Sélénie est une BD rétrofuturiste qui reprend un imaginaire de la science-fiction du début du XXe siècle où l’on suit les aventures d’une colonie établie sur la Lune.
Fabrice Lebeault et Greg Lofé souhaitent rendre hommage à un imaginaire ancien : les noms de deux personnages font clairement référence à Jules Verne et à Georges Méliès, on retrouve également Charlie Chaplin cette fois-ci dans le rôle du méchant conspirateur.
Ces détails sont agréables à relever à la lecture, mais je reste dubitatif sur ce que cet hommage apporte réellement à la BD.
L’histoire reste assez classique, voire stéréotypée par moments, et les personnages manquent selon moi de profondeur pour que l’on puisse développer de l’attachement à leur égard – conséquence d’un format d’album de 50 pages qui ne permet pas un réel développement de l’intrigue ou des personnages.
Sans le divulgâcher, le twist final éclaire d’une certaine manière une grande partie des faiblesses scénaristiques que je viens d’évoquer. Une fois révélé, je veux bien admettre ce twist donne un nouveau sens au caractère stéréotypé du récit. Malheureusement, il n'intervient que trop tardivement selon moi.
Une mission de secours envoyée sur Europe, la lune glacée de Jupiter, découvre les traces inquiétantes de la disparition des expéditions précédentes tandis que, sur Terre, une lutte d'influence oppose scientifiques et autorités religieuses autour des découvertes potentielles de cette exploration spatiale.
Avec Europa, Rodolphe et Leo reprennent leur recette favorite : celle de la planet-fantasy, ou plutôt d'une science-fiction d'exploration où une planète inconnue devient le théâtre d'un grand mystère. On retrouve tous les ingrédients habituels de leur univers : une équipe d'explorateurs aux profils variés, une planète étrange aux paysages fascinants, des découvertes incompréhensibles, des traces laissées par des missions précédentes disparues et une enquête progressive pour comprendre ce qui s'est réellement passé. C'est très classique dans le genre, mais comme j'aime la SF, ce type de récit d'exploration fonctionne toujours très bien sur moi, surtout quand il est construit autour d'un mystère qui donne envie de poursuivre la lecture pour obtenir les réponses.
Comme souvent chez ces auteurs, il faut toutefois accepter quelques facilités qui fragilisent la crédibilité scientifique de l'ensemble. L'atmosphère respirable au-dessus de l'océan souterrain d'Europe, cette plage providentielle qui permet aux explorateurs de se déplacer comme sur une planète terrestre, ou encore cette gravité très proche de celle de la Terre sur un astre aussi petit sont autant d'éléments qui demandent une certaine indulgence. Ce ne sont pas forcément des défauts rédhibitoires si l'on accepte de privilégier l'aventure et le mystère plutôt que la rigueur scientifique. Après tout, ce qui m'intéresse ici, c'est davantage l'exploration de cet environnement étrange et la résolution de l'énigme qui l'entoure.
En revanche, j'ai beaucoup moins accroché aux intrigues parallèles qui se déroulent sur Terre autour du complot des religions monothéistes contre la science et l'exploration spatiale. C'est un thème que Rodolphe et Leo utilisent régulièrement et qui fonctionne parfois, mais ici j'ai trouvé cette partie beaucoup plus convenue. L'opposition entre obscurantisme religieux et progrès scientifique est traitée de manière très manichéenne, avec des ficelles assez visibles, et j'ai rapidement eu l'impression que ces passages parasitaient l'intrigue principale sur Europe, qui était celle qui m'intéressait réellement.
Graphiquement, je suis très partagé. Autant j'avais fini par apprécier le style de Janjetov dans Les Technopères, autant son trait m'a ici beaucoup moins convaincu. Les anatomies sont souvent maladroites, les visages très instables et certains personnages semblent changer de physionomie d'une case à l'autre. Le commandant Douglas est particulièrement frappant dans ce domaine, avec un visage qui donne parfois l'impression d'avoir été modelé dans de la pâte à modeler. La colorisation m'a également surpris dans les premières pages, avec un rendu qui m'a semblé très moche, même si je m'y suis progressivement habitué, sans savoir si elle évolue réellement ou si c'est simplement mon regard qui s'est adapté.
Malgré ces réserves, Europa est un récit prenant, porté par une mécanique de mystère rôdé et efficace. C'est le genre de série qui donne envie de tourner les pages et de connaître le fin mot de l'histoire, même si je garde une certaine inquiétude sur la révélation finale, tant les mystères accumulés risquent d'être difficiles à résoudre de manière satisfaisante.
À force de lire du Edmond Baudoin, je suis devenu un peu familier avec son univers et ce que j'aime et ce que j'aime le moins chez lui.
Ici, c'est encore un carnet de voyage et c'est ce que j'aime le plus chez lui : ses impressions de voyages et les rencontres qu'il fait avec des gens qui ont souvent des choses intéressantes. Cela dit, même s'il y a des témoignages dignes d'intérêt dans cet album, encore une fois la narration manque vraiment de dynamique. Donc même s'il y a de bons passages, je n'ai pas lu cet album avec beaucoup de passionnant et je ne pense pas relire cet album un jour. Un autre défaut est que le pauvre Baudoin n'a pas eu de chance, son album est pratiquement sorti en même temps que la chute du président Assad alors certaines informations sont maintenant datées. Sinon, c'est un des quelques albums de Baudoin avec de la couleur et je trouve que cela rend son trait plus agréable à regarder. Il devrait faire ça plus souvent !
En gros un album à acheter si on est fan du style particulier de Baudoin et c'est à emprunter si on veut des témoignages sur comment c'est d'être chrétien dans un pays à majoritaire musulman en guerre.
Décidément, Huber éditions a le chic pour dégoter des contenus bizarroïdes. Après Postapoland et Doghead, voici "Anal Wizards". J'avoue, associer anal et sorciers dans le titre, il fallait oser.
Les frères Genchi nous proposent une BD dont vous êtes le héros, il faudra juste retenir quelques règles très simples avant d'entamer la lecture. Tout est expliqué au début du bouquin.
Je vais commencer par mettre en garde, une BD à ne pas mettre dans toutes les mains, c'est violent et le côté « anal » pourra choquer. Il va être question d'un sorcier (ton personnage), il va partir à la recherche d'un autre sorcier, le seul à pouvoir le délivrer de la noirceur qui le consume. Et devinez où se cache cette noirceur, bingo, dans son anus.
Une quête dans un univers de dark fantasy délirant. Il est très facile de se repérer et d'avancer, il suffit de suivre les flèches suivants vos envies ou de vos avantages que vous aurez accumulé. Un humour singulier vous accompagnera. Je n'ai pour l'instant fait qu'une partie et j'ai terminé le jeu dans le trou de balle (excusez du terme) d'un dragon. C'est pas (b)anal.
Un rendu graphique moderne et expressif au design humoristique et pourtant inquiétant, et aux couleurs informatisées, ces dernières sont différentes suivant le chemin choisi (plus facile pour se repérer). Un grand format qui permet d'apprécier les nombreuses vignettes sur chaque planche. Une mise en page labyrinthique. Quel travail de fou pour que tout s'emboîte.
Du très bon travail.
Atypique !
je passe ma note de 3 à 3,5 après ma deuxième partie qui s'est mieux terminée ;-)
Nick, un jeune illustrateur new-yorkais, passe son temps à analyser ses propres pensées et ses relations aux autres, cherchant comment réussir à communiquer vraiment avec autrui.
Malgré ce choix bizarre de donner à presque tous les personnages ces grands yeux perpétuellement héberlués et assez rebutants au départ, le graphisme m'a beaucoup plu. La majorité des pages est en noir et blanc avec un trait souple, clair, agréable et une mise en scène d'une grande fluidité. Ce récit là se voit entrecoupé ici et là de quelques séquences absolument magnifiques qui apparaissent à chaque fois que le héros (puis un autre personnage) parvient enfin à établir une connexion authentique avec quelqu'un. Le noir et blanc laisse alors place à des planches en couleurs d'une beauté saisissante. Ces parenthèses oniriques traduisent visuellement l'état intérieur du personnage avec énormément de sensibilité et constituent, pour moi, les plus grands moments visuels de l'album.
L'intrigue, elle, m'a davantage laissé à distance. Toute la première partie est très introspective, centrée sur ce héros urbain qui dissèque en permanence ses pensées, ses émotions et son incapacité supposée à ressentir les choses comme les autres. Le propos est intéressant et souvent juste sur la difficulté des relations humaines et la superficialité de nombreux échanges, mais il reste aussi très psychologique et contemplatif. J'ai parfois eu le sentiment que Nick tournait un peu en rond dans ses réflexions, au point que le récit peine à réellement me captiver.
En revanche, le dernier tiers apporte une dimension plus touchante. Lorsque cette quête intérieure se confronte à la maladie puis au deuil, les questionnements prennent enfin une véritable épaisseur émotionnelle. Sans devenir bouleversant à mes yeux, l'album trouve alors un équilibre plus convaincant entre réflexion et émotion.
Je retiens un beau roman graphique, sublimé par un usage remarquable de la couleur, au service d'un récit intelligent mais un peu trop introspectif pour véritablement m'emporter. C'est une belle lecture, davantage marquante par sa forme que par son histoire.
UltraMega – Tomes 1 & 2
Tome 1 : 4/5 | Tome 2 : 2,5/5
Je me suis lancé dans UltraMega avec beaucoup d'enthousiasme, et le premier tome m'a véritablement convaincu. James Harren propose une relecture du genre kaiju qui ne cherche pas à copier les classiques japonais, mais à les réinventer avec une identité graphique et narrative très forte.
Pour le tome 1, le récit est brutal, nerveux et spectaculaire. Les combats sont gigantesques, sanglants et d'une incroyable lisibilité. Chaque affrontement dégage une puissance rare, portée par un dessin exceptionnel. James Harren livre ici des planches qui sont, à elles seules, une excellente raison de découvrir cette série. La mise en scène est dynamique, les monstres sont tous plus impressionnants les uns que les autres et la colorisation de Dave Stewart sublime l'ensemble.
Mais UltraMega ne se résume pas à une succession de combats. Derrière l'action se cache un univers riche, mystérieux et suffisamment intrigant pour donner envie d'en découvrir davantage. Le scénario prend le temps d'installer ses personnages et ses enjeux, tout en laissant planer de nombreuses interrogations.
J'ai particulièrement apprécié le chapitrage qui change complètement d'ambiance. Alors que l'on s'attend à une montée en puissance permanente, certain passage adopte parfois humoristique voir burlesque avec donc un ton différent et développe davantage l'univers ainsi que certains personnages. Ce contraste fonctionne très bien et donne de la profondeur au récit sans casser sa cohérence. Au contraire, il enrichit l'ensemble et montre que la série a d'autres ambitions que le simple spectacle.
En revanche, le deuxième tome m'a beaucoup moins convaincu. L'univers s'étend brutalement, de nombreux concepts sont introduits sans être réellement expliqués, les changements de temporalité et de personnages peuvent désorienter, et le récit donne parfois l'impression de privilégier l'ambition et le spectaculaire au détriment de la clarté. Si l'objectif est sans doute de construire une mythologie complexe, j'ai eu le sentiment que l'histoire partait dans tous les sens et perdait le fil conducteur qui faisait la force du premier tome. J'ai souvent eu l'impression que certains concepts arrivaient sans avoir été préparés, ce qui m'a empêché de pleinement m'investir dans le récit.
Malgré cette déception scénaristique, une chose ne change pas : la partie graphique reste absolument exceptionnelle. James Harren continue de livrer des planches d'une énergie folle, avec des créatures impressionnantes, des combats dantesques et une mise en scène toujours aussi percutante. Dave Stewart accompagne parfaitement ce travail avec une colorisation qui magnifie chaque page.
Au final, UltraMega est une série qui impressionne avant tout par son identité visuelle et son ambition. Le premier tome est une excellente découverte, originale et maîtrisée, tandis que le second, malgré des qualités graphiques intactes, m'a laissé perplexe par une narration devenue trop confuse.
La série est terminée.
«Si quelqu'un consacre sa vie à l'humanité, il finira par se considérer comme le plus humain de tous».
Les dessins de Jim Lee sont excellents, autant dans les scènes d'action que dans les visages des personnages. Mais j'ai déjà lu des intrigues plus inspirées de la part d'Azzarello. L'avis de Ro le résume bien et je suis globalement d'accord avec lui.
Cependant, certaines questions, peut-être métaphysiques, éthiques ou même théologiques, se posent ici : jusqu'où la présence de Superman parmi les humains, son intervention dans le passé, a-t-elle été responsable de la catastrophe sans précédent qui constitue le point de départ du récit, la mystérieuse disparition d'un million de personnes, dont Lois Lane ? Comment gérer le fait de sa propre existence et le sens de sa mission ? Le ton taciturne de l'Homme d'Acier, ses incertitudes et son travail d'introspection ne sont pas habituels pour le personnage. Ils révèlent un côté plus vulnérable et humain de cet extraterrestre.
Pourtant, le ton trop pompeux et grandiloquent finit par gâcher beaucoup. Il me vient à l'esprit de demander, à la manière d'un philosophe, ou de M. A. Mathieu: « jusqu'à quel point le sens du questionnement est-il (ou n'est-il pas) le questionnement du sens ? »
Ensuite, beaucoup se gâche aussi dans les combats, nombreux et parfois sans intérêt, malgré l'apparition de nouveaux monstres et de figures familières comme le général Zod. Batman, Wonder Woman et toute la Ligue font aussi partie du programme. À la fin et malgré tout, j'ai aimé certaines scènes belles et romantiques, qui sont à nouveau très bien déssinées par J. Lee.
Avant les éditions iLatina, c'est l'éditeur Warum qui, en 2019, a réussi un premier coup de maître en obtenant les droits de publication française d'une œuvre du binôme Mazzitelli/Alcatena.
Leur choix s'était alors porté sur Barlovento, qui croise l'odyssée d'Ulysse avec le monde de la piraterie.
Il convient d'avertir le lecteur : Barlovento n'est pas une bande dessinée de pirates traditionnelle. Il s'agit d'un roman graphique ancré dans le fantastique métaphysique argentin, qui s'inscrit dans la droite lignée des labyrinthes mentaux de Jorge Luis Borges.
Le voyage est intérieur avant tout. Le navire tourne en rond sur un océan métaphysique qui sert de miroir aux obsessions humaines.
Les tempêtes, les îles fantômes et les monstres qui jalonnent le périple du héros Ulysse, ne sont pas de simples péripéties, mais les manifestations physiques des regrets, de la folie et de la condition mortelle des personnages.
On est donc sur une oeuvre "existentielle", nourrie par un noir et blanc onirique dans la pure tradition de l'école argentine, et une écriture très poétique.
Le bestiaire marin est remarquable, il emprunte autant à la mythologie grecque qu'à Lovecraft. On a même droit à une référence au Moby Dick de Melville.
Le roman graphique n'est franchement pas ma tasse de thé, mais je suis content d'avoir dans ma collection cette oeuvre, qui représente bien le talent d'Alcatena pour dessiner des mondes imaginaires.
Mouais. Ça se laisse lire, pas de problème. Mais je serai clairement moins enthousiaste que mon prédécesseur.
Le principal atout, c’est le rythme. On ne s’ennuie pas. Et les amateurs de polars classiques y trouveront peut-être leur compte. Il y a un peu des films « Ocean » ou de tous les films qui jouent sur la constitution d’une fine équipe pour réaliser le casse du siècle, le braquage de rêve.
Ce qui est censé donner une touche d’originalité, c’est qu’il s’agit de braquer le coffre du Diable, où il enferme les âmes des damnés. Car les héros ont fait un pacte faustien, et veulent « revenir à la vie » sans tenir leurs engagements envers le chef des enfers.
Mais, une fois passé cette touche d’originalité, il faut à la fois accepter pas mal de facilités scénaristiques, mais aussi accepter une intrigue qui reste très basique.
Quant au dessin, s’il est très lisible, je le trouve très moyen (et ne suis pas fan de la colorisation, informatique semble-t-il).
Note réelle 2,5/5.
Je ne suis pas forcément fan de l’apport massif du fantastique dans le western. Ça m’a rarement satisfait. Ici, je dois dire que ça passe, ça ne tombe pas dans le n’importe quoi, la surenchère masquant un manque d’idées scénaristiques. C’est un booster comme un autre pour dynamiser une intrigue pas trop prise de tête, mais que j’ai trouvé efficace.
Le casting est un peu étonnant – dans sa constitution et dans son utilisation. En effet, une cantatrice en disgrâce héritant d’un manoir paumé dans un trou du Far West s’adjoint un duo improbable pour l’escorter (une jeune femme rêvant d’être un pistolero et son vieux « coach ») se retrouve mêlée à une attaque de « skinwalker » (humains se transformant en êtres animaliers sanguinaires, liés à des légendes indiennes).
Ma principale surprise vient du relatif sous-emploi de la bande d’outlaws, que je pensais être les méchants, et qui ne forment finalement – à l’exception de l’un d’entre eux (par ailleurs plus « gentil » que prévu !) – qu’un stock de victimes vite épuisé.
Sans être inoubliable, c’est une lecture dynamique et globalement plaisante. Je ne regrette pas mon emprunt.
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Sélénie
Sélénie est une BD rétrofuturiste qui reprend un imaginaire de la science-fiction du début du XXe siècle où l’on suit les aventures d’une colonie établie sur la Lune. Fabrice Lebeault et Greg Lofé souhaitent rendre hommage à un imaginaire ancien : les noms de deux personnages font clairement référence à Jules Verne et à Georges Méliès, on retrouve également Charlie Chaplin cette fois-ci dans le rôle du méchant conspirateur. Ces détails sont agréables à relever à la lecture, mais je reste dubitatif sur ce que cet hommage apporte réellement à la BD. L’histoire reste assez classique, voire stéréotypée par moments, et les personnages manquent selon moi de profondeur pour que l’on puisse développer de l’attachement à leur égard – conséquence d’un format d’album de 50 pages qui ne permet pas un réel développement de l’intrigue ou des personnages. Sans le divulgâcher, le twist final éclaire d’une certaine manière une grande partie des faiblesses scénaristiques que je viens d’évoquer. Une fois révélé, je veux bien admettre ce twist donne un nouveau sens au caractère stéréotypé du récit. Malheureusement, il n'intervient que trop tardivement selon moi.
Europa
Une mission de secours envoyée sur Europe, la lune glacée de Jupiter, découvre les traces inquiétantes de la disparition des expéditions précédentes tandis que, sur Terre, une lutte d'influence oppose scientifiques et autorités religieuses autour des découvertes potentielles de cette exploration spatiale. Avec Europa, Rodolphe et Leo reprennent leur recette favorite : celle de la planet-fantasy, ou plutôt d'une science-fiction d'exploration où une planète inconnue devient le théâtre d'un grand mystère. On retrouve tous les ingrédients habituels de leur univers : une équipe d'explorateurs aux profils variés, une planète étrange aux paysages fascinants, des découvertes incompréhensibles, des traces laissées par des missions précédentes disparues et une enquête progressive pour comprendre ce qui s'est réellement passé. C'est très classique dans le genre, mais comme j'aime la SF, ce type de récit d'exploration fonctionne toujours très bien sur moi, surtout quand il est construit autour d'un mystère qui donne envie de poursuivre la lecture pour obtenir les réponses. Comme souvent chez ces auteurs, il faut toutefois accepter quelques facilités qui fragilisent la crédibilité scientifique de l'ensemble. L'atmosphère respirable au-dessus de l'océan souterrain d'Europe, cette plage providentielle qui permet aux explorateurs de se déplacer comme sur une planète terrestre, ou encore cette gravité très proche de celle de la Terre sur un astre aussi petit sont autant d'éléments qui demandent une certaine indulgence. Ce ne sont pas forcément des défauts rédhibitoires si l'on accepte de privilégier l'aventure et le mystère plutôt que la rigueur scientifique. Après tout, ce qui m'intéresse ici, c'est davantage l'exploration de cet environnement étrange et la résolution de l'énigme qui l'entoure. En revanche, j'ai beaucoup moins accroché aux intrigues parallèles qui se déroulent sur Terre autour du complot des religions monothéistes contre la science et l'exploration spatiale. C'est un thème que Rodolphe et Leo utilisent régulièrement et qui fonctionne parfois, mais ici j'ai trouvé cette partie beaucoup plus convenue. L'opposition entre obscurantisme religieux et progrès scientifique est traitée de manière très manichéenne, avec des ficelles assez visibles, et j'ai rapidement eu l'impression que ces passages parasitaient l'intrigue principale sur Europe, qui était celle qui m'intéressait réellement. Graphiquement, je suis très partagé. Autant j'avais fini par apprécier le style de Janjetov dans Les Technopères, autant son trait m'a ici beaucoup moins convaincu. Les anatomies sont souvent maladroites, les visages très instables et certains personnages semblent changer de physionomie d'une case à l'autre. Le commandant Douglas est particulièrement frappant dans ce domaine, avec un visage qui donne parfois l'impression d'avoir été modelé dans de la pâte à modeler. La colorisation m'a également surpris dans les premières pages, avec un rendu qui m'a semblé très moche, même si je m'y suis progressivement habitué, sans savoir si elle évolue réellement ou si c'est simplement mon regard qui s'est adapté. Malgré ces réserves, Europa est un récit prenant, porté par une mécanique de mystère rôdé et efficace. C'est le genre de série qui donne envie de tourner les pages et de connaître le fin mot de l'histoire, même si je garde une certaine inquiétude sur la révélation finale, tant les mystères accumulés risquent d'être difficiles à résoudre de manière satisfaisante.
Syrie - Des pierres et de la vie
À force de lire du Edmond Baudoin, je suis devenu un peu familier avec son univers et ce que j'aime et ce que j'aime le moins chez lui. Ici, c'est encore un carnet de voyage et c'est ce que j'aime le plus chez lui : ses impressions de voyages et les rencontres qu'il fait avec des gens qui ont souvent des choses intéressantes. Cela dit, même s'il y a des témoignages dignes d'intérêt dans cet album, encore une fois la narration manque vraiment de dynamique. Donc même s'il y a de bons passages, je n'ai pas lu cet album avec beaucoup de passionnant et je ne pense pas relire cet album un jour. Un autre défaut est que le pauvre Baudoin n'a pas eu de chance, son album est pratiquement sorti en même temps que la chute du président Assad alors certaines informations sont maintenant datées. Sinon, c'est un des quelques albums de Baudoin avec de la couleur et je trouve que cela rend son trait plus agréable à regarder. Il devrait faire ça plus souvent ! En gros un album à acheter si on est fan du style particulier de Baudoin et c'est à emprunter si on veut des témoignages sur comment c'est d'être chrétien dans un pays à majoritaire musulman en guerre.
Anal Wizards
Décidément, Huber éditions a le chic pour dégoter des contenus bizarroïdes. Après Postapoland et Doghead, voici "Anal Wizards". J'avoue, associer anal et sorciers dans le titre, il fallait oser. Les frères Genchi nous proposent une BD dont vous êtes le héros, il faudra juste retenir quelques règles très simples avant d'entamer la lecture. Tout est expliqué au début du bouquin. Je vais commencer par mettre en garde, une BD à ne pas mettre dans toutes les mains, c'est violent et le côté « anal » pourra choquer. Il va être question d'un sorcier (ton personnage), il va partir à la recherche d'un autre sorcier, le seul à pouvoir le délivrer de la noirceur qui le consume. Et devinez où se cache cette noirceur, bingo, dans son anus. Une quête dans un univers de dark fantasy délirant. Il est très facile de se repérer et d'avancer, il suffit de suivre les flèches suivants vos envies ou de vos avantages que vous aurez accumulé. Un humour singulier vous accompagnera. Je n'ai pour l'instant fait qu'une partie et j'ai terminé le jeu dans le trou de balle (excusez du terme) d'un dragon. C'est pas (b)anal. Un rendu graphique moderne et expressif au design humoristique et pourtant inquiétant, et aux couleurs informatisées, ces dernières sont différentes suivant le chemin choisi (plus facile pour se repérer). Un grand format qui permet d'apprécier les nombreuses vignettes sur chaque planche. Une mise en page labyrinthique. Quel travail de fou pour que tout s'emboîte. Du très bon travail. Atypique ! je passe ma note de 3 à 3,5 après ma deuxième partie qui s'est mieux terminée ;-)
Au-Dedans.
Nick, un jeune illustrateur new-yorkais, passe son temps à analyser ses propres pensées et ses relations aux autres, cherchant comment réussir à communiquer vraiment avec autrui. Malgré ce choix bizarre de donner à presque tous les personnages ces grands yeux perpétuellement héberlués et assez rebutants au départ, le graphisme m'a beaucoup plu. La majorité des pages est en noir et blanc avec un trait souple, clair, agréable et une mise en scène d'une grande fluidité. Ce récit là se voit entrecoupé ici et là de quelques séquences absolument magnifiques qui apparaissent à chaque fois que le héros (puis un autre personnage) parvient enfin à établir une connexion authentique avec quelqu'un. Le noir et blanc laisse alors place à des planches en couleurs d'une beauté saisissante. Ces parenthèses oniriques traduisent visuellement l'état intérieur du personnage avec énormément de sensibilité et constituent, pour moi, les plus grands moments visuels de l'album. L'intrigue, elle, m'a davantage laissé à distance. Toute la première partie est très introspective, centrée sur ce héros urbain qui dissèque en permanence ses pensées, ses émotions et son incapacité supposée à ressentir les choses comme les autres. Le propos est intéressant et souvent juste sur la difficulté des relations humaines et la superficialité de nombreux échanges, mais il reste aussi très psychologique et contemplatif. J'ai parfois eu le sentiment que Nick tournait un peu en rond dans ses réflexions, au point que le récit peine à réellement me captiver. En revanche, le dernier tiers apporte une dimension plus touchante. Lorsque cette quête intérieure se confronte à la maladie puis au deuil, les questionnements prennent enfin une véritable épaisseur émotionnelle. Sans devenir bouleversant à mes yeux, l'album trouve alors un équilibre plus convaincant entre réflexion et émotion. Je retiens un beau roman graphique, sublimé par un usage remarquable de la couleur, au service d'un récit intelligent mais un peu trop introspectif pour véritablement m'emporter. C'est une belle lecture, davantage marquante par sa forme que par son histoire.
Ultramega
UltraMega – Tomes 1 & 2 Tome 1 : 4/5 | Tome 2 : 2,5/5 Je me suis lancé dans UltraMega avec beaucoup d'enthousiasme, et le premier tome m'a véritablement convaincu. James Harren propose une relecture du genre kaiju qui ne cherche pas à copier les classiques japonais, mais à les réinventer avec une identité graphique et narrative très forte. Pour le tome 1, le récit est brutal, nerveux et spectaculaire. Les combats sont gigantesques, sanglants et d'une incroyable lisibilité. Chaque affrontement dégage une puissance rare, portée par un dessin exceptionnel. James Harren livre ici des planches qui sont, à elles seules, une excellente raison de découvrir cette série. La mise en scène est dynamique, les monstres sont tous plus impressionnants les uns que les autres et la colorisation de Dave Stewart sublime l'ensemble. Mais UltraMega ne se résume pas à une succession de combats. Derrière l'action se cache un univers riche, mystérieux et suffisamment intrigant pour donner envie d'en découvrir davantage. Le scénario prend le temps d'installer ses personnages et ses enjeux, tout en laissant planer de nombreuses interrogations. J'ai particulièrement apprécié le chapitrage qui change complètement d'ambiance. Alors que l'on s'attend à une montée en puissance permanente, certain passage adopte parfois humoristique voir burlesque avec donc un ton différent et développe davantage l'univers ainsi que certains personnages. Ce contraste fonctionne très bien et donne de la profondeur au récit sans casser sa cohérence. Au contraire, il enrichit l'ensemble et montre que la série a d'autres ambitions que le simple spectacle. En revanche, le deuxième tome m'a beaucoup moins convaincu. L'univers s'étend brutalement, de nombreux concepts sont introduits sans être réellement expliqués, les changements de temporalité et de personnages peuvent désorienter, et le récit donne parfois l'impression de privilégier l'ambition et le spectaculaire au détriment de la clarté. Si l'objectif est sans doute de construire une mythologie complexe, j'ai eu le sentiment que l'histoire partait dans tous les sens et perdait le fil conducteur qui faisait la force du premier tome. J'ai souvent eu l'impression que certains concepts arrivaient sans avoir été préparés, ce qui m'a empêché de pleinement m'investir dans le récit. Malgré cette déception scénaristique, une chose ne change pas : la partie graphique reste absolument exceptionnelle. James Harren continue de livrer des planches d'une énergie folle, avec des créatures impressionnantes, des combats dantesques et une mise en scène toujours aussi percutante. Dave Stewart accompagne parfaitement ce travail avec une colorisation qui magnifie chaque page. Au final, UltraMega est une série qui impressionne avant tout par son identité visuelle et son ambition. Le premier tome est une excellente découverte, originale et maîtrisée, tandis que le second, malgré des qualités graphiques intactes, m'a laissé perplexe par une narration devenue trop confuse. La série est terminée.
Superman - Pour demain
«Si quelqu'un consacre sa vie à l'humanité, il finira par se considérer comme le plus humain de tous». Les dessins de Jim Lee sont excellents, autant dans les scènes d'action que dans les visages des personnages. Mais j'ai déjà lu des intrigues plus inspirées de la part d'Azzarello. L'avis de Ro le résume bien et je suis globalement d'accord avec lui. Cependant, certaines questions, peut-être métaphysiques, éthiques ou même théologiques, se posent ici : jusqu'où la présence de Superman parmi les humains, son intervention dans le passé, a-t-elle été responsable de la catastrophe sans précédent qui constitue le point de départ du récit, la mystérieuse disparition d'un million de personnes, dont Lois Lane ? Comment gérer le fait de sa propre existence et le sens de sa mission ? Le ton taciturne de l'Homme d'Acier, ses incertitudes et son travail d'introspection ne sont pas habituels pour le personnage. Ils révèlent un côté plus vulnérable et humain de cet extraterrestre. Pourtant, le ton trop pompeux et grandiloquent finit par gâcher beaucoup. Il me vient à l'esprit de demander, à la manière d'un philosophe, ou de M. A. Mathieu: « jusqu'à quel point le sens du questionnement est-il (ou n'est-il pas) le questionnement du sens ? » Ensuite, beaucoup se gâche aussi dans les combats, nombreux et parfois sans intérêt, malgré l'apparition de nouveaux monstres et de figures familières comme le général Zod. Batman, Wonder Woman et toute la Ligue font aussi partie du programme. À la fin et malgré tout, j'ai aimé certaines scènes belles et romantiques, qui sont à nouveau très bien déssinées par J. Lee.
Barlovento - Face au vent
Avant les éditions iLatina, c'est l'éditeur Warum qui, en 2019, a réussi un premier coup de maître en obtenant les droits de publication française d'une œuvre du binôme Mazzitelli/Alcatena. Leur choix s'était alors porté sur Barlovento, qui croise l'odyssée d'Ulysse avec le monde de la piraterie. Il convient d'avertir le lecteur : Barlovento n'est pas une bande dessinée de pirates traditionnelle. Il s'agit d'un roman graphique ancré dans le fantastique métaphysique argentin, qui s'inscrit dans la droite lignée des labyrinthes mentaux de Jorge Luis Borges. Le voyage est intérieur avant tout. Le navire tourne en rond sur un océan métaphysique qui sert de miroir aux obsessions humaines. Les tempêtes, les îles fantômes et les monstres qui jalonnent le périple du héros Ulysse, ne sont pas de simples péripéties, mais les manifestations physiques des regrets, de la folie et de la condition mortelle des personnages. On est donc sur une oeuvre "existentielle", nourrie par un noir et blanc onirique dans la pure tradition de l'école argentine, et une écriture très poétique. Le bestiaire marin est remarquable, il emprunte autant à la mythologie grecque qu'à Lovecraft. On a même droit à une référence au Moby Dick de Melville. Le roman graphique n'est franchement pas ma tasse de thé, mais je suis content d'avoir dans ma collection cette oeuvre, qui représente bien le talent d'Alcatena pour dessiner des mondes imaginaires.
The Big Burn
Mouais. Ça se laisse lire, pas de problème. Mais je serai clairement moins enthousiaste que mon prédécesseur. Le principal atout, c’est le rythme. On ne s’ennuie pas. Et les amateurs de polars classiques y trouveront peut-être leur compte. Il y a un peu des films « Ocean » ou de tous les films qui jouent sur la constitution d’une fine équipe pour réaliser le casse du siècle, le braquage de rêve. Ce qui est censé donner une touche d’originalité, c’est qu’il s’agit de braquer le coffre du Diable, où il enferme les âmes des damnés. Car les héros ont fait un pacte faustien, et veulent « revenir à la vie » sans tenir leurs engagements envers le chef des enfers. Mais, une fois passé cette touche d’originalité, il faut à la fois accepter pas mal de facilités scénaristiques, mais aussi accepter une intrigue qui reste très basique. Quant au dessin, s’il est très lisible, je le trouve très moyen (et ne suis pas fan de la colorisation, informatique semble-t-il). Note réelle 2,5/5.
Skinwalker
Je ne suis pas forcément fan de l’apport massif du fantastique dans le western. Ça m’a rarement satisfait. Ici, je dois dire que ça passe, ça ne tombe pas dans le n’importe quoi, la surenchère masquant un manque d’idées scénaristiques. C’est un booster comme un autre pour dynamiser une intrigue pas trop prise de tête, mais que j’ai trouvé efficace. Le casting est un peu étonnant – dans sa constitution et dans son utilisation. En effet, une cantatrice en disgrâce héritant d’un manoir paumé dans un trou du Far West s’adjoint un duo improbable pour l’escorter (une jeune femme rêvant d’être un pistolero et son vieux « coach ») se retrouve mêlée à une attaque de « skinwalker » (humains se transformant en êtres animaliers sanguinaires, liés à des légendes indiennes). Ma principale surprise vient du relatif sous-emploi de la bande d’outlaws, que je pensais être les méchants, et qui ne forment finalement – à l’exception de l’un d’entre eux (par ailleurs plus « gentil » que prévu !) – qu’un stock de victimes vite épuisé. Sans être inoubliable, c’est une lecture dynamique et globalement plaisante. Je ne regrette pas mon emprunt.