Les derniers avis (39893 avis)

Couverture de la série Swan
Swan

Je suis surpris que cette excellente série soit passé sous les radars du site. C'est donc avec beaucoup de plaisir que je me colle à faire rentrer le triptyque de Néjib sur le site. Dans une fiction originale Néjib nous entraine sur les pas de Swan, jeune et riche américaine et nous fait vivre une des périodes les plus riches et les plus inovantes de la peinture française. Néjib choisit de concentrer son récit sur quelques années autour de 1860 avec comme fil rouge trois œuvres majeures d'Edouard Manet: Le Buveur d'absinthe, Le Chanteur espagnol et surtout Le Déjeuner sur l'herbe. En fin connaisseur de l'histoire de l'art et des technique picturale l'auteur crée un récit vivant, crédible et savant. L'auteur montre comment cette époque fut une transition majeure vers la peinture contemporaine qui n'a pas rejeté le classicisme mais a utilisé ses codes sur des sujets considérés comme "vulgaires" si ils n'étaient pas vu avec le prisme de l'antiquité ou du récit biblique. C'est surtout vrai pour la thématique de la nudité. A travers une riche galerie de portraits où la fiction se mêle au réel de façon très convaincante, l'auteur en profite pour introduire plusieurs thématiques qui nous touchent encore aujourd'hui comme l'homosexualité ou la reconnaissance du potentiel des femmes. Ce sont des thèmes devenus assez convenus mais ils sont traités avec finesse et maîtrise. Néjib propose un graphisme très moderne. Ses traits à la plume alternent le très fin jusqu'au trait épais. Ce jeu permet de mettre en valeur la forte expressivité des comportements. Dans une fiction qui parle de l'histoire de la peinture la couleur est rare et Néjib travaille beaucoup sur les noirs. Je le vois d'ailleurs comme un clin d'œil malicieux puisque le frère de Swan trouve sa personnalité artistique en bannissant le noir de sa palette. Tout le contraire de ce que propose l'auteur avec maestria. Une très bonne lecture qui reste d'un égal niveau tout au long des trois épisodes.

05/09/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série Jolies ténèbres
Jolies ténèbres

Je n'avais pas bien lu les critiques de cette BD et je n'étais pas préparé à ce qui allait arriver. Ces différents petits personnages, comme autant de personnages créés par une enfant, vont vivre un chamboulement en devant sortir de son corps lorsqu'elle meurt pour aller vivre en dehors. Et là... c'est le drame. Franchement, c'est sombre et violent alors que le dessin et la majorité du récit tend vers une histoire pour enfant, mignonne et rigolote sur des petites créatures découvrant un monde qu'ils ne connaissent pas. Et puis les drames et les morts s'enchainent, violents et cruels. C'est macabre, noir et parfois franchement glauque (je pense au coup avec l'oiseau). Il y a de vrais moments atroces, toujours tempérés par cette image très conte pour enfant. Le récit reste sur la fine corde entre les deux, ne versant jamais dans le glauque absolu mais bien loin de son ton enfantin et léger. Au final, je regrette juste que lorsque la fin arrive, il y ait un évènement logique qui se déroule, et tout s'arrête ensuite. La morale est ambiguë, peut-être une réflexion sur la bonté de certains, mais en tout cas c'est une BD d'une rare cruauté ! Je recommande la lecture, mais soyez attentif, c'est pas pour enfant !

05/09/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5
Couverture de la série Soeurs d'Ys - La malédiction du royaume englouti
Soeurs d'Ys - La malédiction du royaume englouti

Je connais peu la légende d'Ys, dont je n'ai jamais lu le récit d'origine. Mais j'ai l'impression que cette BD est une lecture assez stricte de celle-ci avec quelques ajouts (le roi n'a qu'une fille dans la légende apparemment). Et je suis franchement content de ma lecture ! Comme souvent, avec une légende, le canevas est assez rigide sans fioriture. Le début du récit est un flashback de la rencontre entre le roi et sa femme, suivi par la dissension entre les deux sœurs et leur vie progressive. La chute d'Ys sera bientôt inéluctable mais, par un détournement de l'imagerie chrétienne qui a été collée à la légende, ce n'est pas leur luxure qui condamnera les habitants. C'est même un acte de rédemption qui finira par provoquer la chute de la ville, et ça fait plaisir ! D'autre part, je dois dire que pour une fois l'intégration de la religion catholique ne m'a pas donnée envie de m'énerver. Seul le saint-Christophe apparait et la religion en tant que tel n'est presque jamais évoquée. Une façon intéressante de montrer les cultes qui se transforment est cependant présente à la fin de l'histoire. En parlant de l'histoire, je trouve que la façon dont elle se conclue est une très bonne idée. Partant d'un début qui présageait une autre fin, l'auteur a choisi une idée bien moins manichéenne et plus amère, une fin logique mais triste, qui met en lumière l'importance de notre place dans un système social. Intéressant et très loin d'une fin Disney ! Niveau dessin, c'est un pur plaisir avec ce style crayonné qui permets de superbes illustrations et des jeux de couleurs efficace. C'est un plaisir de chaque instant pour les yeux et rien que ça mériterait une petite lecture. Pour moi, c'est une adaptation réussie de la légende et je la recommanderai à tout les bretons mais aussi aux autres. D'ailleurs, même si elle contient une certaine violence, les plus jeunes peuvent la lire sans souci (attendez quand même le collège je pense). Et puis franchement, ces dessins ... A voir !

05/09/2024 (modifier)
Couverture de la série Éclore
Éclore

Eclore est un très bel album dans lequel Aude Mermilliod nous parle de son rapport à son propre corps. Une histoire qui commence par un viol et qui se termine par une vie de couple projetée vers l’avenir. Sans tabous, elle montre cette lente éclosion nourrie par sa sexualité, la danse et les massages. Techniquement, la bande dessinée est également très bonne. Le dessin est agréable à lire, la mise en page est aérée, le texte à la première personne n’est pas trop envahissant et bien écrit. Cet album est très personnel et l’autrice s’y livre avec tout son corps. C’est un récit centré sur le ressenti, très organique, à fleur de peau, et très personnel, très tourné vers l’autrice elle-même. Il m’est dès lors extrêmement difficile de le juger. Car le juger, c’est juger son autrice, ses propos, ses choix, ses erreurs… Et je n’en ai ni les compétences ni l’envie. Alors je me contente de prendre ce qu’elle offre : un très bel album, personnel, techniquement très bien réalisé, débordant de sincérité, de douleurs enfouies et de soulagement.

05/09/2024 (modifier)
Par Simili
Note: 4/5
Couverture de la série Rural !
Rural !

"Rural !" c'est l'histoire d'un GAEC qui s'est lancé dans l'agriculture bio et raisonnée dans le Maine et Loire ; c'est également l'histoire d'une autoroute qui fait un drôle de zigzag et c'est enfin l'histoire d'un couple qui devra abandonner son rêve de vivre là …. "Chronique d'une Collision Politique" est le sous titre choisi par Etienne DAVODEAU. Il résume parfaitement son ouvrage, engagé et à la subjectivité assumée. "Rural !" est un documentaire qui nous interpelle sur le monde que nous créons, que nous laisserons en héritage. Le bon sens paysan, dans ce que ce terme a de plus noble, est parfaitement mis en avant. Il y est également question de lobbying, d'intérêts politique, de puissants et de faibles. J'ai trouvé l'ouvrage très instructif, au delà du monde agricole, sur la façon dont l'intérêt collectif pouvait être à géométrie variable en fonction d'intérêts personnels. J'ai apprécié que les agriculteurs "conventionnels" ne soient pas stigmatisés, tant ce métier est difficile et nécessaire Le coup de crayon est énergique, le noir et blanc parfait. Comme Noirdésir, j'aimerai beaucoup avoir une suite, savoir ce que sont devenus les différents protagonistes, surtout Philippe et Sandrine (j'ai mangé leur nom de famille), qui ont tellement perdu dans cette histoire

05/09/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Voyageur (Rojzman & Alessandra)
Le Voyageur (Rojzman & Alessandra)

Sapere vedere - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2023. Il a été écrit par Théa Rojzman, dessiné et mis en couleurs par Joël Alessandra. Il compte cent-trente-neuf pages de bande dessinée. Il se termine avec un carnet graphique de dix-huit pages, agrémenté de courtes citations de Léonard de Vinci. Musée du Louvre, Paris, France. Patrick exerce le métier de gardien pour Le Louvre et il est régulièrement affecté dans l'aile Denon, où il doit supporter les hordes de touristes, accompagnés par des guides, qui se pressent pour admirer la Joconde. Leur comportement stéréotypé lui tape sur le système. Alors qu'il est en train de s'énerver tout seul dans sa tête, un groupe arrive, et la guide entame son commentaire. Elle leur demande s'ils connaissent les deux titres de ce tableau : La Joconde, ou le Portrait de Mona Lisa. Ils peuvent voir qu'il s'agit d'une peinture sur huile sur panneau de bois. du peuplier pour être exact. Attention, elle ne veut voir personne s'approcher trop près du tableau. Les deux particularités principales de cette peinture sont ce sourire énigmatique et le fait que le regard suit le spectateur où qu'il soit. Les deux paysages : l'un semble habité par les hommes, l'autre est comme un paysage imaginaire. Certains commentateurs estiment qu'il s'agit d'une sorte de paysage intérieur. le paysage est peut-être essentiel dans ce tableau. Regarder le pont et la rivière. La Joconde ne serait-elle pas aussi une évocation du temps ? le temps qui passe et rend la beauté, un sourire, la vie humaine éphémères. Regarder comme ce sourire est énigmatique, quel est son secret ? Qui était vraiment la Joconde ? 500 ans plus tard, on ne le sait toujours pas et on ne le saura certainement jamais. Ce tableau est scandaleux pour l'époque, une femme souriante plantée devant un paysage quasi imaginaire et plutôt inquiétant comme un mémorial préhumain. Léonard de Vinci ne l'a d'ailleurs jamais remis à son commanditaire. Un autre gardien rejoint Patrick estimant également que cette guide est particulièrement ennuyeuse. En revanche, elle a de jolies jambes. Patrick lui rétorque que c'est pas pour eux des jambes comme ça. La visite est terminée, le car les attend, la guide emmène son groupe et dit au revoir à Patrick, accompagné d'un Bonne soirée. Il reprend son attitude professionnelle et commence à indiquer aux visiteurs qu'ils doivent se diriger vers la sortie car le musée ferme dans trente minutes. Certains râlent car ils n'ont pas disposé d'assez de temps. Patrick se rend dans les vestiaires pour se changer, avec les autres gardiens. Marc, l'un des gardiens, en invitent d'autres à sa fête d'anniversaire, mais pas Patrick. Marc lui demande en revanche un service : aller dire à Geneviève, la moche de la billetterie, qu'elle a encore oublié de prévenir les gens que le musée fermait à 18 heures. Une fois ses collègues partis, Patrick flanque un grand coup de tatane dans un casier, pour évacuer sa frustration. Il se dirige vers la billetterie et il s'acquitte de sa promesse. Puis il rentre chez lui, supportant mal à la sérénade d'un accordéoniste dans le métro. Une lecture facile, très aérée, quarante-quatre pages muettes, une dizaine de dessins en double page. Assez peu de dialogues. Tout est fait pour procurer une sensation de lecture rapide, sans effort, avec quelques passages oniriques. Un dispositif narratif assez classique : la possibilité de pénétrer dans un tableau pour en explorer l'univers. Les auteurs ont choisi la Joconde, le tableau le plus célèbre au monde, assez énigmatique dans les faits, contenant peu d'éléments visuels, et offrant donc un champ d'exploration très libre. Une histoire d'un homme seul, subissant une relation abusive avec sa mère, vivant encore chez maman à cinquante ans, une situation peut-être un tantinet exagérée. Il a fini par être aigri, ce que le lecteur comprend parfaitement. Les dessins ne le rendent pas particulièrement joli ou avenant, et certainement pas souriant. le lecteur le prend rapidement en pitié, car il est évident qu'il est passé à côté de sa vie, mais en même temps il prend soin de sa vieille mère. La narration visuelle offre une expérience consistante un peu terne dans le monde réel du fait du choix d'une mise en couleurs cantonnée à des nuances de bleu un peu fades. Il en va autrement dans le monde du tableau qui se bénéficie de séquences en couleurs. le voyage arrive à son terme. Et voilà… En fait pas du tout. Dès la première séquence avec la guide qui commente le chef d’œuvre de Léonard de Vinci (1452-1519), il se passe autre chose. L'empathie du lecteur peut s'éveiller avec le commentaire lui-même sur le tableau : encore une personne qui parle de la Joconde, comme c'est original, c'est-à-dire exactement le sentiment de lassitude de Patrick. Ou par la remarque sur les jambes de la guide et le fait que c'est pas pour des gardiens de musée, une forme de résignation à être un individu insignifiant, un d'une banalité tellement ordinaire que les bonnes choses de la vie ne sont pas accessibles. Ou alors par l'écrasant sentiment de solitude, amplifié par le musicien qui chante la Vie en rose dans le métro, par le réconfort accablant de retrouver sa mère, par l'absence de toute marque festive pour son cinquantième anniversaire, par la monotonie débilitante du quotidien qui se répète dans un cycle sans fin, uniquement marqué par l'entropie qui grignote implacablement l'énergie vitale. Il ressent ces émotions en regardant simplement le personnage se déplacer mécaniquement dans sa vie, en ressentant le vide émotionnel qui émane de ces pages qui se tournent vite, de cette couleur qui donne l'impression d'être presque uniforme, de ces moments si rares d'échanges verbaux, et si vides d'implication. En contraposée, peut-être que l'artiste met à profit ces croquis de carnet de voyage en Toscane, mais quelle bouffée d'air frais, quel enchantement de couleurs, et si ce sont des souvenirs de vacances, il est évident que l'artiste y a pris plaisir, s'est délecté de ces visions et leur a fait honneur dans ses dessins. Il est aussi possible que le lecteur s'interroge lui-même sur ce qu'incarne ce chef d’œuvre mondialement connu, sur ce qui en fait un chef d’œuvre, sur ce que lui-même y perçoit, ou au contraire sur ce qui en fait un portrait qui ne lui parle pas, à la surface duquel il reste. La relation à sa mère de Patrick est peut-être un peu appuyée, mais elle n'est pas moins universelle : chaque lectrice ou lecteur, quelle que soit sa situation, s'est interrogé dessus, a dû entamer ou faire le chemin de la séparation d'avec cette personne dans le ventre de laquelle il a vécu pendant la gestation, la personne qui a littéralement construit son corps. La représentation qu'en donne l'artiste s'avère très troublante : sa banalité, son visage dénué d'amour, mais aussi une forme de proximité physique attendrie. D'ailleurs, les dessins ne dégagent pas de fadeur, en fait ils montrent bien le quotidien de Patrick avec un bon niveau de détails dans les représentations, des zones du Louvre, immédiatement identifiables, une Joconde très fidèle, aussi vraie que nature, quelques statues, d'autres œuvres d'art. Patrick baigne chaque jour dans des chefs d’œuvre, et cela finit par provoquer le lecteur sur sa propre relation à l'art. sa façon de les considérer, de les interpréter, de leur imposer le sens qu'il leur donne. Patrick lui-même donne plusieurs sens successifs à la Joconde : en fonction de son état d'esprit, Mona Lisa incarne une personne ou quelque chose de différent. le sens est dans l’œil de celui qui contemple l’œuvre. le lecteur n'est pas dupe : il sait que lui-même effectue sa propre interprétation et qu'elle s'avère changeante en fonction de son état d'esprit. Autant d'interprétations ou de sens à une œuvre d'art, que de personnes qui la contemplent. Et par voie de transposition, autant de sens possibles à cette bande dessinée qu'il est en train de lire. D'ailleurs, comment lui arrivent-elles ces interprétations à Patrick ? Des réminiscences de ce qu'il a pu entendre des guides, certaines très séduisantes ? Peut-être des lectures faites par lui-même ? Ou une discussion avec un libraire ? Une librairie bien étrange que celle dans laquelle il pénètre, avec un libraire qui ne s'occupe que de cet unique client, de manière plus ou moins sibylline, et une pièce cocon envahie de livres dans laquelle il doit faire bon se réfugier. Cette exhortation en latin : Sapere Vedere, c'est-à-dire Savoir voir. Et puis ce voyage, ou plutôt ces voyages dans le monde de Mona Lisa, dans l'environnement du tableau, et hors cadre : de belles métaphores visuelles, à commencer par Sortir du cadre. L'enfant dans l’œuf, des inventions de Léonard de Vinci : voilà qui rappelle que le créateur de ce tableau était un génie. L'artiste aménage des visuels du maître, et leur choix atteste du fait que la scénariste a fait plus que survoler quelques images sur la toile. le lecteur acquiert la conviction qu'elle-même a effectué ce cheminement de s'interroger sur son rapport aux œuvres d'art. À chaque fois, Mona Lisa prend les traits d'une personne différente, une projection de Patrick sur cette femme en fonction de ce qui accapare ses pensées. Progressivement, il se produit une catharsis au travers de la contemplation du tableau et de ce qu'il y projette. La Joconde reste inchangée, mais à chaque fois il la regarde d'un œil neuf, ou en tout cas différent, ce que montrent bien les dessins. Lors de sa rencontre suivante avec le libraire, celui-ci évoque la technique du sfumato, utilisée par de Vinci. Une autre métaphore s'impose : cela correspond également à l'effet produit par les réflexions et rêveries de Patrick sur lui-même. Jusqu'à cette image saisissante en page cent-neuf, d'un facsimilé de radiographie du tableau de la Joconde : il n'y a quasiment plus de personnage car il s'est ouvert aux autres, il a pour partie gommé ses propres frontières. Arrivé à la fin de l'ouvrage, le lecteur découvre le carnet graphique et les citations de Léonard de Vinci : pas de doute possible, cette bande dessinée est l’œuvre de deux créateurs qui se sont abreuvés à l'esprit du maître. Il considère le chemin parcouru au fil des pages et il a du mal à en croire ce qu'il constate : une lecture d'une facilité déroutante, une sensation de simplicité qu'il a confondue avec une narration à la teneur un peu légère. En fin de course, une déclaration d'amour à Léonard de Vinci, à Florence et à la Toscane, une réflexion sur le rapport de l'individu à l’œuvre d'art fonctionnant sur la participation du lecteur, un ressenti analytique sur la séparation d'avec la mère, une histoire d'amour constructive et touchante, une forme de développement personnel intime et émotionnel d'une sensibilité rare. Une vraie merveille.

05/09/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Skim
Skim

Se découvrir - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. La première édition date de 2008, le premier chapitre de 30 pages ayant été publié en 2005. Il a été réalisé par Mariko Tamaki pour le scénario et sa sœur Jillian Tamaki pour les dessins et l'encrage. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc avec des nuances de gris. Aujourd'hui Lisa a déclaré : tout le monde pense être unique Ce n'est pas unique ! Elle s'appelle Kimberly Keiko Cameron, surnommée Skim, et sa meilleure amie est Lisa Shore. Son chat s'appelle Sumo. Ses centres d'intérêt : le Wicca, les tarots, l'astrologie et la philosophie. Sa couleur favorite : le noir, ou non, plutôt le rouge à la réflexion. La scène se déroule en 1993. La veille au soir, Skim a essayé de prendre en photo, son plâtre au bras droit, mais elle était trop maladroite de la main gauche pour obtenir une photographie nette. Lisa la rejoint dans l'espace vert à proximité du lycée. Elle lui demande comment elle s'est cassé le bras : Skim lui répond qu'elle a fait une chute à vélo. En fait, elle est tombée en sortant de son lit et en trébuchant sur l'autel dans sa chambre, cassant le candélabre de sa mère. D'ailleurs, tant qu'à faire, elle aurait préféré chuter sur une bouteille de bière et avoir des points de suture plutôt que ce plâtre tout blanc. Lisa écrit un mot sur le plâtre de son amie. Celle-ci repense à sa mère mécontente pour son candélabre, puis à son père et ses deux attaques cardiaques de l'année passée, au fait qu'ils soient divorcés. Son père est une crème et sa mère est une femme froide et cynique. Autre nouvelle sans rapport que Skim confie à son journal intime : John Reddear a laissé tomber sa copine Katie Matthews : du coup elle a le cœur brisé, et en a dessiné un sur chacune de ses mains, celui de la main gauche est le plus réussi car elle a pu le dessiner avec la main droite. Lisa la tient en piètre estime : elle n'a pas à se conduire comme si c'était la fin du monde, tout ça parce qu'elle s'est fait larguer. Madame Archer, la professeure d'art dramatique a dit à une de ses collègues que Katie se conduit comme ça parce qu'elle n'est qu'un récipient vide, attendant d'être remplie. Pour elle, ça veut dire qu'elle n'est qu'une traînée. Madame Archer enseigne le théâtre et la littérature anglaise, et elle est vraiment excentrique. Elle est très maigre, avec une chevelure rousse indisciplinée, toujours en train de manger et de sortir des trucs bizarres comme le fait que le chocolat, c'est mieux que le sexe. Une fois, elle a indiqué à Skim qu'elle a des yeux de diseuse de bonne aventure. Lisa a traduit ça par le fait que sa copine met trop de l'eyeliner. Dans sa chambre, Skim a dressé un autel avec une statuette de la déesse, un candélabre cassé, des brins de lavande, des bougies, des cristaux, des tarots, un linge pour les manipuler, un livre des sorts. Plusieurs éléments lui font encore défaut : une statuette de dieu, un bol de sel, une baguette, un chaudron, un couteau magique, et peut-être plus d'herbes aromatiques. Les sœurs Tamaki ont connu le succès avec l'extraordinaire This One Summer en 2014. Le présent ouvrage est donc leur première bande dessinée ensemble, une dizaine d'années auparavant. Comme l'indique le titre, le récit se focalise sur Skim, une adolescente au collège, étant pratiquement de tous les plans. Le récit est raconté à la fois au travers de très brefs extraits de son journal intime, de ses interactions avec les autres personnes de sa classe, surtout avec sa copine Lisa, et de ses activités quotidiennes. Elle fait preuve d'une forme de cynisme assez critique envers les autres, bien entretenu par sa copine Lisa avec qui elle est sur la même longueur d'onde. Il n'y a pas de fibre d'auto-apitoiement, ni de fascination morbide explicite. Mais la nature critique de Skim apporte une forme de détachement émotionnel, de maturité inattendue chez une demoiselle de son âge. Le lecteur suit sa vie quotidienne, à l'évidence des morceaux choisis plutôt qu'un reportage minute par minute, avec un accès à son flux de pensée. Bien évidemment, il se produit des événements tout du long de ces 140 pages. Le lecteur peut donc assister à des moments banals : les discussions entre élèves dans les couloirs du lycée, des discussions avec des adultes, un repas avec son père et sa nouvelle conjointe, une soirée déguisée, un cours de biologie, une première rencontre avec deux garçons qui doivent les accompagner à un bal de charité, des disputes entre copines, etc. Le lecteur peut déceler dans les dessins, l'influence discrète de quelques aspects visuels des shojos, sans que cela ne donne l'impression d'imports artificiels. En fait les dessins ne sont pas marqués d'un parti pris féminin : ils restent dans un registre descriptif, avec des contours parfois un peu lâches. L'artiste sait emmener le lecteur dans le monde de Skim, de la manière dont elle le perçoit. Cela ne veut pas dire que la narration est exclusivement en vue subjective : ça se produit de temps à autre, mais Skim est plus souvent présente dans la case que le lecteur ne voit ce qui l'entoure par ses yeux. Jillian Tamaki impressionne le lecteur par le naturel des postures et des mouvements des personnages, qu'il s'agisse des jeunes filles ou des adultes, et par sa capacité à concevoir des plans de prise de vue qui rendent visuellement intéressant les moments de dialogue, sans effet d'enfilade de cases avec uniquement des têtes en train de parler. Les personnages peuvent être en mouvement, en train de se déplacer, ou statiques tout en continuant leur occupation banale. Les cases montrent les décors, ainsi que les différents accessoires ou meubles présents dans le cadre, apportant des indications sur la personnalité du propriétaire ou de l'occupant des lieux. Cela va de la décoration de l'autel Wicca dans la chambre de Skim, aux couloirs fonctionnels et sans âme du lycée. De page en page, le lecteur se rend compte qu'il regarde avec intérêt des éléments aussi communs que la jupe de madame Archer, les bougies sur l'autel de la chambre, un fût métallique utilisé comme brasero, la bague en toc en forme de tête de mort de Lisa, le passage de l'aspirateur dans le salon, la forme du canapé de madame Archer, les restes dans l'assiette de Skim, les déguisements de ballerine, la tenue du sport du lycée, etc. Il se retrouve surpris de s'intéresser à ces éléments anodins et banals auxquels il ne prête plus attention dans sa propre vie. Cela n'a rien d'évident de capter l'attention d'un lecteur et de la conserver pendant une telle pagination, avec les petits riens de la vie de tous les jours. Effectivement, la scénariste intègre quelques événements moins communs comme un bras cassé (plusieurs en fait) ou un suicide, mais en les ramenant dans la vie quotidienne, sans dramatisation. Évidemment, la sensibilité de Kimberly et de Lisa est plus importante que celle d'un adulte, mais sans être surjouée ou à fleur de peau. En fait, Kimberly est une adolescente très posée, capable de recul, prompte à porter des jugements de valeur, mais ne s'emportant jamais, restant calme, tolérante, et portée à l'introspection, sans tendance dépressive ou suicidaire. Le lecteur accompagne donc bien volontiers cette demoiselle dans sa vie quotidienne, sans ressentir d'ennui. Le lecteur fait donc l'expérience de ce quotidien par l'entremise des observations de Skim : sa remarque sur son père, sa remarque sur la séparation de Katie et John, ses observations sur l'allure de madame Archer, la participation à la réunion d'une étrange assemblée de sorcières, etc. Il note que les observations de Kimberly sont souvent complétées par ce que Lisa ou une autre personne lui a dit sur le sujet. Le lecteur ressent les émotions de Kimberly qui semblent comme émoussées, pour autant elle fait preuve d'empathie pour ses amies. Petit à petit, le lecteur ressent ce qui génère cet état de conscience chez Kimberly. Ce n'est pas explicité avec des gros sabots dans son journal comme si elle s'auto-analysait. Ce n'est pas dit à haute voix par sa copine ou par d'autres camarades de classe. Le lecteur le perçoit dans son comportement, dans ses affinités électives qui se produisent tout naturellement. Alors que son comportement ne se conforme pas aux principes moraux classiques, cela n'a rien de choquant au point que le lecteur doive prendre un peu de recul pour mesurer le degré de transgression de ce qui vient de se passer de manière si naturelle sous yeux, sans jugement de la part des autrices. Ce n'est ni du laisser-faire, ni du dévergondage. En fonction de sa propre sensibilité, de ses propres convictions, il réagit de manière plus ou moins vive. Il effectue une projection de ses propres valeurs pour interpréter cet élan du cœur, libre de penser ce qu'il veut, la narration le guidant vers une absence de condamnation morale, plutôt vers une empathie compréhensive. Finalement, il s'agit d'une étape essentielle dans le développement de Kimberly, sans être traumatique ou scandaleuse. Une œuvre de jeunesse : oui, mais pas une œuvre relevant de l'ébauche. Les sœurs Tamaki évoquent le quotidien d'une jeune adolescente dans la banlieue de Toronto, avec un tact et un naturel étonnants, réussissant à conserver l'attention du lecteur tout du long des jours qui passent, avec délicatesse, justesse et une forme de pudeur incitant au respect.

04/09/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 4/5
Couverture de la série Shame - La trilogie de la honte
Shame - La trilogie de la honte

Conte métaphorique pour adulte - Ce tome comprend une histoire complète, indépendante de toute autre, même si le premier chapitre d'une deuxième saison est paru. Il regroupe les 3 épisodes initialement parus en 2011 pour Conception, en 2013 pour Poursuite, et en 2015 pour Rédemption. L'histoire a été écrite par Lovern Kindzierski, dessinée et peinte par John Bolton, avec un lettrage réalisé par Todd Klein. Il commence avec un avant-propos d'une page rédigée par Colleen Doran et une préface d'une page rédigée par Lindzierski. Il comprend également les 8 premières pages du premier tome de la saison 2 consacrée à Hope, réalisé par les mêmes créateurs, ainsi qu'une discussion avec les 2 créateurs de 10 pages richement illustrées, et encore 10 pages montrant différentes étapes de réalisation d'une page à partir du script. Dans un monde moyenâgeux, mère Vertu est une femme entre deux âges au visage particulièrement laid. Elle fait profiter les habitants de sa magie, de ses dons de guérisseuse, et elle aime et s’occupe les enfants qui en retour l'aiment énormément, qui n'éprouvent aucune hésitation à déposer un baiser sur son visage à la peau abîmée, avec de nombreux grains de beauté. En fin de journée, elle rentre chez dans une maison à l'écart avec un jardin de simples. Elle se prend à rêvasser d'avoir elle aussi une fille, pis se détourne de ce vœu sans lendemain. Mais ce vœu égoïste a fait son chemin jusqu'au cœur des ténèbres et a été entendu. Les jours passent, et elle commence à ressentir les transformations de son corps qui ne peuvent être ignorées. Un soir la créature Slur (Injure / Insulte) lui apparaît et lui fait l'annonce de la naissance à venir de sa fille qui sera appelée Shame (Honte). Mère Vertu sait que Insulte a dit vrai, et au fur et à mesure que la fécondité de son corps s'épanouit, la nature autour de son cottage devient plus luxuriante, les nymphes et les dryades viennent vivre alentours. Le lieu prend le nom de Berceau. Finalement Shame vient au monde sans difficulté, et Vertu décide de l'abandonner au bon soin du Berceau, des nymphes et des dryades, de la nature luxuriante, en jetant un sort pour que tous soient au service de l'éducation de Honte, et que celle-ci ne puisse pas quitter Berceau. Six ans ont passé et Honte est devenue une jolie enfant, jouant avec ces nymphes et ces dryades. Au cours d'un jeu de ballon, Honte prend conscience de son pouvoir sur les choses, et cela provoque un changement irrévocable dans sa relation avec le monde. Elle exerce son pouvoir pour transformer les choses et les créatures, en punir certaines, sans toutefois prendre la pleine mesure desdits pouvoirs. Comme tous les enfants, elle se lasse assez vite de ses méchancetés qui restent superficielles. Un groupe d'enfants plus enhardis que d'autres tentent de pénétrer dans la forêt entourant Berceau, mais ils renoncent rapidement tout en laissant derrière eux leurs ombres filiformes, terriblement effrayantes. Ces ombres continuent leur progression dans la forêt et se retrouvent devant Honte. Celle-ci constate que ses pouvoirs n'ont pas d'effet sur les ombres et l'une d'elle évoque sa véritable éducation qui commence à l'instant. Toutefois les sorts de Vertu remplissent leur office et les ombres commencent à disparaître. Honte se lance à leur poursuite et tue une dryade qui faisait obstacle sur son chemin. Les ombres en profitent pour s'échapper et retourner auprès de Insulte pour lui faire part de leur réussite. Progressivement, Berceau perd son caractère de jardin paradisiaque, son ambiance devenant moins riante. Lovern Kindzierski est un coloriste de renom ayant très souvent travaillé avec P. Craig Russell, ainsi que pour Marvel et pour DC Comics. John Bolton est un peintre et un artiste de comics de renom ayant travaillé avec Chris Claremont pour les X-Men, Marada the She-wolf, Black Dragon, ou ayant illustré The books of Magic écrit par Neil Gaiman. Le lecteur comprend vite que les auteurs ont réalisé un conte pour adulte. Il note le jeu sur le nom des personnages : Vertu, Honte, Insulte, ce qui permet d'avoir des dialogues à double sens, selon que le lecteur considère que ces termes désignent le nom d'un personnage, ou le concept portant ce nom commun. L'histoire regorge de conventions propres aux contes : une forêt impénétrable, des créatures magiques ou mythologiques comme les nymphes et les dryades, une maison perdue au fond des bois, un être des ténèbres, une princesse, un enfant abandonné, un (presque) chevalier. Il remarque aussi que la nudité joue un rôle primordial dans le récit : la nudité comme état naturel, comme étant l'absence de dissimulation, mais aussi la nudité mise en scène par des vêtements révélateurs, comme outil de distraction et de séduction. Dès les premières pages, le lecteur est plongé dans un monde qui lui apparaît très réel grâce à la consistance des dessins au réalisme criant, jusqu'à parfois donner une impression de photoréalisme, et même de photographie retouchée. Cette impression se produit en regardant certains bâtiments, certaines vues en intérieur. Elle n'est pas très fréquente, et quand bien même l'artiste aurait utilisé une photographie comme point de départ de son dessin, il l'a travaillée à la fois sur les traits saillants à retenir, à la fois sur la mise en couleur pour parfaitement l'intégrer au reste de la page, et pour que les personnages ne ressortent pas comme s'ils avaient été plaqué sur une toile de fond. L'artiste dessine de manière descriptive, avec un bon degré de détails, détourant certaines formes d'un trait de contour fin et léger, réalisant d'autres éléments en peinture directe. Il réalise des dégradés et des camaïeux doux, très agréables à l'œil, rendant compte du relief de chaque forme, ainsi que de l'ambiance lumineuse. Le corps féminin occupe une place centrale dans le récit. Tout d'abord les corps des nymphes et des dryades nues tout étant habillées de lumière, un érotisme très doux. Puis le lecteur découvre une partie du corps potelé de Vertu, plus chaste qu'érotique. Honte s'amuse à déformer un peu le corps des nymphes et des dryades avec des hypertrophies mammaires et des tailles beaucoup trop fines, plus des monstres que des séductrices. C'est ensuite au corps de toute jeune femme de Honte d'être mis en valeurs, mais cette fois-ci par des tenues révélatrices, et plus par une nudité frontale. D'une certaine manière, le lecteur a plus souvent l'impression qu'il s'agit de naturisme sans charge érotique que d'opération de séduction sauf en ce qui concerne Hope mais elle en fait de trop pour être crédible. Le lecteur plonge donc dans un monde étrange, un monde de conte, de Fantasy, de bas moyen-âge, mais aussi un monde original semblant vibrer d'une vie apportée par des énergies à peine discernable, tout en étant omniprésentes. Il prend le temps de déguster des visuels impressionnants comme les ombres serviteurs de Insulte, la révélation de la forme complète de Insulte, les tenues extravagantes de Honte, sa consécration lorsqu'elle est enceinte, la méchante reine dans son château, l'étrange confiance en lui de Merritt, et bien d'autres. Il peut aussi bien lire l'histoire au premier degré que s'amuser du jeu métaphorique sur la vertu, l'insulte et la honte. Le récit est raconté de manière chronologique, se divisant en deux fils narratifs, l'un suivant Honte, l'autre Vertu, avec un troisième intermittent relatif au chevalier Merritt. Il s'agit donc d'un conte où une jeune femme succombe à la tentation du pouvoir et impose sa volonté aux autres par ses pouvoirs, séduite par le discours d'un conseiller souhaitant la domination. Les dessins et les situations s'adressent à des adultes, pas seulement du fait de la nudité, et le lecteur se retrouve entraîné dans cette narration visuelle riche et envoutante pour savoir comment Vertu pourra contrer sa fille et son père, si tant est qu'il s'agisse d'un conte qui finit bien. Il est impossible de ne pas penser à un second niveau de lecture tout du long, ne serait-ce que du fait du jeu de langage sur le nom des personnages, et du coup des phrases à double sens selon qu'elles s'entendent comme les concernant ou parlant vraiment de la vertu, de l'insulte, de la honte. Ce jeu se prolonge d'une mise en abîme du fait que Vertu entretient une relation de mère à fille avec Honte, que Insulte est le père de Honte, et que Vertu bénéficie d'une réincarnation qui vient complexifier ces relations familiales. Le récit entre alors dans le domaine de l'inné et de l'acquis, de ce qu'une génération transmet à une autre, du fait que les qualités puissent sauter une génération, d'une forme de conflit entre ce que veut le père et ce que veut la mère, du sacrifice d'une mère pour le bien de sa fille. Le lecteur s'amuse également de la manière dont les auteurs tordent la convention du chevalier qui vient délivrer la princesse prisonnière : il participe bien à l'amélioration de son sort, mais il ne sauve pas la situation à lui tout seul, et la demoiselle en péril n'a pas vraiment son âge, et ils ne se marient pas à la fin pour vivre heureux et avoir beaucoup d'enfants. Shame est un récit ambition d'une excellente facture, avec une narration visuelle riche et sophistiquée, tout en restant accessible, et un conte pour adulte dans lequel la nudité est un élément narratif important sans être exclusif, avec un jeu sur les conventions du conte, et sur le nom des personnages qui ne sont pas loin d'incarner des qualités et des défauts. En terminant le récit, le lecteur peut trouver que la mise en abîme reste un peu timorée par rapport au potentiel du dispositif.

04/09/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Grand Hôtel Abîme
Grand Hôtel Abîme

Le capitalisme prédateur n'est pas désincarné. - Ce tome contient une histoire complète, initialement parue en Espagne en 2017. La présente édition correspond à la traduction en anglais, publiée aux États-Unis, la première fois en 2019. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, en format à l'italienne. Elle a été écrite par Marcos Prior, dessinée, encrée et mise en couleurs par David Rubín. L'ouvrage s'ouvre avec une citation de Manuel Saristán qui explicite le titre du récit : Adorno, comme en théorie les pessimistes de gauche, vit dans le grand hôtel Abysse. C’est-à-dire un abysse qui est en fait un hôtel de luxe dans lequel chacun peut tout avoir, servi avec luxe. Prologue : chambre 307. Un homme costaud est en train de faire des pompes devant un poste de télévision en écoutant différentes émissions. Les écrans de plusieurs chaînes avec leurs présentateurs, journalistes, animateurs s'entremêlent, pendant qu'un bandeau de texte défile sous eux. Ils évoquent par bribes entrecroisées des mesures d'austérité comme diminuer les frais de santé, des coupes dans le budget de l'éducation, la nécessité d'être créatif pour faire plus avec moins, l'augmentation du coût de l'électricité, l'image de la ville que donne la grève des éboueurs, la réforme du droit de grève, le risque de faillite du système de retraite, la mise en service d'une nouvelle monnaie Bittercoin qui rendra les paradis fiscaux obsolètes, pendant que les bandeaux évoquent des divertissements de masse. Le grand costaud est passé à soulever des haltères pendant que les interventions continuent sans interruption. La nécessité de prendre une assurance retraite supplémentaire. La demande du pape Anaceltus II que les assurances maladies ne remboursent plus les frais d'avortement. Les projets de privatisation de production et de distribution d'eau continuent. La croissance se stabilise à 0%. Les entreprises ne font pas de bénéfice, mais engrangent d'excellents résultats en bittercoin. Le groupe des entrepreneurs sans complexe se félicite de leur réussite. Le sentiment d'hostilité vis-à-vis des migrants va croissant. Restructurations. Licenciements. Croissance modérée des salaires. Chapitre un : l'animateur. Au beau milieu de la mégapole, autour du parlement, la foule de manifestants s'est massée. Tout autour du bâtiment, la police a installé un cordon de sécurité avec des agents en tenue anti-émeute, et des tireurs d'élite sur le toit. Le peuple est en colère contre le gouvernement qu'il traite de Mafiocratie, indiquant qu'il meurt du fait du chômage et des salaires insuffisants. Le grand costaud a mis un masque de catcheur rouge. Il fend la foule des manifestants en hurlant, et saute par-dessus les barrières de sécurité. Il s'élance vers les policiers. Ceux-ci lâchent les chiens qui bondissent sur lui. Il les arrête en les prenant à la gorge, et il reprend son avancée. Il est frappé par les matraques, il répond avec de grands coups de pied. Il reçoit un coup de matraque en pleine mâchoire, et il perd plusieurs dents. Il se jette ensuite sur les robots. Il est finalement maîtrisé et roué de coups. Puis il est jeté dans un fourgon. La foule a tout vu et elle se calme consternée. Le grand costaud s'est calmé lui aussi et il sourit. Il appuie sur une commande manuelle, et une énorme explosion se produit, occasionnant des dégâts de grande ampleur. Il en profite pour prendre la fuite. S'il a déjà lu des bandes dessinées de David Rubín comme Ether de Matt Kindt, le lecteur se retrouve très surpris car il fait un usage libéral de l'infographie pour les couleurs. Cela donne un aspect un peu futuriste, très coloré, avec des effets spéciaux en particulier pour les flammes et pour les textures. Le résultat impressionne par la manière dont il permet de faire perdurer la sensation de feu durant la plus grande partie du récit, que ce soit du fait d'un incendie, ou de l'ambiance lumineuse. Cela rappelle tout du long la colère enflammée du grand costaud. Il faut un peu de temps au lecteur pour saisir la nature du prologue : des bribes de discours socio-économique et culturel qui ne se répondent pas forcément, avec ces écrans de télé et ces intervenants filmés de face en plan serré. Bien sûr, il reconnaît des éléments de discours récurrents auxquels il s'est habitué que ce soit l'austérité et les coupes dans le budget de l'état, ou la nécessité vitale de préserver la croissance et donc la santé des entreprises. Les visages ne sont pas très expressifs, des professionnels maîtrisant leur image, adoptant l'attitude attendue d'eux. En fonction de sa sensibilité, le lecteur y voit un état des lieux plus ou moins orienté, une représentation tronquée, avec une sélection partiale. S'il a une culture comics, cela peut lui rappeler à la fois les écrans de télé dans The Dark Knight Returns de Frank Miller, à la fois le mur d'écrans d'Adrien Veidt dans Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons. L'action commence donc dans le chapitre un avec ce coup d'éclat, cette action de résistance et même de révolte contre le pouvoir en place, lors d'une manifestation. La séquence s'ouvre avec 10 pages muettes extraordinaires. Pour commencer 3 pages avec trois cases de la largeur de la page qui est toujours en format paysage. L'artiste ne triche pas : il y a des informations visuelles dans toute la largeur de ces très longues cases, permettant au lecteur de mesurer l'étendue de la foule, la compacité du cordon formé par les forces de l'ordre, la répartition des tireurs d'élite sur le toit du parlement. Puis le nombre de cases augmente au fur et à mesure des pages pour montrer l'avancée en force du costaud dans les rangs de la police, avec des inserts pour montrer l'impact des coups, pour finir avec une composition en double page où l'explosion sur celle de droite fait voler les cases en arrière sur la page de gauche. Quelques pages plus loin, le lecteur arrive à une autre composition en double page, cette fois-ci devant être tournée d'un quart de tour pour tenir l'ouvrage en longueur et lire les tweets comme s'ils défilaient sur un écran. Puis les commentaires reprennent de plus belle, mais cette fois-ci plus uniquement confinés aux organes de communication institutionnels, avec les réactions sur les réseaux sociaux de tout à chacun. Le début du chapitre deux prend le lecteur au dépourvu : deux pages composées chacun de deux rangées de 6 cases noires rectangulaires de la même taille. Puis l'artiste tire parti de la bordure des cases pour rendre compte de la sensation d'enfermement de J.L. Mancini, dans un appartement dont les fenêtres sont murées, et la porte condamnée. Il s'agit d'une expérience d'un genre un peu particulier pour qu'il essaye de vivre avec le minimum vieillesse, lui qui est le président du comité d'experts chargés de préparer un rapport sur la capacité à maintenir les pensions de retraite. Un incendie de grande ampleur se propage tout du long du chapitre trois et l'artiste adapte à nouveau son découpage de page pour mieux rendre compte du déplacement rapide des véhicules d'intervention des pompiers, des flammèches présentes dans l'air, de l'affrontement entre les services de secours (sic) avec des cases de travers. Bien évidemment, les pompiers disposent d'outils numériques leur permettant d'examiner les victimes et les habitants encore enfermés dans leurs appartements, et le dessinateur superpose des grilles d'analyse et des mires sur les visages, en utilisant l'outil numérique de façon aussi logique qu'appropriée. Le scénariste joue avec l'idée que les pompiers ont accès aux informations personnelles des personnes à sauver de l'incendie, ce qui leur permet d'être plus rationnels et plus efficaces d'un point de vue médical (en fonction de leur dossier), mais aussi de pouvoir établir un ordre de priorité sur d'autres critères, comme par exemple l'utilité présumée de la personne pour la société. Rubín conçoit encore d'autres mises en page pour le dernier chapitre, afin de coller au plus près à sa nature. Tout doute est donc vite levé : les auteurs sont plutôt du côté du peuple, que du côté de la rentabilité économique. Le lecteur se souvient peut-être de la crise économique espagnole de 2010-2012, et il sait d'où vient la colère du grand costaud, et l'engagement de ce récit. Le prologue est d'une efficacité redoutable en accolant des bribes d'informations sous forme de phrases devenues récurrentes dans les journaux, des leitmotivs acceptés comme des vérités. Les rapprochements de plusieurs évidences en surface permettent de rappeler que le capitalisme ne connaît qu'un seul objectif, le profit, auquel toutes les ressources doivent être consacrées, les ressources humaines comme les autres, et systématiquement au prix le plus bas. Il est bien sûr difficile voire impossible de s'imaginer comment lutter contre une telle force systématique capable de tout dévorer sur son passage, de tout récupérer pour son profit. Pourtant ce récit n'est pas celui du désespoir, ni d'une lutte flamboyante mais futile. Marcos Prior déroule son récit sur les conséquences de l'attentat contre le parlement, en le nourrissant des commentaires attendus, mais aussi d'éléments aussi surprenants qu'un commentaire sur la perspective dans le tableau La lamentation sur le Christ mort d'Andrea Mantegna (1431-1506). Il ne fait ni dans le défaitisme, ni dans l'angélisme. Cette bande dessinée se présente de manière originale : en format à l'italienne avec des pages qui font la part belle à l'infographie apparente par-dessus les contours délimités avec des traits encrés. La narration utilise également les outils de communication des réseaux sociaux et de la télévision omniprésente, comme l'ont fait d’autres avant, et avec un regard très conscient de la nature intrinsèquement manipulatrice de ces outils. Ainsi les auteurs évoquent avec sophistication la prise en otage des démocraties par le capitalisme qui n'a que faire des individus, en rappelant que les décisions favorisant le profit ne se prennent pas toutes seules par magie, et qu'il existe des individus qui doivent être tenus pour responsable, et qui peuvent être mis en accusation.

04/09/2024 (modifier)
Par PatrikGC
Note: 4/5
Couverture de la série Sans expérience
Sans expérience

Je rectifie le tir de Paco en disant que j'aime bien. Pour l'instant, il n'y a que 5 volumes qui ont été traduits et la mangaka s'en tire plutôt bien avec un sujet quand même assez spécial, et très peu probable sous nos latitudes. Je reconnais que connaître un peu la mentalité japonaise aide, ça permet d'apprécier certains points de détail, voire des pans entiers. J'ai la chance d'être assez familier de la culture japonaise depuis fin 70, j'ai eu le temps de me familiariser avec diverses coutumes qui continuent cependant de m'étonner. Graphiquement, ça tient bien le choc, c'est bien dessiné, bien que parfois, certains décors sont absents, mais c'est le lot de bien des mangas. Scénaristiquement, ça tient la route aussi, si on accepte le contexte du Pays du Soleil Levant. Néanmoins, pas besoin d'avoir fait un Master en Japonologie pour apprécier :) Je ne pense pas qu'il faille prendre cette histoire au pied de la lettre, c'est juste gentiment moqueur en extrémisant certaines situations. Oui, ils sont neuneus, mais on en trouve partout, même en France, Internet ou pas. Perso, je préfère l'ancienne série "Cœurs à Cœurs", mais "Sans Expérience" n'est certainement pas à jeter. Attendons de voir comment tout ceci se terminera :)

04/09/2024 (modifier)