Science-fiction, voyage dans le temps et amour impossible
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Il s'agit d'un récit complet en 1 tome, indépendant de tout autre. Ce tome regroupe les 8 épisodes de la minisérie initiale, initialement parus en 2013/2014, écrits, dessinés et encrés par Jeff Lemire, avec une mise en couleurs réalisée par Lemire et José Villarrubia.
En 3797, Nika Temsmith est docteur en xénobiologie Elle fait partie d'une petite colonie humaine sur une planète éloignée. Elle a pour mission de récupérer des fleurs de trille (trillium) qui contiennent une molécule qu'il n'est pas possible de synthétiser, et qui est le principe actif pour l'antidote contre une épidémie mortelle et dotée de conscience qui éradique l'humanité dans l'univers. Sur cette planète Atabithi, il a été détecté une grande concentration de trillium, mais les fleurs se trouvent au sein d'une ville extraterrestre retranchée derrière une enceinte impénétrable. Nika réussit à établir un contact avec ces extraterrestres, malgré la barrière de la langue.
En 1921, William Pike (surnommé Billy) est un survivant de la grande guerre. Il fait partie d'une expédition de quelques hommes (menée par son frère Clayton Pike) pour trouver un temple inca en pleine jungle amazonienne. Il est régulièrement la proie de remontée de souvenirs sanglants des champs de bataille. Le petit groupe découvre un village en pleine forêt où les habitants ont été massacrés. Billy aperçoit une pyramide inca.
Jeff Lemire est un auteur canadien qui avant d'écrire des superhéros DC (par exemple Green Arrow : machine à tuer ) s'est fait connaître par ses récits personnels : Essex County: Ontario, Canada, Sweet Tooth, Monsieur Personne, Jack Joseph, soudeur sous-marin.
"Trillium" est une histoire de science-fiction dans laquelle l'humanité a colonisé de nombreuses planètes en dehors du système solaire, et peut-être même au-delà de la Voie Lactée. Jeff Lemire explique lui-même que sa manière de dessiner (un peu esquissée) n'est pas compatible avec une approche descriptive minutieuse des technologies d'anticipation. Il s'attache à transcrire l'impression que donnent des vaisseaux spatiaux, des combinaisons spatiales, des armes futuriste, plutôt que s'attacher aux détails qui pourraient faire croire à l'existence de ces éléments.
Cette approche graphique ne nuit pas à l'immersion parce que ces éléments d'anticipation sont cohérents tout du long du récit, avec un degré de précision suffisant pour qu'ils ne ressemblent pas à de simples de toiles de fond, ou à des costumes en papier mâché de cosplayer fauché. Il est tout juste possible de s'agacer de ces casques de combinaison dessinés au compas (sans reflet sur le verre), formant malgré tout un cercle qui ne se referme pas sur lui-même.
Jeff Lemire ne cherche pas à dessiner pour faire joli, il ne réalise pas des dessins bien léchés pour une séduction maximale. Il préfère conserver une impression de spontanéité, quitte à ce que les visages soient un peu anguleux, et que les arrières plans puissent donner l'impression de manquer de finition. Rapidement le lecteur constate qu'il s'agit uniquement d'une apparence. Les découpages de chaque page relèvent d'une conception réfléchie et rigoureuse en amont, en particulier le chapitre 5. Chaque page de ce dernier se décompose en 2 moitié, la moitié supérieure étant consacrée à Nika, la moitié inférieure à William, les 2 moitié étant disposées tête-bêche (= il faut retourner l'ouvrage pour pouvoir lire la moitié inférieure), avec un bel effet circulaire.
Jeff Lemire a composé son intrigue sur la base d'une épidémie menaçant la survie de la race humaine, avec une résolution en bonne en due forme. Il y a ajouté des voyages dans le temps, pour que Nika de 3797 puisse rencontrer William de 1921, avec une histoire d'amour contrarié entre ces 2 personnages. Il prend le temps de développer leur histoire personnelle réciproque, même si leur personnalité n'est pas très affirmée. Ces composantes aboutissent à une histoire riche sans être complexe, avec plusieurs axes divertissants.
En cours de route, le lecteur finit par prendre conscience que l'effet miroir entre 3797 et 1921 ne se limite pas à rapprocher Nika et William. Il y a également un effet miroir sur la société de 3797 (les femmes occupent les principaux postes de responsabilité) et sur celle de 1921 (encore essentiellement patriarcale).
D'épisode en épisode, Jeff Lemire déroule son intrigue savamment composée, sans jamais perdre son lecteur, avec un bon niveau de divertissement sans que les nombreuses scènes de grande ampleur ne deviennent une excuse. Toutefois, il apparaît également que l'histoire d'amour reste à l'état de passion entre 2 individus qui ne se connaissent pas, se reposant un peu trop sur les stéréotypes du genre. De la même manière, le second niveau de lecture reste à l'état embryonnaire, et se limite à ce miroir entre les 2 types de sociétés. La fin apporte une résolution satisfaisante au récit. La dernière page exige une interprétation du lecteur, sans émergence d'un sens clair, car plusieurs possibilités existent, sans qu'il soit possible de déterminer avec certitude l'intention de l'auteur.
Hommage virtuose aux pupls
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Ce tome contient les 4 épisodes de la minisérie ""No way out", ainsi que le prologue "Night shift" (prépublié dans "Dark Horse comics presents"), initialement parus en 2011/2012, écrits, dessinés, encrés et mis en couleurs par Francesco Francavilla. Il contient également une introduction d'une page écrite par Darwyn Cooke, et une vingtaine de pages de bonus très édifiantes quant au processus de création.
"Night shift" - Dans la ville de Colt City, le 24 janvier 1941, un petit commando de soldats nazis disposant d'hélipack arrive. Leur objectif : le musée d'histoire naturelle pour y récupérer le Lézard Creux, une relique sur laquelle est en train de travailler le docteur Antonia Howard. Sur leur chemin : Black Beetle. "No way out" - Don Pasquale Galazzo et Joe Fierro (2 parrains du crime organisé) se rencontrent dans le pub "Spencer". Black Beetle s'apprête à intervenir pour mettre un terme à leur entretien et leurs trafics. Alors qu'il s'élance vers le bâtiment, celui-ci explose, tuant tous ses occupants. Il ne lui reste qu'une seul piste pour comprendre qui a commandité cet attentat : retrouver Constantino Galazzo qui ne participait pas à ce rendez-vous d'affaires. Mais ce dernier est en prison, "The Fort", située sur une île au large de Colt City.
L'introduction de Darwyn Cooke ne laisse planer aucun doute : l'objectif de Francesco Francavilla (artiste italien, dessinateur de comics tels que Zorro (VO), Batman - Sombre reflet, Panthère Noire - L'homme sans peur) est de rendre hommage aux pulps, ces récits à sensation bon marché des années 1930 ou 1940, mettant en scène un justicier souvent masqué, dispensant une justice expéditive dans les bas fonds d'une métropole corrompue où les affaires de la pègre sont florissantes. Effectivement, le lecteur repère bien vite les conventions de ce genre de récit : nazis en goguette, justicier masqué s'en prenant aux affaires louches du milieu, passage dans les égouts, combats à main nue, ennemi très singulier, costume du héros avec cape, lunette de vision nocturne et emblème du scarabée, etc.
Comme l'indique Cooke, il s'agit pour Francavilla de s'approprier les conventions des pulps pour les faire siennes, et en donner sa version. Il s'agit d'un objectif artistique un peu délicat, puisqu'il faut que le créateur maîtrise assez ces conventions pour pouvoir les citer avec conviction, mais aussi assez pour pouvoir en faire quelque chose de différent. Du début à la fin, Francavilla impressionne par le niveau d'intégration de toutes les composantes du récit pour former un tout d'une grande richesse, sans être indigeste. Au fur et à mesure des séquences, le lecteur peut apprécier l'inventivité mise naturellement au service de la narration. Prise une par une, chaque composante peut se réduire à une convention stéréotypée et banale. Mais intégrée dans l'ensemble, elle apporte sa pierre à un édifice narratif haletant et savoureux. Le début de l'épisode 1 est une suite de pages, toutes plus étonnantes que la précédente. La première est une pleine page montrant Black Beetle en haut d'un immeuble, un appareil d'écoute à la main, un écouteur dans l'oreille. Les immeubles en arrière plan sont peu détaillés, il y a quelques lignes électriques vaguement esquissées, et les détails du costume de Black Beetle sont indiscernables dans l'ombre. Pourtant la posture de Black Beetle transcrit toute l'intensité de l'attention qu'il porte à ce qu'il entend. Son masque avec ses 2 gros verres rouge transmet toute l'incongruité étrange de son activité. Sa voix intérieure expose laconiquement les faits pour le lecteur. Sa silhouette se fond dans le décor, et les couleurs permettent d'installer une ambiance qui rend l'image à la fois stéréotypée, et pourtant pleine de caractère. La page suivante est consacrée à Don Pasquale Galazzo, celle d'après à Joe Fierro, sur la base d'une mise en page où les différents dessins ne sont pas séparés par des bordures mais comme fondus l'un à l'autre, avec un ou deux clichés photographiques posés par-dessus. Le lecteur a sous les yeux les dossiers de ces 2 individus, pendant que la voix intérieure de Black Beetle délivre avec concision les informations relatives à ces individus. La page d'après est un dessin pleine page, découpé en 3 par la forme des lunettes de vision de Black Beetle, permettant au lecteur de se figurer comment le regard du héros parcours la façade de l'immeuble. La page suivante est tout aussi impressionnante avec un rond central pour Black Beetle prêt à l'action, une rangée de case en haut le montrant préparant ses pistolets, une rangée de case sous le cercle où il tire, et la dernière case de la largeur de la page montrant la pluie de fléchettes. Là encore, c'est le découpage de la séquence à l'échelle de la page qui transforme un moment très classique, en une scène très vivante transcrivant à la fois la préparation du héros, et son action silencieuse et méthodique.
Tout du long de ces épisodes, le lecteur est emporté par un découpage et une mise en page inventive, intelligente, où la forme devient signifiante. Alors que le dernier épisode comprend une scène d'exposition artificielle dans laquelle Black Beetle expose ce qu'il a compris à son adversaire, puis l'adversaire comble les trous de son exposé, cette séquence passe toute seule, parce que les cases sont découpées comme des pièces de puzzle emboîtées les unes dans les autres, avec la moitié de la tête de l'orateur dessinée sur la hauteur de la page de gauche, et la moitié de celle de l'auditeur sur la hauteur de celle de la page de droite. Cette mise en forme transforme 2 monologues d'exposition en une résolution visuelle du mystère. Alors que le lecteur peut apprécier le style un peu épuré de Francavilla comme évoquant les dessins parfois naïfs et bruts des comics des années 1940 (ou l'idée que le lecteur peut s'en faire), la mise en page et le découpage séquentiel transforment un exercice de style passéiste en une aventure visuelle peu commune.
Francesco Francavilla raconte une histoire bien tordue de règlements de compte dans le milieu du crime organisé, dans une ville fictive de la côte Est des États-Unis, en 1941. Il recrée avec maestria l'esprit des pulps, dans une narration virtuose, surprenant le lecteur à chaque page. Même les scènes les plus rabâchées prennent une dimension ludique dans une grande fluidité. Les 20 pages de bonus permettent de se faire une idée de l'investissement de Francavilla dans sa création, et de sa rigueur. Il y a par exemple une scène de combat à main nue entre Black Beetle et une poignée de gros bras (affrontement mille fois déjà lu) qui est racontée dans une forme chorégraphiée lui apportant une crédibilité étonnante. Le lecteur découvre dans les pages bonus que Francavilla a demandé à un des ses amis pratiquant les arts martiaux de l'aider à chorégraphier ladite scène. Francavilla explique également comment il a choisi le symbole de Colt City (élément vu en passant lors d'une scène ou deux) qui porte une signification des plus macabres. Il a réussi son pari de rendre hommage aux pulps, tout en réalisant une histoire à la narration très personnelle. Par opposition à un récit comme le premier tome de Lobster Johnson (Le Prométhée de fer), le lecteur n'a jamais l'impression de lire un copie qui n'arrive pas à dépasser son modèle.
Je rejoins les très bons avis précédents sur cette BD, la première de Singelin que je lis, et qui constitue pour moi un mini coup de cœur. Je l'ai achetée suite à l'avalanche de critiques dithyrambiques que j'ai lues à son sujet et je ne le regrette aucunement !
Il est difficile de décrire la poésie qui se dégage de cette œuvre dont les thèmes sont assez variés (écologie, consumérisme, sens de la vie, amitié, etc.) mais je l'ai refermée en sentant que quelque chose s'était passé. C'est ce qui pour moi différencie une très bonne BD d'une BD sympa qui nous fait simplement passer un bon moment.
Je ne reviendrai pas sur l'histoire qui a déjà été largement décrite précédemment mais sur les plus gros points forts de cette BD :
- Un très bel ouvrage dans son ensemble avec ce côté métallique et fluo collant bien à l'univers de la SF ;
- Un dessin magnifique qui fourmille de détails et aux très belles couleurs pastels. La rondeur et le côté enfantin des personnages tranchent d'ailleurs beaucoup avec certaines séquences assez dures de l'histoire (passage à tabac d'Alex par exemple) ;
- Une histoire très poétique, sans que l'on sache forcément où elle va nous mener, même si comme le souligne Ro, on pourra critiquer par moment la bien-pensance et le côté un peu "fleur-bleue" des réactions de nos 3 héros, pourtant issus de milieux et de conditions sociales très différentes.
Une BD ressourçante et inspirante devant faire partie de toute bonne bdthèque selon moi.
Originalité - Histoire : 8/10
Dessin - Mise en couleurs : 9/10
NOTE GLOBALE : 17/20
Une lecture qui ne laissera personne insensible.
L'adaptation d'un roman dur de Georges Simenon, une postface très instructive de Fromental sur le roman et son auteur.
Tu vas suivre la vie, sur une courte période, d'un jeune homme de 18 ans, Frank, pendant l'occupation "nazis" dans une ville d'Europe de l'Est.
C'est l'hiver, il fait froid et la neige est le décor de cette tragédie.
Frank est une ordure de la pire espèce, né d'une mère maquerelle et d'un père inconnu.
Cette mini autobiographie prend aux tripes et cela on le doit à la narration : Une voix off qui tutoie le lecteur, qui l'interpelle, qui le met devant des faits dégueulasses et toi pauvre lecteur, tu ne peux rien y faire, tu subis. Et c'est là toute l'intelligence de Fromental, il m'a rendu ce monstre presque touchant dans son envie d'autodestruction, dont l'issue est inéluctable pour trouver une forme de rédemption.
Le dessin d'Yslaire dans des nuances de gris est magnifique. Il est juste rehaussé de rares couleurs qui apportent un vrai plus à l'ambiance nauséabonde et feutré que dégage ce récit. Ces couleurs ont aussi un rôle narratif important, elles ne sont pas posées au hasard. En particulier ces différents roses omniprésents, dont le "cuisse de nymphe" pour les lieux de perdition. Même l'étoile jaune de Frank est rose...
Et en y regardant bien, tu pourras découvrir sur de rares cases le mot SWING sur son étoile. Alors, acte solidaire ou de sabordage ?
Gros coup de cœur.
Un album dur, dérangeant et glauque que je recommande chaudement.
Pour découvrir la signification de SWING :
https://www.fondationresistance.org/pages/rech_doc/amis-des-juifs-les-resistants-aux-etoiles_cr_lecture54.htm
Voilà une petite bande dessinée sans prétention qui m’a bien plu. Sans prétention ? En fait, je n’en suis pas si sûre car elle semble avoir comme ambition d'enseigner ou de rappeler les vertus de nos démocraties. Cela est fait de manière très indirecte en évoquant un drame local qui s’est passé dans un petit village du Sud-Ouest il y a près de quatre-vingts ans. Mais ce drame local, qui a valeur d’exemple universel, est présenté d’une manière originale par une double mise en abyme : l’origine de la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences et, surtout, le fait de rattacher ce fait historique à notre présent en utilisant des enfants d’aujourd’hui à qui tout cela est raconté.
J’ai découvert cette bande dessinée par hasard lors d’un festival BD. Ce qui m’avait attirée était son côté «histoire locale». En effet, selon le 4ème de couverture, l’album relate un drame perpétré par les nazis en 1944 dans un village du Lot.
Je m’attendais donc à découvrir un simple fait divers tragique remontant à cette époque lointaine qu’est la Seconde Guerre mondiale, ce qui aurait intéressé la passionnée d’Histoire que je suis. En fait, les auteurs n’ont pas limité leur histoire à ce simple drame mais l’ont intégrée, en quelques pages, à la guerre 39-45 et l’ont reliée, comme je le disais en introduction, à notre époque en utilisant des écoliers actuels à qui on explique cette histoire. Tout cela d’une manière très pédagogique et jamais ennuyeuse.
Il est à noter qu’une des victimes du drame de 1944 est encore vivante, ce qui renforce encore le lien entre le passé et le présent.
Cette histoire est, hélas, universelle dans son propos. Elle mériterait sans doute d’être lue par pas mal de jeunes (et de moins jeunes) pour qui la guerre est plus un jeu vidéo qu’une réalité – comme le dit le maire du village dans la préface. Dans la BD, le récit du drame fait évoluer le regard que les jeunes écoliers portent sur la guerre et leurs conditions de vie actuelles.
Pour paraphraser Canarde dans son avis sur la BD « Le fantôme arménien », je dirais que « c'est une BD qui devrait avoir sa place dans toutes les bibliothèques municipales » et y ajouterais même les écoles. Mais, contrairement à cette magnifique BD sur le génocide arménien qui est un témoignage s’adressant plutôt à un public adulte, « la maison brûlée d’Arcambal » est davantage tous publics tant par la présence d’écoliers, par son propos très didactique que par sa brièveté.
Le dessin est assez sobre mais fort plaisant avec de superbes pages en sépia et le scénario ne laisse aucun temps mort.
Je recommande donc ce one shot qui est à la fois instructif, émouvant et agréable à lire. Il permettra à tout un chacun d’apprendre ou de réviser une partie de l’histoire du XXème siècle et de mieux comprendre l’enchaînement de certains faits historiques en une trentaine de pages seulement. Les événements récents en Ukraine nous rappellent que ce genre de drame reste – hélas – d’actualité.
De Edo Brenes j’avais déjà beaucoup aimé le récent Aparthotel Deluxe, et nouvelle bonne pioche avec « Lobster Paradise » aux éditions Ici même.
Sur le fond, il ne s’agit « que » d’un énième roman graphique, qui nous raconte le quotidien d’un adolescent comme tant d’autres : l’école, les potes, les filles… Mais l’auteur a ancré son histoire dans un contexte intéressant, à savoir la période de guerre civile au Costa Rica en 1947 et 1948, alors qu’une recrudescence de homards bousculait l’économie locale d’un petit village côtier.
La première moitié du récit est assez lancinante, mais les évènements s’emballent dans la deuxième partie, que j’ai trouvée passionnante. J’ai trouvé le personnage central attachant, et la fin a réussi à m’émouvoir.
La réalisation est excellente. La narration est fluide et réussie (même si je note un phylactère rattaché au mauvais personnage en page 2, m’enfin), et le dessin est élégant, même si je regrette le manque de couleurs (surtout que la couverture est magnifique, et que la première page nous vante la verdure du coin).
J’ai en tout cas passé un excellent moment de lecture en compagnie de Henri. Un coup de cœur.
David Mazzucchelli propose avec son Polyp une série hors norme dans son récit et son graphisme. A l'image de son personnage principal, j'ai trouvé cette œuvre protéiforme avec une lecture exigeante qui invite à une réflexion sur de nombreux sujets fondamentaux.
Asterios Polyp est un personnage d'une extrême complexité, même complexité que j'ai ressenti pour le travail de l'auteur afin de rendre sa série lisible et cohérente. Le choix de Polyp architecte n'est pas neutre. Cela accompagne le sujet de la perception du monde et des autres, du présent et de l'avenir et la réponse créative qui en découle.
Polyp qui a le don de s'approprier tout le savoir du monde grâce aux livres peut-il avoir un impact sur son environnement ? Ainsi la série de Mazzucchelli peut-elle avoir un impact sur ma façon de comprendre nombre de sujets fondateurs ? On peut sûrement reprocher un côté intellectualiste caricatural à cette œuvre comme l'auteur se moque du microcosme newyorkais dans beaucoup de ses planches.
Pourtant j'ai peu à peu apprivoisé le personnage de Polyp et la richesse qu'il proposait dans son parcours de dépouillement.
Mazzucchelli propose une galerie de portraits très finement travaillés ce qui rend la quête identitaire d'Astérios originale et de plus en plus touchante.
C'est bien la prouesse de l'auteur de donner du volume à un personnage au fur et à mesure qu'il perd en suffisance pour gagner en humanité.
Le graphisme et la présentation participent à l'originalité de l'œuvre. Mazzucchelli emprunte à divers styles pour incarner ou désincarner son héros. Le trait suit parfaitement le rythme de la narration pour créer un ensemble cohérent.
A l'image d'une architecture ou d'une musique expérimentale cette ouvre réussit à équilibrer les contraires pour former un tout cohérent.
C'est une lecture difficile, originale et brillante.
Cet album est la suite de « Comme un poisson dans l’huile » et même s’il peut se lire de façon indépendante, je ne saurais que trop conseiller de parcourir les premières aventures de l’auteur aux risques de passer à côté de quelques running gags savoureux.
Guillaume Long nous narre donc sa 2eme année aux B-A de Saint Étienne. On retrouve des visages familiers mais de nouveaux vont faire leur apparition, notamment dans le corps enseignant. Je me suis toujours autant amusé.
Je trouve même cet album un cran au dessus, les péripéties sont plus variées, l’auteur parle de sa rapide expérience militaire, ainsi qu’un voyage d’études au Portugal (l’occasion parfaite pour agrandir sa collection de boîtes de conserve de produits de la mer).
Le ton y est toujours aussi décalé. Ayant atterri en 2eme année, l’enjeu cette fois sera de trouver sa voie (Art, Com’, Design ?), on sent que l’auteur se cherche et n’a pas d’idées folles pour l’avenir. Bon il faut dire qu’avec une dissymétrie testiculaire, il a une épée de Damoclès au dessus de la tête, la mort peut frapper à tout moment ^^.
J’ai beaucoup de sympathie pour ces albums. Rien de profond mais suffisamment con pour que j’adhère à l’univers. Bref j’accroche bien à la narration de l’auteur et finalement son dessin minimaliste ajoute pas mal de charme, je préfère d’ailleurs ce style à ce qu’il proposera par la suite.
Une lecture très sympathique.
Rien de bien innovant dans le scénario de Jeff Lemire, mais efficace avec toujours ce savoir-faire pour maintenir le lecteur sur le qui-vive malgré un coup de mou en milieu d'album.
Un récit qui part sur les bases classiques d'un récit post-apocalyptique, avec des humains vivants dans une tranchée de glace, dans un monde inconnu.
C'est sous cette ère glacière qu'un père et ses deux filles vont devoir fuir leur refuge après avoir découvert qu'on avait exterminé tous leurs compagnons. Et cela va les obliger à transgresser la règle numéro deux : On ne doit jamais, ô grand jamais, quitter la tranchée, il n'y a que la mort.
Un récit qui repose en grande partie sur une course poursuite, celle d'une créature humanoïde qui chasse nos trois fuyards. Une traque haletante avec des rebondissements, les deux jeunes filles sont attachantes, deux 'anges' avec des ressources.
Les réponses à cette traque seront données dans un final réussi.
Mon plaisir de lecture doit beaucoup au coup de crayon de Jock, il retranscrit à merveille le froid mordant et l'ambiance angoissante du récit. J'ai beaucoup aimé la représentation du visage buriné du père et la mise en couleur, en particulier le bleu pâle de la glace. La mise en page est dynamique.
De l'excellent travail.
Un bon moment de passé.
3.5
Ma note est peut-être un peu élevée, mais j'ai vraiment aimé cet album.
Il y a certes des défauts. L'autrice a mieux dessiné dans d'autres albums et il y a des facilités dans le scénario dont la fin, mais c'est pas grave parce que j'ai vraiment accroché au récit.
L'autrice montre un homme sympathique, mais prisonnier d'un modèle masculin dépassé par le monde moderne. C'est l'homme fort typique, qui ne doit jamais montrer de faiblesses ou pleurer, qui doit toujours sauver les plus faibles et qui ne sait plus quoi faire lorsqu'un poste qui méritait se faire offrir à un collègue féminin moins douée juste parce que c'est une femme.
Lorsqu'il rencontre une famille désœuvré dont les nombreux enfants ne vont pas l'école et qu'il veut les aider, je me suis dis que cela finirait dans un drame où notre personnage principal va apprendre qu'il ne peut pas sauver le monde à lui tout seul et soudainement le récit bascule dans le fantastique.
Je pense que c'est lorsqu'on se rend compte qu'il y a quelque chose vraiment étrange qui est en train de se passer que j'ai définitivement trouvé le récit captivant. Je voulais absolument voir où l'autrice allez nous emmener et quelles étaient les explications derrières les événements étranges. Je trouve que l'autrice s'est servit du fantastique de manière intelligente et exploite bien les thèmes de l'album. On peut reprocher une fin heureuse facile, mais je l'ai bien aimé.
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Trillium
Science-fiction, voyage dans le temps et amour impossible - Il s'agit d'un récit complet en 1 tome, indépendant de tout autre. Ce tome regroupe les 8 épisodes de la minisérie initiale, initialement parus en 2013/2014, écrits, dessinés et encrés par Jeff Lemire, avec une mise en couleurs réalisée par Lemire et José Villarrubia. En 3797, Nika Temsmith est docteur en xénobiologie Elle fait partie d'une petite colonie humaine sur une planète éloignée. Elle a pour mission de récupérer des fleurs de trille (trillium) qui contiennent une molécule qu'il n'est pas possible de synthétiser, et qui est le principe actif pour l'antidote contre une épidémie mortelle et dotée de conscience qui éradique l'humanité dans l'univers. Sur cette planète Atabithi, il a été détecté une grande concentration de trillium, mais les fleurs se trouvent au sein d'une ville extraterrestre retranchée derrière une enceinte impénétrable. Nika réussit à établir un contact avec ces extraterrestres, malgré la barrière de la langue. En 1921, William Pike (surnommé Billy) est un survivant de la grande guerre. Il fait partie d'une expédition de quelques hommes (menée par son frère Clayton Pike) pour trouver un temple inca en pleine jungle amazonienne. Il est régulièrement la proie de remontée de souvenirs sanglants des champs de bataille. Le petit groupe découvre un village en pleine forêt où les habitants ont été massacrés. Billy aperçoit une pyramide inca. Jeff Lemire est un auteur canadien qui avant d'écrire des superhéros DC (par exemple Green Arrow : machine à tuer ) s'est fait connaître par ses récits personnels : Essex County: Ontario, Canada, Sweet Tooth, Monsieur Personne, Jack Joseph, soudeur sous-marin. "Trillium" est une histoire de science-fiction dans laquelle l'humanité a colonisé de nombreuses planètes en dehors du système solaire, et peut-être même au-delà de la Voie Lactée. Jeff Lemire explique lui-même que sa manière de dessiner (un peu esquissée) n'est pas compatible avec une approche descriptive minutieuse des technologies d'anticipation. Il s'attache à transcrire l'impression que donnent des vaisseaux spatiaux, des combinaisons spatiales, des armes futuriste, plutôt que s'attacher aux détails qui pourraient faire croire à l'existence de ces éléments. Cette approche graphique ne nuit pas à l'immersion parce que ces éléments d'anticipation sont cohérents tout du long du récit, avec un degré de précision suffisant pour qu'ils ne ressemblent pas à de simples de toiles de fond, ou à des costumes en papier mâché de cosplayer fauché. Il est tout juste possible de s'agacer de ces casques de combinaison dessinés au compas (sans reflet sur le verre), formant malgré tout un cercle qui ne se referme pas sur lui-même. Jeff Lemire ne cherche pas à dessiner pour faire joli, il ne réalise pas des dessins bien léchés pour une séduction maximale. Il préfère conserver une impression de spontanéité, quitte à ce que les visages soient un peu anguleux, et que les arrières plans puissent donner l'impression de manquer de finition. Rapidement le lecteur constate qu'il s'agit uniquement d'une apparence. Les découpages de chaque page relèvent d'une conception réfléchie et rigoureuse en amont, en particulier le chapitre 5. Chaque page de ce dernier se décompose en 2 moitié, la moitié supérieure étant consacrée à Nika, la moitié inférieure à William, les 2 moitié étant disposées tête-bêche (= il faut retourner l'ouvrage pour pouvoir lire la moitié inférieure), avec un bel effet circulaire. Jeff Lemire a composé son intrigue sur la base d'une épidémie menaçant la survie de la race humaine, avec une résolution en bonne en due forme. Il y a ajouté des voyages dans le temps, pour que Nika de 3797 puisse rencontrer William de 1921, avec une histoire d'amour contrarié entre ces 2 personnages. Il prend le temps de développer leur histoire personnelle réciproque, même si leur personnalité n'est pas très affirmée. Ces composantes aboutissent à une histoire riche sans être complexe, avec plusieurs axes divertissants. En cours de route, le lecteur finit par prendre conscience que l'effet miroir entre 3797 et 1921 ne se limite pas à rapprocher Nika et William. Il y a également un effet miroir sur la société de 3797 (les femmes occupent les principaux postes de responsabilité) et sur celle de 1921 (encore essentiellement patriarcale). D'épisode en épisode, Jeff Lemire déroule son intrigue savamment composée, sans jamais perdre son lecteur, avec un bon niveau de divertissement sans que les nombreuses scènes de grande ampleur ne deviennent une excuse. Toutefois, il apparaît également que l'histoire d'amour reste à l'état de passion entre 2 individus qui ne se connaissent pas, se reposant un peu trop sur les stéréotypes du genre. De la même manière, le second niveau de lecture reste à l'état embryonnaire, et se limite à ce miroir entre les 2 types de sociétés. La fin apporte une résolution satisfaisante au récit. La dernière page exige une interprétation du lecteur, sans émergence d'un sens clair, car plusieurs possibilités existent, sans qu'il soit possible de déterminer avec certitude l'intention de l'auteur.
The Black Beetle
Hommage virtuose aux pupls - Ce tome contient les 4 épisodes de la minisérie ""No way out", ainsi que le prologue "Night shift" (prépublié dans "Dark Horse comics presents"), initialement parus en 2011/2012, écrits, dessinés, encrés et mis en couleurs par Francesco Francavilla. Il contient également une introduction d'une page écrite par Darwyn Cooke, et une vingtaine de pages de bonus très édifiantes quant au processus de création. "Night shift" - Dans la ville de Colt City, le 24 janvier 1941, un petit commando de soldats nazis disposant d'hélipack arrive. Leur objectif : le musée d'histoire naturelle pour y récupérer le Lézard Creux, une relique sur laquelle est en train de travailler le docteur Antonia Howard. Sur leur chemin : Black Beetle. "No way out" - Don Pasquale Galazzo et Joe Fierro (2 parrains du crime organisé) se rencontrent dans le pub "Spencer". Black Beetle s'apprête à intervenir pour mettre un terme à leur entretien et leurs trafics. Alors qu'il s'élance vers le bâtiment, celui-ci explose, tuant tous ses occupants. Il ne lui reste qu'une seul piste pour comprendre qui a commandité cet attentat : retrouver Constantino Galazzo qui ne participait pas à ce rendez-vous d'affaires. Mais ce dernier est en prison, "The Fort", située sur une île au large de Colt City. L'introduction de Darwyn Cooke ne laisse planer aucun doute : l'objectif de Francesco Francavilla (artiste italien, dessinateur de comics tels que Zorro (VO), Batman - Sombre reflet, Panthère Noire - L'homme sans peur) est de rendre hommage aux pulps, ces récits à sensation bon marché des années 1930 ou 1940, mettant en scène un justicier souvent masqué, dispensant une justice expéditive dans les bas fonds d'une métropole corrompue où les affaires de la pègre sont florissantes. Effectivement, le lecteur repère bien vite les conventions de ce genre de récit : nazis en goguette, justicier masqué s'en prenant aux affaires louches du milieu, passage dans les égouts, combats à main nue, ennemi très singulier, costume du héros avec cape, lunette de vision nocturne et emblème du scarabée, etc. Comme l'indique Cooke, il s'agit pour Francavilla de s'approprier les conventions des pulps pour les faire siennes, et en donner sa version. Il s'agit d'un objectif artistique un peu délicat, puisqu'il faut que le créateur maîtrise assez ces conventions pour pouvoir les citer avec conviction, mais aussi assez pour pouvoir en faire quelque chose de différent. Du début à la fin, Francavilla impressionne par le niveau d'intégration de toutes les composantes du récit pour former un tout d'une grande richesse, sans être indigeste. Au fur et à mesure des séquences, le lecteur peut apprécier l'inventivité mise naturellement au service de la narration. Prise une par une, chaque composante peut se réduire à une convention stéréotypée et banale. Mais intégrée dans l'ensemble, elle apporte sa pierre à un édifice narratif haletant et savoureux. Le début de l'épisode 1 est une suite de pages, toutes plus étonnantes que la précédente. La première est une pleine page montrant Black Beetle en haut d'un immeuble, un appareil d'écoute à la main, un écouteur dans l'oreille. Les immeubles en arrière plan sont peu détaillés, il y a quelques lignes électriques vaguement esquissées, et les détails du costume de Black Beetle sont indiscernables dans l'ombre. Pourtant la posture de Black Beetle transcrit toute l'intensité de l'attention qu'il porte à ce qu'il entend. Son masque avec ses 2 gros verres rouge transmet toute l'incongruité étrange de son activité. Sa voix intérieure expose laconiquement les faits pour le lecteur. Sa silhouette se fond dans le décor, et les couleurs permettent d'installer une ambiance qui rend l'image à la fois stéréotypée, et pourtant pleine de caractère. La page suivante est consacrée à Don Pasquale Galazzo, celle d'après à Joe Fierro, sur la base d'une mise en page où les différents dessins ne sont pas séparés par des bordures mais comme fondus l'un à l'autre, avec un ou deux clichés photographiques posés par-dessus. Le lecteur a sous les yeux les dossiers de ces 2 individus, pendant que la voix intérieure de Black Beetle délivre avec concision les informations relatives à ces individus. La page d'après est un dessin pleine page, découpé en 3 par la forme des lunettes de vision de Black Beetle, permettant au lecteur de se figurer comment le regard du héros parcours la façade de l'immeuble. La page suivante est tout aussi impressionnante avec un rond central pour Black Beetle prêt à l'action, une rangée de case en haut le montrant préparant ses pistolets, une rangée de case sous le cercle où il tire, et la dernière case de la largeur de la page montrant la pluie de fléchettes. Là encore, c'est le découpage de la séquence à l'échelle de la page qui transforme un moment très classique, en une scène très vivante transcrivant à la fois la préparation du héros, et son action silencieuse et méthodique. Tout du long de ces épisodes, le lecteur est emporté par un découpage et une mise en page inventive, intelligente, où la forme devient signifiante. Alors que le dernier épisode comprend une scène d'exposition artificielle dans laquelle Black Beetle expose ce qu'il a compris à son adversaire, puis l'adversaire comble les trous de son exposé, cette séquence passe toute seule, parce que les cases sont découpées comme des pièces de puzzle emboîtées les unes dans les autres, avec la moitié de la tête de l'orateur dessinée sur la hauteur de la page de gauche, et la moitié de celle de l'auditeur sur la hauteur de celle de la page de droite. Cette mise en forme transforme 2 monologues d'exposition en une résolution visuelle du mystère. Alors que le lecteur peut apprécier le style un peu épuré de Francavilla comme évoquant les dessins parfois naïfs et bruts des comics des années 1940 (ou l'idée que le lecteur peut s'en faire), la mise en page et le découpage séquentiel transforment un exercice de style passéiste en une aventure visuelle peu commune. Francesco Francavilla raconte une histoire bien tordue de règlements de compte dans le milieu du crime organisé, dans une ville fictive de la côte Est des États-Unis, en 1941. Il recrée avec maestria l'esprit des pulps, dans une narration virtuose, surprenant le lecteur à chaque page. Même les scènes les plus rabâchées prennent une dimension ludique dans une grande fluidité. Les 20 pages de bonus permettent de se faire une idée de l'investissement de Francavilla dans sa création, et de sa rigueur. Il y a par exemple une scène de combat à main nue entre Black Beetle et une poignée de gros bras (affrontement mille fois déjà lu) qui est racontée dans une forme chorégraphiée lui apportant une crédibilité étonnante. Le lecteur découvre dans les pages bonus que Francavilla a demandé à un des ses amis pratiquant les arts martiaux de l'aider à chorégraphier ladite scène. Francavilla explique également comment il a choisi le symbole de Colt City (élément vu en passant lors d'une scène ou deux) qui porte une signification des plus macabres. Il a réussi son pari de rendre hommage aux pulps, tout en réalisant une histoire à la narration très personnelle. Par opposition à un récit comme le premier tome de Lobster Johnson (Le Prométhée de fer), le lecteur n'a jamais l'impression de lire un copie qui n'arrive pas à dépasser son modèle.
Frontier
Je rejoins les très bons avis précédents sur cette BD, la première de Singelin que je lis, et qui constitue pour moi un mini coup de cœur. Je l'ai achetée suite à l'avalanche de critiques dithyrambiques que j'ai lues à son sujet et je ne le regrette aucunement ! Il est difficile de décrire la poésie qui se dégage de cette œuvre dont les thèmes sont assez variés (écologie, consumérisme, sens de la vie, amitié, etc.) mais je l'ai refermée en sentant que quelque chose s'était passé. C'est ce qui pour moi différencie une très bonne BD d'une BD sympa qui nous fait simplement passer un bon moment. Je ne reviendrai pas sur l'histoire qui a déjà été largement décrite précédemment mais sur les plus gros points forts de cette BD : - Un très bel ouvrage dans son ensemble avec ce côté métallique et fluo collant bien à l'univers de la SF ; - Un dessin magnifique qui fourmille de détails et aux très belles couleurs pastels. La rondeur et le côté enfantin des personnages tranchent d'ailleurs beaucoup avec certaines séquences assez dures de l'histoire (passage à tabac d'Alex par exemple) ; - Une histoire très poétique, sans que l'on sache forcément où elle va nous mener, même si comme le souligne Ro, on pourra critiquer par moment la bien-pensance et le côté un peu "fleur-bleue" des réactions de nos 3 héros, pourtant issus de milieux et de conditions sociales très différentes. Une BD ressourçante et inspirante devant faire partie de toute bonne bdthèque selon moi. Originalité - Histoire : 8/10 Dessin - Mise en couleurs : 9/10 NOTE GLOBALE : 17/20
La Neige était sale
Une lecture qui ne laissera personne insensible. L'adaptation d'un roman dur de Georges Simenon, une postface très instructive de Fromental sur le roman et son auteur. Tu vas suivre la vie, sur une courte période, d'un jeune homme de 18 ans, Frank, pendant l'occupation "nazis" dans une ville d'Europe de l'Est. C'est l'hiver, il fait froid et la neige est le décor de cette tragédie. Frank est une ordure de la pire espèce, né d'une mère maquerelle et d'un père inconnu. Cette mini autobiographie prend aux tripes et cela on le doit à la narration : Une voix off qui tutoie le lecteur, qui l'interpelle, qui le met devant des faits dégueulasses et toi pauvre lecteur, tu ne peux rien y faire, tu subis. Et c'est là toute l'intelligence de Fromental, il m'a rendu ce monstre presque touchant dans son envie d'autodestruction, dont l'issue est inéluctable pour trouver une forme de rédemption. Le dessin d'Yslaire dans des nuances de gris est magnifique. Il est juste rehaussé de rares couleurs qui apportent un vrai plus à l'ambiance nauséabonde et feutré que dégage ce récit. Ces couleurs ont aussi un rôle narratif important, elles ne sont pas posées au hasard. En particulier ces différents roses omniprésents, dont le "cuisse de nymphe" pour les lieux de perdition. Même l'étoile jaune de Frank est rose... Et en y regardant bien, tu pourras découvrir sur de rares cases le mot SWING sur son étoile. Alors, acte solidaire ou de sabordage ? Gros coup de cœur. Un album dur, dérangeant et glauque que je recommande chaudement. Pour découvrir la signification de SWING : https://www.fondationresistance.org/pages/rech_doc/amis-des-juifs-les-resistants-aux-etoiles_cr_lecture54.htm
La Maison brûlée d'Arcambal
Voilà une petite bande dessinée sans prétention qui m’a bien plu. Sans prétention ? En fait, je n’en suis pas si sûre car elle semble avoir comme ambition d'enseigner ou de rappeler les vertus de nos démocraties. Cela est fait de manière très indirecte en évoquant un drame local qui s’est passé dans un petit village du Sud-Ouest il y a près de quatre-vingts ans. Mais ce drame local, qui a valeur d’exemple universel, est présenté d’une manière originale par une double mise en abyme : l’origine de la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences et, surtout, le fait de rattacher ce fait historique à notre présent en utilisant des enfants d’aujourd’hui à qui tout cela est raconté. J’ai découvert cette bande dessinée par hasard lors d’un festival BD. Ce qui m’avait attirée était son côté «histoire locale». En effet, selon le 4ème de couverture, l’album relate un drame perpétré par les nazis en 1944 dans un village du Lot. Je m’attendais donc à découvrir un simple fait divers tragique remontant à cette époque lointaine qu’est la Seconde Guerre mondiale, ce qui aurait intéressé la passionnée d’Histoire que je suis. En fait, les auteurs n’ont pas limité leur histoire à ce simple drame mais l’ont intégrée, en quelques pages, à la guerre 39-45 et l’ont reliée, comme je le disais en introduction, à notre époque en utilisant des écoliers actuels à qui on explique cette histoire. Tout cela d’une manière très pédagogique et jamais ennuyeuse. Il est à noter qu’une des victimes du drame de 1944 est encore vivante, ce qui renforce encore le lien entre le passé et le présent. Cette histoire est, hélas, universelle dans son propos. Elle mériterait sans doute d’être lue par pas mal de jeunes (et de moins jeunes) pour qui la guerre est plus un jeu vidéo qu’une réalité – comme le dit le maire du village dans la préface. Dans la BD, le récit du drame fait évoluer le regard que les jeunes écoliers portent sur la guerre et leurs conditions de vie actuelles. Pour paraphraser Canarde dans son avis sur la BD « Le fantôme arménien », je dirais que « c'est une BD qui devrait avoir sa place dans toutes les bibliothèques municipales » et y ajouterais même les écoles. Mais, contrairement à cette magnifique BD sur le génocide arménien qui est un témoignage s’adressant plutôt à un public adulte, « la maison brûlée d’Arcambal » est davantage tous publics tant par la présence d’écoliers, par son propos très didactique que par sa brièveté. Le dessin est assez sobre mais fort plaisant avec de superbes pages en sépia et le scénario ne laisse aucun temps mort. Je recommande donc ce one shot qui est à la fois instructif, émouvant et agréable à lire. Il permettra à tout un chacun d’apprendre ou de réviser une partie de l’histoire du XXème siècle et de mieux comprendre l’enchaînement de certains faits historiques en une trentaine de pages seulement. Les événements récents en Ukraine nous rappellent que ce genre de drame reste – hélas – d’actualité.
Lobster Paradise
De Edo Brenes j’avais déjà beaucoup aimé le récent Aparthotel Deluxe, et nouvelle bonne pioche avec « Lobster Paradise » aux éditions Ici même. Sur le fond, il ne s’agit « que » d’un énième roman graphique, qui nous raconte le quotidien d’un adolescent comme tant d’autres : l’école, les potes, les filles… Mais l’auteur a ancré son histoire dans un contexte intéressant, à savoir la période de guerre civile au Costa Rica en 1947 et 1948, alors qu’une recrudescence de homards bousculait l’économie locale d’un petit village côtier. La première moitié du récit est assez lancinante, mais les évènements s’emballent dans la deuxième partie, que j’ai trouvée passionnante. J’ai trouvé le personnage central attachant, et la fin a réussi à m’émouvoir. La réalisation est excellente. La narration est fluide et réussie (même si je note un phylactère rattaché au mauvais personnage en page 2, m’enfin), et le dessin est élégant, même si je regrette le manque de couleurs (surtout que la couverture est magnifique, et que la première page nous vante la verdure du coin). J’ai en tout cas passé un excellent moment de lecture en compagnie de Henri. Un coup de cœur.
Asterios Polyp
David Mazzucchelli propose avec son Polyp une série hors norme dans son récit et son graphisme. A l'image de son personnage principal, j'ai trouvé cette œuvre protéiforme avec une lecture exigeante qui invite à une réflexion sur de nombreux sujets fondamentaux. Asterios Polyp est un personnage d'une extrême complexité, même complexité que j'ai ressenti pour le travail de l'auteur afin de rendre sa série lisible et cohérente. Le choix de Polyp architecte n'est pas neutre. Cela accompagne le sujet de la perception du monde et des autres, du présent et de l'avenir et la réponse créative qui en découle. Polyp qui a le don de s'approprier tout le savoir du monde grâce aux livres peut-il avoir un impact sur son environnement ? Ainsi la série de Mazzucchelli peut-elle avoir un impact sur ma façon de comprendre nombre de sujets fondateurs ? On peut sûrement reprocher un côté intellectualiste caricatural à cette œuvre comme l'auteur se moque du microcosme newyorkais dans beaucoup de ses planches. Pourtant j'ai peu à peu apprivoisé le personnage de Polyp et la richesse qu'il proposait dans son parcours de dépouillement. Mazzucchelli propose une galerie de portraits très finement travaillés ce qui rend la quête identitaire d'Astérios originale et de plus en plus touchante. C'est bien la prouesse de l'auteur de donner du volume à un personnage au fur et à mesure qu'il perd en suffisance pour gagner en humanité. Le graphisme et la présentation participent à l'originalité de l'œuvre. Mazzucchelli emprunte à divers styles pour incarner ou désincarner son héros. Le trait suit parfaitement le rythme de la narration pour créer un ensemble cohérent. A l'image d'une architecture ou d'une musique expérimentale cette ouvre réussit à équilibrer les contraires pour former un tout cohérent. C'est une lecture difficile, originale et brillante.
Les Sardines sont cuites
Cet album est la suite de « Comme un poisson dans l’huile » et même s’il peut se lire de façon indépendante, je ne saurais que trop conseiller de parcourir les premières aventures de l’auteur aux risques de passer à côté de quelques running gags savoureux. Guillaume Long nous narre donc sa 2eme année aux B-A de Saint Étienne. On retrouve des visages familiers mais de nouveaux vont faire leur apparition, notamment dans le corps enseignant. Je me suis toujours autant amusé. Je trouve même cet album un cran au dessus, les péripéties sont plus variées, l’auteur parle de sa rapide expérience militaire, ainsi qu’un voyage d’études au Portugal (l’occasion parfaite pour agrandir sa collection de boîtes de conserve de produits de la mer). Le ton y est toujours aussi décalé. Ayant atterri en 2eme année, l’enjeu cette fois sera de trouver sa voie (Art, Com’, Design ?), on sent que l’auteur se cherche et n’a pas d’idées folles pour l’avenir. Bon il faut dire qu’avec une dissymétrie testiculaire, il a une épée de Damoclès au dessus de la tête, la mort peut frapper à tout moment ^^. J’ai beaucoup de sympathie pour ces albums. Rien de profond mais suffisamment con pour que j’adhère à l’univers. Bref j’accroche bien à la narration de l’auteur et finalement son dessin minimaliste ajoute pas mal de charme, je préfère d’ailleurs ce style à ce qu’il proposera par la suite.
Snow angels
Une lecture très sympathique. Rien de bien innovant dans le scénario de Jeff Lemire, mais efficace avec toujours ce savoir-faire pour maintenir le lecteur sur le qui-vive malgré un coup de mou en milieu d'album. Un récit qui part sur les bases classiques d'un récit post-apocalyptique, avec des humains vivants dans une tranchée de glace, dans un monde inconnu. C'est sous cette ère glacière qu'un père et ses deux filles vont devoir fuir leur refuge après avoir découvert qu'on avait exterminé tous leurs compagnons. Et cela va les obliger à transgresser la règle numéro deux : On ne doit jamais, ô grand jamais, quitter la tranchée, il n'y a que la mort. Un récit qui repose en grande partie sur une course poursuite, celle d'une créature humanoïde qui chasse nos trois fuyards. Une traque haletante avec des rebondissements, les deux jeunes filles sont attachantes, deux 'anges' avec des ressources. Les réponses à cette traque seront données dans un final réussi. Mon plaisir de lecture doit beaucoup au coup de crayon de Jock, il retranscrit à merveille le froid mordant et l'ambiance angoissante du récit. J'ai beaucoup aimé la représentation du visage buriné du père et la mise en couleur, en particulier le bleu pâle de la glace. La mise en page est dynamique. De l'excellent travail. Un bon moment de passé.
L'Homme de la situation
3.5 Ma note est peut-être un peu élevée, mais j'ai vraiment aimé cet album. Il y a certes des défauts. L'autrice a mieux dessiné dans d'autres albums et il y a des facilités dans le scénario dont la fin, mais c'est pas grave parce que j'ai vraiment accroché au récit. L'autrice montre un homme sympathique, mais prisonnier d'un modèle masculin dépassé par le monde moderne. C'est l'homme fort typique, qui ne doit jamais montrer de faiblesses ou pleurer, qui doit toujours sauver les plus faibles et qui ne sait plus quoi faire lorsqu'un poste qui méritait se faire offrir à un collègue féminin moins douée juste parce que c'est une femme. Lorsqu'il rencontre une famille désœuvré dont les nombreux enfants ne vont pas l'école et qu'il veut les aider, je me suis dis que cela finirait dans un drame où notre personnage principal va apprendre qu'il ne peut pas sauver le monde à lui tout seul et soudainement le récit bascule dans le fantastique. Je pense que c'est lorsqu'on se rend compte qu'il y a quelque chose vraiment étrange qui est en train de se passer que j'ai définitivement trouvé le récit captivant. Je voulais absolument voir où l'autrice allez nous emmener et quelles étaient les explications derrières les événements étranges. Je trouve que l'autrice s'est servit du fantastique de manière intelligente et exploite bien les thèmes de l'album. On peut reprocher une fin heureuse facile, mais je l'ai bien aimé.