J’ai acheté le premier tome sur seule base de l’avis d’un libraire qui en conseillait la lecture, comparant cette œuvre à celles de Miyazaki. La couverture me plaisait, le dessin me semblait correct et le synopsis plutôt engageant… mais très clairement, je ne savais pas trop où je mettais les pieds.
Le début du récit est sympathique, sans plus. On retrouve un cadre déjà souvent exploré et les personnages ont des profils déjà souvent vus. L’héroïne est attachante et, la galerie de personnages s’étoffant régulièrement, l’univers comme l’intrigue générale deviennent de plus en plus accrocheurs. On reste cependant sur une histoire classique d’adolescente qui éprouve des difficultés à s’intégrer mais à qui son don pour la course à pieds va permettre de s’ouvrir aux autres. Sympathique, vraiment, mais assez innocent et avec ce sentiment que tout va bien tourner.
Mais la vraie force de ce premier tome réside dans sa dernière partie. Et alors que l’histoire baignait dans une certaine innocence, avec l’arrivée de la guerre sur l’île d’Arrecquero, c’est toute la brutalité de celle-ci qui nous explose au visage. Franchement, je ne m’attendais pas à ça et c’est cet aspect qui a fini par me convaincre du potentiel de la série. J’ai ainsi fini ce premier tome avec une seule envie : découvrir la suite.
Côté dessin, j’ai plutôt bien aimé même si je trouve les morphologies parfois un peu étranges. Sans tenir compte du caractère parfois volontairement exagéré de la morphologie de certains des personnages, il y a comme ça par-çi par-là des dessins que je trouve mal proportionnés ou des angles de vue peu judicieux. Mais cela demeure un détail en comparaison avec la qualité d’ensemble. Car le dessin de Toan permet vraiment au lecteur de s’immerger dans cet univers et de s’attacher à ces personnages (celui de Fee en tête). Ça reste du manga, mais du manga soigné dans un style différent du style mainstream actuel. Et sans être un spécialiste du genre, je comprends la comparaison avec Miyazaki et le style graphique qu’il avait utilisé dans un « Nausicaä de la vallée du vent ». Même si le dessin ici n’a pas la même profondeur, il y a quand même un petit quelque chose.
Au final, ce premier tome est vraiment une bonne surprise et je continuerai à suivre la série avec plaisir.
J'avais envie de le lire parce que Guillaume Singelin est un gros créateur du Label 619, avec Meyef, Maudoux, Run ou Bablet. Et que je leur reconnais un renouveau de la BD de genre, marquée par un imaginaire américain mixé aux mangas et saupoudré de références pop. Un univers foisonnant, riche et inventif qui a largement été plébiscité ces dernières années.
De Singelin, je n'ai lu que P.T.S.D. mais ce fut avec grand plaisir. L'auteur manie les personnage chibi (mignon) avec des proportions étranges mais qui évoluent dans un environnement détaillé (les graphismes des vaisseaux sont très précis) et des thématiques lourdes et graves. Mais sans jamais verser non plus dans le roman noir, ça reste du divertissement plus branché action, avec l'intelligence d'un bon scénario. Une recette qui fait très label 619 pour moi, et que j'apprécie clairement !
La BD est dense, vraiment riche en diverses choses mais en même temps très lisible. Ça s'enchaine facilement, avec une première partie d'exposition des personnages et des environnements, qui place les enjeux qui vont suivre et ensuite. L'histoire embraye ensuite sur un road-trip des personnages jusqu'à ce qu'ils se retrouvent tous ensemble et finalement poursuivent leur arcs narratifs vers un final assez peu conventionnel.
J'ai été surpris par cette longue séquence de scénario. Très vite des idées simples mais efficace viennent parsemer l'histoire, donnant à croire qu'on prendra une direction ou une autre, mais Singelin reste dans un équilibre maitrisé entre l'action pure, la critique bien sentie et la SF contemplative. Il y a de quoi relire, largement même, avec la densité de l'histoire. Et je ne parle pas des sujets évoqués (écologie, pollution terrestre et spatiale, extraction des ressources, recyclage, multinationales, droits des travailleurs ...) qui sont autant de petites réflexions qui collent au récit.
Le dessin, comme mentionné plus haut, à une précision dans les détails des vaisseaux. Je n'ai aucun doute sur la quantité de travail qu'il a fourni pour rendre l'ensemble crédible ! D'ailleurs son style de dessin (et l'histoire avec) m'évoque du cyber-punk dans l'espace. Les personnages chibi sont étranges au début, mais on se fait vite à leurs caractéristiques. D'autant que l'auteur a toujours un moyen simple pour qu'on s'y retrouve entre les différents protagonistes.
Si je dois garder un défaut de l'histoire, je dirais qu'il y a une certaine linéarité dans le récit. Les personnages vont d'un point à un autre dans une course qui ne revient jamais vraiment en arrière. Alors je trouve que ça reste dans le propos (la question de créer un nouvel avenir différent) mais il aurait pu être intéressant d'avoir un retour vers ce qu'il se passe là où ils ont été. Il n'y a qu'un seul moment dans la BD où l'impact de leur passage est révélé, et il est d'ailleurs très intéressant.
C'est du pinaillage et je n'en tiens pas rigueur à la BD, qui reste franchement très agréable. Je pense que ça va être le genre que je relirais pour retrouver la richesse de ce qui est développé, et aussi me laisser porter par une histoire qui fait un peu rêver. C'est chouette, parfois, de voyager dans les étoiles !
Dans ce monde de fantasy inspiré du Japon médiéval, des démons menacent l'Empire humain qui doit faire appel à des exorcistes spécialisés pour combattre la menace. Fuzuki est le plus fort d'entre eux mais lui et ses compagnons sont également rejetés par la population pour une mystérieuse faute qu'il a commise dans son passé et le condamne pour hérésie. Cela ne l'empêche pas de se mettre au service de l'Empereur pour retrouver au plus vite les trésors sacrés qui risqueraient de rendre les démons encore plus puissants.
Le contexte, à base de combats à coups de sabre et de sceaux magiques contre des démons humanoïdes séduisants et dangereux n'est pas sans rappeler celui de Demon slayer mais le ton est ici différent.
Il diffère pour commencer dans son graphisme. L'autrice a pris le partie d'offrir un manga à même de séduire lecteurs masculins comme féminins : pour dire les choses simplement, ses personnages sont tous des beaux gosses assez efféminés, l'un d'entre eux étant même régulièrement confondu pour une jeune fille. Le dessin est très bon, détaillé et esthétique pour les personnages, et pas en reste pour les décors même s'ils sont moins présents. La mise en scène est simple mais claire et les scènes de combat bien compréhensibles. Les planches de ce manga flattent l'oeil, et l'édition française est aussi de belle qualité, avec un papier épais.
Au delà des combats, le scénario joue sur deux éléments moteurs. Le premier est la relation entre les personnages, tous très différents et intrigants, avec des rapports complexes les uns avec les autres, souvent du fait de lourds passés. Le second est un voile de mystère insistant et à plusieurs niveaux. Il y a d'une part le mystère sur l'enquête sur le vol des trésors sacrés de l'empereur : comment les démons ont-ils pu s'en emparer ? Qui est derrière tout ça ? Et d'autre part le mystère sur les personnages eux-mêmes, en particulier le protagoniste principal, Fuzuki qui cache à tout le monde les raisons de son comportement et de son passé d'hérétique. Il faudra attendre le quatrième tome pour avoir un aperçu plus clair de ce passé, mais là encore sans qu'il dévoile à quiconque ce qu'il s'est vraiment passé et ce qui l'a poussé à agir ainsi, à l'époque et aujourd'hui encore. Tout en lui et en d'autres personnages est en ambiguïté, sans savoir s'ils sont vraiment bons ou mauvais, s'ils sont alliés ou futurs ennemis.
Ajouté au charme de chacun d'entre eux et à la beauté du dessin, cela apporte la touche d'originalité et d'attrait qui manque un peu à l'action qui, elle, est un peu plus basique. Malgré un léger manque d'accroche, c'est un manga de belle qualité qui donne envie d'être suivi.
Surf's up!
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables pour pouvoir être appréciée. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Alain Gardinier pour le scénario, et par Renaud Garreta pour les dessins et les couleurs. Il compte cent-dix pages de bande dessinée. Il se conclut avec un dossier intitulé Surf Culture, de quinze pages. Des articles d’une page sur la côte des Basques, sur le leash de Georges Hennebutte, sur l’établissement Steak House de Biarritz en 1969, sur le graphiste Rick Griffin (1944-1991) et le Motor Skill Bus, sur le surfeur Miki Dora (1934-2002), sur la côte nord (North shore) de Hawaï. Un article de quatre pages sur la bande son de Hippie Surf Satori, l’acid rock, mélange d’énergie et de psychédélisme. La présentation de vingt albums de référence, sur quatre pages. Un article d’une page sur les livres de référence sur le surf et cette époque.
Juillet 1969. Plage de la côte des Basques, Biarritz. Une Coccinelle Volkswagen arrive en vue de la plage, avec une planche de surf sur le toit. Jack se fait quelques vagues sur sa planche rouge. Puis il va retrouver son copain Steve, et il lui propose de se retrouver au Steak House le soir. Son pote trouve que c’est une bonne idée : Brian vient d’arriver en ville, directement de San Francisco. Et il déboule avec plein de nouveaux 33 tours dont le dernier Jefferson Airplane. Il a promis de les apporter le soir-même. La Fleur à la platine, ils vont se régaler. Au Steak House, à la demande de Jack, Steve va donner des conseils au barman Pierre qui prépare son voyage vers la Californie. Jack est de Los Angeles, Steve est né à San Francisco. Il vit et surfe à Ocean Beach, la grande plage de la ville. Il demande si Jack a vu passer Miki Dora ce soir. La réponse est négative, mais il est passé hier soir. Le lendemain les amis se retrouvent dans le combi bicolore de Steve qui est en train de déguster du kiff marocain. Il l’a rapporté de son trip là-bas au printemps. Cinq kilos cachés au fond du réservoir. Il leur en offre un sachet. Pierre le remercie chaleureusement car il n’a aucune solution pour trouver de l’herbe à Biarritz hormis les mecs comme lui. Après, ça tombe bien, car il ne travaille pas ce soir. Demain, si les conditions se confirment, c’est surf toutes la journée.
Le soir, Pierre lit tranquillement Sur la route de Jack Kerouac dans son lit, avec son casque stéréo sur la tête. Son père entre dans sa chambre après avoir frappé et il lui conseille véhément de bouger ses fesses plutôt que de glander dans son plumard à écouter sa musique de dégénéré. En plus, il constate qu’il a encore fumé de cette cochonnerie. Pierre n’a même pas retiré son casque audio. Le lendemain, les conditions météo tiennent leur promesse et c’est surf ! Il est envié par son copain car il dispose d’une planche Hobie, un modèle Gary Propper à trois lattes, shapée cette année, c’est Steve qui lui a prêtée.
Un titre dont les trois mots annonce autant de thèmes, et une image de couverture qui met en avant le mot Surf avec la taille de caractère la plus grande. Le texte d’introduction du scénariste évoque le fait qu’il a répondu à une proposition du dessinateur de réaliser une bande dessinée sur le surf, et qu’il a choisi cette période pour pouvoir parler de la musique correspondante. Il s’agit bel et bien d’une histoire dans laquelle le lecteur est invité à suivre le parcours de Pierre, un jeune homme vivant à Biarritz, pratiquant le surf et ayant décidé d’effectuer un séjour en Californie. Il s’agit également de la reconstitution d’une époque, Pierre étant un condensé de deux personnes que le scénariste a eu la chance de croiser dans sa vie : Alain Dister (1941-2008), photographe devenu écrivain, et François Lartigau (1949-2016), un cador du surf français. Ainsi le personnage fictif commence par un séjour à San Francisco où il se rend à un concert au Fillmore, et il croise des musiciens en vue dans le quartier, les rues Ashbury et Haight, Dans le même temps, il croise des praticiens du surf et il s’entraîne lui-même, jusqu’à ce que des circonstances l’oblige à fuir San Francisco pour s’installer dans un ranch à Hawaï, suivant là le parcours amalgamé des deux individus ayant servi de modèle.
La couverture impressionne le lecteur par l’évidence du mouvement du surfeur au creux du tube, l’évanescence de l’écume, la solidité de la mer au premier plan, les gouttelettes en suspension. Il est visible que l’artiste est sensible à la beauté de l’océan et de la pratique du surf. Le scénariste ménage plusieurs séquences où l‘on voit Pierre ou des sportifs s’y adonner. Pages 8 à 10, le lecteur peut voir deux jeunes gens approcher l’eau avec leur planche, entrer dans l’eau, se positionner sur leur planche au bon moment, puis glisser gracieusement, cadrés de face ou de profil pour mettre en valeur leur posture ou leur mouvement, à la fois en mer et depuis la plage. Pages 16 & 17, Pierre observe Steve surfer à San Francisco : le lecteur voit la différence de taille des vagues, les positions plus techniques. Pages 38 & 39, c’est un dessin en double page avec un surfeur aguerri qui file avec une concentration intense qui se lit sur son visage. La séquence à Waimea est à couper le souffle. Celle à Honolua Bay également : une eau magnifique, des vagues gigantesques, des glisses aussi techniques que gracieuses. Bien sûr, le récit se termine sur trois pages de glisse aussi belles qu’émouvantes, au spot de Parlementia, sentier Bidart-Guéthary sur la côte basque. Le lecteur peut voir l’intensité de la joie qui habite le surfeur pleinement dans l’instant présent, tout en appréciant un coucher de soleil du plus bel effet.
Le dessinateur œuvre dans un registre réaliste et descriptif. Le lecteur se rend vite compte qu’il a effectué un travail de recherche conséquent pour pouvoir reconstituer une époque, mais aussi des lieux, la pratique du surf à la toute fin des années soixante, et également les sensations de concerts rock. Il part avec l’a priori que le scénariste va truffer ses dialogues et ses cartouches de texte d’informations. En fait le dosage en la matière s’avère très digeste, bien équilibré, agréable. Il lui faut peut-être un peu de temps pour se rendre compte que les dessins apportent un volume d’informations largement supérieur aux textes. Les modèles de voiture à commencer par la Coccinelle, mais aussi les combis VW. Une Peugeot, les Simca de la police, les modèles américains une fois arrivé en Californie, les pickups. Sans oublier la Porsche 356C 1600 cabriolet de Janis Joplin, avec sa peinture psychédélique, ou le Motor Skill Bus de Rick Griffin et sa décoration tout aussi psychédélique. Il va sans dire que les tenues de surfeurs et leurs planches sont tout aussi authentiques et correspondent à l’époque et au pays. Le lecteur peut également prendre le temps d’admirer les tenues hippies, les paysages naturels, les paysages urbains, la décoration et les meubles dans les scènes d’intérieur, la sono pendant les concerts, et même les panneaux indicateurs de direction dont celui sur l’autoroute Kamehameha à Hawaï. Les dessins donnent à voir chaque endroit, chaque activité avec une grande fidélité, y compris pour les scènes de concert, jusqu’aux protections des micros contre le vent pour le concert du groupe Jimi Hendrix Experience à Maui le 30 juillet 1970, ou la chemise du guitariste.
Le lecteur peut ainsi faire l’expérience de la pratique du surf, aussi bien que des concerts. Le scénariste commence en douceur en évoquant le dernier album 33 tours (support vinyle) du groupe Jefferson Airplane. À San Francisco, Linda emmène Pierre rencontrer Jerry Garcia (1942-1995), Bob Weir (1947-), Ron "Pigpen" McKernan (1945-1973), sur les marches du perron où loge leur communauté. Dans la page précédente, Linda et Pierre regardaient la pochette d’un album chez un disquaire : Anthem of the sun (1968) des Grateful Dead. Le lecteur qui ne connaît pas le groupe comprend facilement qu’il s’agit de trois membres du Dead. Survient Janis Joplin (1943-1970) dans sa Porsche : elle est nommée. Plus loin, il est question de Bill Graham (1931-1991), célèbre organisateur de concert de San Francisco et propriétaire de la salle de concert Fillmore East, puis Fillmore West. Les deux jeunes gens assistent à un concert du groupe Santana, composé de Carlos Santana (1947-), David Brown (basse), Michael Schrieve (batterie), Gregg Rolie (claviers), José Chepito Areas (timbales), Michael Carabello (congas). Les connaisseurs apprécieront la qualité de cette formation qui a gagné la notoriété du grand public avec son passage au festival de Woodstock (du 15 au 18/08/69). Plus tard, Pierre a la chance d’assister au concert de Maui du 30 juillet 1970, avec Jimi Hendrix (1942-1970), Mitch Mitchell (1946-2008, batterie) et Billy Cox (1941-, basse). Le dossier Surf Culture en fin d’album vient détailler la culture musicale de l’époque avec un article passionnant de quatre pages, et les vingt critiques d’album, de Outsideinside de Blue Cheer, à Abraxas de Santana. S’il connaît l’un ou l’autre de ces albums, le lecteur peut apprécier la qualité de ces critiques, et la maîtrise du sujet par le scénariste.
Tout au long de l’album, il est question de la pratique du surf, et des praticiens de l’époque, avec de nombreuses références nominatives pointues : Brad McCaul, Angie Reno, Mike Tabeling, Rabbit Kekai, Jock Sutherland, Reno Abellira, Eddie Aikau, Pat Curren, Fred van Dyke, Mickey Munoz, Peter Cole, Ricky Grigg, Buzzy Trent. Pierre évoque également Georges Hennebutte (1912-1999), l’inventeur du Leash. Il rencontre Jack O'Neill (1923-2017), pionnier du monde du surf, connu pour avoir perfectionné et popularisé les combinaisons en Néoprène. Il voyage également avec Rick Griffin (1944-1991), graphiste, créateur de la mascotte Murphy. Il voyage avec John Severson (1933-2017), réalisateur du film Pacific Vibrations (1970). À Maui, il se retrouve face à Mike Hynson (1942-), surfeur figurant dans le film L'été sans fin (1966, The Endless Summer), documentaire américain réalisé par Bruce Brown (1937-2017). Ces deux films établissent la possibilité d’un été sans fin, de surfeurs se rendant de spot en spot en suivant l’été au travers du globe. À plusieurs reprises, il est également question de la consommation de produits psychotropes : l’auteur condamne l’usage des acides (de type lysergique diéthylamide, LSD), les surfeurs n’en prenant pas. En revanche, il ne fait pas l’impasse sur l’usage récréatif du cannabis. Les auteurs montrent bien la jouissance de la pratique du surf à haut niveau, une forme de plaisir indicible à être en harmonie avec la puissance de la vague, à être en phase avec elle, avec la capacité physique de glisser, une forme de communion de nature mystique. Toutefois, le scénariste ne s’aventure pas plus avant dans cette dimension, éludant ainsi une partie significative de la troisième partie de son titre : Satori, c’est-à-dire une forme d’éveil spirituel atteint de manière intuitive plutôt que par une compréhension analytique.
C’est l’histoire d’un tout jeune surfeur de Biarritz qui se rend en Californie pour assouvir sa curiosité sur sa passion fin des années 60, début 70. Très vite, le lecteur se sent pris par la narration simple et agréable, sans exposition pesante. Dans le même temps, il assimile une quantité impressionnante d’informations grâce à une reconstitution visuelle impeccable, parfaitement intégrée dans la narration. Il comprend rapidement que le scénariste sait lui aussi de quoi il parle qu’il s’agisse du surf à cette époque, ou de l’environnement musical, tout en restant parfaitement intelligible pour des néophytes, et en se montrant pointu pour des connaisseurs. Une réussite exemplaire.
Ésoterrorisme… du zodiaque
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Ce tome fait suite à La Ligue des gentlemen extraordinaires Century (2009/2012) qu'il vaut mieux avoir lu avant. Il comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018/2019, écrits par Alan Moore, dessinés et encrés par Kevin O'Neill, et mis en couleurs par Ben Dimagmaliw, avec un lettrage réalisé par Todd Klein. Il s'agit de la dernière histoire de la ligue des gentlemen extraordinaires. le titre de cette aventure fait référence à La Tempête (1610/1611) de William Shakespeare (1564-1616).
Prologue I : au site de Kor en Ouganda, en 2009, Wilhelmina (Mina) Murray et Orlando font découvrir à Emma Night les bienfaits de la source de jouvence de Celle qui doit être obéit. Prologue II : dans la cité de We en 2996, Burt Steele et Satin Astro (en jetpack) sont poursuivis par 3 individus qui volent à leur poursuite. Steele se sacrifie pour que Astro ait le temps d'utiliser la machine à remonter le temps. Elle la déclenche et entame son voyage vers l'époque préréglée : 1958. En 2009, à Londres dans le quartier de Vauxhall, Jason King retrace les derniers événements majeurs à la nouvelle personne qui prend le poste de M au MI5 : l'avènement du Moonchild, le passage d'un inconnu (Orlando) dans les locaux du MI5, peu de temps avant la disparition d'Emma Night qui est partie en emportant plusieurs documents dont le Dossier Noir. Dans le désert autour de Kor, les trois femmes commencent leur périple de retour à pied, en se demandant où se rendre : Le Monde Éclatant mais elles ne savent pas trop l'accueil que leur réservera Propsero ? Le MI5 est à exclure d'office. Lincoln Island, la base de Jack Dakkar ? Elles optent pour cette dernière solution. À Londres, Garath (Marsman) et Satin Astro arrivent au club Drumm n Bassment. Masman utilise ses pouvoirs pour entrer et ils parviennent jusqu'à une porte indiquant un local électrique, qu'Astro ouvre. Ils pénètrent dans les locaux qui servirent de quartier général à l'équipe de superhéros Seven Stars. En consultant les journaux restés sur place, Satin comprend que deux de leurs équipiers sont morts : il ne reste que Jim Logan et Caroll Flane dont elle ne sait où ils se trouvent et Vull qu'elle décide de retrouver.
Emma, Mina et Orlando sont arrivés à un port, et Orlando est en train de parlementer avec deux soldats responsables du sous-marin Dugong. La discussion prend une vilaine tournure quand l'un deux lui met une main aux fesses. Elles s'approprient le sous-marin après que les deux soldats aient passé un sale quart d'heure : en route pour Lincoln Island. À Vauxhall, le briefing de M se poursuit : Jason King fait son exposé devant lui et devant les agents J 1 à 6. King explique que des agents ont interrogé des associées d'Emma Night et que l'une d'elles l'a emmenée à Kampala en Ouganda. Un peu plus tard, d'autres agents ont récupéré un bout de vidéo-surveillance à Freetown en Sierra Leone montrant Night plus jeune avec Mina Murray et une autre femme. M demande à l'agent J5 de réquisitionner un jet : ils vont se rendre en Ouganda. Dans une autre pièce du quartier général, Garath et Satin découvrent Carol Flane (Electro Girl) dans une immense cage de Faraday. La discussion s'engage.
Alan Moore et Kevin O'Neill l'ont annoncé officiellement : il s'agit de la dernière aventure de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, car ils prennent leur retraite des comics. Le premier épisode de la première saison est paru en 1999, vingt ans auparavant. Le lecteur retrouve tout ce à quoi il s'attend : les personnages récurrents comme Mina Murray et Orlando, des personnages issus de la littérature de l'imaginaire (de James Bond à Prospero, en passant par des superhéros anglais oubliés), une imagination débridée, une narration visuelle sèche, ironique et protéiforme, des aventures délirantes, des références culturelles à gogo, à ne plus savoir qu'en faire. O'Neill dessine avec une verve qui donne le tournis, intégrant toutes les exigences du scénario qui sont en quantité astronomiques. Ses personnages ont encore parfois de grands yeux, mais leur contour est beaucoup moins anguleux que précédemment, et il arrondit même certains traits. Ben Dimagmaliw maîtrise mieux les techniques de mise en couleur, pour un rendu plus organique, plus cohérent, sans utilisation hasardeuse des effets spéciaux infographiques. L'artiste dessine une quantité phénoménale de personnages, tous immédiatement indentifiables, et reconnaissables si le lecteur a déjà eu l'occasion de les croiser. Il a dû passer un temps considérable sur chaque planche pour aboutir à une narration visuelle aussi rigoureuse, lisible et vivante. Le scénariste a perdu l'aigreur du tome précédent, et privilégie l'aventure, le spectaculaire, l'humour souvent ironique, dans une histoire dense pleine de péripéties inimaginables.
L'histoire entremêle plusieurs fils narratifs : Satin Astro est revenue dans le passé pour éviter une catastrophe mais elle a perdu la mémoire, James Bond continue à tout faire pour éradiquer le surnaturel du monde réel, Mina Murray décide d'accompagner Jack Dakkar au Monde Éclatant, pendant qu'Orlando et Emma Night enquêtent sur la mort de collègues de cette dernière. Le lecteur suit ces personnages qu'il connait depuis plusieurs tomes, ou qu'il a découvert au début de ce tome, en rencontre de nombreux autres, et se rend compte que les auteurs reprennent des éléments présents dans les tomes précédents : il s'agit donc d'une lecture déconseillée aux néophytes. Certes, ils font des rappels réguliers, par exemple la pièce de Shakespeare présente dans le Dossier Noir, mais ils sont succincts et parcellaires. À d'autres reprises, rien n'est rappelé : par exemple en ce qui concerne le Monde Éclatant et Prospéro. Dans ces cas-là, le lecteur de passage risque de rapidement jeter l'éponge. C’est-à-dire qu'il est possible de lire l'histoire pour elle-même en sachant très bien que nombreux dialogues font des références à des événements passés, que les dessins comprennent de nombreux personnages ou vestiges évoquant des œuvres anglaises de toute nature, et de trouver le récit entraînant, inventif, divertissant, imaginatif, excellent.
Mais il est aussi possible de s'agacer de ne pas saisir toutes ces références. Rien que la couverture du premier épisode pose question : qui sont ces trois femmes ? Emma Night, Satin Astro ou Orlando pour celle de gauche ? Les trois hypothèses se défendent. Gloriana, Orlando ou Sycorax pour celle du milieu ? En tout cas, c'est Mina Murray pour celle de droite. Même pour un lecteur attentif dès le premier épisode de la première saison, il y a de nombreuses références trop obscures pour les identifier à la première lecture, ne serait-ce que parce qu'il s'agit de personnages mineurs de la bande dessinée britannique du vingtième siècle, ou parfois de la littérature d'imagination très obscure comme Pink Child, personnage apparaissant dans la nouvelle La niña rosa (1966), de Marco Denevi (écrivain argentin, 1922-1998). Autre exemple, chaque couverture est un hommage à une publication différente britannique, à commencer par les BD Classic Illustrated pour le numéro 1 : autant dire que le lecteur français n'en reconnaîtra pas beaucoup (sauf peut-être celle du magazine 2000 AD). C'est même épuisant ; dans une même page les références peuvent dépasser la dizaine, dans un ensemble hétéroclite pour mêler Cúchulainn et Gulliver. Au fil de l'épisode 4, le lecteur voit défiler Nemesis the Warlock, tous les acteurs ayant incarné James Bond, Pink Child, Dorothy (Dottie) Gale (Dorothy du Magicien d'Oz), Lady Alice Fairchild (Alice au pays des Merveilles), Wendy Darling Potter (Wendy de Peter Pan), Golliwog, Little Nemo in Slumberland, Margaret Brunner (= Margaret Thatcher + Miss Brunner), Mandrake le magicien, Black Cat (Linda Turner), Lady Blackhawk, Hannah Montana, Ayn Rand (1905-1982), et encore il s'agit à peine de la moitié des personnages de cet épisode.
Le lecteur constate également rapidement que la narration visuelle rend hommage à différentes formes de bande dessinée : la mise en page de Little Nemo in Slumberland de Winsor McCay (1971-1934), les strips des quotidiens, les comics pour fille avec des habits à découper pour placer sur les personnages, des passages en 3D (lunettes fournies dans le tome) dans le Monde Éclatant et même deux pages en roman-photo dans l'épisode 3 : c'est un festival. Là encore, il faut une culture encyclopédique (celle d'Alan Moore) pour pouvoir rattacher telle forme de narration visuelle à telle magazine ou tel héros. Les références à la littérature de l'imaginaire ne s'arrêtent pas là et le lecteur reconnaît des références à des écrivains comme Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), Ian Sinclair (et son personnage Andrew Norton), Michael Moorcock (et son personnage Jerry Cornelius), Margaret Atwood, à des auteurs de comics comme Steve Moore (1949-2014), Steve Ditko (1927-2018), et même à des mathématiciens comme Georg Cantor (mathématicien, 1845-1918), Kurt Gödel (mathématicien, 1906-1978), ou encore à des artistes peintres comme Richard Dadd (1817-1886), avec sa toile Le coup de maître du magicien bûcheron (The Fairy Feller’s Master-Stroke). Plus étonnant les auteurs prennent acte de l'existence des superhéros et y font référence Mandrake le magicien, Black Cat (Linda Turner), Lady Blackhawk, et de nombreux superhéros britanniques. D'ailleurs chaque épisode se termine avec une autre histoire de 8 pages, celle des Seven Stars : Captain Universe, Vull The Invisible, Marsman, Zom The Zodiac, Satin Astro, Flash Avenger, Electro Girl.
En fait chaque épisode contient encore beaucoup d'autres choses. Chaque deuxième de couverture revient sur un créateur de bande dessinée britannique qui a été spolié par les éditeurs : Leo Baxendale, Frank Bellamy, Marie Duval, Ken Reid, Denis McLoughlin, Ron Turner. Chaque troisième de couverture contient une page du courrier des lecteurs, entièrement rédigée par Alan & Kevin, réponses et lettres. Chaque quatrième de couverture constitue une fiche sur un des membres des Seven Stars, établie par Vull. Enfin le tome se termine par une postface en BD de 4 pages où Kevin & Alan se mettent en scène mettant en ordre le local de stockage où se trouvent tous les décors et les costumes nécessaires pour la série. Devant une telle profusion d'éléments de nature différente, cette bande dessinée semble inépuisable, à la fois pour ses personnages, ses références et ses thèmes. Le lecteur peut aussi bien l'envisager sous l'angle d'un divertissement, sous l'angle d'une somme postmoderne ultime, sous celui de la pensée des auteurs sur le rapport entre le réel et l'imaginaire et comment ce dernier influence le premier, comme une déclaration d'amour à l'imagination non-conformiste, etc.
Ce dernier tome des aventures de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires revient à un ton moins amer, avec un entrain irrésistible, et une profusion de personnages inépuisable, avec une abondance de références souvent obscures. Du coup, ça ne peut pas plaire à tout le monde : il faut que le lecteur soit consentant a priori. Sous cette réserve, il est vite subjugué par cette œuvre non-conformiste, encensant son genre littéraire de prédilection, avec une ouverture d'esprit extraordinaire. Il en ressort enchanté, avec la certitude de relire ce tome, et une question lancinante. La Tempête ? Bien sûr, il y a Prospéro et Ariel pour faire le lien avec la pièce du barde d'Avon, mais y a-t-il un thème commun à ladite pièce ?
Se démarquer de son père
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru sans prépublication, en 2018, coécrit par Anthony Del Cole & Geoff Moore, dessiné, encré et mis en couleurs par Jeff McComsey, avec un lettrage réalisé par Jeff McClelland. Le tome s'ouvre avec une citation de Winston Churchill (1874-1965) : en temps de guerre, la vérité est si précieuse qu'elle devrait toujours être protégée par un rempart de mensonge.
En novembre 1943, au pied des falaises de Douvres, une responsable militaire observe l'océan à la jumelle, alors qu'un soldat l'abrite avec un parapluie et que des gradés se tiennent en retrait. L'agente Cora Brown aperçoit un bateau de pêche venant vers le ponton. Une fois amarré au ponton, il en descend 3 officiers nazis. Le major Reid les accueille et leur demande de le suivre. Une fois à l'intérieur de la base, les trois officiers allemands s'installent sur un banc devant une table : en face d'eux le major Reid et un traducteur, Cora Brown se place plus loin adossée contre le mur. Les officiers déclarent qu'ils ne parleront qu'à Cora Brown. Les deux officiers anglais finissent par accepter de les laisser seuls avec elle. Neuman prend la parole pour évoquer l'obsession de Cora Brown de vouloir trouver Hitler. Mueller ajoute que si elle est en mesure de leur assurer leur liberté, ils peuvent lui indiquer comment trouver l'homme qui peut lui permettre d'accéder à Hitler. En mars 1944, à Lille, monsieur Pierre a fermé sa boutique et est en train de la ranger : une pâtisserie. Alors qu'il passe le balai, deux soldats nazis tapent au carreau. Il rouvre pour laisser entrer le major Vogel et le lieutenant Rene. Le major veut savoir où il les cache : ses délicieuses madeleines. Monsieur Petit répond qu'il ne lui en reste plus. Le major Vogel asticote Petit qui a été un soldat durant la première guerre mondiale. Il jette un coup d'œil derrière au four pour s'assurer qu'il n'y a rien de suspect, puis il s'en va avec Rene. Monsieur Petit laisse son apprentis Pierre Moreau et s'en va avec un carton contenant sûrement des madeleines.
Dans la rue, monsieur Petit remet son carton à un passant qui le remet ensuite à une femme assise à une table en terrasse, et qui le remet à un homme sur le pas de sa porte. Celui-ci l'ouvre, prend une madeleine, la casse en deux et lit le message qu'elle contient : je te plumerai la tête. Quelqu'un frappe à la porte : des soldats allemands pénètrent dans la pièce et abatte l'homme ainsi que celui en train de communiquer par radio. Le lendemain, Pierre Moreau se rend à la pâtisserie à vélo, et franchit le barrage de contrôle sans encombre, le soldat le reconnaissant. Arrivé le premier, il rentre dans la boutique et commence à préparer des pâtisseries dont les fameuses madeleines, les meilleures de tout Lille. Il ouvre la boutique tout seul et commence à servir les clients, expliquant que son patron a dû s'octroyer une quelques heures de sommeil de plus. Un jeune homme l'attire dans l'arrière-boutique : monsieur Petit est allongé mort sur une table. Il a été abattu il y a une heure de cela par les hommes du major Vogel. Pierre Moreau apprend que son patron faisait passer des messages de la résistance dans ses pâtisseries. Pierre Moreau réagit en instantané : il prend une boîte de madeleines et demande son arme à feu à l'un des résistants. Il se rend directement à la Kommandantur, à vélo.
Il est difficile de résister au mélange de grotesque et de comique de la couverture (un individu étranglant Hitler), ainsi qu'au titre sensationnaliste qui ne promet pas des révélations, mais une histoire rocambolesque. Le titre et la couverture contiennent donc une promesse déjà bien explicite, et il faut du temps aux auteurs pour en arriver là : présenter l'individu étant le fils d'Hitler, et encore plus de temps pour arriver fin avril 1945 à Berlin. D'un autre côté, le lecteur se rend compte qu'il ne sait pas trop comment prendre ce que lui racontent les auteurs. À l'évidence, cette hypothèse d'un fils caché d'Adolf Hitler relève de l'invention romanesque et il peut s'attendre à un récit mêlant espionnage et aventures en temps de guerre. D'un autre côté, les scénaristes font en sorte de suivre le déroulement réel de la seconde guerre mondiale en l'évoquant en arrière-plan, et d'intégrer plusieurs éléments historiquement exacts : le séjour possible d'Adolf Hitler à La Bassée en 1917, le réseau des résistants français, Theodor Morell (1886-1948, le médecin traitant d'Hitler), le débarquement de D-Day le 06 juin 1944, la libération d'Auschwitz le 27 janvier 1945, la préparation de la conférence de Postdam en juillet 1945. En outre cette hypothèse de fils caché fait écho aux déclarations de Jean-Marie Loret ayant prétendu que sa mère Charlotte Lobjoie avait couché avec Hitler en 1917 quand le régiment bavarois de celui-ci vint en repos dans le village de Fournes-en-Weppes (sud-ouest de Lille).
Ne sachant pas trop si c'est du lard ou cochon, le lecteur se rend compte que les auteurs savent donner une réelle personnalité à Pierre Moreau, malgré son caractère emporté et violent. Après tout, les prémices du récit sont plausibles et promettent un récit d'espionnage rythmé. Le format du volume est un peu plus petit que le format comics, participant à l'impression d'entamer une lecture de série B. Jeff McComsey se charge de toute la narration visuelle, y compris de la mise en couleurs. Pour cette dernière, il opte pour une forme de bichromie : soit un bleu canard et des nuances très proches pour le temps présent du récit, soit du gris châtaigne et des nuances très proches pour des séquences du passé et la séquence finale. Il réalise des dessins descriptifs dans un registre réaliste, avec une touche de simplification pas toujours facile à définir. Les contours des personnages sont parfois un tout petit peu ronds, les personnages eux-mêmes un peu petits, avec des expressions de visage pas toujours adultes. Pour autant la direction d'acteurs est en phase avec la nature du récit et des événements. Le lecteur observe que l'artiste préfère l'efficacité à la précision photographique en termes de costume, mais qu'ils correspondent à la réalité historique que ce soit pour les uniformes des soldats, ou les vêtements civils.
Jeff McComsey se montre un chef décorateur impliqué, même si parfois le lecteur ne parvient pas à se départir d'une impression de représentation un peu naïve. Les couloirs de la base militaire de Douvres montrent bien des matériaux et une architecture fonctionnelle, conçus pour être rapidement mis en œuvre. La devanture de la pâtisserie fait authentique, avec une petite impression de carte postale. L'aménagement de son intérieur est conforme avec la réalité, ainsi que les fours et les plans de travail à l'arrière. Le poste de contrôle avec ses sacs de sable au milieu de la rue correspond à ce qui se faisait. Le lecteur reconnaît facilement le papier peint d'époque dans la chambre d'un ancien garde personnel d'Hitler, appelé Elias Walter, ce qui fait étrangement penser à Walter Elias Disney. L'architecture intérieure de l'église près de Bruxelles apparaît authentique. Le lecteur peut reconnaître les rues de Berlin, en particulier devant la Chancellerie, certainement représentées d'après photographie d'époque. Le format un peu petit et la consistance de la colorisation donnent la sensation de pages très denses en informations visuelles, qui auraient méritées un format un peu plus grand, tout en ressentant qu'un format plus grand aurait accentué l'effet un peu trop gentil de certaines cases.
Même s'il ne sait toujours pas sur quel pied danser, le lecteur accepte bien volontiers de se laisser emporter par l'intrigue, de plus en plus persuadé que la couverture n'est pas mensongère et que Pierre Moreau aura l'occasion de serrer le cou d'Hitler. Il regarde donc ce jeune homme se transformer en chien fou sous l'effet de la colère. Il le regarde également encaisser les coups, et s'excuser auprès de Cora Brown de ne pas réussir à s'en tenir au plan, de ne pas pouvoir se maîtriser. La progression vers Berlin est semée d'embûches et l'entretien avec le docteur Theodor Morell réserve des surprises de taille, tout en restant compatibles avec la réalité historique. Les coscénaristes écrivent bien une histoire d'espionnage en temps de guerre, avec des missions périlleuses, des affrontements physiques et des stratagèmes bien pensés ou bricolés, mais qui ne se déroulent pas comme prévu. En prenant un peu de recul, le lecteur constate que le récit développe le thème de la paternité, de l'inné et de l'acquis, de l'importance de l'éducation, de la représentation qu'un jeune homme peut se faire de son père, que ce soit le père de substitution monsieur Petit, ou son père biologique Hitler, en ce qui concerne Pierre Moreau. Ce thème prend une autre envergure avec la dernière partie, cette représentation étant également façonnée par ce que l'individu souhaite croire, par ce qu'il projette de lui-même sur les faits. Il ne déforme pas les faits mais il se construit ses propres interprétations en fonction de ses valeurs, en fonction de ses convictions, en fonction de ce qu'il souhaite trouver. Si le lecteur peut trouver la dernière partie un peu téléphonée ou expédiée dans sa réalisation, il est frappé par la mise en scène de cette propension à interpréter la réalité par des sens finis et des connaissances partielles.
La couverture en vue subjective promet de pouvoir étrangler Adolf Hitler de ses propres mains, comme en étant son fils révulsé par les actions de son père. Le récit tient cette promesse, plongeant le lecteur dans une reconstitution historique plausible lors de la seconde guerre mondiale, pour une aventure d'espionnage en suivant un individu dépassé par les événements, incapable de maîtriser ses accès de violence. La narration visuelle est fluide, même si parfois son ton semble en léger décalage par rapport à la nature de l'histoire. Au final, l'intrigue est sympathique et divertissante, et le thème principal plus ambitieux que ne le laisse supposer la couverture : ce que peut s'imaginer un individu et comment ça influence ses actions.
Un album emprunté au hasard, car intrigué par le titre. Et c’est une bonne pioche, une belle surprise. Et le fait d’apprendre que cette histoire est vraie ajoute encore jubilation et atterrement, tellement la nature humaine est ici salement mise à nue.
L’intrigue de base – et historique donc – est assez simple : parmi tous les pauvres types plus ou moins cabossés qui ont survécu à l’enfer de la Première guerre mondiale et qui sont rapatriés sur la fin, un homme, muet et amnésique, sans nom et identité. Il est donc un « soldat inconnu », mais vivant. Et il va devenir le centre d’une frénésie improbable, puisque de nombreuses personnes, familles, vont venir le « réclamer », le « reconnaitre » (contre toute vraisemblance le plus souvent), avec des arguments où le pathétique, le grotesque emportent la réalité très loin. Et des autorités qui cherchent à calmer ces gens – et à surtout ne pas insister sur les méfaits de la guerre, qu’on souhaite oublier.
Autorité et familles, « experts » et charlatans en tous genres, prennent ainsi en étau le brave docteur Fenayrou, « l’inconnu » ayant été hospitalisé dans l’hôpital psychiatrique qu’il dirige : c’est lui qui, dignement, fait face aux menaces diverses, et tentent de raison garder.
L’histoire est terriblement triste, mais on ne peut s’empêcher de sourire très souvent devant des situations ou des dialogues ubuesques, et on comprend le désarroi du docteur.
L’histoire est surprenante, mais aussi très plaisante à lire. Car le travail en Noir et Blanc de Mauro Lirussi est à la fois original et très beau. Ses petites vignettes sont très chouettes.
Une belle découverte en tout cas.
Excellente série ! Je la regardais gamin, et aujourd'hui encore j'adore. Les histoires sont bien ficelées, ça se regarde sans modération et en plus de ça le générique est incroyable, je conseille vivement.
Le couple Abouet/Sapin renouvelle la série en déracinant la sympathique Akissi et son frère Fofana chez Papi en plein Paris. Tout auréolée de sa candeur, de sa naïveté et de son langage qui sent bon le soleil, Akissi va devoir apprendre les codes des ados parisiens qui sont souvent loin de ses repères.
Abouet s'amuse dans la comparaison (pas toujours à l'avantage du système français) de systèmes d'éducation et d'instruction aux antipodes sur plusieurs points. D'une façon souvent drôle Abouet donne à une Akissi au fort caractère un rôle de révélateur de plusieurs défauts qui empoisonnent la vie du collège.
C'est souvent assez classique (indiscipline, mise en danger, détérioration du langage) mais traité avec justesse et cela évite un côté moralisateur inefficace. Pas ou peu de racisme, ni de violence dans ce tome1 mais bien plus la recherche des blessures invisibles qui rendent notre société si riche bien fragile humainement (sa copine Mathilde va au secours pop, ou Marcel se retrouve seul tard le soir).
Abouet met ainsi le doigt sur le mal-être qui ronge nombre d'ados avec la star de la classe qui se met en danger d'anorexie pour rester fidèle aux canons imposés par une société de l'image. Un scénario bien construit autour d'un humour qui tombe juste, ouvre la porte à des thématiques bien plus angoissantes qui parle aussi bien aux ados qu'aux parents.
Mathieu Sapin est un familier de la série. Son héroïne occupe l'espace d'une façon dynamique et convaincante apportant le soleil de sa vitalité dans les rues grises d'un Paris tristounet. Les personnages secondaires sont soignés et répondent parfaitement à la présence d'Akissi. Le trait force un peu sur les stéréotypes sans toutefois aller jusqu'à la caricature. Cela reste un dessin assez classique pour le genre (Tomtom, Anatole...) qui convient bien à ce type de récit.
Un bon démarrage pour renouveler les aventures d'Akissi en y introduisant des thématiques importantes comme le déracinement, la double culture et l'acquisition de nouveaux codes.
Lecture très sympathique en cette rentrée scolaire.
J'ai eu une superbe surprise en lisant ce diptyque des deux auteurs espagnols. Même si la trame du récit est très classique et presque vintage, il y a suffisamment d'éléments dépaysants pour en faire une lecture très agréable.
En effet le contexte est très peu visité par la BD. Nous sommes 100 ans avant Géronimo au nord du Rio Grande mais en pays mexicain/espagnol. La Californie, le Nouveau Mexique voire une partie du Texas ne sont toujours pas Américains.
Gregorio Harriet nous emmène dans une aventure de gardes-frontières sorte de troupe d'élite composée de dragons/lanciers. La surprise vient de l'esprit vintage de l'histoire à contre-courant des récits indiens contemporains. Une jolie nonne enlevée par des Apaches pas trop sympas puis par des Comanches belliqueux qui tuent des Apaches, cela pourrait faire un scénario pour John Ford.
Pourtant la narration est très moderne et évite un manichéisme à la John Wayne. C'est rythmé et bien construit avec quelques touches d'humour (les deux "fiers" cavaliers nus sur un cheval), des scènes de bataille bien construites et de nombreux rappels historiques intéressants.
Le graphisme de Gil est la cerise sur le gâteau. On se croirait par moment dans un épisode de Blueberry. L'esprit est réaliste avec des personnages bien campés très crédibles et un travail sur les paysages du Nouveau Mexique très travaillé. L'alternance des scènes de garnison et des scènes indiennes procure beaucoup de punch au récit.
Une mise en couleur bien dosée soutient très bien la qualité générale de la série.
Une très agréable lecture pour les amoureux d'aventures.
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Run to Heaven
J’ai acheté le premier tome sur seule base de l’avis d’un libraire qui en conseillait la lecture, comparant cette œuvre à celles de Miyazaki. La couverture me plaisait, le dessin me semblait correct et le synopsis plutôt engageant… mais très clairement, je ne savais pas trop où je mettais les pieds. Le début du récit est sympathique, sans plus. On retrouve un cadre déjà souvent exploré et les personnages ont des profils déjà souvent vus. L’héroïne est attachante et, la galerie de personnages s’étoffant régulièrement, l’univers comme l’intrigue générale deviennent de plus en plus accrocheurs. On reste cependant sur une histoire classique d’adolescente qui éprouve des difficultés à s’intégrer mais à qui son don pour la course à pieds va permettre de s’ouvrir aux autres. Sympathique, vraiment, mais assez innocent et avec ce sentiment que tout va bien tourner. Mais la vraie force de ce premier tome réside dans sa dernière partie. Et alors que l’histoire baignait dans une certaine innocence, avec l’arrivée de la guerre sur l’île d’Arrecquero, c’est toute la brutalité de celle-ci qui nous explose au visage. Franchement, je ne m’attendais pas à ça et c’est cet aspect qui a fini par me convaincre du potentiel de la série. J’ai ainsi fini ce premier tome avec une seule envie : découvrir la suite. Côté dessin, j’ai plutôt bien aimé même si je trouve les morphologies parfois un peu étranges. Sans tenir compte du caractère parfois volontairement exagéré de la morphologie de certains des personnages, il y a comme ça par-çi par-là des dessins que je trouve mal proportionnés ou des angles de vue peu judicieux. Mais cela demeure un détail en comparaison avec la qualité d’ensemble. Car le dessin de Toan permet vraiment au lecteur de s’immerger dans cet univers et de s’attacher à ces personnages (celui de Fee en tête). Ça reste du manga, mais du manga soigné dans un style différent du style mainstream actuel. Et sans être un spécialiste du genre, je comprends la comparaison avec Miyazaki et le style graphique qu’il avait utilisé dans un « Nausicaä de la vallée du vent ». Même si le dessin ici n’a pas la même profondeur, il y a quand même un petit quelque chose. Au final, ce premier tome est vraiment une bonne surprise et je continuerai à suivre la série avec plaisir.
Frontier
J'avais envie de le lire parce que Guillaume Singelin est un gros créateur du Label 619, avec Meyef, Maudoux, Run ou Bablet. Et que je leur reconnais un renouveau de la BD de genre, marquée par un imaginaire américain mixé aux mangas et saupoudré de références pop. Un univers foisonnant, riche et inventif qui a largement été plébiscité ces dernières années. De Singelin, je n'ai lu que P.T.S.D. mais ce fut avec grand plaisir. L'auteur manie les personnage chibi (mignon) avec des proportions étranges mais qui évoluent dans un environnement détaillé (les graphismes des vaisseaux sont très précis) et des thématiques lourdes et graves. Mais sans jamais verser non plus dans le roman noir, ça reste du divertissement plus branché action, avec l'intelligence d'un bon scénario. Une recette qui fait très label 619 pour moi, et que j'apprécie clairement ! La BD est dense, vraiment riche en diverses choses mais en même temps très lisible. Ça s'enchaine facilement, avec une première partie d'exposition des personnages et des environnements, qui place les enjeux qui vont suivre et ensuite. L'histoire embraye ensuite sur un road-trip des personnages jusqu'à ce qu'ils se retrouvent tous ensemble et finalement poursuivent leur arcs narratifs vers un final assez peu conventionnel. J'ai été surpris par cette longue séquence de scénario. Très vite des idées simples mais efficace viennent parsemer l'histoire, donnant à croire qu'on prendra une direction ou une autre, mais Singelin reste dans un équilibre maitrisé entre l'action pure, la critique bien sentie et la SF contemplative. Il y a de quoi relire, largement même, avec la densité de l'histoire. Et je ne parle pas des sujets évoqués (écologie, pollution terrestre et spatiale, extraction des ressources, recyclage, multinationales, droits des travailleurs ...) qui sont autant de petites réflexions qui collent au récit. Le dessin, comme mentionné plus haut, à une précision dans les détails des vaisseaux. Je n'ai aucun doute sur la quantité de travail qu'il a fourni pour rendre l'ensemble crédible ! D'ailleurs son style de dessin (et l'histoire avec) m'évoque du cyber-punk dans l'espace. Les personnages chibi sont étranges au début, mais on se fait vite à leurs caractéristiques. D'autant que l'auteur a toujours un moyen simple pour qu'on s'y retrouve entre les différents protagonistes. Si je dois garder un défaut de l'histoire, je dirais qu'il y a une certaine linéarité dans le récit. Les personnages vont d'un point à un autre dans une course qui ne revient jamais vraiment en arrière. Alors je trouve que ça reste dans le propos (la question de créer un nouvel avenir différent) mais il aurait pu être intéressant d'avoir un retour vers ce qu'il se passe là où ils ont été. Il n'y a qu'un seul moment dans la BD où l'impact de leur passage est révélé, et il est d'ailleurs très intéressant. C'est du pinaillage et je n'en tiens pas rigueur à la BD, qui reste franchement très agréable. Je pense que ça va être le genre que je relirais pour retrouver la richesse de ce qui est développé, et aussi me laisser porter par une histoire qui fait un peu rêver. C'est chouette, parfois, de voyager dans les étoiles !
Miyabichi no Onmyôji - L'Exorciste hérétique
Dans ce monde de fantasy inspiré du Japon médiéval, des démons menacent l'Empire humain qui doit faire appel à des exorcistes spécialisés pour combattre la menace. Fuzuki est le plus fort d'entre eux mais lui et ses compagnons sont également rejetés par la population pour une mystérieuse faute qu'il a commise dans son passé et le condamne pour hérésie. Cela ne l'empêche pas de se mettre au service de l'Empereur pour retrouver au plus vite les trésors sacrés qui risqueraient de rendre les démons encore plus puissants. Le contexte, à base de combats à coups de sabre et de sceaux magiques contre des démons humanoïdes séduisants et dangereux n'est pas sans rappeler celui de Demon slayer mais le ton est ici différent. Il diffère pour commencer dans son graphisme. L'autrice a pris le partie d'offrir un manga à même de séduire lecteurs masculins comme féminins : pour dire les choses simplement, ses personnages sont tous des beaux gosses assez efféminés, l'un d'entre eux étant même régulièrement confondu pour une jeune fille. Le dessin est très bon, détaillé et esthétique pour les personnages, et pas en reste pour les décors même s'ils sont moins présents. La mise en scène est simple mais claire et les scènes de combat bien compréhensibles. Les planches de ce manga flattent l'oeil, et l'édition française est aussi de belle qualité, avec un papier épais. Au delà des combats, le scénario joue sur deux éléments moteurs. Le premier est la relation entre les personnages, tous très différents et intrigants, avec des rapports complexes les uns avec les autres, souvent du fait de lourds passés. Le second est un voile de mystère insistant et à plusieurs niveaux. Il y a d'une part le mystère sur l'enquête sur le vol des trésors sacrés de l'empereur : comment les démons ont-ils pu s'en emparer ? Qui est derrière tout ça ? Et d'autre part le mystère sur les personnages eux-mêmes, en particulier le protagoniste principal, Fuzuki qui cache à tout le monde les raisons de son comportement et de son passé d'hérétique. Il faudra attendre le quatrième tome pour avoir un aperçu plus clair de ce passé, mais là encore sans qu'il dévoile à quiconque ce qu'il s'est vraiment passé et ce qui l'a poussé à agir ainsi, à l'époque et aujourd'hui encore. Tout en lui et en d'autres personnages est en ambiguïté, sans savoir s'ils sont vraiment bons ou mauvais, s'ils sont alliés ou futurs ennemis. Ajouté au charme de chacun d'entre eux et à la beauté du dessin, cela apporte la touche d'originalité et d'attrait qui manque un peu à l'action qui, elle, est un peu plus basique. Malgré un léger manque d'accroche, c'est un manga de belle qualité qui donne envie d'être suivi.
Hippie Surf Satori
Surf's up! - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables pour pouvoir être appréciée. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Alain Gardinier pour le scénario, et par Renaud Garreta pour les dessins et les couleurs. Il compte cent-dix pages de bande dessinée. Il se conclut avec un dossier intitulé Surf Culture, de quinze pages. Des articles d’une page sur la côte des Basques, sur le leash de Georges Hennebutte, sur l’établissement Steak House de Biarritz en 1969, sur le graphiste Rick Griffin (1944-1991) et le Motor Skill Bus, sur le surfeur Miki Dora (1934-2002), sur la côte nord (North shore) de Hawaï. Un article de quatre pages sur la bande son de Hippie Surf Satori, l’acid rock, mélange d’énergie et de psychédélisme. La présentation de vingt albums de référence, sur quatre pages. Un article d’une page sur les livres de référence sur le surf et cette époque. Juillet 1969. Plage de la côte des Basques, Biarritz. Une Coccinelle Volkswagen arrive en vue de la plage, avec une planche de surf sur le toit. Jack se fait quelques vagues sur sa planche rouge. Puis il va retrouver son copain Steve, et il lui propose de se retrouver au Steak House le soir. Son pote trouve que c’est une bonne idée : Brian vient d’arriver en ville, directement de San Francisco. Et il déboule avec plein de nouveaux 33 tours dont le dernier Jefferson Airplane. Il a promis de les apporter le soir-même. La Fleur à la platine, ils vont se régaler. Au Steak House, à la demande de Jack, Steve va donner des conseils au barman Pierre qui prépare son voyage vers la Californie. Jack est de Los Angeles, Steve est né à San Francisco. Il vit et surfe à Ocean Beach, la grande plage de la ville. Il demande si Jack a vu passer Miki Dora ce soir. La réponse est négative, mais il est passé hier soir. Le lendemain les amis se retrouvent dans le combi bicolore de Steve qui est en train de déguster du kiff marocain. Il l’a rapporté de son trip là-bas au printemps. Cinq kilos cachés au fond du réservoir. Il leur en offre un sachet. Pierre le remercie chaleureusement car il n’a aucune solution pour trouver de l’herbe à Biarritz hormis les mecs comme lui. Après, ça tombe bien, car il ne travaille pas ce soir. Demain, si les conditions se confirment, c’est surf toutes la journée. Le soir, Pierre lit tranquillement Sur la route de Jack Kerouac dans son lit, avec son casque stéréo sur la tête. Son père entre dans sa chambre après avoir frappé et il lui conseille véhément de bouger ses fesses plutôt que de glander dans son plumard à écouter sa musique de dégénéré. En plus, il constate qu’il a encore fumé de cette cochonnerie. Pierre n’a même pas retiré son casque audio. Le lendemain, les conditions météo tiennent leur promesse et c’est surf ! Il est envié par son copain car il dispose d’une planche Hobie, un modèle Gary Propper à trois lattes, shapée cette année, c’est Steve qui lui a prêtée. Un titre dont les trois mots annonce autant de thèmes, et une image de couverture qui met en avant le mot Surf avec la taille de caractère la plus grande. Le texte d’introduction du scénariste évoque le fait qu’il a répondu à une proposition du dessinateur de réaliser une bande dessinée sur le surf, et qu’il a choisi cette période pour pouvoir parler de la musique correspondante. Il s’agit bel et bien d’une histoire dans laquelle le lecteur est invité à suivre le parcours de Pierre, un jeune homme vivant à Biarritz, pratiquant le surf et ayant décidé d’effectuer un séjour en Californie. Il s’agit également de la reconstitution d’une époque, Pierre étant un condensé de deux personnes que le scénariste a eu la chance de croiser dans sa vie : Alain Dister (1941-2008), photographe devenu écrivain, et François Lartigau (1949-2016), un cador du surf français. Ainsi le personnage fictif commence par un séjour à San Francisco où il se rend à un concert au Fillmore, et il croise des musiciens en vue dans le quartier, les rues Ashbury et Haight, Dans le même temps, il croise des praticiens du surf et il s’entraîne lui-même, jusqu’à ce que des circonstances l’oblige à fuir San Francisco pour s’installer dans un ranch à Hawaï, suivant là le parcours amalgamé des deux individus ayant servi de modèle. La couverture impressionne le lecteur par l’évidence du mouvement du surfeur au creux du tube, l’évanescence de l’écume, la solidité de la mer au premier plan, les gouttelettes en suspension. Il est visible que l’artiste est sensible à la beauté de l’océan et de la pratique du surf. Le scénariste ménage plusieurs séquences où l‘on voit Pierre ou des sportifs s’y adonner. Pages 8 à 10, le lecteur peut voir deux jeunes gens approcher l’eau avec leur planche, entrer dans l’eau, se positionner sur leur planche au bon moment, puis glisser gracieusement, cadrés de face ou de profil pour mettre en valeur leur posture ou leur mouvement, à la fois en mer et depuis la plage. Pages 16 & 17, Pierre observe Steve surfer à San Francisco : le lecteur voit la différence de taille des vagues, les positions plus techniques. Pages 38 & 39, c’est un dessin en double page avec un surfeur aguerri qui file avec une concentration intense qui se lit sur son visage. La séquence à Waimea est à couper le souffle. Celle à Honolua Bay également : une eau magnifique, des vagues gigantesques, des glisses aussi techniques que gracieuses. Bien sûr, le récit se termine sur trois pages de glisse aussi belles qu’émouvantes, au spot de Parlementia, sentier Bidart-Guéthary sur la côte basque. Le lecteur peut voir l’intensité de la joie qui habite le surfeur pleinement dans l’instant présent, tout en appréciant un coucher de soleil du plus bel effet. Le dessinateur œuvre dans un registre réaliste et descriptif. Le lecteur se rend vite compte qu’il a effectué un travail de recherche conséquent pour pouvoir reconstituer une époque, mais aussi des lieux, la pratique du surf à la toute fin des années soixante, et également les sensations de concerts rock. Il part avec l’a priori que le scénariste va truffer ses dialogues et ses cartouches de texte d’informations. En fait le dosage en la matière s’avère très digeste, bien équilibré, agréable. Il lui faut peut-être un peu de temps pour se rendre compte que les dessins apportent un volume d’informations largement supérieur aux textes. Les modèles de voiture à commencer par la Coccinelle, mais aussi les combis VW. Une Peugeot, les Simca de la police, les modèles américains une fois arrivé en Californie, les pickups. Sans oublier la Porsche 356C 1600 cabriolet de Janis Joplin, avec sa peinture psychédélique, ou le Motor Skill Bus de Rick Griffin et sa décoration tout aussi psychédélique. Il va sans dire que les tenues de surfeurs et leurs planches sont tout aussi authentiques et correspondent à l’époque et au pays. Le lecteur peut également prendre le temps d’admirer les tenues hippies, les paysages naturels, les paysages urbains, la décoration et les meubles dans les scènes d’intérieur, la sono pendant les concerts, et même les panneaux indicateurs de direction dont celui sur l’autoroute Kamehameha à Hawaï. Les dessins donnent à voir chaque endroit, chaque activité avec une grande fidélité, y compris pour les scènes de concert, jusqu’aux protections des micros contre le vent pour le concert du groupe Jimi Hendrix Experience à Maui le 30 juillet 1970, ou la chemise du guitariste. Le lecteur peut ainsi faire l’expérience de la pratique du surf, aussi bien que des concerts. Le scénariste commence en douceur en évoquant le dernier album 33 tours (support vinyle) du groupe Jefferson Airplane. À San Francisco, Linda emmène Pierre rencontrer Jerry Garcia (1942-1995), Bob Weir (1947-), Ron "Pigpen" McKernan (1945-1973), sur les marches du perron où loge leur communauté. Dans la page précédente, Linda et Pierre regardaient la pochette d’un album chez un disquaire : Anthem of the sun (1968) des Grateful Dead. Le lecteur qui ne connaît pas le groupe comprend facilement qu’il s’agit de trois membres du Dead. Survient Janis Joplin (1943-1970) dans sa Porsche : elle est nommée. Plus loin, il est question de Bill Graham (1931-1991), célèbre organisateur de concert de San Francisco et propriétaire de la salle de concert Fillmore East, puis Fillmore West. Les deux jeunes gens assistent à un concert du groupe Santana, composé de Carlos Santana (1947-), David Brown (basse), Michael Schrieve (batterie), Gregg Rolie (claviers), José Chepito Areas (timbales), Michael Carabello (congas). Les connaisseurs apprécieront la qualité de cette formation qui a gagné la notoriété du grand public avec son passage au festival de Woodstock (du 15 au 18/08/69). Plus tard, Pierre a la chance d’assister au concert de Maui du 30 juillet 1970, avec Jimi Hendrix (1942-1970), Mitch Mitchell (1946-2008, batterie) et Billy Cox (1941-, basse). Le dossier Surf Culture en fin d’album vient détailler la culture musicale de l’époque avec un article passionnant de quatre pages, et les vingt critiques d’album, de Outsideinside de Blue Cheer, à Abraxas de Santana. S’il connaît l’un ou l’autre de ces albums, le lecteur peut apprécier la qualité de ces critiques, et la maîtrise du sujet par le scénariste. Tout au long de l’album, il est question de la pratique du surf, et des praticiens de l’époque, avec de nombreuses références nominatives pointues : Brad McCaul, Angie Reno, Mike Tabeling, Rabbit Kekai, Jock Sutherland, Reno Abellira, Eddie Aikau, Pat Curren, Fred van Dyke, Mickey Munoz, Peter Cole, Ricky Grigg, Buzzy Trent. Pierre évoque également Georges Hennebutte (1912-1999), l’inventeur du Leash. Il rencontre Jack O'Neill (1923-2017), pionnier du monde du surf, connu pour avoir perfectionné et popularisé les combinaisons en Néoprène. Il voyage également avec Rick Griffin (1944-1991), graphiste, créateur de la mascotte Murphy. Il voyage avec John Severson (1933-2017), réalisateur du film Pacific Vibrations (1970). À Maui, il se retrouve face à Mike Hynson (1942-), surfeur figurant dans le film L'été sans fin (1966, The Endless Summer), documentaire américain réalisé par Bruce Brown (1937-2017). Ces deux films établissent la possibilité d’un été sans fin, de surfeurs se rendant de spot en spot en suivant l’été au travers du globe. À plusieurs reprises, il est également question de la consommation de produits psychotropes : l’auteur condamne l’usage des acides (de type lysergique diéthylamide, LSD), les surfeurs n’en prenant pas. En revanche, il ne fait pas l’impasse sur l’usage récréatif du cannabis. Les auteurs montrent bien la jouissance de la pratique du surf à haut niveau, une forme de plaisir indicible à être en harmonie avec la puissance de la vague, à être en phase avec elle, avec la capacité physique de glisser, une forme de communion de nature mystique. Toutefois, le scénariste ne s’aventure pas plus avant dans cette dimension, éludant ainsi une partie significative de la troisième partie de son titre : Satori, c’est-à-dire une forme d’éveil spirituel atteint de manière intuitive plutôt que par une compréhension analytique. C’est l’histoire d’un tout jeune surfeur de Biarritz qui se rend en Californie pour assouvir sa curiosité sur sa passion fin des années 60, début 70. Très vite, le lecteur se sent pris par la narration simple et agréable, sans exposition pesante. Dans le même temps, il assimile une quantité impressionnante d’informations grâce à une reconstitution visuelle impeccable, parfaitement intégrée dans la narration. Il comprend rapidement que le scénariste sait lui aussi de quoi il parle qu’il s’agisse du surf à cette époque, ou de l’environnement musical, tout en restant parfaitement intelligible pour des néophytes, et en se montrant pointu pour des connaisseurs. Une réussite exemplaire.
La Ligue des Gentlemen Extraordinaires - La Tempête
Ésoterrorisme… du zodiaque - Ce tome fait suite à La Ligue des gentlemen extraordinaires Century (2009/2012) qu'il vaut mieux avoir lu avant. Il comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2018/2019, écrits par Alan Moore, dessinés et encrés par Kevin O'Neill, et mis en couleurs par Ben Dimagmaliw, avec un lettrage réalisé par Todd Klein. Il s'agit de la dernière histoire de la ligue des gentlemen extraordinaires. le titre de cette aventure fait référence à La Tempête (1610/1611) de William Shakespeare (1564-1616). Prologue I : au site de Kor en Ouganda, en 2009, Wilhelmina (Mina) Murray et Orlando font découvrir à Emma Night les bienfaits de la source de jouvence de Celle qui doit être obéit. Prologue II : dans la cité de We en 2996, Burt Steele et Satin Astro (en jetpack) sont poursuivis par 3 individus qui volent à leur poursuite. Steele se sacrifie pour que Astro ait le temps d'utiliser la machine à remonter le temps. Elle la déclenche et entame son voyage vers l'époque préréglée : 1958. En 2009, à Londres dans le quartier de Vauxhall, Jason King retrace les derniers événements majeurs à la nouvelle personne qui prend le poste de M au MI5 : l'avènement du Moonchild, le passage d'un inconnu (Orlando) dans les locaux du MI5, peu de temps avant la disparition d'Emma Night qui est partie en emportant plusieurs documents dont le Dossier Noir. Dans le désert autour de Kor, les trois femmes commencent leur périple de retour à pied, en se demandant où se rendre : Le Monde Éclatant mais elles ne savent pas trop l'accueil que leur réservera Propsero ? Le MI5 est à exclure d'office. Lincoln Island, la base de Jack Dakkar ? Elles optent pour cette dernière solution. À Londres, Garath (Marsman) et Satin Astro arrivent au club Drumm n Bassment. Masman utilise ses pouvoirs pour entrer et ils parviennent jusqu'à une porte indiquant un local électrique, qu'Astro ouvre. Ils pénètrent dans les locaux qui servirent de quartier général à l'équipe de superhéros Seven Stars. En consultant les journaux restés sur place, Satin comprend que deux de leurs équipiers sont morts : il ne reste que Jim Logan et Caroll Flane dont elle ne sait où ils se trouvent et Vull qu'elle décide de retrouver. Emma, Mina et Orlando sont arrivés à un port, et Orlando est en train de parlementer avec deux soldats responsables du sous-marin Dugong. La discussion prend une vilaine tournure quand l'un deux lui met une main aux fesses. Elles s'approprient le sous-marin après que les deux soldats aient passé un sale quart d'heure : en route pour Lincoln Island. À Vauxhall, le briefing de M se poursuit : Jason King fait son exposé devant lui et devant les agents J 1 à 6. King explique que des agents ont interrogé des associées d'Emma Night et que l'une d'elles l'a emmenée à Kampala en Ouganda. Un peu plus tard, d'autres agents ont récupéré un bout de vidéo-surveillance à Freetown en Sierra Leone montrant Night plus jeune avec Mina Murray et une autre femme. M demande à l'agent J5 de réquisitionner un jet : ils vont se rendre en Ouganda. Dans une autre pièce du quartier général, Garath et Satin découvrent Carol Flane (Electro Girl) dans une immense cage de Faraday. La discussion s'engage. Alan Moore et Kevin O'Neill l'ont annoncé officiellement : il s'agit de la dernière aventure de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, car ils prennent leur retraite des comics. Le premier épisode de la première saison est paru en 1999, vingt ans auparavant. Le lecteur retrouve tout ce à quoi il s'attend : les personnages récurrents comme Mina Murray et Orlando, des personnages issus de la littérature de l'imaginaire (de James Bond à Prospero, en passant par des superhéros anglais oubliés), une imagination débridée, une narration visuelle sèche, ironique et protéiforme, des aventures délirantes, des références culturelles à gogo, à ne plus savoir qu'en faire. O'Neill dessine avec une verve qui donne le tournis, intégrant toutes les exigences du scénario qui sont en quantité astronomiques. Ses personnages ont encore parfois de grands yeux, mais leur contour est beaucoup moins anguleux que précédemment, et il arrondit même certains traits. Ben Dimagmaliw maîtrise mieux les techniques de mise en couleur, pour un rendu plus organique, plus cohérent, sans utilisation hasardeuse des effets spéciaux infographiques. L'artiste dessine une quantité phénoménale de personnages, tous immédiatement indentifiables, et reconnaissables si le lecteur a déjà eu l'occasion de les croiser. Il a dû passer un temps considérable sur chaque planche pour aboutir à une narration visuelle aussi rigoureuse, lisible et vivante. Le scénariste a perdu l'aigreur du tome précédent, et privilégie l'aventure, le spectaculaire, l'humour souvent ironique, dans une histoire dense pleine de péripéties inimaginables. L'histoire entremêle plusieurs fils narratifs : Satin Astro est revenue dans le passé pour éviter une catastrophe mais elle a perdu la mémoire, James Bond continue à tout faire pour éradiquer le surnaturel du monde réel, Mina Murray décide d'accompagner Jack Dakkar au Monde Éclatant, pendant qu'Orlando et Emma Night enquêtent sur la mort de collègues de cette dernière. Le lecteur suit ces personnages qu'il connait depuis plusieurs tomes, ou qu'il a découvert au début de ce tome, en rencontre de nombreux autres, et se rend compte que les auteurs reprennent des éléments présents dans les tomes précédents : il s'agit donc d'une lecture déconseillée aux néophytes. Certes, ils font des rappels réguliers, par exemple la pièce de Shakespeare présente dans le Dossier Noir, mais ils sont succincts et parcellaires. À d'autres reprises, rien n'est rappelé : par exemple en ce qui concerne le Monde Éclatant et Prospéro. Dans ces cas-là, le lecteur de passage risque de rapidement jeter l'éponge. C’est-à-dire qu'il est possible de lire l'histoire pour elle-même en sachant très bien que nombreux dialogues font des références à des événements passés, que les dessins comprennent de nombreux personnages ou vestiges évoquant des œuvres anglaises de toute nature, et de trouver le récit entraînant, inventif, divertissant, imaginatif, excellent. Mais il est aussi possible de s'agacer de ne pas saisir toutes ces références. Rien que la couverture du premier épisode pose question : qui sont ces trois femmes ? Emma Night, Satin Astro ou Orlando pour celle de gauche ? Les trois hypothèses se défendent. Gloriana, Orlando ou Sycorax pour celle du milieu ? En tout cas, c'est Mina Murray pour celle de droite. Même pour un lecteur attentif dès le premier épisode de la première saison, il y a de nombreuses références trop obscures pour les identifier à la première lecture, ne serait-ce que parce qu'il s'agit de personnages mineurs de la bande dessinée britannique du vingtième siècle, ou parfois de la littérature d'imagination très obscure comme Pink Child, personnage apparaissant dans la nouvelle La niña rosa (1966), de Marco Denevi (écrivain argentin, 1922-1998). Autre exemple, chaque couverture est un hommage à une publication différente britannique, à commencer par les BD Classic Illustrated pour le numéro 1 : autant dire que le lecteur français n'en reconnaîtra pas beaucoup (sauf peut-être celle du magazine 2000 AD). C'est même épuisant ; dans une même page les références peuvent dépasser la dizaine, dans un ensemble hétéroclite pour mêler Cúchulainn et Gulliver. Au fil de l'épisode 4, le lecteur voit défiler Nemesis the Warlock, tous les acteurs ayant incarné James Bond, Pink Child, Dorothy (Dottie) Gale (Dorothy du Magicien d'Oz), Lady Alice Fairchild (Alice au pays des Merveilles), Wendy Darling Potter (Wendy de Peter Pan), Golliwog, Little Nemo in Slumberland, Margaret Brunner (= Margaret Thatcher + Miss Brunner), Mandrake le magicien, Black Cat (Linda Turner), Lady Blackhawk, Hannah Montana, Ayn Rand (1905-1982), et encore il s'agit à peine de la moitié des personnages de cet épisode. Le lecteur constate également rapidement que la narration visuelle rend hommage à différentes formes de bande dessinée : la mise en page de Little Nemo in Slumberland de Winsor McCay (1971-1934), les strips des quotidiens, les comics pour fille avec des habits à découper pour placer sur les personnages, des passages en 3D (lunettes fournies dans le tome) dans le Monde Éclatant et même deux pages en roman-photo dans l'épisode 3 : c'est un festival. Là encore, il faut une culture encyclopédique (celle d'Alan Moore) pour pouvoir rattacher telle forme de narration visuelle à telle magazine ou tel héros. Les références à la littérature de l'imaginaire ne s'arrêtent pas là et le lecteur reconnaît des références à des écrivains comme Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), Ian Sinclair (et son personnage Andrew Norton), Michael Moorcock (et son personnage Jerry Cornelius), Margaret Atwood, à des auteurs de comics comme Steve Moore (1949-2014), Steve Ditko (1927-2018), et même à des mathématiciens comme Georg Cantor (mathématicien, 1845-1918), Kurt Gödel (mathématicien, 1906-1978), ou encore à des artistes peintres comme Richard Dadd (1817-1886), avec sa toile Le coup de maître du magicien bûcheron (The Fairy Feller’s Master-Stroke). Plus étonnant les auteurs prennent acte de l'existence des superhéros et y font référence Mandrake le magicien, Black Cat (Linda Turner), Lady Blackhawk, et de nombreux superhéros britanniques. D'ailleurs chaque épisode se termine avec une autre histoire de 8 pages, celle des Seven Stars : Captain Universe, Vull The Invisible, Marsman, Zom The Zodiac, Satin Astro, Flash Avenger, Electro Girl. En fait chaque épisode contient encore beaucoup d'autres choses. Chaque deuxième de couverture revient sur un créateur de bande dessinée britannique qui a été spolié par les éditeurs : Leo Baxendale, Frank Bellamy, Marie Duval, Ken Reid, Denis McLoughlin, Ron Turner. Chaque troisième de couverture contient une page du courrier des lecteurs, entièrement rédigée par Alan & Kevin, réponses et lettres. Chaque quatrième de couverture constitue une fiche sur un des membres des Seven Stars, établie par Vull. Enfin le tome se termine par une postface en BD de 4 pages où Kevin & Alan se mettent en scène mettant en ordre le local de stockage où se trouvent tous les décors et les costumes nécessaires pour la série. Devant une telle profusion d'éléments de nature différente, cette bande dessinée semble inépuisable, à la fois pour ses personnages, ses références et ses thèmes. Le lecteur peut aussi bien l'envisager sous l'angle d'un divertissement, sous l'angle d'une somme postmoderne ultime, sous celui de la pensée des auteurs sur le rapport entre le réel et l'imaginaire et comment ce dernier influence le premier, comme une déclaration d'amour à l'imagination non-conformiste, etc. Ce dernier tome des aventures de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires revient à un ton moins amer, avec un entrain irrésistible, et une profusion de personnages inépuisable, avec une abondance de références souvent obscures. Du coup, ça ne peut pas plaire à tout le monde : il faut que le lecteur soit consentant a priori. Sous cette réserve, il est vite subjugué par cette œuvre non-conformiste, encensant son genre littéraire de prédilection, avec une ouverture d'esprit extraordinaire. Il en ressort enchanté, avec la certitude de relire ce tome, et une question lancinante. La Tempête ? Bien sûr, il y a Prospéro et Ariel pour faire le lien avec la pièce du barde d'Avon, mais y a-t-il un thème commun à ladite pièce ?
L'Héritier d'Hitler
Se démarquer de son père - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru sans prépublication, en 2018, coécrit par Anthony Del Cole & Geoff Moore, dessiné, encré et mis en couleurs par Jeff McComsey, avec un lettrage réalisé par Jeff McClelland. Le tome s'ouvre avec une citation de Winston Churchill (1874-1965) : en temps de guerre, la vérité est si précieuse qu'elle devrait toujours être protégée par un rempart de mensonge. En novembre 1943, au pied des falaises de Douvres, une responsable militaire observe l'océan à la jumelle, alors qu'un soldat l'abrite avec un parapluie et que des gradés se tiennent en retrait. L'agente Cora Brown aperçoit un bateau de pêche venant vers le ponton. Une fois amarré au ponton, il en descend 3 officiers nazis. Le major Reid les accueille et leur demande de le suivre. Une fois à l'intérieur de la base, les trois officiers allemands s'installent sur un banc devant une table : en face d'eux le major Reid et un traducteur, Cora Brown se place plus loin adossée contre le mur. Les officiers déclarent qu'ils ne parleront qu'à Cora Brown. Les deux officiers anglais finissent par accepter de les laisser seuls avec elle. Neuman prend la parole pour évoquer l'obsession de Cora Brown de vouloir trouver Hitler. Mueller ajoute que si elle est en mesure de leur assurer leur liberté, ils peuvent lui indiquer comment trouver l'homme qui peut lui permettre d'accéder à Hitler. En mars 1944, à Lille, monsieur Pierre a fermé sa boutique et est en train de la ranger : une pâtisserie. Alors qu'il passe le balai, deux soldats nazis tapent au carreau. Il rouvre pour laisser entrer le major Vogel et le lieutenant Rene. Le major veut savoir où il les cache : ses délicieuses madeleines. Monsieur Petit répond qu'il ne lui en reste plus. Le major Vogel asticote Petit qui a été un soldat durant la première guerre mondiale. Il jette un coup d'œil derrière au four pour s'assurer qu'il n'y a rien de suspect, puis il s'en va avec Rene. Monsieur Petit laisse son apprentis Pierre Moreau et s'en va avec un carton contenant sûrement des madeleines. Dans la rue, monsieur Petit remet son carton à un passant qui le remet ensuite à une femme assise à une table en terrasse, et qui le remet à un homme sur le pas de sa porte. Celui-ci l'ouvre, prend une madeleine, la casse en deux et lit le message qu'elle contient : je te plumerai la tête. Quelqu'un frappe à la porte : des soldats allemands pénètrent dans la pièce et abatte l'homme ainsi que celui en train de communiquer par radio. Le lendemain, Pierre Moreau se rend à la pâtisserie à vélo, et franchit le barrage de contrôle sans encombre, le soldat le reconnaissant. Arrivé le premier, il rentre dans la boutique et commence à préparer des pâtisseries dont les fameuses madeleines, les meilleures de tout Lille. Il ouvre la boutique tout seul et commence à servir les clients, expliquant que son patron a dû s'octroyer une quelques heures de sommeil de plus. Un jeune homme l'attire dans l'arrière-boutique : monsieur Petit est allongé mort sur une table. Il a été abattu il y a une heure de cela par les hommes du major Vogel. Pierre Moreau apprend que son patron faisait passer des messages de la résistance dans ses pâtisseries. Pierre Moreau réagit en instantané : il prend une boîte de madeleines et demande son arme à feu à l'un des résistants. Il se rend directement à la Kommandantur, à vélo. Il est difficile de résister au mélange de grotesque et de comique de la couverture (un individu étranglant Hitler), ainsi qu'au titre sensationnaliste qui ne promet pas des révélations, mais une histoire rocambolesque. Le titre et la couverture contiennent donc une promesse déjà bien explicite, et il faut du temps aux auteurs pour en arriver là : présenter l'individu étant le fils d'Hitler, et encore plus de temps pour arriver fin avril 1945 à Berlin. D'un autre côté, le lecteur se rend compte qu'il ne sait pas trop comment prendre ce que lui racontent les auteurs. À l'évidence, cette hypothèse d'un fils caché d'Adolf Hitler relève de l'invention romanesque et il peut s'attendre à un récit mêlant espionnage et aventures en temps de guerre. D'un autre côté, les scénaristes font en sorte de suivre le déroulement réel de la seconde guerre mondiale en l'évoquant en arrière-plan, et d'intégrer plusieurs éléments historiquement exacts : le séjour possible d'Adolf Hitler à La Bassée en 1917, le réseau des résistants français, Theodor Morell (1886-1948, le médecin traitant d'Hitler), le débarquement de D-Day le 06 juin 1944, la libération d'Auschwitz le 27 janvier 1945, la préparation de la conférence de Postdam en juillet 1945. En outre cette hypothèse de fils caché fait écho aux déclarations de Jean-Marie Loret ayant prétendu que sa mère Charlotte Lobjoie avait couché avec Hitler en 1917 quand le régiment bavarois de celui-ci vint en repos dans le village de Fournes-en-Weppes (sud-ouest de Lille). Ne sachant pas trop si c'est du lard ou cochon, le lecteur se rend compte que les auteurs savent donner une réelle personnalité à Pierre Moreau, malgré son caractère emporté et violent. Après tout, les prémices du récit sont plausibles et promettent un récit d'espionnage rythmé. Le format du volume est un peu plus petit que le format comics, participant à l'impression d'entamer une lecture de série B. Jeff McComsey se charge de toute la narration visuelle, y compris de la mise en couleurs. Pour cette dernière, il opte pour une forme de bichromie : soit un bleu canard et des nuances très proches pour le temps présent du récit, soit du gris châtaigne et des nuances très proches pour des séquences du passé et la séquence finale. Il réalise des dessins descriptifs dans un registre réaliste, avec une touche de simplification pas toujours facile à définir. Les contours des personnages sont parfois un tout petit peu ronds, les personnages eux-mêmes un peu petits, avec des expressions de visage pas toujours adultes. Pour autant la direction d'acteurs est en phase avec la nature du récit et des événements. Le lecteur observe que l'artiste préfère l'efficacité à la précision photographique en termes de costume, mais qu'ils correspondent à la réalité historique que ce soit pour les uniformes des soldats, ou les vêtements civils. Jeff McComsey se montre un chef décorateur impliqué, même si parfois le lecteur ne parvient pas à se départir d'une impression de représentation un peu naïve. Les couloirs de la base militaire de Douvres montrent bien des matériaux et une architecture fonctionnelle, conçus pour être rapidement mis en œuvre. La devanture de la pâtisserie fait authentique, avec une petite impression de carte postale. L'aménagement de son intérieur est conforme avec la réalité, ainsi que les fours et les plans de travail à l'arrière. Le poste de contrôle avec ses sacs de sable au milieu de la rue correspond à ce qui se faisait. Le lecteur reconnaît facilement le papier peint d'époque dans la chambre d'un ancien garde personnel d'Hitler, appelé Elias Walter, ce qui fait étrangement penser à Walter Elias Disney. L'architecture intérieure de l'église près de Bruxelles apparaît authentique. Le lecteur peut reconnaître les rues de Berlin, en particulier devant la Chancellerie, certainement représentées d'après photographie d'époque. Le format un peu petit et la consistance de la colorisation donnent la sensation de pages très denses en informations visuelles, qui auraient méritées un format un peu plus grand, tout en ressentant qu'un format plus grand aurait accentué l'effet un peu trop gentil de certaines cases. Même s'il ne sait toujours pas sur quel pied danser, le lecteur accepte bien volontiers de se laisser emporter par l'intrigue, de plus en plus persuadé que la couverture n'est pas mensongère et que Pierre Moreau aura l'occasion de serrer le cou d'Hitler. Il regarde donc ce jeune homme se transformer en chien fou sous l'effet de la colère. Il le regarde également encaisser les coups, et s'excuser auprès de Cora Brown de ne pas réussir à s'en tenir au plan, de ne pas pouvoir se maîtriser. La progression vers Berlin est semée d'embûches et l'entretien avec le docteur Theodor Morell réserve des surprises de taille, tout en restant compatibles avec la réalité historique. Les coscénaristes écrivent bien une histoire d'espionnage en temps de guerre, avec des missions périlleuses, des affrontements physiques et des stratagèmes bien pensés ou bricolés, mais qui ne se déroulent pas comme prévu. En prenant un peu de recul, le lecteur constate que le récit développe le thème de la paternité, de l'inné et de l'acquis, de l'importance de l'éducation, de la représentation qu'un jeune homme peut se faire de son père, que ce soit le père de substitution monsieur Petit, ou son père biologique Hitler, en ce qui concerne Pierre Moreau. Ce thème prend une autre envergure avec la dernière partie, cette représentation étant également façonnée par ce que l'individu souhaite croire, par ce qu'il projette de lui-même sur les faits. Il ne déforme pas les faits mais il se construit ses propres interprétations en fonction de ses valeurs, en fonction de ses convictions, en fonction de ce qu'il souhaite trouver. Si le lecteur peut trouver la dernière partie un peu téléphonée ou expédiée dans sa réalisation, il est frappé par la mise en scène de cette propension à interpréter la réalité par des sens finis et des connaissances partielles. La couverture en vue subjective promet de pouvoir étrangler Adolf Hitler de ses propres mains, comme en étant son fils révulsé par les actions de son père. Le récit tient cette promesse, plongeant le lecteur dans une reconstitution historique plausible lors de la seconde guerre mondiale, pour une aventure d'espionnage en suivant un individu dépassé par les événements, incapable de maîtriser ses accès de violence. La narration visuelle est fluide, même si parfois son ton semble en léger décalage par rapport à la nature de l'histoire. Au final, l'intrigue est sympathique et divertissante, et le thème principal plus ambitieux que ne le laisse supposer la couverture : ce que peut s'imaginer un individu et comment ça influence ses actions.
Le Soldat Inconnu vivant
Un album emprunté au hasard, car intrigué par le titre. Et c’est une bonne pioche, une belle surprise. Et le fait d’apprendre que cette histoire est vraie ajoute encore jubilation et atterrement, tellement la nature humaine est ici salement mise à nue. L’intrigue de base – et historique donc – est assez simple : parmi tous les pauvres types plus ou moins cabossés qui ont survécu à l’enfer de la Première guerre mondiale et qui sont rapatriés sur la fin, un homme, muet et amnésique, sans nom et identité. Il est donc un « soldat inconnu », mais vivant. Et il va devenir le centre d’une frénésie improbable, puisque de nombreuses personnes, familles, vont venir le « réclamer », le « reconnaitre » (contre toute vraisemblance le plus souvent), avec des arguments où le pathétique, le grotesque emportent la réalité très loin. Et des autorités qui cherchent à calmer ces gens – et à surtout ne pas insister sur les méfaits de la guerre, qu’on souhaite oublier. Autorité et familles, « experts » et charlatans en tous genres, prennent ainsi en étau le brave docteur Fenayrou, « l’inconnu » ayant été hospitalisé dans l’hôpital psychiatrique qu’il dirige : c’est lui qui, dignement, fait face aux menaces diverses, et tentent de raison garder. L’histoire est terriblement triste, mais on ne peut s’empêcher de sourire très souvent devant des situations ou des dialogues ubuesques, et on comprend le désarroi du docteur. L’histoire est surprenante, mais aussi très plaisante à lire. Car le travail en Noir et Blanc de Mauro Lirussi est à la fois original et très beau. Ses petites vignettes sont très chouettes. Une belle découverte en tout cas.
Shuriken School
Excellente série ! Je la regardais gamin, et aujourd'hui encore j'adore. Les histoires sont bien ficelées, ça se regarde sans modération et en plus de ça le générique est incroyable, je conseille vivement.
Akissi de Paris
Le couple Abouet/Sapin renouvelle la série en déracinant la sympathique Akissi et son frère Fofana chez Papi en plein Paris. Tout auréolée de sa candeur, de sa naïveté et de son langage qui sent bon le soleil, Akissi va devoir apprendre les codes des ados parisiens qui sont souvent loin de ses repères. Abouet s'amuse dans la comparaison (pas toujours à l'avantage du système français) de systèmes d'éducation et d'instruction aux antipodes sur plusieurs points. D'une façon souvent drôle Abouet donne à une Akissi au fort caractère un rôle de révélateur de plusieurs défauts qui empoisonnent la vie du collège. C'est souvent assez classique (indiscipline, mise en danger, détérioration du langage) mais traité avec justesse et cela évite un côté moralisateur inefficace. Pas ou peu de racisme, ni de violence dans ce tome1 mais bien plus la recherche des blessures invisibles qui rendent notre société si riche bien fragile humainement (sa copine Mathilde va au secours pop, ou Marcel se retrouve seul tard le soir). Abouet met ainsi le doigt sur le mal-être qui ronge nombre d'ados avec la star de la classe qui se met en danger d'anorexie pour rester fidèle aux canons imposés par une société de l'image. Un scénario bien construit autour d'un humour qui tombe juste, ouvre la porte à des thématiques bien plus angoissantes qui parle aussi bien aux ados qu'aux parents. Mathieu Sapin est un familier de la série. Son héroïne occupe l'espace d'une façon dynamique et convaincante apportant le soleil de sa vitalité dans les rues grises d'un Paris tristounet. Les personnages secondaires sont soignés et répondent parfaitement à la présence d'Akissi. Le trait force un peu sur les stéréotypes sans toutefois aller jusqu'à la caricature. Cela reste un dessin assez classique pour le genre (Tomtom, Anatole...) qui convient bien à ce type de récit. Un bon démarrage pour renouveler les aventures d'Akissi en y introduisant des thématiques importantes comme le déracinement, la double culture et l'acquisition de nouveaux codes. Lecture très sympathique en cette rentrée scolaire.
Les Dragons de la frontière
J'ai eu une superbe surprise en lisant ce diptyque des deux auteurs espagnols. Même si la trame du récit est très classique et presque vintage, il y a suffisamment d'éléments dépaysants pour en faire une lecture très agréable. En effet le contexte est très peu visité par la BD. Nous sommes 100 ans avant Géronimo au nord du Rio Grande mais en pays mexicain/espagnol. La Californie, le Nouveau Mexique voire une partie du Texas ne sont toujours pas Américains. Gregorio Harriet nous emmène dans une aventure de gardes-frontières sorte de troupe d'élite composée de dragons/lanciers. La surprise vient de l'esprit vintage de l'histoire à contre-courant des récits indiens contemporains. Une jolie nonne enlevée par des Apaches pas trop sympas puis par des Comanches belliqueux qui tuent des Apaches, cela pourrait faire un scénario pour John Ford. Pourtant la narration est très moderne et évite un manichéisme à la John Wayne. C'est rythmé et bien construit avec quelques touches d'humour (les deux "fiers" cavaliers nus sur un cheval), des scènes de bataille bien construites et de nombreux rappels historiques intéressants. Le graphisme de Gil est la cerise sur le gâteau. On se croirait par moment dans un épisode de Blueberry. L'esprit est réaliste avec des personnages bien campés très crédibles et un travail sur les paysages du Nouveau Mexique très travaillé. L'alternance des scènes de garnison et des scènes indiennes procure beaucoup de punch au récit. Une mise en couleur bien dosée soutient très bien la qualité générale de la série. Une très agréable lecture pour les amoureux d'aventures.