Première partie exceptionnelle, deuxième partie très bonne
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Ce tome regroupe 2 histoires : Proie (épisodes 11 à 15 de "Legends of the Dark Knight", 1990) et Terreur (épisodes 137 à 141 de la même série, 2001). Les 2 histoires ont été écrites par Doug Moench et dessinées par Paul Gulacy. La première a été encrée par Terry Austin, et la deuxième par Jimmy Palmiotti.
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- Proie -
Les habitants de Gotham ne sont pas encore bien sûr que Batman soit plus qu'une légende urbaine. Toutefois les équipes de police commencent à le voir intervenir lors de certaines opérations. C'est ainsi que le sergent Max Cort assiste impuissant à l'intervention de Batman lors de l'appréhension d'un dealer. Cort perçoit l'existence de Batman comme une insulte et une menace pour la police de Gotham : il ridiculise les forces de l'ordre en les faisant apparaître comme inefficace. Les habitants de Gotham découvrent l'existence d'Hugo Strange, un psychologue qui dissèque les motivations de l'individu qui se cache sous la cagoule de Batman, pendant des émissions de télévision. Ses observations déstabilisent Bruce Wayne par leur pertinence et ce qu'elles sous-entendent sur ses motivations refoulées. le maire de Gotham décide de charger James Gordon de constituer une équipe spéciale dédiée à la capture de Batman, Hugo Strange est engagé comme consultant. de son coté, Bruce Wayne travaille dans sa Batcave pour peaufiner un nouveau mode de déplacement. Catwoman continue de piocher parmi les bijoux des riches pour agrandir sa collection personnelle.
Après Crisis on infinite earths, les superhéros de l'univers partagé DC Comics redémarre à zéro. En 1986, Frank Miller et David Mazzucchelli proposent une nouvelle version des origines de Batman dans Batman année un. le succès de cette histoire ouvre les yeux des éditeurs de DC qui se rendent compte qu'ils peuvent créer une série spécialement dédiée à raconter les exploits des premières années de Batman : "Legends of the Dark Knight". Cette série accueille des récits complets comprenant de 1 à 5 épisodes.
Doug Moench profite de l'occasion pour re-raconter la première apparition d'Hugo Strange, apparu pour la première fois dans le numéro 36 de "Detective Comics" en février 1940 ; il fut le premier criminel récurrent à se battre contre Batman.
Dès le début Moench tisse un récit qui présente plusieurs aspects de Batman : ses réelles difficultés face à une police qui ne lui fait pas confiance, les limites liées à sa volonté de ne sortir que la nuit, la relation fragile établie avec James Gordon, son rayon d'action limité, le doute s'insinuant dans son esprit du fait du portrait psychologique dressé par Hugo Strange (Batman n'est pas encore pétri de certitudes), la relation pas toujours efficace entre Alfred Pennyworth et lui, etc. Doug Moench intègre parfaitement au récit les conséquences du manque d'expérience de Batman.
La relecture d'Hugo Strange introduit une tension incroyable entre Bruce Wayne qui doute de lui, et Strange qui semble le manipuler à distance comme s'il lisait en lui comme dans une livre ouvert. Doug Moench dépeint, d'une manière magistrale, un individu plus intelligent et plus perspicace que Batman.
Ce récit doit également beaucoup aux illustrations. Paul Gulacy utilise un style très réaliste qui donne une incroyable densité à chaque scène. Ses dessins sont rehaussés par l'encrage de Terry Austin qui peaufine chaque case, en rajoutant de ci de là des précisions technologiques (le support du batsignal, par exemple). La densité des détails, les décors variés et réalistes, les décorations d'intérieur plausibles, tout concourt à apporter de la crédibilité à chaque action décrite et à immerger le lecteur dans les recoins de Gotham. Il est toujours possible de détecter l'influence de Steranko dans certaines postures des personnages, ou dans quelques ombrages.
Doug Moench et Paul Gulacy entraînent le lecteur dans un thriller intelligent qui mêle les éléments spécifiques des premières années d'existence de Batman, avec un criminel qui le bat sans recourir à la violence physique.
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- Terreur -
Dans un manoir au bord de l'océan, un homme déguisé en chauve-souris plante un poignard à l'emblème du même animal dans le cœur d'un vieil homme : Hugo Strange est de retour et il a préparé sa vengeance contre Batman. Au port de Gotham, Batman intervient à bord d'un bateau hight-tech à ses couleurs pour interrompre un trafic d'armes, avec un résultat un peu trop destructif à son goût. Il est appelé par James Gordon à se rendre sur les lieux du premier crime pour constater l'implication d'Hugo Strange. Pendant le même temps, des vols de bijoux se poursuivent dans les quartiers huppés de la ville, et la voleuse laisse toujours une trace de griffure. À l'asile d'Arkham, un nouveau psychiatre a été choisi pour s'occuper des résidents à vie, et de Jonathan Crane (Scarecrow) en particulier.
Pour la première histoire, "Proie", Doug Moench avait choisi un mode narratif très premier degré, pétri de sérieux, avec un Batman intense et faillible, sans être obsessionnel, encore dans une phase de tâtonnement pour déterminer les méthodes d'intervention les plus efficaces. Ici il introduit une note de second degré relayée par Paul Gulacy. Cela commende dès la première page avec la vision de ce manoir perché sur éperon rocheux qui évoque irrésistiblement les films d'horreur des années 1950 et même le Motel Bates de Psychose. Ce second degré visuel se retrouve dans le bateau en forme de chauve-souris de Batman, dans le déguisement d'opérette d'Hugo Strange pour pénétrer à Arkham, etc.
Et de fait, Doug Moench écrit un récit moins intense que "Proie". Hugo Strange n'a finalement pas de plan sophistiqué pour prouver sa supériorité intellectuelle sur celui qu'il soupçonne d'être Bruce Wayne. D'un coté, Moench refuse de refaire "Proie" en moins bien ; de l'autre il se repose sur les caractéristiques les plus basiques de Catwoman (Selina Kyle) et Scarecrow. le lecteur n'a donc le droit qu'à une bonne histoire de Batman avec des criminels bien partis dans leur monde, une Catwoman avec un comportement légèrement déviant (sa fascination pour le mâle absolu qu'est Batman), un Alfred légèrement en retrait et James Gordon qui fait de la figuration intelligente. Cette ambivalence dans le scénario devient apparente dans la manière de dépeindre Jonathan Crane. D'un coté, les effets de son gaz et de ses produits hallucinogènes manquent d'originalité ; de l'autre Moench rappelle sa genèse, et détaille ses motivations et son profil psychologique au-delà d'un simple figurant. Mais dans ses motivations même, le lecteur retrouve une trace de dérision qui désamorce l'impact de la peur générée par le personnage.
Pour autant la combinaison entre Moench et Gulacy aboutit à un récit d'action et d'affrontements d'égo entre les personnages, dans des endroits plein de caractère. Comme à son habitude, Paul Gulacy apporte un soin remarquable à chaque décor pour le personnaliser. Il y a donc le manoir de la première scène dont chaque pièce est aménagée de manière différente, mais aussi les intérieurs des appartements visités par Catwoman, les murs en pierre d'Arkham, le pavage improbable de Crime Alley, etc.
Paul Gulacy apporte également sa vision artistique aux personnages. Il a choisi de donner un masque un peu rigide à Batman, certainement en relation avec les films Batman de Tim Burton. Sa Catwoman est à la fois pulpeuse et légèrement musculeuse, et elle porte son premier costume, celui avec la queue ridicule et les moustaches sur le masque. Sa mise en page est assez dense avec une moyenne de 6 à 7 cases par page. Même s'il accentue de temps à autre une particularité pour insérer un léger décalage ironique, il conserve son style très réaliste qui confère une grande force de conviction aux images, facilitant l'immersion pour le lecteur. L'encrage de Palmiotti est moins sec que celui de Terry Austin sur Proie. Il accentue légèrement les surfaces noires, sans perdre de détails.
Terreur constitue une bonne histoire de Batman située dans ses premières années activités. Il est possible de la lire sans avoir lu "Proie". Doug Moench développe la psychologie des personnages au-delà des comics de superhéros traditionnels et le lecteur assiste à l'évolution de Bruce Wayne de plus en plus concentré sur son seul objectif de combattre le crime. Paul Gulacy est toujours aussi minutieux dans son réalisme, mais il se met également au diapason du scénario qui introduit une légère touche d'ironie. le résultat est divertissant, avec un beau Batman ténébreux, toujours susceptible de commettre des erreurs, et une belle Catwoman sous le charme de cet étranger cagoulé, sans en devenir une midinette pour autant.
Est-ce que nous avons été fidèle à l'enfant que nous étions ?
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2018. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Aimée de Jongh pour les dessins et les couleurs. le tome contient un poème de Herman van Veen en exergue.
Chapitre 1 : l'ennemie dans la glace. En province, dans un hôpital, Méditerranée Solenza contemple sa mère dans son lit : elle vient de rendre son dernier soupir, après neuf mois de maladie. Méditerranée en déduit que la mort n'aime pas le vieux, elle préfère cueillir des jeunes. Tino Solenza, le jeune frère de Méditerranée est également présent. Il indique qu'il va se charger du reste : les pompes funèbres, l'église, avertir la famille, tout ça. Méditerranée range ses affaires dans son sac, jette un coup d’œil à la pomme qui est restée sur la tablette, et s'apprête à partir. Son frère se rend compte que c'est elle maintenant, l'aînée des Solenza. de son côté, Ulysse Varenne plie les couvertures une dernière fois dans son camion de déménagement, sur le plateau à roulette, avec la sangle. Il ferme la porte et va rendre la clé du camion à son employeur des Déménagements Clément. Il dit au revoir à ses collègues Musta, le Bert et Philou avec qui il formait une équipe : ils s'étaient surnommé la pieuvre à 8 bras. Il part en faisant l'effort conscient de ne pas se retourner. Méditerranée Solenza quitte l'hôpital en pensant à la remarque de son frère Tino : l'aînée des Solenza. Elle prend le bus et remarque aussi bien le petit jeune plus rapide qu'elle pour prendre la dernière place assise, que la maman qui dit à sa jeune fille qu'elle doit laisser sa place aux personnes âgées en montrant Solenza.
Ulysse Varenne sent déjà la déprime le gagner : il n'avait aucune envie d'être mis à la retraite et il ne sait rien faire. Il a déjà arrosé les plantes en pot sur son balcon, passé l'aspirateur, et il n'aime pas la lecture. Il n'a même aucune intention de remplacer le pommeau de douche qui fuit, car c'est le seul qui pleurniche sur son sort. Il n'a pas de petits enfants : son fils n'en veut pas, et sa fille il n'en est plus question. Elle est morte encore adolescente. Sa femme est également décédée il y quelques années ; elle s'appelait Pénéloppe Gardin. le soir il va se coucher en faisant des sudokus. Retraité à 59 ans. Veuf à 45 ans. Père pour la première fois à 20 ans (pour la seconde à 22). Marié à 18 ans. Il a tout fait plus tôt que les autres, certainement parce qu'il était prématuré à la naissance. Méditerranée Solenza est rentrée chez elle : elle se rend compte que machinalement elle a pris la pomme avec elle. Elle se demande bien pourquoi car elle a toujours eu horreur des pommes, depuis qu'enfant elle a vu Blanche Neige au cinéma avec son père. Elle avait eu tellement peur qu'elle avait mouillé sa culotte, et son père ne s'était pas fâché. Il s'était montré très compréhensif. Elle va se regarder dans la glace de la salle de bain.
La couverture annonce clairement l'histoire : un couple de vieux, la soixantaine dont un préretraité à 59 ans. le lecteur peut regarder cette histoire sous cet angle et relever tout ce qui d'habitude ne se dit pas : la préretraite, l'ennui faute de savoir faire autre chose que son boulot, le champ des possibles qui s'est réduit à quelques rituels sans plus de nouveauté, les peurs enfantines pas dépassées, le besoin d'amour physique assouvi avec une professionnelle, la déchéance du corps (la peau perdant son élasticité, le ramollissement du corps, sans aller jusqu'à la maladie), être un modèle de charme (poser nu pour être clair), la différence de culture et de vie entre deux êtres. D'un côté, le lecteur a l'impression de pouvoir cocher des éléments dans une liste préparée à l'avance sur des choses qui existent mais qui ne doivent pas être évoquées en bonne société, qui ne doivent pas être abordées dans une conversation. D'un autre côté, le récit n'est jamais misérabiliste, même s'il sait être poignant. Uysse Varenne se retrouve désemparé d'être ainsi à la retraite, de devenir ce qu'il conçoit comme un inactif, d'être dans une routine sans joie, sans plus construire quelque chose ou participer à la société. Méditerranée prend pleinement conscience qu'elle est passée dans la catégorie des vieilles, qu'elle ne retrouvera jamais la beauté de ses jeunes années. Mais l'un comme l'autre ne sont pas dépressifs ou accablés. Ulysse continue d'être charmant, affable, gentiment blagueur ou taquin. Méditerranée continue de travailler dans sa fromagerie, contente de son métier. Ils ont le sourire et le contact facile, leur entourage est sympathique et aimant.
Aimée de Jong avait déjà réalisé une dizaine de bandes dessinées avant celle-ci. Ses dessins s'inscrivant dans un registre réaliste et descriptif, avec des traits de contour un peu souples qui confèrent une forme de texture, de relief, avec un soupçon de spontanéité. Elle prend soin de représenter les décors dans les arrière-plans : la chambre d'hôpital avec les rideaux de séparation entre les différents lits dans la même pièce, le bureau du responsable de planning de l'entreprise de déménagement très fonctionnel avec du mobilier bon marché, le bus avec ses barres de maintien et ses passagers bien sages, l'appartement pas trop petit de veuf d'Ulysse Varenne et le deuxième oreiller sur le lit, les allées du parc de loisirs de la Glissoire; les gradins du stade de Lens, la fromagerie, la salle d'attente du médecin. le lecteur peut se projeter dans chaque endroit car il apparaît aussi plausible qu'authentique. L'artiste ne se contente pas de poser ses personnages devant un arrière-plan, ils interagissent avec les éléments du décor, se déplaçant en fonction de leur disposition, manipulant des accessoires. Elle met également en œuvre des compétences de costumière : les différentes tenues de Méditerranée Solenza, adaptées à son activité et à la météo, les tenues plus fonctionnelles et moins variées d'Ulysse Varenne.
Le lecteur ressent rapidement une forme de proximité avec ces personnages dont il partage le quotidien grâce aux dessins, et qui sont sympathiques car ils savent sourire et ne portent pas de jugement sur les autres. Cette forme d'intimité est rehaussée par le fait qu'il voit Ulysse nu, et plus tard Méditerranée. Il ne s'agit pas de scènes érotiques, mais l'artiste porte un regard dans lequel le lecteur ressent de l'affection, sans jugement, mais aussi sans fard. Ulysse était un déménageur en bonne forme, avec un embonpoint marqué, et Méditerranée se désole en se regardant dans la glace en songeant qu'elle avait posé pour le magazine de charme Lui dans sa jeunesse. Cette proximité apporte une chaleur humaine remarquable aux séquences les plus délicates : Méditerranée consternée par son dégout irrationnel en regardant une pomme, Ulysse conscient de sa vie étriquée, Méditerranée se regardant nue dans la glace, Méditerranée et Ulysse ressentant que le courant passe entre eux, leur première relation au lit, Ulysse racontant une histoire qu'il a inventée à Méditerranée. La narration visuelle réussit à combiner une partie de la réalité d'une personne de soixante ans (ils sont tous les deux en vraiment bonne santé) avec une ambiance chaleureuse, d'acceptation, mais pas de renoncement.
Sous le charme de la narration visuelle, le lecteur découvre l'intrigue : le rapprochement de Méditerranée et d'Ulysse qui formeront peut-être un couple. Zidrou se montre aussi positif dans sa narration qu'Aimée de Jongh, sans non plus porter de jugement, par exemple sur l'absence de goût pour la culture d'Ulysse, ou sa visite occasionnelle à une prostituée plus jeune que lui. Il sait intégrer des moments humoristiques tout en restant respectueux de ses personnages : par exemple la remarque sur le pommeau de douche seul à pleurnicher sur le sort d'Ulysse, la réaction de Méditerranée quand Ulysse lui ramène le numéro de Lui dans lequel se trouvent ses photographies de nu, la comparaison de leurs goûts en matière de chanson (Maurice Chevalier, Francis Lopez, Charles Trenet pour l'une, Pierre Perret, Henri Salvador, Carlos pour l'autre). le lecteur relève des éléments narratifs sophistiqués comme la remarque sur une durée de 9 mois en fin de récit qui renvoie à celle de 9 mois en ouverture de récit, ou des petites remarques nées de l'expérience comme le prix à payer par une femme pour rester indépendante. le savoir-faire et la bienveillance du scénariste font que le lecteur prend un grand plaisir à lire cette bande dessinée, même s'il remarque ces petits éléments narratifs soigneusement soupesés. Par exemple, l'aversion de Méditerranée pour les pommes renvoie à sa peur enfantine de la sorcière dans Blanche Neige, et le lecteur finit par établir la connexion avec le symbole de la pomme comme fruit défendu du plaisir (plutôt que de la connaissance). le récit se compose de 7 chapitres, le dernier comportant 7 pages. le lecteur peut estimer qu'il forme un épilogue détonnant du fait d'un élément peu plausible. Mais cet élément n'est pas biologiquement impossible. En revanche le choix de Méditerranée et d'Ulysse semble irresponsable, et peu plausible au vu de leur caractère réciproque. Cependant, s'il le prend plus comme une métaphore que comme un événement littéral, le lecteur y voit alors l'image de cette histoire commune que les deux amoureux souhaitent construire, aussi improbable à leur âge que l'événement attendu.
Le lecteur ne peut s'empêcher d'éprouver une franche sympathie pour Méditerranée et pour Ulysse, deux personnages gentils, et finalement plutôt en bonne santé. Il est tout aussi séduit par les dessins expressifs et sensibles d'Aimée de Jongh. Peut-être qu'il va trouver cette histoire un peu trop gentille pour être crédible, un peu trop optimiste, sans problème de famille par exemple, ou un peu trop bienpensante (encore qu'Ulysse ne soit pas un modèle d'individu progressiste). Pour autant, cette gentillesse narrative n'empêche pas un sous-texte moins consensuel, moins radieux. En particulier, même si ce n'est pas exprimé, le lecteur ressent bien que les deux personnages ont accepté le fait qu'il leur reste nettement moins de temps à vivre, qu'il n'en ont déjà vécu. Sur ce point, la tonalité du récit n'est pas morbide, mais elle n'est pas naïve. Une belle histoire.
Se construire avec un traumatisme
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Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre, ne nécessitant pas de connaissance préalable sur le personnage Batman. Il comprend les quatre épisodes doubles de la minisérie, initialement parus en 2018-2020, écrits par Kurt Busiek, dessinés, encrés et mis en couleurs par John Paul Leon. Seul le lettrage a été réalisé par une autre personne : Todd Klein.
Alton Frederick Jepson est l'oncle de Bruce Wainwright. Il évoque la fascination de son neveu de 8 ans pour le personnage de Batman, et le fait qu'il lit ses comics autant que possible. Carole Wainwright (sa mère) était une assistante libraire, et Henry (son père) était le vice-président d'une compagnie d'assurance à Boston. de temps à autre, Jepson s'occupait de son neveu, en particulier pour l'emmener au zoo voir les chauves-souris. Bruce a pris l'habitude de l'appeler Alfred, en contraction de Alton Frederick, ce dernier jouant le jeu en l'appelant Maître Bruce, comme Alfred Pennyworth dans les comics de Batman. En 1968, le soir d'Halloween, Carole & Henry Wainwright accompagnent leur fils Bruce déguisé en Batman, pour aller sonner aux portes des immeubles, afin de recueillir des bonbons et des friandises. Lorsqu'ils rentrent chez eux, ils constatent que la porte est ouverte et que le salon a été mis sens dessus-dessous. Les cambrioleurs sont encore à l'intérieur. Ils sont trois ou quatre et ils agrippent les parents qu'ils abattent froidement dans la cuisine. L'un d'eux sort de la cuisine et tire sur le jeune Bruce qui le regarde avec des yeux durs parce que les criminels sont des gens superstitieux et trouillards. Bruce reprend connaissance sur un lit d'hôpital, après une longue intervention sur la table d'opération. À côté de lui, se tient l'inspecteur Gordon Hoover qui lui pose plusieurs questions sur les assaillants.
Bruce Wainwright finit par sortir de l'hôpital en fauteuil roulant, accompagné par son oncle et par une infirmière. La première sortie est pour aller se recueillir sur la tombe de ses parents, car la cérémonie d'enterrement a eu lieu pendant son séjour à l'hôpital et il n'a pas pu y assister. Puis, Bruce est placé dans une clinique privée le temps de sa convalescence. Il occupe ses journées à écrire son journal, puis à lire des comics de Batman que lui a apportés un docteur. Il regrette que Batman n'ait pas existé et n'ait pas été présent le soir de cet Halloween. Une fois remis, Bruce est placé en pension par son oncle qui ne se sent pas de l'élever, les frais étant payés par l'héritage provenant de ses parents. Bruce se sent rejeté par son oncle, estimant qu'il ne veut pas de lui. À l'école, il se fait vite respecter car il n'hésite pas à se bagarrer. Pendant plusieurs semaines, il appelle régulièrement l'inspecteur Gordon Hoover pour savoir s'il y a des nouvelles dans l'enquête de la mort de ses parents. Il comprend vite que d'autres crimes sont venus repousser celui-ci en bas de la pile et que la police n'a aucun indice. Chaque semaine, son oncle Alton Frederick Jepson lui rend visite et souvent il l'emmène au zoo pour aller voir les chauves-souris. Cette fois-ci, la vitre se brise et les chauves-souris volent autour de Bruce.
Le lecteur plonge dans un récit très particulier dans le monde des comics, rattaché de manière incidente à l'univers partagé de DC Comics, sans en faire aucunement partie. La version traditionnelle de Batman (Bruce Wayne) n'apparaît que comme un comics dans le comics, une bande dessinée fictive, lue par Bruce Wainwright. L'artiste imite le style d'autres dessinateurs pour une ou plusieurs pages en ouverture de chacun des quatre chapitres, et pour une poignée de cases par épisodes, très peu nombreuses. Il imite le style de Bob Kane pour l'épisode 1, des dessinateurs des années 1950 pour l'épisode 2, des années 1970 pour l'épisode 3, et de Frank Miller pour l'épisode 4. le scénariste se sert de ces marqueurs pour lier l'évolution de Batman à travers les décennies, avec différentes étapes de la vie de Bruce Wainwright, grâce aux titres : je deviendrais…, Boy Wonder, Crusader, Dark Knight. Cette utilisation de termes associés à Batman rapproche les deux Bruce, mais sans être un élément majeur de compréhension, sans empêcher un lecteur qui ne dispose de cette culture, de comprendre le récit. Évidemment, le lecteur fait le rapprochement entre Alton Frederick et Alfred Pennyworth, et entre Gordon Hoover et le commissaire James Gordon, ainsi qu'un personnage prénommé Robin, mais il s'agit plus de coïncidences, faites sciemment par Busiek, que d'une transposition directe des personnages de Batman dans le récit. Cela crée un écho.
Pourtant, il apparaît bien un Batman, une créature de la nuit, dans le premier épisode et il est présent dans les 3 épisodes suivants. L'un des enjeux de l'histoire est de savoir qui il est, et même ce qu'il est, et même si cette créature est réelle ou non, si elle dispose de superpouvoirs ou non. Les auteurs jouent sur cette incertitude tout du long. le lecteur s'adapte donc : soit il prend parti dès le début choisissant entre son existence réelle ou une fiction imaginaire, soit il ne choisit pas et attend de voir ce que la suite du récit lui réserve, si le doute sera levé. le scénariste se montre habile : il est tout à fait possible de prendre les interventions de la créature au premier degré, de croire en son existence… tout comme il est tout aussi possible de n'y voir qu'une projection de l'imagination de Bruce Wainwright, traumatisé par la mort de ses parents, par le fait d'avoir été tiré dessus, et complètement investi dans les comics de Batman jusqu'à projeter son existence. John Paul Leon se montre tout aussi habile à représenter une créature spectrale, aux contours noyés dans sa cape à la forme impossible, avec des yeux rouges sans pupilles, une ombre très dense, causant des dégâts, une créature surnaturelle ne semblant pas avoir sa place dans ce monde réaliste et plausible pour tous ses autres aspects. D'un point de vue visuel, cette histoire peut donc aussi bien se lire comme mettant en scène une créature se manifestant réellement dans le monde physique, que comme une chimère issue d'une imagination enfantine.
Ainsi ballotté, le lecteur focalise donc plus son attention sur l'histoire de Bruce Wainwright, au fil des années qui passent. le scénariste a conservé son savoir-faire de conteur, son humanisme, si éclatant dans sa série Astro City avec Brent Anderson. le personnage principal est bien Bruce Wainwright qui est présent dans environ 80% des pages. le lecteur peut le voir grandir, le voir réagir, l'entend parler, a parfois accès à ses pensées intérieures dans des cartouches de texte. Son portrait est complété par les pensées intérieures d'autres personnages comme Alton Frederick Jepson, et parfois Robin Helgeland. Leon est un artiste avec une longue expérience dans les comics, mais qui ne dessine pas de série régulièrement. Il dessine dans un registre et réaliste et descriptif, avec des traits de contours un peu appuyés, un peu épais, des aplats de noirs avec des contours irréguliers, ce qui apporte une forme de rugosité aux formes, ainsi qu'un poids à chaque forme, avec une touche de ténèbres. Cela ne conduit pas à une ambiance pesante ou sinistre, mais à un monde empreint d'une forme de gravité, où la joie de vivre est compromise, ce qui est parfaitement en phase avec la nature du récit. Cette apparence un peu brut n'empêche pas chaque personnage d'être immédiatement reconnaissable, car elle ne surcharge pas les cases. L'artiste n'a pas pour objectif une reconstitution historique photographique de Boston à la fin des années 1970, et pendant les 2 décennies suivantes, mais le lecteur peut voir les tenues vestimentaires évoluer au fil des chapitres, ainsi que les modèles de voiture, et constater l'évolution des outils de bureau avec l'arrivée des ordinateurs individuels. Il s'agit de petits détails dans les cases qui ne sont pas mis en avant, mais qui sont bien présents.
Dès la première séquence, le lecteur prend plaisir à la qualité de la narration : les descriptions fournies des environnements (en commençant par les rues de ce quartier de Boston), et l'attention portée au lettrage pour les pensées de Alton Frederick Jepson, une belle calligraphie comme dans un journal intime. Il ne s'agit pas d'une narration visuelle de comics de superhéros industriel, plutôt d'une bande dessinée européenne empruntant les conventions visuelles du polar urbain, avec des décors détaillés dans lequel le lecteur peut se projeter en ayant l'impression de pouvoir jeter un regard dans chaque lieu, ce qui contribue fortement à maintenir le doute sur l'existence de la créature de la nuit. le lecteur prend conscience que cette qualité visuelle provient également du fait que John Paul Leon a réalisé complètement chaque page (dessin, encrage, couleurs) par opposition à la méthode traditionnelle de travail à la chaîne avec plusieurs intervenants successifs. Bien que déstabilisé par l'incertitude, le lecteur se retrouve immergé dans cette histoire d'un individu riche et blanc, mais dont la vie est placée sous les conséquences d'un traumatisme horrible, subissant un stress post-traumatique aux effets qui se découvrent progressivement. Il ne peut pas prendre totalement fait et cause pour le personnage principal qui oscille entre un rôle de victime, un rôle de jeune homme privilégié, et d'individu passant d'une posture dépressive à une posture de bienfaiteur de la société. À partir de là, le ressenti du lecteur risque de rester en équilibre instable. D'un côté, sa curiosité est éveillée et l'intrigue est nourrie par des événements mystérieux, de possibles trahisons, complots, avec une touche de paranoïa. de l'autre côté, il ne sait pas si c'est du lard ou du cochon jusqu'à la fin. Soit il est perspicace et il comprend quel est le thème sous-jacent qui donne sens au récit avant d'arriver à la dernière page, et dans ce cas-là c'est une lecture des plus satisfaisantes car Kurt Busiek n'a rien perdu de la justesse de sa sensibilité. Soit ce fil directeur ne lui apparaît pas, et il ne pourra apprécier le récit que rétrospectivement.
Il s'agit d'une bande dessinée d'une excellente facture, que ce soit la narration visuelle détaillée pour une bonne qualité d'immersion, d'une grande cohérence car entièrement réalisée par l'artiste, ou l'intrigue mêlant enquête et développant d'un enfant amateur de Batman dont les parents ont été assassinés et sur qui le meurtrier a tiré. Même s'il a lu Superman: Secret Identity (2004) de Kurt Busiek & Stuart Immonen jouant sur le même principe, le lecteur ne sait pas à quoi s'attendre. S'il est perspicace, il apprécie le récit en court de lecture, pour une expérience extraordinaire. S'il ne perçoit le thème qu'une fois sa lecture achevée, il est possible qu'il soit moins enthousiaste.
Redécouverte-
Il s'agit d'une histoire complète qui s'adresse aussi bien à des nouveaux lecteurs, qu'à des lecteurs familiers avec le personnage de Superman. Ce tome comprend les 7 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2016, écrits par Max Landis, scénariste et acteur. Chaque épisode est dessiné par un artiste différent : Nick Dragotta (épisode 1, couleurs d'Alex Guimarães), Tommy Lee Edwards (épisode 2), Joëlle Jones (épisode 3, couleurs de Rico Renzi), Jae Lee (épisode 4, couleurs de June Chung), Francis Manapul (épisode 5), Jonathan Case (épisode 6), Jock (épisode 7, couleurs de Lee Loughridge). Toutes les couvertures ont été réalisées par Ryan Sook. Ce tome comprend également les couvertures alternatives, l'artiste de chaque épisode ayant réalisé une couverture alternative.
Martha & Jonathan Kent élèvent leur fils Clark, dans une ferme aux environs de Smallville. Alors que le récit commence, Clark (enfant d'une dizaine d'années) vient de défoncer le plafond de sa chambre pendant son sommeil, avec sa mère accrochée à sa jambe. Son pouvoir de vol autonome vient de se manifester à son insu. Un peu plus tard, Clark Kent regarde un film dans un cinéma en plein en air, en compagnie de 2 de ses copains, Peter Ross et Lana Lang. À nouveau, son pouvoir se manifeste de façon inopinée. Par la suite, son père va essayer de trouver des méthodes pour que Clark apprenne à maîtriser cette capacité extraordinaire.
Quelques années plus tard, Clark révise sa leçon de français avec Lana Lang, dans le café de Smallville. Puis il va descendre quelques bières avec Peter Ross et Kenny. Ces derniers veulent absolument savoir si Clark a déjà utilisé sa vision à rayon X pour regarder sous les vêtements des filles. Pendant ce temps-là, un groupe de 3 délinquants effectue un braquage à main armée dans la supérette de la station-service de Smallville. Ils piquent la caisse, tuent l'employé au comptoir et prennent la fuite. Lorsque Clark finit par être mis au courant. Il se demande comment réagir, comment venger le caissier, comment éviter que ces tueurs ne recommencent.
A priori, cette histoire a beaucoup de caractéristiques qui incitent le lecteur à passer son chemin. Pour commencer, il s'agit d'une énième version des origines de Superman. Non seulement, il en existe déjà de nombreuses versions, mais en plus il n'y a aucune raison que celle-ci présente un quelconque intérêt, ou une éventuelle de forme de pérennité dans la continuité de l'univers partagé DC. Ensuite l'argument de vente majeur réside dans l'identité du scénariste, c'est-à-dire une opération marketing mettant en avant qu'il s'agit d'un créateur venant du cinéma et de la télévision, et donc apportant une forme d'aura de célébrité et de crédibilité à un comics, lecture infantile par excellence. Enfin, la succession de dessinateurs va plutôt à l'encontre du principe d'un récit complet et d'un seul tenant réalisé par une équipe unique, plutôt qu'une succession d'intervenants dans une forme de processus industriel.
Ça ne rate pas, le lecteur a bel et bien droit aux points de passage obligés : la découverte des pouvoirs, la prise de conscience de ses responsabilité, l'arrivée à Metropolis et les premières rencontres avec Lois Lane et Lex Luthor, les premiers contacts avec d'autres superhéros dont Batman, le choix de porter un costume moulant, le premier affrontement contre un supercriminel, les premiers contacts avec d'autres extraterrestres. Bien sûr en 7 épisodes, le récit ne peut pas revisiter tous les poncifs de la mythologie Superman, mais Max Landis réussit à en caser quelques un encore avec 1 page en plus de l'épisode en fin des numéros 1 à 5. À la fin du numéro 1, Matthew Clark illustre une double page qui évoque l'adoption de Clark par les Kent, sous forme de notes, de certificats, et d'articles de journaux. Épisode 2, Evan Shaner dessine une page dans laquelle il est question d'une créature qui aurait survécu à l'explosion de Krypton. Épisode 3, Mark Buckingham illustre une page consacrée à un personnage au nom imprononçable : Mister Mxyzptlk. Épisode 4, une page dessinée par Steve Dillon montre l'origine d'un des ennemis emblématiques de Superman. Épisode 5, Matthew Clark réalise une page évoquant le premier article de Jimmy Olsen.
Pourtant dès les premières pages, le lecteur se prend d'amitié pour cette version de Clark Kent, très humain, réservé sans être introverti, très ordinaire et accessible. Il est impossible de rester insensible à la détresse de Clark enfant incapable de faire face à ses pouvoirs qui se manifestent de manière anarchique. le lecteur observe avec curiosité la manière dont les circonstances contraignent Clark à prendre des initiatives pour utiliser ses pouvoirs. Il est complètement pris au dépourvu par la forme du premier contact avec un autre superhéros. Au premier niveau de lecture, Max Landis propose une version très naturaliste et sensible de la construction du personnage, pour aboutir au Superman que tout le monde connaît. Il montre que Clark est un individu ouvert aux autres, à l'écoute de ce que pensent les autres, et qu'il construit sa place en fonction des aspirations des individus qu'il côtoie. Il prend en compte les questions un peu délicates, et leur trouve une explication naturelle et organique. En particulier, Superman est amené à expliquer pourquoi il porte une cape (accessoire vestimentaire assez théâtral et peu crédible), avec une justification très simple et logique. de la même manière, il met en scène le premier contact de Clark Kent avec d'autres extraterrestres, avec des observations logiques qui coulent de source, sur le fait que cela ouvre des horizons inattendus à Clark (il peut peut-être espérer voyager jusqu'à Krypton un jour), et les extraterrestres effectuent des commentaires sur la présence d'un habitant de Krypton malgré sa destruction.
À ce premier niveau de lecture, cette histoire se place directement dans les meilleures histoires d'origine de Superman, avec une lecture d'une rare cohérence et un personnage attachant qui a perdu sa mièvrerie, sans perdre de sa gentillesse. le deuxième niveau de lecture s'adresse plus particulièrement aux lecteurs familiers du personnage, c'est-à-dire la majeure partie du lectorat. Ceux-ci connaissent par coeur les étapes successives de cette histoire. Max Landis rédige ses dialogues de manière naturaliste, tout en indiquant à ces lecteurs qu'il va répondre aux questions habituelles (la motivation pour devenir un superhéros, la logique qui habite Lex Luthor, la concurrence journalistique entre Lois et Clark, etc.), mais avec des arguments un peu différents. L'intelligence de l'écriture du scénariste est de savoir combiner ainsi le premier degré de l'histoire, avec des clins d'oeil qui peuvent se comprendre aux 2 niveaux, premier et dialogue du scénariste avec le lecteur connaisseur de ce superhéros. Il atteint encore un palier plus élevé de mise en abyme, lors de la page en fin d'épisode 3 consacré à Mister Mxyzptlk. Ce dernier s'adresse directement au lecteur, brisant le quatrième mur dans une page de 9 cases très épurées : 2 cases blanches, un personnage infantile, un fond blanc immuable. Il tient un discours sur la force de l'existence des personnages de fiction. Au premier degré, il s'agit de légitimer l'existence de Mister Mxyzptlk dans les aventures de Superman, malgré sa nature profondément infantile (il modifie la réalité à sa guise, selon sa volonté), et son apparence idiote (une sorte de petit gnome dans un costume voyant ridicule). À un deuxième niveau, le lecteur y perçoit le credo de l'auteur quant aux personnages de fiction, et donc la légitimation de l'existence de personnages dotés de capacités fabuleuses, et s'habillant de costumes moulants et voyants, comme Superman.
Il est également possible de voir dans cette histoire, celle d'un individu avec des capacités particulières qui essaye de trouver sa place dans la société pour être constructif, réussir à vivre avec les autres plutôt que contre eux, être un élément positif et solaire, sans sacrifier son égo jusqu'à avoir l'altruisme d'un saint. Clark Kent est un individu qui voit la vie du bon côté, qui n'hésite pas à affronter les difficultés diverses et variées, qui pense aux autres, qui sait les écouter, et qui reste constructif. Alors même qu'il est peu vraisemblable que le lecteur ait pour ambition de s'habiller en rouge et bleu, et de se lancer dans l'apprentissage du vol autonome, ce Clark Kent est un modèle positif de formation de la personnalité, de la façon d'être un élément constructif de la société. L'élégance de la narration de l'auteur est de mettre en scène cet individu et de montrer comment il se développe, sans jamais recourir à un prêche de valeurs morales.
Dès le deuxième épisode, la pertinence d'avoir des artistes successifs apparaît : chaque épisode se déroule à quelques années d'intervalle ou correspond à une phase bien distincte du développement de Clark en tant qu'individu, ainsi chaque dessinateur apporte une ambiance particulière. Nick Dagrotta réalise des dessins aux contours légèrement simplifiés, avec une exagération des expressions des visages, totalement en phase avec l'âge de Clark, environ une dizaine d'années. La mise en couleurs d'Alex Guimarãres habille les dessins, en rehaussant discrètement les reliefs, avec quelques effets spéciaux pour augmenter le niveau spectaculaire des séquences de vol autonome. Tommy Lee Edwards détoure les formes avec un encrage plus appuyé et moins arrondi. Cette approche graphique est à l'unisson du thème principal de cet épisode : un assassinat de sang-froid d'un caissier. Il accompagne la prise de conscience de Clark, de la noirceur qui existe dans le monde, des comportements destructeurs de certains individus. le troisième épisode prend le lecteur totalement au dépourvu quant à l'histoire qu'il contient, mais aussi par sa mise en couleurs (des couleurs très vives et claires) et ses dessins. Joëlle Jones sait rendre compte de la jeunesse des personnages, de l'esprit de fête, et des comportements détendus. C'est à nouveau une belle cohérence entre l'esprit de l'épisode et son apparence visuelle.
Le lecteur est un peu surpris de découvrir que Jae Lee a dessiné un épisode de cette histoire car il est plutôt habitué des histoires sombres, avec des aplats de noir aux formes élégantes et torturées. À nouveau, le choix de cet artiste s'avère pertinent, que ce soit pour le raffinement de Lex Luthor qui lui donne une ambiguïté morale nécessaire, pour Clark Kent esquissant un pas de danse en chantonnant une chanson de Michael Jackson, ou pour la noirceur d'un superhéros de la nuit. Francis Manapul met toutes ses compétences techniques au service du combat de l'épisode suivant, à la fois par son attention à la logique de spatialisation des déplacements, et par sa mise en couleurs originales. Jonathan Case est plutôt un artiste à l'aise dans les histoires mettant en scène des êtres humains normaux, et à nouveau l'épisode repose sur ses points forts, pour des échanges entre potes, aussi banals qu'essentiels dans l'évolution de Clark Kent, et ses questions sur son positionnement. Enfin, Jock réalise des cases montrant des individus aux formes malmenées, rendant compte de l'état d'esprit de Clark face à un ennemi à la logique incompatible avec la sienne, aux valeurs morales inexistantes, au point d'en être insupportable pour Clark.
Un peu rétif à l'idée de lire encore une autre version des origines de Superman, qui plus est écrite par un auteur étranger au monde des comics et donc aux techniques narratives des comics, le lecteur se lie tout de suite d'amitié pour ce Clark Kent. Il découvre un auteur comprenant le personnage et capable d'en donner une version construite, respectueuse et personnelle, bénéficiant de dessinateurs de haut niveau pour chaque phase de développement du protagoniste. Au final, cette version est une réussite totale qui se suffit à elle-même, qui justifie son existence pour ses qualités propres, sans avoir besoin d'être rattachée à l'une des continuités de l'univers partagé DC, sans avoir besoin d'une suite. Une ou deux fois, Max Landis donne même à voir au lecteur de manière explicite les différents niveaux de lecture, ce dernier se rendant compte qu'ils sont présents tout au long du récit s'il souhaite y prêter attention.
Les hommes ne montent jamais sur une table de gynéco.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, un témoignage sur un avortement. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2019. Il a été réalisé par Aude Mermilliod, scénario, dessins, couleurs. Il comporte 155 pages de BD. Il commence par trois strophes extraites de la chanson Non, tu n'as pas de nom, d'Anne Sylvestre. Se trouvent ensuite un avant-propos d'Aude Mermilliod expliquant pourquoi elle a réalisé un tel ouvrage, puis une introduction de Martin Winckler.
À Montréal, en janvier 2017, Aude Memilliod a rendez-vous dans un café, avec le docteur Marc Zaffran, écrivant sous le nom de plume de Martin Winckler. Elle l'attend en sirotant un thé, et en relisant le manuscrit de sa bande dessinée. Il arrive, s'assoit et commande à son tour. Elle lui explique sa démarche : réaliser une bande dessinée sur avortement, projet qu'elle a bâti après avoir lu le Chœur des Femmes (2009) de Martin Winckler. Elle ajoute qu'elle aimerait compléter cette première partie, avec une deuxième retraçant la vie professionnelle du médecin. Il accepte bien volontiers de l'écouter. Pour Aude, l'histoire de son avortement a commencé en 2011, à Bruxelles, quand elle était serveuse dans un bar. Sa journée était fatigante, et elle était contente de rentrer dans son appartement et de retrouver son chat. À cette époque, Aude sort d'une relation suivie de 3 ans avec Jonathan. Elle a entamé une autre relation avec Christophe. Elle se rend compte qu'au quotidien elle a des impulsions qu'elle a du mal à réprimer : envie de tuer une interlocutrice avec une voix insupportable, envie irrépressible d'une tarte à l'oignon suive d'un dégout prononcé pour le goût de l'oignon, fredonner la Javanaise (1963) de Serge Gainsbourg pendant des semaines. Lucie, sa colocataire, finit par lui demander si elle ne serait pas enceinte. Après la journée de travail du lendemain, Aude se dit qu'il faut effectivement qu'elle fasse un test. Elle passe par la pharmacie en rentrant pour en acheter un et l'utilise dès qu'elle est rentrée : il est positif, ce qui la met hors d'elle sachant qu'elle porte un stérilet. Finalement, elle appelle sa copine Vic, enceinte de 8 mois, et en discute avec elle.
Deuxième partie - Aude Mermilliod finit de raconter son histoire personnelle à Marc Zaffran, en disant qu'elle a lu son livre le chœur des femmes après coup, et qu'elle souhaite raconter son histoire à lui. Il lui propose d'aller parler en marchant, malgré la neige qui tombe. Tout en marchant, il lui raconte son histoire : son père médecin qui faisait partie d'un réseau pratiquant des IVG clandestines. Il continue : sa première année à la fac de médecine du Mans, sa rencontre avec Caroline, une jeune femme libérée prenant la pilule. En mai 1974, Simone Veil est nommée Ministre de la Santé. le 29 novembre 1974, elle prononce un discours sur la loi IVG devant l'Assemblée Nationale. le 17 janvier 1975, la loi est promulguée : il reste à la mettre en œuvre.
Il s'agit donc d'un récit autobiographique en 2 parties : la première (76 pages) est consacrée à Aude Mermilliod et racontée par elle-même, la seconde (62 pages) est consacrée à Marc Zaffran, racontée par lui et dessinée par Aude. Dès la première page, le lecteur est sous le charme des dessins : ils sont très proches de la ligne claire, avec juste quelques rares traits dans les surfaces pour rehausser le pli des vêtements, et parfois l'usage très limité de 2 teintes d'une même nuance dans une surface détourée pour évoquer la luminosité. L'artiste arrondi un peu les visages et les silhouettes, les rendant plus douces, plus agréables à l’œil, plus sympathiques. Elle met en œuvre une approche naturaliste et descriptive, que ce soit pour les tenues vestimentaires, ou le jeu de ses acteurs. le lecteur suit les différents personnages, comme s'il se tenait à leurs côtés, dans la même pièce. Il se sent le bienvenu en leur présence, assistant à des moments de vie banals, pris sur le vif, parfois invité dans leur intimité (une séance de massage relaxante). Il ne se sent jamais un intrus, plutôt un témoin privilégié qui bénéficie de la confiance que lui portent les personnages, sûrs de son regard bienveillant. Il lui semble partager la vie d'Aude comme un ami intime : sa colère en se découvrant enceinte, son regard préoccupé jusqu'à l'opération, ses sautes d'humeur, sa force de caractère, son assurance face à un mec trop insistant, son abandon en toute confiance lors de la séance de massage. L'autrice met un peu plus de distance dans sa représentation de Marc Zaffran, d'une part parce que ce n'est pas elle, ensuite parce qu'il s'agit plus de ses deux vies professionnelles (médecin & auteur) que de sa vie privée.
Quoi qu'il en soit du sujet abordé, la lecture est des plus agréables, grâce à une forme de prévenance et à un humour discret et naturel, toujours bienveillant. Aude n'hésite pas à se moquer gentiment d'elle-même : sa rage à se laver les dents pour faire disparaître le goût de la tarte aux oignons, sa traversée des phases de déni, de colère, de déprime pour accepter le résultat du test de grossesse, ses bouffées de chaleur, son exaspération face aux copines qui lui disent que ce n'est rien, son énervement face au mec trop insistant, etc. Elle se montre tout aussi habile à faire passer les émotions plus délicates comme les moments de détresse émotionnelle passagers d'Aude, le ressenti lors de l'opération d'avortement, son inquiétude à constater que les saignements continuent plusieurs jours après l'opération, ses ressentis à la lecture du livre de Martin Winckler, l'étonnement de Marc Zaffran face à la franche proposition de Caroline, le calme imposant de Simone Veil face à une assemblée composée uniquement d'hommes, le regard de jugement de la femme à l'accueil orientant vers le tout nouveau service d'IVG, le visage plein de sérieux d'un jeune Marc Zaffran apprenant à pratiquer une IVG, le regard plein de compréhension de l'aide-soignante expliquant à Marc Zaffran, médecin, qu'il y a un temps pour aborder la question de la contraception avec ses patientes, etc.
Le lecteur a parfois du mal à croire à l'élégance de la mise en images pour des scènes délicates. L'opération d'IVG se déroule sur 6 pages : le lecteur ressent les sensations physiques et les émotions d'Aude, sans que les dessins ne deviennent trop graphiques, ou photographiques, ou cliniques, un moment bouleversant. Il en va de même pour les 6 pages consacrées au massage pratiqué par Lætitia, dépourvu de toute vulgarité, de toute sensation de voyeurisme. le lecteur est tout aussi transporté dans l'esprit de Marc Zaffran quand il apprend à pratiquer une interruption volontaire de grossesse, en observant un collègue, ou quand il pratique sa première opération, à nouveau sans voyeurisme, sans gros plans techniques. Il le regarde également se mettre à la place d'une femme venant pour l'opération, le médecin s'imaginant ce qu'elle ressent au fur et à mesure du rendez-vous et de l'opération, le lecteur éprouvant ses sensations.
Avec la première partie autobiographique, Aude Memilliod atteint l'objectif qu'elle annonce dans son introduction : évoquer son expérience sans fard et sans dramatisation, sans tabou et sans mettre le lecteur mal à l'aise, avec une narration douce, drôle, grave, précise dans les faits et les émotions. le lecteur passe ensuite à la deuxième partie en se demandant si elle est bien indispensable. L'autrice fait le lien avec sa propre expérience par la lecture de le chœur des femmes, un roman, mais aussi une réflexion sur la pratique de la gynécologie et sur la relation soignant-soigné. le lecteur comprend bien que l'autrice ne pouvait pas envisager son témoignage, en omettant l'expérience de Marc Zaffran, médecin à l'écoute des femmes, ses patientes. Sa vie constitue également un témoignage sur la mise en pratique de la loi de 1975 sur l'interruption volontaire de grossesse, sur la façon d'écouter les patients au lieu de se limiter à appliquer des techniques médicales, sur la question de la transmission de ce savoir acquis de l'expérience, par l'écriture. Dans son introduction, Marc Zaffran se questionne que ce soit lui, un homme, qui rapporte les paroles des femmes, pas tant sur sa légitimité, mais sur la justesse de sa sensibilité. En découvrant sa pratique de la médecine, le lecteur constate que son humilité lui a permis d'écouter, et que son savoir lui vient des femmes qu'il a écoutées : celles en fac de médecine avec lui, Aline (docteure pratiquant l'IVG en hôpital), Yvonne Lagneau, aide-soignante en centre de planification. Cette partie constitue également, par moment, un témoignage historique : le discours de Simone Veil, les jugements de valeurs moraux associés à l'IVG, le besoin d'avoir plus de médecins pratiquant l'IVG, le partage des bonnes pratiques. Cette partie n'est pas un historique de l'IVG : pour cela, l'autrice renvoie à la bande dessinée le choix (2015) de Désirée et Alain Frappier.
Le lecteur entame cette bande dessinée peut-être un peu intimidé par la pagination, peut-être pas totalement convaincu de la pertinence de la deuxième partie. Il est tout de suite charmé par Aude, en totale empathie avec elle grâce à une narration visuelle élégante et sensible. Il passe dans la foulée à la deuxième partie : elle fait immédiatement sens, à la fois en donnant à voir l'autre côté (la médecine), mais aussi par l'empathie de Marc Zaffran en phase parfaite avec les ressentis d'Aude Mermilliod. le lecteur aura pu se faire une idée de ce que peut représenter un avortement pour une femme. La lectrice aura pu bénéficier d'un témoignage informatif, ou partager cette expérience.
Mais que vaut la vie de celui qui ne sert à rien ?
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2019. le scénario est d'Alain Ayrolles, les dessins et les couleurs de Juanjo Guarnido, avec l'aide d'Hermeline Janicot Texier pour les couleurs, Jena Bastide ayant réalisé la mise en couleurs des pages 75, 77 à 79, 81 à 84. L'ouvrage s'ouvre avec un court avant-propos d'un paragraphe évoquant El Buscon la Vie de l'Aventurier Don Pablos de Segovie (1626) de Francisco Gomez de Quevedo y Villegas (1580-1645), un des chefs d'œuvre du roman picaresque.
Au seizième siècle, à la cour du roi d'Espagne, Pablos de Ségovie raconte son histoire : né gueux en Castille, il finit par décider de quitter l'Espagne pour gagner les Indes afin de connaître une vie meilleure. Il effectue la traversée vers l'Amérique du Sud sur un magnifique trois mats, en tant que membre d'équipage, tout en plumant les matelots aux cartes, en trichant. Mais l'un d'eux finit par comprendre la combine et Pablos est balancé par-dessus bord au large des côtes. Après une nuit difficile accroché à un bout de bois, il finit par échouer, épuisé, sur une plage. Quand il relève la tête, il constate qu'il est observé par une demi-douzaine d'africains. Au temps présent du récit, Pablos est allongé sur un chevalet de torture, en train d'être interrogé par l'alguazil de la place forte de Cuzco, assisté par l'intendant le seigneur Reyes. L'alguazil perd sa patience, mais Pablos insiste : il doit tout raconter dans l'ordre pour l'alguazil comprenne ce qu'il en est de l'Eldorado. Alors que Pablos perd conscience d'épuisement, Reyes fouille ses affaires et y trouve une tête réduite que l'alguazil identifie tout de suite : celle de don Diego, nom que Pablos pousse dans un cri soudain. Reyes lui conseille de raconter ce qu'il sait à l'alguazil. Pablos continue son histoire en reprenant au moment où il venait d'être intégré dans le petit village d'anciens esclaves africains, à qui il apprenait qu'une bulle papale interdisait de réduire les indiens en esclavage et que c'est la raison pour laquelle des africains avaient importés dans ce pays.
Un soir, alors que les anciens discutent de son sort, Pablos se met à mimer sa vie en Espagne devant les autres villageois : son père, sa mère, son petit frère, leur vie de gueux. L'alguazil recommence à s'impatienter, mais Pablos explique que tout est important pour comprendre comment il en est arrivé à l'Eldorado. Après quelques jours passés avec la tribu, Pablos a décidé de s'en aller en catimini, ne souhaitant pas être cantonné à une vie de villageois fermiers. En logeant la côte, il finit par tomber sur un campement d'espagnols, des ouvriers dans une exploitation de cannes à sucre. L'un d'eux lui temps une machette pour aller travailler aux champs. Pablos se souvient du conseil de son père : ne jamais travailler. Alors que les travailleurs l'accompagnent vers leur nouvelle tâche, Pablos demande au meneur où on peut trouver l'or des Indes. le cavalier lui répond que toute la Nouvelle-Espagne a été grattée jusqu'à l'os et que pour l'or il faut aller au Pérou. Ils arrivent en vue d'un village et Pablos voit pour la première fois des Indiens, avec leur peau cuivrée. Il voit aussi le sort que leur réserve la main d'oeuvre de la plantation, à ces indiens qui ne peuvent servir à rien.
Impressionnant de découvrir cette bande dessinée, d'un format un peu plus grand que d'habitude, avec une pagination plus importante (152 pages), et réalisée par le scénariste de de Cape et de Crocs (avec Jean-Luc Masbou), et le dessinateur de Blacksad (avec Juan Díaz Canales). D'autant plus que la couverture annonce qu'il s'agit d'une bande dessinée picaresque, le tome 2 d'El Buscón, jamais écrit par son auteur. Mais il est aussi possible de le lire comme une bande dessinée comme une autre, et même de se sentir un peu plus à l'aise en découvrant qu'Alain Ayrolles ne manque pas d'humour. L'ouvrage est composé de trois chapitres et il a intitulé, avec malice, le dernier : Qui traite de ce que verra celui qui lira les mots et regardera les images. de fait, cette bande dessinée se lit très facilement, avec de jolies cases, et une intrigue simple à lire. Les pérégrinations de Pablos de Ségovie sont hautes en couleurs, comme on peut s'y attendre dans un ouvrage se réclamant du genre picaresque, avec un personnage de rang social très bas qui ne rêve que de s'élever sans travailler, raconté sous la forme d'une biographie (Pablos racontant sa vie à d'autres personnages, la mimant parfois), réaliste, avec une discrète touche satirique.
Le lecteur n'a pas besoin de disposer de connaissances préalables sur la conquête du Mexique par les espagnols pour apprécier l'histoire, même si le scénariste incorpore des éléments authentique. La reconstitution histoire réalisée par Juanjo Guarnido est très impressionnante. le lecteur éprouve la sensation d'être un invité de marque à la cour du roi d'Espagne, de s'appuyer contre un montant du trois-mâts pour assister à la partie de cartes de Pablos avec les marins, de se trouver dans une cave de la forteresse de Cuzco pour écouter l'histoire de la vie de Pablos, de regarder le port de Callao depuis la mer, de descendre au fond d'un mine de mercure, etc. L'artiste réalise des dessins en détourant traditionnellement les personnages et les éléments de décor, puis en les habillant de couleurs à l'aquarelle, pour des planches très plaisantes à l'œil, gorgées de lumière. le niveau de détails est épatant du début jusqu'à la fin, sans baisse de qualité, avec des décors représentés dans plus de 95% des cases, un travail descriptif de titan, de bout en bout. S'il souhaite prendre le temps pour savourer, le lecteur observe les différentes tenues vestimentaires, des officiels espagnols avec leurs armes aux simples indiens ruraux en passant par les mendiants, un prêtre, une matrone, le chef des rebelles péruviens… L'artiste sait donner des visages très expressifs à chaque personnage, parfois avec une touche d'exagération : la mine innocente de Grajalita qui explique que Pablos l'a forcée à tricher, l'alguazil excédé de la durée du récit de Pablos qui ne semble vouloir jamais aboutir à l'Eldorado, le visage souriant du prêtre Balthazar, le visage hostile de la tenancière de l'auberge La Mona de Gibraltar à Cuzco, etc. C'est un régal de côtoyer cette humanité si naturelle. C'est souvent irrésistible de comique, par exemple quand Pablos indique sa joie de revoir des figures de chrétiens, alors qu'en face lui il n'a que des individus à la mine patibulaire, et qu'il vient de quitter les africains réellement fraternels. Enfin, Juanjo Guarnido est passé maître dans l'art de tailler la barbe et la moustache aux personnages masculins, avec une variété inimaginable.
À plusieurs reprises, Pablos est amené à user de la pantomime pour distraire des individus plus ou moins amènes. La première fois se produit en page 21 et les dessins montrent à nouveau avec clarté et évidence à quel point Pablos se montre expressif et est compris par les africains, malgré la barrière de la langue et de la culture. le spectacle des paysages s'avère tout aussi enchanteur : la mer et son écume (page 15), la dense jungle et sa faune (page 24), une superbe vue du dessus d'une crique (page 26), les routes et les chemins de montagne, les cimes enneigées, les rues et les bâtiments de Cuzco ainsi que sa forteresse, etc. Cela culmine avec l'expédition qui finit par aboutir à Eldorado, une séquence muette de 12 pages (de p.66 à p.77). Cette bande dessinée est un splendide spectacle visuel du début jusqu'à la fin, avec des moments étonnants. le lecteur ne s'attend pas forcément à des combats avec massacre d'indiens (un passage difficile à regarder), ou à l'explosion d'un crapaud dans le cadre d'un jeu d'enfants cruel. Cette histoire est pleine de surprises visuelles découlant directement du moment ou du lieu. Alain Ayrolles met en scène un individu créé dans un roman et il évoque rapidement son passé, en particulier ce que sont devenus son père, sa mère et son petit frère. Sous des dehors parfois burlesques, il montre un individu issu d'une classe sociale inférieure, celle des gueux, et bien décidé à améliorer sa situation sociale. le lecteur se lie tout de suite d'amitié avec lui, du fait de ses talents de conteur, formidablement mis en scène par le scénariste. Il lui faut presque faire un effort conscient pour reconnaître que ce même gugusse n'hésite pas à prostituer une de ses compagnes, en page 35.
Au fil de ces tribulations, Pablos de Ségovie se retrouve à côtoyer bien des personnages, et dans des situations sociales diverses. Cela le conduit à faire des remarques en passant qui sont autant de commentaires sur l'état de la société. Mais que vaut la vie de celui qui ne sert à rien ? se demande-t-il. Un peu plus loin, il fait le constat que partout les gros mangent les petits, et veillent à ce que jamais ils ne puissent enfler jusqu'à leur taille. Il ne peut que constater la façon dont les indiens sont traités, malgré la bulle papale sensée leur assurer une protection. Il grimace et il frémit quand le père Balthazar a pour objectif de faire de Pablos un bon pauvre, c'est-à-dire un individu qui reste à sa place sans chercher à la remettre en cause, à questionner l'ordre établi. Il ne perd aucune illusion quand les nobles révèlent leur véritable motivation, leur façon de faire. Cette dimension sociale reste toujours à l'arrière-plan, le lecteur étant totalement captivé par les aventures de Pablos, par sa ressource, par les revers de fortune, par la soif de l'or et ce qu'elle fait faire aux individus. Il se rend bien compte qu'il semble parfois y a voir plus que ce que raconte Pablos, ou un ou deux points pas si clairs que ça. Tout sera expliqué à la fin du récit dont l'intrigue ne se limite pas à trouver l'Eldorado, loin de là.
Les Indes fourbes est un de ces albums dont le lecteur sait qu'il sera excellent avant même d'avoir commencé la première page. En fonction de sa disposition d'esprit, cela peut l'allécher ou au contraire le rebuter. Une fois qu'il a commencé l'histoire, il a bien du mal à s'arrêter. La narration visuelle est extraordinaire, sans aucune faiblesse, descriptive et lumineuse, un spectacle de chaque page sans pour autant jamais sacrifier la clarté de l'histoire. L'intrigue articule une succession de tribulations sur un fil directeur très simple, offrant une richesse impressionnante. À la rigueur, le lecteur peut regretter que les commentaires de Pablos de Ségovie ne soient pas plus mordants vis-à-vis des différents cercles de la société où il évolue. Mais il est vrai que cette critique très feutrée est en cohérence avec sa personnalité.
Eschatologie
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Ce tome contient les épisodes 1 à 4, initialement parus en 2007/2008, écrits par Warren Ellis, dessinés et encrés et mis en couleurs par Ivan Rodriguez. La série s'est arrêtée au numéro 13. Il est suivi du tome 2 Doktor Sleepless, Tome 2 : qui contient les épisodes 5 à 8. le présent commentaire porte sur les épisodes 1 à 8.
John Reinhardt se tient nu devant son miroir et se parle à lui-même. Il se dit qu'il est temps qu'il devienne Doktor Sleepless, un savant fou de dessin animé, vivant dans son manoir situé en hauteur sur Scartop. Il arbore un tatouage vert de 3 roues dentelées sur le dos. En bas de la colline, dans une boîte de nuit de la ville d'Heavenside, DJ Amun est en train d'effectuer une prestation de DJ. Une femme vient le trouver lui présentant un fœtus dans une éprouvette. Peu de temps après, DJ Amun se donne la mort en s'ouvrant la gorge avec un couteau dans sa cuisine. le lendemain, Doktor Sleepless se promène à pied dans un des quartiers de la ville pendant que Nurse Igor (son assistante rémunérée) placarde des affiches indiquant que la Terre ne doit pas être considérée comme un simple produit. Sur les murs, il y a des graffitis demandant où est le futur promis, avec jetpack et voiture volante. Dans la librairie Catastrophe Books, la propriétaire Sing Watson s'agace de la question d'un client demandant si elle a un exemplaire du livre de John Reinhardt. Elle répond quand même poliment. Elle et son employée Celia Rush sont surprises de devoir réceptionner un carton de livres qu'elles n'ont pas commandés : The darkening Sky, par Henrik Boemer, le livre qui gisait devant les cadavres de ses parents quand John Reinhardt les a découverts alors qu'il était encore un enfant.
Doktor Sleepless et Nurse Igor se rendent dans un bar appelé Shank Valentine, où le docteur effectue une opération de réanimation sur un individu en état de choc suite à un dysfonctionnement de son implant informatique. L'opération est un succès. À la librairie Catastrophe Books, les habitués boivent un coup à la mémoire de DJ Amun qui était un pote de Sing Watson. Ils décident de tenter de se brancher sur la fréquence de sa radio, et ils tombent sur une émission de Doktor Sleepless. Ce dernier s'est lancé dans une diatribe contre les mécontents du présent réclamant un futur plus conforme aux promesses de la science-fiction, sans se rendre compte à quel point la science a déjà transformé leur vie au-delà de tout ce qu'avaient pu imaginer les auteurs de SF. Il les admoneste d'attendre un futur à leur goût comme si c'était un dû, alors qu'ils ne font rien de constructif pour participer à l'avènement d'un tel futur.il leur promet des changements.
À partir de 1999, Warren Ellis entame une collaboration fructueuse avec le petit éditeur Avatar Press, pour des histoires s'éloignant des superhéros traditionnels, avec un goût pour l'exploration des formats, et des récits qui ne rentrent pas dans le moule de Mavel, DC (même Vertigo), ni même Image Comics. Cela lui permet d'écrire ce qu'il souhaite, avec un éditeur spécialisé dans les petits tirages, donc sans exigence d'un seuil minimum garanti pour les ventes. En fonction des récits, l'implication d'Ellis est plus ou moins importante, et l'artiste qui lui est associé est plus ou moins adapté. En se lançant dans la lecture de ce tome, le lecteur a également conscience qu'il s'agit d'une histoire qui n'a pas été menée à son terme et que les épisodes 9 à 13 n'ont pas bénéficié d'une édition en recueil. Néanmoins, il a également l'assurance de plonger dans un récit totalement choisi par l'auteur. Un rapide coup d'œil lui montre que la mise en image est de bonne qualité. Il repère tout de suite les couleurs un peu froides qui sont l'apanage des titres édités par Avatar. Elles sont réalisées par infographie avec une utilisation trop systématique de dégradés très lissés, indifféremment du type de surface concerné, bâtiments, sols ou peau humaine. Toutefois, il constate également que Rodriguez utilise la couleur pour faire ressortir les surfaces les unes par rapport aux autres, et qu'il en fait un usage fin et méticuleux, ce qui contrebalance l'effet de lissage.
Le lecteur habitué aux caractéristiques de l'écriture de Warren Ellis sait que ses scénarios représentent un défi pour les artistes chargés de les mettre en images, du fait de scènes de dialogues denses, alternant avec des pages d'action quasiment muettes où les dessins portent toute la narration. le lecteur découvre rapidement que ce n'est pas ce genre de récit ici, car il n'est pas basé sur l'action. du coup, le défi pour Ivan Rodriguez ne réside dans pas dans des séquences muettes, mais dans l'enfilade de séquences de dialogues pour lesquelles il doit concevoir des prises de vue vivantes. Il dessine dans un registre réaliste, avec des formes détourées d'un trait fin d'une épaisseur constante, parfois souligné par un trait plus gras supplémentaire. Il intègre un bon niveau de détails dans ses dessins que ce soit pour les éléments de décors ou pour les personnages. Il n'y a pas de page vide d'arrière-plans, mais ceux-ci sont parfois un peu simplifiés. L'artiste se concentre essentiellement sur les contours des bâtiments, des accessoires, des meubles, sans y apporter de texture. Ces dernières sont intégrées par le biais des couleurs. de plus Rodriguez a tendance à réaliser des contours à la régularité géométrique, comme si tout était neuf, sans aucune marque du temps qui passe et qui use. Il s'en suit une apparence un peu trop ordonnée. Pour autant, cela ne diminue pas la densité des décors, la qualité des environnements, et leur consistance, permettant au lecteur de s'y projeter facilement.
Les dessins d'Ivan Rodriguez donnent un aperçu de plusieurs quartiers de la ville d'Heavenside, et de quelques lieux récurrents comme la demeure de John Reinhardt, la librairie de Sing Watson, ou encore un bar en particulier. Cette ville est peuplée par des individus qui semblent tous avoir entre 20 et 40 ans, avec des silhouettes élancées, voire musculeuse pour Doktor Sleepless. Ils disposent tous de visages aisément reconnaissables, et de tenues vestimentaires différenciées, adaptés à leur statut social et à leur occupation. Sleepless porte une sorte de tablier chirurgical assez démodé, qui évoque de loin un costume ce qui est en cohérence avec sa volonté de prendre l'apparence et de se comporter comme une caricature de savant fou. Pour conférer un intérêt visuel aux séquences de dialogues, l'artiste fait preuve d'une grande inventivité. Il bénéficie parfois du fait que les protagonistes se déplacent en même temps, ou accomplissent des gestes, ce qui apporte un intérêt visuel à la scène. Pour le reste, il conçoit des plans de prise de vue permettant de voir l'environnement dans lequel évoluent les personnages, montrant le langage corporel des individus, laissant voir l'expression de leur visage (manquant parfois de nuance dans le dessin), dans des prises de vue dépassant l'alternance de champ/contrechamp. La narration visuelle n'est pas aussi flamboyante que dans les récits de Warren Ellis avec plus d'action, mais elle remplit ses fonctions au-delà du minimum syndical.
Le lecteur découvre progressivement la nature du récit et les motivations de Doktor Sleepless. Au départ, il s'agit d'un individu décidé à faire une différence sur la marche du monde grâce à ses compétences scientifiques et techniques et son inventivité pratique. Il évolue dans un monde d'anticipation, pas très loin du monde réel, la grande avancée étant des puces multifonctions implantées dans les individus pour le plaisir, la communication ou le monitoring médical. Ellis en profite pour intégrer quelques intuitions technologiques dont il a le secret, mais sans basculer dans la science-fiction de sa série Transmetropolitan. Doktor Sleepless apparaît alors comme un personnage créé par John Reinhardt pour apporter de force une forme de connaissance aux masses laborieuses, ou peut-être résoudre certaines crises, évoquant un peu Mister X (1984) créé par Dean Motter. Rapidement l'auteur brouille les cartes en insérant des références le temps d'une case au milieu d'un séquence, comme le symbole de Doktor Sleepless (son tatouage) projeté sur les nuages (à l'instar de l'emblème de Batman à Gotham), un jeune enfant menacé par des tentacules surgissant de la pénombre (évoquant les Grands Anciens d'Howard Philips Lovecraft), les tulpa et la vie d'Alexandra David-Néel (1868-1969). En cours de route il apparaît un tueur en série, et l'eschatologie prend une place prépondérante.
Alors qu'il pensait avoir cerné l'histoire comme les aventures d'un scientifique urbain luttant contre des dysfonctionnements d'une technologie d'anticipation, le lecteur se rend compte que le récit est d'une nature toute autre, relative à l'histoire personnelle de John Reinhardt et à son funeste projet pour la société. Dans le même temps, il constate que Doktor Sleepless est un individu assez bavard, profitant de Nurse Igor comme d'un auditoire, déversant ses idées et ses points de vue dans son émission de radio et se parlant à haute voix en dernier recours. Certains de ses propos servent à nourrir le récit d'informations ; d'autres relèvent d'opinions dans lesquels le lecteur identifie rapidement celles de l'auteur. Il peut s'agir de l'apport de la technologie à la vie quotidienne et de sa capacité transformatrice, des expériences de développement spirituel personnel, de l'inéluctabilité pour l'individu de se soumettre aux produits de masse, des laboratoires d'idées (think tank), de l'authenticité des artistes de rock, de la puissance de la notion de complot (réel ou imaginaire), etc. Ces points de vue sont présentés avec la verve coutumière de l'auteur, imprégnés d'une causticité qui n'est pas méchante.
Quand il ouvre un récit de Warren Ellis publié par Avatar Press, le lecteur s'interroge sur ce qu'il va trouver. Il se rend rapidement compte qu'il bénéficie pour Doktor Sleepless d'une solide narration visuelle, à défaut d'être vraiment originale ou personnelle. Il lui faut plus de temps pour comprendre l'enjeu réel du récit, car le scénariste a conçu une histoire très fournie sans être indigeste, avec une intrigue qui ne se révèle que progressivement, des thèmes chers à l'auteur sans qu'il ne rabâche des idées déjà utilisée, et des idées personnelles variées et intelligentes qui font de ce récit une aventure de lecture riche, divertissante et enrichissante.
Rétrofuturisme et idéaux politiques
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, soit les 4 épisodes parus en 2010/2011.
À Londres, en 1830, un policier municipal est retrouvé empalé sur les grilles d'une demeure, ses intestins se dévidant à l'extérieur, par une ronde de 3 de ses collègues. Charlie Gravel et ses collègues sont tirés de la contemplation du cadavre les tripes à l'air, par le bruit d'une crécelle signifiant qu'un autre policier appelle à l'aide. Ils tombent face à face avec un individu tout de noir vêtu ayant chaussé d'étranges bésicles qui crépitent dans la nuit. Constatant son infériorité numérique, Captain Swing s'enfuit et échappe à ses poursuivants grâce à ses bottes étranges et crépitantes qui lui permettent de sauter par-dessus les murs de clôtures. Charlie Gravel va recroiser la route du Capitaine Swing dans un complot qui implique également les gendarmes nationaux.
Ce n'est pas la première fois que Warren Ellis s'adonne au rétrofuturisme, avec une touche de steampunk : Aetheric Mechanics (en anglais) qui se déroule en 1907 avait déjà prouvé sa capacité à s'inspirer d'un genre littéraire pour une histoire pleine de saveur. Ici, Ellis remonte un peu plus loin dans le temps pour un récit steampunk dans l'esprit, même si le magnétisme prend la place de la vapeur.
L'histoire est illustrée par Raulo Caceres qui avait déjà mis en images Crecy (en anglais) de Warren Ellis, et une partie des premières aventures de William Gravel également d'Ellis. Il a également fait dans le zombie et l'abject avec le troisième tome de Crossed : Psychopath (en anglais). Caceres est un dessinateur appliqué, qui soigne chaque trait de chaque case et qui ne rechigne pas au détail. Il a un style légèrement suranné qui évoque parfois celui d'Eduardo Baretto, en moins naïf. Ce qui est vraiment agréable, c'est que Caceres fait tout ce qu'il faut pour que le lecteur puisse se sentir dans le même environnement que les personnages. Il ne manque pas un seul pavé mouillé dans les rues de Londres. Les façades de Bow Street présentent toutes leurs briques, ainsi qu'une architecture authentique. Les intérieurs disposent d'une décoration d'époque. Les uns et les autres s'habillent avec des vêtements crédibles. Et les visions des toits de Londres avec leurs cheminées sont dépaysantes et évocatrices. le mélange d'artisanat (métallurgie et ébénisterie) avec la technologie d'anticipation atteint un équilibre en état de grâce (en particulier une magnifique balle de révolver finement ouvragée). Il n'y a peut être que les visages qui manquent de mesure et de nuances dans leurs expressions. le décolleté du seul personnage féminin dénote également une facilité aguicheuse, dans ces illustrations plutôt réalistes. Par contre, les responsables des couleurs ont opté pour des teintes très sombres qui s'ajoutent à un encrage déjà bien appuyé, et il faut prévoir un environnement avec une forte luminosité pour distinguer tous les détails.
De son coté, Ellis a également vu les choses en grand, malgré le nombre de pages relativement faible. Il a inséré quelques pages de textes (entre 4 et 6 par épisode, en très gros caractères) pour approfondir le contexte de l'histoire, avec pour commencer un rappel historique sur la différence entre les "Copper" (policier municipal londonien) et les "Bow street runners" (policiers sous les ordres des magistrats). Ellis a donc l'ambition de raconter une aventure haute en couleurs, distrayante, fantastique, mais aussi d'intégrer une dimension sociale. Effectivement l'aventure est au rendez-vous avec un goût de merveilleux technologique qui fleure bon les romans pour jeunes adolescents du dix-neuvième siècle. Effectivement, les personnages se divisent entre les bons et les méchants. Mais très vite, le camp des bons se révèle plus complexe que prévu. Warren Ellis réussit à développer les caractéristiques psychologiques du Capitaine Swing et de Charlie Gravel, et à leur donner des motivations complexes. Ces dernières reflètent aussi bien les idées sociétales de l'époque que leurs personnalités. Si le récit semble se terminer sur une fin trop classique, la dernière page de texte ouvre la narration sur une problématique éloignée des clichés manichéens. Ellis a su transcrire sous forme de récit d'aventures, une problématique philosophique complexe et d'une actualité toujours plus délicate et paradoxale dans notre société.
Derrière son apparence de récit d'anticipation du dix-neuvième siècle, avec une légère composante steampunk, Warren Ellis et Raulo Caceres projettent le lecteur dans un Londres aussi réel que fantasmé en 1830, pour de grandes aventures mettant en évidence une question de fond sur la nature du progrès scientifique et sa classe sociale.
Premier et second degrés
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Ce tome comprend les épisodes 1 à 12 publiés en 2006 et 2007, soit l'intégralité de la maxisérie.
Une méchante multinationale générique Beyond Corporation a créé une organisation antiterroriste Highest Anti Terrorism Effort (HATE). Cette dernière a rassemblé 5 superhéros pour découvrir et désamorcer des armes de destruction massive bizarres. Mais elle a également été noyautée de l'intérieur et retournée contre l'équipe de Nextwave qui se compose de Monica Rambeau (ex Captain Marvel et Photon, elle a depuis abandonné ses noms de code précédant), Tabitha Smith (ex Boom-Boom et Meltdown), Aaaron Stack (Machine Man), Elsa Bloodstone (la fille d'Ulysses Bloodstone, chasseuse de monstres) et le Captain (un nouveau personnage). La première arme bizarre est un gros lézard avec un slip de bain violet (mais sans appareil génital) connu par les experts de l'univers Marvel sous le nom de Fin Fang Foom.
Dès la lecture de l'appellation de la série Nextwave : agents of HATE, le lecteur a compris que le second degré s'est invité : les superhéros travaille pour une organisation dont l'acronyme signifie Haine. le point de départ évoque tout de suite Justice League International de Keith Giffen et JM DeMatteis : des personnages de seconde zone qui vont servir de ressort comique dans des histoires pour rire. Warren Ellis se révèle un excellent auteur comique qui sait jouer sur plusieurs registres. Il y a bien sûr les moqueries et gentilles railleries entre les membres de l'équipe. Par exemple, Monica Rambeau rappelle régulièrement son expérience en tant que chef des Avengers (période Assault on Olympus), et les autres la vannent à ce sujet. Aaron Stack joue sur sa nature de robot, opposée à celles d'êtres humains fait de chair et d'os. Ellis utilise également l'absurde comme source de comique : les soldats sans âmes à base de brocoli (il faut le lire pour comprendre). Il y a également Dirk Anger, le chef du vaisseau lancé à la poursuite de Nextwave, totalement maniaco-dépressif, incompétent, travesti, etc. Il y a aussi des dialogues savoureux, par exemple le Captain expliquant qu'il a essayé tous les noms composés avec Captain (Captain Ron, Captain L. Ron, Captain Universe, Captain Ultra, Captain Avenger, Captain Avalon, Captain Marvel, Captain Kerosene) pour s'apercevoir qu'ils étaient tous déjà pris.
Warren Ellis peut également se reposer sur les dessins de Stuart Immonen (encré par Wade von Grawbadger) pour bénéficier d'un comique visuel. Immonen utilise un style légèrement cartoon qui exagère les expressions et donne des corps de personnages de dessin animé aux superhéros et à leurs ennemis. Il glisse aussi bien des outils technologiques décalés (un énorme combiné téléphonique en guise de casque de télécommunication) que des descriptions d'action typiquement frappées au coin du dessin animé (un superhéros est frappé d'un coup de poing, il est projeté dans les airs et décrit une trajectoire qui se termine en rebondissant à plusieurs reprises sur le sol). Les illustrations transposent parfaitement les caractéristiques du scénario en étant premier degré lorsque l'histoire met en valeur les actions de courage, ou les affrontements, en étant parodiques quand le scénario s'aventure dans l'absurde ou la caricature. Immonen réussit une très jolie interprétation d'un robot Transformer. Et son sens du comique visuel donne un sens nouveau aux aides de Dormammu, les Mindless Ones, totalement adaptés au consumérisme décérébré de masse. le passage où ces derniers prennent la place de civils constitue une critique drôle et irrésistible de l'abrutissement des masses par la société de consommation.
En fait Ellis et Immonen réussissent à être respectueux des superhéros tout en les caricaturant et en se moquant d'eux. Les scénarios sont très décompressés : ils ne comprennent qu'une trame basique des superhéros cherchant les supercriminels et les affrontant jusqu'à gagner (avec des méthodes différentes à chaque fois), avec plusieurs références parfois pointues à l'univers partagé Marvel. du coup les histoires ne gardent que l'ossature des comics de superhéros, leur quintessence. de l'autre coté, la dérision règne en maître, tout en se nourrissant aussi des références pointues de l'univers partagé Marvel. Il n'est pas sûr que tous les lecteurs soient capables de reconnaître Forbush Man et de le replacer dans son contexte, ou de comprendre les couvertures de Not brand echh. Les 12 épisodes forment une série d'aventures agréables au premier degré, et irrésistibles grâce à leur humour au premier et au deuxième degré. Ellis réussit même à terminer le tome sur une forme de fin mettant un terme satisfaisant à ces destructions d'armes de destruction massives bizarres.
Défouloir monstrueux, réflexion embryonnaire
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Ce tome comprend une histoire complète initialement parue en 8 épisodes (de 0 à 7) en 2007/2008. Elle s'inscrit dans une trilogie thématique sur les superhéros par Warren Ellis : (1) Black Summer, (2) No Hero et (3) Supergod.
Tom Noir, un homme unijambiste (il a un moignon au niveau du genou gauche), se regarde dans la glace. Puis il se dirige vers son fauteuil dans une pièce dont le ménage n'a pas été fait depuis des semaines, pour se coller devant la télé. CNN diffuse une émission en direct dans laquelle apparaît John Horus (un superhéros revêtu d'un costume blanc maculé de sang avec des sphères technologiques lévitant autour de lui) annonce qu'il vient d'assassiner le président des États-Unis, plusieurs de ses conseillers et quelques membres de la sécurité qui ont essayé de s'interposer. Il explique que le président avait abusé de la confiance des électeurs en cautionnant une guerre en Irak, l'emploi de généraux par des entreprises privées de sécurité, etc. Après le choc de cette émission, Tom Noir répond à un coup de sonnette. Il se trouve face à face avec Frank Blacksmith qui vient lui annoncer qu'il a amené un garde du corps avec lui pour exécuter Tom.
Dès la couverture et les premières pages, le lecteur découvre des illustrations regorgeant d'informations, exigeant une attention de lecture soutenue. Juan Jose Ryp est un obsédé du détail et il accorde la même attention aux éléments de premier plan, qu'à ceux de second ou d'arrière plan. Il ne hiérarchise par l'information visuelle, il reste le plus fidèle possible à tous les détails, comme s'il prenait des clichés au fur et à mesure de chaque séquence. C'est ainsi que dans la salle de bain le lecteur peut contempler les 2 tuyaux d'arrivée d'eau sous le lavabo, le siphon avec sa partie démontable, l'eau qui fuit, le seau placé en dessous pour récupérer l'eau, etc. Ces éléments sont au même niveau de valeur visuelle que Tom Noir se contemplant dans la glace en premier plan. Ryp respecte bien sûr les règles fondamentales de la perspective, mais il ne guide pas l'œil du lecteur, il le laisse trier la masse d'informations visuelles. Ce procédé atteint son apogée lors des scènes de carnage, avec moult destructions et débris. Il ne manque pas un morceau de maçonnerie, pas une canalisation éventrée, pas un fer à béton, pas un bout de bidoche. À partir des fragments de maçonnerie disséminés dans la page, le lecteur peut même reconstituer la forme du mur, il ne manque ni un morceau, ni la logique de répartition des débris après le souffle de l'explosion. Pour augmenter le niveau de violence, Ryp n'hésite pas à parsemer les cases de giclées d'hémoglobine.
Ce mode de narration graphique présente un gros avantage : le lecteur peut s'immerger dans chaque endroit, au cœur de chaque action, dans chaque explosion de superpouvoir. La contrepartie réside dans le temps de lecture, la concentration nécessaire au déchiffrage, par rapport à des dessins classique où l'artiste guide le lecteur dans la lecture. C'est un style qui évoque celui de Geoff Darrow dans Hard Boiled et Big Guy. Ryp dessine des visages moins peaufinés que ne le fait Darrow. Il a une tendance à abuser des individus qui sont en train de serrer les dents, elles mêmes découvertes dans un rictus qui fait s'entrouvrir les lèvres.
Dans ce récit, Warren Ellis part du postulat que très récemment une bande d'étudiants, aidés par une agence gouvernementale, a réussi à augmenter les capacités de 7 individus rassemblés dans une équipe baptisée Seven Guns : Kathryn Artemis, John Horus, Tom Noir, Zoe Jump, Angel One, Dominic Atlas Hyde, Laura Torch. John Horus a fini par estimer que les élus américains, à commencer par le président, avaient trahi le peuple et qu'il est temps de redonner sa chance à ce dernier. Il s'en suit des destructions gigantesques au fur et à mesure que John Horus canalise les actions militaires menées contre lui, qu'il se retrouve face aux anciens membres des Seven Guns et que ces derniers sont soupçonnés de collusion avec lui. À partir de cette illustration de la maxime de Lord Emerich Acton (le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument), Ellis s'intéresse à la fois au niveau de destruction des affrontements, et à l'idéologie sommaire de ces superhéros. de ce fait, l'histoire reste avant tout un récit d'action, avec quelques points de vue politiques primaires justifiant les affrontements. Ellis mêle un peu de rébellion, avec un soupçon de paranoïa (rien d'exagéré) et la question de la représentation du peuple. Mais ces considérations restent au second plan. Au fur et à mesure, Ellis s'attache surtout à montrer que chaque individu agit pour ses motivations propres et que le concept d'intérêt commun n'est finalement qu'un prétexte pour les uns et les autres.
Sous réserve d'apprécier le style graphique très dense, cette histoire propose un gros défouloir avec un niveau de violence élevé et quelques amorces de réflexion. Avec ces dernières, Warren Ellis met l'eau à la bouche de ses lecteurs, en faisant miroiter ce qu'aurait pu être une vraie réflexion sur le sujet. Mais ici, son intention d'auteur est de montrer que ces superpouvoirs ne peuvent pas coexister avec une humanité traditionnelle et que leur utilisation sans éducation politique de leurs détenteurs ne peut conduire qu'au désastre. Entre défouloir cathartique et récit de réflexion.
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La Proie d'Hugo Strange (Batman - Proie)
Première partie exceptionnelle, deuxième partie très bonne - Ce tome regroupe 2 histoires : Proie (épisodes 11 à 15 de "Legends of the Dark Knight", 1990) et Terreur (épisodes 137 à 141 de la même série, 2001). Les 2 histoires ont été écrites par Doug Moench et dessinées par Paul Gulacy. La première a été encrée par Terry Austin, et la deuxième par Jimmy Palmiotti. - - Proie - Les habitants de Gotham ne sont pas encore bien sûr que Batman soit plus qu'une légende urbaine. Toutefois les équipes de police commencent à le voir intervenir lors de certaines opérations. C'est ainsi que le sergent Max Cort assiste impuissant à l'intervention de Batman lors de l'appréhension d'un dealer. Cort perçoit l'existence de Batman comme une insulte et une menace pour la police de Gotham : il ridiculise les forces de l'ordre en les faisant apparaître comme inefficace. Les habitants de Gotham découvrent l'existence d'Hugo Strange, un psychologue qui dissèque les motivations de l'individu qui se cache sous la cagoule de Batman, pendant des émissions de télévision. Ses observations déstabilisent Bruce Wayne par leur pertinence et ce qu'elles sous-entendent sur ses motivations refoulées. le maire de Gotham décide de charger James Gordon de constituer une équipe spéciale dédiée à la capture de Batman, Hugo Strange est engagé comme consultant. de son coté, Bruce Wayne travaille dans sa Batcave pour peaufiner un nouveau mode de déplacement. Catwoman continue de piocher parmi les bijoux des riches pour agrandir sa collection personnelle. Après Crisis on infinite earths, les superhéros de l'univers partagé DC Comics redémarre à zéro. En 1986, Frank Miller et David Mazzucchelli proposent une nouvelle version des origines de Batman dans Batman année un. le succès de cette histoire ouvre les yeux des éditeurs de DC qui se rendent compte qu'ils peuvent créer une série spécialement dédiée à raconter les exploits des premières années de Batman : "Legends of the Dark Knight". Cette série accueille des récits complets comprenant de 1 à 5 épisodes. Doug Moench profite de l'occasion pour re-raconter la première apparition d'Hugo Strange, apparu pour la première fois dans le numéro 36 de "Detective Comics" en février 1940 ; il fut le premier criminel récurrent à se battre contre Batman. Dès le début Moench tisse un récit qui présente plusieurs aspects de Batman : ses réelles difficultés face à une police qui ne lui fait pas confiance, les limites liées à sa volonté de ne sortir que la nuit, la relation fragile établie avec James Gordon, son rayon d'action limité, le doute s'insinuant dans son esprit du fait du portrait psychologique dressé par Hugo Strange (Batman n'est pas encore pétri de certitudes), la relation pas toujours efficace entre Alfred Pennyworth et lui, etc. Doug Moench intègre parfaitement au récit les conséquences du manque d'expérience de Batman. La relecture d'Hugo Strange introduit une tension incroyable entre Bruce Wayne qui doute de lui, et Strange qui semble le manipuler à distance comme s'il lisait en lui comme dans une livre ouvert. Doug Moench dépeint, d'une manière magistrale, un individu plus intelligent et plus perspicace que Batman. Ce récit doit également beaucoup aux illustrations. Paul Gulacy utilise un style très réaliste qui donne une incroyable densité à chaque scène. Ses dessins sont rehaussés par l'encrage de Terry Austin qui peaufine chaque case, en rajoutant de ci de là des précisions technologiques (le support du batsignal, par exemple). La densité des détails, les décors variés et réalistes, les décorations d'intérieur plausibles, tout concourt à apporter de la crédibilité à chaque action décrite et à immerger le lecteur dans les recoins de Gotham. Il est toujours possible de détecter l'influence de Steranko dans certaines postures des personnages, ou dans quelques ombrages. Doug Moench et Paul Gulacy entraînent le lecteur dans un thriller intelligent qui mêle les éléments spécifiques des premières années d'existence de Batman, avec un criminel qui le bat sans recourir à la violence physique. - - Terreur - Dans un manoir au bord de l'océan, un homme déguisé en chauve-souris plante un poignard à l'emblème du même animal dans le cœur d'un vieil homme : Hugo Strange est de retour et il a préparé sa vengeance contre Batman. Au port de Gotham, Batman intervient à bord d'un bateau hight-tech à ses couleurs pour interrompre un trafic d'armes, avec un résultat un peu trop destructif à son goût. Il est appelé par James Gordon à se rendre sur les lieux du premier crime pour constater l'implication d'Hugo Strange. Pendant le même temps, des vols de bijoux se poursuivent dans les quartiers huppés de la ville, et la voleuse laisse toujours une trace de griffure. À l'asile d'Arkham, un nouveau psychiatre a été choisi pour s'occuper des résidents à vie, et de Jonathan Crane (Scarecrow) en particulier. Pour la première histoire, "Proie", Doug Moench avait choisi un mode narratif très premier degré, pétri de sérieux, avec un Batman intense et faillible, sans être obsessionnel, encore dans une phase de tâtonnement pour déterminer les méthodes d'intervention les plus efficaces. Ici il introduit une note de second degré relayée par Paul Gulacy. Cela commende dès la première page avec la vision de ce manoir perché sur éperon rocheux qui évoque irrésistiblement les films d'horreur des années 1950 et même le Motel Bates de Psychose. Ce second degré visuel se retrouve dans le bateau en forme de chauve-souris de Batman, dans le déguisement d'opérette d'Hugo Strange pour pénétrer à Arkham, etc. Et de fait, Doug Moench écrit un récit moins intense que "Proie". Hugo Strange n'a finalement pas de plan sophistiqué pour prouver sa supériorité intellectuelle sur celui qu'il soupçonne d'être Bruce Wayne. D'un coté, Moench refuse de refaire "Proie" en moins bien ; de l'autre il se repose sur les caractéristiques les plus basiques de Catwoman (Selina Kyle) et Scarecrow. le lecteur n'a donc le droit qu'à une bonne histoire de Batman avec des criminels bien partis dans leur monde, une Catwoman avec un comportement légèrement déviant (sa fascination pour le mâle absolu qu'est Batman), un Alfred légèrement en retrait et James Gordon qui fait de la figuration intelligente. Cette ambivalence dans le scénario devient apparente dans la manière de dépeindre Jonathan Crane. D'un coté, les effets de son gaz et de ses produits hallucinogènes manquent d'originalité ; de l'autre Moench rappelle sa genèse, et détaille ses motivations et son profil psychologique au-delà d'un simple figurant. Mais dans ses motivations même, le lecteur retrouve une trace de dérision qui désamorce l'impact de la peur générée par le personnage. Pour autant la combinaison entre Moench et Gulacy aboutit à un récit d'action et d'affrontements d'égo entre les personnages, dans des endroits plein de caractère. Comme à son habitude, Paul Gulacy apporte un soin remarquable à chaque décor pour le personnaliser. Il y a donc le manoir de la première scène dont chaque pièce est aménagée de manière différente, mais aussi les intérieurs des appartements visités par Catwoman, les murs en pierre d'Arkham, le pavage improbable de Crime Alley, etc. Paul Gulacy apporte également sa vision artistique aux personnages. Il a choisi de donner un masque un peu rigide à Batman, certainement en relation avec les films Batman de Tim Burton. Sa Catwoman est à la fois pulpeuse et légèrement musculeuse, et elle porte son premier costume, celui avec la queue ridicule et les moustaches sur le masque. Sa mise en page est assez dense avec une moyenne de 6 à 7 cases par page. Même s'il accentue de temps à autre une particularité pour insérer un léger décalage ironique, il conserve son style très réaliste qui confère une grande force de conviction aux images, facilitant l'immersion pour le lecteur. L'encrage de Palmiotti est moins sec que celui de Terry Austin sur Proie. Il accentue légèrement les surfaces noires, sans perdre de détails. Terreur constitue une bonne histoire de Batman située dans ses premières années activités. Il est possible de la lire sans avoir lu "Proie". Doug Moench développe la psychologie des personnages au-delà des comics de superhéros traditionnels et le lecteur assiste à l'évolution de Bruce Wayne de plus en plus concentré sur son seul objectif de combattre le crime. Paul Gulacy est toujours aussi minutieux dans son réalisme, mais il se met également au diapason du scénario qui introduit une légère touche d'ironie. le résultat est divertissant, avec un beau Batman ténébreux, toujours susceptible de commettre des erreurs, et une belle Catwoman sous le charme de cet étranger cagoulé, sans en devenir une midinette pour autant.
L'Obsolescence programmée de nos sentiments
Est-ce que nous avons été fidèle à l'enfant que nous étions ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2018. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Aimée de Jongh pour les dessins et les couleurs. le tome contient un poème de Herman van Veen en exergue. Chapitre 1 : l'ennemie dans la glace. En province, dans un hôpital, Méditerranée Solenza contemple sa mère dans son lit : elle vient de rendre son dernier soupir, après neuf mois de maladie. Méditerranée en déduit que la mort n'aime pas le vieux, elle préfère cueillir des jeunes. Tino Solenza, le jeune frère de Méditerranée est également présent. Il indique qu'il va se charger du reste : les pompes funèbres, l'église, avertir la famille, tout ça. Méditerranée range ses affaires dans son sac, jette un coup d’œil à la pomme qui est restée sur la tablette, et s'apprête à partir. Son frère se rend compte que c'est elle maintenant, l'aînée des Solenza. de son côté, Ulysse Varenne plie les couvertures une dernière fois dans son camion de déménagement, sur le plateau à roulette, avec la sangle. Il ferme la porte et va rendre la clé du camion à son employeur des Déménagements Clément. Il dit au revoir à ses collègues Musta, le Bert et Philou avec qui il formait une équipe : ils s'étaient surnommé la pieuvre à 8 bras. Il part en faisant l'effort conscient de ne pas se retourner. Méditerranée Solenza quitte l'hôpital en pensant à la remarque de son frère Tino : l'aînée des Solenza. Elle prend le bus et remarque aussi bien le petit jeune plus rapide qu'elle pour prendre la dernière place assise, que la maman qui dit à sa jeune fille qu'elle doit laisser sa place aux personnes âgées en montrant Solenza. Ulysse Varenne sent déjà la déprime le gagner : il n'avait aucune envie d'être mis à la retraite et il ne sait rien faire. Il a déjà arrosé les plantes en pot sur son balcon, passé l'aspirateur, et il n'aime pas la lecture. Il n'a même aucune intention de remplacer le pommeau de douche qui fuit, car c'est le seul qui pleurniche sur son sort. Il n'a pas de petits enfants : son fils n'en veut pas, et sa fille il n'en est plus question. Elle est morte encore adolescente. Sa femme est également décédée il y quelques années ; elle s'appelait Pénéloppe Gardin. le soir il va se coucher en faisant des sudokus. Retraité à 59 ans. Veuf à 45 ans. Père pour la première fois à 20 ans (pour la seconde à 22). Marié à 18 ans. Il a tout fait plus tôt que les autres, certainement parce qu'il était prématuré à la naissance. Méditerranée Solenza est rentrée chez elle : elle se rend compte que machinalement elle a pris la pomme avec elle. Elle se demande bien pourquoi car elle a toujours eu horreur des pommes, depuis qu'enfant elle a vu Blanche Neige au cinéma avec son père. Elle avait eu tellement peur qu'elle avait mouillé sa culotte, et son père ne s'était pas fâché. Il s'était montré très compréhensif. Elle va se regarder dans la glace de la salle de bain. La couverture annonce clairement l'histoire : un couple de vieux, la soixantaine dont un préretraité à 59 ans. le lecteur peut regarder cette histoire sous cet angle et relever tout ce qui d'habitude ne se dit pas : la préretraite, l'ennui faute de savoir faire autre chose que son boulot, le champ des possibles qui s'est réduit à quelques rituels sans plus de nouveauté, les peurs enfantines pas dépassées, le besoin d'amour physique assouvi avec une professionnelle, la déchéance du corps (la peau perdant son élasticité, le ramollissement du corps, sans aller jusqu'à la maladie), être un modèle de charme (poser nu pour être clair), la différence de culture et de vie entre deux êtres. D'un côté, le lecteur a l'impression de pouvoir cocher des éléments dans une liste préparée à l'avance sur des choses qui existent mais qui ne doivent pas être évoquées en bonne société, qui ne doivent pas être abordées dans une conversation. D'un autre côté, le récit n'est jamais misérabiliste, même s'il sait être poignant. Uysse Varenne se retrouve désemparé d'être ainsi à la retraite, de devenir ce qu'il conçoit comme un inactif, d'être dans une routine sans joie, sans plus construire quelque chose ou participer à la société. Méditerranée prend pleinement conscience qu'elle est passée dans la catégorie des vieilles, qu'elle ne retrouvera jamais la beauté de ses jeunes années. Mais l'un comme l'autre ne sont pas dépressifs ou accablés. Ulysse continue d'être charmant, affable, gentiment blagueur ou taquin. Méditerranée continue de travailler dans sa fromagerie, contente de son métier. Ils ont le sourire et le contact facile, leur entourage est sympathique et aimant. Aimée de Jong avait déjà réalisé une dizaine de bandes dessinées avant celle-ci. Ses dessins s'inscrivant dans un registre réaliste et descriptif, avec des traits de contour un peu souples qui confèrent une forme de texture, de relief, avec un soupçon de spontanéité. Elle prend soin de représenter les décors dans les arrière-plans : la chambre d'hôpital avec les rideaux de séparation entre les différents lits dans la même pièce, le bureau du responsable de planning de l'entreprise de déménagement très fonctionnel avec du mobilier bon marché, le bus avec ses barres de maintien et ses passagers bien sages, l'appartement pas trop petit de veuf d'Ulysse Varenne et le deuxième oreiller sur le lit, les allées du parc de loisirs de la Glissoire; les gradins du stade de Lens, la fromagerie, la salle d'attente du médecin. le lecteur peut se projeter dans chaque endroit car il apparaît aussi plausible qu'authentique. L'artiste ne se contente pas de poser ses personnages devant un arrière-plan, ils interagissent avec les éléments du décor, se déplaçant en fonction de leur disposition, manipulant des accessoires. Elle met également en œuvre des compétences de costumière : les différentes tenues de Méditerranée Solenza, adaptées à son activité et à la météo, les tenues plus fonctionnelles et moins variées d'Ulysse Varenne. Le lecteur ressent rapidement une forme de proximité avec ces personnages dont il partage le quotidien grâce aux dessins, et qui sont sympathiques car ils savent sourire et ne portent pas de jugement sur les autres. Cette forme d'intimité est rehaussée par le fait qu'il voit Ulysse nu, et plus tard Méditerranée. Il ne s'agit pas de scènes érotiques, mais l'artiste porte un regard dans lequel le lecteur ressent de l'affection, sans jugement, mais aussi sans fard. Ulysse était un déménageur en bonne forme, avec un embonpoint marqué, et Méditerranée se désole en se regardant dans la glace en songeant qu'elle avait posé pour le magazine de charme Lui dans sa jeunesse. Cette proximité apporte une chaleur humaine remarquable aux séquences les plus délicates : Méditerranée consternée par son dégout irrationnel en regardant une pomme, Ulysse conscient de sa vie étriquée, Méditerranée se regardant nue dans la glace, Méditerranée et Ulysse ressentant que le courant passe entre eux, leur première relation au lit, Ulysse racontant une histoire qu'il a inventée à Méditerranée. La narration visuelle réussit à combiner une partie de la réalité d'une personne de soixante ans (ils sont tous les deux en vraiment bonne santé) avec une ambiance chaleureuse, d'acceptation, mais pas de renoncement. Sous le charme de la narration visuelle, le lecteur découvre l'intrigue : le rapprochement de Méditerranée et d'Ulysse qui formeront peut-être un couple. Zidrou se montre aussi positif dans sa narration qu'Aimée de Jongh, sans non plus porter de jugement, par exemple sur l'absence de goût pour la culture d'Ulysse, ou sa visite occasionnelle à une prostituée plus jeune que lui. Il sait intégrer des moments humoristiques tout en restant respectueux de ses personnages : par exemple la remarque sur le pommeau de douche seul à pleurnicher sur le sort d'Ulysse, la réaction de Méditerranée quand Ulysse lui ramène le numéro de Lui dans lequel se trouvent ses photographies de nu, la comparaison de leurs goûts en matière de chanson (Maurice Chevalier, Francis Lopez, Charles Trenet pour l'une, Pierre Perret, Henri Salvador, Carlos pour l'autre). le lecteur relève des éléments narratifs sophistiqués comme la remarque sur une durée de 9 mois en fin de récit qui renvoie à celle de 9 mois en ouverture de récit, ou des petites remarques nées de l'expérience comme le prix à payer par une femme pour rester indépendante. le savoir-faire et la bienveillance du scénariste font que le lecteur prend un grand plaisir à lire cette bande dessinée, même s'il remarque ces petits éléments narratifs soigneusement soupesés. Par exemple, l'aversion de Méditerranée pour les pommes renvoie à sa peur enfantine de la sorcière dans Blanche Neige, et le lecteur finit par établir la connexion avec le symbole de la pomme comme fruit défendu du plaisir (plutôt que de la connaissance). le récit se compose de 7 chapitres, le dernier comportant 7 pages. le lecteur peut estimer qu'il forme un épilogue détonnant du fait d'un élément peu plausible. Mais cet élément n'est pas biologiquement impossible. En revanche le choix de Méditerranée et d'Ulysse semble irresponsable, et peu plausible au vu de leur caractère réciproque. Cependant, s'il le prend plus comme une métaphore que comme un événement littéral, le lecteur y voit alors l'image de cette histoire commune que les deux amoureux souhaitent construire, aussi improbable à leur âge que l'événement attendu. Le lecteur ne peut s'empêcher d'éprouver une franche sympathie pour Méditerranée et pour Ulysse, deux personnages gentils, et finalement plutôt en bonne santé. Il est tout aussi séduit par les dessins expressifs et sensibles d'Aimée de Jongh. Peut-être qu'il va trouver cette histoire un peu trop gentille pour être crédible, un peu trop optimiste, sans problème de famille par exemple, ou un peu trop bienpensante (encore qu'Ulysse ne soit pas un modèle d'individu progressiste). Pour autant, cette gentillesse narrative n'empêche pas un sous-texte moins consensuel, moins radieux. En particulier, même si ce n'est pas exprimé, le lecteur ressent bien que les deux personnages ont accepté le fait qu'il leur reste nettement moins de temps à vivre, qu'il n'en ont déjà vécu. Sur ce point, la tonalité du récit n'est pas morbide, mais elle n'est pas naïve. Une belle histoire.
Batman - Créature de la nuit
Se construire avec un traumatisme - Ce tome contient un récit complet indépendant de tout autre, ne nécessitant pas de connaissance préalable sur le personnage Batman. Il comprend les quatre épisodes doubles de la minisérie, initialement parus en 2018-2020, écrits par Kurt Busiek, dessinés, encrés et mis en couleurs par John Paul Leon. Seul le lettrage a été réalisé par une autre personne : Todd Klein. Alton Frederick Jepson est l'oncle de Bruce Wainwright. Il évoque la fascination de son neveu de 8 ans pour le personnage de Batman, et le fait qu'il lit ses comics autant que possible. Carole Wainwright (sa mère) était une assistante libraire, et Henry (son père) était le vice-président d'une compagnie d'assurance à Boston. de temps à autre, Jepson s'occupait de son neveu, en particulier pour l'emmener au zoo voir les chauves-souris. Bruce a pris l'habitude de l'appeler Alfred, en contraction de Alton Frederick, ce dernier jouant le jeu en l'appelant Maître Bruce, comme Alfred Pennyworth dans les comics de Batman. En 1968, le soir d'Halloween, Carole & Henry Wainwright accompagnent leur fils Bruce déguisé en Batman, pour aller sonner aux portes des immeubles, afin de recueillir des bonbons et des friandises. Lorsqu'ils rentrent chez eux, ils constatent que la porte est ouverte et que le salon a été mis sens dessus-dessous. Les cambrioleurs sont encore à l'intérieur. Ils sont trois ou quatre et ils agrippent les parents qu'ils abattent froidement dans la cuisine. L'un d'eux sort de la cuisine et tire sur le jeune Bruce qui le regarde avec des yeux durs parce que les criminels sont des gens superstitieux et trouillards. Bruce reprend connaissance sur un lit d'hôpital, après une longue intervention sur la table d'opération. À côté de lui, se tient l'inspecteur Gordon Hoover qui lui pose plusieurs questions sur les assaillants. Bruce Wainwright finit par sortir de l'hôpital en fauteuil roulant, accompagné par son oncle et par une infirmière. La première sortie est pour aller se recueillir sur la tombe de ses parents, car la cérémonie d'enterrement a eu lieu pendant son séjour à l'hôpital et il n'a pas pu y assister. Puis, Bruce est placé dans une clinique privée le temps de sa convalescence. Il occupe ses journées à écrire son journal, puis à lire des comics de Batman que lui a apportés un docteur. Il regrette que Batman n'ait pas existé et n'ait pas été présent le soir de cet Halloween. Une fois remis, Bruce est placé en pension par son oncle qui ne se sent pas de l'élever, les frais étant payés par l'héritage provenant de ses parents. Bruce se sent rejeté par son oncle, estimant qu'il ne veut pas de lui. À l'école, il se fait vite respecter car il n'hésite pas à se bagarrer. Pendant plusieurs semaines, il appelle régulièrement l'inspecteur Gordon Hoover pour savoir s'il y a des nouvelles dans l'enquête de la mort de ses parents. Il comprend vite que d'autres crimes sont venus repousser celui-ci en bas de la pile et que la police n'a aucun indice. Chaque semaine, son oncle Alton Frederick Jepson lui rend visite et souvent il l'emmène au zoo pour aller voir les chauves-souris. Cette fois-ci, la vitre se brise et les chauves-souris volent autour de Bruce. Le lecteur plonge dans un récit très particulier dans le monde des comics, rattaché de manière incidente à l'univers partagé de DC Comics, sans en faire aucunement partie. La version traditionnelle de Batman (Bruce Wayne) n'apparaît que comme un comics dans le comics, une bande dessinée fictive, lue par Bruce Wainwright. L'artiste imite le style d'autres dessinateurs pour une ou plusieurs pages en ouverture de chacun des quatre chapitres, et pour une poignée de cases par épisodes, très peu nombreuses. Il imite le style de Bob Kane pour l'épisode 1, des dessinateurs des années 1950 pour l'épisode 2, des années 1970 pour l'épisode 3, et de Frank Miller pour l'épisode 4. le scénariste se sert de ces marqueurs pour lier l'évolution de Batman à travers les décennies, avec différentes étapes de la vie de Bruce Wainwright, grâce aux titres : je deviendrais…, Boy Wonder, Crusader, Dark Knight. Cette utilisation de termes associés à Batman rapproche les deux Bruce, mais sans être un élément majeur de compréhension, sans empêcher un lecteur qui ne dispose de cette culture, de comprendre le récit. Évidemment, le lecteur fait le rapprochement entre Alton Frederick et Alfred Pennyworth, et entre Gordon Hoover et le commissaire James Gordon, ainsi qu'un personnage prénommé Robin, mais il s'agit plus de coïncidences, faites sciemment par Busiek, que d'une transposition directe des personnages de Batman dans le récit. Cela crée un écho. Pourtant, il apparaît bien un Batman, une créature de la nuit, dans le premier épisode et il est présent dans les 3 épisodes suivants. L'un des enjeux de l'histoire est de savoir qui il est, et même ce qu'il est, et même si cette créature est réelle ou non, si elle dispose de superpouvoirs ou non. Les auteurs jouent sur cette incertitude tout du long. le lecteur s'adapte donc : soit il prend parti dès le début choisissant entre son existence réelle ou une fiction imaginaire, soit il ne choisit pas et attend de voir ce que la suite du récit lui réserve, si le doute sera levé. le scénariste se montre habile : il est tout à fait possible de prendre les interventions de la créature au premier degré, de croire en son existence… tout comme il est tout aussi possible de n'y voir qu'une projection de l'imagination de Bruce Wainwright, traumatisé par la mort de ses parents, par le fait d'avoir été tiré dessus, et complètement investi dans les comics de Batman jusqu'à projeter son existence. John Paul Leon se montre tout aussi habile à représenter une créature spectrale, aux contours noyés dans sa cape à la forme impossible, avec des yeux rouges sans pupilles, une ombre très dense, causant des dégâts, une créature surnaturelle ne semblant pas avoir sa place dans ce monde réaliste et plausible pour tous ses autres aspects. D'un point de vue visuel, cette histoire peut donc aussi bien se lire comme mettant en scène une créature se manifestant réellement dans le monde physique, que comme une chimère issue d'une imagination enfantine. Ainsi ballotté, le lecteur focalise donc plus son attention sur l'histoire de Bruce Wainwright, au fil des années qui passent. le scénariste a conservé son savoir-faire de conteur, son humanisme, si éclatant dans sa série Astro City avec Brent Anderson. le personnage principal est bien Bruce Wainwright qui est présent dans environ 80% des pages. le lecteur peut le voir grandir, le voir réagir, l'entend parler, a parfois accès à ses pensées intérieures dans des cartouches de texte. Son portrait est complété par les pensées intérieures d'autres personnages comme Alton Frederick Jepson, et parfois Robin Helgeland. Leon est un artiste avec une longue expérience dans les comics, mais qui ne dessine pas de série régulièrement. Il dessine dans un registre et réaliste et descriptif, avec des traits de contours un peu appuyés, un peu épais, des aplats de noirs avec des contours irréguliers, ce qui apporte une forme de rugosité aux formes, ainsi qu'un poids à chaque forme, avec une touche de ténèbres. Cela ne conduit pas à une ambiance pesante ou sinistre, mais à un monde empreint d'une forme de gravité, où la joie de vivre est compromise, ce qui est parfaitement en phase avec la nature du récit. Cette apparence un peu brut n'empêche pas chaque personnage d'être immédiatement reconnaissable, car elle ne surcharge pas les cases. L'artiste n'a pas pour objectif une reconstitution historique photographique de Boston à la fin des années 1970, et pendant les 2 décennies suivantes, mais le lecteur peut voir les tenues vestimentaires évoluer au fil des chapitres, ainsi que les modèles de voiture, et constater l'évolution des outils de bureau avec l'arrivée des ordinateurs individuels. Il s'agit de petits détails dans les cases qui ne sont pas mis en avant, mais qui sont bien présents. Dès la première séquence, le lecteur prend plaisir à la qualité de la narration : les descriptions fournies des environnements (en commençant par les rues de ce quartier de Boston), et l'attention portée au lettrage pour les pensées de Alton Frederick Jepson, une belle calligraphie comme dans un journal intime. Il ne s'agit pas d'une narration visuelle de comics de superhéros industriel, plutôt d'une bande dessinée européenne empruntant les conventions visuelles du polar urbain, avec des décors détaillés dans lequel le lecteur peut se projeter en ayant l'impression de pouvoir jeter un regard dans chaque lieu, ce qui contribue fortement à maintenir le doute sur l'existence de la créature de la nuit. le lecteur prend conscience que cette qualité visuelle provient également du fait que John Paul Leon a réalisé complètement chaque page (dessin, encrage, couleurs) par opposition à la méthode traditionnelle de travail à la chaîne avec plusieurs intervenants successifs. Bien que déstabilisé par l'incertitude, le lecteur se retrouve immergé dans cette histoire d'un individu riche et blanc, mais dont la vie est placée sous les conséquences d'un traumatisme horrible, subissant un stress post-traumatique aux effets qui se découvrent progressivement. Il ne peut pas prendre totalement fait et cause pour le personnage principal qui oscille entre un rôle de victime, un rôle de jeune homme privilégié, et d'individu passant d'une posture dépressive à une posture de bienfaiteur de la société. À partir de là, le ressenti du lecteur risque de rester en équilibre instable. D'un côté, sa curiosité est éveillée et l'intrigue est nourrie par des événements mystérieux, de possibles trahisons, complots, avec une touche de paranoïa. de l'autre côté, il ne sait pas si c'est du lard ou du cochon jusqu'à la fin. Soit il est perspicace et il comprend quel est le thème sous-jacent qui donne sens au récit avant d'arriver à la dernière page, et dans ce cas-là c'est une lecture des plus satisfaisantes car Kurt Busiek n'a rien perdu de la justesse de sa sensibilité. Soit ce fil directeur ne lui apparaît pas, et il ne pourra apprécier le récit que rétrospectivement. Il s'agit d'une bande dessinée d'une excellente facture, que ce soit la narration visuelle détaillée pour une bonne qualité d'immersion, d'une grande cohérence car entièrement réalisée par l'artiste, ou l'intrigue mêlant enquête et développant d'un enfant amateur de Batman dont les parents ont été assassinés et sur qui le meurtrier a tiré. Même s'il a lu Superman: Secret Identity (2004) de Kurt Busiek & Stuart Immonen jouant sur le même principe, le lecteur ne sait pas à quoi s'attendre. S'il est perspicace, il apprécie le récit en court de lecture, pour une expérience extraordinaire. S'il ne perçoit le thème qu'une fois sa lecture achevée, il est possible qu'il soit moins enthousiaste.
Superman - American alien
Redécouverte- Il s'agit d'une histoire complète qui s'adresse aussi bien à des nouveaux lecteurs, qu'à des lecteurs familiers avec le personnage de Superman. Ce tome comprend les 7 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2016, écrits par Max Landis, scénariste et acteur. Chaque épisode est dessiné par un artiste différent : Nick Dragotta (épisode 1, couleurs d'Alex Guimarães), Tommy Lee Edwards (épisode 2), Joëlle Jones (épisode 3, couleurs de Rico Renzi), Jae Lee (épisode 4, couleurs de June Chung), Francis Manapul (épisode 5), Jonathan Case (épisode 6), Jock (épisode 7, couleurs de Lee Loughridge). Toutes les couvertures ont été réalisées par Ryan Sook. Ce tome comprend également les couvertures alternatives, l'artiste de chaque épisode ayant réalisé une couverture alternative. Martha & Jonathan Kent élèvent leur fils Clark, dans une ferme aux environs de Smallville. Alors que le récit commence, Clark (enfant d'une dizaine d'années) vient de défoncer le plafond de sa chambre pendant son sommeil, avec sa mère accrochée à sa jambe. Son pouvoir de vol autonome vient de se manifester à son insu. Un peu plus tard, Clark Kent regarde un film dans un cinéma en plein en air, en compagnie de 2 de ses copains, Peter Ross et Lana Lang. À nouveau, son pouvoir se manifeste de façon inopinée. Par la suite, son père va essayer de trouver des méthodes pour que Clark apprenne à maîtriser cette capacité extraordinaire. Quelques années plus tard, Clark révise sa leçon de français avec Lana Lang, dans le café de Smallville. Puis il va descendre quelques bières avec Peter Ross et Kenny. Ces derniers veulent absolument savoir si Clark a déjà utilisé sa vision à rayon X pour regarder sous les vêtements des filles. Pendant ce temps-là, un groupe de 3 délinquants effectue un braquage à main armée dans la supérette de la station-service de Smallville. Ils piquent la caisse, tuent l'employé au comptoir et prennent la fuite. Lorsque Clark finit par être mis au courant. Il se demande comment réagir, comment venger le caissier, comment éviter que ces tueurs ne recommencent. A priori, cette histoire a beaucoup de caractéristiques qui incitent le lecteur à passer son chemin. Pour commencer, il s'agit d'une énième version des origines de Superman. Non seulement, il en existe déjà de nombreuses versions, mais en plus il n'y a aucune raison que celle-ci présente un quelconque intérêt, ou une éventuelle de forme de pérennité dans la continuité de l'univers partagé DC. Ensuite l'argument de vente majeur réside dans l'identité du scénariste, c'est-à-dire une opération marketing mettant en avant qu'il s'agit d'un créateur venant du cinéma et de la télévision, et donc apportant une forme d'aura de célébrité et de crédibilité à un comics, lecture infantile par excellence. Enfin, la succession de dessinateurs va plutôt à l'encontre du principe d'un récit complet et d'un seul tenant réalisé par une équipe unique, plutôt qu'une succession d'intervenants dans une forme de processus industriel. Ça ne rate pas, le lecteur a bel et bien droit aux points de passage obligés : la découverte des pouvoirs, la prise de conscience de ses responsabilité, l'arrivée à Metropolis et les premières rencontres avec Lois Lane et Lex Luthor, les premiers contacts avec d'autres superhéros dont Batman, le choix de porter un costume moulant, le premier affrontement contre un supercriminel, les premiers contacts avec d'autres extraterrestres. Bien sûr en 7 épisodes, le récit ne peut pas revisiter tous les poncifs de la mythologie Superman, mais Max Landis réussit à en caser quelques un encore avec 1 page en plus de l'épisode en fin des numéros 1 à 5. À la fin du numéro 1, Matthew Clark illustre une double page qui évoque l'adoption de Clark par les Kent, sous forme de notes, de certificats, et d'articles de journaux. Épisode 2, Evan Shaner dessine une page dans laquelle il est question d'une créature qui aurait survécu à l'explosion de Krypton. Épisode 3, Mark Buckingham illustre une page consacrée à un personnage au nom imprononçable : Mister Mxyzptlk. Épisode 4, une page dessinée par Steve Dillon montre l'origine d'un des ennemis emblématiques de Superman. Épisode 5, Matthew Clark réalise une page évoquant le premier article de Jimmy Olsen. Pourtant dès les premières pages, le lecteur se prend d'amitié pour cette version de Clark Kent, très humain, réservé sans être introverti, très ordinaire et accessible. Il est impossible de rester insensible à la détresse de Clark enfant incapable de faire face à ses pouvoirs qui se manifestent de manière anarchique. le lecteur observe avec curiosité la manière dont les circonstances contraignent Clark à prendre des initiatives pour utiliser ses pouvoirs. Il est complètement pris au dépourvu par la forme du premier contact avec un autre superhéros. Au premier niveau de lecture, Max Landis propose une version très naturaliste et sensible de la construction du personnage, pour aboutir au Superman que tout le monde connaît. Il montre que Clark est un individu ouvert aux autres, à l'écoute de ce que pensent les autres, et qu'il construit sa place en fonction des aspirations des individus qu'il côtoie. Il prend en compte les questions un peu délicates, et leur trouve une explication naturelle et organique. En particulier, Superman est amené à expliquer pourquoi il porte une cape (accessoire vestimentaire assez théâtral et peu crédible), avec une justification très simple et logique. de la même manière, il met en scène le premier contact de Clark Kent avec d'autres extraterrestres, avec des observations logiques qui coulent de source, sur le fait que cela ouvre des horizons inattendus à Clark (il peut peut-être espérer voyager jusqu'à Krypton un jour), et les extraterrestres effectuent des commentaires sur la présence d'un habitant de Krypton malgré sa destruction. À ce premier niveau de lecture, cette histoire se place directement dans les meilleures histoires d'origine de Superman, avec une lecture d'une rare cohérence et un personnage attachant qui a perdu sa mièvrerie, sans perdre de sa gentillesse. le deuxième niveau de lecture s'adresse plus particulièrement aux lecteurs familiers du personnage, c'est-à-dire la majeure partie du lectorat. Ceux-ci connaissent par coeur les étapes successives de cette histoire. Max Landis rédige ses dialogues de manière naturaliste, tout en indiquant à ces lecteurs qu'il va répondre aux questions habituelles (la motivation pour devenir un superhéros, la logique qui habite Lex Luthor, la concurrence journalistique entre Lois et Clark, etc.), mais avec des arguments un peu différents. L'intelligence de l'écriture du scénariste est de savoir combiner ainsi le premier degré de l'histoire, avec des clins d'oeil qui peuvent se comprendre aux 2 niveaux, premier et dialogue du scénariste avec le lecteur connaisseur de ce superhéros. Il atteint encore un palier plus élevé de mise en abyme, lors de la page en fin d'épisode 3 consacré à Mister Mxyzptlk. Ce dernier s'adresse directement au lecteur, brisant le quatrième mur dans une page de 9 cases très épurées : 2 cases blanches, un personnage infantile, un fond blanc immuable. Il tient un discours sur la force de l'existence des personnages de fiction. Au premier degré, il s'agit de légitimer l'existence de Mister Mxyzptlk dans les aventures de Superman, malgré sa nature profondément infantile (il modifie la réalité à sa guise, selon sa volonté), et son apparence idiote (une sorte de petit gnome dans un costume voyant ridicule). À un deuxième niveau, le lecteur y perçoit le credo de l'auteur quant aux personnages de fiction, et donc la légitimation de l'existence de personnages dotés de capacités fabuleuses, et s'habillant de costumes moulants et voyants, comme Superman. Il est également possible de voir dans cette histoire, celle d'un individu avec des capacités particulières qui essaye de trouver sa place dans la société pour être constructif, réussir à vivre avec les autres plutôt que contre eux, être un élément positif et solaire, sans sacrifier son égo jusqu'à avoir l'altruisme d'un saint. Clark Kent est un individu qui voit la vie du bon côté, qui n'hésite pas à affronter les difficultés diverses et variées, qui pense aux autres, qui sait les écouter, et qui reste constructif. Alors même qu'il est peu vraisemblable que le lecteur ait pour ambition de s'habiller en rouge et bleu, et de se lancer dans l'apprentissage du vol autonome, ce Clark Kent est un modèle positif de formation de la personnalité, de la façon d'être un élément constructif de la société. L'élégance de la narration de l'auteur est de mettre en scène cet individu et de montrer comment il se développe, sans jamais recourir à un prêche de valeurs morales. Dès le deuxième épisode, la pertinence d'avoir des artistes successifs apparaît : chaque épisode se déroule à quelques années d'intervalle ou correspond à une phase bien distincte du développement de Clark en tant qu'individu, ainsi chaque dessinateur apporte une ambiance particulière. Nick Dagrotta réalise des dessins aux contours légèrement simplifiés, avec une exagération des expressions des visages, totalement en phase avec l'âge de Clark, environ une dizaine d'années. La mise en couleurs d'Alex Guimarãres habille les dessins, en rehaussant discrètement les reliefs, avec quelques effets spéciaux pour augmenter le niveau spectaculaire des séquences de vol autonome. Tommy Lee Edwards détoure les formes avec un encrage plus appuyé et moins arrondi. Cette approche graphique est à l'unisson du thème principal de cet épisode : un assassinat de sang-froid d'un caissier. Il accompagne la prise de conscience de Clark, de la noirceur qui existe dans le monde, des comportements destructeurs de certains individus. le troisième épisode prend le lecteur totalement au dépourvu quant à l'histoire qu'il contient, mais aussi par sa mise en couleurs (des couleurs très vives et claires) et ses dessins. Joëlle Jones sait rendre compte de la jeunesse des personnages, de l'esprit de fête, et des comportements détendus. C'est à nouveau une belle cohérence entre l'esprit de l'épisode et son apparence visuelle. Le lecteur est un peu surpris de découvrir que Jae Lee a dessiné un épisode de cette histoire car il est plutôt habitué des histoires sombres, avec des aplats de noir aux formes élégantes et torturées. À nouveau, le choix de cet artiste s'avère pertinent, que ce soit pour le raffinement de Lex Luthor qui lui donne une ambiguïté morale nécessaire, pour Clark Kent esquissant un pas de danse en chantonnant une chanson de Michael Jackson, ou pour la noirceur d'un superhéros de la nuit. Francis Manapul met toutes ses compétences techniques au service du combat de l'épisode suivant, à la fois par son attention à la logique de spatialisation des déplacements, et par sa mise en couleurs originales. Jonathan Case est plutôt un artiste à l'aise dans les histoires mettant en scène des êtres humains normaux, et à nouveau l'épisode repose sur ses points forts, pour des échanges entre potes, aussi banals qu'essentiels dans l'évolution de Clark Kent, et ses questions sur son positionnement. Enfin, Jock réalise des cases montrant des individus aux formes malmenées, rendant compte de l'état d'esprit de Clark face à un ennemi à la logique incompatible avec la sienne, aux valeurs morales inexistantes, au point d'en être insupportable pour Clark. Un peu rétif à l'idée de lire encore une autre version des origines de Superman, qui plus est écrite par un auteur étranger au monde des comics et donc aux techniques narratives des comics, le lecteur se lie tout de suite d'amitié pour ce Clark Kent. Il découvre un auteur comprenant le personnage et capable d'en donner une version construite, respectueuse et personnelle, bénéficiant de dessinateurs de haut niveau pour chaque phase de développement du protagoniste. Au final, cette version est une réussite totale qui se suffit à elle-même, qui justifie son existence pour ses qualités propres, sans avoir besoin d'être rattachée à l'une des continuités de l'univers partagé DC, sans avoir besoin d'une suite. Une ou deux fois, Max Landis donne même à voir au lecteur de manière explicite les différents niveaux de lecture, ce dernier se rendant compte qu'ils sont présents tout au long du récit s'il souhaite y prêter attention.
Il fallait que je vous le dise
Les hommes ne montent jamais sur une table de gynéco. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, un témoignage sur un avortement. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2019. Il a été réalisé par Aude Mermilliod, scénario, dessins, couleurs. Il comporte 155 pages de BD. Il commence par trois strophes extraites de la chanson Non, tu n'as pas de nom, d'Anne Sylvestre. Se trouvent ensuite un avant-propos d'Aude Mermilliod expliquant pourquoi elle a réalisé un tel ouvrage, puis une introduction de Martin Winckler. À Montréal, en janvier 2017, Aude Memilliod a rendez-vous dans un café, avec le docteur Marc Zaffran, écrivant sous le nom de plume de Martin Winckler. Elle l'attend en sirotant un thé, et en relisant le manuscrit de sa bande dessinée. Il arrive, s'assoit et commande à son tour. Elle lui explique sa démarche : réaliser une bande dessinée sur avortement, projet qu'elle a bâti après avoir lu le Chœur des Femmes (2009) de Martin Winckler. Elle ajoute qu'elle aimerait compléter cette première partie, avec une deuxième retraçant la vie professionnelle du médecin. Il accepte bien volontiers de l'écouter. Pour Aude, l'histoire de son avortement a commencé en 2011, à Bruxelles, quand elle était serveuse dans un bar. Sa journée était fatigante, et elle était contente de rentrer dans son appartement et de retrouver son chat. À cette époque, Aude sort d'une relation suivie de 3 ans avec Jonathan. Elle a entamé une autre relation avec Christophe. Elle se rend compte qu'au quotidien elle a des impulsions qu'elle a du mal à réprimer : envie de tuer une interlocutrice avec une voix insupportable, envie irrépressible d'une tarte à l'oignon suive d'un dégout prononcé pour le goût de l'oignon, fredonner la Javanaise (1963) de Serge Gainsbourg pendant des semaines. Lucie, sa colocataire, finit par lui demander si elle ne serait pas enceinte. Après la journée de travail du lendemain, Aude se dit qu'il faut effectivement qu'elle fasse un test. Elle passe par la pharmacie en rentrant pour en acheter un et l'utilise dès qu'elle est rentrée : il est positif, ce qui la met hors d'elle sachant qu'elle porte un stérilet. Finalement, elle appelle sa copine Vic, enceinte de 8 mois, et en discute avec elle. Deuxième partie - Aude Mermilliod finit de raconter son histoire personnelle à Marc Zaffran, en disant qu'elle a lu son livre le chœur des femmes après coup, et qu'elle souhaite raconter son histoire à lui. Il lui propose d'aller parler en marchant, malgré la neige qui tombe. Tout en marchant, il lui raconte son histoire : son père médecin qui faisait partie d'un réseau pratiquant des IVG clandestines. Il continue : sa première année à la fac de médecine du Mans, sa rencontre avec Caroline, une jeune femme libérée prenant la pilule. En mai 1974, Simone Veil est nommée Ministre de la Santé. le 29 novembre 1974, elle prononce un discours sur la loi IVG devant l'Assemblée Nationale. le 17 janvier 1975, la loi est promulguée : il reste à la mettre en œuvre. Il s'agit donc d'un récit autobiographique en 2 parties : la première (76 pages) est consacrée à Aude Mermilliod et racontée par elle-même, la seconde (62 pages) est consacrée à Marc Zaffran, racontée par lui et dessinée par Aude. Dès la première page, le lecteur est sous le charme des dessins : ils sont très proches de la ligne claire, avec juste quelques rares traits dans les surfaces pour rehausser le pli des vêtements, et parfois l'usage très limité de 2 teintes d'une même nuance dans une surface détourée pour évoquer la luminosité. L'artiste arrondi un peu les visages et les silhouettes, les rendant plus douces, plus agréables à l’œil, plus sympathiques. Elle met en œuvre une approche naturaliste et descriptive, que ce soit pour les tenues vestimentaires, ou le jeu de ses acteurs. le lecteur suit les différents personnages, comme s'il se tenait à leurs côtés, dans la même pièce. Il se sent le bienvenu en leur présence, assistant à des moments de vie banals, pris sur le vif, parfois invité dans leur intimité (une séance de massage relaxante). Il ne se sent jamais un intrus, plutôt un témoin privilégié qui bénéficie de la confiance que lui portent les personnages, sûrs de son regard bienveillant. Il lui semble partager la vie d'Aude comme un ami intime : sa colère en se découvrant enceinte, son regard préoccupé jusqu'à l'opération, ses sautes d'humeur, sa force de caractère, son assurance face à un mec trop insistant, son abandon en toute confiance lors de la séance de massage. L'autrice met un peu plus de distance dans sa représentation de Marc Zaffran, d'une part parce que ce n'est pas elle, ensuite parce qu'il s'agit plus de ses deux vies professionnelles (médecin & auteur) que de sa vie privée. Quoi qu'il en soit du sujet abordé, la lecture est des plus agréables, grâce à une forme de prévenance et à un humour discret et naturel, toujours bienveillant. Aude n'hésite pas à se moquer gentiment d'elle-même : sa rage à se laver les dents pour faire disparaître le goût de la tarte aux oignons, sa traversée des phases de déni, de colère, de déprime pour accepter le résultat du test de grossesse, ses bouffées de chaleur, son exaspération face aux copines qui lui disent que ce n'est rien, son énervement face au mec trop insistant, etc. Elle se montre tout aussi habile à faire passer les émotions plus délicates comme les moments de détresse émotionnelle passagers d'Aude, le ressenti lors de l'opération d'avortement, son inquiétude à constater que les saignements continuent plusieurs jours après l'opération, ses ressentis à la lecture du livre de Martin Winckler, l'étonnement de Marc Zaffran face à la franche proposition de Caroline, le calme imposant de Simone Veil face à une assemblée composée uniquement d'hommes, le regard de jugement de la femme à l'accueil orientant vers le tout nouveau service d'IVG, le visage plein de sérieux d'un jeune Marc Zaffran apprenant à pratiquer une IVG, le regard plein de compréhension de l'aide-soignante expliquant à Marc Zaffran, médecin, qu'il y a un temps pour aborder la question de la contraception avec ses patientes, etc. Le lecteur a parfois du mal à croire à l'élégance de la mise en images pour des scènes délicates. L'opération d'IVG se déroule sur 6 pages : le lecteur ressent les sensations physiques et les émotions d'Aude, sans que les dessins ne deviennent trop graphiques, ou photographiques, ou cliniques, un moment bouleversant. Il en va de même pour les 6 pages consacrées au massage pratiqué par Lætitia, dépourvu de toute vulgarité, de toute sensation de voyeurisme. le lecteur est tout aussi transporté dans l'esprit de Marc Zaffran quand il apprend à pratiquer une interruption volontaire de grossesse, en observant un collègue, ou quand il pratique sa première opération, à nouveau sans voyeurisme, sans gros plans techniques. Il le regarde également se mettre à la place d'une femme venant pour l'opération, le médecin s'imaginant ce qu'elle ressent au fur et à mesure du rendez-vous et de l'opération, le lecteur éprouvant ses sensations. Avec la première partie autobiographique, Aude Memilliod atteint l'objectif qu'elle annonce dans son introduction : évoquer son expérience sans fard et sans dramatisation, sans tabou et sans mettre le lecteur mal à l'aise, avec une narration douce, drôle, grave, précise dans les faits et les émotions. le lecteur passe ensuite à la deuxième partie en se demandant si elle est bien indispensable. L'autrice fait le lien avec sa propre expérience par la lecture de le chœur des femmes, un roman, mais aussi une réflexion sur la pratique de la gynécologie et sur la relation soignant-soigné. le lecteur comprend bien que l'autrice ne pouvait pas envisager son témoignage, en omettant l'expérience de Marc Zaffran, médecin à l'écoute des femmes, ses patientes. Sa vie constitue également un témoignage sur la mise en pratique de la loi de 1975 sur l'interruption volontaire de grossesse, sur la façon d'écouter les patients au lieu de se limiter à appliquer des techniques médicales, sur la question de la transmission de ce savoir acquis de l'expérience, par l'écriture. Dans son introduction, Marc Zaffran se questionne que ce soit lui, un homme, qui rapporte les paroles des femmes, pas tant sur sa légitimité, mais sur la justesse de sa sensibilité. En découvrant sa pratique de la médecine, le lecteur constate que son humilité lui a permis d'écouter, et que son savoir lui vient des femmes qu'il a écoutées : celles en fac de médecine avec lui, Aline (docteure pratiquant l'IVG en hôpital), Yvonne Lagneau, aide-soignante en centre de planification. Cette partie constitue également, par moment, un témoignage historique : le discours de Simone Veil, les jugements de valeurs moraux associés à l'IVG, le besoin d'avoir plus de médecins pratiquant l'IVG, le partage des bonnes pratiques. Cette partie n'est pas un historique de l'IVG : pour cela, l'autrice renvoie à la bande dessinée le choix (2015) de Désirée et Alain Frappier. Le lecteur entame cette bande dessinée peut-être un peu intimidé par la pagination, peut-être pas totalement convaincu de la pertinence de la deuxième partie. Il est tout de suite charmé par Aude, en totale empathie avec elle grâce à une narration visuelle élégante et sensible. Il passe dans la foulée à la deuxième partie : elle fait immédiatement sens, à la fois en donnant à voir l'autre côté (la médecine), mais aussi par l'empathie de Marc Zaffran en phase parfaite avec les ressentis d'Aude Mermilliod. le lecteur aura pu se faire une idée de ce que peut représenter un avortement pour une femme. La lectrice aura pu bénéficier d'un témoignage informatif, ou partager cette expérience.
Les Indes fourbes
Mais que vaut la vie de celui qui ne sert à rien ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, dont la première édition date de 2019. le scénario est d'Alain Ayrolles, les dessins et les couleurs de Juanjo Guarnido, avec l'aide d'Hermeline Janicot Texier pour les couleurs, Jena Bastide ayant réalisé la mise en couleurs des pages 75, 77 à 79, 81 à 84. L'ouvrage s'ouvre avec un court avant-propos d'un paragraphe évoquant El Buscon la Vie de l'Aventurier Don Pablos de Segovie (1626) de Francisco Gomez de Quevedo y Villegas (1580-1645), un des chefs d'œuvre du roman picaresque. Au seizième siècle, à la cour du roi d'Espagne, Pablos de Ségovie raconte son histoire : né gueux en Castille, il finit par décider de quitter l'Espagne pour gagner les Indes afin de connaître une vie meilleure. Il effectue la traversée vers l'Amérique du Sud sur un magnifique trois mats, en tant que membre d'équipage, tout en plumant les matelots aux cartes, en trichant. Mais l'un d'eux finit par comprendre la combine et Pablos est balancé par-dessus bord au large des côtes. Après une nuit difficile accroché à un bout de bois, il finit par échouer, épuisé, sur une plage. Quand il relève la tête, il constate qu'il est observé par une demi-douzaine d'africains. Au temps présent du récit, Pablos est allongé sur un chevalet de torture, en train d'être interrogé par l'alguazil de la place forte de Cuzco, assisté par l'intendant le seigneur Reyes. L'alguazil perd sa patience, mais Pablos insiste : il doit tout raconter dans l'ordre pour l'alguazil comprenne ce qu'il en est de l'Eldorado. Alors que Pablos perd conscience d'épuisement, Reyes fouille ses affaires et y trouve une tête réduite que l'alguazil identifie tout de suite : celle de don Diego, nom que Pablos pousse dans un cri soudain. Reyes lui conseille de raconter ce qu'il sait à l'alguazil. Pablos continue son histoire en reprenant au moment où il venait d'être intégré dans le petit village d'anciens esclaves africains, à qui il apprenait qu'une bulle papale interdisait de réduire les indiens en esclavage et que c'est la raison pour laquelle des africains avaient importés dans ce pays. Un soir, alors que les anciens discutent de son sort, Pablos se met à mimer sa vie en Espagne devant les autres villageois : son père, sa mère, son petit frère, leur vie de gueux. L'alguazil recommence à s'impatienter, mais Pablos explique que tout est important pour comprendre comment il en est arrivé à l'Eldorado. Après quelques jours passés avec la tribu, Pablos a décidé de s'en aller en catimini, ne souhaitant pas être cantonné à une vie de villageois fermiers. En logeant la côte, il finit par tomber sur un campement d'espagnols, des ouvriers dans une exploitation de cannes à sucre. L'un d'eux lui temps une machette pour aller travailler aux champs. Pablos se souvient du conseil de son père : ne jamais travailler. Alors que les travailleurs l'accompagnent vers leur nouvelle tâche, Pablos demande au meneur où on peut trouver l'or des Indes. le cavalier lui répond que toute la Nouvelle-Espagne a été grattée jusqu'à l'os et que pour l'or il faut aller au Pérou. Ils arrivent en vue d'un village et Pablos voit pour la première fois des Indiens, avec leur peau cuivrée. Il voit aussi le sort que leur réserve la main d'oeuvre de la plantation, à ces indiens qui ne peuvent servir à rien. Impressionnant de découvrir cette bande dessinée, d'un format un peu plus grand que d'habitude, avec une pagination plus importante (152 pages), et réalisée par le scénariste de de Cape et de Crocs (avec Jean-Luc Masbou), et le dessinateur de Blacksad (avec Juan Díaz Canales). D'autant plus que la couverture annonce qu'il s'agit d'une bande dessinée picaresque, le tome 2 d'El Buscón, jamais écrit par son auteur. Mais il est aussi possible de le lire comme une bande dessinée comme une autre, et même de se sentir un peu plus à l'aise en découvrant qu'Alain Ayrolles ne manque pas d'humour. L'ouvrage est composé de trois chapitres et il a intitulé, avec malice, le dernier : Qui traite de ce que verra celui qui lira les mots et regardera les images. de fait, cette bande dessinée se lit très facilement, avec de jolies cases, et une intrigue simple à lire. Les pérégrinations de Pablos de Ségovie sont hautes en couleurs, comme on peut s'y attendre dans un ouvrage se réclamant du genre picaresque, avec un personnage de rang social très bas qui ne rêve que de s'élever sans travailler, raconté sous la forme d'une biographie (Pablos racontant sa vie à d'autres personnages, la mimant parfois), réaliste, avec une discrète touche satirique. Le lecteur n'a pas besoin de disposer de connaissances préalables sur la conquête du Mexique par les espagnols pour apprécier l'histoire, même si le scénariste incorpore des éléments authentique. La reconstitution histoire réalisée par Juanjo Guarnido est très impressionnante. le lecteur éprouve la sensation d'être un invité de marque à la cour du roi d'Espagne, de s'appuyer contre un montant du trois-mâts pour assister à la partie de cartes de Pablos avec les marins, de se trouver dans une cave de la forteresse de Cuzco pour écouter l'histoire de la vie de Pablos, de regarder le port de Callao depuis la mer, de descendre au fond d'un mine de mercure, etc. L'artiste réalise des dessins en détourant traditionnellement les personnages et les éléments de décor, puis en les habillant de couleurs à l'aquarelle, pour des planches très plaisantes à l'œil, gorgées de lumière. le niveau de détails est épatant du début jusqu'à la fin, sans baisse de qualité, avec des décors représentés dans plus de 95% des cases, un travail descriptif de titan, de bout en bout. S'il souhaite prendre le temps pour savourer, le lecteur observe les différentes tenues vestimentaires, des officiels espagnols avec leurs armes aux simples indiens ruraux en passant par les mendiants, un prêtre, une matrone, le chef des rebelles péruviens… L'artiste sait donner des visages très expressifs à chaque personnage, parfois avec une touche d'exagération : la mine innocente de Grajalita qui explique que Pablos l'a forcée à tricher, l'alguazil excédé de la durée du récit de Pablos qui ne semble vouloir jamais aboutir à l'Eldorado, le visage souriant du prêtre Balthazar, le visage hostile de la tenancière de l'auberge La Mona de Gibraltar à Cuzco, etc. C'est un régal de côtoyer cette humanité si naturelle. C'est souvent irrésistible de comique, par exemple quand Pablos indique sa joie de revoir des figures de chrétiens, alors qu'en face lui il n'a que des individus à la mine patibulaire, et qu'il vient de quitter les africains réellement fraternels. Enfin, Juanjo Guarnido est passé maître dans l'art de tailler la barbe et la moustache aux personnages masculins, avec une variété inimaginable. À plusieurs reprises, Pablos est amené à user de la pantomime pour distraire des individus plus ou moins amènes. La première fois se produit en page 21 et les dessins montrent à nouveau avec clarté et évidence à quel point Pablos se montre expressif et est compris par les africains, malgré la barrière de la langue et de la culture. le spectacle des paysages s'avère tout aussi enchanteur : la mer et son écume (page 15), la dense jungle et sa faune (page 24), une superbe vue du dessus d'une crique (page 26), les routes et les chemins de montagne, les cimes enneigées, les rues et les bâtiments de Cuzco ainsi que sa forteresse, etc. Cela culmine avec l'expédition qui finit par aboutir à Eldorado, une séquence muette de 12 pages (de p.66 à p.77). Cette bande dessinée est un splendide spectacle visuel du début jusqu'à la fin, avec des moments étonnants. le lecteur ne s'attend pas forcément à des combats avec massacre d'indiens (un passage difficile à regarder), ou à l'explosion d'un crapaud dans le cadre d'un jeu d'enfants cruel. Cette histoire est pleine de surprises visuelles découlant directement du moment ou du lieu. Alain Ayrolles met en scène un individu créé dans un roman et il évoque rapidement son passé, en particulier ce que sont devenus son père, sa mère et son petit frère. Sous des dehors parfois burlesques, il montre un individu issu d'une classe sociale inférieure, celle des gueux, et bien décidé à améliorer sa situation sociale. le lecteur se lie tout de suite d'amitié avec lui, du fait de ses talents de conteur, formidablement mis en scène par le scénariste. Il lui faut presque faire un effort conscient pour reconnaître que ce même gugusse n'hésite pas à prostituer une de ses compagnes, en page 35. Au fil de ces tribulations, Pablos de Ségovie se retrouve à côtoyer bien des personnages, et dans des situations sociales diverses. Cela le conduit à faire des remarques en passant qui sont autant de commentaires sur l'état de la société. Mais que vaut la vie de celui qui ne sert à rien ? se demande-t-il. Un peu plus loin, il fait le constat que partout les gros mangent les petits, et veillent à ce que jamais ils ne puissent enfler jusqu'à leur taille. Il ne peut que constater la façon dont les indiens sont traités, malgré la bulle papale sensée leur assurer une protection. Il grimace et il frémit quand le père Balthazar a pour objectif de faire de Pablos un bon pauvre, c'est-à-dire un individu qui reste à sa place sans chercher à la remettre en cause, à questionner l'ordre établi. Il ne perd aucune illusion quand les nobles révèlent leur véritable motivation, leur façon de faire. Cette dimension sociale reste toujours à l'arrière-plan, le lecteur étant totalement captivé par les aventures de Pablos, par sa ressource, par les revers de fortune, par la soif de l'or et ce qu'elle fait faire aux individus. Il se rend bien compte qu'il semble parfois y a voir plus que ce que raconte Pablos, ou un ou deux points pas si clairs que ça. Tout sera expliqué à la fin du récit dont l'intrigue ne se limite pas à trouver l'Eldorado, loin de là. Les Indes fourbes est un de ces albums dont le lecteur sait qu'il sera excellent avant même d'avoir commencé la première page. En fonction de sa disposition d'esprit, cela peut l'allécher ou au contraire le rebuter. Une fois qu'il a commencé l'histoire, il a bien du mal à s'arrêter. La narration visuelle est extraordinaire, sans aucune faiblesse, descriptive et lumineuse, un spectacle de chaque page sans pour autant jamais sacrifier la clarté de l'histoire. L'intrigue articule une succession de tribulations sur un fil directeur très simple, offrant une richesse impressionnante. À la rigueur, le lecteur peut regretter que les commentaires de Pablos de Ségovie ne soient pas plus mordants vis-à-vis des différents cercles de la société où il évolue. Mais il est vrai que cette critique très feutrée est en cohérence avec sa personnalité.
Doktor Sleepless
Eschatologie - Ce tome contient les épisodes 1 à 4, initialement parus en 2007/2008, écrits par Warren Ellis, dessinés et encrés et mis en couleurs par Ivan Rodriguez. La série s'est arrêtée au numéro 13. Il est suivi du tome 2 Doktor Sleepless, Tome 2 : qui contient les épisodes 5 à 8. le présent commentaire porte sur les épisodes 1 à 8. John Reinhardt se tient nu devant son miroir et se parle à lui-même. Il se dit qu'il est temps qu'il devienne Doktor Sleepless, un savant fou de dessin animé, vivant dans son manoir situé en hauteur sur Scartop. Il arbore un tatouage vert de 3 roues dentelées sur le dos. En bas de la colline, dans une boîte de nuit de la ville d'Heavenside, DJ Amun est en train d'effectuer une prestation de DJ. Une femme vient le trouver lui présentant un fœtus dans une éprouvette. Peu de temps après, DJ Amun se donne la mort en s'ouvrant la gorge avec un couteau dans sa cuisine. le lendemain, Doktor Sleepless se promène à pied dans un des quartiers de la ville pendant que Nurse Igor (son assistante rémunérée) placarde des affiches indiquant que la Terre ne doit pas être considérée comme un simple produit. Sur les murs, il y a des graffitis demandant où est le futur promis, avec jetpack et voiture volante. Dans la librairie Catastrophe Books, la propriétaire Sing Watson s'agace de la question d'un client demandant si elle a un exemplaire du livre de John Reinhardt. Elle répond quand même poliment. Elle et son employée Celia Rush sont surprises de devoir réceptionner un carton de livres qu'elles n'ont pas commandés : The darkening Sky, par Henrik Boemer, le livre qui gisait devant les cadavres de ses parents quand John Reinhardt les a découverts alors qu'il était encore un enfant. Doktor Sleepless et Nurse Igor se rendent dans un bar appelé Shank Valentine, où le docteur effectue une opération de réanimation sur un individu en état de choc suite à un dysfonctionnement de son implant informatique. L'opération est un succès. À la librairie Catastrophe Books, les habitués boivent un coup à la mémoire de DJ Amun qui était un pote de Sing Watson. Ils décident de tenter de se brancher sur la fréquence de sa radio, et ils tombent sur une émission de Doktor Sleepless. Ce dernier s'est lancé dans une diatribe contre les mécontents du présent réclamant un futur plus conforme aux promesses de la science-fiction, sans se rendre compte à quel point la science a déjà transformé leur vie au-delà de tout ce qu'avaient pu imaginer les auteurs de SF. Il les admoneste d'attendre un futur à leur goût comme si c'était un dû, alors qu'ils ne font rien de constructif pour participer à l'avènement d'un tel futur.il leur promet des changements. À partir de 1999, Warren Ellis entame une collaboration fructueuse avec le petit éditeur Avatar Press, pour des histoires s'éloignant des superhéros traditionnels, avec un goût pour l'exploration des formats, et des récits qui ne rentrent pas dans le moule de Mavel, DC (même Vertigo), ni même Image Comics. Cela lui permet d'écrire ce qu'il souhaite, avec un éditeur spécialisé dans les petits tirages, donc sans exigence d'un seuil minimum garanti pour les ventes. En fonction des récits, l'implication d'Ellis est plus ou moins importante, et l'artiste qui lui est associé est plus ou moins adapté. En se lançant dans la lecture de ce tome, le lecteur a également conscience qu'il s'agit d'une histoire qui n'a pas été menée à son terme et que les épisodes 9 à 13 n'ont pas bénéficié d'une édition en recueil. Néanmoins, il a également l'assurance de plonger dans un récit totalement choisi par l'auteur. Un rapide coup d'œil lui montre que la mise en image est de bonne qualité. Il repère tout de suite les couleurs un peu froides qui sont l'apanage des titres édités par Avatar. Elles sont réalisées par infographie avec une utilisation trop systématique de dégradés très lissés, indifféremment du type de surface concerné, bâtiments, sols ou peau humaine. Toutefois, il constate également que Rodriguez utilise la couleur pour faire ressortir les surfaces les unes par rapport aux autres, et qu'il en fait un usage fin et méticuleux, ce qui contrebalance l'effet de lissage. Le lecteur habitué aux caractéristiques de l'écriture de Warren Ellis sait que ses scénarios représentent un défi pour les artistes chargés de les mettre en images, du fait de scènes de dialogues denses, alternant avec des pages d'action quasiment muettes où les dessins portent toute la narration. le lecteur découvre rapidement que ce n'est pas ce genre de récit ici, car il n'est pas basé sur l'action. du coup, le défi pour Ivan Rodriguez ne réside dans pas dans des séquences muettes, mais dans l'enfilade de séquences de dialogues pour lesquelles il doit concevoir des prises de vue vivantes. Il dessine dans un registre réaliste, avec des formes détourées d'un trait fin d'une épaisseur constante, parfois souligné par un trait plus gras supplémentaire. Il intègre un bon niveau de détails dans ses dessins que ce soit pour les éléments de décors ou pour les personnages. Il n'y a pas de page vide d'arrière-plans, mais ceux-ci sont parfois un peu simplifiés. L'artiste se concentre essentiellement sur les contours des bâtiments, des accessoires, des meubles, sans y apporter de texture. Ces dernières sont intégrées par le biais des couleurs. de plus Rodriguez a tendance à réaliser des contours à la régularité géométrique, comme si tout était neuf, sans aucune marque du temps qui passe et qui use. Il s'en suit une apparence un peu trop ordonnée. Pour autant, cela ne diminue pas la densité des décors, la qualité des environnements, et leur consistance, permettant au lecteur de s'y projeter facilement. Les dessins d'Ivan Rodriguez donnent un aperçu de plusieurs quartiers de la ville d'Heavenside, et de quelques lieux récurrents comme la demeure de John Reinhardt, la librairie de Sing Watson, ou encore un bar en particulier. Cette ville est peuplée par des individus qui semblent tous avoir entre 20 et 40 ans, avec des silhouettes élancées, voire musculeuse pour Doktor Sleepless. Ils disposent tous de visages aisément reconnaissables, et de tenues vestimentaires différenciées, adaptés à leur statut social et à leur occupation. Sleepless porte une sorte de tablier chirurgical assez démodé, qui évoque de loin un costume ce qui est en cohérence avec sa volonté de prendre l'apparence et de se comporter comme une caricature de savant fou. Pour conférer un intérêt visuel aux séquences de dialogues, l'artiste fait preuve d'une grande inventivité. Il bénéficie parfois du fait que les protagonistes se déplacent en même temps, ou accomplissent des gestes, ce qui apporte un intérêt visuel à la scène. Pour le reste, il conçoit des plans de prise de vue permettant de voir l'environnement dans lequel évoluent les personnages, montrant le langage corporel des individus, laissant voir l'expression de leur visage (manquant parfois de nuance dans le dessin), dans des prises de vue dépassant l'alternance de champ/contrechamp. La narration visuelle n'est pas aussi flamboyante que dans les récits de Warren Ellis avec plus d'action, mais elle remplit ses fonctions au-delà du minimum syndical. Le lecteur découvre progressivement la nature du récit et les motivations de Doktor Sleepless. Au départ, il s'agit d'un individu décidé à faire une différence sur la marche du monde grâce à ses compétences scientifiques et techniques et son inventivité pratique. Il évolue dans un monde d'anticipation, pas très loin du monde réel, la grande avancée étant des puces multifonctions implantées dans les individus pour le plaisir, la communication ou le monitoring médical. Ellis en profite pour intégrer quelques intuitions technologiques dont il a le secret, mais sans basculer dans la science-fiction de sa série Transmetropolitan. Doktor Sleepless apparaît alors comme un personnage créé par John Reinhardt pour apporter de force une forme de connaissance aux masses laborieuses, ou peut-être résoudre certaines crises, évoquant un peu Mister X (1984) créé par Dean Motter. Rapidement l'auteur brouille les cartes en insérant des références le temps d'une case au milieu d'un séquence, comme le symbole de Doktor Sleepless (son tatouage) projeté sur les nuages (à l'instar de l'emblème de Batman à Gotham), un jeune enfant menacé par des tentacules surgissant de la pénombre (évoquant les Grands Anciens d'Howard Philips Lovecraft), les tulpa et la vie d'Alexandra David-Néel (1868-1969). En cours de route il apparaît un tueur en série, et l'eschatologie prend une place prépondérante. Alors qu'il pensait avoir cerné l'histoire comme les aventures d'un scientifique urbain luttant contre des dysfonctionnements d'une technologie d'anticipation, le lecteur se rend compte que le récit est d'une nature toute autre, relative à l'histoire personnelle de John Reinhardt et à son funeste projet pour la société. Dans le même temps, il constate que Doktor Sleepless est un individu assez bavard, profitant de Nurse Igor comme d'un auditoire, déversant ses idées et ses points de vue dans son émission de radio et se parlant à haute voix en dernier recours. Certains de ses propos servent à nourrir le récit d'informations ; d'autres relèvent d'opinions dans lesquels le lecteur identifie rapidement celles de l'auteur. Il peut s'agir de l'apport de la technologie à la vie quotidienne et de sa capacité transformatrice, des expériences de développement spirituel personnel, de l'inéluctabilité pour l'individu de se soumettre aux produits de masse, des laboratoires d'idées (think tank), de l'authenticité des artistes de rock, de la puissance de la notion de complot (réel ou imaginaire), etc. Ces points de vue sont présentés avec la verve coutumière de l'auteur, imprégnés d'une causticité qui n'est pas méchante. Quand il ouvre un récit de Warren Ellis publié par Avatar Press, le lecteur s'interroge sur ce qu'il va trouver. Il se rend rapidement compte qu'il bénéficie pour Doktor Sleepless d'une solide narration visuelle, à défaut d'être vraiment originale ou personnelle. Il lui faut plus de temps pour comprendre l'enjeu réel du récit, car le scénariste a conçu une histoire très fournie sans être indigeste, avec une intrigue qui ne se révèle que progressivement, des thèmes chers à l'auteur sans qu'il ne rabâche des idées déjà utilisée, et des idées personnelles variées et intelligentes qui font de ce récit une aventure de lecture riche, divertissante et enrichissante.
Captain Swing et les pirates électriques de Cindery Island
Rétrofuturisme et idéaux politiques - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, soit les 4 épisodes parus en 2010/2011. À Londres, en 1830, un policier municipal est retrouvé empalé sur les grilles d'une demeure, ses intestins se dévidant à l'extérieur, par une ronde de 3 de ses collègues. Charlie Gravel et ses collègues sont tirés de la contemplation du cadavre les tripes à l'air, par le bruit d'une crécelle signifiant qu'un autre policier appelle à l'aide. Ils tombent face à face avec un individu tout de noir vêtu ayant chaussé d'étranges bésicles qui crépitent dans la nuit. Constatant son infériorité numérique, Captain Swing s'enfuit et échappe à ses poursuivants grâce à ses bottes étranges et crépitantes qui lui permettent de sauter par-dessus les murs de clôtures. Charlie Gravel va recroiser la route du Capitaine Swing dans un complot qui implique également les gendarmes nationaux. Ce n'est pas la première fois que Warren Ellis s'adonne au rétrofuturisme, avec une touche de steampunk : Aetheric Mechanics (en anglais) qui se déroule en 1907 avait déjà prouvé sa capacité à s'inspirer d'un genre littéraire pour une histoire pleine de saveur. Ici, Ellis remonte un peu plus loin dans le temps pour un récit steampunk dans l'esprit, même si le magnétisme prend la place de la vapeur. L'histoire est illustrée par Raulo Caceres qui avait déjà mis en images Crecy (en anglais) de Warren Ellis, et une partie des premières aventures de William Gravel également d'Ellis. Il a également fait dans le zombie et l'abject avec le troisième tome de Crossed : Psychopath (en anglais). Caceres est un dessinateur appliqué, qui soigne chaque trait de chaque case et qui ne rechigne pas au détail. Il a un style légèrement suranné qui évoque parfois celui d'Eduardo Baretto, en moins naïf. Ce qui est vraiment agréable, c'est que Caceres fait tout ce qu'il faut pour que le lecteur puisse se sentir dans le même environnement que les personnages. Il ne manque pas un seul pavé mouillé dans les rues de Londres. Les façades de Bow Street présentent toutes leurs briques, ainsi qu'une architecture authentique. Les intérieurs disposent d'une décoration d'époque. Les uns et les autres s'habillent avec des vêtements crédibles. Et les visions des toits de Londres avec leurs cheminées sont dépaysantes et évocatrices. le mélange d'artisanat (métallurgie et ébénisterie) avec la technologie d'anticipation atteint un équilibre en état de grâce (en particulier une magnifique balle de révolver finement ouvragée). Il n'y a peut être que les visages qui manquent de mesure et de nuances dans leurs expressions. le décolleté du seul personnage féminin dénote également une facilité aguicheuse, dans ces illustrations plutôt réalistes. Par contre, les responsables des couleurs ont opté pour des teintes très sombres qui s'ajoutent à un encrage déjà bien appuyé, et il faut prévoir un environnement avec une forte luminosité pour distinguer tous les détails. De son coté, Ellis a également vu les choses en grand, malgré le nombre de pages relativement faible. Il a inséré quelques pages de textes (entre 4 et 6 par épisode, en très gros caractères) pour approfondir le contexte de l'histoire, avec pour commencer un rappel historique sur la différence entre les "Copper" (policier municipal londonien) et les "Bow street runners" (policiers sous les ordres des magistrats). Ellis a donc l'ambition de raconter une aventure haute en couleurs, distrayante, fantastique, mais aussi d'intégrer une dimension sociale. Effectivement l'aventure est au rendez-vous avec un goût de merveilleux technologique qui fleure bon les romans pour jeunes adolescents du dix-neuvième siècle. Effectivement, les personnages se divisent entre les bons et les méchants. Mais très vite, le camp des bons se révèle plus complexe que prévu. Warren Ellis réussit à développer les caractéristiques psychologiques du Capitaine Swing et de Charlie Gravel, et à leur donner des motivations complexes. Ces dernières reflètent aussi bien les idées sociétales de l'époque que leurs personnalités. Si le récit semble se terminer sur une fin trop classique, la dernière page de texte ouvre la narration sur une problématique éloignée des clichés manichéens. Ellis a su transcrire sous forme de récit d'aventures, une problématique philosophique complexe et d'une actualité toujours plus délicate et paradoxale dans notre société. Derrière son apparence de récit d'anticipation du dix-neuvième siècle, avec une légère composante steampunk, Warren Ellis et Raulo Caceres projettent le lecteur dans un Londres aussi réel que fantasmé en 1830, pour de grandes aventures mettant en évidence une question de fond sur la nature du progrès scientifique et sa classe sociale.
Nextwave
Premier et second degrés - Ce tome comprend les épisodes 1 à 12 publiés en 2006 et 2007, soit l'intégralité de la maxisérie. Une méchante multinationale générique Beyond Corporation a créé une organisation antiterroriste Highest Anti Terrorism Effort (HATE). Cette dernière a rassemblé 5 superhéros pour découvrir et désamorcer des armes de destruction massive bizarres. Mais elle a également été noyautée de l'intérieur et retournée contre l'équipe de Nextwave qui se compose de Monica Rambeau (ex Captain Marvel et Photon, elle a depuis abandonné ses noms de code précédant), Tabitha Smith (ex Boom-Boom et Meltdown), Aaaron Stack (Machine Man), Elsa Bloodstone (la fille d'Ulysses Bloodstone, chasseuse de monstres) et le Captain (un nouveau personnage). La première arme bizarre est un gros lézard avec un slip de bain violet (mais sans appareil génital) connu par les experts de l'univers Marvel sous le nom de Fin Fang Foom. Dès la lecture de l'appellation de la série Nextwave : agents of HATE, le lecteur a compris que le second degré s'est invité : les superhéros travaille pour une organisation dont l'acronyme signifie Haine. le point de départ évoque tout de suite Justice League International de Keith Giffen et JM DeMatteis : des personnages de seconde zone qui vont servir de ressort comique dans des histoires pour rire. Warren Ellis se révèle un excellent auteur comique qui sait jouer sur plusieurs registres. Il y a bien sûr les moqueries et gentilles railleries entre les membres de l'équipe. Par exemple, Monica Rambeau rappelle régulièrement son expérience en tant que chef des Avengers (période Assault on Olympus), et les autres la vannent à ce sujet. Aaron Stack joue sur sa nature de robot, opposée à celles d'êtres humains fait de chair et d'os. Ellis utilise également l'absurde comme source de comique : les soldats sans âmes à base de brocoli (il faut le lire pour comprendre). Il y a également Dirk Anger, le chef du vaisseau lancé à la poursuite de Nextwave, totalement maniaco-dépressif, incompétent, travesti, etc. Il y a aussi des dialogues savoureux, par exemple le Captain expliquant qu'il a essayé tous les noms composés avec Captain (Captain Ron, Captain L. Ron, Captain Universe, Captain Ultra, Captain Avenger, Captain Avalon, Captain Marvel, Captain Kerosene) pour s'apercevoir qu'ils étaient tous déjà pris. Warren Ellis peut également se reposer sur les dessins de Stuart Immonen (encré par Wade von Grawbadger) pour bénéficier d'un comique visuel. Immonen utilise un style légèrement cartoon qui exagère les expressions et donne des corps de personnages de dessin animé aux superhéros et à leurs ennemis. Il glisse aussi bien des outils technologiques décalés (un énorme combiné téléphonique en guise de casque de télécommunication) que des descriptions d'action typiquement frappées au coin du dessin animé (un superhéros est frappé d'un coup de poing, il est projeté dans les airs et décrit une trajectoire qui se termine en rebondissant à plusieurs reprises sur le sol). Les illustrations transposent parfaitement les caractéristiques du scénario en étant premier degré lorsque l'histoire met en valeur les actions de courage, ou les affrontements, en étant parodiques quand le scénario s'aventure dans l'absurde ou la caricature. Immonen réussit une très jolie interprétation d'un robot Transformer. Et son sens du comique visuel donne un sens nouveau aux aides de Dormammu, les Mindless Ones, totalement adaptés au consumérisme décérébré de masse. le passage où ces derniers prennent la place de civils constitue une critique drôle et irrésistible de l'abrutissement des masses par la société de consommation. En fait Ellis et Immonen réussissent à être respectueux des superhéros tout en les caricaturant et en se moquant d'eux. Les scénarios sont très décompressés : ils ne comprennent qu'une trame basique des superhéros cherchant les supercriminels et les affrontant jusqu'à gagner (avec des méthodes différentes à chaque fois), avec plusieurs références parfois pointues à l'univers partagé Marvel. du coup les histoires ne gardent que l'ossature des comics de superhéros, leur quintessence. de l'autre coté, la dérision règne en maître, tout en se nourrissant aussi des références pointues de l'univers partagé Marvel. Il n'est pas sûr que tous les lecteurs soient capables de reconnaître Forbush Man et de le replacer dans son contexte, ou de comprendre les couvertures de Not brand echh. Les 12 épisodes forment une série d'aventures agréables au premier degré, et irrésistibles grâce à leur humour au premier et au deuxième degré. Ellis réussit même à terminer le tome sur une forme de fin mettant un terme satisfaisant à ces destructions d'armes de destruction massives bizarres.
Black Summer
Défouloir monstrueux, réflexion embryonnaire - Ce tome comprend une histoire complète initialement parue en 8 épisodes (de 0 à 7) en 2007/2008. Elle s'inscrit dans une trilogie thématique sur les superhéros par Warren Ellis : (1) Black Summer, (2) No Hero et (3) Supergod. Tom Noir, un homme unijambiste (il a un moignon au niveau du genou gauche), se regarde dans la glace. Puis il se dirige vers son fauteuil dans une pièce dont le ménage n'a pas été fait depuis des semaines, pour se coller devant la télé. CNN diffuse une émission en direct dans laquelle apparaît John Horus (un superhéros revêtu d'un costume blanc maculé de sang avec des sphères technologiques lévitant autour de lui) annonce qu'il vient d'assassiner le président des États-Unis, plusieurs de ses conseillers et quelques membres de la sécurité qui ont essayé de s'interposer. Il explique que le président avait abusé de la confiance des électeurs en cautionnant une guerre en Irak, l'emploi de généraux par des entreprises privées de sécurité, etc. Après le choc de cette émission, Tom Noir répond à un coup de sonnette. Il se trouve face à face avec Frank Blacksmith qui vient lui annoncer qu'il a amené un garde du corps avec lui pour exécuter Tom. Dès la couverture et les premières pages, le lecteur découvre des illustrations regorgeant d'informations, exigeant une attention de lecture soutenue. Juan Jose Ryp est un obsédé du détail et il accorde la même attention aux éléments de premier plan, qu'à ceux de second ou d'arrière plan. Il ne hiérarchise par l'information visuelle, il reste le plus fidèle possible à tous les détails, comme s'il prenait des clichés au fur et à mesure de chaque séquence. C'est ainsi que dans la salle de bain le lecteur peut contempler les 2 tuyaux d'arrivée d'eau sous le lavabo, le siphon avec sa partie démontable, l'eau qui fuit, le seau placé en dessous pour récupérer l'eau, etc. Ces éléments sont au même niveau de valeur visuelle que Tom Noir se contemplant dans la glace en premier plan. Ryp respecte bien sûr les règles fondamentales de la perspective, mais il ne guide pas l'œil du lecteur, il le laisse trier la masse d'informations visuelles. Ce procédé atteint son apogée lors des scènes de carnage, avec moult destructions et débris. Il ne manque pas un morceau de maçonnerie, pas une canalisation éventrée, pas un fer à béton, pas un bout de bidoche. À partir des fragments de maçonnerie disséminés dans la page, le lecteur peut même reconstituer la forme du mur, il ne manque ni un morceau, ni la logique de répartition des débris après le souffle de l'explosion. Pour augmenter le niveau de violence, Ryp n'hésite pas à parsemer les cases de giclées d'hémoglobine. Ce mode de narration graphique présente un gros avantage : le lecteur peut s'immerger dans chaque endroit, au cœur de chaque action, dans chaque explosion de superpouvoir. La contrepartie réside dans le temps de lecture, la concentration nécessaire au déchiffrage, par rapport à des dessins classique où l'artiste guide le lecteur dans la lecture. C'est un style qui évoque celui de Geoff Darrow dans Hard Boiled et Big Guy. Ryp dessine des visages moins peaufinés que ne le fait Darrow. Il a une tendance à abuser des individus qui sont en train de serrer les dents, elles mêmes découvertes dans un rictus qui fait s'entrouvrir les lèvres. Dans ce récit, Warren Ellis part du postulat que très récemment une bande d'étudiants, aidés par une agence gouvernementale, a réussi à augmenter les capacités de 7 individus rassemblés dans une équipe baptisée Seven Guns : Kathryn Artemis, John Horus, Tom Noir, Zoe Jump, Angel One, Dominic Atlas Hyde, Laura Torch. John Horus a fini par estimer que les élus américains, à commencer par le président, avaient trahi le peuple et qu'il est temps de redonner sa chance à ce dernier. Il s'en suit des destructions gigantesques au fur et à mesure que John Horus canalise les actions militaires menées contre lui, qu'il se retrouve face aux anciens membres des Seven Guns et que ces derniers sont soupçonnés de collusion avec lui. À partir de cette illustration de la maxime de Lord Emerich Acton (le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument), Ellis s'intéresse à la fois au niveau de destruction des affrontements, et à l'idéologie sommaire de ces superhéros. de ce fait, l'histoire reste avant tout un récit d'action, avec quelques points de vue politiques primaires justifiant les affrontements. Ellis mêle un peu de rébellion, avec un soupçon de paranoïa (rien d'exagéré) et la question de la représentation du peuple. Mais ces considérations restent au second plan. Au fur et à mesure, Ellis s'attache surtout à montrer que chaque individu agit pour ses motivations propres et que le concept d'intérêt commun n'est finalement qu'un prétexte pour les uns et les autres. Sous réserve d'apprécier le style graphique très dense, cette histoire propose un gros défouloir avec un niveau de violence élevé et quelques amorces de réflexion. Avec ces dernières, Warren Ellis met l'eau à la bouche de ses lecteurs, en faisant miroiter ce qu'aurait pu être une vraie réflexion sur le sujet. Mais ici, son intention d'auteur est de montrer que ces superpouvoirs ne peuvent pas coexister avec une humanité traditionnelle et que leur utilisation sans éducation politique de leurs détenteurs ne peut conduire qu'au désastre. Entre défouloir cathartique et récit de réflexion.