise en perspective d'une mythologie - Il s'agit d'un récit complet initialement paru en 1994. Les 11 premières pages retracent les origines de Human Torch (futur Jim Hammond) telles que parues dans Marvel Comics 1 (1939), accompagné du flux de pensées du personnage. Il s'agit d'un prologue paru initialement en tant qu'épisode 0. L'histoire proprement dite commence avec une poignée de journalistes qui attendent devant un bâtiment, pour couvrir la conférence de presse du professeur Phineas T. Horton qui va dévoiler à la presse sa créature synthétique : Human Torch. Parmi les journalistes, se trouvent Phil Sheldon et un très jeune J. Jonah Jameson. La conférence est une catastrophe. Peu de temps après, Doris (la fiancée de Phil Sheldon) lui raconte qu'elle a assisté à la première apparition d'un homme quasiment nu semblant vivre dans l'eau : Namor. Ce premier épisode raconte les affrontements entre ses 2 créatures surhumaines, vus et perçus par Phil Sheldon. La dernière partie est consacrée à l'émergence de Captain America et la formation des Invaders. La partie suivante se déroule dans les années 1960 où les superhéros sont encore une nouveauté, mais déjà plus nombreux. Ils sont la coqueluche des médias et le mariage de Reed Richards avec Susan Storm s'annonce comme l'événement médiatique majeur. Mais dans le même temps, une autre race d'êtres surhumains attisent la peur et la haine des gens normaux : les mutants. La troisième partie se déroule lors de la première venue de Galactus sur terre, et la dernière se focalise sur un événement tragique, publié à l'origine en 1974. Initialement, Alex Ross a l'ambition de recréer quelques scènes marquantes des dizaines d'années d'existence des superhéros Marvel. Il s'associe avec Kurt Busiek qui étoffe le projet pour le transformer en quelque chose de plus sophistiqué. Au final, le lecteur suit la vie de Phil Sheldon, photoreporter spécialisé dans les superhéros, sur une période allant de 1939 à 1974. Sheldon entretient une relation particulière avec ces individus. Ce n'est pas qu'il les connaît personnellement (même s'il en croise un ou deux dans leur identité civile sans le savoir), c'est plutôt qu'il assiste à leur première apparition (ou presque) et qu'il prend de l'âge en même temps que le phénomène prend de l'ampleur. Ses actions et ses reportages baignent donc l'évolution du rapport que Sheldon entretient avec ces individus dotés de superpouvoirs, qu'il a affublé du qualificatif de Merveilles (Marvels). Ce dispositif narratif a marqué son époque en racontant une histoire de superhéros du point de vue d'un individu normal qui est le témoin occasionnel de leurs conflits dans sa ville. Kurt Busiek reprendra le même dispositif pour sa série Astro City débutée en 1995 (par exemple Des ailes de plomb) dont Alex Ross assure la conception graphique des personnages. Mais Kurt Busiek a plus d'ambition que cette forme de narration, il souhaite également faire apparaître la cohérence de la structure de l'univers partagé Marvel, en citant de nombreuses aventures extraites des comics de l'époque. Cette édition comprend une page qui récapitule les références correspondantes en indiquant pour chaque événement le nom et le numéro de l'épisode d'origine (Fantastic Four 48 à 50 pour l'arrivée de Galactus, par exemple). le métier de Phil Sheldon le place tout près des actions les plus spectaculaires des superhéros. Sa vie privée lui fait côtoyer des personnages récurrents de l'univers Marvel comme J. Jonah Jameson, Ben Urich, Peter Parker, un jeune livreur de journaux du nom de Danny Ketch, etc. le lecteur a donc la sensation d'habiter le même quartier que des personnages qui évoluent dans les mêmes pâtés de maison. Cette excellente histoire n'aurait sans doute pas eu le même impact si elle avait été illustrée par quelqu'un d'autre qu'Alex Ross. Il s'agit là de son premier travail de grande ampleur. Au vu du résultat extraordinaire, DC Comics l'embauchera juste après pour Kingdom Come (paru en 1996) écrit par Mark Waid. Qu'est ce qui fait la spécificité de cet illustrateur ? Pour commencer, il réalise ses planches à la peinture en mêlant plusieurs techniques (aquarelles, gouaches, acrylique, etc.). Ensuite, il a une obsession maniaque d'une certaine forme de réalisme. Il ne souhaite pas s'approcher au plus près d'un rendu photographique, mais il prend le temps nécessaire pour que chaque pose et chaque expression approchent au plus près ce qui est possible. Il travaille avec des modèles vivants qu'il fait poser pour rendre fidèlement leur attitude. Il a travaillé avec sa mère qui était modiste pour être fidèle à la mode de chaque époque. Il réalise un travail très minutieux sur la lumière et les éclairages. Comme il le dit lui-même, il lui a fallu plusieurs pages pour trouver le juste dosage dans ses illustrations. Pour toutes les scènes de la vie ordinaire, le lecteur se promène dans une Amérique légèrement édulcorée au milieu de personnes représentées comme nimbées d'un léger halo leur conférant une intemporalité. le travail préparatoire de Ross aboutit à des visages à chaque fois réalistes et différents. Il se sert de sa maîtrise pour insérer de ci, delà des célébrités comme Elizabeth Taylor lors de l'inauguration de l'exposition de peintures d'Alicia Masters, les Beatles lors de la cérémonie de mariage de Reed et Susan, etc. Cette forme de réalisme appliquée aux superhéros et aux supercriminels élimine l'effet comics aux couleurs criardes, pour les tirer vers un monde plus proche du nôtre. Mais ça ne les rend pas plus plausibles pour autant. Par exemple lors de la bataille contre Galactus à New York, ce dernier s'intègre parfaitement au milieu des gratte-ciels comme un être humain géant revêtu d'un costume étrange. Galactus ne gagne pas ne majesté ou en réalisme ; il perd même un peu en majesté et en aura de puissance. Par contraste, ce même traitement appliqué au Silver Surfer en fait un être vraiment métallique et extraterrestre. En fait ce mode de représentation accroît surtout le réalisme des superhéros de type Spiderman ou Luke Cage, et l'étrangeté des superhéros déjà très éloignés de l'être humain comme Human Torch lorsqu'il est enflammé. Alex Ross maîtrise un peu moins bien la consistance des décors et la cohérence de leur représentation. Comme pour les corps humains, il a effectué des recherches pour respecter l'exactitude historique. le lecteur a donc bien la sensation d'être dans un quartier populaire et résidentiel de New York dans les années 1930 au début du récit, ou dans une banlieue résidentielle bien proprette dans la dernière scène. Mais parfois la texture des matériaux de construction présente un aspect uniforme et trop lisse, parfois aussi Ross se contente de délimiter grossièrement les contours sans beaucoup de détails ce qui crée un hiatus par contraste avec les personnages beaucoup plus travaillés. Au final, les illustrations transportent le lecteur dans une vision peu éloignée du monde visible depuis sa fenêtre, mais légèrement édulcorée et fantasmée. le recours à la peinture ajoute également une forme de solennité au récit. Marvels est unique en son genre. Il s'agit d'un récit sur l'histoire du développement des superhéros de 1939 à 1974 dans l'univers Marvel vu par un homme qui est photojournaliste et qui partage son point de vue avec le lecteur sur ces surhommes et leur place dans la société. Il s'agit également d'une historisation structurée de cette même période qui comble le fan spécialiste de cet univers, et qui permet au novice d'ordonner les faits. Les illustrations en mettent plein la vue d'une manière plus nuancée que brutale. Ces éléments éloignent Marvels du récit de superhéros traditionnel vers un travail d'auteur assez personnel dans lequel l'action et les combats passent au second plan. Kurt Busiek a donné une suite à ce récit en reprenant le personnage de Phil Sheldon dans Marvels - L'œil de l'objectif, illustré par Jay Anacleto. Et il a essayé de consolider la continuité des Avengers dans Avengers Forever avec Carlos Pacheco, en référençant leurs principales aventures et en rétablissant une logique parfois malmenée.
Kivu
J'ai beaucoup aimé cette série qui ne peut pas laisser le lecteur insensible. J'étais un peu dubitatif au départ car je me méfie de la vision paternaliste voire condescendante des occidentaux sur l'Afrique. Je me suis trompé. JVH et Christophe Simon réalisent une belle série coup de gueule sur l'impensable réalité de la région du Kivu. Le talent et la maîtrise de JVH permettent de proposer un récit qui mixte reportage journalistique insoutenable et fiction aventurière classique mais réconfortante et bien construite. JVH évite tout manichéisme en mêlant Blancs et Noirs parmi les (très) méchants face au réconfort que l'on peut aussi s'unir pour faire prospérer la paix. Comme le souligne la belle préface de Colette Braeckman cette région qui devrait être un paradis pour ses habitants s'est transformée en enfer depuis plus d'un siècle. Aujourd'hui c'est la folie du développement du portable et de cette course à la nouveauté qui entretient la surexploitation et le pillage du Coltan pour la richesse de quelques-uns et l'esclavage de nombreux autres. Presque 150 ans après Berlin et les abominations de l'Administration coloniale de cette époque on reste sidéré de voir que les mêmes prédateurs peuvent agir en quasi-impunités sur les mêmes victimes. Les auteurs ont pris le temps de produire un vrai récit qui peut atteindre un large public sans ennuyer par un côté moralisateur trop prononcé. Les thématiques sont très lourdes et ne peuvent convenir aux plus jeunes. C'est dommage car certains pourraient prendre conscience du coût réel de ces petits écrans empoisonnés. Le graphisme de Simon est très classique voire académique comme le souligne d'autres avis. Toutefois il est très agréable travaille très bien les décors de Bukavu et des paysages environnants. Cela manque un peu de dynamisme mais les nombreuses explications nécessaires ralentissent le rythme. Ce n'est pas très grave. Une très belle série qui provoque admiration pour les uns et indignité pour les autres. Il manque la clé pour faire changer les choses.
Capital & Idéologie
Chopée au vol à la médiathèque juste avant de partir en vacances, cette grosse BD d'économie constitue une surprise tout à fait inattendue. Déjà, pourquoi ai-je emmené ça en vacances ? Il est pas un peu maso le gars des fois ? En fait, ça doit être lié aux élections récentes (et elles aussi tout à fait inattendues). Thomas Piketty est un économiste de gauche, espèce rare. En plus de ça, l'homme s'est engagé ouvertement en politique et à balancé quelques déclarations assez étonnantes. Enfin, j'avais quand même envie de comprendre quelques trucs, et Piketty (que j'entendais parfois sur Inter) me semblait assez indiqué. C'est donc lesté de cette adaptation, glissée au milieu de mon interminable PAL (pile à lire) que je suis parti sous le soleil, avec cette petite idée que je reviendrais sans l'avoir ouverte. Raté ! J'ai tout lu et avec une avidité telle que j'ai expédié l'affaire en un jour. La raison ? Le dessin, l'humour, et surtout cette idée excellentissime de raconter l'histoire à partir de la Révolution à travers une famille de nobles et sa descendance. Le dessin ? C'est Benjamin Adam qui s'y est collé. Je ne connais de lui que Soon, une BD de SF absolument étonnante et décalée, mais géniale, et aussi Fluide (qui m'avait quant à elle laissé sur le seuil). Il a un bon trait, à la fois simple et expressif, et sait varier les plans. Et puis je le découvre, mais l'auteur fait ici montre d'un humour finaud distillé avec justesse. Mais la grosse idée de Capital & Idéologie, c'est son point de vue narratif. En effet, on suit une famille richissime à travers le XIXe et le XXe siècle, et avec elle le devenir de son capital financier et immobilier, et ça, c'est très fort. On aurait pu en effet s'attendre à voir la chose expliquée de manière assez classique (et clinique) à travers les mouvements de contestations, les révolutions, les révoltes ouvrières, que sais-je encore. Mais non ! Ici, on est avec les dominants. On les voit s'inquiéter pour leur épargne, pester contre les politiques sociales, maudire les politiques égalitaires... Une BD qui gratte un peu où ça fait mal ! Bref ! C'est génial. On entre dedans facilement, on comprend immédiatement les enjeux des propositions de lois et les conséquences de celles-ci quand elles sont appliquées. En outre, il y a une volonté d'être compréhensible, parfois peut-être un peu trop. Du coup, certaines notions sont à mon sens expliquée trop rapidement. Mais bon, ça doit venir de moi qui suis vraiment limite quand il s'agit d'économie (par exemple, je ne comprends toujours pas le principe de l'offre et de la demande qui demeure pour moi un non sens, une règle sans règle)... Bref ! Le Capital selon Adam et Piketty, c'est bon, mangez-en. De mon côté, à peine rentré de vacances, je suis passé commander le livre dont est tiré cette BD chez mon libraire, c'est dire !
Frontier
C'est un peu vrai ce que beaucoup de gens disent : ces personnages tout rondouillards aux allures de manga pour jeune public constituent quand même un sacré obstacle, ce qui, soit dit en passant, ne m'a pas empêché de faire l'acquisition de l'ouvrage. Parce que ça a malgré tout l'air bien cette grosse BD de SF bien cossue, avec cette foule de détails, son univers riche... Hé bé oui ! Ca fonctionne à fond. Je n'ai eu à souffrir d'aucun problème pour identifier les personnages (les uniformes et autres sigles de compagnies minières ou de mercenaires sont utilisés avec pertinence), si ce n'est Camina lorsqu'elle réapparait un peu plus loin dans l'histoire avec son bras mutilée (bah elle portait un casque dans la première scène aussi !) : il m'a fallu, et ce fut l'unique fois, revenir en arrière pour savoir à qui j'avais à faire. A part ça, c'est fluide, intelligemment mené, soutenu par des dialogues de qualité. Le dessin est top. On sent qu'il y a des heures de boulot derrière. Chaque case est une composition en soi. Tout est chiadé et rendu dans les moindres détails. Si j'aime le dépouillement, le minimalisme d'un Aurel ou Duchazeau par exemple, j'aime aussi ce genre de BD grouillante de vie et complètement immersive. Côté scénar, là encore c'est une réussite. Malgré le nombre non négligeable de lieux différents, Singelin parvient à garder l'unité narrative intacte. Au contraire, l'ensemble donne le sentiment de suivre une véritable épopée (impression donnée d'emblée par l'épaisseur de la BD), et de colonisation de l'Univers. On traverse bien des mondes et des ambiances différentes. On y est ! Le contexte est en outre parfaitement rendu, incluant comme il se doit d'un bon récit de SF des problématiques très actuelles auxquelles se greffent des réflexions sur l'avenir. A titre d'exemple, on pourra retenir celle qui concerne les premiers humains nés dans l'espace, donc complètement coupés du giron terrestre, ou bien celle reprise du manga Planètes qui s'intéresse à la future profession d'éboueur de l'espace. Tout cela donne le sentiment d'un truc dense, pensé et bien installé qui sait tenir le lecteur en haleine. Malgré les réticences liées à la représentation des personnages, devant lequel il serait vraiment dommage de tourner les talons, Frontier vient garnir le haut du panier de la BD de science-fiction. Amateurs et trices de SF, foncez ! Vous allez tomber sous le charme de cet univers dense, de cette intrigue bien menée et de ces personnages plus complexes que leur physique bidibulesque ne le laisse penser. On pourra d'ailleurs mettre sa tête à couper sans l'ombre d'une hésitation.
Gens de Clamecy
Il faut croire les choses possibles. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa publication initiale date de 2017. Il a été réalisé par la documentariste Mireille Hannon et le bédéiste Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, qui comptent soixante-dix-neuf planches. Elle s'ouvre avec un texte d'introduction de deux pages, rédigé par Thomas Bouchet, enseignant chercheur en histoire contemporaine à l'université de Bourgogne, intitulé de barricades en barricades. Ce texte porte sur l'expérience révolutionnaire et républicaine des années 1848-1851. Il comporte cinq parties : le 24 février 1848 la France entre en République, quatre mois plus tard le 26 juin 1848 Paris saigne, six mois plus tard le 20 décembre 1848 un quasi inconnu devient président, dix-sept mois plus tard le 31 mai 1850 le droit de vote est confisqué à des milliers de Français, dix-huit mois plus tard au matin du 2 décembre 1851 le Président assassine la République. Clamecy. La ville a longtemps été la capitale du flottage du bois de chauffage coupé dans les forêts du Morvan et transporté par voie d'eau en passant par Clamecy jusqu'à Paris. Mais pourquoi Clamecy s'est révoltée en 1851 ? C'est à cause de la République de 48 (1848). En 1848, la deuxième République est instaurée en France. Elle va appliquer pour la première fois le suffrage universel masculin, abolir définitivement l'esclavage dans les colonies françaises, prendre des mesures sociales. Elle va être abolie par un coup d'état le 2 décembre 1851. C'est le futur Napoléon III qui fit le Coup d'État. Ce fut pour beaucoup de Français une grande tristesse. Il y eut des révoltes contre l'abolition de la République. En fait en décembre 1848, Napoléon III n'est pas encore empereur, mais le prince Louis-Napoléon Bonaparte, premier président français à avoir été élu au suffrage universel. Paris-Clamecy, ce n'était pas proche à l'époque des diligences. Pourtant les liens étaient étroits. Avec les travailleurs du bois qui montaient régulièrement sur l'Yonne ravitailler la capitale, les idées de la République étaient largement partagées. Difficile d'imaginer aujourd'hui le climat politique explosif de l'époque. Des millions d'individus accédèrent en 1848 pour la première fois à la parole politique. C'est l'affirmation d'une citoyenneté toute nouvelle qui s'exprime. C'est l'allégresse. Des arbres de la Liberté, bénis par le clergé, sont plantés dès février jusqu'en avril. En 1848, la ville de Clamecy compte 6.200 habitants. Deux arbres de la Liberté y sont plantés : place de Bethléem et place des Barrières. Les républicains fondent des associations, des clubs, des comités qui fonctionnent en réseaux à l'échelle des départements. Des contacts avec Paris et avec les grandes villes sont constitués. À Clamecy, on se réunit dans plusieurs cafés, chez Gannier place des Jeux, et chez Denis Kock dans le quartier de Bethléem. On peut aussi citer le cabaret Rollin en Beuvron. En compagnie de Mireille Hannon, Edmond Baudoin séjourne à Clamecy. Il réalise le portrait de quarante-quatre Clamecycois en l'échange de leur réponse à la question : quel est votre rêve d'une société idéale ? La couverture est composée d'une mosaïque de vingt visages, des habitants de Clamecy, commune française située dans le département de la Nièvre, en région Bourgogne-Franche-Comté, comptant environ trois mille cinq cents habitants. L'introduction explique l'expérience révolutionnaire et républicaine des années 1848-1851. le début de l'ouvrage porte sur cette expérience à Clamecy. le lecteur se dit que cette partie a été réalisée par la documentariste et que Baudoin a joué le rôle de dessinateur, peut-être en apportant sa touche au texte. Comme à son habitude, il construit ses pages à sa guise, sans se soucier d'une quelconque doctrine en matière de bande dessinée. Ainsi dans les cinq premières pages, le lecteur voit des dessins au pinceau ou à l'encre, avec du texte sur le côté, ou au-dessus, ou en dessous, presque des illustrations montrant les lieux ou les actions, complétant le texte. Puis en pages cinq et six, le lecteur découvre une photographie d'une une du quotidien le bien du Peuple, et une autre d'une affiche de proclamation du comité démocratique provisoire et permanent de Clamecy, deux documents des années 1850. Puis les pages neuf et dix sont dépourvues de mot, la première comprenant deux cases de la largeur de la page, la seconde une illustration en pleine page de type expressionniste avec le visage d'un homme surimprimé sur le tronc d'un arbre, un cavalier militaire le pourchassant en arrière-plan. Dans les deux pages suivantes, l'artiste se met en scène évoquant deux de ses précédentes œuvres avec Troubs. Puis la page d'après s'apparente à une planche de bande dessinée traditionnelle avec des cases qui racontent une séquence dans une unité de temps. Sur les soixante-neuf pages de l'ouvrage, vingt-huit sont consacrées à la résistance contre le gouvernement de Napoléon III et la répression que subissent les Rouges : le lecteur y perçoit la voix de la scénariste, même si la narration visuelle, le lettrage sont du Baudoin pur jus. En fonction des séquences, il représente des scènes de combat de rue, une armée en ombre chinoise, un officier en train de lire une proclamation, ou même il intègre une photographie d'une troupe de militaire, faisant usage de sa liberté de forme en termes de narration visuelle. le lecteur peut ainsi suivre le déroulement de cette deuxième République à Clamecy, la répression qui a suivi, jusqu'à l'amnistie quelques années plus tard. Il sent bien qu'il s'agit du travail de la documentariste, que Baudoin transpose sous une forme condensée et adaptée à la bande dessinée telle qu'il la pratique. Il s'agit d'une reconstitution historique vivante, avec un bon dosage entre les décisions du gouvernement, les événements nationaux, et la vie quotidienne au travers de plusieurs habitants de Clamecy. le lecteur perçoit bien également l'implication de Baudoin, sa soif de liberté et d'égalité, son refus de l'indifférence, son indignation toujours vivace face aux souffrances des êtres humains qu'il croise et à l'injustice du monde. Pour la première fois dans ce genre d'ouvrage, Edmond Baudoin inclut l'intégralité des portraits qu'il a réalisés, certainement parce qu'il disposait d'outils de reprographie facilement accessibles pour en faire une copie. Il évoque au début de l'ouvrage les deux autres qu'il avait précédemment réalisés avec Troubs (Jean-Marc Troubet). Viva la vida (2011), à Ciudad Juárez, ville située au nord de l'État de Chihuahua au Mexique, en échange d'un portrait, ils demandaient à leur interlocuteur de leur donne son rêve de vie. Dans le goût de la terre, en Colombie, en échange d'un portrait, ils posaient la question : donner votre souvenir de la terre. Cette fois-ci, le bédéiste est seul pour recueillir les réponses à la question du rêve d'une société idéale, et seul à réaliser les portraits. Les réponses évoquent les thèmes suivants : l'éducation, revaloriser le travail manuel, la liberté, donner du travail, la fraternité, la disparition de la monnaie, l'abolition de la dictature de l'argent, faire confiance à la jeunesse, que le bien public de tous soit une finalité, un partage plus équitable des richesses du monde, que la Terre ne soit qu'un seul et même pays, la possibilité de se loger, de travailler pour gagner de quoi manger, élever ses enfants, la décroissance, une sobriété heureuse, l'égalité sans racisme, l'honnêteté sans mensonge, le respect entre les gens, l'égalité de droit, moins de misère et plus de solidarité, moins de discrimination, préserver la nature, rêver… le lecteur perçoit qu'il s'agit souvent de réactions par rapport aux injustices sociales, mais aussi par rapport au fonctionnement systémique du capitalisme, et à des préoccupations plus globales comme le devenir écologique de la Terre ou les conditions de la santé mentale et du vivre ensemble. Le lecteur considère ces portraits d'inconnus avec leur nom, admirant la manière dont le dessinateur capture leur personnalité tout en étant bien incapable d'établir un lien empathique avec eux, car cela reste des traits noirs sur une page, même s'il est possible de se faire une idée de leur statut social, même si leur regard capte l'attention. Fidèle à son habitude, Edmond Baudoin développe quelques réflexions sur son travail : Chaque visage est comme un nouveau pays, un nouveau voyage. À chaque fois, il lui faut comprendre ce pays étranger, faire venir à la surface de sa conscience ce que cet inconnu éveille en son humanité. La part de soi qui est dans l'autre ; la part de l'autre qui est en soi. Un peu plus loin, le portraitiste continue : Faire un portrait, c'est s'arrêter, arrêter sa fuite en avant, arrêter un être humain parmi sept milliards d'êtres humain, s'arrêter avec un inconnu pas toujours sympathique. Il poursuit : Il est comme tout le monde, il a des a priori. Toujours le modèle regarde son portrait en devenir, il lève les yeux quand le pinceau quitte la feuille. Il y a alors deux êtres humains qui se regardent, deux humains dans un quart d'heure d'intensité, ce n'est pas si souvent. Un nouvel ouvrage d'Edmond Baudoin, un nouveau voyage en terre inconnu, aux côtés d'un guide familier et bienveillant, pour le lecteur et pour les autres. le lecteur a bien conscience que le bédéiste n'a pas réalisé cette bande dessinée tout seul, car la partie historique sur le deuxième République française et la répression des Républicains qui s'en est suivi relève plus du documentaire, que des BD habituelles de l'auteur. Cette partie s'avère intéressante et édifiante, rendue concrète et vivante par la narration visuelle atypique. Entre deux phases de l'Histoire, s'intercalent les quarante-quatre portraits, ainsi que deux réflexions sur l'exercice du portrait, et la relation qui s'établit entre artiste et modèle, ce dernier thème étant une constante dans l'œuvre de Baudoin. le lecteur qui a pu apprécier les collaborations entre lui et Troubs se retrouve fort aise de pouvoir découvrir la galerie complète de portraits, et de voir se dessiner les rêves sociétaux des habitants, et en creux une société éminemment perfectible.
Chevrotine
Pinaise j'ai adoré ! Un vrai coup de cœur. C'est drôle et original, avec des personnages tous aussi bien pensés qu'atypiques. Et cette famille, juste excellente ! Même si tout ne m'a pas fait rire, l'ensemble est super. Ce que j'ai particulièrement aimé dans cette histoire ce n'est pas seulement le côté absurde et décalé des personnages, mais aussi toutes les petites idées qui renforcent vraiment le récit : le vaisseau, le scooter, le taxi, etc. Tout est bien pensé et jamais excessif, bien au contraire. Même les prénoms j'ai adoré l'idée! Une belle réussite pour une histoire certes absurde, mais lorsqu'on s'immerge dans cet univers en oubliant le nôtre, on découvre un certain intérêt et une réelle profondeur dans le récit. Puis Chevrotine a vraiment quelque chose, son allure est géniale et son caractère très attachant. Le dessin est vraiment bien, et les petites touches de bleu turquoise et de rouge ici et là, j'ai beaucoup aimé. C'est simple, mais dans une BD en noir et blanc, ça apporte toujours un petit plus qui rend la lecture encore plus agréable. Une BD que je vais acheter et que je recommande !
Frontier
J'ai été très séduit par cette œuvre de SF (c'est rare). En effet j'ai trouvé la série de Guillaume Singelin originale, avec des thématiques fortes traitées avec justesse et un graphisme plaisant et dynamique. Le scénario réussit à nous faire vivre dans des stations orbitales et sur des planètes colonisées avec le même bonheur. Cela produit deux ambiances qui s'équilibrent parfaitement : le confinement des stations et les grands espaces d'une vie planétaire. J'ai été très impressionné par les détails très crédibles qui affectent le personnage d'Alex (perte de la masse osseuse et musculaire, troubles importants dans une atmosphère gravitationnelle.) On a l'impression de suivre le check up de Thomas Pesquet après son retour sur terre. Le scénario commence de façon classique et un peu manichéenne avec des vilaines sociétés capitaliste avides de profit et quasi esclavagistes. Mais Singelin ne reste pas dans cette superficialité facile en montrant les responsabilités individuelles de ses héroïnes Park et Camina. Cela conduit à des dialogues intelligents et un certain pragmatisme malgré une attirance pour l'utopie presque "peace and love". C'est finement construit avec des scènes de rappel à la réalité quand l'ambiance se bisounours un peu trop. Il n'y a aucun temp mort, les situations même prévisibles se renouvellent pour donne beaucoup de rythme au récit. La narration scénaristique est très bien soutenue par le graphisme. J'ai admiré la précision et la multiplicité des détails dans les stations, les planètes. L'idée des serres apporte un excellent contrepoint à l'univers métallique, confiné et surpeuplé des stations orbitales. La silhouette des personnages avec leurs petits pieds leur donne un look de danseuses/eurs de balais ce qui crée un fort dynamisme dans leurs gestuelles. Ce parti pris d'individu très semblables avec une forte connotation asiatique rend crédible un fort métissage et brassage d'une future humanité. C'est un point que je souligne souvent dans les SF qui savent sortir du schéma occidental pour les personnages principaux. Un excellent moment de lecture qui m'invite à découvrir les autres œuvres de l'auteur.
Lettres perdues
Voila un album qui m'a laissé dubitatif un long moment durant ma lecture et une fin qui m'a laissé coi. Difficile de décrire ce qui m'a habité à la fin de la BD, mais indéniablement j'ai aimé. Le début me faisait craindre une BD trop versée dans l'absurde poétique. Mais en fait la BD est bien plus terre-à-terre qu'on pourrait l'imaginer, même si des poissons parlent et font la distribution du courrier. Il y a une vraie logique qui sous-tend l'univers crée ici, qui apparait petit à petit. Mais c'est surtout dans la construction de l'histoire qu'on découvre les sujets de la BD. Lorsqu'on commence avec un garçon attendant une lettre avec son ami pélican qui dit oui, il est difficile de deviner où la BD ira. Et pourtant, malgré les blagues régulières, la BD est triste, plus mélancolique que joyeuse. C'est assez surprenant, mais la BD est surtout sur le deuil, non sans exploiter deux-trois choses comme le changement climatique, le suicide, la mafia, mêlé à un personnage de flic légèrement bête et rigolo. Le ton est maitrisé, je n'ai jamais soupiré devant les moments d'humour et les moments durs le sont réellement. D'ailleurs certaines cases m'ont surpris, notamment lorsque Frangine parle. C'est dans l'ambiance de Miyazaki, mais pas seulement dans l'aspect mignon et personnages rigolo. On a le même genre de noirceur, surtout dans une fin étonnamment triste. La BD fonctionne à plusieurs niveaux. Il y a le dessin efficace, coloré, qui n'est pas sans rappeler des histoires enfantines. Il y a la noirceur des thèmes et de l'histoire. Il y a les métaphores visuelles (la fin est efficace là-dessus) qui parsèment l'ouvrage. Il y a l'arrière-plan avec les sujets divers jamais abordés mais mentionnés. Il y a les lettres, l'importance de parler, de communiquer. Et puis l'ensemble qui oscille sur une corde raide sans jamais tomber dans un versant ni dans l'autre, qui sait rester sombre et joyeux à la fois. Je trouve que la BD rappelle beaucoup son personnage principal : Iode cherche à retrouver une lettre de sa mère et agit comme l'enfant qu'il est dans un monde qui est bien plus sombre. Une excellente BD, surprenante et qui continue de me hanter après lecture.