« Demain l’être humain sera côté en bourse ».
L’idée est assez flippante et l’on peut déjà constater que nous avons mis un pied dans ce monde de cauchemar sans que la foule ne s’en offusque trop. Au contraire même, si certains trouvent l’idée géniale, les autres sont plutôt dans l’indifférence et le laisser-faire. La pratique est assez similaire dans le sport de haut niveau où les clubs s’échangent des joueurs pour des sommes hallucinantes, souvent même déraisonnables lorsqu’il s’agit de joueurs n’ayant rien démontré. C’est une sorte de pari sur l’avenir, on mise sur le potentiel marchand du type en espérant qu’il nous rapportera gros à la revente. Dans certains pays d’Amérique latine, en Italie et au Portugal, on pousse le vice encore plus loin en autorisant des fonds d’investissement privés n’ayant aucun rapport avec le sport en question, à détenir des parts d’un joueur. On voit le beau bordel que cela engendre avec un gars qui se retrouve pieds et poings liés sur ses futurs choix de carrière qui ne lui appartiennent plu.
C’est tout le dilemme auquel se retrouve confronté Félix Fox, héros et victime de ce HSE qui troque son libre arbitre et sa vie privée pour assouvir des rêves de gloire, d’argent, de pouvoir et de confort qui paraissent dérisoires vu le prix à payer. Au lieu d’un boulet en fer au pied, il en aura un en or, ça lui fait une belle jambe… Enfermer, cadenasser ce qui nous défini comme des humains pour des choses dérisoires et factices, pour se payer des merdes dont nous n’avons pas besoin, pour entrer dans le monde des apparences fausses parce que c’est le seul mode de vie proposé par la système.
Le récit concocté par Xavier Dorison est réussi parce qu’il vise droit dans le mille. Le but d’un récit d’anticipation est d’alerter, mettre le doigt sur les choses qui clochent dans le présent, de faire réagir et de dire stop avant qu’il ne soit trop tard et qu’on ne puisse plus changer de paradigme. Après lecture des deux premiers tomes j’en suis encore tout remué. On le sait, on le sent que ce scénario a des chances de se concrétiser mais nous préférons ne pas y penser, en vertu du principe éprouvé que, si l’on refuse de regarder quelque chose de déplaisant suffisamment longtemps, il est loisible de penser que ladite chose finira par disparaître. Voir cette chose mise en image, et bien l’air de rien ça vous fout la cerise.
Plus qu’une critique sur la capitalisation/marchandisation de l’homme, qui n’est qu’un prétexte, c’est de la névrose ambiante dans nos sociétés modernes dont nous parle l’auteur. Est-ce que c’est vraiment cela le projet politique que nous souhaitons ? Travailler plus pour gagner plus ? Augmenter les heures de travail pour ceux qui en ont un dans un monde où le plein emploi est un mythe et où la démographie ne cesse d’augmenter ? Penser argent, posséder des richesses, dominer, écraser l’autre avant de se faire niquer, est-ce notre spiritualité ?… Bref, les sains d’esprits sentent bien que quelque chose ne tourne pas rond et qu’il y a de quoi s’aliéner.
« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux ». Benjamin Franklin.
Pour incarner cet idéal, qui de mieux qu’un personnage typiquement dorisonien avec Félix Fox. Arrogant, ambitieux, opportuniste et menteur, l’archétype de l’homme d’affaire pressé comme Jack Stanton (Prophet) et Abel Weiss (Le Syndrome d'Abel). De la même façon que ses alter égos de l’univers de Dorison, sa seule ancre capable de le ramener au monde du réel et sur la voie de la rédemption est une femme, en l’occurrence Rachel Miller. Mais les actionnaires sont impitoyables et le dieu dollar prime sur tout alors quand madame tombe enceinte il est sommé à Félix de s’en séparer. Pas bon pour l'image et le portefeuille tout ça.
Jusqu’où ce système amoral peut-il aller ? Jusqu’à quel point l’être humain peut-il tolérer cette condition ? Forcément, Xavier Dorison grossit un peu le trait car avec un tel degré de cynisme et d’iniquité, on se dit que non, une telle société avec ses centaines de millions de chômeurs qui crèvent de faim et de froid et ses zones urbaines de castes, aurait déjà explosée en plein vol. Il y a une limite à l’horreur. Il faut faire un peu jouer sa suspension de crédibilité et plutôt de focaliser sur le(s) message(s).
Car en seconde lecture le scénario évoque d’autres soucis auquel nous serons peut être confrontés dans le futur comme cette mère de famille, Angela, qui est bien contente que son ex-mari lui rachète le temps de garde de ses enfants pour la journée. Comme cela, elle peut les mettre devant la console de jeu et aller bosser sans s’en occuper. Dans un monde où le travail et l’argent sont érigés en valeur suprême, qui a envie de s’occuper de ses gosses je vous le demande. Personnellement j’aurai pousser le trait plus loin en les faisant garder par un robot-nounou.
Qu’un individu accepte de se faire poser cette « Rate Watch » qui analyse et enregistre toute ses activités physiques et biologiques, qui est pourvue de caméras et micros pour le pister 24h sur 24h, est-ce improbable ? Point, puisque nous voyons déjà des employés suédois acceptés de se faire planter une puce par leur entreprise. Les gens acceptent de se faire fliquer en créant un compte sur des « réseaux sociaux », en achetant ces montres podomètres qui comptent leurs nombres de calories dépensées, qui nous disent quand dormir, quand pisser et qu'il faut poster les résultats sur un compte internet. De quoi donner des idées aux compagnies d’assurance...
On évoquera aussi la vente d’organe. Je n’ai pas dit « don », j’ai bien parlé de vente. Tout s’achète, tout se vend. Cela n’arrivera jamais pensez-vous, ah non ? Et la GPA pour les femmes qui ne peuvent pas (ou ne veulent pas selon) être enceinte, comme cela est maintenant banal aux USA, pays complètement voué au libre marché. « Ouais mais quand même, la vente d’organe... ». Avez-vous déjà entendu parler de Jean Tirole, ce brillant économiste (de l’avis des médias mainstream bien entendu) qui a déclaré, pour faire court, que la loi du marché devrait prévaloir sur la morale, ennemi ultime de l’économie de marché ? Donc vendre un rein, un cœur, un poumon, un gosse pourquoi pas, pour de l’argent, c’est l’avenir. Je précise que le gars est prix Nobel d’économie...
Tout ce qui est dit et dessiner dans HSE, on en observe déjà les prémisses. C’est un processus lent qui fait son chemin petit à petit. Seulement le voir à l’œuvre fait froid dans le dos. Quand cela se produira-t-il, on ne le sait pas. La mise en scène de Dorison est intelligente puisqu’elle ne donne aucune indication de lieu ni de date. Le monde d’HSE est cosmopolite et mondialisé, on sait juste que c’est en occident. L’incertitude du « quand » renforce cet effet d’épouvante.
Beaucoup de choses sont aperçus en filigrane mais malheureusement sans avoir le temps d’être développées, en raison du média probablement où il faut trancher dans le scénario pour aller à l’essentiel. Croisons les doigts pour que le projet d’adaptation en série télé aboutisse.
Il y a néanmoins des parti-pris qui ont du sens comme de ne pas montrer l’envers du décor, celui des pauvres et du chaos ambiant qui règne derrière les barrières dorées des zones 1 et 2. On sait qu’il y a une « menace » permanente qui pèse sur ce monde en perdition, ce n’est pas important de la montrer car ce serait trop redondant et que l’essentiel ne se joue pas là. De la même façon que les grands médias aujourd’hui préfèrent parler des réussites individuelles, de luxe, du même discours économique sans changer de logiciel ; dans HSE on n’évoque guère les « sans-dents » certainement pour mieux les faire surgir dans la conclusion en guise de couperet.
Par contre Xavier Dorison, en scénariste expérimenté, est en pilotage automatique quant à la construction de son récit qui se révèle très classique avec un premier tome plantant le décor, présentant les différents protagonistes et introduisant l’élément perturbateur, ainsi qu’un second album qui montre la déchéance du personnage, la perte de ses valeurs (pour le peu qu’il en avait) et de ses points de repères. J’ai peur pour le manque de suspens dans la conclusion du tome trois qui on le pressent, annoncera un retour du héros à ses principes fondamentaux, un démontage en règle de cette société inique et un happy end presque trop attendu. J’espère me tromper car quelque part ce serait une déception de faire trop dans le classique alors que d’offrir une conclusion inattendue, pessimiste ou au moins en demi-teinte, permettrait à la série de se démarquer des autres histoires de futurs dystopiques.
La mise en image se montre surprenante dans le sens où l’on pourrait s’attendre à des teintes assez sombres cadrant un peu à l’ambiance mais le dessin de Thomas Allart se montre assez sobre, garni d’une colorisation luxuriante. De prime abord, j’ai trouvé cela plutôt repoussant, question de goût, j’ai une préférence pour les encrages prononcés, totalement absents ici. Le trait est comme esquissé, ce qui n’empêche pas les arrières plans d’être bien détaillés. Un petit hic sur le tome deux où la colorisation n’est pas complète, certaines planches sont à la limite du noir et blanc. Je ne sais pas si c’est le style cherché mais j’ai trouvé cela étrange alors dans le doute je préviens. Ceci étant dit, à la longue j’ai fini par me faire à la patte graphique de Allart et à apprécier ce que je regardais.
Il faut aussi saluer le travaille de recherche. Félix est particulièrement insupportable humainement et en plus il a un style de barbe qui donne envie de lui mettre des tartes puisqu’il a une sorte de bouc de punk à chien ou ce qui ressemble à une mouche (le style, pas le diptère). Un peu d’humour aussi dans cette jungle avec les placements des noms du dessinateur Eric Henninot et du scénariste Aurélien Ducoudray au tableau d’affichage des tops vendeurs page 11 et 13 du tome un.
En conclusion, Human Stock Exchange est un pari réussit car il remplit ses missions de divertissement, d’attente, et d’interpellation du lecteur. Je n’ai pas le bagage intellectuel d’un Xavier Dorison pour démontrer avec précisions et détails en quoi cette société qu’on nous promet est mauvaise, juste ce que m'a conscience et ma morale me dictent, que ce monde-là c’est le mal absolu.
En revanche vous pouvez en avoir une autre lecture si votre truc c’est le nouvel ordre mondial, le TAFTA, la politique de Washington-Bruxelles, le « libéralisme » économique, le capitalisme sauvage, si vous pensez que vous vivez en démocratie, HSE vous apparaîtra comme le paradis sur Terre.
Mise à jour 05/06/2016
Lu le tome 3 final et je dois dire que je n’ai pas été déçu. Comme je l’espérais, Dorison n’a pas fait dans le cliché ou l’attendu, la fin de cette trilogie laisse un goût d’amertume. Je ne sais pas si l’auteur a des idées concordante avec le message de fin ou bien s’il laisse juste parler son imagination, mais en tout cas je partage cette vision en conclusion.
Quant à Thomas Allart il reste égal à lui-même, voir il va en s’améliorant, son dessin est toujours aussi plaisant et je trouve qu’il s'améliore dans le détail des personnages. La dernière planche est tout à la fois superbe et tragique.
Vraiment un des tout meilleurs récit d’anticipation tant le scénario semble plausible si rien ne change.
La Campagne de Russie est un triste événement à mes yeux. Non pas que je sois un fervent adorateur de Napoléon mais parce que j'y vois un immense gâchis. Un gâchis humain avec la quantité de morts qu'elle a engendrée. Un gâchis matériel et culturel avec une grande partie de la Russie et surtout la superbe ville de Moscou dévastées. Et le gâchis de voir la fin pitoyable d'un Empire européen qui avait suscité l'espoir du Peuple et aurait pu mieux tourner.
Voir cet événement adapté en bande dessinée n'attisait donc pas forcément mon envie à la base. Mais les auteurs de cette série ont su la rendre aussi attrayante qu'intéressante.
L'angle narratif du récit est de multiplier les points de vue, même si tous du côté français. Nous y suivons en effet une poignée de personnages très différents allant du capitaine de cavalerie au secrétaire particulier en passant par une troupe de comédiens et l'Empereur lui-même.
Le récit est très fluide, très aéré, sans les lourdeurs d'un récit historique trop détaillé. Et pourtant il est parfaitement clair car il va à l'essentiel. Nous sommes dans l'action et la réaction, pas dans la contemplation avec l’œil extérieur d'un historien.
Les protagonistes sont sympathiques et très humains. Ils apportent en outre régulièrement la petite touche de légèreté, d'humour voire de romantisme qui manque aux événements.
Le dessin est lui aussi largement à la hauteur. Soigné et détaillé, il offre à la fois de très beaux décors et des personnages vivants et dynamiques.
Bref, c'est un ouvrage capable de réunir dans le même plaisir de lecture les amateurs de la grande Histoire et ceux des récits d'aventure prenant.
Après Nocturno c'est le deuxième album de cet auteur que je lis. Encore une fois c'est une vrai claque tant visuelle que scénaristique à laquelle j'ai droit.
Première chose le titre qui possède un je ne sais quoi côté anglais, puis le format qui pourrait faire croire que l'on achète un livre pour enfants avec des pages épaisses avec des côtés ronds. Rajoutons à ces deux éléments un graphisme qui par endroits donne une impression de "bâclé" mais également de très grande maîtrise. Par les Dieux que certains planches sont belles et arrivent à dégager une atmosphère et une ambiance gothique. Je dit bien gothique alors qu'ici il n'est en rien question de château embrumés ou de fantômes secouant leurs chaines. Qu'est ce alors ? peut être une question de look et particulièrement celui de l’héroïne, Sophie.
Ce récit doit à mon sens toucher à des choses universelles de l'ordre du souvenir des premiers mois amoureux ou le simple regard appuyé d'une fille pouvait provoquer une bouffée de chaleur. C'est donc le talent de Tony Sandoval que je veux saluer ici tant il sait par un simple trait de crayon ramené son lecteur à une époque révolue.
Entre Polo et Sophie cet été qui passe est riche de sentiments partagés et qui compterons dans leur vie d'adultes.
A mon avis l'auteur a su saisir de manière assez magistrale les relations qui peuvent se nouer entre deux ados découvrant l'autre. C'est juste et même si quelques monstres ou vampires ou loups garous se mêlent à la chose ils ne font que magnifier la rencontre entre ces deux êtres.
J'ai commencé la lecture de cette bande dessinée en ayant en tete les avis positifs et j'avais un peu peur de passer à coté de l'album et de m'ennuyer. Heureusement, je suis rapidement rentré dans ce conte rempli de contes.
J'ai bien aimé le mélange des mythologies revues à la sauce de l'auteure (on retrouve par exemple des récits inspirés de la Bible). Moi qui aime bien les contes je fus ravi par ce scénario. On saute d'un conte a l'autre et le scénario fait plusieurs retours en arrière. Je ne fus pas du tout mélangé durant ma lecture et je trouve que le point fort de l'auteure est de maitrise à la perfection l'art de la narration. J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ses contes et je trouve les personnages attachants.
J'ai eu un peu de mal avec le dessin au début, mais très vite j'ai trouvé que ce style avait un certain charme.
hé bien moi j'ai beaucoup aimé ! La narration est vigoureuse et les dessins de Laureline Mattiussi sont toujours aussi beaux.
Je ne vois pas ou est la vulgarité personnellement, bien au contraire (ça ne veut rien dire mais je trouve que ça fait assez stylé dans un commentaire).
Après la planète maritime Aldébaran, nous voici donc logiquement partis pour une planète des sables, Bételgeuse, ou plus exactement Bételgeuse-6. Principe simple au départ, mais heureusement tout de suite compensé par une particularité : les longs et profonds canyons verdoyants qui sillonnent la planète, peuplés d’une faune toujours aussi originale et mystérieuse.
Dans ce second cycle, la Mantrisse semble, de prime abord, passer au second plan, et c’est évidemment bienvenu pour éviter une sensation de redite avec le premier cycle. On s’intéresse davantage aux Iums, des espèces d’ours/pandas arboricoles, dénués de bouche, qui semblent utiliser une pile énergétique organique placée sur leur ventre et posséder une forme d’intelligence, sans avoir toutefois développé la moindre technologie.
Et c’est là que réside une partie du problème. Parmi les premiers colons arrivés sur Bételgeuse, certains soutiennent que les Iums sont une espèce intelligente, ce qui, selon la charte de l’ONU, interdit la colonisation. Un autre groupe, bien sûr, soutient le contraire et défend la colonisation. Ce n’est peut-être pas la première fois qu’une telle thématique est exploitée, mais cela fonctionne fort bien.
Dans ce second cycle, on s’intéresse donc davantage aux relations de deux groupes d’humains entre eux, même si la découverte de la faune et de la flore de cette nouvelle planète gardent une place centrale. Au départ, il y a clairement un groupe qui est sympathique et l’autre non ; mais heureusement, la situation est finalement un peu plus nuancée que cela.
J’apprécie que ce second cycle commence par bien installer de nouveaux personnages, avant de faire rentrer en scène ceux du premier cycle. Cela lui permet d’avoir sa singularité, tout en maintenant la continuité.
Qu'on ne s'y trompe pas : cela reste de l'aventure, avec notamment l'exploration d'un environnement nettement plus hostile que dans Aldébaran. On ne s'ennuie pas une seconde et chaque tome, là encore, apporte son lot de découvertes.
Les révélations de la fin ne m’avaient pas plu en première lecture. En le relisant, c’est finalement assez logique, et ça ne m’a pas dérangé outre mesure. Mais globalement, la fin est un tout petit peu moins réussie que celle du premier cycle, et c’est peut-être pour cela que je mettrai une étoile de moins.
En tout cas, on reste encore dans le très bon. Si vous avez aimé Aldébaran, ne vous privez pas de cette excellente suite.
Cette histoire est une variante du principe déjà bien connu de "L'effet papillon" : avec le pouvoir de retourner dans le passé, une petite modification d'un événement peut avoir de grandes conséquences et modifier complètement le cours de l'histoire. Ici, notre héros, un jeune photographe new-yorkais des années 60, est en possession d'un talisman qui lui permet de revenir dans le passé autant que nécessaire pour changer ce qu'il souhaite.
Cette version est pleine de charme. L'ambiance et l'époque sont bien choisies. Le style graphique de Cyril Bonin se prête très bien à cette histoire. Le personnage est attachant et intelligent. On dirait qu'il a conscience que la moindre modification peut révolutionner complètement sa vie à venir, il va donc essayer de ne pas abuser du pouvoir du talisman et essayer de l'utiliser le plus judicieusement possible. Au début il va corriger des bricoles, c'est presque un jeu. Et c'est amusant de le voir draguer maladroitement et revenir quelques minutes en arrière pour recommencer un peu mieux. Par la suite, il va s'astreindre à ne pas utiliser le pouvoir, conscient des risques et des dérives potentiels. J'aime bien cette vision réfléchie qui renforce la bonne impression que me faisait le héros.
Bien sûr, ça ne va pas se dérouler aussi simplement, et il va s'en suivre des désagréments, que j'ai trouvés tout aussi crédibles et efficaces. Le dénouement est également très bien vu. Au final, Cyril Bonin signe ici un très bon album !
S'il y a un éditeur de manga qui retient actuellement toute mon attention, c'est bien les éditions Komikku. Chaque titre qui sort peut faire l'effet d'une bombe. C'est ce qui s'est passé récemment avec la découverte de Arte.
Avec ce titre, il dépoussière le genre survival qui a tant de fois été galvaudé depuis la fameuse série Doubt. En effet, c'est le héros qui a le choix de sauver des vies ou pas à travers différents dilemmes. Il faut choisir et ne jamais renoncer. C'est une bonne bd pour les gens qui aiment bien prendre des décisions plutôt que de subir le destin. Bref, j'aime bien cette idée. Bien sûr, il faudra assumer certains choix et cela ne sera pas facile !
Par ailleurs, l'édition est d'une très grande qualité au niveau de la reliure. Le dessin est soigné, expressif et dynamique. Rien à redire de ce côté là. Du côté du scénario, c'est l'emballement et une excellente mise en scène. L'efficacité sera de mise. Bref, l'originalité paye.
Le dilemme sera le suivant pour tout lecteur de manga: passer ou pas à côté de cette série qui place la barre assez haute.
Jean-Claude Götting est un peu le petit frère de Loustal, de par son style très similaire. Peintre comme son aîné, avec qui il avait d’ailleurs collaboré en tant que scénariste sur l’album Pigalle 62.27 en 2012, il célèbre cette année trente ans de carrière. Dans le cas de ces deux artistes, parler de « bande peinte » serait plus approprié. Par son trait charbonneux et ses cases conçues comme des tableaux, Götting réussit à insuffler une atmosphère unique, où, comme pour Loustal, la contemplation prime sur l’action, laquelle se déroule souvent dans un cadre « vintage ». « Watertown » ne déroge pas à la règle, et on prend un réel plaisir à se plonger dans ces ambiances feutrées à la Hopper, relevées par une mise en couleur subtile aux teintes mélancoliques. C’est tout simplement magnifique ! A noter qu’il s’agit de sa première BD en couleur, l’auteur réservant habituellement celle-ci pour des illustrations, les plus connues étant les couvertures de la série « Harry Potter ».
Le scénario quant à lui respecte scrupuleusement les codes du polar (du moins en apparence car il va d’une certaine façon les détourner), et Götting parvient à nous captiver dès la première page en conservant une narration fluide jusqu’au dénouement, ou plutôt juste avant.... Car ce dénouement ne viendra pas du tout comme on pourrait s’y attendre. Abrupt, inattendu, déstabilisant, décevant peut-être pour certains, mais cruel aussi, telle une mise en abyme précipitant le personnage principal vers une probable descente aux enfers. Plus qu’un roman noir, il s’agirait plutôt du portrait d’un homme ordinaire, un rien pathétique (doté d’un patronyme signifiant « merlan »), loser patenté qui voulut se faire son cinéma en jouant au détective et fut rattrapé par une réalité cruelle… Impossible d’en dire plus sans révéler l’intrigue, mais une fois passée cette première impression de rester sur sa faim, on finit par se dire que si l’auteur nous a cueillis si facilement, c’était peut-être pour nous emmener vers le terrain de son choix avec cette thématique existentielle, terrain moins « héroïque » qui pourrait renvoyer à chacun des reflets peu agréables, mais sans doute salutaires, à l’heure où le miroir aux alouettes de l’internet glorifie l’égo tous azimuts, avec ce constat lucide et sans appel : prendre ses désirs pour des réalités est risqué, d’autant plus lorsqu’on est médiocre…
Quoi que l’on pense de la conclusion, « Watertown » recèle beaucoup de charme, notamment grâce à ses qualités picturales et à un récit atypique qui envoûteront autant les amateurs de romans policiers que de romans graphiques.
Je ne suis d'habitude pas « client » de ce genre de roman graphique très personnel. Mais Blankets s'est révélé être extrêmement intéressant.
L'album est passionnant de bout en bout en dépit de presque 600 pages. Craig Thompson prend son temps pour développer son histoire. Les personnages sont travaillés et le contexte de cette Amérique rurale, conservatrice et religieuse est habilement rendu. Il entre en résonance avec l'histoire d'amour que vivent Craig et Raina. Cette passion adolescente est évidemment centrale dans le récit mais l'auteur y ajoute avec finesse d'autres thèmes comme la famille, le handicap ou la religion.
L'amour que vivent les deux ados est admirablement traité, avec beaucoup de douceur, de pudeur et de sensualité. La BD est autobiographique et l'on sent très vite que Thompson a mis beaucoup de lui, de son passé dans cet album.
L'univers graphique est admirable et appuie pleinement le récit. Le style est personnel, le trait toujours soigné ; bref c'est superbe.
Blankets est un récit personnel d'une très grande sincérité et un très grand roman graphique.
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« Demain l’être humain sera côté en bourse ». L’idée est assez flippante et l’on peut déjà constater que nous avons mis un pied dans ce monde de cauchemar sans que la foule ne s’en offusque trop. Au contraire même, si certains trouvent l’idée géniale, les autres sont plutôt dans l’indifférence et le laisser-faire. La pratique est assez similaire dans le sport de haut niveau où les clubs s’échangent des joueurs pour des sommes hallucinantes, souvent même déraisonnables lorsqu’il s’agit de joueurs n’ayant rien démontré. C’est une sorte de pari sur l’avenir, on mise sur le potentiel marchand du type en espérant qu’il nous rapportera gros à la revente. Dans certains pays d’Amérique latine, en Italie et au Portugal, on pousse le vice encore plus loin en autorisant des fonds d’investissement privés n’ayant aucun rapport avec le sport en question, à détenir des parts d’un joueur. On voit le beau bordel que cela engendre avec un gars qui se retrouve pieds et poings liés sur ses futurs choix de carrière qui ne lui appartiennent plu. C’est tout le dilemme auquel se retrouve confronté Félix Fox, héros et victime de ce HSE qui troque son libre arbitre et sa vie privée pour assouvir des rêves de gloire, d’argent, de pouvoir et de confort qui paraissent dérisoires vu le prix à payer. Au lieu d’un boulet en fer au pied, il en aura un en or, ça lui fait une belle jambe… Enfermer, cadenasser ce qui nous défini comme des humains pour des choses dérisoires et factices, pour se payer des merdes dont nous n’avons pas besoin, pour entrer dans le monde des apparences fausses parce que c’est le seul mode de vie proposé par la système. Le récit concocté par Xavier Dorison est réussi parce qu’il vise droit dans le mille. Le but d’un récit d’anticipation est d’alerter, mettre le doigt sur les choses qui clochent dans le présent, de faire réagir et de dire stop avant qu’il ne soit trop tard et qu’on ne puisse plus changer de paradigme. Après lecture des deux premiers tomes j’en suis encore tout remué. On le sait, on le sent que ce scénario a des chances de se concrétiser mais nous préférons ne pas y penser, en vertu du principe éprouvé que, si l’on refuse de regarder quelque chose de déplaisant suffisamment longtemps, il est loisible de penser que ladite chose finira par disparaître. Voir cette chose mise en image, et bien l’air de rien ça vous fout la cerise. Plus qu’une critique sur la capitalisation/marchandisation de l’homme, qui n’est qu’un prétexte, c’est de la névrose ambiante dans nos sociétés modernes dont nous parle l’auteur. Est-ce que c’est vraiment cela le projet politique que nous souhaitons ? Travailler plus pour gagner plus ? Augmenter les heures de travail pour ceux qui en ont un dans un monde où le plein emploi est un mythe et où la démographie ne cesse d’augmenter ? Penser argent, posséder des richesses, dominer, écraser l’autre avant de se faire niquer, est-ce notre spiritualité ?… Bref, les sains d’esprits sentent bien que quelque chose ne tourne pas rond et qu’il y a de quoi s’aliéner. « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux ». Benjamin Franklin. Pour incarner cet idéal, qui de mieux qu’un personnage typiquement dorisonien avec Félix Fox. Arrogant, ambitieux, opportuniste et menteur, l’archétype de l’homme d’affaire pressé comme Jack Stanton (Prophet) et Abel Weiss (Le Syndrome d'Abel). De la même façon que ses alter égos de l’univers de Dorison, sa seule ancre capable de le ramener au monde du réel et sur la voie de la rédemption est une femme, en l’occurrence Rachel Miller. Mais les actionnaires sont impitoyables et le dieu dollar prime sur tout alors quand madame tombe enceinte il est sommé à Félix de s’en séparer. Pas bon pour l'image et le portefeuille tout ça. Jusqu’où ce système amoral peut-il aller ? Jusqu’à quel point l’être humain peut-il tolérer cette condition ? Forcément, Xavier Dorison grossit un peu le trait car avec un tel degré de cynisme et d’iniquité, on se dit que non, une telle société avec ses centaines de millions de chômeurs qui crèvent de faim et de froid et ses zones urbaines de castes, aurait déjà explosée en plein vol. Il y a une limite à l’horreur. Il faut faire un peu jouer sa suspension de crédibilité et plutôt de focaliser sur le(s) message(s). Car en seconde lecture le scénario évoque d’autres soucis auquel nous serons peut être confrontés dans le futur comme cette mère de famille, Angela, qui est bien contente que son ex-mari lui rachète le temps de garde de ses enfants pour la journée. Comme cela, elle peut les mettre devant la console de jeu et aller bosser sans s’en occuper. Dans un monde où le travail et l’argent sont érigés en valeur suprême, qui a envie de s’occuper de ses gosses je vous le demande. Personnellement j’aurai pousser le trait plus loin en les faisant garder par un robot-nounou. Qu’un individu accepte de se faire poser cette « Rate Watch » qui analyse et enregistre toute ses activités physiques et biologiques, qui est pourvue de caméras et micros pour le pister 24h sur 24h, est-ce improbable ? Point, puisque nous voyons déjà des employés suédois acceptés de se faire planter une puce par leur entreprise. Les gens acceptent de se faire fliquer en créant un compte sur des « réseaux sociaux », en achetant ces montres podomètres qui comptent leurs nombres de calories dépensées, qui nous disent quand dormir, quand pisser et qu'il faut poster les résultats sur un compte internet. De quoi donner des idées aux compagnies d’assurance... On évoquera aussi la vente d’organe. Je n’ai pas dit « don », j’ai bien parlé de vente. Tout s’achète, tout se vend. Cela n’arrivera jamais pensez-vous, ah non ? Et la GPA pour les femmes qui ne peuvent pas (ou ne veulent pas selon) être enceinte, comme cela est maintenant banal aux USA, pays complètement voué au libre marché. « Ouais mais quand même, la vente d’organe... ». Avez-vous déjà entendu parler de Jean Tirole, ce brillant économiste (de l’avis des médias mainstream bien entendu) qui a déclaré, pour faire court, que la loi du marché devrait prévaloir sur la morale, ennemi ultime de l’économie de marché ? Donc vendre un rein, un cœur, un poumon, un gosse pourquoi pas, pour de l’argent, c’est l’avenir. Je précise que le gars est prix Nobel d’économie... Tout ce qui est dit et dessiner dans HSE, on en observe déjà les prémisses. C’est un processus lent qui fait son chemin petit à petit. Seulement le voir à l’œuvre fait froid dans le dos. Quand cela se produira-t-il, on ne le sait pas. La mise en scène de Dorison est intelligente puisqu’elle ne donne aucune indication de lieu ni de date. Le monde d’HSE est cosmopolite et mondialisé, on sait juste que c’est en occident. L’incertitude du « quand » renforce cet effet d’épouvante. Beaucoup de choses sont aperçus en filigrane mais malheureusement sans avoir le temps d’être développées, en raison du média probablement où il faut trancher dans le scénario pour aller à l’essentiel. Croisons les doigts pour que le projet d’adaptation en série télé aboutisse. Il y a néanmoins des parti-pris qui ont du sens comme de ne pas montrer l’envers du décor, celui des pauvres et du chaos ambiant qui règne derrière les barrières dorées des zones 1 et 2. On sait qu’il y a une « menace » permanente qui pèse sur ce monde en perdition, ce n’est pas important de la montrer car ce serait trop redondant et que l’essentiel ne se joue pas là. De la même façon que les grands médias aujourd’hui préfèrent parler des réussites individuelles, de luxe, du même discours économique sans changer de logiciel ; dans HSE on n’évoque guère les « sans-dents » certainement pour mieux les faire surgir dans la conclusion en guise de couperet. Par contre Xavier Dorison, en scénariste expérimenté, est en pilotage automatique quant à la construction de son récit qui se révèle très classique avec un premier tome plantant le décor, présentant les différents protagonistes et introduisant l’élément perturbateur, ainsi qu’un second album qui montre la déchéance du personnage, la perte de ses valeurs (pour le peu qu’il en avait) et de ses points de repères. J’ai peur pour le manque de suspens dans la conclusion du tome trois qui on le pressent, annoncera un retour du héros à ses principes fondamentaux, un démontage en règle de cette société inique et un happy end presque trop attendu. J’espère me tromper car quelque part ce serait une déception de faire trop dans le classique alors que d’offrir une conclusion inattendue, pessimiste ou au moins en demi-teinte, permettrait à la série de se démarquer des autres histoires de futurs dystopiques. La mise en image se montre surprenante dans le sens où l’on pourrait s’attendre à des teintes assez sombres cadrant un peu à l’ambiance mais le dessin de Thomas Allart se montre assez sobre, garni d’une colorisation luxuriante. De prime abord, j’ai trouvé cela plutôt repoussant, question de goût, j’ai une préférence pour les encrages prononcés, totalement absents ici. Le trait est comme esquissé, ce qui n’empêche pas les arrières plans d’être bien détaillés. Un petit hic sur le tome deux où la colorisation n’est pas complète, certaines planches sont à la limite du noir et blanc. Je ne sais pas si c’est le style cherché mais j’ai trouvé cela étrange alors dans le doute je préviens. Ceci étant dit, à la longue j’ai fini par me faire à la patte graphique de Allart et à apprécier ce que je regardais. Il faut aussi saluer le travaille de recherche. Félix est particulièrement insupportable humainement et en plus il a un style de barbe qui donne envie de lui mettre des tartes puisqu’il a une sorte de bouc de punk à chien ou ce qui ressemble à une mouche (le style, pas le diptère). Un peu d’humour aussi dans cette jungle avec les placements des noms du dessinateur Eric Henninot et du scénariste Aurélien Ducoudray au tableau d’affichage des tops vendeurs page 11 et 13 du tome un. En conclusion, Human Stock Exchange est un pari réussit car il remplit ses missions de divertissement, d’attente, et d’interpellation du lecteur. Je n’ai pas le bagage intellectuel d’un Xavier Dorison pour démontrer avec précisions et détails en quoi cette société qu’on nous promet est mauvaise, juste ce que m'a conscience et ma morale me dictent, que ce monde-là c’est le mal absolu. En revanche vous pouvez en avoir une autre lecture si votre truc c’est le nouvel ordre mondial, le TAFTA, la politique de Washington-Bruxelles, le « libéralisme » économique, le capitalisme sauvage, si vous pensez que vous vivez en démocratie, HSE vous apparaîtra comme le paradis sur Terre. Mise à jour 05/06/2016 Lu le tome 3 final et je dois dire que je n’ai pas été déçu. Comme je l’espérais, Dorison n’a pas fait dans le cliché ou l’attendu, la fin de cette trilogie laisse un goût d’amertume. Je ne sais pas si l’auteur a des idées concordante avec le message de fin ou bien s’il laisse juste parler son imagination, mais en tout cas je partage cette vision en conclusion. Quant à Thomas Allart il reste égal à lui-même, voir il va en s’améliorant, son dessin est toujours aussi plaisant et je trouve qu’il s'améliore dans le détail des personnages. La dernière planche est tout à la fois superbe et tragique. Vraiment un des tout meilleurs récit d’anticipation tant le scénario semble plausible si rien ne change.
Bérézina
La Campagne de Russie est un triste événement à mes yeux. Non pas que je sois un fervent adorateur de Napoléon mais parce que j'y vois un immense gâchis. Un gâchis humain avec la quantité de morts qu'elle a engendrée. Un gâchis matériel et culturel avec une grande partie de la Russie et surtout la superbe ville de Moscou dévastées. Et le gâchis de voir la fin pitoyable d'un Empire européen qui avait suscité l'espoir du Peuple et aurait pu mieux tourner. Voir cet événement adapté en bande dessinée n'attisait donc pas forcément mon envie à la base. Mais les auteurs de cette série ont su la rendre aussi attrayante qu'intéressante. L'angle narratif du récit est de multiplier les points de vue, même si tous du côté français. Nous y suivons en effet une poignée de personnages très différents allant du capitaine de cavalerie au secrétaire particulier en passant par une troupe de comédiens et l'Empereur lui-même. Le récit est très fluide, très aéré, sans les lourdeurs d'un récit historique trop détaillé. Et pourtant il est parfaitement clair car il va à l'essentiel. Nous sommes dans l'action et la réaction, pas dans la contemplation avec l’œil extérieur d'un historien. Les protagonistes sont sympathiques et très humains. Ils apportent en outre régulièrement la petite touche de légèreté, d'humour voire de romantisme qui manque aux événements. Le dessin est lui aussi largement à la hauteur. Soigné et détaillé, il offre à la fois de très beaux décors et des personnages vivants et dynamiques. Bref, c'est un ouvrage capable de réunir dans le même plaisir de lecture les amateurs de la grande Histoire et ceux des récits d'aventure prenant.
Le Cadavre et le Sofa
Après Nocturno c'est le deuxième album de cet auteur que je lis. Encore une fois c'est une vrai claque tant visuelle que scénaristique à laquelle j'ai droit. Première chose le titre qui possède un je ne sais quoi côté anglais, puis le format qui pourrait faire croire que l'on achète un livre pour enfants avec des pages épaisses avec des côtés ronds. Rajoutons à ces deux éléments un graphisme qui par endroits donne une impression de "bâclé" mais également de très grande maîtrise. Par les Dieux que certains planches sont belles et arrivent à dégager une atmosphère et une ambiance gothique. Je dit bien gothique alors qu'ici il n'est en rien question de château embrumés ou de fantômes secouant leurs chaines. Qu'est ce alors ? peut être une question de look et particulièrement celui de l’héroïne, Sophie. Ce récit doit à mon sens toucher à des choses universelles de l'ordre du souvenir des premiers mois amoureux ou le simple regard appuyé d'une fille pouvait provoquer une bouffée de chaleur. C'est donc le talent de Tony Sandoval que je veux saluer ici tant il sait par un simple trait de crayon ramené son lecteur à une époque révolue. Entre Polo et Sophie cet été qui passe est riche de sentiments partagés et qui compterons dans leur vie d'adultes. A mon avis l'auteur a su saisir de manière assez magistrale les relations qui peuvent se nouer entre deux ados découvrant l'autre. C'est juste et même si quelques monstres ou vampires ou loups garous se mêlent à la chose ils ne font que magnifier la rencontre entre ces deux êtres.
L'Encyclopédie des débuts de la Terre
J'ai commencé la lecture de cette bande dessinée en ayant en tete les avis positifs et j'avais un peu peur de passer à coté de l'album et de m'ennuyer. Heureusement, je suis rapidement rentré dans ce conte rempli de contes. J'ai bien aimé le mélange des mythologies revues à la sauce de l'auteure (on retrouve par exemple des récits inspirés de la Bible). Moi qui aime bien les contes je fus ravi par ce scénario. On saute d'un conte a l'autre et le scénario fait plusieurs retours en arrière. Je ne fus pas du tout mélangé durant ma lecture et je trouve que le point fort de l'auteure est de maitrise à la perfection l'art de la narration. J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ses contes et je trouve les personnages attachants. J'ai eu un peu de mal avec le dessin au début, mais très vite j'ai trouvé que ce style avait un certain charme.
La Lionne
hé bien moi j'ai beaucoup aimé ! La narration est vigoureuse et les dessins de Laureline Mattiussi sont toujours aussi beaux. Je ne vois pas ou est la vulgarité personnellement, bien au contraire (ça ne veut rien dire mais je trouve que ça fait assez stylé dans un commentaire).
Bételgeuse
Après la planète maritime Aldébaran, nous voici donc logiquement partis pour une planète des sables, Bételgeuse, ou plus exactement Bételgeuse-6. Principe simple au départ, mais heureusement tout de suite compensé par une particularité : les longs et profonds canyons verdoyants qui sillonnent la planète, peuplés d’une faune toujours aussi originale et mystérieuse. Dans ce second cycle, la Mantrisse semble, de prime abord, passer au second plan, et c’est évidemment bienvenu pour éviter une sensation de redite avec le premier cycle. On s’intéresse davantage aux Iums, des espèces d’ours/pandas arboricoles, dénués de bouche, qui semblent utiliser une pile énergétique organique placée sur leur ventre et posséder une forme d’intelligence, sans avoir toutefois développé la moindre technologie. Et c’est là que réside une partie du problème. Parmi les premiers colons arrivés sur Bételgeuse, certains soutiennent que les Iums sont une espèce intelligente, ce qui, selon la charte de l’ONU, interdit la colonisation. Un autre groupe, bien sûr, soutient le contraire et défend la colonisation. Ce n’est peut-être pas la première fois qu’une telle thématique est exploitée, mais cela fonctionne fort bien. Dans ce second cycle, on s’intéresse donc davantage aux relations de deux groupes d’humains entre eux, même si la découverte de la faune et de la flore de cette nouvelle planète gardent une place centrale. Au départ, il y a clairement un groupe qui est sympathique et l’autre non ; mais heureusement, la situation est finalement un peu plus nuancée que cela. J’apprécie que ce second cycle commence par bien installer de nouveaux personnages, avant de faire rentrer en scène ceux du premier cycle. Cela lui permet d’avoir sa singularité, tout en maintenant la continuité. Qu'on ne s'y trompe pas : cela reste de l'aventure, avec notamment l'exploration d'un environnement nettement plus hostile que dans Aldébaran. On ne s'ennuie pas une seconde et chaque tome, là encore, apporte son lot de découvertes. Les révélations de la fin ne m’avaient pas plu en première lecture. En le relisant, c’est finalement assez logique, et ça ne m’a pas dérangé outre mesure. Mais globalement, la fin est un tout petit peu moins réussie que celle du premier cycle, et c’est peut-être pour cela que je mettrai une étoile de moins. En tout cas, on reste encore dans le très bon. Si vous avez aimé Aldébaran, ne vous privez pas de cette excellente suite.
The Time Before
Cette histoire est une variante du principe déjà bien connu de "L'effet papillon" : avec le pouvoir de retourner dans le passé, une petite modification d'un événement peut avoir de grandes conséquences et modifier complètement le cours de l'histoire. Ici, notre héros, un jeune photographe new-yorkais des années 60, est en possession d'un talisman qui lui permet de revenir dans le passé autant que nécessaire pour changer ce qu'il souhaite. Cette version est pleine de charme. L'ambiance et l'époque sont bien choisies. Le style graphique de Cyril Bonin se prête très bien à cette histoire. Le personnage est attachant et intelligent. On dirait qu'il a conscience que la moindre modification peut révolutionner complètement sa vie à venir, il va donc essayer de ne pas abuser du pouvoir du talisman et essayer de l'utiliser le plus judicieusement possible. Au début il va corriger des bricoles, c'est presque un jeu. Et c'est amusant de le voir draguer maladroitement et revenir quelques minutes en arrière pour recommencer un peu mieux. Par la suite, il va s'astreindre à ne pas utiliser le pouvoir, conscient des risques et des dérives potentiels. J'aime bien cette vision réfléchie qui renforce la bonne impression que me faisait le héros. Bien sûr, ça ne va pas se dérouler aussi simplement, et il va s'en suivre des désagréments, que j'ai trouvés tout aussi crédibles et efficaces. Le dénouement est également très bien vu. Au final, Cyril Bonin signe ici un très bon album !
Dilemma
S'il y a un éditeur de manga qui retient actuellement toute mon attention, c'est bien les éditions Komikku. Chaque titre qui sort peut faire l'effet d'une bombe. C'est ce qui s'est passé récemment avec la découverte de Arte. Avec ce titre, il dépoussière le genre survival qui a tant de fois été galvaudé depuis la fameuse série Doubt. En effet, c'est le héros qui a le choix de sauver des vies ou pas à travers différents dilemmes. Il faut choisir et ne jamais renoncer. C'est une bonne bd pour les gens qui aiment bien prendre des décisions plutôt que de subir le destin. Bref, j'aime bien cette idée. Bien sûr, il faudra assumer certains choix et cela ne sera pas facile ! Par ailleurs, l'édition est d'une très grande qualité au niveau de la reliure. Le dessin est soigné, expressif et dynamique. Rien à redire de ce côté là. Du côté du scénario, c'est l'emballement et une excellente mise en scène. L'efficacité sera de mise. Bref, l'originalité paye. Le dilemme sera le suivant pour tout lecteur de manga: passer ou pas à côté de cette série qui place la barre assez haute.
Watertown
Jean-Claude Götting est un peu le petit frère de Loustal, de par son style très similaire. Peintre comme son aîné, avec qui il avait d’ailleurs collaboré en tant que scénariste sur l’album Pigalle 62.27 en 2012, il célèbre cette année trente ans de carrière. Dans le cas de ces deux artistes, parler de « bande peinte » serait plus approprié. Par son trait charbonneux et ses cases conçues comme des tableaux, Götting réussit à insuffler une atmosphère unique, où, comme pour Loustal, la contemplation prime sur l’action, laquelle se déroule souvent dans un cadre « vintage ». « Watertown » ne déroge pas à la règle, et on prend un réel plaisir à se plonger dans ces ambiances feutrées à la Hopper, relevées par une mise en couleur subtile aux teintes mélancoliques. C’est tout simplement magnifique ! A noter qu’il s’agit de sa première BD en couleur, l’auteur réservant habituellement celle-ci pour des illustrations, les plus connues étant les couvertures de la série « Harry Potter ». Le scénario quant à lui respecte scrupuleusement les codes du polar (du moins en apparence car il va d’une certaine façon les détourner), et Götting parvient à nous captiver dès la première page en conservant une narration fluide jusqu’au dénouement, ou plutôt juste avant.... Car ce dénouement ne viendra pas du tout comme on pourrait s’y attendre. Abrupt, inattendu, déstabilisant, décevant peut-être pour certains, mais cruel aussi, telle une mise en abyme précipitant le personnage principal vers une probable descente aux enfers. Plus qu’un roman noir, il s’agirait plutôt du portrait d’un homme ordinaire, un rien pathétique (doté d’un patronyme signifiant « merlan »), loser patenté qui voulut se faire son cinéma en jouant au détective et fut rattrapé par une réalité cruelle… Impossible d’en dire plus sans révéler l’intrigue, mais une fois passée cette première impression de rester sur sa faim, on finit par se dire que si l’auteur nous a cueillis si facilement, c’était peut-être pour nous emmener vers le terrain de son choix avec cette thématique existentielle, terrain moins « héroïque » qui pourrait renvoyer à chacun des reflets peu agréables, mais sans doute salutaires, à l’heure où le miroir aux alouettes de l’internet glorifie l’égo tous azimuts, avec ce constat lucide et sans appel : prendre ses désirs pour des réalités est risqué, d’autant plus lorsqu’on est médiocre… Quoi que l’on pense de la conclusion, « Watertown » recèle beaucoup de charme, notamment grâce à ses qualités picturales et à un récit atypique qui envoûteront autant les amateurs de romans policiers que de romans graphiques.
Blankets - Manteau de neige
Je ne suis d'habitude pas « client » de ce genre de roman graphique très personnel. Mais Blankets s'est révélé être extrêmement intéressant. L'album est passionnant de bout en bout en dépit de presque 600 pages. Craig Thompson prend son temps pour développer son histoire. Les personnages sont travaillés et le contexte de cette Amérique rurale, conservatrice et religieuse est habilement rendu. Il entre en résonance avec l'histoire d'amour que vivent Craig et Raina. Cette passion adolescente est évidemment centrale dans le récit mais l'auteur y ajoute avec finesse d'autres thèmes comme la famille, le handicap ou la religion. L'amour que vivent les deux ados est admirablement traité, avec beaucoup de douceur, de pudeur et de sensualité. La BD est autobiographique et l'on sent très vite que Thompson a mis beaucoup de lui, de son passé dans cet album. L'univers graphique est admirable et appuie pleinement le récit. Le style est personnel, le trait toujours soigné ; bref c'est superbe. Blankets est un récit personnel d'une très grande sincérité et un très grand roman graphique.