Les derniers avis (32282 avis)

Par karibou79
Note: 4/5
Couverture de la série La Quête de l'Oiseau du Temps
La Quête de l'Oiseau du Temps

Une belle aventure montant en puissance à chaque album, avec un dessin s'améliorant également. Les 2 artistes ont très bien collaboré ensemble. Les personnages principaux sont finalement simples mais on prend plaisir à les suivre dans ce monde assez envoutant. Les régions visitées sont bien distinctes, aussi bien géologiquement qu'ethnographiquement, ce qui laisse la part belle à l'exotisme. Des peuples bigarrés s'alant dans le monde d'Akbar ayant le bon goût de n'être ni blanc ni noir. Un bestiaire pas très diversifié mais pertinent, assez 80s dans le bon sens terme du terme. En plus de la trame HF principal, chaque tome aborde un genre plus précis: medfan ou survival par exemple. Une sorte de cure de jouvence à chaque nouvelle parution. La trame principale avance toujours en parallèle mais le plaisir réside dans l'aventure et l'exploration, car il s'agit plutôt de quêtes initiatiques de chacun des protagonistes: Bragon l'éternel chevalier, le fantaisiste suiveur "inconnu", Bulrog le revanchard névrosé et l'insupportable Pélisse (mais sérieusement, qui pourrait supporter un cas comme elle? (l'inconnu ne s'en accroche qu'à une partie, soit)). Une série assez courte mais un univers riche et complet, un dernier tome à dévorer pour connaître la fin de l'histoire bien qu'elle soit prévisible. Un très bon moment passé, même à la relecture à plusieurs années d'écart.

29/02/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série Le Feu de Thésée
Le Feu de Thésée

Heureusement que Noirdésir a attiré mon attention sur le fait que Francesco Trifogli est aussi l'auteur Trif que je connais bien via ses BD chez Tabou. C'est d'autant plus drôle que je me suis dit tout du long qu'il avait un tic de représentation avec les corps des femmes qui me disait quelque chose. Alors cela dit, je ne sais pas ce qu'ils ont eu comme formation, les auteurs de chez Tabou, mais je vois que la Grèce et la Rome antique, ça attire de plus en plus de monde ! Et honnêtement, "Le Feu de Thésée" me semble être une BD parfaitement bien comme type de BD. Le genre que j'apprécie pour ce qu'elle propose. En la lisant, je n'ai pas pu m'empêcher de repenser à Médée, bien évidemment, ou Le Dieu vagabond que j'ai lu presque en même temps, avec cette réappropriation de la mythologie dans un contexte contemporain, tant au niveau des thématiques que de la narration. Et j'en suis ravi ! Après tout, le mythe est déjà présent partout dans des livres ou des vidéos, des BD. Autant se faire plaisir avec les personnages et s'amuser ! C'est donc dans ce contexte de réappropriation contemporaines des mythes grecs pour en tirer des commentaires sur notre monde que "Le Feu de Thésée" propose cette lecture que j'ai trouvé culottée : Thésée est une femme. De la même façon que la BD Médée, je trouve que l'on a ici un ancrage plus réaliste de l'histoire mythique, avec un développement faisant place à la violence et à la vengeance, mais se concluant d'une façon qui m'a émue un peu. C'est une sorte d'apaisement, l'amour comme pansement sur les plaies que le monde nous inflige. Et franchement, j'ai adoré ce Thésée : entre le déroulé qui reprend les éléments du mythe de façon très réaliste, plus proche du contexte historique, le personnage qui n'est pas franchement un modèle à suivre, les réflexions sur le pouvoir et ce qu'il entraine, on est dans une relecture qui flirte avec le féminisme mais qui ne se fait jamais pamphlétaire. D'ailleurs l'ajout final de Jerry Frissen sur les raisons des choix narratifs est assez éclairant : mettre un héros féminin pour tenter à son échelle de contrer la bêtise de certains qui l'ouvrent trop. Bref, je digresse beaucoup mais la BD est une excellente réinterprétation mythologique pour une histoire parfaitement contemporaine. C'est presque dommage de ne pas avoir intégré la relation entre Thésée et Ariane, ici très limitée finalement, que j'aurais aimé voir développé. D'autre part, j'aurais aimé voir la fin de Egée plus en accord avec la légende (je me demande comment la fin de Egée dans la BD se transforme ensuite en celle que l'on connait). Je m'étends peu sur le dessin, qui est celui de Trif que je connais et avait déjà pu admirer sur d'autres productions. Je noterais juste qu'il a fait un sacré effort sur les décors et environnements, ce qui se sent. Les couvertures sont magnifiques et j'ai adoré ses dessins de la côte grecque, qui donnent envie de s'y rendre ! En dehors de ces quelques détails, c'est agréable de lire une BD qui prend la mythologie au sérieux en en faisant ce qu'elle veut. Une lecture à ranger dans le nombre des productions mythologiques qui refleurissent ces dernières années. Signe, peut-être, d'un monde qui cherche dans les anciennes histoires comment raconter à nouveau son monde. Moi j'aime ça !

28/02/2024 (modifier)
Par montane
Note: 4/5
Couverture de la série Mathai-Dor
Mathai-Dor

Après Haxtur et Haggarth, Victor de la Fuente revient dans le monde de l’Heroic Fantasy dont le héros se met en quête du feu perdu par sa tribu à la suite de l’attaque d’un ours. Il y apprendra que plutôt de dérober ce feu sacré aux autres, mieux vaut apprendre à le fabriquer soi même. Cette histoire se lit vite et facilement et permet d’admirer une fois de plus la virtuosité graphique et notamment le sens du découpage. On y retrouve tous les classiques du genre, avec des peuples aux pratiques barbares, de jolies amazones superbement mises en valeur par le grand dessinateur espagnol, des créatures étranges pures produits de l’imaginaire du créateur. Un vrai plaisir de lecture pour une Bd qui a maintenant plus de 50 ans.

28/02/2024 (modifier)
Couverture de la série Fahrenheit 451
Fahrenheit 451

Fahrenheit est un roman qui a marqué – à juste titre – avec cette histoire triste, quasi désespérée et désespérante (quoi qu’une petite lumière d’espoir soit distillée quand même), qui a des résonances énormes avec l’actualité du XXème siècle. On pense évidemment aux autodafés nazis. Mais les livres retirés des librairies et bibliothèques aux États-Unis sous la pression de ligues d’extrême droite relèvent de la même logique. Et ici, j’ai trouvé l’adaptation plutôt réussie. Simple mais efficace, fluide, implacable. Le grand classique du petit grain de sable qui grippe la machine totalitaire. Orwell avait fait de même avec Winston Smith dans « 1984 », mais en laissant moins d’espoir au lecteur. Ici c’est moins asphyxiant, même si cette société, où l’on brûle TOUS les livres, et occasionnellement ceux qui en possèdent et ne s’amendent pas, est d’une terrible force, une vision allégorique d’un totalitarisme qui nous menace toujours. Le dessin d’Hamilton est classique pour ce type de comics, avec une colorisation forcément très noire (du coup certains passages sont parfois difficiles à déchiffrer). Une bonne adaptation d’un très bon récit. Note réelle 3,5/5.

28/02/2024 (modifier)
Couverture de la série Altamont
Altamont

Le nom d’Altamont ne me disait rien, mais j’avais souvenir d’un ou deux documentaires évoquant un concert « raté » auquel auraient participé les Stones, et où le « service d’ordre » alcoolisé des Hell’s Angels avait semé le bordel. Eh bien c’est à Altamont que « ça » s’est passé donc. Un concert californien qui, à la fin de 1969, se voulait l’alter ego, le prolongement sur la côte ouest de celui de Woodstock. Une sorte d’épopée rock, l’acmé du mouvement hippie, le plus grand supermarché de la drogue. Le réveil a été brutal. Et les auteurs ont réussi leur pari je trouve, de développer une histoire agréable à suivre, avec quelques personnages centraux, tout en dressant le portrait d’un « moment », voire d’une époque. Les deux échelles s’imbriquent bien, et la lecture est très agréable. Agréable déjà grâce au dessin d’Adlard, classique, dans un style réaliste très fluide. Et avec des choix esthétiques originaux (en particulier les points de trames typiques des années 1960-70 – et de certains artistes du pop-art). Mais aussi une colorisation de plus en plus sombre, passant des paysages ensoleillés à la boue et la nuit, comme si les auteurs voulaient nous montrer de façon métaphorique qu’ils illustraient le crépuscule d’une certaine insouciance. Car cette jeunesse qui « s’éclate » à coup de LSD, de joints et d’alcool, sous les amplis saturés par les riffs des guitares, est aussi traversée par des questions existentielles : la guerre du Vietnam et ses ravages (tout du moins côté américain bien sûr !) est très présente. En particulier avec Doc, le personnage central, qui en est revenu avec un œil et des illusions en moins. Personnage au demeurant très équilibré. On est loin ici des clichés sur les hippies junkies décérébrés. Plus généralement, les quelques copains (imaginaires eux) que nous suivons dans leur virée sont bien campés, et Hanna montre aussi dans son épilogue, un peu comme certains « soixante-huitards » en France, que les hippies révoltés des années 1960 sont bien « rangés » des décennies plus tard (une chute un peu « polar » dramatise un peu cette fin, tout en accentuant le côté désenchanté de l’histoire). Un bel album.

27/02/2024 (modifier)
Couverture de la série Guarani - Les Enfants soldats du Paraguay
Guarani - Les Enfants soldats du Paraguay

Ces deux auteurs argentins ont produit plusieurs albums assez originaux et réussis ensemble. Je les retrouve avec plaisir sur un sujet « historique ». Qui a déjà eu le mérite de me faire découvrir cette guerre (Agrimbau en fait une présentation très claire dans sa préface). Le scénario prend le temps de planter le décor, de faire monter la tension, en suivant ce photographe français, fil rouge et témoin des horreurs de cette guerre qui ravagea l’Amérique du sud – et saigna la population paraguayenne. Une narration « calme » mais pas ennuyeuse, bien accompagnée par le dessin d’Ippoliti, simple, avec un trait gras et agréable Le massacre final des enfants paraguayens enrôlés à la hâte m’a fait penser à la charge des cadets d’une académie militaire sudiste dans le western « Les cavaliers » (même si là ce sont des jeunes gens entrainés et un peu plus âgés). Plus sérieusement, cette tactique désespérée du dirigeant paraguayen, qui ne trouve qu’à enrôler des gosses dans des batailles perdues d’avance rappelle les ultimes décisions d’Hitler qui enrôla de gamins des Jeunesses Hitlériennes pour défendre Berlin en ruines. Un album plaisant et instructif, une lecture recommandée en tout cas. Note réelle 3,5/5.

27/02/2024 (modifier)
Couverture de la série Sheriff of Babylon
Sheriff of Babylon

L’album est assez dense, et l’intrigue pas forcément toujours très facile à comprendre, du moins est-il difficile de toujours bien cerner les motivations de chacun des protagonistes (qu’ils soient Américains ou Irakiens) que nous suivons ici. Mais c’est aussi la force de cette histoire, qui retranscrit très bien le gros bordel du Bagdad des premiers mois d’occupation américaine, alors que dès que l’on sort de la « zone verte », cet espace ultra sécurisé au cœur de la capitale irakienne, les Américains ne contrôlaient pas grand-chose, au milieu de toutes les factions qui cherchaient à les attaquer (DAESH y prendra ses sources). Un gros bordel donc, mais aussi une violence omniprésente, chaque erreur – d’action ou d’interprétation – entrainant presque immanquablement la mort. Les Américains ayant le tir facile dès lors que le stress et l’incertitude menacent. L’album n’est pas manichéen, la violence plus ou moins latente (mais souvent très présente !) agite tous les camps. On peut juste dire qu’il n’y a pas de « gentils » ! Pas facile à suivre parfois, ce récit est quand même intéressant, globalement bien fichu, et fidèle dans l’ambiance développée à ce que l’on sait du bourbier du Bagdad de cette époque. Et le dessin de Mitch Gerads, avec son trait réaliste agréable et fluide, est un atout pour renforcer la crédibilité de l’intrigue. Note réelle 3,5/5.

26/02/2024 (modifier)
Par Josq
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Mr. Crook !
Mr. Crook !

Comme souvent, je commence mes vacances par un petit tour chez le libraire... Et décidément, qu'est-ce qu'il me connaît bien ! Ce nouvel achat à l'aveugle s'est révélé une excellente surprise pour moi ! Je ne me serais probablement pas tourné spontanément vers cette bande dessinée dans la mesure où je ne trouve pas la couverture particulièrement remarquable (malgré une idée de mise en scène amusante) et surtout dans la mesure où je ne connais aucun de ces deux auteurs. Et pourtant, voilà une sortie qui mérite qu'on en parle. Il n'y a rien, en soi, d'absolument exceptionnel dans Mr. Crook !. On a déjà vu ce genre de récit ailleurs, avec plus ou moins de réussite, mais force est de reconnaître qu'on est ici dans le haut du panier. Tillard et Blais mettent donc en scène ce Mr. Crook, sorte de gentleman cambrioleur qui ne serait ni vraiment gentleman, ni vraiment cambrioleur. Et pourtant, il est évident qu'on ne peut que penser à Arsène Lupin devant cet escroc qui ne recule devant aucun danger pour aller au bout de son crime. C'est délicieux d'amoralité assumée, encore qu'on a du mal à avoir beaucoup de regret pour les victimes de cet escroc, vu leur profil, et les auteurs manient admirablement les codes du genre. Les changements d'identité sont hilarants, les dialogues qui en découlent ne le sont pas moins, les différentes rencontres ne manquent jamais de sel, et quant aux larcins insolents de cet artiste de l'escroquerie, on les goûte avec une gourmandise qu'il nous est impossible de feindre. Il y a du Maurice Leblanc, mais aussi du Chaplin, du Hawks et du Audiard. Une sorte de mélange des genres détonnant qui allie au meilleur de la screwball comedy (sans l'aspect "comédie de mœurs") la verve de la comédie française à son âge d'or. Du côté du dessin, il y aurait peut-être un aspect un peu Disney. Les décors sont sublimes, magnifiquement colorisés (par Blais lui-même) et d'une rigueur graphique plus que satisfaisante. Les personnages, eux, sont tout en rondeur, d'un trait caricatural extrêmement maîtrisé. Cela rend le trait souple et incroyablement dynamique, à l'image de son (anti-?)héros insaisissable. C'est exactement la tonalité graphique qu'il fallait pour cet univers. Bref, pour ma part, une très belle expérience, qui rentre parfaitement dans la catégorie de ce que j'aime. Le récit est bondissant, joyeux, entraînant, et nous réserve quelques surprises qui, sans nous faire tomber de notre siège, nous offrent un final à la hauteur du récit. Et sans tomber dans le piège du cliffhanger racoleur, la fin nous laisse quand même entendre qu'on devrait potentiellement retrouver Mr. Crook dans de nouvelles aventures. Disons-le tout net : il faudrait être fou pour ne pas aller se laisser escroquer une seconde fois !

26/02/2024 (modifier)
Couverture de la série Wake - L'histoire cachée des femmes meneuses de révoltes d'esclaves
Wake - L'histoire cachée des femmes meneuses de révoltes d'esclaves

Le sujet est intéressant, et relativement pointu. En effet, il s'agit d'étudier les révoltes d'esclaves (à partir d'exemples pris au XVIIIème siècle), mais en plus les révoltes où des femmes ont été "meneuses". C'est dire si l'auteure, avocate puis historienne (ce sont les recherches réalisées pour sa thèse qui ont nourri cet ouvrage) a dû se battre pour trouver les documents à même de répondre à ses questions: le racisme, le sexisme, la mauvaise volonté d'administrations d’États actuels ou des entreprises s'étant enrichies grâce au commerce négrier (voir le cynisme du refus de la compagnie d'assurances anglaise Lloyd's d'ouvrir ses archives en apprenant le sujet exact des recherches par exemple) sont des obstacles difficiles à franchir ! Et pourtant, Rebecca Hall a réussi son pari je trouve, et nous livre un travail certes qui doit encore s'enrichir et s'approfondir, mais qui en l'état éclaire un pan occulté de l'histoire mondiale. L'auteure s'implique personnellement et émotionnellement dans son projet. Petite fille d'esclave, avocate ayant dû faire face à de nombreuses reprises au racisme, elle mène ses recherches comme une lutte (il faut dire qu'être femme, noire et lesbienne comme c'est le cas de Rebecca Hall peut constituer un handicap dans certaines régions des États-Unis !) Rien à dire sur le fond de cet engagement, même si, comme bien souvent dans les documentaires américains, l'auteure se met sans doute trop en avant, au risque d'occulter certaines informations - mais ça n'est ici pas trop marqué. En tout cas les liens qu'elle fait entre la traite négrière, l'esclavage, l'occultation relative de ces réalités, et les luttes plus actuelles des afro-américains (mouvement Black lives matter par exemple) est pertinent. Le dessin d'Hugo Martinez est fluide et agréable. il use d'un Noir et Blanc au trait gras, simple et agréable (quelques accointances avec Crumb parfois). Un album qui est lu assez rapidement, mais ce "digest" d'un travail universitaire se révèle une lecture agréable et recommandée. Il dévoile certaines racines des maux dont souffre la société (américaine, mais on peut extrapoler à d'autres pour des raisons identiques): racisme et sexisme contemporains ne sont pas issus de générations spontanées. Note réelle 3,5/5.

26/02/2024 (modifier)
Par Blue boy
Note: 4/5
Couverture de la série Le Naufrage du Wager
Le Naufrage du Wager

Une bande dessinée hors normes pour une histoire hors normes, voilà ce qui pourrait définir le mieux cet ouvrage. Par un premier feuilletage, on devine immédiatement que l’on a affaire à quelque chose d’unique, et c’est bien sûr de la forme dont on parle. On a rarement vu ça en BD, et on se dit que décidément, le neuvième art est devenu aujourd’hui un mode d’expression où les limites peuvent être sans cesse repoussées. Rien à voir ici avec l’Oubapo et la BD expérimentale, car on reste sur un format narratif traditionnel. Non, ce qui surprend le plus, c’est qu’ici il n’y a aucun dessin… Une bande non pas dessinée, mais peinte ! Chaque case est une véritable peinture, faisant de l’ouvrage une sorte de petit musée de 21 sur 30 cm, presque plus un beau livre qu’une bande dessinée. Quant à l’histoire, elle repose sur des témoignages, notamment celui d’Isaac Morris, sujet de la Couronne britannique, qui fut l’un des rares rescapés lors du fameux naufrage. Et pour lui comme pour ses compagnons qui survécurent, le voyage en frégate se poursuivit en pure galère sur les terres d’Amérique du sud, à l’époque où les Anglais guerroyaient contre les Espagnols sur les océans pour mener à bien leurs stratégies expansionnistes. D’une fluidité impeccable, le récit scénarisé par Pablo Franco raconte leur errance sans fin dans une région en proie aux tensions opposant les tribus autochtones et les conquistadores. En plus d’une topographie difficile qui freinait leur progression, ils furent confrontés aux moustiques, au froid, à la faim et à la maladie. Ils durent se résigner au cannibalisme avant d’être capturés par les Indiens qui en firent leurs esclaves, pour être ensuite revendus aux Espagnols. Si les autochtones les traitaient humainement, les conquérants ibériques n’eurent aucun scrupule à les maltraiter de la façon la plus abjecte. Force est de constater à la lecture du récit, que les prétendus « sauvages » avaient une éthique, ce dont les colons venus de l’Europe dite « civilisée » étaient totalement dépourvus lorsqu’il était question de s’emparer de leurs terres, allant jusqu’à les massacrer de la façon la plus lâche et la plus arbitraire, quand bien même ils avaient conscience de leur supériorité en matière d’armement. Génocide, vous avez dit génocide ? Et pour revenir à l’art pictural de de Lautaro Fiszman, sa magnificence ne saute pas aux yeux, et certains pourraient même être rebutés au premier abord. A l’évidence, sa fonction n’est pas de faire joli, et étant donné le contexte du récit, n’a pas vocation à l’être. Si les histoires de ce type sont plus souvent assorties d’un graphisme généralement assez académique, l’artiste sort clairement des sentiers battus. Ses « toiles » nous sautent à la figure dans un néo-expressionnisme âpre et rageur, inspiré de la peinture de marine hollandaise du XVIIe siècle mais parfois proche de l’abstraction, ni désuet, ni moderne. Un style produit avec les tripes (et si je dis ça, ce n’est pas juste pour faire un bon mot en référence au cannibalisme évoqué dans le livre), comme si Fiszman s’était totalement fondu dans cette terrible histoire pour la « recracher » sur ses tableaux avec la violence inhérente à cette épopée, et bien sûr, sans céder au voyeurisme auquel on pourrait s’attendre. Et pourtant ces images sont saisissantes par leur capacité à nous faire ressentir cette bataille pour la survie à laquelle se livraient ces naufragés, les yeux hagards, aux prises avec un environnement rude et mille autres menaces, transformés en hommes des cavernes dévorant la viande crue, ou pire encore, leurs compagnons… même dans cette quasi-abstraction, Fiszman parvient à susciter l’effroi, souvent sur de longues séquences muettes où les textes seraient redondants. Mais il nous émerveille aussi, avec ces ciels tourmentés et ces mers démontées qui se confondent et semblent engloutir les fragiles frégates, nous ramenant à notre insignifiance. Ou encore avec ces vues d’un Londres où un enchevêtrement de constructions crasseuses vient si bien suggérer la misère des classes populaires. C’est tout simplement grandiose, on ne peut être qu’impressionné ! « Le Naufrage du Wager » mérite qu’on s’y arrête. Si on ne compte plus les BD évoquant l’art pictural ou les grands peintres, on ne peut pas dire que ce type d’œuvre soit monnaie courante. Il faut l’avouer, le pari était osé. Et Il a été gagné haut la main !

25/02/2024 (modifier)