J'ai beaucoup aimé le récit de cette infidélité traité tout en nuance et surtout tout en douceur. Bien que je ne partage pas cette valeur, je dois avouer m'être fait prendre au piège de cette histoire d'amour entre Mathilde et Gabriel.
Au début, c'est une rencontre fortuite et juste une histoire de sexe. Cependant, progressivement, au fil des rencontres, se tisse un lien bien plus fort comme si le charnel pouvait déboucher sur quelque chose de plus profond. A noter également une narration en double point de vue ce qui est assez intéressant à suivre.
Rien n'est vulgaire et il faut le faire en la matière. Il y a un côté fantasme que j'ai bien aimé. Les dessins sont d'ailleurs de toute beauté pour s'inscrire totalement dans la ligne de ce récit érotique. Certes, c'est parfois torride mais c'est adulte.
Dans la catégorie des pépites méconnues de Goscinny, Les Divagations de Mr Sait-tout ne sont pas loin du sommet. Juste en-dessous de La Potachologie, chef-d'oeuvre oublié du grand René, pour être précis. Et il est la preuve qu'on n'aura décidément jamais fini de découvrir le génie de cet auteur hors-normes.
Avec l'aide du dessinateur Martial, Goscinny entreprend donc de réécrire l'Histoire de manière complètement loufoque. A la croisée d'Astérix (les anachronismes et le jeu sur les clichés liés à chaque nationalité), d'Iznogoud (les calembours à toutes les sauces) et Les Dingodossiers (la forme de courtes rubriques explicatives), ces Divagations de Mr Sait-tout sont un pur moment de bonheur.
Les gags hilarants s'enchaînent, et d'autant plus efficacement qu'on ne s'y attend jamais, alternant entre toutes les formes de comique possible (de dialogue, de situation, de répétition, etc, etc...), ce qui permet au lecteur de ne jamais s'ennuyer, et donne à chaque récit une incroyable densité. En effet, comme souvent chez Goscinny, tout le sel de l'album réside dans les plus petits détails, qui montrent que l'auteur n'a rien négligé dans ses histoires. Maniant l'absurde avec une bonne humeur communicative, René Goscinny nous fait éclater de rire à presque chacune des pages de l'album, d'une richesse insondable.
Même s'il n'a pas le génie d'un Uderzo ou d'un Greg, Martial nous offre toutefois un dessin extrêmement réussi, d'un trait clair et précis, qui met bien en valeur les expressions des personnages. Ces histoires sont en outre l'occasion pour le dessinateur, à la suite du scénariste, de varier les plaisirs en changeant de cadre du tout au tout à chaque nouveau récit, nous faisant voyager du Moyen-Âge français ou britannique aux Esquimaux en passant par la Chine, l'Italie ou l'Amérique du sud. Une exploration déjantée à laquelle on se prête sans hésiter un seul instant, et qui, au gré de ses neuf histoires, paraît décidément bien trop courte...
Pas grave, arrivé à la fin, on n'a qu'à recommencer l'album à la première page. C'est de toute façon impossible de s'en lasser !
4,5/5
Exceptionnel et grandiose !
C'est pour moi LE roman graphique de ce début d'année qui nous propose un récit apocalyptique sans zombies à la démarche saccadée et pathétique, et qui dans sa cruelle possibilité nous donne à réfléchir sur certains aspects de notre monde.
Il y avait bien longtemps que je n'avais pas lu quelque chose d'aussi fort. Imaginez un gros roman graphique de 380 pages qui dès sa lecture entamée ne vous lâche plus. Nul doute qu'en tant qu'amateur de BD, vous soyez également un adepte du cinéma, et donc vous connaissez forcément Alejandro Gonzàles Inarritu et plus particulièrement deux de ses films : "21 grammes" et "Babel". C'est à ces films "chorale" que fait indubitablement penser cette histoire. Grâce à un découpage nerveux et intelligemment pensé, nous passons d'un personnage à l'autre. J'aime particulièrement Yoyo et ses devinettes.
Dans un futur pas trop éloigné, "le Chuchoteur" est recherché par toutes les polices du pays car il pirate les ondes du plus grand réseau d'information qui soit, TV Net. Il diffuse des messages à une population qu'il juge docile et trop aliénée par le pouvoir. Qui est cet homme qui heurte les consciences de uns et fait trembler le pouvoir ? Est-ce un des membres de ce groupe de rock qui malgré la situation cherche à enregistrer un album ? Est-ce ce vieil écrivain en mal d'inspiration ? L'assassin aux ordres d'une puissante multinationale ? Quand en plus une terrible épidémie véhicule un virus dit de "la dépression" qui se propage sur toute la planète (quelques instants avant leur mort les personnes infectées pleurent des larmes de sang ), plutôt que de soigner la population les autorités préfèrent se concentrer sur la capture du "Chuchoteur".
Au scénario, dessin et colorisation, Colo, un auteur que je connaissais pas. Ce gars est un furieux que ce soit au niveau de la construction, du découpage et de la lente mais inéluctable montée en tension. Il n'y a rien à redire. Le dessin est dans un style semi-réaliste avec surtout un découpage qui insère des pages notamment celles où "le Chuchoteur" s'exprime, sans parler des récits que l'écrivain vieilli ne racontera jamais. Je ne sais qu'ajouter de plus pour vous donner envie de lire ce gros pavé qui renouvelle le genre du récit apocalyptique et de fort belle manière qui plus est.
Merci aux Éditions du Long Bec d'avoir eu l'audace de sortir ce gros pavé, merci à Fabrice scénariste à ses heures, ici chargé de l'adaptation des dialogues.
Oui, 5 sur 5...
Très très belle surprise.
C'est un mélange intéressant entre quelques ingrédients de la série Seuls (cf. le thème de la jeunesse isolée) et d'autres séries dans un univers post-apocalyptique. L'équilibre fonctionne très bien, même si je note une très légère descente de rythme dans le 4ème volet paru en ce 1er trimestre 2019.
Le dessin a été réalisé sur ordinateur : je ne fais cette précision que pour ajouter combien l'auteur a réussi à sublimer la technique pour la faire oublier et donner à cette saga une ambiance très prenante, jolie mais angoissante.
Côté négatif, on ne peut que regretter un rythme de parution digne du Sénat.
Avec cette nouvelle publication des éditions Sarbacane, préparez-vous à en prendre plein les mirettes ! De très belle facture avec dos toilé et vernis sélectif (ce qui n’est pas surprenant quand on sait que l’éditeur est autant attaché au contenu qu’à la forme), doté d’une couverture splendide, cet album très personnel de l’italien Fabrizio Dori est à la croisée de l’art et de la littérature.
« Le Dieu vagabond », c’est une sorte de road trip mystique, où l’on suit la quête d’un satyre échoué dans le monde des humains, après avoir été puni par la déesse Artémis pour avoir pénétré dans son royaume en pourchassant une nymphe. Désormais alcoolique et à la rue, Eustis, ce dieu « inférieur », désormais simple clochard céleste, doit partager le triste quotidien des humains, dépourvu de la magie qui régnait jadis sur le monde avant que les dieux de l’Olympe ne soient remplacés par le nouveau dieu unique. Bientôt, il va se voir confier une mission par Hécate, la sœur d’Artémis. Cette mission pour le moins délicate consistera à sceller les retrouvailles de Séléné et de Pan, ce dernier étant mort trop tôt pour faire ses adieux à la déesse, sœur d’Artémis et d’Hécate. La récompense promise s’il réussit : se retrouver lui-même tel qu’il était et mettre ainsi fin à son long exil. C’est ainsi qu’équipé de son baluchon, il va prendre la route en compagnie d’un vieux professeur très myope.
Graphiquement, c’est une pure merveille. Fabrizio Dori nous enchante littéralement en jouant avec les styles et les couleurs, au risque de paraître trop disparate. Il y a pourtant un vrai parti pris, mais qui fonctionne parfaitement bien car en symbiose totale avec le récit, à savoir que ce que l’auteur a produit ici n’est rien de moins qu’une ode à la vie, à la beauté et à l’amour. Le lecteur pourra ainsi se délecter de ces illustrations extraordinaires qui sont, au-delà du style contemporain propre à Dori, tout autant de références à Van Gogh, Klimt et aux peintres romantiques du XIXe siècle.
Ainsi, l’auteur italien – dans le cas présent on doit pouvoir dire l’artiste – nous propose, avec ce très beau conte pour lequel il a puisé à pleines mains dans la mythologie grecque, de réenchanter le monde, notre triste monde auquel même Dori parvient à trouver une certaine poésie, quand il représente une banlieue hérissée de tours et de pylônes électriques géants… La couverture à elle seule, parfaite allégorie de notre époque, résume parfaitement le propos : assis devant sa tente Quechua, Eustis, l’ancien dieu-satyre devenu SDF, contemple l’air hagard, une boutanche de gros rouge à la main, l’immensité du ciel étoilé, souvenir résiduel de l’ancien monde, celui de la magie, de la beauté et de l’hédonisme. Ainsi, nous sentons-nous interpelés. Et si les clochards sur lesquels nous, clochards potentiels, préférons détourner le regard, étaient tout simplement des dieux déchus ? Et si pour eux le vin était juste le moyen d’oublier et d’embellir un tant soit peu la laideur qui nous environne et que nous ne voyons plus, ou que nous ne voulons plus voir ?
« Le Dieu vagabond » dégage une vraie beauté malgré quelques tout petits défauts - des regards pas toujours très expressifs par exemple ou des postures un peu balourdes, guère normées « BD » parce que sans doute, cela relève davantage de l’art pictural – Fabrizio expose dans des galeries de peinture… Mais ces « maladresses » sont d’autant plus touchantes qu’on a envie de les oublier, car qui dit œuvre poétique, dit albatros aux ailes trop grandes pour se mouvoir sur une Terre trop ferme, trop fermée. D’autant que le scénario est très bien construit, reste fluide, et que l’humour est aussi là pour empêcher à quiconque toute velléité de tomber dans le sérieux comme on tomberait dans le panneau.
Laissez vous emmener par ce petit chef d’œuvre, laissez infuser les merveilleuses images et la poésie de Fabrizio dans votre subconscient, des images inouïes qui pourraient bien vous aider à étoiler votre vie intérieure et vous accorder la légèreté – tout dépend évidemment de votre capacité à affronter le quotidien, à lutter contre sa pesanteur si puissante qui cloue nombre d’entre nous au sol sans que l’on en soit réellement conscient. « Les mythes sont faits pour être racontés, sans ça, le monde s’appauvrit et meurt. » Cette phrase d’Eustis synthétise à merveille la teneur du projet. Magique, je vous dis !
Cet album est absolument remarquable il faut bien le reconnaitre. Tout y est: le fond et la forme avec un final à "couper le souffle" digne des plus grands polars.
Il faut le dire d'emblée, cet album est l'adaptation d'un polar à succès. Ce qui explique la qualité du scénario. Encore fallait-il réussir l'adaptation en bandes dessinées, ce qui a été fait d'une main de maître. L'intrigue n'est pas forcément le point central de cette histoire. L'essentiel est la forme et la manière dont les auteurs parviennent à "manipuler" les lecteurs et à leur préparer un final en apothéose.
L'intrigue se déroule au siècle dernier dans le village bien connu de Giverny, et bien entendu, la peinture est la toile de fond de cette histoire et un des mobiles potentiels des crimes commis sur la Commune. Et puis il a le destin de femmes de tout âge, du moins le croit-on, dont les destins s'entremêlent, et l'arrivée d'un commissaire de police dont l'objectivité est vite remise en cause du fait de l'attrait qu'il éprouve pour l'une d'elles.
Inutile d'en dire plus à propos de cet album qui doit être lu avant d'être raconté
On ne peut pas non plus passer sur la qualité du dessin de Cassegrain, un dessinateur dont le style oscille entre celui de Prado ou de Gibrat, et dont la mise en couleur n'a rien à envier à ces glorieux ainés.
Cet album fait partie de ceux que l'on doit avoir dans sa bibliothèque je crois
Alors là mesdames et messieurs, je dis oui ! Oui tout de suite et sans concession à cette BD merveilleuse qui a su ENFIN établir quelque chose de beau et de poétique sur la question du travestissement ou du transgenre. Et nom d'un chien ça fait du bien de lire ça !
Je ne serais absolument pas objectif sur cette BD parce que j'ai été ému jusqu'aux larmes lors de ma lecture ET de la fin, donc autant dire que niveau ressenti j'ai été dedans à pieds joints. Alors tout est fait pour : le style de narration qui emprunte le chemin du conte pour pouvoir faire de temps en temps des petites incartades particulièrement bien senties (comme cette énorme réflexion que fait le roi sur le changement du monde et la nécessité d'accepter ce qui paraissait encore impensable hier). Le trait en rondeur, en douceur même, avec ses couleurs chatoyantes et douces en même temps ... Et bien sûr, tout le message qui en est dégagé ! Je dirais bien qu'il y a une belle histoire d'amour en plus, mais en vrai le propos n'est pas tant sur la romance que sur le regard, et à cet égard je suis subjugué par la justesse du propos.
En fait, je crois bien que c'est la première fois que je lis une BD aussi joliment faite et aussi assumé dans son propos : le travestissement est accepté par le protagoniste, qui ne se remet pas en question en tant que "déviant" de la norme, et toute l'histoire tourne autour du regard des autres là-dessus. Et c'est foutrement bien joué : pas de questionnement sur ce qu'il est ou ce qu'il ressent. Il le sait, il l'assume et la seule personne qui partage son secret en fait de même. Voila le genre de message positif qu'on devrait lire bien plus souvent. Surtout quand c'est aussi bien mis en scène ...
Et je ne peux même pas parler de tout ! Emile, le majordome, qui sait tout et se contente de dire "ça ne me concerne pas", comme beaucoup devraient le faire dans la vie; les discours de certaines personnes (notamment sur la fin) qui sont d'une sacrée pertinence ... Oui, je suis vraiment ébloui par la beauté de ce conte et la justesse de son ton. Ni moralisateur, ni dénonciateur, il se contente de faire une histoire belle et tendre sur un fait qui est vu comme normal. Et en lisant ce genre d'histoire, je me dis que j'ai vraiment hâte que ce soit la norme sociétale également.
Je ne veux même pas épiloguer sur le dessin, qui rehausse l'ensemble par un trait totalement adapté au conte, une colorisation magique et des magnifiques costumes. C'est simple et beau, efficace, ... Je ne sais quoi en dire.
Oui, encore une fois je m'emporte, je lâche des grands mots, je suis sous le charme. Mais quand une BD est aussi simple et belle, aussi merveilleuse de ton et aussi touchante, avec une portée quasi-universelle, je crois bien que je n'ai même pas besoin de justifier ma note. C'est beau, diablement beau, et j'en ai encore une humidité au coin de l’œil après cette critique. Quand la BD est capable de nous toucher autant, il est parfois nécessaire de se taire et de simplement apprécier. Ce que je retourne faire en espérant que vous irez vite en faire de même.
Il y a des rencontres apparemment anodines qui scellent le sort d'un monde... Indéniablement, celle entre René Goscinny et Albert Uderzo est de celles-ci.
La rencontre entre un petit bonhomme à la bouille rondouillarde et un grand dadais au visage carré peut prêter à sourire. Le duo naissant semble tout droit sorti de l'imagination d'un scénariste de bande dessinée. Leur rencontre est la plus commune qui soit, deux grains de sables qui se rencontrent dans la vaste plage du monde.
Mais l'alchimie parfaite qui voit le jour entre les deux est celle qui va leur dicter toute leur oeuvre. Le génie du dessin mis au service du génie du scénario, à moins que ce ne soit l'inverse. Tous les deux fortement influencés par l'art américain (n'oublions pas que René Goscinny était parti aux Etats-Unis dans le but de travailler pour Walt Disney, tandis que l'influence américaine est omniprésente dans le "Arys Buck" d'Uderzo), ils vont ironiquement créer un nouvel art français de chez français.
Peut-être le vrai génie dans l'affaire est-il en fait Jean-Michel Charlier, qui les mit en contact, ayant sans nul doute un flair unique pour discerner le talent là où il se cache. En attendant, c'est grâce à lui que nos deux compères vont écrire plus de 25 ans de l'histoire de la bande dessinée, et - osons le dire - de l'Histoire tout court...
La carrière commune d'Albert et René est une longue escalade jusqu'à ce point culminant qu'est "Astérix". Jehan Pistolet, Luc Junior, Benjamin et Benjamine, "Bill Blanchart", "Poussin et Poussif", "La Famille Cokalane", Oumpah-Pah, tout cela devait irrémédiablement mener au grand chef-d'œuvre... Dans les uns, on voit s'affirmer une rigueur d'écriture impressionnante, tant Goscinny y révèle un sens de la narration à toute épreuve, dans les autres, c'est l'humour qui s'affirme, et dans tous, c'est le trait d'Uderzo qui s'affine et se dessine dans la forme définitive qu'on lui connaîtra.
Ainsi, "Astérix", c'est l'apothéose d'une carrière prolifique. Il a failli être réduit à une adaptation du "Roman de Renart", qui aurait été forcément savoureuse, mais n'aurait sans doute pas permis aux deux auteurs de voler de leurs propres ailes. Avec le petit gaulois, la liberté est totale. Si le trait d'Uderzo n'est pas encore tout-à-fait achevé dans ses premiers albums, il est déjà d'une limpidité qui en dit long sur le génie du dessinateur, tandis que Goscinny met tout son cœur et toute son âme dans un scénario parfaitement troussé, où l'humour touche la maturité qui caractérisera toute la saga.
Tout Goscinny est là-dedans : la finesse des dialogues, l'amour du calembour, l'art de l'anachronisme et de l'allusion bien placée, l'art du stéréotype (car le stéréotype peut être un art, la preuve !) et des personnages hauts en couleurs... Autant d'éléments qui feront florès durant la saga entière, dont chaque tome réussira le tour de force de renouveler constamment l'intrigue, tout en réutilisant les mêmes gimmicks géniaux et en faisant voyager nos héros sans jamais basculer dans le récit capillotracté ou le racisme de mauvais aloi.
Le plus grand génie de Goscinny, c'est sans nul doute de réussir à parler à toutes les générations en même temps. Enfant comme adulte, on a tous les mêmes réactions devant "Astérix". Mieux, René Goscinny accompagne toute notre croissance en nous faisant découvrir de nouveaux éléments à chaque lecture...
Le tout au gré d'un dessin qui s'arrondit pour le mieux lors des premiers albums, déformant à loisir ses personnages, mais en gardant toujours un sens des proportions inouï dont seul Uderzo avait le secret.
Et au fur et à mesure des albums, on apprend à mieux faire connaissance avec ces gens qui deviendront comme des amis, comme une famille : les sanguins forgeron et vendeur de poisson, le barde déconnecté, le chef dépassé par les événements, les femmes qui ne sont pas en reste... Tous ces gens au milieu desquels on apprend à vivre de tome en tome, et dont on a plus de mal à se séparer à chaque fois.
Heureusement, la saga vivra assez longtemps pour qu'on ne puisse pas épuiser le filon. Il y a bien trop de tomes pour que l'on puisse se lasser de cette série.
Malheureusement, après la mort de Goscinny, la saga continuera à vivre de manière tout-à-fait décente pour s'amenuiser petit-à-petit jusqu'à sombrer dans le gouffre que l'on connaît (des extraterrestres dans Astérix ? Où avez-vous vu ça ? En tous cas, moi, jamais entendu parler...). Être un génie du dessin ne fait pas de nous un scénariste hors-pair pour autant...
Ferri et Conrad parviendront plus ou moins à redresser la barre, mais qu'on le veuille ou non, l'heure d'Astérix est passée. C'est toujours une bonne saga, mais elle est devenue une BD comme les autres.
Non, ce qui est immortel, c'est bel et bien la période Goscinny, ces 20 durant lesquels la BD française connut son heure de gloire, durant lesquels la littérature française trouva un de ses sommets là où on ne l'attendait pas. Et c'est bien ce qui fait d'Astérix une saga aussi géniale : que ce soit en 1959 ou en 2019, elle constitue pour ses lecteurs émerveillés une éternelle surprise, gravée à jamais dans le marbre de la mémoire collective, et dans celui de l'Histoire...
Il y a des BD, comme ça, qu'on découvre totalement par hasard, et qui deviennent cultes d'un seul coup. "Bone" est de celles-là. Je l'ai tenté sans grande motivation, uniquement poussé par le fait qu'Alain Ayroles était lié indirectement à cette BD, puisqu'il a participé à la traduction des premiers tomes, ce qui me paraissait tout de même une garantie relativement solide, mais pas franchement sûre.
Et bien m'en a pris : dès les premières pages, je suis tombé amoureux de cette saga.
Au début, on se demande un peu dans quoi on s'embarque et si c'est bien de notre âge, tant on a l'impression d'avoir plongé le nez dans un vieux numéro de "Picsou". Même les personnages nous rappellent ceux de notre enfance : on a l'intrépide naïf et débrouillard, l'escroc cupide prêt à tout pour de l'argent et le simplet mais attachant imbécile heureux, qui aime à se fourrer dans les pires situations possibles. Là où le lecteur adulte va se rassurer très vite, c'est dans le monde que crée Jeff Smith autour d'eux. En fait, cette saga, on pourrait la résumer par ce concept simple : Que se passerait-il si Mickey, Picsou et Dingo se retrouvaient projetés dans le monde du "Seigneur des Anneaux" ?
C'est ce que Jeff Smith nous offre. Sur un plateau en or...
En or, "Bone" l'est sûrement. Déjà, par son extraordinaire travail sur la forme. Le trait de Jeff Smith est tout bonnement incroyable : allant du pur cartoonesque au réalisme, il allie différents styles de dessin avec un étonnant brio, créant un résultat visuellement enchanteur, que l'édition en couleurs de chez Delcourt ne trahit en rien. La réussite de "Bone" tient sans nul doute pour moitié au génie du dessin.
Ce dessin plein de vie ne serait rien sans un montage dynamique qui le met en valeur, et c'est bien ce que nous propose l'auteur-dessinateur ici. Chaque page est un plaisir pour les yeux, tant l'action est toujours lisible malgré le désordre qui y règne dans l'intrigue, et l'on suit avec un intérêt constant les aventures déjantées de nos personnages.
Mais, bien évidemment, le scénario et les personnages suivent. Smith réussit à brosser des caractères fort bien développés en partant de stéréotypes connus (voir ci-dessus), et en leur donnant de plus en plus d'épaisseur au fur et à mesure que l'intrigue avance. Si "Bone" commence comme une pure comédie, on comprend rapidement que la noirceur va peu à peu envahir le récit pour le tirer vers la tragédie. Et ce mélange des genres est parfaitement maîtrisé. Si l'humour n'est pas toujours hilarant, il compense à merveille le ton sombre que revêt le récit au fur et à mesure de son avancée.
En outre, Jeff Smith a eu l'intelligence de mêler ses personnages fantaisistes à des personnages humains, bien plus réalistes, qui, eux, assurent plutôt la partie sombre de la saga. Ainsi, dès leur introduction, on peut se rattacher à des points de repère forts, chacun de ces personnages ayant de vraies motivations, que l'on comprend et qui le rendent véritablement vivant.
A côté de ça, le scénario global est très bien mené, l'auteur introduisant dès le début une certaine part de mystère qui va s'épaissir pour se dissiper à l'approche de la fin, ce qui assure une immersion totale au lecteur. Il faut bien avouer que tous les fils de l'intrigue ne sont pas très faciles à débrouiller à la première lecture, mais on retrouve assez facilement ses petits (contrairement à RASL, du même auteur), et les lectures suivantes nous aident à éclaircir une intrigue aussi dense que complexe.
Bref, s'il fallait résumer "Bone", je décrirai cette saga simplement comme une immixtion du cartoon dans un univers d'heroic fantasy, mais avec un respect total des codes de ces deux genres apparemment antinomiques. Là où l'un et l'autre auraient pu s'autodétruire, ils sont au contraire parfaitement mis en valeur l'un par l'autre, et permettent à Jeff Smith de construire un univers fascinant, dans lequel on se plonge volontiers pour n'en sortir qu'à regret. Si tant est qu'on arrive à en sortir un jour...
"Je suis venu en paix, ben tu vas nous la foutre la paix !" C'est déjà par le rappel de la seule tirade intéressante du film Z Dark Angel avec Dolph Lundgren que Griffon a interpellé mes sens... Et voilà la réussite formelle de ce feuilleton : extraire tout le coté ringard de ces récits d'outre tombe pour n'en garder que le meilleur !!!
N'y allons pas par 4 chemins : Carson City est un pur chef d'oeuvre de culture geek, pulp et pop !
Je m'en explique rapidement tant l'empressement de faire apprécier ce qui est devenu à mes yeux aussi indispensable qu'un Mutafukaz voire plus est grand !
Griffon est le dessinateur talentueux et déjà unique d'un Billy Wild de grande envergure par des dessins en noir et blanc de toutes beautés. Son style est parfaitement inimitable et unique à ma connaissance. Il s'agit de dessins uniquement noir & blanc présentant des personnages difformes extrêmement détaillés et finement ciselés dans des décors qui ne sont pas en reste...
Là où "Bill Wild" n'était qu'un essai réussi sur fond de western spaghetti/ambiance fantastique, j'avais déjà noté que le bonhomme ne pouvait que progresser affranchi d'un scénario somme toute classique et Carson City vient remettre de l'ordre dans tout cela car Griffon ose enfin passer la seconde et exposer son amour tarantinesque des codes narratifs (histoire décomposée en plusieurs chapitres et autant de protagonistes, allers & retours dans le temps ménageant suspens et tension, unité de lieu etc...) pour nous offrir un maestria de purs bonheurs adolescents coupables comme je les aime et dont chaque dialogue est amené à devenir culte.
Sur base d'un postulat vaguement Z avec invasions zombies et expérimentations de scientifique fou, Griffon rend hommage à toutes les oeuvres ayant excité son imaginaire en y ayant parfaitement compris ce qui rendait à la fois populaire et captivants les oeuvres de Tarantino citant à la fois Pulp Fiction et Une nuit en enfer. Les deux tomes déjà écrits et publiés en un temps record dénotent davantage d'un travail de perfectionniste soucieux d'offrir le meilleur et rien que le meilleur à ses lecteurs que d'un travail baclé sans queue ni tête car la force justement de l'auteur est de nous prouver qu'il sait parfaitement vers où il se dirige sans balbutiements inutiles. Ici on rentre dans le lard et chaque chapitre peut presque se lire de façon individuelle, le tout s'imbriquant parfaitement dans la trame principale.
Alors il s'agit d'une ènième série de zombies, de portraits de petites frappes sans grande envergure et sans héros principal ? Certes mais à aucun moment on a envie de décrocher de la lecture se délectant à la fois de tirades vraiment poilantes ou de s'extasier sur un découpage quasi parfait et de planches qui savent attiser l'oeil.
Dieu reconnaîtra les siens paraît-il ? Après avoir lu l'intégralité des 7 tomes, les amateurs de bisseries eighties vont totalement se reconnaître dans cette série qui utilise les artifices cinématographiques (présentation désopilante des protagonistes/acteurs sous forme d'arrêt sur l'image et à l'avenir incertain et ironique) et qui restera dans les annales de la bande dessinée européenne underground, à n'en pas douter...
L'ajout de quelques personnages savoureusement kitch et populaires et pas mal de sous intrigues continuent d'enrichir constamment les quelques 600 pages. En se réappropriant des lieux et situations déjà vues et revues mille fois ailleurs mais sous un oeil avisé, Griffon renouvelle le genre par une maîtrise hors norme des scènes d'action mais surtout de dialogues amenés à devenir cultes.
Hilarant et rythmé tout en ne ressemblant à aucune autre oeuvre, Carson City devrait faire date tout en exposant la générosité d'un auteur qui n'aura cessé d'évoluer.
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J'ai beaucoup aimé le récit de cette infidélité traité tout en nuance et surtout tout en douceur. Bien que je ne partage pas cette valeur, je dois avouer m'être fait prendre au piège de cette histoire d'amour entre Mathilde et Gabriel. Au début, c'est une rencontre fortuite et juste une histoire de sexe. Cependant, progressivement, au fil des rencontres, se tisse un lien bien plus fort comme si le charnel pouvait déboucher sur quelque chose de plus profond. A noter également une narration en double point de vue ce qui est assez intéressant à suivre. Rien n'est vulgaire et il faut le faire en la matière. Il y a un côté fantasme que j'ai bien aimé. Les dessins sont d'ailleurs de toute beauté pour s'inscrire totalement dans la ligne de ce récit érotique. Certes, c'est parfois torride mais c'est adulte.
Les Divagations de Mr Sait-Tout
Dans la catégorie des pépites méconnues de Goscinny, Les Divagations de Mr Sait-tout ne sont pas loin du sommet. Juste en-dessous de La Potachologie, chef-d'oeuvre oublié du grand René, pour être précis. Et il est la preuve qu'on n'aura décidément jamais fini de découvrir le génie de cet auteur hors-normes. Avec l'aide du dessinateur Martial, Goscinny entreprend donc de réécrire l'Histoire de manière complètement loufoque. A la croisée d'Astérix (les anachronismes et le jeu sur les clichés liés à chaque nationalité), d'Iznogoud (les calembours à toutes les sauces) et Les Dingodossiers (la forme de courtes rubriques explicatives), ces Divagations de Mr Sait-tout sont un pur moment de bonheur. Les gags hilarants s'enchaînent, et d'autant plus efficacement qu'on ne s'y attend jamais, alternant entre toutes les formes de comique possible (de dialogue, de situation, de répétition, etc, etc...), ce qui permet au lecteur de ne jamais s'ennuyer, et donne à chaque récit une incroyable densité. En effet, comme souvent chez Goscinny, tout le sel de l'album réside dans les plus petits détails, qui montrent que l'auteur n'a rien négligé dans ses histoires. Maniant l'absurde avec une bonne humeur communicative, René Goscinny nous fait éclater de rire à presque chacune des pages de l'album, d'une richesse insondable. Même s'il n'a pas le génie d'un Uderzo ou d'un Greg, Martial nous offre toutefois un dessin extrêmement réussi, d'un trait clair et précis, qui met bien en valeur les expressions des personnages. Ces histoires sont en outre l'occasion pour le dessinateur, à la suite du scénariste, de varier les plaisirs en changeant de cadre du tout au tout à chaque nouveau récit, nous faisant voyager du Moyen-Âge français ou britannique aux Esquimaux en passant par la Chine, l'Italie ou l'Amérique du sud. Une exploration déjantée à laquelle on se prête sans hésiter un seul instant, et qui, au gré de ses neuf histoires, paraît décidément bien trop courte... Pas grave, arrivé à la fin, on n'a qu'à recommencer l'album à la première page. C'est de toute façon impossible de s'en lasser ! 4,5/5
Aujourd'hui est un beau jour pour mourir
Exceptionnel et grandiose ! C'est pour moi LE roman graphique de ce début d'année qui nous propose un récit apocalyptique sans zombies à la démarche saccadée et pathétique, et qui dans sa cruelle possibilité nous donne à réfléchir sur certains aspects de notre monde. Il y avait bien longtemps que je n'avais pas lu quelque chose d'aussi fort. Imaginez un gros roman graphique de 380 pages qui dès sa lecture entamée ne vous lâche plus. Nul doute qu'en tant qu'amateur de BD, vous soyez également un adepte du cinéma, et donc vous connaissez forcément Alejandro Gonzàles Inarritu et plus particulièrement deux de ses films : "21 grammes" et "Babel". C'est à ces films "chorale" que fait indubitablement penser cette histoire. Grâce à un découpage nerveux et intelligemment pensé, nous passons d'un personnage à l'autre. J'aime particulièrement Yoyo et ses devinettes. Dans un futur pas trop éloigné, "le Chuchoteur" est recherché par toutes les polices du pays car il pirate les ondes du plus grand réseau d'information qui soit, TV Net. Il diffuse des messages à une population qu'il juge docile et trop aliénée par le pouvoir. Qui est cet homme qui heurte les consciences de uns et fait trembler le pouvoir ? Est-ce un des membres de ce groupe de rock qui malgré la situation cherche à enregistrer un album ? Est-ce ce vieil écrivain en mal d'inspiration ? L'assassin aux ordres d'une puissante multinationale ? Quand en plus une terrible épidémie véhicule un virus dit de "la dépression" qui se propage sur toute la planète (quelques instants avant leur mort les personnes infectées pleurent des larmes de sang ), plutôt que de soigner la population les autorités préfèrent se concentrer sur la capture du "Chuchoteur". Au scénario, dessin et colorisation, Colo, un auteur que je connaissais pas. Ce gars est un furieux que ce soit au niveau de la construction, du découpage et de la lente mais inéluctable montée en tension. Il n'y a rien à redire. Le dessin est dans un style semi-réaliste avec surtout un découpage qui insère des pages notamment celles où "le Chuchoteur" s'exprime, sans parler des récits que l'écrivain vieilli ne racontera jamais. Je ne sais qu'ajouter de plus pour vous donner envie de lire ce gros pavé qui renouvelle le genre du récit apocalyptique et de fort belle manière qui plus est. Merci aux Éditions du Long Bec d'avoir eu l'audace de sortir ce gros pavé, merci à Fabrice scénariste à ses heures, ici chargé de l'adaptation des dialogues.
Gung Ho
Oui, 5 sur 5... Très très belle surprise. C'est un mélange intéressant entre quelques ingrédients de la série Seuls (cf. le thème de la jeunesse isolée) et d'autres séries dans un univers post-apocalyptique. L'équilibre fonctionne très bien, même si je note une très légère descente de rythme dans le 4ème volet paru en ce 1er trimestre 2019. Le dessin a été réalisé sur ordinateur : je ne fais cette précision que pour ajouter combien l'auteur a réussi à sublimer la technique pour la faire oublier et donner à cette saga une ambiance très prenante, jolie mais angoissante. Côté négatif, on ne peut que regretter un rythme de parution digne du Sénat.
Le Dieu vagabond
Avec cette nouvelle publication des éditions Sarbacane, préparez-vous à en prendre plein les mirettes ! De très belle facture avec dos toilé et vernis sélectif (ce qui n’est pas surprenant quand on sait que l’éditeur est autant attaché au contenu qu’à la forme), doté d’une couverture splendide, cet album très personnel de l’italien Fabrizio Dori est à la croisée de l’art et de la littérature. « Le Dieu vagabond », c’est une sorte de road trip mystique, où l’on suit la quête d’un satyre échoué dans le monde des humains, après avoir été puni par la déesse Artémis pour avoir pénétré dans son royaume en pourchassant une nymphe. Désormais alcoolique et à la rue, Eustis, ce dieu « inférieur », désormais simple clochard céleste, doit partager le triste quotidien des humains, dépourvu de la magie qui régnait jadis sur le monde avant que les dieux de l’Olympe ne soient remplacés par le nouveau dieu unique. Bientôt, il va se voir confier une mission par Hécate, la sœur d’Artémis. Cette mission pour le moins délicate consistera à sceller les retrouvailles de Séléné et de Pan, ce dernier étant mort trop tôt pour faire ses adieux à la déesse, sœur d’Artémis et d’Hécate. La récompense promise s’il réussit : se retrouver lui-même tel qu’il était et mettre ainsi fin à son long exil. C’est ainsi qu’équipé de son baluchon, il va prendre la route en compagnie d’un vieux professeur très myope. Graphiquement, c’est une pure merveille. Fabrizio Dori nous enchante littéralement en jouant avec les styles et les couleurs, au risque de paraître trop disparate. Il y a pourtant un vrai parti pris, mais qui fonctionne parfaitement bien car en symbiose totale avec le récit, à savoir que ce que l’auteur a produit ici n’est rien de moins qu’une ode à la vie, à la beauté et à l’amour. Le lecteur pourra ainsi se délecter de ces illustrations extraordinaires qui sont, au-delà du style contemporain propre à Dori, tout autant de références à Van Gogh, Klimt et aux peintres romantiques du XIXe siècle. Ainsi, l’auteur italien – dans le cas présent on doit pouvoir dire l’artiste – nous propose, avec ce très beau conte pour lequel il a puisé à pleines mains dans la mythologie grecque, de réenchanter le monde, notre triste monde auquel même Dori parvient à trouver une certaine poésie, quand il représente une banlieue hérissée de tours et de pylônes électriques géants… La couverture à elle seule, parfaite allégorie de notre époque, résume parfaitement le propos : assis devant sa tente Quechua, Eustis, l’ancien dieu-satyre devenu SDF, contemple l’air hagard, une boutanche de gros rouge à la main, l’immensité du ciel étoilé, souvenir résiduel de l’ancien monde, celui de la magie, de la beauté et de l’hédonisme. Ainsi, nous sentons-nous interpelés. Et si les clochards sur lesquels nous, clochards potentiels, préférons détourner le regard, étaient tout simplement des dieux déchus ? Et si pour eux le vin était juste le moyen d’oublier et d’embellir un tant soit peu la laideur qui nous environne et que nous ne voyons plus, ou que nous ne voulons plus voir ? « Le Dieu vagabond » dégage une vraie beauté malgré quelques tout petits défauts - des regards pas toujours très expressifs par exemple ou des postures un peu balourdes, guère normées « BD » parce que sans doute, cela relève davantage de l’art pictural – Fabrizio expose dans des galeries de peinture… Mais ces « maladresses » sont d’autant plus touchantes qu’on a envie de les oublier, car qui dit œuvre poétique, dit albatros aux ailes trop grandes pour se mouvoir sur une Terre trop ferme, trop fermée. D’autant que le scénario est très bien construit, reste fluide, et que l’humour est aussi là pour empêcher à quiconque toute velléité de tomber dans le sérieux comme on tomberait dans le panneau. Laissez vous emmener par ce petit chef d’œuvre, laissez infuser les merveilleuses images et la poésie de Fabrizio dans votre subconscient, des images inouïes qui pourraient bien vous aider à étoiler votre vie intérieure et vous accorder la légèreté – tout dépend évidemment de votre capacité à affronter le quotidien, à lutter contre sa pesanteur si puissante qui cloue nombre d’entre nous au sol sans que l’on en soit réellement conscient. « Les mythes sont faits pour être racontés, sans ça, le monde s’appauvrit et meurt. » Cette phrase d’Eustis synthétise à merveille la teneur du projet. Magique, je vous dis !
Nymphéas noirs
Cet album est absolument remarquable il faut bien le reconnaitre. Tout y est: le fond et la forme avec un final à "couper le souffle" digne des plus grands polars. Il faut le dire d'emblée, cet album est l'adaptation d'un polar à succès. Ce qui explique la qualité du scénario. Encore fallait-il réussir l'adaptation en bandes dessinées, ce qui a été fait d'une main de maître. L'intrigue n'est pas forcément le point central de cette histoire. L'essentiel est la forme et la manière dont les auteurs parviennent à "manipuler" les lecteurs et à leur préparer un final en apothéose. L'intrigue se déroule au siècle dernier dans le village bien connu de Giverny, et bien entendu, la peinture est la toile de fond de cette histoire et un des mobiles potentiels des crimes commis sur la Commune. Et puis il a le destin de femmes de tout âge, du moins le croit-on, dont les destins s'entremêlent, et l'arrivée d'un commissaire de police dont l'objectivité est vite remise en cause du fait de l'attrait qu'il éprouve pour l'une d'elles. Inutile d'en dire plus à propos de cet album qui doit être lu avant d'être raconté On ne peut pas non plus passer sur la qualité du dessin de Cassegrain, un dessinateur dont le style oscille entre celui de Prado ou de Gibrat, et dont la mise en couleur n'a rien à envier à ces glorieux ainés. Cet album fait partie de ceux que l'on doit avoir dans sa bibliothèque je crois
Le Prince et la Couturière
Alors là mesdames et messieurs, je dis oui ! Oui tout de suite et sans concession à cette BD merveilleuse qui a su ENFIN établir quelque chose de beau et de poétique sur la question du travestissement ou du transgenre. Et nom d'un chien ça fait du bien de lire ça ! Je ne serais absolument pas objectif sur cette BD parce que j'ai été ému jusqu'aux larmes lors de ma lecture ET de la fin, donc autant dire que niveau ressenti j'ai été dedans à pieds joints. Alors tout est fait pour : le style de narration qui emprunte le chemin du conte pour pouvoir faire de temps en temps des petites incartades particulièrement bien senties (comme cette énorme réflexion que fait le roi sur le changement du monde et la nécessité d'accepter ce qui paraissait encore impensable hier). Le trait en rondeur, en douceur même, avec ses couleurs chatoyantes et douces en même temps ... Et bien sûr, tout le message qui en est dégagé ! Je dirais bien qu'il y a une belle histoire d'amour en plus, mais en vrai le propos n'est pas tant sur la romance que sur le regard, et à cet égard je suis subjugué par la justesse du propos. En fait, je crois bien que c'est la première fois que je lis une BD aussi joliment faite et aussi assumé dans son propos : le travestissement est accepté par le protagoniste, qui ne se remet pas en question en tant que "déviant" de la norme, et toute l'histoire tourne autour du regard des autres là-dessus. Et c'est foutrement bien joué : pas de questionnement sur ce qu'il est ou ce qu'il ressent. Il le sait, il l'assume et la seule personne qui partage son secret en fait de même. Voila le genre de message positif qu'on devrait lire bien plus souvent. Surtout quand c'est aussi bien mis en scène ... Et je ne peux même pas parler de tout ! Emile, le majordome, qui sait tout et se contente de dire "ça ne me concerne pas", comme beaucoup devraient le faire dans la vie; les discours de certaines personnes (notamment sur la fin) qui sont d'une sacrée pertinence ... Oui, je suis vraiment ébloui par la beauté de ce conte et la justesse de son ton. Ni moralisateur, ni dénonciateur, il se contente de faire une histoire belle et tendre sur un fait qui est vu comme normal. Et en lisant ce genre d'histoire, je me dis que j'ai vraiment hâte que ce soit la norme sociétale également. Je ne veux même pas épiloguer sur le dessin, qui rehausse l'ensemble par un trait totalement adapté au conte, une colorisation magique et des magnifiques costumes. C'est simple et beau, efficace, ... Je ne sais quoi en dire. Oui, encore une fois je m'emporte, je lâche des grands mots, je suis sous le charme. Mais quand une BD est aussi simple et belle, aussi merveilleuse de ton et aussi touchante, avec une portée quasi-universelle, je crois bien que je n'ai même pas besoin de justifier ma note. C'est beau, diablement beau, et j'en ai encore une humidité au coin de l’œil après cette critique. Quand la BD est capable de nous toucher autant, il est parfois nécessaire de se taire et de simplement apprécier. Ce que je retourne faire en espérant que vous irez vite en faire de même.
Astérix
Il y a des rencontres apparemment anodines qui scellent le sort d'un monde... Indéniablement, celle entre René Goscinny et Albert Uderzo est de celles-ci. La rencontre entre un petit bonhomme à la bouille rondouillarde et un grand dadais au visage carré peut prêter à sourire. Le duo naissant semble tout droit sorti de l'imagination d'un scénariste de bande dessinée. Leur rencontre est la plus commune qui soit, deux grains de sables qui se rencontrent dans la vaste plage du monde. Mais l'alchimie parfaite qui voit le jour entre les deux est celle qui va leur dicter toute leur oeuvre. Le génie du dessin mis au service du génie du scénario, à moins que ce ne soit l'inverse. Tous les deux fortement influencés par l'art américain (n'oublions pas que René Goscinny était parti aux Etats-Unis dans le but de travailler pour Walt Disney, tandis que l'influence américaine est omniprésente dans le "Arys Buck" d'Uderzo), ils vont ironiquement créer un nouvel art français de chez français. Peut-être le vrai génie dans l'affaire est-il en fait Jean-Michel Charlier, qui les mit en contact, ayant sans nul doute un flair unique pour discerner le talent là où il se cache. En attendant, c'est grâce à lui que nos deux compères vont écrire plus de 25 ans de l'histoire de la bande dessinée, et - osons le dire - de l'Histoire tout court... La carrière commune d'Albert et René est une longue escalade jusqu'à ce point culminant qu'est "Astérix". Jehan Pistolet, Luc Junior, Benjamin et Benjamine, "Bill Blanchart", "Poussin et Poussif", "La Famille Cokalane", Oumpah-Pah, tout cela devait irrémédiablement mener au grand chef-d'œuvre... Dans les uns, on voit s'affirmer une rigueur d'écriture impressionnante, tant Goscinny y révèle un sens de la narration à toute épreuve, dans les autres, c'est l'humour qui s'affirme, et dans tous, c'est le trait d'Uderzo qui s'affine et se dessine dans la forme définitive qu'on lui connaîtra. Ainsi, "Astérix", c'est l'apothéose d'une carrière prolifique. Il a failli être réduit à une adaptation du "Roman de Renart", qui aurait été forcément savoureuse, mais n'aurait sans doute pas permis aux deux auteurs de voler de leurs propres ailes. Avec le petit gaulois, la liberté est totale. Si le trait d'Uderzo n'est pas encore tout-à-fait achevé dans ses premiers albums, il est déjà d'une limpidité qui en dit long sur le génie du dessinateur, tandis que Goscinny met tout son cœur et toute son âme dans un scénario parfaitement troussé, où l'humour touche la maturité qui caractérisera toute la saga. Tout Goscinny est là-dedans : la finesse des dialogues, l'amour du calembour, l'art de l'anachronisme et de l'allusion bien placée, l'art du stéréotype (car le stéréotype peut être un art, la preuve !) et des personnages hauts en couleurs... Autant d'éléments qui feront florès durant la saga entière, dont chaque tome réussira le tour de force de renouveler constamment l'intrigue, tout en réutilisant les mêmes gimmicks géniaux et en faisant voyager nos héros sans jamais basculer dans le récit capillotracté ou le racisme de mauvais aloi. Le plus grand génie de Goscinny, c'est sans nul doute de réussir à parler à toutes les générations en même temps. Enfant comme adulte, on a tous les mêmes réactions devant "Astérix". Mieux, René Goscinny accompagne toute notre croissance en nous faisant découvrir de nouveaux éléments à chaque lecture... Le tout au gré d'un dessin qui s'arrondit pour le mieux lors des premiers albums, déformant à loisir ses personnages, mais en gardant toujours un sens des proportions inouï dont seul Uderzo avait le secret. Et au fur et à mesure des albums, on apprend à mieux faire connaissance avec ces gens qui deviendront comme des amis, comme une famille : les sanguins forgeron et vendeur de poisson, le barde déconnecté, le chef dépassé par les événements, les femmes qui ne sont pas en reste... Tous ces gens au milieu desquels on apprend à vivre de tome en tome, et dont on a plus de mal à se séparer à chaque fois. Heureusement, la saga vivra assez longtemps pour qu'on ne puisse pas épuiser le filon. Il y a bien trop de tomes pour que l'on puisse se lasser de cette série. Malheureusement, après la mort de Goscinny, la saga continuera à vivre de manière tout-à-fait décente pour s'amenuiser petit-à-petit jusqu'à sombrer dans le gouffre que l'on connaît (des extraterrestres dans Astérix ? Où avez-vous vu ça ? En tous cas, moi, jamais entendu parler...). Être un génie du dessin ne fait pas de nous un scénariste hors-pair pour autant... Ferri et Conrad parviendront plus ou moins à redresser la barre, mais qu'on le veuille ou non, l'heure d'Astérix est passée. C'est toujours une bonne saga, mais elle est devenue une BD comme les autres. Non, ce qui est immortel, c'est bel et bien la période Goscinny, ces 20 durant lesquels la BD française connut son heure de gloire, durant lesquels la littérature française trouva un de ses sommets là où on ne l'attendait pas. Et c'est bien ce qui fait d'Astérix une saga aussi géniale : que ce soit en 1959 ou en 2019, elle constitue pour ses lecteurs émerveillés une éternelle surprise, gravée à jamais dans le marbre de la mémoire collective, et dans celui de l'Histoire...
Bone
Il y a des BD, comme ça, qu'on découvre totalement par hasard, et qui deviennent cultes d'un seul coup. "Bone" est de celles-là. Je l'ai tenté sans grande motivation, uniquement poussé par le fait qu'Alain Ayroles était lié indirectement à cette BD, puisqu'il a participé à la traduction des premiers tomes, ce qui me paraissait tout de même une garantie relativement solide, mais pas franchement sûre. Et bien m'en a pris : dès les premières pages, je suis tombé amoureux de cette saga. Au début, on se demande un peu dans quoi on s'embarque et si c'est bien de notre âge, tant on a l'impression d'avoir plongé le nez dans un vieux numéro de "Picsou". Même les personnages nous rappellent ceux de notre enfance : on a l'intrépide naïf et débrouillard, l'escroc cupide prêt à tout pour de l'argent et le simplet mais attachant imbécile heureux, qui aime à se fourrer dans les pires situations possibles. Là où le lecteur adulte va se rassurer très vite, c'est dans le monde que crée Jeff Smith autour d'eux. En fait, cette saga, on pourrait la résumer par ce concept simple : Que se passerait-il si Mickey, Picsou et Dingo se retrouvaient projetés dans le monde du "Seigneur des Anneaux" ? C'est ce que Jeff Smith nous offre. Sur un plateau en or... En or, "Bone" l'est sûrement. Déjà, par son extraordinaire travail sur la forme. Le trait de Jeff Smith est tout bonnement incroyable : allant du pur cartoonesque au réalisme, il allie différents styles de dessin avec un étonnant brio, créant un résultat visuellement enchanteur, que l'édition en couleurs de chez Delcourt ne trahit en rien. La réussite de "Bone" tient sans nul doute pour moitié au génie du dessin. Ce dessin plein de vie ne serait rien sans un montage dynamique qui le met en valeur, et c'est bien ce que nous propose l'auteur-dessinateur ici. Chaque page est un plaisir pour les yeux, tant l'action est toujours lisible malgré le désordre qui y règne dans l'intrigue, et l'on suit avec un intérêt constant les aventures déjantées de nos personnages. Mais, bien évidemment, le scénario et les personnages suivent. Smith réussit à brosser des caractères fort bien développés en partant de stéréotypes connus (voir ci-dessus), et en leur donnant de plus en plus d'épaisseur au fur et à mesure que l'intrigue avance. Si "Bone" commence comme une pure comédie, on comprend rapidement que la noirceur va peu à peu envahir le récit pour le tirer vers la tragédie. Et ce mélange des genres est parfaitement maîtrisé. Si l'humour n'est pas toujours hilarant, il compense à merveille le ton sombre que revêt le récit au fur et à mesure de son avancée. En outre, Jeff Smith a eu l'intelligence de mêler ses personnages fantaisistes à des personnages humains, bien plus réalistes, qui, eux, assurent plutôt la partie sombre de la saga. Ainsi, dès leur introduction, on peut se rattacher à des points de repère forts, chacun de ces personnages ayant de vraies motivations, que l'on comprend et qui le rendent véritablement vivant. A côté de ça, le scénario global est très bien mené, l'auteur introduisant dès le début une certaine part de mystère qui va s'épaissir pour se dissiper à l'approche de la fin, ce qui assure une immersion totale au lecteur. Il faut bien avouer que tous les fils de l'intrigue ne sont pas très faciles à débrouiller à la première lecture, mais on retrouve assez facilement ses petits (contrairement à RASL, du même auteur), et les lectures suivantes nous aident à éclaircir une intrigue aussi dense que complexe. Bref, s'il fallait résumer "Bone", je décrirai cette saga simplement comme une immixtion du cartoon dans un univers d'heroic fantasy, mais avec un respect total des codes de ces deux genres apparemment antinomiques. Là où l'un et l'autre auraient pu s'autodétruire, ils sont au contraire parfaitement mis en valeur l'un par l'autre, et permettent à Jeff Smith de construire un univers fascinant, dans lequel on se plonge volontiers pour n'en sortir qu'à regret. Si tant est qu'on arrive à en sortir un jour...
Apocalypse sur Carson City
"Je suis venu en paix, ben tu vas nous la foutre la paix !" C'est déjà par le rappel de la seule tirade intéressante du film Z Dark Angel avec Dolph Lundgren que Griffon a interpellé mes sens... Et voilà la réussite formelle de ce feuilleton : extraire tout le coté ringard de ces récits d'outre tombe pour n'en garder que le meilleur !!! N'y allons pas par 4 chemins : Carson City est un pur chef d'oeuvre de culture geek, pulp et pop ! Je m'en explique rapidement tant l'empressement de faire apprécier ce qui est devenu à mes yeux aussi indispensable qu'un Mutafukaz voire plus est grand ! Griffon est le dessinateur talentueux et déjà unique d'un Billy Wild de grande envergure par des dessins en noir et blanc de toutes beautés. Son style est parfaitement inimitable et unique à ma connaissance. Il s'agit de dessins uniquement noir & blanc présentant des personnages difformes extrêmement détaillés et finement ciselés dans des décors qui ne sont pas en reste... Là où "Bill Wild" n'était qu'un essai réussi sur fond de western spaghetti/ambiance fantastique, j'avais déjà noté que le bonhomme ne pouvait que progresser affranchi d'un scénario somme toute classique et Carson City vient remettre de l'ordre dans tout cela car Griffon ose enfin passer la seconde et exposer son amour tarantinesque des codes narratifs (histoire décomposée en plusieurs chapitres et autant de protagonistes, allers & retours dans le temps ménageant suspens et tension, unité de lieu etc...) pour nous offrir un maestria de purs bonheurs adolescents coupables comme je les aime et dont chaque dialogue est amené à devenir culte. Sur base d'un postulat vaguement Z avec invasions zombies et expérimentations de scientifique fou, Griffon rend hommage à toutes les oeuvres ayant excité son imaginaire en y ayant parfaitement compris ce qui rendait à la fois populaire et captivants les oeuvres de Tarantino citant à la fois Pulp Fiction et Une nuit en enfer. Les deux tomes déjà écrits et publiés en un temps record dénotent davantage d'un travail de perfectionniste soucieux d'offrir le meilleur et rien que le meilleur à ses lecteurs que d'un travail baclé sans queue ni tête car la force justement de l'auteur est de nous prouver qu'il sait parfaitement vers où il se dirige sans balbutiements inutiles. Ici on rentre dans le lard et chaque chapitre peut presque se lire de façon individuelle, le tout s'imbriquant parfaitement dans la trame principale. Alors il s'agit d'une ènième série de zombies, de portraits de petites frappes sans grande envergure et sans héros principal ? Certes mais à aucun moment on a envie de décrocher de la lecture se délectant à la fois de tirades vraiment poilantes ou de s'extasier sur un découpage quasi parfait et de planches qui savent attiser l'oeil. Dieu reconnaîtra les siens paraît-il ? Après avoir lu l'intégralité des 7 tomes, les amateurs de bisseries eighties vont totalement se reconnaître dans cette série qui utilise les artifices cinématographiques (présentation désopilante des protagonistes/acteurs sous forme d'arrêt sur l'image et à l'avenir incertain et ironique) et qui restera dans les annales de la bande dessinée européenne underground, à n'en pas douter... L'ajout de quelques personnages savoureusement kitch et populaires et pas mal de sous intrigues continuent d'enrichir constamment les quelques 600 pages. En se réappropriant des lieux et situations déjà vues et revues mille fois ailleurs mais sous un oeil avisé, Griffon renouvelle le genre par une maîtrise hors norme des scènes d'action mais surtout de dialogues amenés à devenir cultes. Hilarant et rythmé tout en ne ressemblant à aucune autre oeuvre, Carson City devrait faire date tout en exposant la générosité d'un auteur qui n'aura cessé d'évoluer. Recommandé et recommandable ? Non indispensable !!! ;-)