3.5
Un polar sympathique qui se passe dans un cadre historique qu'on voit peu dans le monde de la bande dessinée: l'ile de Pâques au temps de la colonisation.
Le scénario est du polar classique, mais efficace. Le personnage principal est un inspecteur haut en couleurs dans la tradition des détectives un peu excentriques comme Sherlock Holmes et qui va se révéler être un personnage très complexe. J'ai bien aimé explorer cette ile où les colons et les indigènes ne sont pas traités de la même façon. L'intrigue est captivant pendant une bonne partie de l'album et malheureusement mon intérêt a un peu baissé une fois qu'on comprend pourquoi la victime a été tuée. Ce qui n'aide pas est qu'après qu'on a la résolution de l'énigme, l'intrigue traine un peu avec cette longue conclusion qui ne semble pas finir.
Quant au dessin, c'est du semi-réaliste dynamique et expressif comme je l'aime.
Série de science-fiction d’anticipation solide, portée par une intrigue politico-scientifique cohérente mais sans réel effet de surprise. Le postulat est intéressant et les enjeux sont clairs, toutefois la progression narrative manque de tension : le récit avance lentement, avec des phases de stagnation et plusieurs questions laissées en suspens ou insuffisamment clarifiées. Les motivations de certains personnages restent floues, ce qui affaiblit l’impact global.
Malgré ces limites, l’ensemble demeure agréable à lire. La construction reste maîtrisée et l’univers fonctionne, sans dérives excessives ni complexité artificielle. On est sur une SF efficace, bien tenue, mais qui ne cherche ni ne parvient à marquer durablement.
Graphiquement, le dessin est propre et lisible, avec une approche pragmatique adaptée au genre. Rien de spectaculaire, mais une exécution sérieuse et cohérente, au service du récit sans le surplomber.
Lecture ambivalente. L’album assume pleinement une approche documentaire et contemplative, proche du carnet de voyage. Cette lenteur crée une belle atmosphère réflexive et offre un regard singulier sur Tchernobyl, volontairement décalé de la seule dimension catastrophiste. Le choix de se concentrer presque exclusivement sur l’humain — habitants, survivants, rencontres — apporte une profondeur sensible à un sujet largement médiatisé.
En contrepartie, le propos peine parfois à se structurer. On cherche un fil directeur plus net, un sens global plus affirmé. Le fond reste diffus, comme si l’errance volontaire du récit prenait le pas sur une véritable démonstration ou un point de vue clairement posé. Les codes du docu-aventure sont bien présents, mais ils accentuent ce sentiment de balade plus que d’analyse.
Graphiquement, l’album est déroutant. Le dessin est éclectique, hétérogène, parfois très beau — certaines planches sont réellement marquantes — mais aussi inégal. Certaines cases paraissent plus caricaturales, voire expédiées, donnant l’impression d’une application variable selon les passages. Un style qui ne correspond pas forcément au style et propos de la BD, mais qui participe malgré tout à l’identité du projet.
Mouais.
Je suis sorti quand même moins convaincu ou enthousiaste que mes prédécesseurs de la lecture de ce diptyque.
Il se laisse lire, il y a une réelle dimension psychologique oppressante, une tension permanente, donc je comprends que des amateurs de polar nordique y aient trouvé leur compte.
Mais plusieurs petites choses m’ont chagriné. D’abord le dessin. Lisible, mais je n’aime pas trop le rendu des visages, parfois manquant de détails, parfois trop secs ou « ridés ». Mais bon, ça fait quand même le boulot.
La construction narrative ensuite. Certes, les allers-retours entre périodes et personnages différents apportent quelque chose. Mais ici ça hache un peu le récit et surtout ça n’est franchement pas toujours très clair ! j’ai dû à de nombreuses reprises revenir en arrière pour bien saisir qui était qui, qui faisait quoi (quelques personnages se ressemblent en plus physiquement). Bref, cette gymnastique m’a apporté moins de plaisir de lecture que cela semble avoir été le cas pour d’autres.
L’album se laisse lire sans problème – assez vite d’ailleurs, eu égard à une intrigue finalement assez légère, et des dialogues peu abondants. Mais il m’a quand même laissé un chouia sur ma faim.
Lorsque j’avais vu l’album dans les bacs, je l’avais au départ laissé de côté, pensant y trouver une énième relance de vieille série à papa (je ne connais pas Dan Cooper, et ne suis pas vraiment attiré par cette série en plus). En fait il n’en est rien, même si Cornette fait plusieurs clins d’œil appuyé à Dan Cooper, le héros éponyme montrant ostensiblement l'album "Le secret de Dan Cooper"de la série dans ses affaires…
Bref, rien à voir avec la série du même nom donc, et inspiré d’un homme et d’un événement réels. J’ai un temps cru à une invention du scénariste, mais la postface et une rapide recherche sur le net m’ont renseigné sur ce braquage réel et franchement original – même si semble-t-il par la suite plusieurs braqueurs ont tenté la même chose (cela se finissant mal à chaque fois). Car notre « Dan Cooper » fait mine dans les années 1970 de détourner un avion pour obtenir une rançon, et s’enfuir avec en sautant en parachute. Dans la vraie vie on n’a jamais retrouvé Cooper, ni son butin, l’affaire a été classée il y a peu.
C’est là que Cornette se positionne, « inventant » la suite. Pourquoi pas ? Il y a matière à alimenter les fantasmes. Mais hélas, si on ne s’ennuie pas vraiment, l’histoire est un peu décevante. En effet, il ne se passe finalement pas grand-chose, on n’apprend rien sur Cooper (et sur sa préparation du braquage avec sa complice – je n’ai même pas complètement saisi quels liens les unissaient vraiment, ni comment ils s’étaient rencontrés), et la conclusion, ouverte, ne nous propose même pas une fin claire.
Sympathique, sans plus, avec un goût de trop peu.
Encore l'adaptation d'un roman que je ne connaissais pas et le résultat est pas mal.. On ne voit pas du tout que c'est tiré d'un roman, il y a pas de textes inutiles et on a bien compris que la BD est un art visuel. Il faut dire aussi que le dessinateur et coscénariste de l'adaptation a de l'expérience dans le métier.
Le dessin de Kerascoët est toujours aussi agréable à l'œil et va très bien pour ce type d'histoire. C'est un conte remplit de bons mots, le genre d'album parfait pour un jeune qui a une bonne connaissance de la langue française. J'ai trouvé la lecture agréable, mais avec quelques défauts. Si l'héroïne est terriblement attachante, c'est moins le cas des autres personnages qui m'ont semblé trop réduit à un trait de caractère pour être intéressant. Cela n'est pas trop dérangé vu que c'est un conte et que dans ce type de récit les personnages sont souvent stéréotypée à l'extrême, mais cela a tout de même contribué à ce que je ne trouve pas le récit extraordinaire. Un autre défaut est que je trouve que toute la partie où l'héroïne est un demoiselle finit par trainer un peu longueur.
Cela reste un bon album, mais je la mets pas dans mes lectures indispensables.
L'Escadron bleu est le surnom donné à une unité mobile de la Croix-Rouge française, composée de jeunes infirmières et ambulancières chargées, à partir de 1945, de rapatrier en France les prisonniers de guerre blessés. Ayant d'abord opéré entre l'Allemagne et la France, elles furent ensuite envoyées en Pologne afin de récupérer les survivants des camps, mais aussi les Malgré-Nous, ces Alsaciens et Lorrains enrôlés de force par les Nazis et considérés comme des traitres et des ennemis par les Russes. Elles se retrouvent alors confrontées à la situation complexe d'une Pologne en train de passer entièrement sous la coupe soviétique, où les autorités voient d'un très mauvais oeil ces Françaises susceptibles de témoigner des exactions de l'Armée Rouge sur la population locale et de faire évader des blessés que les Russes considèrent comme des prisonniers ne méritant que la mort.
C'est un pan de l'Histoire qui m'était totalement inconnu, cette période charnière entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la tombée du Rideau de Fer. J'ignorais également tout du travail à la fois extrêmement compliqué et dangereux de ces femmes engagées dans la Croix-Rouge française, qui ont mis leurs efforts et parfois leurs vies au service du rapatriement des anciens prisonniers et blessés français à partir de 1945. Rappeler leurs actions et mettre en lumière qui elles étaient afin qu'elles ne soient pas oubliées constitue une initiative très louable. L'album se révèle d'ailleurs passionnant par tout ce qu'il montre de la complexité de la situation locale et des risques pris par ces femmes, notamment sous le commandement du medecin-lieutenant Madeleine Pauliac. Certaines situations témoignent d'une audace incroyable, qui aurait valu à n'importe quel autre soldat ou infirmier français l'emprisonnement, voire la mort, et condamné des centaines de blessés à une issue tragique.
Des faits héroïques, un contexte très instructif et une intention exemplaire, donc, mais une BD malheureusement en demi-teinte en raison d'un manque de clarté narrative. La situation est complexe et reste trop peu expliquée. Il faut déjà disposer de solides connaissances historiques ou réussir à capter des informations disséminées au fil des pages pour bien comprendre ce qui est en jeu, et même dans ce cas, la lecture manque d'une vue d'ensemble ou de repères récapitulatifs permettant de tout assimiler. La narration multiplie par ailleurs les sauts dans le temps et l'espace, sans indiquer clairement où et quand l'on se situe, ce qui rend la lecture confuse. À cela s'ajoute une galerie de personnages très fournie et un dessin des visages parfois changeant, qui conduit facilement à confondre les protagonistes. Il m'a fallu par exemple un certain nombre de pages pour réaliser que la fameuse Madeleine ne faisait pas partie de l'Escadron bleu lors de leurs missions en Allemagne.
Le dessin lui-même est inégal. Globalement plaisant, il fonctionne bien pour les décors et rend régulièrement les personnages de manière convaincante. Mais il se montre aussi inconstant, avec des visages parfois moins réussis ou trop variables pour être reconnus sans ambiguité. Cela reste toutefois un ensemble de belles planches, dont j'apprécie en particulier le travail sur les couleurs et la lumière. Et il faut dire qu'il y avait énormément à raconter, tant les actions menées par ces femmes entre 1945 et 1946 furent nombreuses et intenses.
J'ai donc apprécié l'ouvrage pour sa dimension historique et son travail de mémoire, qui rappelle au grand public l'œuvre héroïque de ces femmes au sortir de la Seconde Guerre mondiale. En revanche, j'ai davantage souffert de la confusion de sa narration et de la difficulté, en tant que lecteur, à me repérer entre les lieux et les époques pour pleinement assimiler ce qui m'était raconté.
Beaux dessins, style particulier : pour le côté graphique, je mettrais dix sur dix. L'histoire me laisse moins enthousiaste : on nous parle d'expédition dans les glaces mais on n'en verra presque rien, et ce presque encore, ne sera que bien superficiel : en gros, les conditions de vie des chercheurs et autres aventuriers. En France, on aime se regarder le nombril même quand tout invite à découvrir le monde ! C'est pourquoi la littérature d'aventure a eu besoin d'un festival comme Etonnants Voyageurs et qu'on est passé d'une époque de grands auteurs de science fiction tels que Jules Verne et Rosny ainé à un pays tout racorni minorant à fond cette littérature, hébergée comme d'autres de ce genre dans l'émission mauvais genre de France Culture. Enfin, c'est l'une des raisons…
La seule originalité du récit ? La rivalité entre frères artistes n'a pas éteint leur amour réciproque et ils nous sortent même une œuvre. Mais quelle œuvre ! On n'apprend presque rien.
En plus, tout est verbeux : que de mots pour nous montrer que ouf ! Les savants traitent les artistes comme des pairs. Hélas, voilà une expérience et une œuvre qui pourraient inciter à juger qu'il n'en est rien : l'artiste ne pense qu'à mettre sa personne en scène. Tant et si bien que la seule chose qui restera de tout ça, pour moi, sera d'apprendre qu'un dessinateur peut ne voir qu'en deux dimensions et bien rendre les trois en dessin. Intéressant ! Mais tu as tiré une cartouche pour rien, l'artiste, je voulais découvrir les glaces, et le raz de marée de tes états d'âme m'importunent. Tandis que si tu avais su en mettre moins ou écrire une image de ta vie avec ça bien dramatisé, plus tard pour qu'il y ait plus de matière… j'aurais applaudi. Alors que là, cela faisait partie d'une avalanche d'importunités !
Dans un immeuble parisien en 1915 cohabite une galerie de personnages incongrus, dont beaucoup semblent issus de divers contes de fées. À la suite de deux disparitions et d'un meurtre, deux policiers vont enquêter et remuer tout ce petit monde absurde.
Cet album est foncièrement original. Il mêle enquête policière, pastiche de contes et humour absurde, avec son lot de surprises, aussi bien sur le plan narratif que graphique. L'ensemble donne parfois l'impression d'un ouvrage collectif, tant les fils narratifs s'entrecroisent et tant les styles de dessin varient d'un passage à l'autre. Les situations sont inattendues, les dialogues fusent, les références s'accumulent, et l'album dégage une véritable énergie créative. C'est à la fois drôle et désarçonnant : on ne sait jamais vraiment sur quel pied danser ni où les auteurs souhaitent nous mener.
Le regard porté sur les contes est volontairement irrévérencieux, cynique et adulte, avec un usage appuyé de l'anachronisme et du détournement psychanalytique (notamment à travers plusieurs références à La Psychanalyse des contes de fées de Bettelheim, auxquelles je n'ai pas vraiment accroché, ceci dit). Les personnages sont paumés, malheureux, parfois pathétiques, et cette vision désenchantée des figures de l'enfance se révèle à la fois drôle et légèrement grinçante. Derrière la farce affleure clairement un propos sur la perte de l'innocence, le refus de grandir et les névroses que l'on traîne avec soi.
Graphiquement, le travail de Bandini est très réussi. Comme évoqué plus haut, il change de style selon les chapitres, les fils narratifs, et parfois même en plein cours de récit, allant jusqu'à un léger brisage du quatrième mur lorsque les personnages prennent conscience d'être dessinés différemment. J'ai réellement cru, à certains moments, à un ouvrage collectif tant certaines scènes s'intercalent de manière abrupte, comme si un autre récit se déroulait en parallèle du fil principal. Le trait peut être semi-réaliste ou évoquer l'illustration jeunesse avant de basculer vers un registre plus adulte, avec des variations de styles, de couleurs et même de techniques aussi surprenantes que les ruptures de ton du scénario. C'est parfois un peu foutraque, mais c'est beau, et malgré la profusion de personnages et de situations, l'ensemble reste lisible et souvent très inventif visuellement.
En revanche, l'album a tendance à se disperser. À force d'accumuler les pistes, les jeux de mots, les références et les ruptures de registre, le récit perd parfois en clarté et en efficacité. La dimension psychanalytique, intéressante sur le principe, devient par moments lourde ou plaquée, comme si les auteurs cherchaient à tout expliquer là où le non-sens aurait suffi. La fin, en particulier, m'a laissé un sentiment de confusion, avec l'impression que le livre ne savait plus très bien quelle direction prendre.
Tout conte fée est donc une BD originale, inventive et souvent amusante, mais aussi inégale. J'ai apprécié son audace, son humour et son univers, tout en regrettant qu'elle n'ait pas davantage canalisé ses idées pour tenir la distance jusqu'au bout. Un album qui mérite d'être découvert, à condition d'accepter qu'il perde parfois son lecteur en chemin.
Nouveau projet documentaire de Davodeau, sur sa femme et son métier d'accompagnante de personnes développant des troubles de la mémoire (la maladie d'Alzheimer notamment).
Comme à son habitude, l'auteur parvient à insuffler une bienveillance profondément touchante, à dresser des portraits d'une belle justesse, à glorifier les projets sinon combats que mènent d'honnêtes et simples employés pour améliorer des situations, des vies. Des vertus souvent oubliées, sinon méprisées, que Davodeau replace au centre des réflexions, non sans militantisme : promouvant ici les pratiques inspirées des pédagogies de Montessori, en opposition aux logiques de gestion financière des établissements spécialisés entraînant un chronométrage des soins.
Les illustrations sont toujours au diapason du fond : beaucoup de tendresse dans ce noir et blanc peu contrasté, dans ces cases aérées, ces sourires en coin, ces yeux ronds ; et puis des textes amples refusant l'implicite et ne cachant ni les doutes ni les interrogations des locuteurs.
Les objectifs de Davodeau sont souvent simples et beaux : témoigner, faire connaître ; certes il y a toujours un point de vue, un regard, mais non-envahissant, clairement énoncé, chacun pouvant encore se positionner comme il l'entend. L'essentiel étant l'humanisme : ici, que le regard change sur les personnes développant ces troubles, que la maladie ne finisse pas par les résumer sinon les personnifier, que la vie l'emporte sur la seule gestion de la maladie.
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Caballero Bueno - Une enquête de l'inspecteur Valverde
3.5 Un polar sympathique qui se passe dans un cadre historique qu'on voit peu dans le monde de la bande dessinée: l'ile de Pâques au temps de la colonisation. Le scénario est du polar classique, mais efficace. Le personnage principal est un inspecteur haut en couleurs dans la tradition des détectives un peu excentriques comme Sherlock Holmes et qui va se révéler être un personnage très complexe. J'ai bien aimé explorer cette ile où les colons et les indigènes ne sont pas traités de la même façon. L'intrigue est captivant pendant une bonne partie de l'album et malheureusement mon intérêt a un peu baissé une fois qu'on comprend pourquoi la victime a été tuée. Ce qui n'aide pas est qu'après qu'on a la résolution de l'énigme, l'intrigue traine un peu avec cette longue conclusion qui ne semble pas finir. Quant au dessin, c'est du semi-réaliste dynamique et expressif comme je l'aime.
L'Histoire de Siloë
Série de science-fiction d’anticipation solide, portée par une intrigue politico-scientifique cohérente mais sans réel effet de surprise. Le postulat est intéressant et les enjeux sont clairs, toutefois la progression narrative manque de tension : le récit avance lentement, avec des phases de stagnation et plusieurs questions laissées en suspens ou insuffisamment clarifiées. Les motivations de certains personnages restent floues, ce qui affaiblit l’impact global. Malgré ces limites, l’ensemble demeure agréable à lire. La construction reste maîtrisée et l’univers fonctionne, sans dérives excessives ni complexité artificielle. On est sur une SF efficace, bien tenue, mais qui ne cherche ni ne parvient à marquer durablement. Graphiquement, le dessin est propre et lisible, avec une approche pragmatique adaptée au genre. Rien de spectaculaire, mais une exécution sérieuse et cohérente, au service du récit sans le surplomber.
Un printemps à Tchernobyl
Lecture ambivalente. L’album assume pleinement une approche documentaire et contemplative, proche du carnet de voyage. Cette lenteur crée une belle atmosphère réflexive et offre un regard singulier sur Tchernobyl, volontairement décalé de la seule dimension catastrophiste. Le choix de se concentrer presque exclusivement sur l’humain — habitants, survivants, rencontres — apporte une profondeur sensible à un sujet largement médiatisé. En contrepartie, le propos peine parfois à se structurer. On cherche un fil directeur plus net, un sens global plus affirmé. Le fond reste diffus, comme si l’errance volontaire du récit prenait le pas sur une véritable démonstration ou un point de vue clairement posé. Les codes du docu-aventure sont bien présents, mais ils accentuent ce sentiment de balade plus que d’analyse. Graphiquement, l’album est déroutant. Le dessin est éclectique, hétérogène, parfois très beau — certaines planches sont réellement marquantes — mais aussi inégal. Certaines cases paraissent plus caricaturales, voire expédiées, donnant l’impression d’une application variable selon les passages. Un style qui ne correspond pas forcément au style et propos de la BD, mais qui participe malgré tout à l’identité du projet.
Trahie
Mouais. Je suis sorti quand même moins convaincu ou enthousiaste que mes prédécesseurs de la lecture de ce diptyque. Il se laisse lire, il y a une réelle dimension psychologique oppressante, une tension permanente, donc je comprends que des amateurs de polar nordique y aient trouvé leur compte. Mais plusieurs petites choses m’ont chagriné. D’abord le dessin. Lisible, mais je n’aime pas trop le rendu des visages, parfois manquant de détails, parfois trop secs ou « ridés ». Mais bon, ça fait quand même le boulot. La construction narrative ensuite. Certes, les allers-retours entre périodes et personnages différents apportent quelque chose. Mais ici ça hache un peu le récit et surtout ça n’est franchement pas toujours très clair ! j’ai dû à de nombreuses reprises revenir en arrière pour bien saisir qui était qui, qui faisait quoi (quelques personnages se ressemblent en plus physiquement). Bref, cette gymnastique m’a apporté moins de plaisir de lecture que cela semble avoir été le cas pour d’autres.
Le Dernier Vol de Dan Cooper
L’album se laisse lire sans problème – assez vite d’ailleurs, eu égard à une intrigue finalement assez légère, et des dialogues peu abondants. Mais il m’a quand même laissé un chouia sur ma faim. Lorsque j’avais vu l’album dans les bacs, je l’avais au départ laissé de côté, pensant y trouver une énième relance de vieille série à papa (je ne connais pas Dan Cooper, et ne suis pas vraiment attiré par cette série en plus). En fait il n’en est rien, même si Cornette fait plusieurs clins d’œil appuyé à Dan Cooper, le héros éponyme montrant ostensiblement l'album "Le secret de Dan Cooper"de la série dans ses affaires… Bref, rien à voir avec la série du même nom donc, et inspiré d’un homme et d’un événement réels. J’ai un temps cru à une invention du scénariste, mais la postface et une rapide recherche sur le net m’ont renseigné sur ce braquage réel et franchement original – même si semble-t-il par la suite plusieurs braqueurs ont tenté la même chose (cela se finissant mal à chaque fois). Car notre « Dan Cooper » fait mine dans les années 1970 de détourner un avion pour obtenir une rançon, et s’enfuir avec en sautant en parachute. Dans la vraie vie on n’a jamais retrouvé Cooper, ni son butin, l’affaire a été classée il y a peu. C’est là que Cornette se positionne, « inventant » la suite. Pourquoi pas ? Il y a matière à alimenter les fantasmes. Mais hélas, si on ne s’ennuie pas vraiment, l’histoire est un peu décevante. En effet, il ne se passe finalement pas grand-chose, on n’apprend rien sur Cooper (et sur sa préparation du braquage avec sa complice – je n’ai même pas complètement saisi quels liens les unissaient vraiment, ni comment ils s’étaient rencontrés), et la conclusion, ouverte, ne nous propose même pas une fin claire. Sympathique, sans plus, avec un goût de trop peu.
De Cape et de Mots
Encore l'adaptation d'un roman que je ne connaissais pas et le résultat est pas mal.. On ne voit pas du tout que c'est tiré d'un roman, il y a pas de textes inutiles et on a bien compris que la BD est un art visuel. Il faut dire aussi que le dessinateur et coscénariste de l'adaptation a de l'expérience dans le métier. Le dessin de Kerascoët est toujours aussi agréable à l'œil et va très bien pour ce type d'histoire. C'est un conte remplit de bons mots, le genre d'album parfait pour un jeune qui a une bonne connaissance de la langue française. J'ai trouvé la lecture agréable, mais avec quelques défauts. Si l'héroïne est terriblement attachante, c'est moins le cas des autres personnages qui m'ont semblé trop réduit à un trait de caractère pour être intéressant. Cela n'est pas trop dérangé vu que c'est un conte et que dans ce type de récit les personnages sont souvent stéréotypée à l'extrême, mais cela a tout de même contribué à ce que je ne trouve pas le récit extraordinaire. Un autre défaut est que je trouve que toute la partie où l'héroïne est un demoiselle finit par trainer un peu longueur. Cela reste un bon album, mais je la mets pas dans mes lectures indispensables.
L'Escadron bleu, 1945
L'Escadron bleu est le surnom donné à une unité mobile de la Croix-Rouge française, composée de jeunes infirmières et ambulancières chargées, à partir de 1945, de rapatrier en France les prisonniers de guerre blessés. Ayant d'abord opéré entre l'Allemagne et la France, elles furent ensuite envoyées en Pologne afin de récupérer les survivants des camps, mais aussi les Malgré-Nous, ces Alsaciens et Lorrains enrôlés de force par les Nazis et considérés comme des traitres et des ennemis par les Russes. Elles se retrouvent alors confrontées à la situation complexe d'une Pologne en train de passer entièrement sous la coupe soviétique, où les autorités voient d'un très mauvais oeil ces Françaises susceptibles de témoigner des exactions de l'Armée Rouge sur la population locale et de faire évader des blessés que les Russes considèrent comme des prisonniers ne méritant que la mort. C'est un pan de l'Histoire qui m'était totalement inconnu, cette période charnière entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la tombée du Rideau de Fer. J'ignorais également tout du travail à la fois extrêmement compliqué et dangereux de ces femmes engagées dans la Croix-Rouge française, qui ont mis leurs efforts et parfois leurs vies au service du rapatriement des anciens prisonniers et blessés français à partir de 1945. Rappeler leurs actions et mettre en lumière qui elles étaient afin qu'elles ne soient pas oubliées constitue une initiative très louable. L'album se révèle d'ailleurs passionnant par tout ce qu'il montre de la complexité de la situation locale et des risques pris par ces femmes, notamment sous le commandement du medecin-lieutenant Madeleine Pauliac. Certaines situations témoignent d'une audace incroyable, qui aurait valu à n'importe quel autre soldat ou infirmier français l'emprisonnement, voire la mort, et condamné des centaines de blessés à une issue tragique. Des faits héroïques, un contexte très instructif et une intention exemplaire, donc, mais une BD malheureusement en demi-teinte en raison d'un manque de clarté narrative. La situation est complexe et reste trop peu expliquée. Il faut déjà disposer de solides connaissances historiques ou réussir à capter des informations disséminées au fil des pages pour bien comprendre ce qui est en jeu, et même dans ce cas, la lecture manque d'une vue d'ensemble ou de repères récapitulatifs permettant de tout assimiler. La narration multiplie par ailleurs les sauts dans le temps et l'espace, sans indiquer clairement où et quand l'on se situe, ce qui rend la lecture confuse. À cela s'ajoute une galerie de personnages très fournie et un dessin des visages parfois changeant, qui conduit facilement à confondre les protagonistes. Il m'a fallu par exemple un certain nombre de pages pour réaliser que la fameuse Madeleine ne faisait pas partie de l'Escadron bleu lors de leurs missions en Allemagne. Le dessin lui-même est inégal. Globalement plaisant, il fonctionne bien pour les décors et rend régulièrement les personnages de manière convaincante. Mais il se montre aussi inconstant, avec des visages parfois moins réussis ou trop variables pour être reconnus sans ambiguité. Cela reste toutefois un ensemble de belles planches, dont j'apprécie en particulier le travail sur les couleurs et la lumière. Et il faut dire qu'il y avait énormément à raconter, tant les actions menées par ces femmes entre 1945 et 1946 furent nombreuses et intenses. J'ai donc apprécié l'ouvrage pour sa dimension historique et son travail de mémoire, qui rappelle au grand public l'œuvre héroïque de ces femmes au sortir de la Seconde Guerre mondiale. En revanche, j'ai davantage souffert de la confusion de sa narration et de la difficulté, en tant que lecteur, à me repérer entre les lieux et les époques pour pleinement assimiler ce qui m'était raconté.
La Lune est blanche
Beaux dessins, style particulier : pour le côté graphique, je mettrais dix sur dix. L'histoire me laisse moins enthousiaste : on nous parle d'expédition dans les glaces mais on n'en verra presque rien, et ce presque encore, ne sera que bien superficiel : en gros, les conditions de vie des chercheurs et autres aventuriers. En France, on aime se regarder le nombril même quand tout invite à découvrir le monde ! C'est pourquoi la littérature d'aventure a eu besoin d'un festival comme Etonnants Voyageurs et qu'on est passé d'une époque de grands auteurs de science fiction tels que Jules Verne et Rosny ainé à un pays tout racorni minorant à fond cette littérature, hébergée comme d'autres de ce genre dans l'émission mauvais genre de France Culture. Enfin, c'est l'une des raisons… La seule originalité du récit ? La rivalité entre frères artistes n'a pas éteint leur amour réciproque et ils nous sortent même une œuvre. Mais quelle œuvre ! On n'apprend presque rien. En plus, tout est verbeux : que de mots pour nous montrer que ouf ! Les savants traitent les artistes comme des pairs. Hélas, voilà une expérience et une œuvre qui pourraient inciter à juger qu'il n'en est rien : l'artiste ne pense qu'à mettre sa personne en scène. Tant et si bien que la seule chose qui restera de tout ça, pour moi, sera d'apprendre qu'un dessinateur peut ne voir qu'en deux dimensions et bien rendre les trois en dessin. Intéressant ! Mais tu as tiré une cartouche pour rien, l'artiste, je voulais découvrir les glaces, et le raz de marée de tes états d'âme m'importunent. Tandis que si tu avais su en mettre moins ou écrire une image de ta vie avec ça bien dramatisé, plus tard pour qu'il y ait plus de matière… j'aurais applaudi. Alors que là, cela faisait partie d'une avalanche d'importunités !
Tout conte fée
Dans un immeuble parisien en 1915 cohabite une galerie de personnages incongrus, dont beaucoup semblent issus de divers contes de fées. À la suite de deux disparitions et d'un meurtre, deux policiers vont enquêter et remuer tout ce petit monde absurde. Cet album est foncièrement original. Il mêle enquête policière, pastiche de contes et humour absurde, avec son lot de surprises, aussi bien sur le plan narratif que graphique. L'ensemble donne parfois l'impression d'un ouvrage collectif, tant les fils narratifs s'entrecroisent et tant les styles de dessin varient d'un passage à l'autre. Les situations sont inattendues, les dialogues fusent, les références s'accumulent, et l'album dégage une véritable énergie créative. C'est à la fois drôle et désarçonnant : on ne sait jamais vraiment sur quel pied danser ni où les auteurs souhaitent nous mener. Le regard porté sur les contes est volontairement irrévérencieux, cynique et adulte, avec un usage appuyé de l'anachronisme et du détournement psychanalytique (notamment à travers plusieurs références à La Psychanalyse des contes de fées de Bettelheim, auxquelles je n'ai pas vraiment accroché, ceci dit). Les personnages sont paumés, malheureux, parfois pathétiques, et cette vision désenchantée des figures de l'enfance se révèle à la fois drôle et légèrement grinçante. Derrière la farce affleure clairement un propos sur la perte de l'innocence, le refus de grandir et les névroses que l'on traîne avec soi. Graphiquement, le travail de Bandini est très réussi. Comme évoqué plus haut, il change de style selon les chapitres, les fils narratifs, et parfois même en plein cours de récit, allant jusqu'à un léger brisage du quatrième mur lorsque les personnages prennent conscience d'être dessinés différemment. J'ai réellement cru, à certains moments, à un ouvrage collectif tant certaines scènes s'intercalent de manière abrupte, comme si un autre récit se déroulait en parallèle du fil principal. Le trait peut être semi-réaliste ou évoquer l'illustration jeunesse avant de basculer vers un registre plus adulte, avec des variations de styles, de couleurs et même de techniques aussi surprenantes que les ruptures de ton du scénario. C'est parfois un peu foutraque, mais c'est beau, et malgré la profusion de personnages et de situations, l'ensemble reste lisible et souvent très inventif visuellement. En revanche, l'album a tendance à se disperser. À force d'accumuler les pistes, les jeux de mots, les références et les ruptures de registre, le récit perd parfois en clarté et en efficacité. La dimension psychanalytique, intéressante sur le principe, devient par moments lourde ou plaquée, comme si les auteurs cherchaient à tout expliquer là où le non-sens aurait suffi. La fin, en particulier, m'a laissé un sentiment de confusion, avec l'impression que le livre ne savait plus très bien quelle direction prendre. Tout conte fée est donc une BD originale, inventive et souvent amusante, mais aussi inégale. J'ai apprécié son audace, son humour et son univers, tout en regrettant qu'elle n'ait pas davantage canalisé ses idées pour tenir la distance jusqu'au bout. Un album qui mérite d'être découvert, à condition d'accepter qu'il perde parfois son lecteur en chemin.
Là où tu vas - Voyage au pays de la mémoire qui flanche
Nouveau projet documentaire de Davodeau, sur sa femme et son métier d'accompagnante de personnes développant des troubles de la mémoire (la maladie d'Alzheimer notamment). Comme à son habitude, l'auteur parvient à insuffler une bienveillance profondément touchante, à dresser des portraits d'une belle justesse, à glorifier les projets sinon combats que mènent d'honnêtes et simples employés pour améliorer des situations, des vies. Des vertus souvent oubliées, sinon méprisées, que Davodeau replace au centre des réflexions, non sans militantisme : promouvant ici les pratiques inspirées des pédagogies de Montessori, en opposition aux logiques de gestion financière des établissements spécialisés entraînant un chronométrage des soins. Les illustrations sont toujours au diapason du fond : beaucoup de tendresse dans ce noir et blanc peu contrasté, dans ces cases aérées, ces sourires en coin, ces yeux ronds ; et puis des textes amples refusant l'implicite et ne cachant ni les doutes ni les interrogations des locuteurs. Les objectifs de Davodeau sont souvent simples et beaux : témoigner, faire connaître ; certes il y a toujours un point de vue, un regard, mais non-envahissant, clairement énoncé, chacun pouvant encore se positionner comme il l'entend. L'essentiel étant l'humanisme : ici, que le regard change sur les personnes développant ces troubles, que la maladie ne finisse pas par les résumer sinon les personnifier, que la vie l'emporte sur la seule gestion de la maladie.