Je ne connaissais pas du tout cet homme, et il faut dire que c'est normal vu qu'il chercha toute sa vie à ne pas être mis en lumière. Cet Alsacien de naissance a été l'archétype du millionnaire philanthrope, dépensant son argent en un jardin magnifique inspiré par le monde entier, mais faisant également des bourses d'études et un fond de collection de photos destinées à éduquer les européens et leurs faire comprendre le monde. On est clairement dans une idéologie propre à ces années-là, et surtout une idéologie d'un humaniste du dix-neuvième. Il espère un monde en paix, rêve d'éducation des jeunes hommes et des jeunes femmes, avec une idée de faire évoluer les idées républicaines et idéalistes d'une troisième république encore jeune.
Bref, tout ça pour dire que le type est intéressant, pas spécialement marquant mais un type qui explique bien la mentalité des bourgeois parisien du début du vingtième siècle. La BD le retranscrit assez bien, même si elle souffre de son type de récit. Construit de façon chronologique, le récit explore une longue période, entre ses débuts de banquier, son ascension dans la richesse puis ses opérations philanthropiques. La BD passe des années parfois rapidement, n'a pas le temps de développer les relations personnelles (par ailleurs, semble-t-il, assez mal connues), ne permet pas de voir l'impact de chaque action, de même qu'on a assez peu de développement de son action à long terme. C'est un étrange récit, peut-être trop vite, qui tente de rester assez factuel sur cet homme dont on sait finalement peu de choses. Il aurait peut-être mieux valu inventer des parties, proposer une vision du personnage, ou alors jouer complètement sur la carte du mystère de ce type et créer un récit où l'on s'interroge sur lui et ses motivations. Là en substance, c'est une BD qui n'apprend pas énormément de choses, qui va un peu vite et qui ne marquera pas. Au moins elle a le mérite de faire connaitre un bonhomme bien mystérieux.
Une mystérieuse hyène géante va entraîner le fils d'un chaman villageois dans un étrange voyage initiatique au cœur des croyances africaines.
Ce récit s'inspire en grande majorité de la culture Dogon, que je connais malheureusement très mal, et je suis donc incapable de juger de la pertinence ou de l'exactitude de cette représentation. L'album fait également de rapides références à de nombreux souverains africains de toutes époques et origines, ainsi qu'à certains éléments de la culture du Dahomey que je connais davantage. Dans tous les cas, je me suis laissé prendre par cette histoire qui propose moins une reconstitution historique qu'un univers africain largement fantasmé, mystérieux et rempli de croyances.
Avec son graphisme naïf et très personnel, l'album m'a donné l'impression d'une version plus sombre et mystique du conte de Kirikou. Le dessin accompagne bien cette ambiance étrange, oscillant entre scènes classiques et passages plus oniriques, voire presque psychédéliques. Les couleurs, parfois sombres et inquiétantes, renforcent le côté magique et inquiétant du récit.
L'histoire mélange aventure, mysticisme, humour et moments plus sombres, tout en abordant des thèmes comme la transmission, les croyances, la différence ou encore les conséquences de la colonisation. L'ensemble reste avant tout un beau conte, plus proche du rêve que d'un récit documentaire, mais qui réussit à créer une atmosphère vraiment dépaysante.
La structure en chapitres relativement courts donne un rythme agréable à la lecture et permet de ne pas s'ennuyer malgré le nombre important de pages. J'ai aimé suivre ce périple initiatique de cet enfant curieux et courageux, ainsi que sa relation ambiguë avec le yéban cette sorte de démon prenant la forme d'une hyène géante. Cette créature est tour à tour inquiétante, sournoise, attachante et même parfois amusante, ce qui rend leur duo intéressant, avec toujours l'envie de comprendre où cette hyène veut mener cet enfant au bout du compte.
Ce n'est peut-être pas un récit qui permet de découvrir réellement la culture africaine, mais c'est une plongée réussie dans une Afrique légendaire, inquiétante et envoûtante, qui m'a offert un agréable moment de lecture.
Une lecture sympathique.
Un récit qui parvient à rester équilibré, sur un sujet qui pouvait aisément s’avérer casse-gueule, propice à l’accumulation de pathos larmoyant. J’ai même eu parfois l’impression que Zabus aller basculer dans un extrême inverse, avec des passages un peu trop gentiment acidulés.
Mais en fait le récit (je ne connais pas le roman d’origine) reste sur le fil du rasoir : on a presque parfois l’impression de lire du feel-good, alors que le sujet est bien la mort d’un enfant (le suspens ne tiens pas plus d’une page).
Un enfant que Zabus rend très mature dans ses propos. Un peu comme il l’avait fait dans Mémoires d'un garçon agité. Il y a d’ailleurs pas mal de points communs entre les deux récits (la mort d’un enfant, en plus de celui cité plus haut). L’astuce de faire de chaque heure une année, permet artificiellement d’accélérer la vie du gamin (mais aussi sa « maturité »).
Ça n’est a priori pas forcément le type de récit qui m’attire. Mais Zabus a su me le rendre intéressant, avec une économie de moyens louable.
Le dessin de Vernay est lui aussi simple, fluide et intéressant. Il y a un peu de Sempé dans son trait.
Un album original (sur le fond et a forme), étrange, étonnant.
Etonnant déjà de le retrouver au catalogue de Fluide Glacial, maison d’édition plus réputée pour ses albums à l’humour plus ou moins con et absurde que pour ses documentaires sérieux !
Car il s’agit ici d’un recueil d’histoire courte, chacune nous présentant l’action d’un tueur en série – avec de beaux cas de psychopathes – et en fin d’histoire un rapide rappel factuel des crimes, du nombre de victimes, des modes opératoires, et de la destinée de chacun de ces « assassins ».
Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est un peu fourre-tout. En effet, certains cas comme Hitler aurait pu mériter bien plus de pages avec les millions de victimes (alors qu’il n’en a tué aucune de ses mains !), et j’ai aussi du mal à la classer comme « tueur en série », sa volonté génocidaire dépasse clairement le cadre dans lequel sont rangés les autres exemples développés dans cet album. J’ai aussi du mal à voir entrer dans les mêmes cases Elisabeth Bathory (dont on n’est même as sûr au final qu’elle ait été la personne que la légende a retenue). Car à côté d’Hitler ou de Bathory, sont regroupés d’autres « célébrités » du meurtre, comme Jack L’éventreur, Petiot ou Manson. Mais aussi d’autres bien moins connus (je ne connaissais pas du tout Belle Gunness, Mary Bell ou le couple hallucinant Fred et Rose West).
Le parti-pris narratif est original, même si je ne sais pas si c’est une bonne idée. En effet, chaque histoire est racontée par un ou plusieurs personnages, inventés pour la plupart, mais l’histoire du « Docteur Petiot » (la plus longue) est racontée par une parodie du couple Balkany (version cynique et SM). Ça détourne un peu l’attention des assassins, même si introduit un peu de second degré, l’humour cher à Fluide.
L’album se laisse lire. Mais il ne m’a pas intéressé plus que ça. Je ne suis pas adepte de la mise en avant des faits divers, de la peoplisation des affaires judiciaires. Et je n’ai pas non plus été convaincu par le mélange des genres.
Note réelle 2,5/5.
Adaptation en bande dessinée de la célèbre collection de guides pratiques de La Musardine, cette série de quatre albums propose d'aborder la sexualité sous un angle à la fois pédagogique et ludique, avec des fortunes diverses selon les tomes.
Ces quatre albums sont loin d'être homogènes. Non seulement ils sont dessinés par deux auteurs différents, mais ils adoptent également des approches différentes dans leur contenu et mise en scène. Deux tomes sont illustrés par Eve E, les deux autres par Karo. Eve E tente visiblement de se rapprocher du style d'Arthur de Pins, dont les couvertures avaient largement contribué au succès des ouvrages originaux. La comparaison ne lui est pas forcément favorable, car son dessin apparaît moins maîtrisé, plus raide et moins sensuel. Pourtant, c'est malgré tout le style que je préfère dans cette série. À l'inverse, je n'ai jamais réussi à adhérer au dessin de Karo. J'ai du mal à mettre précisément le doigt sur ce qui me dérange, mais les expressions faciales de ses personnages m'agacent rapidement, avec des airs entendus et des sourires convenus qui ne me parlent pas du tout. De plus, les albums dessinés par Eve E bénéficient d'une véritable mise en scène, alors que ceux de Karo ressemblent davantage à des catalogues d'informations où deux personnages discutent pendant qu'on déroule méthodiquement les conseils.
Le premier tome, Rendre un homme fou de désir, sert d'introduction à l'univers de la série. On y découvre un groupe d'amies qui échangent sur leur vie sexuelle sous la houlette de Swan, une experte tellement omnisciente sur le sujet qu'on finit par se demander si elle n'est pas actrice porno. Les informations dispensées sont intéressantes et souvent instructives. La lecture se révèle agréable, davantage orientée vers la vulgarisation que vers l'érotisme. Je reste toutefois en profond désaccord avec certains passages, notamment lorsque l'ouvrage semble minimiser l'infidélité à partir du moment où elle reste discrète.
Le deuxième tome, consacré au Kama-Sutra, est de loin celui qui m'a le moins intéressé. Il s'agit essentiellement d'un catalogue de positions sexuelles illustrées, avec une faible narration et peu de mise en situation. Toute la dimension philosophique et relationnelle traditionnellement associée au Kama-Sutra disparaît au profit d'une simple succession de fiches techniques.
Le troisième album, Devenir l'amant parfait, est celui que j'ai préféré. Ce n'est certainement pas grâce à son protagoniste masculin, qui m'a plutôt donné l'image d'un gros con infidèle. En revanche, c'est le tome qui exploite le mieux son format de bande dessinée. Les conseils sont intégrés à une véritable histoire où une femme explique à son partenaire ce qu'elle aime, comment répondre à ses attentes et le met en pratique. L'ensemble est à la fois instructif, vivant et assez émoustillant, ce qui constitue probablement l'équilibre le plus réussi de la série.
Le quatrième et dernier tome retombe malheureusement dans les travers du deuxième. Consacré aux moyens de raviver le désir dans les couples qui s'essoufflent, il accumule les conseils sous forme de liste plus ou moins déguisée. La mise en scène manque de dynamisme et je n'y ai trouvé aucun aspect excitant. Cela se lit sans déplaisir, mais avec l'impression persistante de parcourir un manuel illustré plutôt qu'une véritable bande dessinée.
Mon avis est donc mitigé sur l'ensemble. La série souffre d'une qualité inégale d'un tome à l'autre et d'une tendance récurrente à transformer ses intrigues en catalogues de recommandations. En revanche, les premier et troisième albums remplissent plutôt bien leur rôle de guides de la sexualité accessibles, instructifs et parfois légèrement stimulants, ce qui les rend à mes yeux plus intéressants que les deux autres.
Note : 2,5/5
L'histoire se déroule juste après la bataille d’Hastings, pendant la conquête des Normands du royaume d'Angleterre par Guillaume le Bâtard. On va suivre deux femmes et un homme dans un triangle amoureux, et en parallèle ils vont s'atteler à améliorer les défenses de leur village pour résister à l'envahisseur. L'une est la veuve du seigneur de ce village et l'autre est une simple habitante de ce bourg. Lui est un mercenaire danois au sombre passé. Le décor est planté. Une rivalité amoureuse qui donne, comme bien souvent, le mauvais rôle au genre masculin.
Le récit se laisse lire mais je le trouve mal équilibré à mon goût, la partie sentimentale prenant trop le pas sur la partie historique hélas. Un choix assumé de l'auteur, mais il me laisse sur ma faim. Les histoires de cœur (et un peu de cul) de ce trouple ne m'ont pas vraiment passionné (jalousie et non-dits), le rythme est lent, les rebondissements sont attendus et une fin ouverte qui ne laisse guère d'espoir. Mais étrangement, je ne me suis jamais ennuyé et j'ai pris un certain plaisir à suivre les destins tragiques de nos protagonistes.
Un plaisir qui doit beaucoup au dessin de Félix The Rover. Un trait fin à la ligne claire, certes, il est parfois grossier, quelques problèmes de proportions apparaissent ci et là mais son graphisme dégage une identité qui me plaît, elle m'a rappelé sur certaines planches celle de Philip Craig Russel (couleurs et encrage). Une narration qui s'appuie sur cette partie graphique avec de nombreuses planches sans texte.
Par contre, il a déjà la science de la mise en page, simple et efficace.
Un artiste à surveiller.
Pour une première œuvre, c'est plutôt pas mal.
J'ai lu le premier cycle de deux albums, et je pense m'arrêter là. En effet, si ça se laisse lire, ça reste quand même gentiment décevant.
Avec Yann aux commandes, et après la lecture de quelques albums de la série Les Innommables, j'espérais trouver quelque chose de plus déjanté, de plus irrévérencieux. Mais aussi de plus drôle.
Au lieu de ça l'intrigue et les dialogues restent un peu trop sages. De l'aventure exotique classique vaguement (mais pas assez) parodique.
Certes, il y a bien quelques tentatives d'humour (quelques jeux de mots, comme ce duo constitué d'Alix et d'Eh-Nak), quelques tronches un chouia caricaturales et amusantes, une version un peu déjantée du Blake de Jacobs (en érotomane puceau frustré fantasmant sur sa mère). Mais c'est trop peu pour relever suffisamment le plat, un peu moins épicé que Les Innommables.
J'étais même parti pour être plus dur. Mais si c'est inégal, quelques petits passages m'ont suffisamment plu pour que cette lecture soit divertissante.
Inégal donc, moins corrosif qu'espéré. A emprunter éventuellement.
Une anthologie consacrée aux publications de John Bolton chez Epic Comics (sauf le dernier récit)
"Llehs" : évidemment ils ont mis la plus jolie au début. Scénarisé par Graham Marks en 1981.
Une aventure fantastique sous-marine. Ça fait beaucoup penser à Marada au début et puis ça part sur quelque chose de plus contemporain.
4/5
"Heures de bureau" : scénarisé par Chris Claremont en 1983.
Des monstres avec une sacré tronche, on dirait presque du Corben.
3/5
"Les deux ogres[...]" : scénarisé par Joe Duffy en 1984.
Une chute trop moyenne.
2/5
"Le marché des lutins" : scénarisé par Christina Rosetti en 1984.
On termine par un conte vénéneux très joliment illustré.
3/5
Notons une qualité éditoriale navrante, point commun partagé avec l'album A poil, le nounours ! :
Le titre de l'album n'a aucun rapport avec les histoires proposées.
La couverture est hideuse alors que Bolton a réalisé des dizaines d'illustrations magnifiques durant sa carrière. Certaines sont d'ailleurs à admirer entre deux histoires.
Il faudra passer outre ces défauts pour apprécier cette bande d'un maître du dessin.
Un futur cyberpunk où chacun peut porter un voile, une sorte de filtre permanent appliqué à la réalité, permettant de voir le monde tel qu'il souhaite le percevoir, comme des filtres Instagram appliqués à la vie entière. Le concept paraît un peu bancal si l'on réfléchit trop aux conséquences concrètes (voir le monde différemment ne change pas ce que l'on touche ni ce que l'on subit réellement), mais une fois cette réserve acceptée, je me suis laissé embarquer sans difficulté dans cette histoire.
Francis Manapul livre un travail graphique intéressant, multipliant les couleurs néon et les inserts visuels liés aux différents voiles. Les personnages sont les plus réussis. Je suis plus réservé sur les décors et surtout sur la mise en scène, qui privilégie souvent l'effet et l'ambiance au détriment de la lisibilité. On ressent parfois davantage une impression générale qu'une véritable compréhension de l'espace et de l'action.
Si le récit prend souvent la structure d'un polar noir à l'ancienne, avec son détective désabusé et la femme fatale qui l'emploie, l'intrigue rappelle régulièrement Philip K. Dick avec cette société qui préfère l'illusion au réel. D'ailleurs, à plusieurs reprises, je m'attendais presque à découvrir que le héros était lui-même un robot ou une création artificielle. Je vous spoile, ce n'est pas le cas.
L'enquête fonctionne plutôt bien. J'ai eu envie de comprendre ce qui se cachait derrière les différents mystères et le récit entretient efficacement sa part d'ombre. En revanche, comme dans beaucoup de polars noirs, arrive un moment où les révélations, les manipulations et les motivations des différents protagonistes deviennent un peu confuses. Le dénouement apporte bien des réponses, mais certaines m'ont paru fragiles, notamment tout ce qui concerne le fameux "homme aux yeux jaunes", dont les actes et les motivations ne me semblent pas totalement cohérents.
Malgré ces quelques faiblesses, j'ai trouvé l'ensemble suffisamment prenant pour me tenir en haleine jusqu'au bout. Ce n'est peut-être pas le chef-d'œuvre philosophique ou le thriller implacable qu'il ambitionne parfois d'être, mais c'est un thriller de science-fiction solide, portée par une bonne identité visuelle et quelques idées suffisamment stimulantes pour donner envie d'en découvrir les secrets.
Une lecture pas désagréable, plutôt rythmé, avec un habillage graphique assez élaboré et original. La série possède de réelles qualités. Mais elle m’a quand même moins captivé que la majorité de mes prédécesseurs.
En effet, j’ai été à plusieurs reprises perdu dans le récit. Trop de personnages, trop de péripéties, et un dessin qui, si je lui reconnais de réelles qualités, n’est pas toujours très clair (c’est assez inégal en tout cas dans ce domaine). Du coup, mon plaisir de lecture en a été amoindri.
Reste quelques belles planches, et des décors futuristes très sombres, glauques et morbides. Une ville de Lyon revisitée à la mode nihiliste, qui ne nous donne pas vraiment envie de connaitre ce « futur ».
Au final, c’est trop fouillis pour moi, pour que j’y prenne suffisamment de plaisir. Affaire de goût sans doute, mais ça ne doit pas être ma came.
Note réelle 2,5/5.
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Albert Kahn - L'Archiviste de la planète
Je ne connaissais pas du tout cet homme, et il faut dire que c'est normal vu qu'il chercha toute sa vie à ne pas être mis en lumière. Cet Alsacien de naissance a été l'archétype du millionnaire philanthrope, dépensant son argent en un jardin magnifique inspiré par le monde entier, mais faisant également des bourses d'études et un fond de collection de photos destinées à éduquer les européens et leurs faire comprendre le monde. On est clairement dans une idéologie propre à ces années-là, et surtout une idéologie d'un humaniste du dix-neuvième. Il espère un monde en paix, rêve d'éducation des jeunes hommes et des jeunes femmes, avec une idée de faire évoluer les idées républicaines et idéalistes d'une troisième république encore jeune. Bref, tout ça pour dire que le type est intéressant, pas spécialement marquant mais un type qui explique bien la mentalité des bourgeois parisien du début du vingtième siècle. La BD le retranscrit assez bien, même si elle souffre de son type de récit. Construit de façon chronologique, le récit explore une longue période, entre ses débuts de banquier, son ascension dans la richesse puis ses opérations philanthropiques. La BD passe des années parfois rapidement, n'a pas le temps de développer les relations personnelles (par ailleurs, semble-t-il, assez mal connues), ne permet pas de voir l'impact de chaque action, de même qu'on a assez peu de développement de son action à long terme. C'est un étrange récit, peut-être trop vite, qui tente de rester assez factuel sur cet homme dont on sait finalement peu de choses. Il aurait peut-être mieux valu inventer des parties, proposer une vision du personnage, ou alors jouer complètement sur la carte du mystère de ce type et créer un récit où l'on s'interroge sur lui et ses motivations. Là en substance, c'est une BD qui n'apprend pas énormément de choses, qui va un peu vite et qui ne marquera pas. Au moins elle a le mérite de faire connaitre un bonhomme bien mystérieux.
Le Repas des hyènes
Une mystérieuse hyène géante va entraîner le fils d'un chaman villageois dans un étrange voyage initiatique au cœur des croyances africaines. Ce récit s'inspire en grande majorité de la culture Dogon, que je connais malheureusement très mal, et je suis donc incapable de juger de la pertinence ou de l'exactitude de cette représentation. L'album fait également de rapides références à de nombreux souverains africains de toutes époques et origines, ainsi qu'à certains éléments de la culture du Dahomey que je connais davantage. Dans tous les cas, je me suis laissé prendre par cette histoire qui propose moins une reconstitution historique qu'un univers africain largement fantasmé, mystérieux et rempli de croyances. Avec son graphisme naïf et très personnel, l'album m'a donné l'impression d'une version plus sombre et mystique du conte de Kirikou. Le dessin accompagne bien cette ambiance étrange, oscillant entre scènes classiques et passages plus oniriques, voire presque psychédéliques. Les couleurs, parfois sombres et inquiétantes, renforcent le côté magique et inquiétant du récit. L'histoire mélange aventure, mysticisme, humour et moments plus sombres, tout en abordant des thèmes comme la transmission, les croyances, la différence ou encore les conséquences de la colonisation. L'ensemble reste avant tout un beau conte, plus proche du rêve que d'un récit documentaire, mais qui réussit à créer une atmosphère vraiment dépaysante. La structure en chapitres relativement courts donne un rythme agréable à la lecture et permet de ne pas s'ennuyer malgré le nombre important de pages. J'ai aimé suivre ce périple initiatique de cet enfant curieux et courageux, ainsi que sa relation ambiguë avec le yéban cette sorte de démon prenant la forme d'une hyène géante. Cette créature est tour à tour inquiétante, sournoise, attachante et même parfois amusante, ce qui rend leur duo intéressant, avec toujours l'envie de comprendre où cette hyène veut mener cet enfant au bout du compte. Ce n'est peut-être pas un récit qui permet de découvrir réellement la culture africaine, mais c'est une plongée réussie dans une Afrique légendaire, inquiétante et envoûtante, qui m'a offert un agréable moment de lecture.
Oscar et la dame rose
Une lecture sympathique. Un récit qui parvient à rester équilibré, sur un sujet qui pouvait aisément s’avérer casse-gueule, propice à l’accumulation de pathos larmoyant. J’ai même eu parfois l’impression que Zabus aller basculer dans un extrême inverse, avec des passages un peu trop gentiment acidulés. Mais en fait le récit (je ne connais pas le roman d’origine) reste sur le fil du rasoir : on a presque parfois l’impression de lire du feel-good, alors que le sujet est bien la mort d’un enfant (le suspens ne tiens pas plus d’une page). Un enfant que Zabus rend très mature dans ses propos. Un peu comme il l’avait fait dans Mémoires d'un garçon agité. Il y a d’ailleurs pas mal de points communs entre les deux récits (la mort d’un enfant, en plus de celui cité plus haut). L’astuce de faire de chaque heure une année, permet artificiellement d’accélérer la vie du gamin (mais aussi sa « maturité »). Ça n’est a priori pas forcément le type de récit qui m’attire. Mais Zabus a su me le rendre intéressant, avec une économie de moyens louable. Le dessin de Vernay est lui aussi simple, fluide et intéressant. Il y a un peu de Sempé dans son trait.
Assassins - Les Psychopathes célèbres
Un album original (sur le fond et a forme), étrange, étonnant. Etonnant déjà de le retrouver au catalogue de Fluide Glacial, maison d’édition plus réputée pour ses albums à l’humour plus ou moins con et absurde que pour ses documentaires sérieux ! Car il s’agit ici d’un recueil d’histoire courte, chacune nous présentant l’action d’un tueur en série – avec de beaux cas de psychopathes – et en fin d’histoire un rapide rappel factuel des crimes, du nombre de victimes, des modes opératoires, et de la destinée de chacun de ces « assassins ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est un peu fourre-tout. En effet, certains cas comme Hitler aurait pu mériter bien plus de pages avec les millions de victimes (alors qu’il n’en a tué aucune de ses mains !), et j’ai aussi du mal à la classer comme « tueur en série », sa volonté génocidaire dépasse clairement le cadre dans lequel sont rangés les autres exemples développés dans cet album. J’ai aussi du mal à voir entrer dans les mêmes cases Elisabeth Bathory (dont on n’est même as sûr au final qu’elle ait été la personne que la légende a retenue). Car à côté d’Hitler ou de Bathory, sont regroupés d’autres « célébrités » du meurtre, comme Jack L’éventreur, Petiot ou Manson. Mais aussi d’autres bien moins connus (je ne connaissais pas du tout Belle Gunness, Mary Bell ou le couple hallucinant Fred et Rose West). Le parti-pris narratif est original, même si je ne sais pas si c’est une bonne idée. En effet, chaque histoire est racontée par un ou plusieurs personnages, inventés pour la plupart, mais l’histoire du « Docteur Petiot » (la plus longue) est racontée par une parodie du couple Balkany (version cynique et SM). Ça détourne un peu l’attention des assassins, même si introduit un peu de second degré, l’humour cher à Fluide. L’album se laisse lire. Mais il ne m’a pas intéressé plus que ça. Je ne suis pas adepte de la mise en avant des faits divers, de la peoplisation des affaires judiciaires. Et je n’ai pas non plus été convaincu par le mélange des genres. Note réelle 2,5/5.
Osez... en BD
Adaptation en bande dessinée de la célèbre collection de guides pratiques de La Musardine, cette série de quatre albums propose d'aborder la sexualité sous un angle à la fois pédagogique et ludique, avec des fortunes diverses selon les tomes. Ces quatre albums sont loin d'être homogènes. Non seulement ils sont dessinés par deux auteurs différents, mais ils adoptent également des approches différentes dans leur contenu et mise en scène. Deux tomes sont illustrés par Eve E, les deux autres par Karo. Eve E tente visiblement de se rapprocher du style d'Arthur de Pins, dont les couvertures avaient largement contribué au succès des ouvrages originaux. La comparaison ne lui est pas forcément favorable, car son dessin apparaît moins maîtrisé, plus raide et moins sensuel. Pourtant, c'est malgré tout le style que je préfère dans cette série. À l'inverse, je n'ai jamais réussi à adhérer au dessin de Karo. J'ai du mal à mettre précisément le doigt sur ce qui me dérange, mais les expressions faciales de ses personnages m'agacent rapidement, avec des airs entendus et des sourires convenus qui ne me parlent pas du tout. De plus, les albums dessinés par Eve E bénéficient d'une véritable mise en scène, alors que ceux de Karo ressemblent davantage à des catalogues d'informations où deux personnages discutent pendant qu'on déroule méthodiquement les conseils. Le premier tome, Rendre un homme fou de désir, sert d'introduction à l'univers de la série. On y découvre un groupe d'amies qui échangent sur leur vie sexuelle sous la houlette de Swan, une experte tellement omnisciente sur le sujet qu'on finit par se demander si elle n'est pas actrice porno. Les informations dispensées sont intéressantes et souvent instructives. La lecture se révèle agréable, davantage orientée vers la vulgarisation que vers l'érotisme. Je reste toutefois en profond désaccord avec certains passages, notamment lorsque l'ouvrage semble minimiser l'infidélité à partir du moment où elle reste discrète. Le deuxième tome, consacré au Kama-Sutra, est de loin celui qui m'a le moins intéressé. Il s'agit essentiellement d'un catalogue de positions sexuelles illustrées, avec une faible narration et peu de mise en situation. Toute la dimension philosophique et relationnelle traditionnellement associée au Kama-Sutra disparaît au profit d'une simple succession de fiches techniques. Le troisième album, Devenir l'amant parfait, est celui que j'ai préféré. Ce n'est certainement pas grâce à son protagoniste masculin, qui m'a plutôt donné l'image d'un gros con infidèle. En revanche, c'est le tome qui exploite le mieux son format de bande dessinée. Les conseils sont intégrés à une véritable histoire où une femme explique à son partenaire ce qu'elle aime, comment répondre à ses attentes et le met en pratique. L'ensemble est à la fois instructif, vivant et assez émoustillant, ce qui constitue probablement l'équilibre le plus réussi de la série. Le quatrième et dernier tome retombe malheureusement dans les travers du deuxième. Consacré aux moyens de raviver le désir dans les couples qui s'essoufflent, il accumule les conseils sous forme de liste plus ou moins déguisée. La mise en scène manque de dynamisme et je n'y ai trouvé aucun aspect excitant. Cela se lit sans déplaisir, mais avec l'impression persistante de parcourir un manuel illustré plutôt qu'une véritable bande dessinée. Mon avis est donc mitigé sur l'ensemble. La série souffre d'une qualité inégale d'un tome à l'autre et d'une tendance récurrente à transformer ses intrigues en catalogues de recommandations. En revanche, les premier et troisième albums remplissent plutôt bien leur rôle de guides de la sexualité accessibles, instructifs et parfois légèrement stimulants, ce qui les rend à mes yeux plus intéressants que les deux autres. Note : 2,5/5
Les Cendres du Nord
L'histoire se déroule juste après la bataille d’Hastings, pendant la conquête des Normands du royaume d'Angleterre par Guillaume le Bâtard. On va suivre deux femmes et un homme dans un triangle amoureux, et en parallèle ils vont s'atteler à améliorer les défenses de leur village pour résister à l'envahisseur. L'une est la veuve du seigneur de ce village et l'autre est une simple habitante de ce bourg. Lui est un mercenaire danois au sombre passé. Le décor est planté. Une rivalité amoureuse qui donne, comme bien souvent, le mauvais rôle au genre masculin. Le récit se laisse lire mais je le trouve mal équilibré à mon goût, la partie sentimentale prenant trop le pas sur la partie historique hélas. Un choix assumé de l'auteur, mais il me laisse sur ma faim. Les histoires de cœur (et un peu de cul) de ce trouple ne m'ont pas vraiment passionné (jalousie et non-dits), le rythme est lent, les rebondissements sont attendus et une fin ouverte qui ne laisse guère d'espoir. Mais étrangement, je ne me suis jamais ennuyé et j'ai pris un certain plaisir à suivre les destins tragiques de nos protagonistes. Un plaisir qui doit beaucoup au dessin de Félix The Rover. Un trait fin à la ligne claire, certes, il est parfois grossier, quelques problèmes de proportions apparaissent ci et là mais son graphisme dégage une identité qui me plaît, elle m'a rappelé sur certaines planches celle de Philip Craig Russel (couleurs et encrage). Une narration qui s'appuie sur cette partie graphique avec de nombreuses planches sans texte. Par contre, il a déjà la science de la mise en page, simple et efficace. Un artiste à surveiller. Pour une première œuvre, c'est plutôt pas mal.
Tigresse blanche
J'ai lu le premier cycle de deux albums, et je pense m'arrêter là. En effet, si ça se laisse lire, ça reste quand même gentiment décevant. Avec Yann aux commandes, et après la lecture de quelques albums de la série Les Innommables, j'espérais trouver quelque chose de plus déjanté, de plus irrévérencieux. Mais aussi de plus drôle. Au lieu de ça l'intrigue et les dialogues restent un peu trop sages. De l'aventure exotique classique vaguement (mais pas assez) parodique. Certes, il y a bien quelques tentatives d'humour (quelques jeux de mots, comme ce duo constitué d'Alix et d'Eh-Nak), quelques tronches un chouia caricaturales et amusantes, une version un peu déjantée du Blake de Jacobs (en érotomane puceau frustré fantasmant sur sa mère). Mais c'est trop peu pour relever suffisamment le plat, un peu moins épicé que Les Innommables. J'étais même parti pour être plus dur. Mais si c'est inégal, quelques petits passages m'ont suffisamment plu pour que cette lecture soit divertissante. Inégal donc, moins corrosif qu'espéré. A emprunter éventuellement.
Le Masque à l'envers
Une anthologie consacrée aux publications de John Bolton chez Epic Comics (sauf le dernier récit) "Llehs" : évidemment ils ont mis la plus jolie au début. Scénarisé par Graham Marks en 1981. Une aventure fantastique sous-marine. Ça fait beaucoup penser à Marada au début et puis ça part sur quelque chose de plus contemporain. 4/5 "Heures de bureau" : scénarisé par Chris Claremont en 1983. Des monstres avec une sacré tronche, on dirait presque du Corben. 3/5 "Les deux ogres[...]" : scénarisé par Joe Duffy en 1984. Une chute trop moyenne. 2/5 "Le marché des lutins" : scénarisé par Christina Rosetti en 1984. On termine par un conte vénéneux très joliment illustré. 3/5 Notons une qualité éditoriale navrante, point commun partagé avec l'album A poil, le nounours ! : Le titre de l'album n'a aucun rapport avec les histoires proposées. La couverture est hideuse alors que Bolton a réalisé des dizaines d'illustrations magnifiques durant sa carrière. Certaines sont d'ailleurs à admirer entre deux histoires. Il faudra passer outre ces défauts pour apprécier cette bande d'un maître du dessin.
Clear
Un futur cyberpunk où chacun peut porter un voile, une sorte de filtre permanent appliqué à la réalité, permettant de voir le monde tel qu'il souhaite le percevoir, comme des filtres Instagram appliqués à la vie entière. Le concept paraît un peu bancal si l'on réfléchit trop aux conséquences concrètes (voir le monde différemment ne change pas ce que l'on touche ni ce que l'on subit réellement), mais une fois cette réserve acceptée, je me suis laissé embarquer sans difficulté dans cette histoire. Francis Manapul livre un travail graphique intéressant, multipliant les couleurs néon et les inserts visuels liés aux différents voiles. Les personnages sont les plus réussis. Je suis plus réservé sur les décors et surtout sur la mise en scène, qui privilégie souvent l'effet et l'ambiance au détriment de la lisibilité. On ressent parfois davantage une impression générale qu'une véritable compréhension de l'espace et de l'action. Si le récit prend souvent la structure d'un polar noir à l'ancienne, avec son détective désabusé et la femme fatale qui l'emploie, l'intrigue rappelle régulièrement Philip K. Dick avec cette société qui préfère l'illusion au réel. D'ailleurs, à plusieurs reprises, je m'attendais presque à découvrir que le héros était lui-même un robot ou une création artificielle. Je vous spoile, ce n'est pas le cas. L'enquête fonctionne plutôt bien. J'ai eu envie de comprendre ce qui se cachait derrière les différents mystères et le récit entretient efficacement sa part d'ombre. En revanche, comme dans beaucoup de polars noirs, arrive un moment où les révélations, les manipulations et les motivations des différents protagonistes deviennent un peu confuses. Le dénouement apporte bien des réponses, mais certaines m'ont paru fragiles, notamment tout ce qui concerne le fameux "homme aux yeux jaunes", dont les actes et les motivations ne me semblent pas totalement cohérents. Malgré ces quelques faiblesses, j'ai trouvé l'ensemble suffisamment prenant pour me tenir en haleine jusqu'au bout. Ce n'est peut-être pas le chef-d'œuvre philosophique ou le thriller implacable qu'il ambitionne parfois d'être, mais c'est un thriller de science-fiction solide, portée par une bonne identité visuelle et quelques idées suffisamment stimulantes pour donner envie d'en découvrir les secrets.
La Mécanique
Une lecture pas désagréable, plutôt rythmé, avec un habillage graphique assez élaboré et original. La série possède de réelles qualités. Mais elle m’a quand même moins captivé que la majorité de mes prédécesseurs. En effet, j’ai été à plusieurs reprises perdu dans le récit. Trop de personnages, trop de péripéties, et un dessin qui, si je lui reconnais de réelles qualités, n’est pas toujours très clair (c’est assez inégal en tout cas dans ce domaine). Du coup, mon plaisir de lecture en a été amoindri. Reste quelques belles planches, et des décors futuristes très sombres, glauques et morbides. Une ville de Lyon revisitée à la mode nihiliste, qui ne nous donne pas vraiment envie de connaitre ce « futur ». Au final, c’est trop fouillis pour moi, pour que j’y prenne suffisamment de plaisir. Affaire de goût sans doute, mais ça ne doit pas être ma came. Note réelle 2,5/5.