Voilà une lecture essentielle pour entretenir le devoir de mémoire et le respect de la parole des victimes. Je dois remercier Smart Move pour son bel avis (justement primé) qui a mis en lumière un ouvrage qui était passé de façon incompréhensible sous le radar du site lors de sa première diffusion (Delcourt).
Futuropolis a repris le flambeau pour rééditer ce pavé de 500 pages et on ne peut lui souhaiter que beaucoup de succès. Reconnaissance que l'autrice Gendry-Kim a déjà goûtée hors nos frontières quand on lit la liste interminable de prestigieux prix obtenus dans le monde.
La thématique des " femmes de réconfort" n'est pas nouvelle en Corée. Depuis les années 90 date des premiers témoignages entendus et acceptés par une société jusqu'alors sourde à la parole des victimes, cette thématique empoisonne les rapports diplomatiques entre le Japon et la Corée (voire d'autres pays conquis et 37-45). Comme le reconnait elle-même l'autrice le sujet a déjà beaucoup été exploité en 20 ans par différentes formes d'art.
Peu connu en France ce sujet a pourtant percé en Europe à la suite du témoignage de victimes hollandaises qui étaient devenues les esclaves sexuelles de l'armée impériale japonaise après la conquête de l'Indonésie. C'est très bien expliqué dans l'ouvrage de madame Jung Kyung-a Femmes de réconfort (esclaves sexuelles de l'armée japonaise).
Les deux ouvrages se complètent à merveille. Jung Kyung-a avait choisi une vision assez large qui mêlait témoignages de plusieurs victimes mais surtout qui s'appuyait sur les rapports d'expertises du médecin-capitaine Aso Tetsuo qui travaillait à mettre des procédures pour empêcher la diffusion des MST au sein de l'armée.
Gendry-kim choisit un récit bien plus intimiste centrée sur le destin de madame Oksun Lee jeune coréenne vivant dans la misère quotidienne avec sa famille. Gendry-Kim remonte ainsi dans le passé colonial du Japon vis à vis de la Corée. L'exploitation à outrance des richesses naturelles et de la main d'œuvre coréenne explique pourquoi une misère endémique régnait dans ces années-là. Le procès du colonialisme n'est plus à faire mais l'ouvrage y apporte sa pierre.
Cette colonisation brutale explique à la fois le grand nombre de jeunes filles coréennes abusées par les soldats japonais et le grand nombre d'hommes envoyés en travaux forcés au Japon.
Ces 500 pages se lisent très facilement grâce à une construction astucieuse. Le récit historique très lourd ne prend qu'une partie de la narration, c'est toujours traité avec délicatesse mais avec une extrême précision. Le discours est de femme à femme et certains passages ne cache pas grand-chose de l'intimité que ces pauvres jeunes filles essayaient de préserver malgré le manque de tout. Gendry_Kim travaille constamment dans la finesse et la délicatesse, aucune image explicite morbide ou voyeuriste ne vient troubler la douceur du récit.
Cette douceur contraste avec force avec la dureté et la sauvagerie du contexte. Une sauvagerie qui va durer bien après la fin de la guerre.
L'autrice se met en scène dans des scènes d'interviews avec Oksun qui a alors presque 90 ans. Cela permet à l'autrice de s'interroger sur la légitimité de sa démarche. Elle nous fait part de ses doutes et de ses interrogations quant à introduire tel ou tel sujet sensible (comme le premier viol, l'hygiène féminine, les enfants). L'autrice ne se met jamais en avant et laisse la parole se libérer d'elle-même. On n’interviewe pas une personne de cet âge avec de tels traumatismes comme un joueur de foot multimillionnaire égocentrique.
Il faut une grande qualité d'écoute tout particulièrement pour des personnes qui n'ont pas été écoutées pendant des décennies.
La parole est donc souvent rare toujours riche malheureusement cruelle. Gendry-Kim se heurte à la problématique de l'image de l'indicible. C'est vrai pour tous les auteurs qui racontent l'ignoble de masse : Rwanda, Cambodge, Shoah, Congo...
Gendry-Kim choisit l'implicite qui souvent à bien plus de puissance que l'image crue. En choisissant de peindre des paysages d'arbres parfois en fleurs parfois tourmentés, l'autrice nous renvoie à l'insignifiance de la folie humaine pour une nature qui va son chemin de résilience malgré les bombes et les atrocités. Le trait au pinceau est très fluide et souple. Cela permet à l'autrice de travailler sur les épaisseurs de tracés. Les noirs sont très présents surtout dans la partie historique. A eux seuls ils produisent cette ambiance d'enfermement insupportable vécue par Oksun et ses amies.
J'ai trouvé beaucoup d'originalité et de caractère à cette narration graphique si importante dans l'équilibre de la série.
Un must injustement ignoré par les festivals en France.
Un homme qui prend de la place
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, initialement parue en 2009, écrite, dessinée et mise en couleurs par Matt Kindt.
Cette histoire est racontée en trois parties distinctes et chronologiques. Dans la première partie, Marge Pressgang se souvient de son époux, mort sous les drapeaux pendant la seconde guerre mondiale. Elle déplore le peu dont elle arrive à se souvenir de lui. Elle était enceinte de Graig qu'elle a dû élever seule. Assez rapidement, il est apparu que la croissance de son fils était anormale : il grandissait plus vite que les autres, sans que son développement ne semble atteindre une limite, 2 mètres, 3 mètres et plus. Il était un élève effacé et studieux avec de bons résultats scolaires. le lecteur prend connaissance du point de vue de Marge, sans accès aux pensées ou émotions de Craig. La deuxième partie continue l'histoire de Craig depuis son entrée à l'université. Elle est narrée du point de vue de Jo, sa copine qui deviendra sa femme. Cette partie comprend une dizaine de pages pendant lesquelles Jo écoute le journal intime de Craig qu'il a enregistré sur des bandes magnétiques. La troisième et dernière partie est racontée du point de vue d'Iris, la fille de Jo et Craig, qui recherche les traces de son père disparu pour écrire un livre sur lui.
Une histoire de géant au vingtième siècle racontée pour des adultes : Matt Kindt utilise un élément fantastique classique qu'il met en scène à sa manière. Il raconte de manière plutôt réaliste la vie d'un homme qui n'a pas arrêté de grandir (il y a une explication rapide à cet état de fait exceptionnel) dépassant les 3 mètres, et comment il trouve sa place dans la société, comment la société l'intègre. Kindt ne se sert pas d'un dispositif narratif fantastique pour se lancer dans un récit d'action. À partir de point de départ (l'existence d'un vrai géant), il envisage de façon littérale sa vie. Quelles sont ses relations avec son entourage ? Comment trouve-t-il des vêtements à sa taille ? Qui lui fabrique des lunettes ? Quelles sont les conséquences physiologiques de cette taille démesurée ? Comment a-t-il aménagé ses toilettes ? Comment fait-il pour se faire couper les cheveux ?
Cette approche prosaïque et terre-à-terre permet au lecteur de plus facilement consentir la suspension d'incrédulité nécessaire pour accepter cet élément fantastique. L'utilisation de 3 narratrices pour raconter l'histoire facilite également l'empathie du lecteur qui perçoit l'existence de ce géant à travers elles qui l'ont côtoyé au quotidien, comme un être humain et pas comme un phénomène de foire ou comme un monstre. La propre acceptation de ces femmes entérine l'existence de Craig, avec sa taille impossible. le style graphique utilisé par Kindt renforce encore cette approche en douceur de cet individu hors norme. Il réalise des dessins délicats, légèrement encrés, donnant parfois l'impression que certaines formes ont simplement été détourées au crayon, sans avoir été repassée à l'encre, évoquant parfois une esquisse prise sur le vif. Kindt a réalisé lui-même la mise en couleurs, à base d'aquarelles dans des teintes pastel. Cela confère à la fois un côté rétro (l'histoire se déroule dans les années 1960), et accentue aussi la sensibilité du regard porté sur Craig. Pour autant, il n'y a aucune forme de niaiserie ou d'ingénuité dans les dessins, simplement un regard un peu nostalgique.
Loin de présenter une apparence fade ou uniforme, les pages présentent de nombreuses surprises, dans la forme comme dans le fond. Pour commencer, Matt Kindt n'hésite pas à jouer avec la forme en insérant un plan masse d'une maison sur papier à fond bleu, ou des publicités pour une entreprise de construction dans un style années 1950, des extraits de journaux découpés et collés dans un cahier (scrapbook), un compte-rendu d'exposition artistique, ou encore la couverture d'un livre de propagande à la gloire de l'homme géant. Sur 190 pages de BD, ces facsimilés représentent un faible pourcentage de la pagination, mais ils introduisent une variété et une volonté de sortir du cadre, rendant la narration plus vivante, plus inattendue. À plusieurs reprises, le lecteur tombe sur une case représentant un élément totalement inattendu qui n'a rien de choquant dans la mesure où il est représenté de la même manière que le reste, mais qui surprend pris en dehors de son contexte. Par exemple, le dessin relatif aux toilettes du géant présente une apparence totalement inoffensive, mais son sens relève bien des besoins naturels de l'homme. Il y a également cette image évoquant la possible intervention du géant au Vietnam pendant la guerre qui évoque immédiatement l'avancée inexorable de Jon Osterman dans une jungle analogue dans Watchmen. Sur le fond, la délicatesse des graphismes transcrit bien l'affection des femmes regardant ce monsieur.
Sans aller jusqu'à parler d'approche graphique à sensibilité féminine (un peu réducteur comme définition), Matt Kindt sait donner une personnalité à chacune de ces trois femmes, ainsi qu'un point de vue plus ou moins mélancolique qui vient apporter une touche poétique à l'existence de ce géant. Au-delà de ce drame humain raconté sans pathos exagéré, le lecteur peut parfois entrevoir une métaphore dans son existence. Matt Kindt joue donc sur les mots avec son titre "3 story" qui évoque aussi bien 3 histoires (celle de la mère, de l'épouse et de la fille) que la taille de Craig Pressgang (3 story = 3 étages). Dans la première partie, la mère de Craig évoque la mort de son père à la guerre, et le fait qu'il ait grandi sans présence masculine. le lecteur peut voir dans le gigantisme de Craig, le fait qu'il n'y a pas eu de père pour cadrer son évolution et lui imposer des limites. Dans la partie narrée par Jo (sa femme), il est possible de voir dans le gigantisme de Craig le fait qu'il prend toute la place, qu'il occupe tout l'espace vital de sa femme. Par opposition, Iris (sa fille) marche sur les traces de son père, ce qui l'amène à découvrir le monde, toute la surface qu'il a parcourue.
Pour cette histoire, on peut parler de bande dessinée d'auteur, dans laquelle Matt Kindt utilise un dispositif narratif artificiel (l'existence d'un géant dans la deuxième moitié du vingtième siècle) pour montrer la vie quotidienne autrement et parler des relations entre mère / fils, femme / époux et fille / père sous un angle original.
Kyle Baker : un créateur hors norme
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Ce graphic novel est parue initialement en 1992 au début de la carrière de Kyle Baker, deux ans après La légende de Cowboy Wally et des épisodes délirants de The Shadow (avec Andy Helfer, chez DC Comics). À l'époque DC Comics disposait d'une branche d'édition (Piranha Press) pour les projets de comics qui ne ressemblait à rien de connu. Effectivement, Why I hate Saturn sort de tous les schémas traditionnels des comics et même de la bande dessinée.
Kyle Baker nous invite à suivre les mésaventures d'Anne, une jeune journaliste newyorkaise, peu sérieuse, très en retard, malchanceuse en amour, déjà cynique, travaillant pour un magazine de tendances et dotée d'une sœur peu commune. Sa sœur est une végétarienne, elle est persuadé qu'elle vient de la planète Saturne et il s'avère qu'elle est poursuivie par un amoureux transi peu commode. Les deux tiers de l'action se déroulent à New York entre des bars, le bureau de l'éditeur du magazine et l'appartement d'Anne. le dernier tiers se déroule en Californie, entre les fauteuils des gares routières, la rue (Anne devient même SDF pendant quelques jours) et une escapade dans le désert de l'Arizona, passage qui évoque Thelma & Louise en plus drôle.
Cette histoire appartient en premier lieu au registre de l'humour, version dialogues piquants basés sur les petites et grandes absurdités de notre société. La trame de l'intrigue permet à Kyle Baker de dessiner autre chose que des têtes en train de parler.
Premier constat : Kyle Baker dispose d'un humour drôle qui fait mouche à chaque fois et je me suis surpris à pouffer à haute voix à plusieurs reprises (sous les regards navrés de mon entourage). Deuxième constat : les différents personnages sont tous dotés d'une personnalité très crédible et réaliste. Ils sont attachants et il est impossible de ne pas se reconnaître dans certaines de leurs manies ou de leurs jugements de valeur. Ensuite, cette histoire n'a pas vieillie, l'humour est toujours aussi pertinent : peut être même encore plus cruel en ce qui concerne l'ultramoderne solitude et l'invisibilité des SDF. Les illustrations de Kyle Baker sont très particulières : des visages en très gros plans, avec des traits simplifiés (on est à l'opposé du photoréalisme) et des expressions faciales exagérées qui sont irrésistibles.
La suite de la carrière de Kyle Baker est tout aussi imprévisible et éclectique : de l'humour de superhéros avec Plastic Man (On The Lam), des commentaires sociaux avec Nat Turner, des récits bibliques avec King David ou de la dénonciation de l'oppression des noirs avec une histoire de Captain America (Truth) et même des classiques de l'autre côté du miroir de Lewis Carroll.
J'ai adoré comme beaucoup les 3 premiers tomes. Cependant au vu du peu d'album durant ses décennies, j'ai comme l'impression que Franck Pé aime moins son personnage que nous. D'ailleurs je n'arrive pas à comprendre pourquoi il y en a si peu.
Je ne peux pas vivre dans un univers dépourvu de sens.
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Ce tome correspond à une biographie s'étalant de 1831 à 1881, de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881). Elle a été réalisée par Chantal van den Heuvel pour le récit, et par Henrik Rehr pour les dessins et les couleurs. Sa première publication date de 2023. Elle comprend cent-vingt-cinq pages de bande dessinée. Elle se termine avec sept pages de recherches graphiques, une liste des œuvres de l'écrivain publiées aux éditions Gallimard, et de la collection Bibliothèque de la Pléiade. La dernière page liste les œuvres des mêmes auteurs.
22 décembre 1849, Saint-Pétersbourg, forteresse Pierre et Paul. Les soldats emmènent un groupe de prisonniers dans lequel se trouve Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Ils les font sortir de prison et les emmènent en fourgons tirés par des chevaux. Après huit mois de cachot, ils sont ravis de pouvoir revoir le soleil, tout en étant un peu inquiets de savoir ce qui les attend. Lorsque les fourgons s'arrêtent, ils doivent en descendre sans ménagement, et ils découvrent des poteaux auxquels ils vont être ligotés pour être fusillés. Nikolaï Spechnev et Dostoïevski sont parmi les trois premiers à être dirigés vers les poteaux d'exécution. L'écrivain se souvient de sa jeunesse. En 1831, à l'âge de dix ans, il se trouvait avec son frère Mikhaïl dans les couloirs d'attente de l'hôpital Marinsky à Moscou, où travaillait son père. Ils observaient les pauvres en train d'attendre pour leur consultation, en constatant leur laideur. Leur père sort de son cabinet, constate qu'ils sont là à ne rien faire. Il les prend par le col et les ramène dans le salon et les force à s'assoir à table pour reprendre leurs devoirs. La mère préfèrerait qu'il se montre moins dur. Fiodor refuse de baisser les yeux, le dévisageant avec insistance.
Pour la santé de la mère, la famille déménage dans une petite propriété à cent-cinquante verstes de Moscou, Daravoié, que le père a pu acheter, ainsi que le village attenant Tchermachnia. Là, la mère retrouve sa santé, et le jeune Fiodor, encore un petit garçon, peut jouer avec les fils de paysans. Il prend conscience que ces derniers sont au service de son père qui peut les faire battre en guise de justice. Il est la victime d'une plaisanterie de Pavel, un de ses amis, lui faisant croire qu'il y a des loups dans la région. Il est rassuré par un vieux moujik qui lui assure que le Christ est avec lui. Puis Fiodor repense au décès de sa mère, à son père qui noie son chagrin et cherche du réconfort dans l'alcool. Puis viennent les années d'études passées à l'école centrale du génie militaire de Saint-Pétersbourg, son père payant des études à ses fils. D'un côté, Fiodor peut lire des auteurs comme Honoré de Balzac et Victor Hugo ; de l'autre côté, il ne parvient pas à s'intégrer au milieu des autres élèves qui n'hésitent pas à maltraiter les serviteurs pour leur amusement. Il ne comprend pas qu'on ne puisse pas éprouver de la pitié pour des malheureux sans défense.
Voilà une entreprise quelque peu intimidante : relater la vie d'un écrivain, un des plus grands romanciers russes, pas moins que l'auteur de Crime et châtiment (1866), et mettre en regard la production ou l'écriture de ses œuvres. Pour autant, le média qu'est la bande dessinée se prête bien à cet exercice, donnant à voir cette reconstitution qui sinon pourrait être encore plus intimidante ou parfois paradoxalement quelque peu désincarnée ou trop romanesque. La scénariste a donc choisi de commencer son ouvrage en bousculant quelque peu la chronologie pour agripper le lecteur d'entrée de jeu, avec l'exécution par fusillade de l'écrivain. Puis retour en 1831. Ce n'est qu'à partir de la page quatre-vingt-huit qu'elle abandonne ce dispositif de retour en arrière pour reprendre une chronologie linéaire. Cette façon de faire permet au lecteur de découvrir les commentaires de Fiodor Dostoïevski sur telle ou telle partie de sa vie. Par exemple, il explique à sa nouvelle secrétaire qui doit prendre la dictée de ses romans en sténographie, les séquelles qu'il a gardées de ses quatre années de bagne, ainsi que les observations qu'il a pu faire sur ses compagnons de bagne, des prisonniers de droit commun, des Russes du peuple. le lecteur remarque assez aisément qu'à d'autres moments, la scénariste place dans la bouche du personnage, des citations extraites de la bibliographie du romancier, souvent de ses romans. Il s'agit d'un dispositif qu'elle utilise avec parcimonie et à-propos.
La vie même de Fiodor Dostoïevski constitue un véritablement roman : ses débuts d'écrivain, son comportement ingrat vis-à-vis de son père qui finance tant bien que mal son train de vie, ses convictions et ses activités politiques, son premier mariage, son évolution en tant qu'auteur, son passage au bagne puis dans l'armée, son second mariage, ses problèmes d'argent, ses soucis de santé, son addiction au jeu, ses pérégrinations en Europe, les exigences déraisonnables des membres de sa famille qu'il entretient, etc. le lecteur découvre ou retrouve la mise en scène des différentes phases de la vie du romancier, au travers de moment choisis, avec cette proximité qu'offre la bande dessinée, le lecteur pouvant voir les personnages, leurs activités, leur condition de vie.
Le dessinateur a donc fort à faire pour montrer la vie de Fiodor Dostoïevski : une reconstitution historique pour les lieux, les tenues vestimentaires, les accessoires de la vie courante de tout ordre, mais aussi insuffler de la vie aux personnages, les rendre identifiables, se montrer conforme aux photographies de l'écrivain et de son entourage, concevoir des mises en scène visuelles quand Dostoïevski se met à déclamer. le lecteur constate que les lieux ne bénéficient pas d'une description qui serait d'un niveau photographique, et pour autant chaque endroit s'appuie sur des recherches, avec un niveau de détail déjà exigeant. Rien que dans les deux premières pages, Henrik Rehr doit représenter une vue du ciel de la forteresse Pierre et Paul conforme à la disposition des bâtiments qui la composent, représenter le bon modèle de fourgon à cheval utilisé à l'époque, reproduire avec exactitude les uniformes de la police et leurs armes. Par la suite, la biographie de Dostoïevski lui mène la vie dure, à commencer par ses années d'errance. L'artiste représente des lieux aussi variés que la campagne russe l'été avec de belles zones herbeuses et un ravin angoissant (très beau jeu de couleurs s'assombrissant), la grande bibliothèque de la demeure bourgeoise des Dostoïevski, la scène d'un théâtre où se tient un ballet d'opéra, une vue du ciel d'un quartier de Saint-Pétersbourg, le quartier des prostituées de la même ville, un grande salle réception mondaine, d'autres vues du ciel de différents quartiers de Saint-Pétersbourg, les baraques du bagne d'Omsk en Sibérie sous la neige, le bureau assez simple de Dostoïevski dans un appartement modeste, la façade du Crystal Palace à Londres, les toits de Paris, la campagne italienne, Naples, Moscou, Dresde, Genève, Florence, Optina, etc.
La représentation des personnages est gérée avec la même approche : un bon niveau de détails pour leur visage pour les rendre plus facilement reconnaissables, pour leur tenue vestimentaire, avec parfois une augmentation du niveau de détails quand la séquence le requiert. La scénariste pense sa narration en termes visuelles et le dessinateur conçoit des plans de prises de vue qui ouvre le champ de vision du lecteur, ne se limitant pas à des cadrage plan taille avec un fond vide. À l'opposé d'une enfilade de dialogues, la narration visuelle réserve moult surprises : la découverte des poteaux d'exécution, la présence d'un hamac dans une chambre pour se reposer, la circulation de voitures à cheval et de traineaux sur la Neva gelée, la longue file des bagnards avec leur chaîne à la cheville progressant dans un champ de neige, l'envol d'un corbeau vers la liberté, le recours à des chameaux comme bête de somme, la foule des miséreux s'avançant vers le Crystal Palace pour une métaphore visuelle terrifiante, des pourceaux habités par l'esprit de démons se précipitant de la montagne dans un lac pour une autre métaphore, etc.
Voici donc le lecteur à même de découvrir la vie de cet immense auteur russe, et il vaut mieux avoir une petite idée de la saveur de son écriture pour apprécier ces différents moments, en particulier son sentiment de culpabilité, sa relation douloureuse à la morale chrétienne, sa sensation de fatalité, sinon certains passages sembleront alourdis par un pathos exacerbé. La scénariste relie donc l’œuvre du romancier avec sa vie que ce soit les quatre ans de bagne, ou l'exposé de projets de roman. Elle met en scène la dimension économique et financière de sa vie, ses engagements politiques, sa tendance à fuir quand la pression de la famille ou des créanciers devient trop forte, des anecdotes incroyables (l'éditeur escroc Stallovski), la reproduction de certains schémas comme les enfants ou la famille proche qui vit aux crochets du père. Les auteurs savent montrer les conditions dans lesquelles naissent l’œuvre de Fiodor Dostoïevski. Ils ont fait le choix de s'attacher à cette dimension de sa vie, plutôt qu'à la teneur de son œuvre, rien ne remplaçant la lecture de ses romans. La dernière page tournée, le lecteur peut éventuellement rester avec un questionnement sur le sens à donner au soleil noir évoqué dans le titre : l'écrivain lui-même, la réalité historique de la société dans laquelle il a vécu ?
Au vu de l'immensité imposante de l’œuvre de Fiodor Dostoïevski et de sa notoriété intimidante, les auteurs doivent faire des choix quant à ce qu'ils souhaitent évoquer, développer, représenter. le lecteur peut entretenir un petit a priori sur la consistance des dessins en feuilletant l'album. À la lecture, il découvre une densité d'informations visuelles apportant une consistance remarquable aux nombreux endroits et aux personnages, pour une reconstitution historique de qualité. La vie de l'écrivain russe lui apparaît à la fois dans sa matérialité, sa relation avec ses proches, avec sa compagne, le bagne, l'exil, les voyages en Europe, à la fois dans ses idées et ses principes, sa conviction sociale, la dimension spirituelle de ses réflexions, sa discipline de travail, ses failles comme son recours au jeu avec l'espoir d'améliorer sa situation financière. Le lecteur en ressort avec la sensation d'avoir côtoyé Fiodor Dostoïevski pendant toutes ces années, à la fois impressionné, à la fois un peu étourdi après tant d'événements, à la fois habité par une commisération pour ses souffrances morales.
La vie est faite de musique, et dans une bonne musique les notes s'accordent et se confrontent.
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Ce tome contient un récit complet, indépendant de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins, sans oublier l'expérience de vie. Il comprend soixante-treize pages de bandes dessinées en noir & blanc.
Grenoble : une ville. Avec son agglomération, 510.000 humains vivent ici. C'est la plus grande métropole des Alpes, devant Innsbruck et Bolzano. Deux mille ans d'histoire. Stendhal est né dans cette ville. Il disait d'elle : Au bout de chaque rue, une montagne. Grenoble est un radeau sur une mer démontée. Les vagues qui l'environnent ont des noms : le Vercors, la Chartreuse, Taillefer et Belledonne. Si l'on va sur la crête d'une des vagues, il y a certains jours où la ville est invisible. Sous la mer. Une mer de nuages. Grenoble se cache le visage, souvent. Edmond veut pourtant essayer de faire son portrait. Qu'elle fasse son autoportrait. Elles disent beaucoup les rues de Grenoble, souvent austères à ses yeux de niçois. Hors le centre, pas de cohérence. Grenoble, c'est Marseille en montagne. Son visage est celui d'une vieille dame qui rajeunit, non pas qui se maquille, non pas qui mute. C'est une sensation, il n'a pas connu Grenoble avant aujourd'hui. Et aujourd'hui, il veut faire son portrait. Celui d'un instant puisque, très vite, elle sera autre. La vie pulse à Grenoble. Et la vie c'est l'humanité. Alors, faire son portrait, c'est faire celui de ses habitants. de ceux qui sont nés ici, de ceux qui y vivent, de ceux qui y passent. Dessiner le visage des habitants de la ville, ceux qu'il va rencontrer. Échanger ce dessin contre une réponse à la question : Dis-moi toi et Grenoble ? En ce début de 2021, je rêve. En mars 2020, nous étions sept milliards huit cent millions sur la planète Terre. La plupart du temps, nous nous croisons sans nous arrêter. Et nous sommes aujourd'hui si nombreux à marcher sur les chemins qu'on ne se dit plus bonjour. Faire le portrait de quelqu'un, c'est s'arrêter avec ce quelqu'un un moment qui fait en sorte qu'un nom, un prénom se met à exister sur le visage.
Jean répond à la question de Baudoin en indiquant qu'il voudrait un monde plus apaisé et, pour la ville de Grenoble, une plus grande préoccupation dans son patrimoine. Mohamed répond à la question de Baudoin : Grenoble pour lui, c'est la soeur jumelle de la Kabylie. C'est pour cette raison qu'il l'a choisie il y a plus de quinze ans. Ici, il y a les Alpes ; là-bas la chaîne de Djurjura qui revêt son blanc manteau en hiver. Les montagnes et la nature le rassurent, l'émerveillent en permanence. Elles sont, à son sens, une porte directe qui donne sur la poésie qui permet de vivre dans la poésie véritable. Cette poésie qui permet de vivre dans la sérénité malgré la violence du monde. Grenoble, c'est aussi une terre vivante culturellement et maintenant des amitiés multiples.
C'est le quatrième album de l'artiste fonctionnant sur le principe de la question posée à des habitants, avec un portrait d'eux pour les remercier de leur réponse : Viva la vida (2011) avec Troubs, Le goût de la terre (2013) avec Troubs, Gens de Clamecy (2017), Humains : La Roya est un fleuve (2018) avec Troubs. À chaque fois, Edmond Baudoin s'éloigne encore plus de la bande dessinée. Il n'y a qu'à regarder la mise en page. La première est constituée d'une case de la largeur de la page, qui en occupe la moitié, un dessin à l'encre, une vue de Grenoble à moitié esquissée, avec de nombreux traits pour rendre compte d'une texture, et du texte en dessous évoquant la ville. La suivante est composée de deux cases de la largeur de la page, une vue des montagnes et des sapins et une sorte de carte avec des reliefs simplifiés, avec quatre phrases écrites entre les deux cases. Dans la suivante, le texte l'emporte avec deux illustrations, l'une d'une tête sculptée, l'autre de Baudoin en plan rapproché. Page dix, l'artiste a intégré deux portraits qu'il a réalisés, avec le texte de la réponse à la question : Dis-moi toi et Grenoble ? Ainsi qu'une frise de têtes indistinctes en haut de page, et une autre de têtes distinctes en bas de page. Dans la suivante, le lecteur découvre une autre réponse à la question, et puis dans la seconde moitié de la page, une vue de la place Saint André par temps de Covid.
Le lecteur peut ainsi prendre note des différentes structures de page qui font autant de surprises : la reproduction d'une affiche pour la saison 99/2000 du théâtre de Grenoble en page 14, neuf portraits en plan rapproché sagement disposés en bande avec des bordures de case en page 15, des dessins en double page de Grenoble, dépourvus de texte (pages 24 & 25, 34 & 35, 40 & 41, 60 & 61, 70 & 71), une poignée de portraits réalisés par les interrogés eux-mêmes, quelques dessins à la plume, d'autres vues de Grenoble, un extrait de la bande dessinée Personne ici ne sait qui je suis (réalisée par Coline, dont le titre est une phrase extraite de Nous réfugiés, d'Hannah Arendt), une photographie en noir & blanc de Grenoble, un portrait de l'artiste assis sur une chaise, exécuté par lui-même, un texte de deux tiers de la page écrit par Delphine sur sa grand-mère Colette, l'idéogramme japonais qui signifie le voyage, un dessin du matériel que Baudoin utilise pour dessiner (son pinceau en poil de martre et son encrier japonais en cuivre), et même deux pages de bandes dessinées traditionnelles avec des cases disposées en bande (pages 56 & 57). Il peut même se permettre de terminer en consacrant la dernière page à un texte que lui a remis Carole, une Grenobloise, évoquant et développant sa condition de planéterrienne, ne possédant rien, ne disposant que de peu de temps, portant son chez soi en elle-même, bousculant ses habitudes, accouchant de ses rêves, croyant en la vie, sachant lâcher prise, inventant, etc.
Est-ce encore de la bande dessinée ? Comme pour beaucoup d'ouvrages de cet auteur, cette question ne présente pas d'intérêt. Ce créateur effectue un séjour du 18 janvier au 5 mai 2021 dans cette cité. Il souhaite retranscrire son séjour et les rencontres qu'il y a faites. Il parvient à concilier une vision et une expérience qui lui sont propres, avec sa personnalité et la temporalité de son séjour, avec une approche holistique sophistiquée, en mettant bout à bout les réponses des habitants qu'il a croisés, en insérant de ci de là quelques pensées personnelles. Il brosse ainsi le portrait de Grenoble, non pas dans sa totalité, mais au travers des réponses des individus qu'il a rencontrés, c'est-à-dire de l'expérience personnelle qu'il a eu de cette ville, en mentionnant les rues désertes confinement oblige. le lecteur éprouve la sensation de faire l'expérience de Grenoble comme Edmond Baudoin l'a faite, à travers ces rencontres, mais aussi avec sa sensibilité et ses centres d'intérêt développés tout au long de sa vie.
Cette lecture constitue une évocation à l'opposé d'un article encyclopédique. le lecteur n'y trouvera pas un ensemble d'informations structurées de manière académique, mais des petites touches individuelles qui transcrivent chacune un échange entre l'auteur et un habitant. Mohamed qui est venu de Kabylie il y a quinze ans et qui s'est établi à Grenoble. Tess qui est née à Grenoble, qui est montée à Paris et qui est revenue pour retrouver l'odeur et les couleurs des saisons, s'apaiser au creux des montagnes. Magali qui a quitté la capitale pour venir y faire ses études et qui s'y est installée, qui y élève ses trois enfants. Mousskid et Ali arrivés de Guinée en 2016. Richard, directeur de Point d'eau, une boutique de solidarité de la Fondation Abbé Pierre dont les deux activités principales sont l'hygiène et la santé, et l'accompagnement social, et qui accueillent d'autres associations comme Le Planning Familial, AIDES, EMLPP, Prométhée. Rachid qui enseigne bénévolement à Point d'eau. Baptiste en formation de guide, Damien accompagnateur en montagne, Benoît guide. Mohamed Boumeghra comédien, metteur en scène, calligraphe, directeur de la compagnie de théâtre Sud Est théâtre. Céline bibliothécaire aux Eaux-Claires qui s'exprime sur la politique culturelle de la ville. Bruno scientifique à l'institut Laue-Langevin, organisme de recherche spécialisé en sciences et technologies neutroniques exploite un réacteur à Haut Flux de neutrons pour la recherche. Patrick Souillot qui, avec la Fabrique Opéra, depuis quinze ans, a créé un projet d'opéra coopératif qui correspond à l'esprit d'innovation, de solidarité, de culture. Etc.
Le titre de cet ouvrage s'avère des plus explicites et des plus adéquats : Edmond Baudoin compose des pages sur la base du portrait en très gros plan qu'il a fait de plus de soixante-dix Grenoblois rencontrés durant son séjour dans la ville d'un peu plus de quatre mois. Comme il l'écrit lui-même : Faire le portrait de quelqu'un, c'est s'arrêter avec ce quelqu'un un moment qui fait en sorte qu'un nom, un prénom se met à exister sur le visage. Le lecteur croise ces êtres humains et s'arrête avec l'auteur pour les écouter parler de leur ville. Un portrait se constitue, une réponse après l'autre, de Grenoble, ou tout du moins de la vision et du vécu qu'en a chaque habitant rencontré. Une lecture peu commune, bénéficiant de la bienveillance inconditionnelle d'Edmond Baudoin, de curiosité insatiable, de son appétence pour les rencontres vraies.
Identité, langage, solitude : un questionnement philosophique et intellectuel
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Il s'agit de l'adaptation en bande dessinée du roman Cité de verre (1985) de Paul Auster. La transposition du roman sous forme de scénario a été réalisée par Paul Karasik, et la mise en images par David Mazzucchelli. Cette version date de 1994.
Tout commence par un faux numéro, une erreur d'identité. Une femme cherche à joindre le détective privé Paul Auster, mais ses appels aboutissent chez Daniel Quinn, un écrivain vivant seul qui publie des romans policiers sous le pseudonyme de William Wilson. Quinn a perdu sa femme et son enfant et il vit dans l'ombre de William Wilson, et de son détective privé de papier appelé Max Work. Dans cet état d'esprit un peu particulier, il finit par endosser le nom de Paul Auster et accepter de rencontrer Virginia Stillman, la correspondante souhaitant l'engager. Il se rend chez elle, dans un appartement cossu et luxueux et rencontre son fils Peter. Celui-ci souffre d'une difficulté de langage et explique péniblement qu'il a été victime de maltraitance de son père qui a été condamné et qui doit sortir de prison bientôt, après 13 ans d'incarcération. Quinn accepte d'épier Peter Stillman père dès qu'il remettra les pieds à New York.
Je n'ai pas lu le roman de Paul Auster, et je ne pourrais donc pas établir de comparaison entre cette adaptation et l'original. Le premier point positif est que le lecteur a la sensation de lire une vraie bande dessinée, et pas une adaptation qui essaye de caser autant de textes d'origine que possible. Il subsiste, dans la narration, un parfum très littéraire : les thèmes abordés et la structure du récit relèvent d'une construction littéraire sophistiquée et complexe.
Le premier signe de mise en abyme réside dans la nature du personnage principal qui est un écrivain (double fictif et déformé de l'auteur). le deuxième signe apparaît quand le lecteur apprend que cet écrivain utilise un nom de plume. Et l'étendue du jeu de miroir prend de l'ampleur avec la mention (et plus tard l'apparition) d'un personnage appelé Paul Auster. Il faut également prendre en compte que Peter Stillman (le père) est également un écrivain qui a effectué des recherches sur la nature théologique du langage, et Peter Stillman (le fils) est un poète de renom. Pourtant ce qui pourrait être un dispositif vertigineux, complexe et lourd s'avère naturel dans le cadre de ce récit qui revêt les apparences d'une enquête policière.
Paul Auster (le vrai, l'auteur) enchevêtre avec habilité les fils narratifs de l'intrigue policière, les réflexions philosophiques et existentielles de Daniel Quinn, et les métacommentaires de nature postmoderne. Il est très facile pour le lecteur de ressentir de l'empathie pour cet individu qui a organisé sa vie de manière à se mettre à l'abri de la souffrance psychologique, qui profite de la solitude propre aux grandes métropoles et qui succombe à la tentation de renouer des contacts avec d'autres êtres humains en se protégeant derrière une usurpation d'identité.
En tant que bande dessinée, l'adaptation de Karasik et Mazzucchelli constitue une expérience envoutante, à la hauteur des thématiques littéraires. Mazzucchelli utilise un style plutôt réaliste, un peu épuré et simplifié pour les personnages, plus rigoureux et méticuleux pour les décors. Dès la deuxième page, il apparaît que les illustrations font écho aux thèmes, avec une mise en abyme visuelle à partir d'un téléphone. Ces six cases forment un enchaînement très impressionnant dans le sens où la première est entièrement abstraite, la seconde comprend un symbole numérique (le chiffre zéro), la signification de la troisième n'est pas compréhensible hors du contexte des autres cases, la quatrième ne comprend qu'une icône (au sens de symbole graphique) et les deux dernières donnent du sens à ce travelling arrière. Les images de cette bande dessinée couvrent un spectre visuel s'étendant de la représentation concrète des personnages et de leur environnement, jusqu'à l'abstraction en passant par les icônes. Peu d'illustrateurs sont capables d'utiliser autant de registres graphiques à bon escient. C'est bien en ça que cette adaptation justifie son existence : elle ne se limite pas à une mise en images compétente du roman. Les images de cette bande dessinée offre une visualisation des concepts philosophiques et métaphysiques au cœur de la narration. Elles complémentent et illustrent des concepts complexes. Karasik et Mazzucchelli ont su trouver des solutions graphiques efficaces et compréhensibles pour parler de questionnements fondamentaux sur l'identité, le langage, la représentation du réel. Il n'y a qu'une seule séquence qui m'a perdu, ce sont les illustrations du monologue de Peter Stillman fils.
Ce roman graphique propose une histoire postmoderne passionnante comme un roman policier, sous la forme d'une bande dessinée qui utilise à plein ses spécificités pour exprimer visuellement des concepts philosophiques et existentiels, sans perdre le lecteur.
Délicatement ouvragé, grâce à Barry Windsor Smith
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Ce tome contient les épisodes 53, 186, 198, 205 et 214 de la série Uncanny X-Men (UXM en abrégé). Ces 5 épisodes présentent la particularité d'avoir tous été illustrés par Barry Windsor Smith (BWS en abrégé).
Épisode 186 Lifedeath (octobre 1984, scénario Chris Claremont, dessins de BWS, encrage de Terry Austin) - Storm (Ororo) a été touchée par un rayon issu d'un pistolet expérimental qui l'a privée de ses pouvoirs. Elle est recueillie par Forge (un mutant employé par le gouvernement et qui a conçu l'arme en question). Elle découvre peu à peu les conséquences de l'absence de ses pouvoirs, son nouvel état d'humaine normale et les particularités de son hôte. Pendant ce temps là, les Dire Wraiths (extraterrestres issus de la série Rom, the spaceknight) remplacent des terriens pour mieux préparer leur invasion.
Épisode 198 Lifedeath II (octobre 1985, scénario Chris Claremont, dessins, encrage et couleurs de BWS) - Ororo est en Afrique noire pour une raison indéterminée. Elle n'a pas recouvré ses pouvoirs, elle est prise dans une terrible tempête et doit prendre en charge une femme sur le point d'accoucher, au milieu de nulle part.
Épisode 205 Wounded wolf (scénario Chris Claremont & BWS, dessins, encrage et couleurs de BWS) - Yuriko Oyama a subi une opération qui l'a transformée en cyborg (Lady Deathstrike) avec des serres effilées capables de rivaliser avec les griffes de Wolverine. Elle a tendu une embuscade à ce dernier et Energizer (Katie Power) se retrouve mêlée à ce combat en pleine tempête de neige dans les rues New York.
Épisode 214 With Malice toward all (scénario Chris Claremont, dessins de BWS, encrage de Bob Wiacek) - Lila Cheney donne un concert devant ses fans quand tout à coup Alison Blair (Dazzler, qui joue des claviers dans son groupe) lui vole la vedette en faisant usage de ses pouvoirs de mutante devant tous les spectateurs. Malice (une entité désincarnée des Marauders) s'est emparée de son esprit. Les X-Men (Ororo, Rogue, Pyslocke et Wolverine) interviennent pour essayer de comprendre les actes de Dazzler.
C'était l'époque bénie où Claremont pouvait encore faire évoluer ses personnages et où chaque personnage avait sa personnalité, sans être réduit à une caricature de lui-même. Avec les épisodes 186 et 198, Claremont parachève sa déconstruction de Storm. Il la descend de son piédestal de déesse des éléments naturels pour en faire une femme avec ses sentiments contradictoires, ses imperfections et ses coups de cœur (la première étape avait été la rencontre avec Yukio et le passage d'une coupe de cheveux sage à une iroquoise, épisode réédité par exemple dans Wolverine).
Dans l'épisode 214, le lecteur retrouve une histoire plus traditionnelle des X-Men dans laquelle le groupe lutte contre le méchant du mois et gagne grâce à la force de la volonté de l'un de ses membres.
Mais la vraie raison de cette réédition (j'aurais même préféré une version en format plus grand de type Deluxe) réside dans l'identité de l'illustrateur : Barry Windsor Smith. Il est surtout resté dans les mémoires pour avoir donné une forme inoubliable aux premières aventures de Conan en comics. Il s'agit d'un illustrateur exceptionnel à la délicatesse incroyable et au sens des couleurs inégalés. Alors que l'épisode 186 n'aurait pu être qu'un mélodrame au rabais, les illustrations de BWS font exister Ororo et Forge comme deux êtres fragiles et habités par leurs émotions. Impossible d'oublier Ororo en train de boire du champagne pour la première fois, dans sa salopette, ou Ororo découvrant la prothèse de Forge. Les illustrations de BWS portent l'épisode 198 dans un territoire encore plus incroyable. L'histoire oscille entre la réalité de la famine, le conte traditionnel, les visions oniriques grâce à une mise en page qui laisse les dessins raconter l'histoire, grâce à des expressions délicates des visages, grâce aux jeux des couleurs qui n'appartient qu'à BWS. C'est magnifique de bout en bout et ce conte délicat ne s'extrait de l'histoire moralisatrice bêtifiante que par la magie des visuels. du grand art. Un troisième Lifedeath avait été prévu, mais BWS ayant définitivement arrêté de travaillé pour Marvel, il l'a transformé en une histoire d'un de ses propres personnages dans Adastra in Africa.
L'épisode 205 sert en quelque sorte de coda à Wolverine : Weapon X (également de BWS). Claremont développe l'aspect paternaliste de Logan (déjà à l'œuvre avec Kitty Pride, puis plus tard avec Jubilee) en lui associant la toute jeune Katie Power (moins de 10 ans, membre du groupe Power Pack). BWS retourne à la beauté férale de Wolverine ensanglanté sous la neige pour une lutte à mort magnifiquement chorégraphiée sous des jeux de lumière qui vous feront croire qu'un flocon de neige peut être rose.
Avec l'épisode 214, le lecteur retrouve une histoire très classique des X-Men et BWS un peu moins concerné puisqu'il ne s'encre pas lui-même, ni ne réalise la mise en couleurs. le résultat reste splendide, même si son implication est inférieure.
Episode 53 The rage of Blastaar (février 1969, scénario d'Arnold Drake, dessins de BWS, encrage de Michael Dee) - Jean Grey (Marvel Girl) teste une machine du professeur X. L'expérience dégénère et l'énergie ainsi libérée à pour effet de permettre à Blastaar d'accéder à l'école de Westchester. Les 5 X-Men originaux (Cyclops, Beast, Iceman, Angel et Marvel Girl) et Blastaar s'affrontent. le scénario est risible de simplisme : il s'agit du combat du mois, sans aucun intérêt. Les illustrations de BWS se cantonne à copier avec talent (mais en moins bien) le style de Jack Kirby.
Le tome se clôt sur la reprographie d'une vingtaine de couvertures réalisées par BWS pour des séries Marvel telles que UXM ou les New Mutants (dont l'envoutant portrait d'Illyana pour la couverture de New Mutants 45).
La réédition soignée de ces épisodes était indispensable. Grâce aux phylactères chargés de Claremont, il est facile de se repérer dans la continuité des X-Men et de ressentir les émotions des personnages. Grâce aux illustrations divines de BWS, ces récits de superhéros sont transfigurés pour atteindre une fresque envoutante, magique, éthérée, séduisante, irrésistible. Par la suite BWS a encore réalisé quelques comics inoubliables tels que Archer & Armstrong, Rune et une anthologie Storyteller (partiellement rééditée dans The Freebooters et Young Gods and Friends).
Devoir de mémoire, avec un point de vue intelligent et sensible
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Il s'agit d'un récit complet et indépendant de tout autre, initialement paru en 2003, écrit et dessiné par Joe Kubert. le récit est en noir & blanc, les dessins ne sont pas encrés.
Le récit commence le 19 avril 1943, dans les égouts du ghetto de Varsovie. Yossel est un tout jeune adolescent qui fait partie d'un petit groupe de résistants juifs qui se sont rebellés contre l'armée allemande lors de l'épuration du ghetto. Il dessine pour passer le temps et pour divertir ses camarades. Il se souvient de sa vie d'avant, avec son père (un boucher), sa mère, et sa sœur dans la petite ville d'Yzeran en Pologne, alors qu'il avait déjà un don pour le dessin et qu'il se préparait pour sa bar-mitsva. Un jour les soldats de l'armée allemande sont arrivés dans la ville et ont demandé à toutes les familles juives de prendre leurs affaires pour se rendre dans un quartier de Varsovie, séance tenante. Au terme d'une marche éprouvante, ils se sont retrouvés entassés dans un petit quartier, à plusieurs dans chaque pièce. La vie s'organise tant bien que mal, dans la hantise des rafles opérées par les soldats (des individus emmenés on ne sait où, et que personne ne revoient jamais). Yossel bénéficie de quelques menus avantages parce que ses dessins divertissent les autorités allemandes. Un jour, il aperçoit un vieillard au regard fou dans une rue. Il le prend en charge et l'amène à une réunion de ses copains. le vieil homme raconte qu'il s'est échappé d'un camp de concentration où il était devenu un Sonderkommando.
Un auteur de comics se lançant dans un récit de fiction mettant en scène une partie de l'Holocauste prend un vrai risque. Il s'agit d'un sujet qui ne souffre pas la médiocrité, or Joe Kubert n'est pas renommé pour la l'intelligence pénétrante des récits qu'il a réalisé tout seul, ou même avec un scénariste chevronné. Il explique dans l'introduction qu'il a eu l'idée de cette histoire en se demandant ce qui se serait passé si ses parents n'avaient pas pu émigrer aux États-Unis en 1926. À partir de ce point de départ qui ressemble à une fausse bonne idée (comme un jeu d'enfant "et si…"), Kubert met en scène un jeune garçon (de 2 ou 3 ans moins âgé que lui à la même époque) avec un don pour dessiner (comme lui, Joe Kubert). Au premier regard, la forme du récit provoque également un moment de recul. D'un point de vue esthétique, Kubert a chois de laisser ses dessins sans encrage, pas fini d'une certaine manière. Globalement le niveau de détail est satisfaisant, mais avec quelques images qui ressemblent quand même à des esquisses. En feuilletant rapidement l'ouvrage, le lecteur constate également que Kubert a opté pour des pavés de texte assez écrit, accolés à quelques images, 2 ou 3 par pages. C'est à dire qu'il ne s'agit pas d'une bande dessinée traditionnelle, avec des séquences d'action décomposées en cases. Enfin en lisant quelques pages, le lecteur constate que Kubert a choisi une approche un peu romancée, un peu éloignée des simples faits. Et pourtant…
Et pourtant le lecteur commence calmement l'histoire, sa curiosité éveillée. Il découvre la situation de Yossel dans les égouts, et son don pour le dessin. Puis il passe à ses souvenirs à Yzeran, ce qui maintient la curiosité du lecteur. Malgré ce texte un peu romancé, l'intérêt subsiste : il comprend une part d'ingénuité, tout à fait légitime dans la mesure où l'histoire est racontée par un jeune adolescent. C'est cette même ingénuité qui rend l'histoire supportable car l'espoir subsiste. C'est toujours cette même ingénuité qui fait accepter le concept que les illustrations sont celles qui auraient pu être celles réalisées par Yossel lui-même. Or Kubert s'avère assez adroit pour que le texte et les images soient en phase et rendent plausibles l'existence de Yossel, et la véracité de ses souvenirs. Tout d'un coup, le lecteur est dans la peau de Yossel, et là l'indifférence n'est plus possible parce que lorsqu'un officier allemand déclare au père de Yossel qu'il n'y a pas lieu d'être inquiet et que c'est pour leur propre bien, le lecteur sait ce que dissimulent ces propos. En outre l'apparence un peu lâche des dessins permet au lecteur de projeter cette anticipation de ce qui va arriver, dans la mesure où ils ne figent pas les individus et la situation comme le feraient une photographie. Imperceptiblement, la situation de Yossel devient celle du lecteur. La même alchimie opère lors du récit du Sonderkommando qui a réussit à s'échapper du camp de concentration.
Par ces caractéristiques, Yossel 19 Avril 1943 constitue déjà l'équivalent d'un bon roman capable de vous transporter dans l'environnement et la situation du personnage principal, sans que Kubert ne se repose sur des scènes chocs ou la description d'horreur pour provoquer la pitié. Mais petit à petit, cette histoire agit à plusieurs autres niveaux. Pour commencer, le point de départ et le don de Yossel en font le double de fiction de Joe Kubert. Au travers de son personnage, Kubert évoque ce don qui est celui de dessiner, et d'une manière plus générale, le don de créer. Il n'expose pas ses convictions religieuses, par contre il devient évident qu'il expose sa conviction que le don de créer constitue quelque chose de merveilleux dont tout le monde ne dispose pas et qu'il s'estime très heureux de l'avoir. Ce thème revient à plusieurs reprises dans le récit. La mise en abyme que constitue Kubert en train de raconter l'histoire au travers des images dessinées par Yossel signifie qu'au travers du personnage, c'est bien Kubert qui livre son point de vue sur ces faits historiques. S'il apparaît rapidement que Kubert s'est documenté de manière à ne pas raconter de bêtise, le récit ne se transforme pas en leçon d'Histoire, il reste un récit romanesque historiquement plausible, sans être superficiel. le travail de recherche de Kubert se remarque par l'absence d'incohérence historique, et par certains dessins qui rappellent des photographies d'époque. le point de vue de Kubert apparaît dans les jugements de valeur de Yossel et du rescapé du camp de concentration. le lecteur a la surprise de découvrir un point de vue pragmatique, avec une approche psychologique dénuée d'infantilisme. Il n'y a pas de sentiments exaltés, ou de noblesse d'âme trop pure pour être réaliste. Il y a bien une motivation de survie un peu simpliste, mais dans les rationalisations du survivant le lecteur ressent les horreurs vues et commises et une forme honnête d'expression de la volonté de vivre. À nouveau, en ne s'appesantissant pas sur les détails, les dessins transcrivent les caractéristiques principales de chaque situation avec une intensité encore plus vive. À nouveau, les descriptions donnent envie de vérifier par soi même la réalité historique de ce qui est décrit pour se faire une idée par soi-même.
Alors que la nature du projet et les travaux passés de l'auteur pouvaient faire craindre une histoire simpliste et jouant sur la pitié, Joe Kubert réalise une histoire très personnelle, intelligente, adulte et débarrassée de tout manichéisme. Grâce au commentaire de Bruce Tringale (un grand merci), j'ai pu dépasser mes a priori négatifs pour découvrir un auteur intelligent mariant le fond et la forme pour un résultat qui accomplit son devoir de mémoire, qui emmène le lecteur dans des zones inconfortables, et qui l'oblige à penser par lui-même. Indispensable.
On avait affaire à un graphe élémentaire et minimal, non ramifié…
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, il s’agit d’une adaptation du roman de 2010 portant le même titre de Michel Houellebecq, et ayant obtenu le prix Goncourt la même année. Cette adaptation a été réalisée par l’écrivain et par Louis Paillard pour les dessins et les couleurs. Sa parution date de 2022. L’ouvrage se présente dans un format à l’italienne, avec une reliure en partie supérieure et non sur le côté. Il compte cent-cinquante pages de bande dessinée, certaines pages en couleur, d’autres en noir & blanc.
Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme. Assis en face de lui sur un canapé de cuir blanc pareillement recouvert de soieries, un peu tassé sur lui-même, Damien Hirst semblait sur le point d’émettre une objection ; son visage était rougeaud, morose. Tous deux étaient vêtus d’un costume noir – celui de Koons à fines rayures -, d’une chemise blanche et d’une cravate noire. Entre les deux hommes, sur la table basse, était posée une corbeille de fruits confits à laquelle ni l’autre ne prêtait aucune attention ; Hirst buvait une Budweiser Light. La décoration de la chambre s’inspirait d’une publication de luxe allemande, de l’hôtel Emirates d’Abu Dhabi. Hirst était au fond facile à saisir ; on pouvait le faire brutal, cynique, genre : Je chie sur vous du haut de mon fric ; on pouvait aussi le faire Artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort ; il y avait enfin dans son visage quelque chose de sanguin et de lourd, typiquement anglais, qui le rapprochait d’un fan de base d’Arsenal. En somme, il y avait différents aspects, mais que l’on pouvait combiner dans le portrait cohérent, représentable, d’un artiste britannique typique de sa génération. Alors que Koons semblait porter en lui quelque chose de double, comme une contradiction insurmontable entre la rouerie ordinaire du technico-commercial et l’exaltation de l’ascète.
Jed Martin est en train de peindre ce tableau : il se dit que le front de Koons est trop luisant, il y a décidément un problème avec lui. Cela faisait déjà trois semaines que Jed retouchait l’expression de Koons : c’était aussi difficile que de peindre un pornographe mormon. Aucune des photographiques de Jed ne parvenait à exprimer quoi que ce soit de la personnalité de Koons, à dépasser cette apparence de vendeur de décapotables Chevrolet qu’il avait choisi d’arborer face au monde. C’était véritablement exaspérant en somme. Pourtant il avait des photographies de Koons seul, en compagnie de Roman Abramovitch, Madonna, Bono, Barack Obama, Warren Buffet, Bill Gates. Depuis longtemps d’ailleurs les photographes exaspéraient Jed, en particulier les Grands Photographes avec leur prétention de révéler dans leurs clichés LA Vérité de leurs modèles ; ils ne révélaient rien du tout. Ils se contentaient de se placer devant vous et de déclencher le moteur de leur appareil pour prendre des centaines de clichés au petit bonheur en poussant des gloussements…
Une entreprise un peu surprenante : tenter d’adapter un auteur comme celui-ci en bande dessinée, et en plus Michel Houellebecq y participe, avec de surcroît un bédéiste débutant. Un peu plus de quatre cents pages de roman en cent-cinquante pages de bande dessinée. Pour commencer, le format de l’ouvrage entraîne une maniabilité malaisée : la reliure sur le dessus et pas sur le côté, ainsi que ses dimensions 24,7 par 34,7cm, ce qui induit que le lecteur recherche la bonne manière de le tenir pour conserver un plaisir de lecture. Ensuite, les premières pages déconcertent : les images ne forment pas une narration visuelle du point de vue séquentiel, elles semblent plus s’apparenter à des illustrations explicitant une partie de ce que dit le texte. Par exemple : montrer le tableau en cours réalisation réunissant Jeff Koons et Damian Hirst, montrer Jed le pinceau à la main essayant de capturer la bonne expression sur le visage de Koons, le même Koons se tenant debout devant une belle voiture dans une illustration en pleine page, un éclaté technique du chauffe-eau de l’appartement de Jed. Le tableau avec Koons & Hirst est en couleur, mais la case suivante est en noir & blanc avec un effet de trame mécanographiée surimposée, puis la suivante est en noir & blanc, avec des pastilles de couleur par-dessus. L’illustration avec la voiture est en couleurs, celle des entrailles du chauffe-eau également. La mise en page correspond à des cases avec un dessin dedans, et le texte à l’extérieur des bordures de la case, en dessous ou à gauche, avec à de rares occasions un cartouche dans la case. En pages neuf et dix, ce sont des cases rondes, avec du texte à l’extérieur qui s’inscrit également dans une forme ronde. Surprise, en page vingt-sept, c’est deux bandes de cases avec des phylactères à l’intérieur.
Le lecteur s’adapte lentement à ces mises en forme qui relèvent plus du texte illustré que de la bande dessinée, et il découvre la vie de Jed Martin jeune artiste, cherchant le mode d’expression qui lui convient, très inquiet de l’état de son chauffe-eau, rendant de temps à autre visite à son père en banlieue au Raincy, évoquant sa jeunesse, parlant de sa mère, trouvant son inspiration dans les cartes Michelin. Le lecteur ne se prend pas vraiment d’amitié pour Jed Martin, il éprouve plutôt de la compassion pour un être humain, reconnaissant ses propres inquiétudes, ses propres insatisfactions dans ce jeune homme. Il se prend de curiosité pour sa trajectoire artistique, sa façon d’exprimer sa créativité : une forme d’exotisme dans cette carrière atypique et dans sa réussite, les milieux qu’il fréquente, le texte du catalogue de l’exposition pour la rétrospective Jed Martin, les années 2000, au Centre Pompidou (pages 41 & 42). La narration de Michel Houellebecq induit une forme de résignation chez le personnage, plus qu’une acceptation des choses de la vie, un fatalisme latent que rien ne peut être parfait et que les moments intéressants sont difficilement conquis. Mais la vie continue, le succès arrive, et avec lui l’aisance financière, un contentement matériel, sans oublier la rencontre avec Michel Houellebecq.
De la même manière que Jed Martin se fait à peu près à sa vie (une existence à laquelle il n’a jamais totalement adhéré, comme il le dira à la fin de ses jours), le lecteur se fait à la narration visuelle à la frontière de l’illustration de textes et de la bande dessinée. Il se rend compte que le bédéiste n’a pas la tâche facile : contraint par le fil que constitue le roman avec son écriture littéraire. Que peut-il ajouter à cela ? D’une manière évidente, il prend à sa charge les descriptions : les lieux pour commencer, de l’appartement de Jed à la gentilhommière de Houellebecq en Irlande, en passant par les sites accueillant les expositions de l’artiste. Puis les personnages, leur tenue vestimentaire, leurs expressions, leurs gestes. De manière moins évidente, ses dessins donnent à voir les personnalités et parfois les marques qui sont explicitement citées dans le texte : aussi bien un portrait de Philippe de Champaigne (1602-1674, peintre et graveur) ou de Frédéric Beigbeder, qu’un facsimilé du guide Michelin, ou des vues de face, de profil et en élévation du modèle Veyron 16.4 de la marque Bugatti.
Ensuite les dessins s’avèrent assez agréables : ils s’inscrivent dans un registre descriptif avec un niveau élevé de détails, une certaine fluctuation dans le rendu allant de traits de contours évoquant la ligne claire, à des traits de contours plus appuyés et moins nets pour une bande dessinée plus sombre. De temps à autre, le lecteur se dit qu’une case ou une page suscite en lui des réminiscences d’un autre artiste, sans bien réussir à le situer. Le déclic se produit en page 61 avec le lettrage : c’est celui des albums de Tintin, ou peut-être de Blake & Mortimer. D’ailleurs, Houellebecq en train de gesticuler en bas de la page soixante-deux évoque une posture d’un personnage dans un album de Tintin. S’il nourrit encore des doutes quant à cette potentielle ressemblance, le lecteur se trouve conforté dans cette idée quand il se rappelle que pages trente-neuf et quarante il avait relevé une signature dans une case et la mention de King Features Syndicate dans une gouttière : John Prentice (1920-1999), dessinateur de Rip Kirby (1956-1999, créé en 1946) après Alex Raymond (1909-1956). Il ne peut pas non plus rater les couvertures de Tales from the Crypt et Crime SuspenStories en pages cent-trois, ou encore le bas de page à La Barbarella de Jean-Claude Forest (1930-1998) en page cent-quarante-quatre, les machineries à la Jack Kirby (1917-1994) dans la page suivante, et celle à la Jim Steranko (1938-) dans la page d’après.
Une fois qu’il s’y est adapté, le lecteur prend conscience de tout ce qu’apporte la narration visuelle et qu’elle fait bien plus que donner à voir ce que dit le texte. Il se rend également compte de la densité de l’œuvre. Il y a bien une intrigue, ou au moins un fil directeur qui est la vie de Jed Martin, jusqu’à sa mort, ce qui conduit à une touche légère d’anticipation à la fin. Le personnage principal va rencontrer Michel Houellebecq qui se met donc en scène dans une autofiction, pas très tendre avec lui-même, jusqu’à son décès. Sa présence développe une mise en abîme avec Jed, comme si Houellebecq faisait office de mentor, ou comme s’il naissait un jeu de miroir entre un jeune créateur et un créateur confirmé. Voire, dans la troisième et dernière partie, le lecteur en vient à se demander si Jed Martin n’est pas un autre avatar de Houellebecq qui aurait choisi un autre domaine de création.
De plus, le personnage partage au lecteur ses remarques ses interrogations sur tout et sur rien, en tout cas sur ce qui retient son attention sur le moment. Et Houellebecq lui-même (le personnage) n’est pas avare en avis divers et variés. Cela peut aussi bien aller de réflexions sur la rareté des produits parfaits (il n’en a rencontré que trois au cours de sa vie : les chaussures Paraboot Marche, le combiné ordinateur portable-imprimante Canon Libris, la parka Camel Legend), à un village désert après la nuit tombée (Les aliens pourraient pénétrer dans les rues, tranquilles et restaurées, de la bourgade, et se réjouir de sa beauté mesurée. S’il s’agissait d’aliens dotés d’une sensibilité esthétique même rudimentaire, ils comprendraient rapidement la nécessité d’un entretien, et procéderaient aux restaurations nécessaires ; c’était une hypothèse rassurante et vraisemblable.), en passant par une plainte contre une société d’euthanasie (car la quantité de cendres et d’ossements humains qu’ils déversaient dans les eaux du lac était selon eux excessive, et avaient l’inconvénient de favoriser une espèce de carpe chinoise, au détriment de l’omble chevalier).
Il se produit une autre forme de mise en abîme du fait que les auteurs racontent le parcours professionnel d’un créateur, ce qu’ils sont eux aussi, et que le personnage s’interroge sur la notion d’art, en évoquant de nombreux artistes, certains dans des domaines traditionnels avec une notoriété datant de plusieurs siècles, d’autres contemporains dans le domaine de l’audiovisuel, comme Jean-Pierre Pernault ou Julien Lepers. Les auteurs ne font pas de distinction entre art noble et artisan populaire, ils n’établissent aucune hiérarchie entre les œuvres d’un artiste comme William Morris (1834-1896) ou des comics. Les horizons du lecteur se troublent d’autant plus que l’autofiction s’accompagne de la mise en scène de personnalités à commencer par Frédéric Beigbeder, mais aussi l’éditrice Teresa Cremisi, et d’autres encore. Le brouillage des frontières s’en trouve ainsi encore plus accentué.
Parti avec des tonnes d’a priori, le lecteur ressort de cette bande dessinée en ayant réalisé un voyage très riche, unique en son genre. Il a fini par découvrir une narration visuelle bien plus sophistiquée et cultivée que ce qu’il croyait, et une histoire débordant de remarques anodines sur la vie de tous les jours témoignant d’un regard critique et profond, racontant la vie d’un artiste à l’œuvre originale, mise en regard d’artistes célèbres et de créateurs inattendus dans ce contexte. Il a assisté à une vie de l’intérieur, en pleine empathie pour un individu à l’altérité évidente, et à l’humanité qu’il partage avec lui. Il comprend bien qu’on puisse préférer la carte au territoire, pour déformer la phrase d’Alfred Korzybski (1879-1950).
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Mauvaises Herbes
Voilà une lecture essentielle pour entretenir le devoir de mémoire et le respect de la parole des victimes. Je dois remercier Smart Move pour son bel avis (justement primé) qui a mis en lumière un ouvrage qui était passé de façon incompréhensible sous le radar du site lors de sa première diffusion (Delcourt). Futuropolis a repris le flambeau pour rééditer ce pavé de 500 pages et on ne peut lui souhaiter que beaucoup de succès. Reconnaissance que l'autrice Gendry-Kim a déjà goûtée hors nos frontières quand on lit la liste interminable de prestigieux prix obtenus dans le monde. La thématique des " femmes de réconfort" n'est pas nouvelle en Corée. Depuis les années 90 date des premiers témoignages entendus et acceptés par une société jusqu'alors sourde à la parole des victimes, cette thématique empoisonne les rapports diplomatiques entre le Japon et la Corée (voire d'autres pays conquis et 37-45). Comme le reconnait elle-même l'autrice le sujet a déjà beaucoup été exploité en 20 ans par différentes formes d'art. Peu connu en France ce sujet a pourtant percé en Europe à la suite du témoignage de victimes hollandaises qui étaient devenues les esclaves sexuelles de l'armée impériale japonaise après la conquête de l'Indonésie. C'est très bien expliqué dans l'ouvrage de madame Jung Kyung-a Femmes de réconfort (esclaves sexuelles de l'armée japonaise). Les deux ouvrages se complètent à merveille. Jung Kyung-a avait choisi une vision assez large qui mêlait témoignages de plusieurs victimes mais surtout qui s'appuyait sur les rapports d'expertises du médecin-capitaine Aso Tetsuo qui travaillait à mettre des procédures pour empêcher la diffusion des MST au sein de l'armée. Gendry-kim choisit un récit bien plus intimiste centrée sur le destin de madame Oksun Lee jeune coréenne vivant dans la misère quotidienne avec sa famille. Gendry-Kim remonte ainsi dans le passé colonial du Japon vis à vis de la Corée. L'exploitation à outrance des richesses naturelles et de la main d'œuvre coréenne explique pourquoi une misère endémique régnait dans ces années-là. Le procès du colonialisme n'est plus à faire mais l'ouvrage y apporte sa pierre. Cette colonisation brutale explique à la fois le grand nombre de jeunes filles coréennes abusées par les soldats japonais et le grand nombre d'hommes envoyés en travaux forcés au Japon. Ces 500 pages se lisent très facilement grâce à une construction astucieuse. Le récit historique très lourd ne prend qu'une partie de la narration, c'est toujours traité avec délicatesse mais avec une extrême précision. Le discours est de femme à femme et certains passages ne cache pas grand-chose de l'intimité que ces pauvres jeunes filles essayaient de préserver malgré le manque de tout. Gendry_Kim travaille constamment dans la finesse et la délicatesse, aucune image explicite morbide ou voyeuriste ne vient troubler la douceur du récit. Cette douceur contraste avec force avec la dureté et la sauvagerie du contexte. Une sauvagerie qui va durer bien après la fin de la guerre. L'autrice se met en scène dans des scènes d'interviews avec Oksun qui a alors presque 90 ans. Cela permet à l'autrice de s'interroger sur la légitimité de sa démarche. Elle nous fait part de ses doutes et de ses interrogations quant à introduire tel ou tel sujet sensible (comme le premier viol, l'hygiène féminine, les enfants). L'autrice ne se met jamais en avant et laisse la parole se libérer d'elle-même. On n’interviewe pas une personne de cet âge avec de tels traumatismes comme un joueur de foot multimillionnaire égocentrique. Il faut une grande qualité d'écoute tout particulièrement pour des personnes qui n'ont pas été écoutées pendant des décennies. La parole est donc souvent rare toujours riche malheureusement cruelle. Gendry-Kim se heurte à la problématique de l'image de l'indicible. C'est vrai pour tous les auteurs qui racontent l'ignoble de masse : Rwanda, Cambodge, Shoah, Congo... Gendry-Kim choisit l'implicite qui souvent à bien plus de puissance que l'image crue. En choisissant de peindre des paysages d'arbres parfois en fleurs parfois tourmentés, l'autrice nous renvoie à l'insignifiance de la folie humaine pour une nature qui va son chemin de résilience malgré les bombes et les atrocités. Le trait au pinceau est très fluide et souple. Cela permet à l'autrice de travailler sur les épaisseurs de tracés. Les noirs sont très présents surtout dans la partie historique. A eux seuls ils produisent cette ambiance d'enfermement insupportable vécue par Oksun et ses amies. J'ai trouvé beaucoup d'originalité et de caractère à cette narration graphique si importante dans l'équilibre de la série. Un must injustement ignoré par les festivals en France.
L'Histoire secrète du géant
Un homme qui prend de la place - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, initialement parue en 2009, écrite, dessinée et mise en couleurs par Matt Kindt. Cette histoire est racontée en trois parties distinctes et chronologiques. Dans la première partie, Marge Pressgang se souvient de son époux, mort sous les drapeaux pendant la seconde guerre mondiale. Elle déplore le peu dont elle arrive à se souvenir de lui. Elle était enceinte de Graig qu'elle a dû élever seule. Assez rapidement, il est apparu que la croissance de son fils était anormale : il grandissait plus vite que les autres, sans que son développement ne semble atteindre une limite, 2 mètres, 3 mètres et plus. Il était un élève effacé et studieux avec de bons résultats scolaires. le lecteur prend connaissance du point de vue de Marge, sans accès aux pensées ou émotions de Craig. La deuxième partie continue l'histoire de Craig depuis son entrée à l'université. Elle est narrée du point de vue de Jo, sa copine qui deviendra sa femme. Cette partie comprend une dizaine de pages pendant lesquelles Jo écoute le journal intime de Craig qu'il a enregistré sur des bandes magnétiques. La troisième et dernière partie est racontée du point de vue d'Iris, la fille de Jo et Craig, qui recherche les traces de son père disparu pour écrire un livre sur lui. Une histoire de géant au vingtième siècle racontée pour des adultes : Matt Kindt utilise un élément fantastique classique qu'il met en scène à sa manière. Il raconte de manière plutôt réaliste la vie d'un homme qui n'a pas arrêté de grandir (il y a une explication rapide à cet état de fait exceptionnel) dépassant les 3 mètres, et comment il trouve sa place dans la société, comment la société l'intègre. Kindt ne se sert pas d'un dispositif narratif fantastique pour se lancer dans un récit d'action. À partir de point de départ (l'existence d'un vrai géant), il envisage de façon littérale sa vie. Quelles sont ses relations avec son entourage ? Comment trouve-t-il des vêtements à sa taille ? Qui lui fabrique des lunettes ? Quelles sont les conséquences physiologiques de cette taille démesurée ? Comment a-t-il aménagé ses toilettes ? Comment fait-il pour se faire couper les cheveux ? Cette approche prosaïque et terre-à-terre permet au lecteur de plus facilement consentir la suspension d'incrédulité nécessaire pour accepter cet élément fantastique. L'utilisation de 3 narratrices pour raconter l'histoire facilite également l'empathie du lecteur qui perçoit l'existence de ce géant à travers elles qui l'ont côtoyé au quotidien, comme un être humain et pas comme un phénomène de foire ou comme un monstre. La propre acceptation de ces femmes entérine l'existence de Craig, avec sa taille impossible. le style graphique utilisé par Kindt renforce encore cette approche en douceur de cet individu hors norme. Il réalise des dessins délicats, légèrement encrés, donnant parfois l'impression que certaines formes ont simplement été détourées au crayon, sans avoir été repassée à l'encre, évoquant parfois une esquisse prise sur le vif. Kindt a réalisé lui-même la mise en couleurs, à base d'aquarelles dans des teintes pastel. Cela confère à la fois un côté rétro (l'histoire se déroule dans les années 1960), et accentue aussi la sensibilité du regard porté sur Craig. Pour autant, il n'y a aucune forme de niaiserie ou d'ingénuité dans les dessins, simplement un regard un peu nostalgique. Loin de présenter une apparence fade ou uniforme, les pages présentent de nombreuses surprises, dans la forme comme dans le fond. Pour commencer, Matt Kindt n'hésite pas à jouer avec la forme en insérant un plan masse d'une maison sur papier à fond bleu, ou des publicités pour une entreprise de construction dans un style années 1950, des extraits de journaux découpés et collés dans un cahier (scrapbook), un compte-rendu d'exposition artistique, ou encore la couverture d'un livre de propagande à la gloire de l'homme géant. Sur 190 pages de BD, ces facsimilés représentent un faible pourcentage de la pagination, mais ils introduisent une variété et une volonté de sortir du cadre, rendant la narration plus vivante, plus inattendue. À plusieurs reprises, le lecteur tombe sur une case représentant un élément totalement inattendu qui n'a rien de choquant dans la mesure où il est représenté de la même manière que le reste, mais qui surprend pris en dehors de son contexte. Par exemple, le dessin relatif aux toilettes du géant présente une apparence totalement inoffensive, mais son sens relève bien des besoins naturels de l'homme. Il y a également cette image évoquant la possible intervention du géant au Vietnam pendant la guerre qui évoque immédiatement l'avancée inexorable de Jon Osterman dans une jungle analogue dans Watchmen. Sur le fond, la délicatesse des graphismes transcrit bien l'affection des femmes regardant ce monsieur. Sans aller jusqu'à parler d'approche graphique à sensibilité féminine (un peu réducteur comme définition), Matt Kindt sait donner une personnalité à chacune de ces trois femmes, ainsi qu'un point de vue plus ou moins mélancolique qui vient apporter une touche poétique à l'existence de ce géant. Au-delà de ce drame humain raconté sans pathos exagéré, le lecteur peut parfois entrevoir une métaphore dans son existence. Matt Kindt joue donc sur les mots avec son titre "3 story" qui évoque aussi bien 3 histoires (celle de la mère, de l'épouse et de la fille) que la taille de Craig Pressgang (3 story = 3 étages). Dans la première partie, la mère de Craig évoque la mort de son père à la guerre, et le fait qu'il ait grandi sans présence masculine. le lecteur peut voir dans le gigantisme de Craig, le fait qu'il n'y a pas eu de père pour cadrer son évolution et lui imposer des limites. Dans la partie narrée par Jo (sa femme), il est possible de voir dans le gigantisme de Craig le fait qu'il prend toute la place, qu'il occupe tout l'espace vital de sa femme. Par opposition, Iris (sa fille) marche sur les traces de son père, ce qui l'amène à découvrir le monde, toute la surface qu'il a parcourue. Pour cette histoire, on peut parler de bande dessinée d'auteur, dans laquelle Matt Kindt utilise un dispositif narratif artificiel (l'existence d'un géant dans la deuxième moitié du vingtième siècle) pour montrer la vie quotidienne autrement et parler des relations entre mère / fils, femme / époux et fille / père sous un angle original.
Pourquoi je déteste Saturne
Kyle Baker : un créateur hors norme - Ce graphic novel est parue initialement en 1992 au début de la carrière de Kyle Baker, deux ans après La légende de Cowboy Wally et des épisodes délirants de The Shadow (avec Andy Helfer, chez DC Comics). À l'époque DC Comics disposait d'une branche d'édition (Piranha Press) pour les projets de comics qui ne ressemblait à rien de connu. Effectivement, Why I hate Saturn sort de tous les schémas traditionnels des comics et même de la bande dessinée. Kyle Baker nous invite à suivre les mésaventures d'Anne, une jeune journaliste newyorkaise, peu sérieuse, très en retard, malchanceuse en amour, déjà cynique, travaillant pour un magazine de tendances et dotée d'une sœur peu commune. Sa sœur est une végétarienne, elle est persuadé qu'elle vient de la planète Saturne et il s'avère qu'elle est poursuivie par un amoureux transi peu commode. Les deux tiers de l'action se déroulent à New York entre des bars, le bureau de l'éditeur du magazine et l'appartement d'Anne. le dernier tiers se déroule en Californie, entre les fauteuils des gares routières, la rue (Anne devient même SDF pendant quelques jours) et une escapade dans le désert de l'Arizona, passage qui évoque Thelma & Louise en plus drôle. Cette histoire appartient en premier lieu au registre de l'humour, version dialogues piquants basés sur les petites et grandes absurdités de notre société. La trame de l'intrigue permet à Kyle Baker de dessiner autre chose que des têtes en train de parler. Premier constat : Kyle Baker dispose d'un humour drôle qui fait mouche à chaque fois et je me suis surpris à pouffer à haute voix à plusieurs reprises (sous les regards navrés de mon entourage). Deuxième constat : les différents personnages sont tous dotés d'une personnalité très crédible et réaliste. Ils sont attachants et il est impossible de ne pas se reconnaître dans certaines de leurs manies ou de leurs jugements de valeur. Ensuite, cette histoire n'a pas vieillie, l'humour est toujours aussi pertinent : peut être même encore plus cruel en ce qui concerne l'ultramoderne solitude et l'invisibilité des SDF. Les illustrations de Kyle Baker sont très particulières : des visages en très gros plans, avec des traits simplifiés (on est à l'opposé du photoréalisme) et des expressions faciales exagérées qui sont irrésistibles. La suite de la carrière de Kyle Baker est tout aussi imprévisible et éclectique : de l'humour de superhéros avec Plastic Man (On The Lam), des commentaires sociaux avec Nat Turner, des récits bibliques avec King David ou de la dénonciation de l'oppression des noirs avec une histoire de Captain America (Truth) et même des classiques de l'autre côté du miroir de Lewis Carroll.
Broussaille
J'ai adoré comme beaucoup les 3 premiers tomes. Cependant au vu du peu d'album durant ses décennies, j'ai comme l'impression que Franck Pé aime moins son personnage que nous. D'ailleurs je n'arrive pas à comprendre pourquoi il y en a si peu.
Dostoïevski - Le Soleil Noir
Je ne peux pas vivre dans un univers dépourvu de sens. - Ce tome correspond à une biographie s'étalant de 1831 à 1881, de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881). Elle a été réalisée par Chantal van den Heuvel pour le récit, et par Henrik Rehr pour les dessins et les couleurs. Sa première publication date de 2023. Elle comprend cent-vingt-cinq pages de bande dessinée. Elle se termine avec sept pages de recherches graphiques, une liste des œuvres de l'écrivain publiées aux éditions Gallimard, et de la collection Bibliothèque de la Pléiade. La dernière page liste les œuvres des mêmes auteurs. 22 décembre 1849, Saint-Pétersbourg, forteresse Pierre et Paul. Les soldats emmènent un groupe de prisonniers dans lequel se trouve Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Ils les font sortir de prison et les emmènent en fourgons tirés par des chevaux. Après huit mois de cachot, ils sont ravis de pouvoir revoir le soleil, tout en étant un peu inquiets de savoir ce qui les attend. Lorsque les fourgons s'arrêtent, ils doivent en descendre sans ménagement, et ils découvrent des poteaux auxquels ils vont être ligotés pour être fusillés. Nikolaï Spechnev et Dostoïevski sont parmi les trois premiers à être dirigés vers les poteaux d'exécution. L'écrivain se souvient de sa jeunesse. En 1831, à l'âge de dix ans, il se trouvait avec son frère Mikhaïl dans les couloirs d'attente de l'hôpital Marinsky à Moscou, où travaillait son père. Ils observaient les pauvres en train d'attendre pour leur consultation, en constatant leur laideur. Leur père sort de son cabinet, constate qu'ils sont là à ne rien faire. Il les prend par le col et les ramène dans le salon et les force à s'assoir à table pour reprendre leurs devoirs. La mère préfèrerait qu'il se montre moins dur. Fiodor refuse de baisser les yeux, le dévisageant avec insistance. Pour la santé de la mère, la famille déménage dans une petite propriété à cent-cinquante verstes de Moscou, Daravoié, que le père a pu acheter, ainsi que le village attenant Tchermachnia. Là, la mère retrouve sa santé, et le jeune Fiodor, encore un petit garçon, peut jouer avec les fils de paysans. Il prend conscience que ces derniers sont au service de son père qui peut les faire battre en guise de justice. Il est la victime d'une plaisanterie de Pavel, un de ses amis, lui faisant croire qu'il y a des loups dans la région. Il est rassuré par un vieux moujik qui lui assure que le Christ est avec lui. Puis Fiodor repense au décès de sa mère, à son père qui noie son chagrin et cherche du réconfort dans l'alcool. Puis viennent les années d'études passées à l'école centrale du génie militaire de Saint-Pétersbourg, son père payant des études à ses fils. D'un côté, Fiodor peut lire des auteurs comme Honoré de Balzac et Victor Hugo ; de l'autre côté, il ne parvient pas à s'intégrer au milieu des autres élèves qui n'hésitent pas à maltraiter les serviteurs pour leur amusement. Il ne comprend pas qu'on ne puisse pas éprouver de la pitié pour des malheureux sans défense. Voilà une entreprise quelque peu intimidante : relater la vie d'un écrivain, un des plus grands romanciers russes, pas moins que l'auteur de Crime et châtiment (1866), et mettre en regard la production ou l'écriture de ses œuvres. Pour autant, le média qu'est la bande dessinée se prête bien à cet exercice, donnant à voir cette reconstitution qui sinon pourrait être encore plus intimidante ou parfois paradoxalement quelque peu désincarnée ou trop romanesque. La scénariste a donc choisi de commencer son ouvrage en bousculant quelque peu la chronologie pour agripper le lecteur d'entrée de jeu, avec l'exécution par fusillade de l'écrivain. Puis retour en 1831. Ce n'est qu'à partir de la page quatre-vingt-huit qu'elle abandonne ce dispositif de retour en arrière pour reprendre une chronologie linéaire. Cette façon de faire permet au lecteur de découvrir les commentaires de Fiodor Dostoïevski sur telle ou telle partie de sa vie. Par exemple, il explique à sa nouvelle secrétaire qui doit prendre la dictée de ses romans en sténographie, les séquelles qu'il a gardées de ses quatre années de bagne, ainsi que les observations qu'il a pu faire sur ses compagnons de bagne, des prisonniers de droit commun, des Russes du peuple. le lecteur remarque assez aisément qu'à d'autres moments, la scénariste place dans la bouche du personnage, des citations extraites de la bibliographie du romancier, souvent de ses romans. Il s'agit d'un dispositif qu'elle utilise avec parcimonie et à-propos. La vie même de Fiodor Dostoïevski constitue un véritablement roman : ses débuts d'écrivain, son comportement ingrat vis-à-vis de son père qui finance tant bien que mal son train de vie, ses convictions et ses activités politiques, son premier mariage, son évolution en tant qu'auteur, son passage au bagne puis dans l'armée, son second mariage, ses problèmes d'argent, ses soucis de santé, son addiction au jeu, ses pérégrinations en Europe, les exigences déraisonnables des membres de sa famille qu'il entretient, etc. le lecteur découvre ou retrouve la mise en scène des différentes phases de la vie du romancier, au travers de moment choisis, avec cette proximité qu'offre la bande dessinée, le lecteur pouvant voir les personnages, leurs activités, leur condition de vie. Le dessinateur a donc fort à faire pour montrer la vie de Fiodor Dostoïevski : une reconstitution historique pour les lieux, les tenues vestimentaires, les accessoires de la vie courante de tout ordre, mais aussi insuffler de la vie aux personnages, les rendre identifiables, se montrer conforme aux photographies de l'écrivain et de son entourage, concevoir des mises en scène visuelles quand Dostoïevski se met à déclamer. le lecteur constate que les lieux ne bénéficient pas d'une description qui serait d'un niveau photographique, et pour autant chaque endroit s'appuie sur des recherches, avec un niveau de détail déjà exigeant. Rien que dans les deux premières pages, Henrik Rehr doit représenter une vue du ciel de la forteresse Pierre et Paul conforme à la disposition des bâtiments qui la composent, représenter le bon modèle de fourgon à cheval utilisé à l'époque, reproduire avec exactitude les uniformes de la police et leurs armes. Par la suite, la biographie de Dostoïevski lui mène la vie dure, à commencer par ses années d'errance. L'artiste représente des lieux aussi variés que la campagne russe l'été avec de belles zones herbeuses et un ravin angoissant (très beau jeu de couleurs s'assombrissant), la grande bibliothèque de la demeure bourgeoise des Dostoïevski, la scène d'un théâtre où se tient un ballet d'opéra, une vue du ciel d'un quartier de Saint-Pétersbourg, le quartier des prostituées de la même ville, un grande salle réception mondaine, d'autres vues du ciel de différents quartiers de Saint-Pétersbourg, les baraques du bagne d'Omsk en Sibérie sous la neige, le bureau assez simple de Dostoïevski dans un appartement modeste, la façade du Crystal Palace à Londres, les toits de Paris, la campagne italienne, Naples, Moscou, Dresde, Genève, Florence, Optina, etc. La représentation des personnages est gérée avec la même approche : un bon niveau de détails pour leur visage pour les rendre plus facilement reconnaissables, pour leur tenue vestimentaire, avec parfois une augmentation du niveau de détails quand la séquence le requiert. La scénariste pense sa narration en termes visuelles et le dessinateur conçoit des plans de prises de vue qui ouvre le champ de vision du lecteur, ne se limitant pas à des cadrage plan taille avec un fond vide. À l'opposé d'une enfilade de dialogues, la narration visuelle réserve moult surprises : la découverte des poteaux d'exécution, la présence d'un hamac dans une chambre pour se reposer, la circulation de voitures à cheval et de traineaux sur la Neva gelée, la longue file des bagnards avec leur chaîne à la cheville progressant dans un champ de neige, l'envol d'un corbeau vers la liberté, le recours à des chameaux comme bête de somme, la foule des miséreux s'avançant vers le Crystal Palace pour une métaphore visuelle terrifiante, des pourceaux habités par l'esprit de démons se précipitant de la montagne dans un lac pour une autre métaphore, etc. Voici donc le lecteur à même de découvrir la vie de cet immense auteur russe, et il vaut mieux avoir une petite idée de la saveur de son écriture pour apprécier ces différents moments, en particulier son sentiment de culpabilité, sa relation douloureuse à la morale chrétienne, sa sensation de fatalité, sinon certains passages sembleront alourdis par un pathos exacerbé. La scénariste relie donc l’œuvre du romancier avec sa vie que ce soit les quatre ans de bagne, ou l'exposé de projets de roman. Elle met en scène la dimension économique et financière de sa vie, ses engagements politiques, sa tendance à fuir quand la pression de la famille ou des créanciers devient trop forte, des anecdotes incroyables (l'éditeur escroc Stallovski), la reproduction de certains schémas comme les enfants ou la famille proche qui vit aux crochets du père. Les auteurs savent montrer les conditions dans lesquelles naissent l’œuvre de Fiodor Dostoïevski. Ils ont fait le choix de s'attacher à cette dimension de sa vie, plutôt qu'à la teneur de son œuvre, rien ne remplaçant la lecture de ses romans. La dernière page tournée, le lecteur peut éventuellement rester avec un questionnement sur le sens à donner au soleil noir évoqué dans le titre : l'écrivain lui-même, la réalité historique de la société dans laquelle il a vécu ? Au vu de l'immensité imposante de l’œuvre de Fiodor Dostoïevski et de sa notoriété intimidante, les auteurs doivent faire des choix quant à ce qu'ils souhaitent évoquer, développer, représenter. le lecteur peut entretenir un petit a priori sur la consistance des dessins en feuilletant l'album. À la lecture, il découvre une densité d'informations visuelles apportant une consistance remarquable aux nombreux endroits et aux personnages, pour une reconstitution historique de qualité. La vie de l'écrivain russe lui apparaît à la fois dans sa matérialité, sa relation avec ses proches, avec sa compagne, le bagne, l'exil, les voyages en Europe, à la fois dans ses idées et ses principes, sa conviction sociale, la dimension spirituelle de ses réflexions, sa discipline de travail, ses failles comme son recours au jeu avec l'espoir d'améliorer sa situation financière. Le lecteur en ressort avec la sensation d'avoir côtoyé Fiodor Dostoïevski pendant toutes ces années, à la fois impressionné, à la fois un peu étourdi après tant d'événements, à la fois habité par une commisération pour ses souffrances morales.
Grenoble en portrait(s)
La vie est faite de musique, et dans une bonne musique les notes s'accordent et se confrontent. - Ce tome contient un récit complet, indépendant de toute autre. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins, sans oublier l'expérience de vie. Il comprend soixante-treize pages de bandes dessinées en noir & blanc. Grenoble : une ville. Avec son agglomération, 510.000 humains vivent ici. C'est la plus grande métropole des Alpes, devant Innsbruck et Bolzano. Deux mille ans d'histoire. Stendhal est né dans cette ville. Il disait d'elle : Au bout de chaque rue, une montagne. Grenoble est un radeau sur une mer démontée. Les vagues qui l'environnent ont des noms : le Vercors, la Chartreuse, Taillefer et Belledonne. Si l'on va sur la crête d'une des vagues, il y a certains jours où la ville est invisible. Sous la mer. Une mer de nuages. Grenoble se cache le visage, souvent. Edmond veut pourtant essayer de faire son portrait. Qu'elle fasse son autoportrait. Elles disent beaucoup les rues de Grenoble, souvent austères à ses yeux de niçois. Hors le centre, pas de cohérence. Grenoble, c'est Marseille en montagne. Son visage est celui d'une vieille dame qui rajeunit, non pas qui se maquille, non pas qui mute. C'est une sensation, il n'a pas connu Grenoble avant aujourd'hui. Et aujourd'hui, il veut faire son portrait. Celui d'un instant puisque, très vite, elle sera autre. La vie pulse à Grenoble. Et la vie c'est l'humanité. Alors, faire son portrait, c'est faire celui de ses habitants. de ceux qui sont nés ici, de ceux qui y vivent, de ceux qui y passent. Dessiner le visage des habitants de la ville, ceux qu'il va rencontrer. Échanger ce dessin contre une réponse à la question : Dis-moi toi et Grenoble ? En ce début de 2021, je rêve. En mars 2020, nous étions sept milliards huit cent millions sur la planète Terre. La plupart du temps, nous nous croisons sans nous arrêter. Et nous sommes aujourd'hui si nombreux à marcher sur les chemins qu'on ne se dit plus bonjour. Faire le portrait de quelqu'un, c'est s'arrêter avec ce quelqu'un un moment qui fait en sorte qu'un nom, un prénom se met à exister sur le visage. Jean répond à la question de Baudoin en indiquant qu'il voudrait un monde plus apaisé et, pour la ville de Grenoble, une plus grande préoccupation dans son patrimoine. Mohamed répond à la question de Baudoin : Grenoble pour lui, c'est la soeur jumelle de la Kabylie. C'est pour cette raison qu'il l'a choisie il y a plus de quinze ans. Ici, il y a les Alpes ; là-bas la chaîne de Djurjura qui revêt son blanc manteau en hiver. Les montagnes et la nature le rassurent, l'émerveillent en permanence. Elles sont, à son sens, une porte directe qui donne sur la poésie qui permet de vivre dans la poésie véritable. Cette poésie qui permet de vivre dans la sérénité malgré la violence du monde. Grenoble, c'est aussi une terre vivante culturellement et maintenant des amitiés multiples. C'est le quatrième album de l'artiste fonctionnant sur le principe de la question posée à des habitants, avec un portrait d'eux pour les remercier de leur réponse : Viva la vida (2011) avec Troubs, Le goût de la terre (2013) avec Troubs, Gens de Clamecy (2017), Humains : La Roya est un fleuve (2018) avec Troubs. À chaque fois, Edmond Baudoin s'éloigne encore plus de la bande dessinée. Il n'y a qu'à regarder la mise en page. La première est constituée d'une case de la largeur de la page, qui en occupe la moitié, un dessin à l'encre, une vue de Grenoble à moitié esquissée, avec de nombreux traits pour rendre compte d'une texture, et du texte en dessous évoquant la ville. La suivante est composée de deux cases de la largeur de la page, une vue des montagnes et des sapins et une sorte de carte avec des reliefs simplifiés, avec quatre phrases écrites entre les deux cases. Dans la suivante, le texte l'emporte avec deux illustrations, l'une d'une tête sculptée, l'autre de Baudoin en plan rapproché. Page dix, l'artiste a intégré deux portraits qu'il a réalisés, avec le texte de la réponse à la question : Dis-moi toi et Grenoble ? Ainsi qu'une frise de têtes indistinctes en haut de page, et une autre de têtes distinctes en bas de page. Dans la suivante, le lecteur découvre une autre réponse à la question, et puis dans la seconde moitié de la page, une vue de la place Saint André par temps de Covid. Le lecteur peut ainsi prendre note des différentes structures de page qui font autant de surprises : la reproduction d'une affiche pour la saison 99/2000 du théâtre de Grenoble en page 14, neuf portraits en plan rapproché sagement disposés en bande avec des bordures de case en page 15, des dessins en double page de Grenoble, dépourvus de texte (pages 24 & 25, 34 & 35, 40 & 41, 60 & 61, 70 & 71), une poignée de portraits réalisés par les interrogés eux-mêmes, quelques dessins à la plume, d'autres vues de Grenoble, un extrait de la bande dessinée Personne ici ne sait qui je suis (réalisée par Coline, dont le titre est une phrase extraite de Nous réfugiés, d'Hannah Arendt), une photographie en noir & blanc de Grenoble, un portrait de l'artiste assis sur une chaise, exécuté par lui-même, un texte de deux tiers de la page écrit par Delphine sur sa grand-mère Colette, l'idéogramme japonais qui signifie le voyage, un dessin du matériel que Baudoin utilise pour dessiner (son pinceau en poil de martre et son encrier japonais en cuivre), et même deux pages de bandes dessinées traditionnelles avec des cases disposées en bande (pages 56 & 57). Il peut même se permettre de terminer en consacrant la dernière page à un texte que lui a remis Carole, une Grenobloise, évoquant et développant sa condition de planéterrienne, ne possédant rien, ne disposant que de peu de temps, portant son chez soi en elle-même, bousculant ses habitudes, accouchant de ses rêves, croyant en la vie, sachant lâcher prise, inventant, etc. Est-ce encore de la bande dessinée ? Comme pour beaucoup d'ouvrages de cet auteur, cette question ne présente pas d'intérêt. Ce créateur effectue un séjour du 18 janvier au 5 mai 2021 dans cette cité. Il souhaite retranscrire son séjour et les rencontres qu'il y a faites. Il parvient à concilier une vision et une expérience qui lui sont propres, avec sa personnalité et la temporalité de son séjour, avec une approche holistique sophistiquée, en mettant bout à bout les réponses des habitants qu'il a croisés, en insérant de ci de là quelques pensées personnelles. Il brosse ainsi le portrait de Grenoble, non pas dans sa totalité, mais au travers des réponses des individus qu'il a rencontrés, c'est-à-dire de l'expérience personnelle qu'il a eu de cette ville, en mentionnant les rues désertes confinement oblige. le lecteur éprouve la sensation de faire l'expérience de Grenoble comme Edmond Baudoin l'a faite, à travers ces rencontres, mais aussi avec sa sensibilité et ses centres d'intérêt développés tout au long de sa vie. Cette lecture constitue une évocation à l'opposé d'un article encyclopédique. le lecteur n'y trouvera pas un ensemble d'informations structurées de manière académique, mais des petites touches individuelles qui transcrivent chacune un échange entre l'auteur et un habitant. Mohamed qui est venu de Kabylie il y a quinze ans et qui s'est établi à Grenoble. Tess qui est née à Grenoble, qui est montée à Paris et qui est revenue pour retrouver l'odeur et les couleurs des saisons, s'apaiser au creux des montagnes. Magali qui a quitté la capitale pour venir y faire ses études et qui s'y est installée, qui y élève ses trois enfants. Mousskid et Ali arrivés de Guinée en 2016. Richard, directeur de Point d'eau, une boutique de solidarité de la Fondation Abbé Pierre dont les deux activités principales sont l'hygiène et la santé, et l'accompagnement social, et qui accueillent d'autres associations comme Le Planning Familial, AIDES, EMLPP, Prométhée. Rachid qui enseigne bénévolement à Point d'eau. Baptiste en formation de guide, Damien accompagnateur en montagne, Benoît guide. Mohamed Boumeghra comédien, metteur en scène, calligraphe, directeur de la compagnie de théâtre Sud Est théâtre. Céline bibliothécaire aux Eaux-Claires qui s'exprime sur la politique culturelle de la ville. Bruno scientifique à l'institut Laue-Langevin, organisme de recherche spécialisé en sciences et technologies neutroniques exploite un réacteur à Haut Flux de neutrons pour la recherche. Patrick Souillot qui, avec la Fabrique Opéra, depuis quinze ans, a créé un projet d'opéra coopératif qui correspond à l'esprit d'innovation, de solidarité, de culture. Etc. Le titre de cet ouvrage s'avère des plus explicites et des plus adéquats : Edmond Baudoin compose des pages sur la base du portrait en très gros plan qu'il a fait de plus de soixante-dix Grenoblois rencontrés durant son séjour dans la ville d'un peu plus de quatre mois. Comme il l'écrit lui-même : Faire le portrait de quelqu'un, c'est s'arrêter avec ce quelqu'un un moment qui fait en sorte qu'un nom, un prénom se met à exister sur le visage. Le lecteur croise ces êtres humains et s'arrête avec l'auteur pour les écouter parler de leur ville. Un portrait se constitue, une réponse après l'autre, de Grenoble, ou tout du moins de la vision et du vécu qu'en a chaque habitant rencontré. Une lecture peu commune, bénéficiant de la bienveillance inconditionnelle d'Edmond Baudoin, de curiosité insatiable, de son appétence pour les rencontres vraies.
Cité de verre
Identité, langage, solitude : un questionnement philosophique et intellectuel - Il s'agit de l'adaptation en bande dessinée du roman Cité de verre (1985) de Paul Auster. La transposition du roman sous forme de scénario a été réalisée par Paul Karasik, et la mise en images par David Mazzucchelli. Cette version date de 1994. Tout commence par un faux numéro, une erreur d'identité. Une femme cherche à joindre le détective privé Paul Auster, mais ses appels aboutissent chez Daniel Quinn, un écrivain vivant seul qui publie des romans policiers sous le pseudonyme de William Wilson. Quinn a perdu sa femme et son enfant et il vit dans l'ombre de William Wilson, et de son détective privé de papier appelé Max Work. Dans cet état d'esprit un peu particulier, il finit par endosser le nom de Paul Auster et accepter de rencontrer Virginia Stillman, la correspondante souhaitant l'engager. Il se rend chez elle, dans un appartement cossu et luxueux et rencontre son fils Peter. Celui-ci souffre d'une difficulté de langage et explique péniblement qu'il a été victime de maltraitance de son père qui a été condamné et qui doit sortir de prison bientôt, après 13 ans d'incarcération. Quinn accepte d'épier Peter Stillman père dès qu'il remettra les pieds à New York. Je n'ai pas lu le roman de Paul Auster, et je ne pourrais donc pas établir de comparaison entre cette adaptation et l'original. Le premier point positif est que le lecteur a la sensation de lire une vraie bande dessinée, et pas une adaptation qui essaye de caser autant de textes d'origine que possible. Il subsiste, dans la narration, un parfum très littéraire : les thèmes abordés et la structure du récit relèvent d'une construction littéraire sophistiquée et complexe. Le premier signe de mise en abyme réside dans la nature du personnage principal qui est un écrivain (double fictif et déformé de l'auteur). le deuxième signe apparaît quand le lecteur apprend que cet écrivain utilise un nom de plume. Et l'étendue du jeu de miroir prend de l'ampleur avec la mention (et plus tard l'apparition) d'un personnage appelé Paul Auster. Il faut également prendre en compte que Peter Stillman (le père) est également un écrivain qui a effectué des recherches sur la nature théologique du langage, et Peter Stillman (le fils) est un poète de renom. Pourtant ce qui pourrait être un dispositif vertigineux, complexe et lourd s'avère naturel dans le cadre de ce récit qui revêt les apparences d'une enquête policière. Paul Auster (le vrai, l'auteur) enchevêtre avec habilité les fils narratifs de l'intrigue policière, les réflexions philosophiques et existentielles de Daniel Quinn, et les métacommentaires de nature postmoderne. Il est très facile pour le lecteur de ressentir de l'empathie pour cet individu qui a organisé sa vie de manière à se mettre à l'abri de la souffrance psychologique, qui profite de la solitude propre aux grandes métropoles et qui succombe à la tentation de renouer des contacts avec d'autres êtres humains en se protégeant derrière une usurpation d'identité. En tant que bande dessinée, l'adaptation de Karasik et Mazzucchelli constitue une expérience envoutante, à la hauteur des thématiques littéraires. Mazzucchelli utilise un style plutôt réaliste, un peu épuré et simplifié pour les personnages, plus rigoureux et méticuleux pour les décors. Dès la deuxième page, il apparaît que les illustrations font écho aux thèmes, avec une mise en abyme visuelle à partir d'un téléphone. Ces six cases forment un enchaînement très impressionnant dans le sens où la première est entièrement abstraite, la seconde comprend un symbole numérique (le chiffre zéro), la signification de la troisième n'est pas compréhensible hors du contexte des autres cases, la quatrième ne comprend qu'une icône (au sens de symbole graphique) et les deux dernières donnent du sens à ce travelling arrière. Les images de cette bande dessinée couvrent un spectre visuel s'étendant de la représentation concrète des personnages et de leur environnement, jusqu'à l'abstraction en passant par les icônes. Peu d'illustrateurs sont capables d'utiliser autant de registres graphiques à bon escient. C'est bien en ça que cette adaptation justifie son existence : elle ne se limite pas à une mise en images compétente du roman. Les images de cette bande dessinée offre une visualisation des concepts philosophiques et métaphysiques au cœur de la narration. Elles complémentent et illustrent des concepts complexes. Karasik et Mazzucchelli ont su trouver des solutions graphiques efficaces et compréhensibles pour parler de questionnements fondamentaux sur l'identité, le langage, la représentation du réel. Il n'y a qu'une seule séquence qui m'a perdu, ce sont les illustrations du monologue de Peter Stillman fils. Ce roman graphique propose une histoire postmoderne passionnante comme un roman policier, sous la forme d'une bande dessinée qui utilise à plein ses spécificités pour exprimer visuellement des concepts philosophiques et existentiels, sans perdre le lecteur.
X-Men - La vie, la mort
Délicatement ouvragé, grâce à Barry Windsor Smith - Ce tome contient les épisodes 53, 186, 198, 205 et 214 de la série Uncanny X-Men (UXM en abrégé). Ces 5 épisodes présentent la particularité d'avoir tous été illustrés par Barry Windsor Smith (BWS en abrégé). Épisode 186 Lifedeath (octobre 1984, scénario Chris Claremont, dessins de BWS, encrage de Terry Austin) - Storm (Ororo) a été touchée par un rayon issu d'un pistolet expérimental qui l'a privée de ses pouvoirs. Elle est recueillie par Forge (un mutant employé par le gouvernement et qui a conçu l'arme en question). Elle découvre peu à peu les conséquences de l'absence de ses pouvoirs, son nouvel état d'humaine normale et les particularités de son hôte. Pendant ce temps là, les Dire Wraiths (extraterrestres issus de la série Rom, the spaceknight) remplacent des terriens pour mieux préparer leur invasion. Épisode 198 Lifedeath II (octobre 1985, scénario Chris Claremont, dessins, encrage et couleurs de BWS) - Ororo est en Afrique noire pour une raison indéterminée. Elle n'a pas recouvré ses pouvoirs, elle est prise dans une terrible tempête et doit prendre en charge une femme sur le point d'accoucher, au milieu de nulle part. Épisode 205 Wounded wolf (scénario Chris Claremont & BWS, dessins, encrage et couleurs de BWS) - Yuriko Oyama a subi une opération qui l'a transformée en cyborg (Lady Deathstrike) avec des serres effilées capables de rivaliser avec les griffes de Wolverine. Elle a tendu une embuscade à ce dernier et Energizer (Katie Power) se retrouve mêlée à ce combat en pleine tempête de neige dans les rues New York. Épisode 214 With Malice toward all (scénario Chris Claremont, dessins de BWS, encrage de Bob Wiacek) - Lila Cheney donne un concert devant ses fans quand tout à coup Alison Blair (Dazzler, qui joue des claviers dans son groupe) lui vole la vedette en faisant usage de ses pouvoirs de mutante devant tous les spectateurs. Malice (une entité désincarnée des Marauders) s'est emparée de son esprit. Les X-Men (Ororo, Rogue, Pyslocke et Wolverine) interviennent pour essayer de comprendre les actes de Dazzler. C'était l'époque bénie où Claremont pouvait encore faire évoluer ses personnages et où chaque personnage avait sa personnalité, sans être réduit à une caricature de lui-même. Avec les épisodes 186 et 198, Claremont parachève sa déconstruction de Storm. Il la descend de son piédestal de déesse des éléments naturels pour en faire une femme avec ses sentiments contradictoires, ses imperfections et ses coups de cœur (la première étape avait été la rencontre avec Yukio et le passage d'une coupe de cheveux sage à une iroquoise, épisode réédité par exemple dans Wolverine). Dans l'épisode 214, le lecteur retrouve une histoire plus traditionnelle des X-Men dans laquelle le groupe lutte contre le méchant du mois et gagne grâce à la force de la volonté de l'un de ses membres. Mais la vraie raison de cette réédition (j'aurais même préféré une version en format plus grand de type Deluxe) réside dans l'identité de l'illustrateur : Barry Windsor Smith. Il est surtout resté dans les mémoires pour avoir donné une forme inoubliable aux premières aventures de Conan en comics. Il s'agit d'un illustrateur exceptionnel à la délicatesse incroyable et au sens des couleurs inégalés. Alors que l'épisode 186 n'aurait pu être qu'un mélodrame au rabais, les illustrations de BWS font exister Ororo et Forge comme deux êtres fragiles et habités par leurs émotions. Impossible d'oublier Ororo en train de boire du champagne pour la première fois, dans sa salopette, ou Ororo découvrant la prothèse de Forge. Les illustrations de BWS portent l'épisode 198 dans un territoire encore plus incroyable. L'histoire oscille entre la réalité de la famine, le conte traditionnel, les visions oniriques grâce à une mise en page qui laisse les dessins raconter l'histoire, grâce à des expressions délicates des visages, grâce aux jeux des couleurs qui n'appartient qu'à BWS. C'est magnifique de bout en bout et ce conte délicat ne s'extrait de l'histoire moralisatrice bêtifiante que par la magie des visuels. du grand art. Un troisième Lifedeath avait été prévu, mais BWS ayant définitivement arrêté de travaillé pour Marvel, il l'a transformé en une histoire d'un de ses propres personnages dans Adastra in Africa. L'épisode 205 sert en quelque sorte de coda à Wolverine : Weapon X (également de BWS). Claremont développe l'aspect paternaliste de Logan (déjà à l'œuvre avec Kitty Pride, puis plus tard avec Jubilee) en lui associant la toute jeune Katie Power (moins de 10 ans, membre du groupe Power Pack). BWS retourne à la beauté férale de Wolverine ensanglanté sous la neige pour une lutte à mort magnifiquement chorégraphiée sous des jeux de lumière qui vous feront croire qu'un flocon de neige peut être rose. Avec l'épisode 214, le lecteur retrouve une histoire très classique des X-Men et BWS un peu moins concerné puisqu'il ne s'encre pas lui-même, ni ne réalise la mise en couleurs. le résultat reste splendide, même si son implication est inférieure. Episode 53 The rage of Blastaar (février 1969, scénario d'Arnold Drake, dessins de BWS, encrage de Michael Dee) - Jean Grey (Marvel Girl) teste une machine du professeur X. L'expérience dégénère et l'énergie ainsi libérée à pour effet de permettre à Blastaar d'accéder à l'école de Westchester. Les 5 X-Men originaux (Cyclops, Beast, Iceman, Angel et Marvel Girl) et Blastaar s'affrontent. le scénario est risible de simplisme : il s'agit du combat du mois, sans aucun intérêt. Les illustrations de BWS se cantonne à copier avec talent (mais en moins bien) le style de Jack Kirby. Le tome se clôt sur la reprographie d'une vingtaine de couvertures réalisées par BWS pour des séries Marvel telles que UXM ou les New Mutants (dont l'envoutant portrait d'Illyana pour la couverture de New Mutants 45). La réédition soignée de ces épisodes était indispensable. Grâce aux phylactères chargés de Claremont, il est facile de se repérer dans la continuité des X-Men et de ressentir les émotions des personnages. Grâce aux illustrations divines de BWS, ces récits de superhéros sont transfigurés pour atteindre une fresque envoutante, magique, éthérée, séduisante, irrésistible. Par la suite BWS a encore réalisé quelques comics inoubliables tels que Archer & Armstrong, Rune et une anthologie Storyteller (partiellement rééditée dans The Freebooters et Young Gods and Friends).
Yossel
Devoir de mémoire, avec un point de vue intelligent et sensible - Il s'agit d'un récit complet et indépendant de tout autre, initialement paru en 2003, écrit et dessiné par Joe Kubert. le récit est en noir & blanc, les dessins ne sont pas encrés. Le récit commence le 19 avril 1943, dans les égouts du ghetto de Varsovie. Yossel est un tout jeune adolescent qui fait partie d'un petit groupe de résistants juifs qui se sont rebellés contre l'armée allemande lors de l'épuration du ghetto. Il dessine pour passer le temps et pour divertir ses camarades. Il se souvient de sa vie d'avant, avec son père (un boucher), sa mère, et sa sœur dans la petite ville d'Yzeran en Pologne, alors qu'il avait déjà un don pour le dessin et qu'il se préparait pour sa bar-mitsva. Un jour les soldats de l'armée allemande sont arrivés dans la ville et ont demandé à toutes les familles juives de prendre leurs affaires pour se rendre dans un quartier de Varsovie, séance tenante. Au terme d'une marche éprouvante, ils se sont retrouvés entassés dans un petit quartier, à plusieurs dans chaque pièce. La vie s'organise tant bien que mal, dans la hantise des rafles opérées par les soldats (des individus emmenés on ne sait où, et que personne ne revoient jamais). Yossel bénéficie de quelques menus avantages parce que ses dessins divertissent les autorités allemandes. Un jour, il aperçoit un vieillard au regard fou dans une rue. Il le prend en charge et l'amène à une réunion de ses copains. le vieil homme raconte qu'il s'est échappé d'un camp de concentration où il était devenu un Sonderkommando. Un auteur de comics se lançant dans un récit de fiction mettant en scène une partie de l'Holocauste prend un vrai risque. Il s'agit d'un sujet qui ne souffre pas la médiocrité, or Joe Kubert n'est pas renommé pour la l'intelligence pénétrante des récits qu'il a réalisé tout seul, ou même avec un scénariste chevronné. Il explique dans l'introduction qu'il a eu l'idée de cette histoire en se demandant ce qui se serait passé si ses parents n'avaient pas pu émigrer aux États-Unis en 1926. À partir de ce point de départ qui ressemble à une fausse bonne idée (comme un jeu d'enfant "et si…"), Kubert met en scène un jeune garçon (de 2 ou 3 ans moins âgé que lui à la même époque) avec un don pour dessiner (comme lui, Joe Kubert). Au premier regard, la forme du récit provoque également un moment de recul. D'un point de vue esthétique, Kubert a chois de laisser ses dessins sans encrage, pas fini d'une certaine manière. Globalement le niveau de détail est satisfaisant, mais avec quelques images qui ressemblent quand même à des esquisses. En feuilletant rapidement l'ouvrage, le lecteur constate également que Kubert a opté pour des pavés de texte assez écrit, accolés à quelques images, 2 ou 3 par pages. C'est à dire qu'il ne s'agit pas d'une bande dessinée traditionnelle, avec des séquences d'action décomposées en cases. Enfin en lisant quelques pages, le lecteur constate que Kubert a choisi une approche un peu romancée, un peu éloignée des simples faits. Et pourtant… Et pourtant le lecteur commence calmement l'histoire, sa curiosité éveillée. Il découvre la situation de Yossel dans les égouts, et son don pour le dessin. Puis il passe à ses souvenirs à Yzeran, ce qui maintient la curiosité du lecteur. Malgré ce texte un peu romancé, l'intérêt subsiste : il comprend une part d'ingénuité, tout à fait légitime dans la mesure où l'histoire est racontée par un jeune adolescent. C'est cette même ingénuité qui rend l'histoire supportable car l'espoir subsiste. C'est toujours cette même ingénuité qui fait accepter le concept que les illustrations sont celles qui auraient pu être celles réalisées par Yossel lui-même. Or Kubert s'avère assez adroit pour que le texte et les images soient en phase et rendent plausibles l'existence de Yossel, et la véracité de ses souvenirs. Tout d'un coup, le lecteur est dans la peau de Yossel, et là l'indifférence n'est plus possible parce que lorsqu'un officier allemand déclare au père de Yossel qu'il n'y a pas lieu d'être inquiet et que c'est pour leur propre bien, le lecteur sait ce que dissimulent ces propos. En outre l'apparence un peu lâche des dessins permet au lecteur de projeter cette anticipation de ce qui va arriver, dans la mesure où ils ne figent pas les individus et la situation comme le feraient une photographie. Imperceptiblement, la situation de Yossel devient celle du lecteur. La même alchimie opère lors du récit du Sonderkommando qui a réussit à s'échapper du camp de concentration. Par ces caractéristiques, Yossel 19 Avril 1943 constitue déjà l'équivalent d'un bon roman capable de vous transporter dans l'environnement et la situation du personnage principal, sans que Kubert ne se repose sur des scènes chocs ou la description d'horreur pour provoquer la pitié. Mais petit à petit, cette histoire agit à plusieurs autres niveaux. Pour commencer, le point de départ et le don de Yossel en font le double de fiction de Joe Kubert. Au travers de son personnage, Kubert évoque ce don qui est celui de dessiner, et d'une manière plus générale, le don de créer. Il n'expose pas ses convictions religieuses, par contre il devient évident qu'il expose sa conviction que le don de créer constitue quelque chose de merveilleux dont tout le monde ne dispose pas et qu'il s'estime très heureux de l'avoir. Ce thème revient à plusieurs reprises dans le récit. La mise en abyme que constitue Kubert en train de raconter l'histoire au travers des images dessinées par Yossel signifie qu'au travers du personnage, c'est bien Kubert qui livre son point de vue sur ces faits historiques. S'il apparaît rapidement que Kubert s'est documenté de manière à ne pas raconter de bêtise, le récit ne se transforme pas en leçon d'Histoire, il reste un récit romanesque historiquement plausible, sans être superficiel. le travail de recherche de Kubert se remarque par l'absence d'incohérence historique, et par certains dessins qui rappellent des photographies d'époque. le point de vue de Kubert apparaît dans les jugements de valeur de Yossel et du rescapé du camp de concentration. le lecteur a la surprise de découvrir un point de vue pragmatique, avec une approche psychologique dénuée d'infantilisme. Il n'y a pas de sentiments exaltés, ou de noblesse d'âme trop pure pour être réaliste. Il y a bien une motivation de survie un peu simpliste, mais dans les rationalisations du survivant le lecteur ressent les horreurs vues et commises et une forme honnête d'expression de la volonté de vivre. À nouveau, en ne s'appesantissant pas sur les détails, les dessins transcrivent les caractéristiques principales de chaque situation avec une intensité encore plus vive. À nouveau, les descriptions donnent envie de vérifier par soi même la réalité historique de ce qui est décrit pour se faire une idée par soi-même. Alors que la nature du projet et les travaux passés de l'auteur pouvaient faire craindre une histoire simpliste et jouant sur la pitié, Joe Kubert réalise une histoire très personnelle, intelligente, adulte et débarrassée de tout manichéisme. Grâce au commentaire de Bruce Tringale (un grand merci), j'ai pu dépasser mes a priori négatifs pour découvrir un auteur intelligent mariant le fond et la forme pour un résultat qui accomplit son devoir de mémoire, qui emmène le lecteur dans des zones inconfortables, et qui l'oblige à penser par lui-même. Indispensable.
La Carte et le Territoire
On avait affaire à un graphe élémentaire et minimal, non ramifié… - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, il s’agit d’une adaptation du roman de 2010 portant le même titre de Michel Houellebecq, et ayant obtenu le prix Goncourt la même année. Cette adaptation a été réalisée par l’écrivain et par Louis Paillard pour les dessins et les couleurs. Sa parution date de 2022. L’ouvrage se présente dans un format à l’italienne, avec une reliure en partie supérieure et non sur le côté. Il compte cent-cinquante pages de bande dessinée, certaines pages en couleur, d’autres en noir & blanc. Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme. Assis en face de lui sur un canapé de cuir blanc pareillement recouvert de soieries, un peu tassé sur lui-même, Damien Hirst semblait sur le point d’émettre une objection ; son visage était rougeaud, morose. Tous deux étaient vêtus d’un costume noir – celui de Koons à fines rayures -, d’une chemise blanche et d’une cravate noire. Entre les deux hommes, sur la table basse, était posée une corbeille de fruits confits à laquelle ni l’autre ne prêtait aucune attention ; Hirst buvait une Budweiser Light. La décoration de la chambre s’inspirait d’une publication de luxe allemande, de l’hôtel Emirates d’Abu Dhabi. Hirst était au fond facile à saisir ; on pouvait le faire brutal, cynique, genre : Je chie sur vous du haut de mon fric ; on pouvait aussi le faire Artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort ; il y avait enfin dans son visage quelque chose de sanguin et de lourd, typiquement anglais, qui le rapprochait d’un fan de base d’Arsenal. En somme, il y avait différents aspects, mais que l’on pouvait combiner dans le portrait cohérent, représentable, d’un artiste britannique typique de sa génération. Alors que Koons semblait porter en lui quelque chose de double, comme une contradiction insurmontable entre la rouerie ordinaire du technico-commercial et l’exaltation de l’ascète. Jed Martin est en train de peindre ce tableau : il se dit que le front de Koons est trop luisant, il y a décidément un problème avec lui. Cela faisait déjà trois semaines que Jed retouchait l’expression de Koons : c’était aussi difficile que de peindre un pornographe mormon. Aucune des photographiques de Jed ne parvenait à exprimer quoi que ce soit de la personnalité de Koons, à dépasser cette apparence de vendeur de décapotables Chevrolet qu’il avait choisi d’arborer face au monde. C’était véritablement exaspérant en somme. Pourtant il avait des photographies de Koons seul, en compagnie de Roman Abramovitch, Madonna, Bono, Barack Obama, Warren Buffet, Bill Gates. Depuis longtemps d’ailleurs les photographes exaspéraient Jed, en particulier les Grands Photographes avec leur prétention de révéler dans leurs clichés LA Vérité de leurs modèles ; ils ne révélaient rien du tout. Ils se contentaient de se placer devant vous et de déclencher le moteur de leur appareil pour prendre des centaines de clichés au petit bonheur en poussant des gloussements… Une entreprise un peu surprenante : tenter d’adapter un auteur comme celui-ci en bande dessinée, et en plus Michel Houellebecq y participe, avec de surcroît un bédéiste débutant. Un peu plus de quatre cents pages de roman en cent-cinquante pages de bande dessinée. Pour commencer, le format de l’ouvrage entraîne une maniabilité malaisée : la reliure sur le dessus et pas sur le côté, ainsi que ses dimensions 24,7 par 34,7cm, ce qui induit que le lecteur recherche la bonne manière de le tenir pour conserver un plaisir de lecture. Ensuite, les premières pages déconcertent : les images ne forment pas une narration visuelle du point de vue séquentiel, elles semblent plus s’apparenter à des illustrations explicitant une partie de ce que dit le texte. Par exemple : montrer le tableau en cours réalisation réunissant Jeff Koons et Damian Hirst, montrer Jed le pinceau à la main essayant de capturer la bonne expression sur le visage de Koons, le même Koons se tenant debout devant une belle voiture dans une illustration en pleine page, un éclaté technique du chauffe-eau de l’appartement de Jed. Le tableau avec Koons & Hirst est en couleur, mais la case suivante est en noir & blanc avec un effet de trame mécanographiée surimposée, puis la suivante est en noir & blanc, avec des pastilles de couleur par-dessus. L’illustration avec la voiture est en couleurs, celle des entrailles du chauffe-eau également. La mise en page correspond à des cases avec un dessin dedans, et le texte à l’extérieur des bordures de la case, en dessous ou à gauche, avec à de rares occasions un cartouche dans la case. En pages neuf et dix, ce sont des cases rondes, avec du texte à l’extérieur qui s’inscrit également dans une forme ronde. Surprise, en page vingt-sept, c’est deux bandes de cases avec des phylactères à l’intérieur. Le lecteur s’adapte lentement à ces mises en forme qui relèvent plus du texte illustré que de la bande dessinée, et il découvre la vie de Jed Martin jeune artiste, cherchant le mode d’expression qui lui convient, très inquiet de l’état de son chauffe-eau, rendant de temps à autre visite à son père en banlieue au Raincy, évoquant sa jeunesse, parlant de sa mère, trouvant son inspiration dans les cartes Michelin. Le lecteur ne se prend pas vraiment d’amitié pour Jed Martin, il éprouve plutôt de la compassion pour un être humain, reconnaissant ses propres inquiétudes, ses propres insatisfactions dans ce jeune homme. Il se prend de curiosité pour sa trajectoire artistique, sa façon d’exprimer sa créativité : une forme d’exotisme dans cette carrière atypique et dans sa réussite, les milieux qu’il fréquente, le texte du catalogue de l’exposition pour la rétrospective Jed Martin, les années 2000, au Centre Pompidou (pages 41 & 42). La narration de Michel Houellebecq induit une forme de résignation chez le personnage, plus qu’une acceptation des choses de la vie, un fatalisme latent que rien ne peut être parfait et que les moments intéressants sont difficilement conquis. Mais la vie continue, le succès arrive, et avec lui l’aisance financière, un contentement matériel, sans oublier la rencontre avec Michel Houellebecq. De la même manière que Jed Martin se fait à peu près à sa vie (une existence à laquelle il n’a jamais totalement adhéré, comme il le dira à la fin de ses jours), le lecteur se fait à la narration visuelle à la frontière de l’illustration de textes et de la bande dessinée. Il se rend compte que le bédéiste n’a pas la tâche facile : contraint par le fil que constitue le roman avec son écriture littéraire. Que peut-il ajouter à cela ? D’une manière évidente, il prend à sa charge les descriptions : les lieux pour commencer, de l’appartement de Jed à la gentilhommière de Houellebecq en Irlande, en passant par les sites accueillant les expositions de l’artiste. Puis les personnages, leur tenue vestimentaire, leurs expressions, leurs gestes. De manière moins évidente, ses dessins donnent à voir les personnalités et parfois les marques qui sont explicitement citées dans le texte : aussi bien un portrait de Philippe de Champaigne (1602-1674, peintre et graveur) ou de Frédéric Beigbeder, qu’un facsimilé du guide Michelin, ou des vues de face, de profil et en élévation du modèle Veyron 16.4 de la marque Bugatti. Ensuite les dessins s’avèrent assez agréables : ils s’inscrivent dans un registre descriptif avec un niveau élevé de détails, une certaine fluctuation dans le rendu allant de traits de contours évoquant la ligne claire, à des traits de contours plus appuyés et moins nets pour une bande dessinée plus sombre. De temps à autre, le lecteur se dit qu’une case ou une page suscite en lui des réminiscences d’un autre artiste, sans bien réussir à le situer. Le déclic se produit en page 61 avec le lettrage : c’est celui des albums de Tintin, ou peut-être de Blake & Mortimer. D’ailleurs, Houellebecq en train de gesticuler en bas de la page soixante-deux évoque une posture d’un personnage dans un album de Tintin. S’il nourrit encore des doutes quant à cette potentielle ressemblance, le lecteur se trouve conforté dans cette idée quand il se rappelle que pages trente-neuf et quarante il avait relevé une signature dans une case et la mention de King Features Syndicate dans une gouttière : John Prentice (1920-1999), dessinateur de Rip Kirby (1956-1999, créé en 1946) après Alex Raymond (1909-1956). Il ne peut pas non plus rater les couvertures de Tales from the Crypt et Crime SuspenStories en pages cent-trois, ou encore le bas de page à La Barbarella de Jean-Claude Forest (1930-1998) en page cent-quarante-quatre, les machineries à la Jack Kirby (1917-1994) dans la page suivante, et celle à la Jim Steranko (1938-) dans la page d’après. Une fois qu’il s’y est adapté, le lecteur prend conscience de tout ce qu’apporte la narration visuelle et qu’elle fait bien plus que donner à voir ce que dit le texte. Il se rend également compte de la densité de l’œuvre. Il y a bien une intrigue, ou au moins un fil directeur qui est la vie de Jed Martin, jusqu’à sa mort, ce qui conduit à une touche légère d’anticipation à la fin. Le personnage principal va rencontrer Michel Houellebecq qui se met donc en scène dans une autofiction, pas très tendre avec lui-même, jusqu’à son décès. Sa présence développe une mise en abîme avec Jed, comme si Houellebecq faisait office de mentor, ou comme s’il naissait un jeu de miroir entre un jeune créateur et un créateur confirmé. Voire, dans la troisième et dernière partie, le lecteur en vient à se demander si Jed Martin n’est pas un autre avatar de Houellebecq qui aurait choisi un autre domaine de création. De plus, le personnage partage au lecteur ses remarques ses interrogations sur tout et sur rien, en tout cas sur ce qui retient son attention sur le moment. Et Houellebecq lui-même (le personnage) n’est pas avare en avis divers et variés. Cela peut aussi bien aller de réflexions sur la rareté des produits parfaits (il n’en a rencontré que trois au cours de sa vie : les chaussures Paraboot Marche, le combiné ordinateur portable-imprimante Canon Libris, la parka Camel Legend), à un village désert après la nuit tombée (Les aliens pourraient pénétrer dans les rues, tranquilles et restaurées, de la bourgade, et se réjouir de sa beauté mesurée. S’il s’agissait d’aliens dotés d’une sensibilité esthétique même rudimentaire, ils comprendraient rapidement la nécessité d’un entretien, et procéderaient aux restaurations nécessaires ; c’était une hypothèse rassurante et vraisemblable.), en passant par une plainte contre une société d’euthanasie (car la quantité de cendres et d’ossements humains qu’ils déversaient dans les eaux du lac était selon eux excessive, et avaient l’inconvénient de favoriser une espèce de carpe chinoise, au détriment de l’omble chevalier). Il se produit une autre forme de mise en abîme du fait que les auteurs racontent le parcours professionnel d’un créateur, ce qu’ils sont eux aussi, et que le personnage s’interroge sur la notion d’art, en évoquant de nombreux artistes, certains dans des domaines traditionnels avec une notoriété datant de plusieurs siècles, d’autres contemporains dans le domaine de l’audiovisuel, comme Jean-Pierre Pernault ou Julien Lepers. Les auteurs ne font pas de distinction entre art noble et artisan populaire, ils n’établissent aucune hiérarchie entre les œuvres d’un artiste comme William Morris (1834-1896) ou des comics. Les horizons du lecteur se troublent d’autant plus que l’autofiction s’accompagne de la mise en scène de personnalités à commencer par Frédéric Beigbeder, mais aussi l’éditrice Teresa Cremisi, et d’autres encore. Le brouillage des frontières s’en trouve ainsi encore plus accentué. Parti avec des tonnes d’a priori, le lecteur ressort de cette bande dessinée en ayant réalisé un voyage très riche, unique en son genre. Il a fini par découvrir une narration visuelle bien plus sophistiquée et cultivée que ce qu’il croyait, et une histoire débordant de remarques anodines sur la vie de tous les jours témoignant d’un regard critique et profond, racontant la vie d’un artiste à l’œuvre originale, mise en regard d’artistes célèbres et de créateurs inattendus dans ce contexte. Il a assisté à une vie de l’intérieur, en pleine empathie pour un individu à l’altérité évidente, et à l’humanité qu’il partage avec lui. Il comprend bien qu’on puisse préférer la carte au territoire, pour déformer la phrase d’Alfred Korzybski (1879-1950).