Curieusement, cette bande dessinée est restée sur ma pile à lire depuis sa sortie en février 2024. Je ne connaissais pas le roman adapté par Steve Cuzor, roman pourtant très connu outre atlantique.
Mais dès que j'ai commencé, je n'ai pas lâché cette bande dessinée. Tout d'abord, il faut souligner la qualité du dessin. Le choix des tons monochromes donne une puissance au récit. En effet, au fil de la lecture, nous finissons par ne plus distinguer les uniformes des deux camps, ce qui donne un caractère universel au destin d'Henry Fleming. J'ai fait le parallèle, certes osé, avec Le Rapport de Brodeck de Larcenet.
Cuzor nous offre des scènes de combats saisissantes, tout en suivant ce jeune soldat désabusé. Cette histoire met parfaitement en relief ce vers de Prévert " Oh Barbara, quelle connerie la guerre..."
Le combat d'Henry Fleming oscille sans cesse entre lâcheté et héroïsme, et il est magnifiquement illustré par Cuzor, au sommet de son art.
Politique fiction incorrecte
-
En 1990, Frank Miller (scénariste de Dark Knight Returns, DKR) et Dave Gibbons (dessinateur de Watchmen) s'associent pour créer les aventures d'un nouveau personnage : Martha Washington (elle porte le même nom que la femme du premier président des États-Unis). Ce tome est le premier de ses aventures. L'intégralité des aventures de Martha Washington a été réédité en 3 tomes : (1) celui-ci + (2) Temps de guerre + (3) La paix retrouvée .
L'histoire commence en 1995, avec la naissance de Martha Washington. Son père meurt dans des émeutes en 1996, victime des forces de l'ordre. Sa mère vit dans un ghetto urbain au cœur de New York, abritant la population dite défavorisée. En 1996, Erwin Rexall est élu président des États-Unis. Il abroge le vingt-deuxième amendement ce qui lui permet de se représenter plus de deux fois à la présidence. Il s'avère au bout de trois mandats que sa gouvernance basée sur un libéralisme outrancier a conduit à un effondrement de l'économie intérieure, un nouveau massacre des indiens, une augmentation du nombre d'habitants vivant en dessous du seuil de pauvreté, une catastrophe écologique en plein cœur du pays et une regrettable erreur militaire en Arabie Saoudite. La réponse ne se fait pas attendre : la Maison Blanche est la cible d'un attentat terroriste dans lequel périt tout le gouvernement, à l'exception de Rexall lui-même qui est dans le coma et d'un obscur sous-secrétaire d'état (Howard Nissen) qui devient président par défaut. Ce dernier va mener une politique sociale et de retrait des conflits très populaire et efficace pendant plusieurs années jusqu'à ce qu'elle rencontre, elle aussi, ses limites.
Pendant ces années (jusqu'en 2012), Martha Washington grandit et essaye de trouver sa place dans le monde. Elle est le témoin involontaire de l'assassinat d'un de ses profs. Elle est internée. Elle est le témoin involontaire d'une expérience militaire sur des êtres humains. Elle s'engage dans les forces armées pour lutter contre une entreprise de restauration rapide qui détruit la forêt amazonienne. Elle est le témoin involontaire d'un acte de sabotage du lieutenant Moretti. Elle devient un héros de guerre. Elle est à la fois un soldat au service de son pays, le témoin de son temps et l'actrice d'actions aux répercussions nationales.
En 1990, le marché des comics se porte très bien, les maisons d'éditions indépendantes fleurissent et l'éditeur Dark Horse rafle la mise en accueillant les projets originaux de Frank Miller (Hardboiled à la même époque, puis Big Guy). Pour son premier essai, il arrête de dessiner et il se concentre sur le scénario pour prouver qu'il est capable d'écrire autre chose que des superhéros. Il choisit le registre de la politique fiction mâtinée d'anticipation avec une bonne couche d'action. Il persiste dans le registre caricatural et outré qu'il maîtrise bien. Martha Washington naît dans une famille du quart monde, elle traverse beaucoup d'épreuves et de souffrances (sauf le viol), c'est une guerrière hors paire et elle a un instinct de survie à toute épreuve. de la même manière, les courants politiques et idéologiques ressortent clairement de la caricature et de la satire.
Pour autant, Miller continue d'être un scénariste plus subtil qu'une lecture superficielle ne pourrait laisser croire. Les deux présidents (Rexall et Nissen) appartiennent l'un à la droite bien libérale et l'autre à une droite à tendance sociale. Leurs politiques respectives sont dessinées à gros traits, mais leurs personnalités sont complexes et ils sont très humains (rien à voir avec le fantoche à l'image de Ronald Reagan dans DKR). Miller prend vraiment le temps de donner chair à ses personnages, d'en faire des individus avec des motivations spécifiques et des caractères nuancés. Cette caractéristique évite à l'histoire de tomber dans la grosse farce superficielle. du coup les grands mouvements sociaux (politique extérieure et intérieure simpliste) broient ces personnages et mettent en évidence la complexité de l'exercice du pouvoir.
Cette histoire est mise en image par Dave Gibbons. Pendant des années, j'ai été incapable d'apprécier ces illustrations parce que Dave Gibbons a utilisé exactement le même style que pour Watchmen que j'avais lu avant. Or l'histoire de Jon Osterman et compagnie a imprimé une marque indélébile, à commencer par son style graphique. Plusieurs années après, je peux enfin regarder les dessins de Gibbons avec un autre œil. Dave Gibbons a recours à des compositions de pages traditionnelles avec des cases en rectangle sagement accolées les unes aux autres (il est libéré de la trame de 9 cases de Watchmen). Il insère quelques pleines pages peintes quand le scénario l'exige (facsimilé de couvertures de magazines). Il a conservé son style qui évoque fortement la ligne claire (très peu d'à plats de noir). Certains peuvent le trouver un peu daté, il me donne plutôt le sentiment d'être intemporel. Il s'agit de dessins précis et rigoureux contenant beaucoup d'informations visuelles tout en restant d'une clarté exemplaire. Ces cases sont au service de l'histoire et ne cherchent pas à faire s'extasier le lecteur devant la technicité de l'artiste. Ce parti pris graphique se marie admirablement avec la nature de l'histoire qui se veut relativement réaliste. Et les nombreuses scènes d'actions sont très efficaces.
Le titre Give me liberty est une citation de Patrick Henry (1775), l'un des pères fondateurs des États-Unis. Miller a placé la barre très haut quant à ses ambitions et le résultat est entre deux chaises. Cette histoire est largement au dessus des comics traditionnels de superhéros, mais il manque d'un peu de nuance politique pour accéder au rang d'indispensable de bande dessinée.
Dégraissé
-
Ce tome contient le crossover issu de la série Venom , écrite par Donny Cates et lancée avec Ryan Stegman en 2018. Il regroupe les 5 épisodes de la minisérie, les 1 et 5 étant doubles, initialement parus en 2020/2021, écrits par Donny Cates, dessinés par Ryan Stegman, encrés par JP Mayer, avec l'aide de Stegman pour l'épisode 5, mis en couleurs par Frank Martin, avec l'aide de Jason Keith pour le 5. Les couvertures ont été réalisées par Stegman. Les couvertures variantes ont été réalisées par Peach Momoko, Superlog, Donny Cates, Ian Dederman (*6), Taurin Clarke, Ken Lashley, Declan Shalvey (*2), Paolo Rivera, Iban Coello, Ryan Stegman (*3), Joshua Cassara, Rahzzah, Gerardo Sandoval (*2), Philip Tan, Leinil Francis Yu, Todd Nauck, Alex Horley, Natacha Dustos, Skotie Young, Brett Booth.
Le temps est venu : Eddie et son symbiote le ressentent sans ambiguïté possible. Knull, le dieu des symbiotes, arrive, traversant les ténèbres de l'espace. Venom s'élance dans le vide depuis le sommet d'un building, après avoir averti les Avengers de l'arrivée imminente de Knull. Lui-même se dirige vers un appartement où il entre par la fenêtre et il contemple son fils endormi. Il aimerait tellement pouvoir le laisser dormir, que Dylan n'ait pas à faire face à toutes les horreurs de ce monde dans lequel il l'a entraîné. Il aurait tellement aimé que son fils n'hérite pas de ses ténèbres. Il le réveille et lui explique ce qui va se passer. Au coeur de la montagne des Avengers, Tony Stark est au pupitre de surveillance, avec à ses côtés Captain Ameirca (Steve Rogers), Captain Marvel (Carol Danvers) et She-Hulk (Jennifer Walters). Iron Man est confiant dans leur première ligne de défense : Captain America lui fait remarquer à quel point il aime bien transformer les choses en bombe, Stark le reconnaît bien volontiers. Carol dit qu'il y a une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne : ça y est les radars ont localisé les ennemis. La mauvaise : ils vont avoir besoin d'une bombe plus grosse.
Effectivement la première vague de dragons symbiotes déferle dans l'espace proche de la Terre, et leurs pertes ne sont pas très élevées au regard de leur nombre. Stark reste confiant, et fait observer qu'il n'a pas encore appuyé sur le détonateur. Il le fait et c'est un carnage incendiaire. Dans son communicateur, Eddie les informe que ça a à peine tué une centaine de dragons symbiotes, mais ça ne les a pas ralentis dans leur progression. Captain America sonne l'alarme et appelle tous les Avengers à se rendre à New York. Pendant ce temps-là, Eddie est parvenu à la pièce sécurisée et il demande à son fils d'y pénétrer et d'y rester, ainsi il sera à l'abri, invisible pour Knull. Dylan lui fait promettre qu'il reviendra. À New York, les Avengers tiennent les symbiotes à l'écart des civils du mieux qu'ils peuvent, pour les évacuer. La deuxième vague de superhéros descend sur la ville : les X-Men.
A priori, pas beaucoup de surprises. Ce genre d'événement obéit à des contraintes formelles très codifiées : plein de superhéros partout, pas le temps de les développer, de l'action spectaculaire qui éclate de partout, un ennemi très méchant, pas de place pour la nuance ou pour la demi-mesure. C'est bien le cas ici. Les superhéros se battent contre un dieu des ténèbres, donc pas de questions morales à se poser : il faut l'exterminer car c'est la seule façon de l'empêcher de nuire. D'ailleurs Knull ne fait pas non plus les choses à moitié : il souhaite tuer tous les êtres humains. Ensuite, il faut plein d'ennemis pour que les superhéros aient quelqu'un contre qui se battre en quantité suffisante. Les dragons symbiotes remplissent cet office et en plus on peut les massacrer sans remords cas ils ne sont pas doués de conscience : juste de la chair à canon contre les gentils. Il faut plein de superhéros partout. le dessinateur joue également le jeu des cases grand format, avec des actions plus grandes que nature, des énergies qui pètent de partout, des symbiotes fluides, gluants, tentaculaires, sans oublier leurs grandes dents. Enfin, le coloriste s'en donne également à coeur joie avec des camaïeux de noir et de rouge, des paillettes d'énergie voletant au gré des destructions, des effets spéciaux pour accentuer la violence des coups et des explosions. Lui et le dessinateur effectuent un travail remarquable pour faciliter la reconnaissance des nombreux superhéros : Fantastic Four, Avengers, Spider-Man, Black Cat (Felicia Hardy), Lightning (Miguel Santos), Spectrum (Monica Rambeau), Cloak (Tyrone Johnson) et bien d'autres encore.
Le lecteur a pleinement conscience qu'une bonne partie de l'action se situe hors de ces épisodes, dans les nombreuses miniséries créées spécialement à l'occasion de cet événement, pour les valkyries, Namor et Atlantis, Avengers, Thunderbolts, Gwenom, et tant d'autres encore. Or, dans ce cas précis, cette forme de construction fonctionne bien : le lecteur n'éprouve pas la sensation de rater des choses. Il apprécie plutôt d'avoir l'essentiel, dégraissé du superflu, d'avoir l'intrigue de Donny Cates qui n'a pas trop à se préoccuper de caser toutes les accroches pour ces miniséries. En fait s'il a suivi la série Venom de l'auteur depuis le début, le lecteur y voit l'aboutissement de plusieurs fils d'intrigue, sans avoir la sensation qu'ils sont alourdis par des invités parasites. D'ailleurs, le responsable éditorial a eu du mal à assurer une continuité rigoureuse avec l'état des superhéros à ce moment-là dans l'univers partagé Marvel, Thor ayant encore ses deux yeux par exemple. D'un autre côté, le lecteur constate que l'auteur continue de développer sa propre continuité au sein de l'univers partagé Marvel, en particulier avec l'arrivée de Norrin Radd. Sous cet angle-là, le récit prend une saveur d'oeuvre personnelle très inattendue dans un tel exercice. de la même manière, le dessinateur reprend l'esthétique spécifique de la série Venom, entre saveur personnelle et hommage à Tod McFarlane, avec un entrain très particulier, mâtiné d'un peu de macabre. Il est visible qu'il prend grand plaisir à façonner les formes des symbiotes pour les rendre plus horrifiques et plus formidables.
Le lecteur se rend compte que le récit fait la part belle à Eddie Brock. Il éprouve l'impression de ne rien rater de ses faits et gestes, même s'il continue d'avoir sa série mensuelle continue en parallèle de ces épisodes, une étonnante maîtrise narrative de la part de l'auteur. Certes le symbiote a d'abord placé ce personnage du côté des criminels, s'en prenant à Spider-Man. Depuis quelques épisodes dans sa série, il est devenu plutôt un héros et a été pardonné pour ses précédentes activités criminelles. Il doit continuer à vivre avec les conséquences de ses actes, en particulier son lien avec le symbiote, et par lui avec Knull, conséquences qui rejaillissent directement sur son propre fils. Contre toute attente, le scénariste parvient à développer ce thème au milieu de cet affrontement plein de bruit et de fureur, ce qui permet à Eddie de conserver une accroche humaine générant de l'empathie chez le lecteur, évitant que le récit ne se réduise à une simple suite de combats cataclysmiques et pyrotechniques. Ce qui n'empêche pas le déroulement de ces derniers.
Dans Absolute Carnage , le précédent événement de cette ampleur issue de la série mensuelle Venom, le scénariste avait fini par perdre la vitesse acquise, sous l'inertie du nombre de personnages, et l'essoufflement de l'intrigue, alors que le dessinateur s'épuisait à vue d'oeil dès le troisième épisode. Ici, il est possible de déceler qu'il marque le coup de la cadence à partir de l'épisode 4, mais les coloristes pallient sa fatigue en composant des arrière-plans qui comprennent assez d'effets pour maintenir l'illusion de la présence de vagues bâtiments. Dans le même temps, il continue de s'éclater à composer des pages spectaculaires et des cases qui en mettent plein la vue et le lecteur s'en délecte : Venom et sa toile au-dessus des gratte-ciels, l'arrivée de Knull épée au poing en toute majesté, la chute d'Eddie Brock dans le vide sans son symbiote, l'arrivée tout en majesté de Thor, Iron Man chevauchant le dragon, la transformation de Stephen Strange, Dylan Brock tenant tête à Knull, etc. le grand spectacle attendu par le lecteur est au rendez-vous, et avec du panache à revendre. Dans le même temps, Cates garde le cap de son récit, ménage ses surprises avec l'arrivée de renforts attendus et inattendus. Pour stopper Knull, il revient à un constat très basique, dichotomique, mais qui fait sens. Il est évident qu'il y a un ennemi naturel à cette incarnation des ténèbres primordiales, et que cet ennemi à ses propres forces et faiblesses face aux ténèbres. S'il y est sensible, le lecteur peut détecter que cette opposition entre les ténèbres et son ennemi naturel peut aussi se comprendre comme deux forces psychiques se livrant bataille dans l'esprit d'Eddie, une métaphore facile et simple, mais qui parvient à exister dans ce maelstrom de combats physiques.
Alors oui, c'est un événement superhéroïque avec tout ce que ça implique de spectaculaire, de multitudes de superhéros qui ne se différencient que par les couleurs de leur costume et leurs superpouvoirs avec des combats d'une ampleur étourdissante. Contre toute attente, le dessinateur parvient à conserver son élan tout du long sans capituler au dernier ou à l'avant dernier épisode pour bâcler, et le scénariste parvient à conserver une fibre humaine à son héros, assurant que le lecteur puisse continuer à ressentir quelque chose pour lui. Cerise sur le gâteau : il est possible de déceler une légère fibre métaphorique pertinente et savoureuse.
Je me range du côté des admirateurs de cette série. Je ne suis ni breton ni marin ce qui ne m'a pas empêché d'être séduit , touché et très intéressé par le travail d'Emmanuel Lepage.
Dans un scénario bien construit, l'auteur introduit trois thèmes qui donnent une belle cohérence à l'ensemble de la série. On y trouve une partie légende axée sur l'histoire d'Ys, une partie historique sur la construction du phare d'Ar-Men ( mais pas seulement lui) en fin du XIXème siècle et une fiction très touchante qui fait la liaison avec les deux thèmes précédents.
On pourrait reprocher une certaine superficialité puisque chaque partie pourrait faire le sujet d'une série complète. Ici la forme choisie par l'auteur de documents lus impose cette contraction de l'histoire. Cela donne un fort rythme au récit et privilégie la dimension de la fragilité humaine face à l'océan.
Je n'ai trouvé aucun temps mort dans les articulations d'un thème à l'autre sont excellentes. L'humanité des différents personnages est souvent bouleversante et le lecteur peut y puiser matière à réflexion sur ses propres blessures et propres fantômes.
Le merveilleux graphisme de Lepage introduit l'océan et ses récifs comme des personnages incontournables du récit. Personnages muets et indifférents à la misère des hommes capables de fortunes et d'infortunes pour ceux qui croisent leur chemin.
Lepage réussit à nous procurer ce sentiment paradoxal d'enfermement au milieu d'une étendue presque infinie. Le travail sur le mouvement des vagues et le mouvement des hommes crée une harmonie entre le vivant et le minéral. Malheur à celui qui ne suit pas cette harmonie presque cosmique.
Une très belle création sensible, intelligente et belle. Excellente lecture.
Combattre l’ordre racial et l’ordre du genre contribue aussi à saper les bases du capitalisme.
-
Ce tome contient un essai qui se suffit à lui-même et qui ne nécessite pas de lecture préalable. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Céline Bessière, Sibylle Gollac et Jeanne Puchol pour le scénario, et par cette dernière pour les dessins et les nuances de gris. Il comprend cent-vingt-trois pages de bande dessinée. Il se termine avec une liste d’une quinzaine d’ouvrages pour aller plus loin, écrits par Pierre Bourdieu, Collectif Onze, Christine Delphy, Sylvia Federici, Nicolas Frémeaux & Marion Leturcq, Camille Herlin-Giret, Ana Perrin Heredia, Thomas Picketty, Florence Weber, Viviana Zelizer. Mmes Bessière et Gollac avaient collaboré au Collectif Onze, auteur d’un ouvrage qui avait été adapté en bande dessinée par Baptiste Virot en 2020 : Au tribunal des couples (Enquête sur des affaires familiales).
Dans une cabane de fortune construite sur un rond-point, une gilet jaune est en train de dîner frugalement dans sa protestation pour la justice sociale et la justice fiscale, et contre la casse des services publics. Elle écoute la radio : Trois mois après son divorce, MacKenzie Bezos renonce à tous ses intérêts dans le Washington Post et dans Blue Origin, à 75% de ses actions Amazon, ainsi qu’à ses droits dans cette entreprise. Ceci afin de soutenir l’action de son ex-mari, a-t-elle précisé. Jeff Bezos garde donc le contrôle d’Amazon et reste l’homme le plus riche du monde. Les marchés financiers peuvent respirer. Un tel discours met la gilet jaune hors d’elle : à haute voix, elle suggère que McKenzie vienne partager ses fins de mois. Un chat a réussi à tromper sa vigilance et est en train de goûter au plat préparé sur la table. Elle le chasse, car elle n’a sûrement pas trop de quoi à manger. Il détale ventre à terre, il croise un autre chat et ils commencent à papoter. Le premier est à la rue parce que son humaine est morte subitement, et ses enfants, se disputant pour l’héritage, se sont débarrassés de lui. Le deuxième explique que ses humains sont en train de déménager et il ne sait pas s’ils vont le garder. Ils croisent un troisième chat qui interrompt leur conversation.
Ce dernier chat les emmène dans un coin sympa. Il explique que dans la séparation, c’est surtout l’humaine qui va y laisser des plumes dans le divorce. Non seulement, l’écart entre les revenus des plus riches et ceux des plus pauvres n’a jamais été aussi important, mais l’écart entre leurs patrimoines se creuse encore plus. Patrimoine, ou richesse ou capital, peu importe l’appellation : des terres, de l’immobilier, des actifs financiers, des entreprises. À une interrogation, il répond que les pauvres peuvent parfois y prétendre grâce au crédit ou à l’épargne. Alors que les plus riches en bénéficient souvent dès leur plus jeune âge, parce que ces biens se transmettent au sein de la famille. Bon, ces inégalités-là font beaucoup parler. On sait moins que les inégalités de patrimoine entre les femmes et les hommes augmentent elles aussi. Même si les femmes travaillent et gagnent leur argent, en moins de vingt ans, l’écart entre ce que détiennent les hommes et femmes a presque doublé.
Il s’agit d’un exposé condensé d’une enquête analysant les inégalités de patrimoines et économiques entre femmes et hommes, au sein de familles de classe sociale différente. Le défi impressionne : restituer une étude sociologique sous forme de bande dessinée. La forme narrative adoptée par les trois autrices fonctionne très bien. Quelques reconstitutions et mises en situation : des entretiens avec les deux sociologues, des discussions entre membres d’une même famille, des entretiens devant la ou le juge avec les avocats, des entretiens chez une avocate ou un avocat, chez une ou un notaire. Quelques moments d’une activité professionnelle ou d’une autre. La dessinatrice représente les trois autrices (dont elle-même) en train d’échanger en présentiel ou en distantiel pour approfondir une notion, ou demander un développement sur un constat contre-intuitif. Ces passages peuvent être représentés avec les trois autrices en situation, ou des gros plans sur leur visage simplifié et représenté comme des avatars infographiques. Le lecteur ne s’attend pas à la troisième forme d’exposition : des chats en train d’échanger entre eux sur leur situation personnelle, et par voie de conséquence la situation de leur maîtresse.
En feuilletant rapidement le tome, le lecteur pourrait entretenir quelques réserves sur ce qui donne l’impression d’une narration visuelle peut-être un peu pauvre (beaucoup de têtes en train de parler, des décors représentés sporadiquement), mais à la lecture il ressent toute la pertinence des choix effectués, car ainsi l’exposé devient vivant et coule de source, avec une forme de tension dramatique qui sert le propos, sans le sensationnaliser ou le dramatiser. Au fur et à mesure, il fait l’expérience que les pages présentent une grande variété d’éléments visuels : l’intérieur du cabanon sur le rond-point, les murs et les toits parcourus par les chats, les cabinets et bureaux, et des éléments avec une fonction symbolique comme une balance à plateau, un extrait de tableur, un plan de réaménagement d’un appartement, un caddie de supermarché, des arbres généalogiques, un plateau de Monopoly, des billets de banque qui poussent sur une plante en pot, etc. Le lecteur fait l’expérience de l’apport de la dessinatrice dans la conception des planches, dans la conception même de l’exposé pour qu’il ne soit pas juste un texte livré ficelé avec des images redondantes ou superfétatoires, mais bien un exercice pédagogique mettant à profit les possibilités du moyen d’expression, ainsi que ses spécificités. La facilité de la lecture rend le propos aisément accessible, et pourtant lorsqu’il prend un peu de recul en faisant une pause pour réfléchir à ce qu’il vient de lire, le lecteur prend conscience de la densité des informations, qu’il s’agisse des description des situations, de la démarche de recherche, des constats, des analyses, des conclusions. Il se rend également compte de la profondeur de la réflexion, nourrie par un travail conséquent de recherche et d’analyse. En prime, il est visible que Jeanne Puchol aime bien dessiner les chats et qu’elle en a longuement observés.
Les autrices affichent d’entrée jeu leur point de vue : analyser les inégalités de patrimoine et de richesse entre femmes et hommes, en défaveur de ces premières, avec le parti pris de l’écriture inclusive pour ne pas les invisibiliser. Ce positionnement n’affecte en rien la rigueur de leur enquête. L’annoncer permet au lecteur de savoir dans quelles directions ladite recherche va s’effectuer : il s’agit de repérer et d’analyser les mécanismes et les paramètres systémiques sociaux qui sont à l’œuvre dans l’apparition ou la reconduction de ces inégalités. L’exposé comprend plusieurs parties. Un premier exemple de succession dans la famille Pilon, avec utilisation du dispositif de donation-partage devant notaire, la veuve donnant la boulangerie ainsi que la maison attenante à son fils, ses trois filles recevant quelques biens immobiliers et terrains avoisinants. Des explications complémentaires issues des entretiens menés avec les différents membres de la famille. Vient ensuite la partie analytique et réglementaire exposée par les deux sociologues, relancées par les questions de la bédéiste. Suivent encore deux exemples de successions. Puis de des exemples choisis pour des situations particulières : femme âgée et démunie, méconnaissance du droit chez les modestes, rôles respectif des avocats et des notaires, autres situations de divorce, de succession, dans des milieux aisés, dans des milieux populaires, au sein d’une famille ou l’épouse a élevé les enfants et travaillé dans l’entreprise de son époux, ou bien s’est entièrement consacrée à la famille.
En annonçant leur positionnement en toute transparence, les autrices indiquent qu’elles se focalisent sur les mécanismes qui font perdurer les inégalités entre femmes et hommes dans ces situations, voire les aggravent, avec le constat de départ que les statistiques sur l’écart de richesse entre femme et homme est allé en grandissant ces dernières décennies. Leur exposé est donc orienté puisqu’elles partent d’un constat factuel et chiffré, dans le même temps l’analyse desdits mécanismes est menée avec rigueur et méthode. Les exemples sont choisis pour un jugement qui va dans le sens de la préservation ou de l’augmentation de la richesse de l’homme, et la diminution de celle de la femme. Les autrices exposent alors la situation de départ, les éléments qui motivent le jugement, le lecteur restant libre de se faire une idée par lui-même, de nourrir son opinion, et de relativiser comme il l’entend les conclusions des sociologues s’il estime que le constat de départ est trop prégnant. Il retrouve bien évidemment des idées féministes tel que l’invisibilisation des tâches domestiques, ainsi que la priorité donnée à la conservation du patrimoine familial lors de sa transmission d’une génération à l’autre. À nouveau, il peut exercer son libre-arbitre en fonction de ses convictions et de ses valeurs, que ce soit pour les questions de capital, de travail ou de famille. À chaque étape, les deux sociologues exposent la méthodologie qu’elles ont mise en œuvre, les moyens dont elles ont disposé, les entretiens qu’elles ont pu mener, les professionnels auxquels elles ont eu accès, les entretiens qu’elles ont pu observer, leur nombre et leur variété. Le lecteur peut donc également se faire une idée de leurs sources et de leur démarche.
Tout commence par un titre bien singulier et un a priori sur le fait que l’exposé sera orienté pour pointer du doigt des mécanismes favorisant les hommes aux dépens des femmes. Les autrices affichent que leur ouvrage va dans ce sens, libre au lecteur de le garder à l’esprit au cours de sa lecture. Réaliser un exposé en sciences humaines et sociales en bande dessinée constitue un défi délicat, car il faut savoir trouver le bon mode narratif pour réaliser une vraie bande dessinée (et pas un texte illustré) sans dénaturer les propos tenus. S’il peut entretenir quelques a priori sur les choix de la dessinatrice, le lecteur ressent rapidement qu’ils étaient infondés, et que le mode narratif a été conçu par la bédéiste avec les deux chercheuses, pour un résultat parfaitement adapté à l’exercice de la restitution d’une enquête et de l’analyse afférente. La lecture s’avère très agréable, avec ses différents niveaux narratifs (mises en situation, échanges entre les autrices, commentaires, analyses et conclusions), et la prise de recul sous la forme de la discussion entre des observateurs inattendus que sont les chats. Une lecture passionnante, éclairante, enrichissante, édifiante.
Cet album est réussi et très plaisant à lire. C'est une histoire qui se passe dans une campagne profonde, les personnages sont peu nombreux et la tension qui va s'installer progressivement est palpable. On assiste à une sorte de huis-clos rural à l'intrigue prenante.
Ca commence par une ambiance. Pas vraiment du noir et blanc simple, pas totalement de la bichromie non plus, mais la couleur est utilisée avec parcimonie. Quelques touches bleutées par ci, par là. Quelques touches de rouge, notamment pour mettre en évidence le sang. Car oui, le sang va pas mal couler dans cette histoire. Le trait est simple et efficace, les cases ne sont ni trop vides, ni inutilement trop surchargées. Le dessin nous plonge parfaitement dans cette atmosphère. Ca fonctionne, les personnages sont peu bavards, on sent vite le poids du passé qui pèse sur les relations entre les personnages. Cet album c'est avant tout cette ambiance pesante au service du récit.
Récit qui nous conte la petite vie pépère et routinière de Gus qui va rapidement être perturbée par la découverte de traces de sang dans la neige. Et là c'est parti. Il va chercher à comprendre d’où elles viennent. Il va s'imaginer des choses, et creuser pour tirer ça au clair. Au gré de ses suspicions et de ses investigations, la tension va monter tranquillement. Ce qu'il va découvrir va révéler des vieux secrets qui vont tendre encore un peu plus le climat. L'histoire se tient parfaitement et le plus agréable est ce rythme qui va crescendo.
Tout ça nous donne un thriller très plaisant.
Courage ordinaire
-
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il est paru sans prépublication, en 2020 pour la première fois. Il a été réalisé par Garth Ennis pour le scénario, P.J. Holden pour les dessins et l'encrage, et Kelly Fitzpatrick pour la mise en couleurs. Ennis & Holden avaient déjà collaboré ensemble à deux reprises pour Battlefields: Happy Valley (2010) et World of Tanks: Citadel (2018).
Pendant la seconde guerre mondiale, l'armée britannique avait besoin de bombardiers-torpilleurs dernier cri. Malheureusement, l'aéronavale de la Royal Navy (Fleet Air Arm) fut dotée de modèles Fairey Swordfish, surnommés Stringbag. Ces avions furent mis en service en 1935 : des biplans avec une structure de bois et de métal, et une toile tendue par-dessus, avec une vitesse moitié moindre que celle des chasseurs ennemis, et deux mitrailleuses de petit calibre, une à l'avant, une à l'arrière. La communication entre les trois membres de l'équipage se faisait par des tubes et les températures s'avéraient terribles dès que l'appareil se trouvait au-dessus des nuages. Les équipages n'avaient que deux avantages : leur jeunesse et leur entraînement, l'un comme l'autre non évalué. Pourtant, ils montaient dans leur avion et s'en allaient au combat. Ce jour de 1940, un Stringbag approche de la flotte britannique. Son équipage est composé d'Archie, Ollie et Pops. Ils ne savent pas trop si les navires en-dessous d'eux sont bien ceux qu'ils doivent rejoindre, et ils ne sont plus sûrs s'ils doivent se signaler par une fusée verte, ou d'une autre couleur. La fusée verte est tirée, le crochet pour agripper le câble est sorti et ils se posent sur le porte-avion. À la fin de l'année 1940, la Grande Bretagne se retrouve seule face à l'Allemagne, toute l'Europe étant occupée. le Duce vient de déclarer que la mer Méditerranée appartient à l'Italie. Les anglais doivent mettre en œuvre une opération pour sécuriser le canal de Suez, la base navale de Malte et la route des convois maritimes à travers cette mer.
Sur le porte-avion, Archie, Ollie et Pops se font proprement recevoir par le capitaine Shanks. Il leur reproche de s'y être pris à quatre reprises pour réussir leur atterrissage, de ne prêter aucune attention lors des briefings au point qu'il se demande si leur cerveau est bien présent, et pour couronner le tout de s'être trompé de couleur dans le signal de reconnaissance. Il leur reproche d'être incompétents et lâches. Ils sortent du bureau la queue entre les jambes, et Pops estime que la réaction du capitaine est encore aggravée par le fait que Ollie ait séduit sa fiancée. le lendemain, ils assistent au briefing de leur mission : il s'agit de bombarder la flotte de la Regia Marina italienne, mouillée dans le port de Tarente, lors de la nuit du 11 au 12 novembre 1940. Une fois cette mission accomplie avec succès, le même équipage participe quelques mois plus tard à l'attaque contre le cuirassé Bismarck, le 26 mai 1941. Pour leur troisième mission, il participe à la mission visant à interrompre l'opération Cerberus du 11 au 13 février 1942, également appelée Channel Dash, ayant pour objet de rapatrier trois gros bâtiments de la Kriegsmarine de Brest en Mer du Nord.
Le tome se termine avec une postface de 5 pages, dans laquelle le scénariste sépare les faits historiques de la fiction. Il explique qu'il a inventé les trois personnages de l'équipage car il ne voulait pas mettre des propos dans la bouche d'individus ayant réellement existé et ne s'étant pas comporté de cette manière en réalité. Il détaille quels éléments il a un peu arrangé, sans devenir impossibles pour autant : le parcours militaire de ces trois individus qui les a fait participer à ces trois missions, la dernière étant assez éloignée géographiquement. Il expose qu'effectivement les avions de type Fairey Swordfish ont bien participé à chacune de ces trois missions, et que qu'il s'agissait d'un modèle déjà dépassé lors de leur mise en service par rapport aux chasseurs et autres qui étaient passés à une technologie plus récente que les biplans ou les triplans. Il explique qu'il a choisi une forme particulière pour pouvoir dispenser toutes les informations nécessaires à la compréhension de chaque bataille et à son enjeu : un dessin en double page avec une petite dizaine de cartouches de texte exposant les faits. Pour le lecteur de bande dessinée, cette forme de présentation peut constituer un puissant répulsif, puisqu'on passe à du texte illustré. Mais il ne s'agit que de deux doubles pages par mission, et l'auteur se montre aussi clair que synthétique et concis.
L'objectif des auteurs est de rendre hommage aux hommes qui ont volé dans ces avions et qui ont participé à des missions avec peu de chance d'en réchapper. Il ne s'agit pas d'un récit militariste. Archie, Ollie et Pops (et quelques autres) se retrouvent engagés ou mobilisés, et pas vraiment motivés pour les personnages principaux. Ils n'ont pas de conviction patriotique fermement chevillée au corps, pas de réelle conviction politique, et aucune fibre belliqueuse. Mais ils se retrouvent à pied d'œuvre, montant dans leur fragile avion parce qu'ils sont là pour ça et participant à des attaques. Ils peuvent voir les soldats ennemis se jeter à l'eau d'un bâtiment en train de couler, et ils pensent à la mort atroce qui les attend. Dans le même temps, ils pensent aux morts faits par l'ennemi, et se rendent bien compte que dans cette situation ne rien faire est pire que de laisser faire. le récit prend alors la forme d'un quasi-témoignage sur la réalité de faire son boulot pilote dans ces circonstances, sans jugement de valeur sur ces individus, si ce n'est d'abord l'inconscience de monter dans de tels appareils, puis progressivement le courage nécessaire pour le faire en toute connaissance de cause.
Garth Ennis est un auteur expérimenté dans le genre des récits de guerre, et plus particulièrement des reconstitutions historiques de la seconde guerre mondiale. C'est une de ses passions, et il ne rate jamais une offre d'éditeur de pouvoir en réaliser une, que ce soient sa série des Battlefields, ou sa série des War Stories, ou d'autres histoires plus récentes comme Out of the Blue, Dreaming Eagles, et même deux récits pour la franchise World of Tanks. C'est un auteur exigeant qui n'hésite pas à faire refaire des planches au dessinateur s'il y a une erreur sur un modèle d'avion, de navire, d'arme à feu ou d'uniforme. le lecteur sait que l'artiste a dû passer un temps conséquent en recherches pour s'assurer de l'authenticité de ses descriptions. P.J. Holden a débuté sa carrière pour l'hebdomadaire 2000 AD. Il réalise bien sûr des dessins réalistes et descriptifs, avec un degré de simplification pour les personnages, et pour certains éléments techniques. le lecteur n'éprouve pas la sensation de regarder des cases avec un niveau de précision photographique : s'il se met à contempler un endroit bien précis d'un cuirassé, il ne va pas trouver chaque boulon pour les tôles. Cela ne l'empêche pas de pouvoir avoir confiance dans la représentation de chaque élément militaire représenté.
De fait l'artiste a beaucoup à faire. Dès la première page, il lui faut représenter une demi-douzaine de Stringbags en plein ciel. Cette première page met tout de suite le lecteur en confiance : Holden les représente avec un degré de détails qui permet de bien les mémoriser, et il sait composer des cases avec une sensation de profondeur de champ telle que le lecteur se représente bien la position relative de chaque avion dans un ciel pourtant dépourvu de repère. Il peut ensuite avoir un aperçu des chaudes tenues de vol de l'équipage, puis de leur uniforme quand ils se présentent au capitaine Shanks. La première bataille est très impressionnante, non pas parce qu'elle est présentée une forme romanesque, mais parce que le lecteur peut voir ce que voient les aviateurs, ainsi que des vues plus générales. Par exemple il peut voir les explosions de la défense anti-aérienne à l'approche des vaisseaux, puis il éprouve la sensation d'être secoué par les explosions des FliegerabwehrKanone (Flak). Lors de la deuxième mission, il ressent bien la solitude de l'équipage au beau milieu du ciel nuageux, le surgissement devant le cuirassé Bismarck, le déchainement des canons anti-aériens. La troisième mission s'avère encore plus angoissante, avec l'intervention des chasseurs ennemis. La narration visuelle est à l'opposé d'une série de cases spectaculaires pour faire joli : l'artiste se focalise sur la façon de raconter pour être intelligible, transmettre les sensations, sans oublier les êtres humains accomplissant la mission. le lecteur ne ressent pas le vent contre son visage, mais il n'en mène pas large à bord de ce fragile aéronef.
Raconter la guerre sans être ni militariste, ni antimilitariste, sans transformer chaque soldat en boucher ou en héros, tout en évitant de réaliser un exposé illustré aride et froid : pas facile. Garth Ennis & P.J. Holden se montrent excellents. Ils évoquent un avion très particulier, le Fairey Swordfish, sous l'angle de trois militaires formant un équipage au cours de trois missions. Ils savent à la fois effectuer une reconstitution historique remarquable, et montrer es hommes très ordinaires, devant composer avec les circonstances et ce qui est attendu d'eux, avec des enjeux qu'ils ne perçoivent que partiellement et une conscience grandissante des risques qu'ils prennent. Pour autant, le récit ne vire pas vers le mélodrame, peut-être du fait du légendaire flegme anglais. le lecteur en ressort avec une compréhension tactique de l'avantage de ces avions, et une vision changée sur les individus qui se sont retrouvés à participer à ces batailles.
Ballotté par l'arbitraire
-
Il s'agit d'une histoire complète indépendante de toute autre. Elle est parue d'un seul tenant, sans prépublication. La première édition date de 2019 en français, et de 2020 en anglais. Cette bande dessinée compte 266 pages en noir & blanc, écrite et dessinée par Andi Watson.
Quelque part dans une petite ville d'Angleterre, de nuit, un homme arpente de petites rues pavées, une petite silhouette lointaine, avec une valise à la main. Ce matin-là, l'auteur de petite renommée G.H. Fretwell ferme sa valise dans laquelle il a mis douze exemplaires de son dernier roman : Sans K. Il emporte également un petit sac de voyage avec ses affaires personnelles. Il va se mettre devant la porte fermée de la salle de bain pour indiquer à son épouse Rebecca qu'il s'en va, sans réveiller son fils Oliver. Il lui promet de l'appeler quand il sera arrivé à l'hôtel. Il prend le train et voyage tranquillement, tout en consultant les pages Culture du quotidien La Tribune : rien sur son dernier livre. Arrivé à la gare, il pose sa valise à terre, et un porteur avec une casquette vient la prendre en charge. Il le remercie car son programme pour la tournée de rencontres en librairie pour faire la promotion de son roman ne mentionnait rien. L'homme lui indique qu'il est garé à l'arrière, qu'il va chercher la voiture, et que Fretwell peut l'attendre là. Il ne revient pas. L'écrivain finit par prendre le tramway, et aller déposer plainte au commissariat. le policier qui prend sa déposition éprouve des difficultés à croire qu'il ait pu se montrer aussi naïf, et estime qu'il a d'autres affaires plus importantes à traiter. Il finit par s'intéresser à cette plainte quand Fretwell mentionne le vol de sa valise contenant ses livres. À la demande du policier, il lui confie la clé de sa valise.
Une fois ces formalités accomplies, H.G. Fretwell sort l'itinéraire de sa poche, et se met à la recherche de la première librairie où il doit se rendre, alors qu'il se met à pleuvoir. Il rentre dans la librairie Fulgents et se présente à la libraire Rebecca qui lui propose une serviette pour se sécher. Elle porte le même prénom que son épouse, également écrit avec deux C. le romancier s'installe à la table, avec des exemplaires de son livre devant lui, et une tasse de thé offerte par la libraire. Ils constatent que personne ne vient, aucun client, ce qui surprend Rebecca car lors de la précédente séance de dédicaces il y avait de monde, c'est la première fois que ça arrive. Ce doit être dû au mauvais temps. Avant qu'il ne parte, elle lui fait signer les exemplaires de son roman. Il lui demande si elle a un restaurant à lui recommander, ce qu'elle fait, tout en précisant que toutes les tables sont réservées, et qu'elle doit y manger le soir même avec quelqu'un d'autre. En se levant, il demande comment se rendre à son hôtel, et prend congé. Il passe devant une boutique de jouets, et achète un petit couteau suisse à son fils. Il arrive à l'hôtel, prend la clé de sa chambre et va s'y installer. Il commande un steak comme repas à la réception, et il appelle son épouse pour donner de ses nouvelles, et en prendre de son fils. le lendemain : une nouvelle séance d'autographe dans une autre librairie.
Andi Watson est un auteur sporadique de bandes dessinées pour adultes et pour enfants, ayant également écrit pour des séries comme Buffy, Namor, ou Alien versus Predator. Il réalise là une histoire complète au cours de laquelle le romancier G. H. Fretwell est confronté à de petits déraillements du quotidien par rapport au déroulement normal d'un tournée promotionnelle de dédicaces. L'auteur réalise des dessins qui donnent l'impression de croquis réalisés sur le vif, avec un trait de plume assez similaire à un trait de crayon, évoquant parfois la légèreté de Sempé (1932-), d'autres fois les traits griffés de Jules Feiffer (1929-). Fletcher est un jeune homme vraisemblablement trentenaire, au physique banal, agréable, au tempérament calme et doux, prenant les choses comme elles viennent sans s'offusquer des contrariétés, sans faire subir sa frustration à ses interlocuteurs, ne prenant pas ombrage du peu d'importance que les uns et les autres lui accordent. L'absence d'aplats de noir renforce cette sensation de légèreté, d'importance très relative des petites contrariétés (et des autres), de la consistance très relative de cet individu et de ce qui lui arrive.
Un autre effet de cette narration visuelle légère pour l'œil réside dans la rapidité de lecture : sensation agréable de progresser à bonne allure, de petits soucis aux conséquences peu dramatiques, d'individu avec un certain recul et une certaine assurance qui qui lui permettent de passer au-dessus de ces frustrations, de ces petits tracas sans en être plus affecté que ça. D'un autre côté, cela ne signifie pas que les dessins manquent de consistance. Dans le prologue, le lecteur peut voir les détails de l'urbanisme et de l'architecture de la ville : la maçonnerie du pont et ses arches, le pavage des rues, les façades de constructions allant d'un simple étage à un R+4, les passages voûtés, les candélabres, les plantations sur les trottoirs, etc. À plusieurs reprises, le lecteur peut ainsi admirer les rues du quartier où se trouve la librairie du jour dans la tournée de dédicace, attestant chaque fois d'un quartier ou d'une ville différente. Il se rend compte qu'il s'agit d'un urbanisme étendu, assez dense en termes de construction, mais d'habitations ne dépassant pas les quatre ou cinq étages, dans une vieille ville, sans tour ni gratte-ciel, ni zone nouvelle, ou zone pavillonnaire. L'artiste se montre tout aussi impliqué dans la représentation des intérieurs : le compartiment banal dans lequel Fretwell voyage, le bureau auquel est installé le fonctionnaire de police et la pièce avec les chaises pour attendre, l'intérieur des quatre librairies où Fretwell s'installe pour dédicacer chacune avec leurs rayonnages distincts, leur volumétrie différente, la réception, les couloirs et la chambre de chaque hôtel avec un standing qui lui est propre, la boucherie, le magnifique hall de l'hôtel particulier où se tient la réception de l'éditeur, le très beau restaurant où Fretwell mange avec Clarke l'éditeur du domaine poésie, le centre de nuit pour les sans-abris, et bien sûr la cellule spartiate où l'auteur est incarcéré.
Les personnages qui évoluent dans ces décors donnent une sensation de même légèreté, et de même singularité, à l'opposé de silhouettes indistinctes ou de figurants sans identité. le lecteur ressent tout de suite une empathie pour cet homme agréable et calme. Il rencontre avec lui d'autres personnes affables, pouvant se montrer un peu insistantes ou entêtantes, pas toujours commodes tout en restant d'une politesse inébranlable, sans hausser la voix. Chaque individu est animé par ses propres intentions, par son caractère, et il apparaît que les échanges et les interactions limités de Fretwell avec n'ont guère d'incidence dessus, alors que son présent dépend fortement de leur implication, de leur professionnalisme, de l'attention qu'ils voudront bien lui consentir, soit pour l'accueillir et lui tenir compagnie pendant la séance de dédicace, soit pour lui fournir sa chambre d'hôtel et lui expliquer quelques consignes, soit pour l'interroger sur ses faits et gestes de manière insistante tout en restant poli, ce qui installe un malaise soupçonneux. La forte pagination permet à l'auteur de développer des conversations sur plusieurs pages sans donner l'impression de le faire comme expédient narratif. Par exemple, le dialogue entre Fretwell et l'éditeur de poésie s'étale sur quatorze pages dans une mise en scène alternant champ et contrechamp, comme une discussion à table, sans sensation de longueur ou de raccourci graphique, une narration naturaliste pour une situation normale et banale.
Le lecteur se laisse donc emmener pour une longue balade dans cette tournée de dédicace. Il ressent la solitude de l'auteur, sans qu'elle ne soit pesante. Il voit comment il est le jouet de décisions arbitraires sur lesquelles il n'a pas de prise : l'information que des librairies ont été réajoutées au programme sans que son avis n'ait été demandé, la qualité fluctuante des hôtels retenus par son éditeur, les coûts supplémentaires qu'il doit régler de sa poche, l'affluence des lecteurs. Il s'habitue rapidement à la routine de l'auteur : se rendre dans une librairie, échanger quelques mots avec le libraire, attendre les lecteurs, prendre congés, se rendre à son hôtel, s'installer dans sa chambre, manger seul le plus souvent dans sa chambre, téléphoner à son épouse pour prendre des nouvelles de son fils, prendre son petit déjeuner en parcourant la rubrique culturelle du quotidien La Tribune, et recommencer le cycle. Il se trouve régulièrement confronté, à des vexations, à de petits écarts. Ça commence avec l'absence de lecteurs, le manque de promotion de son éditeur, le rare client qui aurait préféré rencontrer F.P. Guise l'auteur de Sierra Umbra, roman ayant une bonne critique, et de bonnes ventes. Cela peut être dans le déroulement de la séance de dédicaces : pas d'exemplaires de son livre, libraire ayant prévu de fermer ou même librairie fermée. Cela peut se produire dans l'hôtel : chambre de mauvaise qualité, absence de téléphone, voisin envahissant. Sans oublier cette histoire de libraire qui n'est jamais rentrée chez elle et la police qui soupçonne Fretwell d'être le coupable. le lecteur observe les réactions de ce dernier : il ne reste pas impassible, mais il ne se met pas en colère, il ne semble pas plus s'inquiéter que ça, il ne ressent même pas de l'agacement qu'il s'agisse de petites contrariétés ou d'accusations graves. Il ne subit pas les événements comme une victime : il continue d'aller de l'avant, de reprendre le cycle normal le lendemain : il fait avec. Il se conduit en individu qui sait qu'il n'a aucune prise sur ces événements : il n'est pas résigné, il accepte les choses comme elle vienne et fait avec. Il n'y a que la privation de sommeil qui finit par altérer son comportement, par miner son calme intérieur.
Cette histoire s'apparente à un véritable roman, évoquant parfois les tribulations de After Hours (1985) de Martin Scorcese, mais avec un personnage principal plus flegmatique, peut-être plus philosophe, ou moins émotionnel. La narration visuelle est délicate et légère, tout en présentant une bonne densité d'informations, et une bonne sensibilité pour transcrire les émotions et les états d'esprit des personnages. le lecteur ressent la solitude et le détachement du romancier, se rendant compte que les soucis et les contrariétés l'atteignent plus que Fretwell. Il a envie de réagir contre ces petites et ces grandes injustices, ces coups du sort, pour reprendre l'initiative, même si la suite des événements lui montre que c'est à chaque fois vain. Il comprend qu'il s'agit d'une variation sur la confrontation de l'individu à l'absurdité et à l'arbitraire du monde, et d'un hommage à Frantz Kafka (1883-1924), en moins désespéré.
Empathie
-
Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il regroupe les épisodes 1 à 5, initialement parus en 2020, écrits par Peter Milligan, dessinés par ACO, encrés par David Lorenzo, et mis en couleur par Dean White. Les couvertures ont été réalisées par ACO. Le tome comprend également la couverture variante de Keron Grant, et celle de Mike Deodato junior, et celle de Rahzzah, une postface d'une page et demie de Milligan, et une d'une demi-page de ACO.
À Hong-Kong, Barrett Cornell, un homme d'affaires millionnaires, imagine ce qui se passerait s'il se jetait d'une fenêtre depuis le haut étage du gratte-ciel où il séjourne : la paix qui viendrait enfin envahir son corps sans vie écrasé sur la chaussée. Burke, un de ses subalternes, lui indique que les amusements sont arrivés : deux jeunes femmes dans des tenues très dénudées. Il lui répond que, finalement, il va aller faire un tour. Burke lui répond qu'il va prévenir la sécurité de cette sortie. Cela fait dix jours que Rônin suit la trace de Cornell. Il pense à quel point les frontières n'ont pas de sens pour un individu tel que Cornell, qu'elles n'assurent aucune protection aux nations, et que ce sont les multinationales comme celle dont il fait partie qui gouvernent le monde : Lincoln's Eye, American Dream, et même Book of Changes Inc. en Chine. Cornell monte dans sa limousine, et il est escorté par un groupe d'une demi-douzaine de gardes du corps à moto. Rônin a enfourché la sienne et les suit en se montrant très professionnel, avec une touche d'inexpérience pour se faire remarquer. Cela ne manque pas de se produire, et l'un des motards le prend en chasse.
Rônin fait en sorte de se coincer tout seul dans une impasse déserte, et fait une chute à moto. Son poursuivant arrive, descend de moto et le tient en joue avec son pistolet. Rônin le désarme rapidement, avec un maximum de brutalité pour bien faire comprendre qu'il ne plaisante pas. Il a besoin d'informations sur Barnett Cornell. Ce dernier a réussi à faire accepter par Gigi Lo qu'elle lui consacre quelques minutes. C'est l'héritière de l'entreprise Lo Electrics, et elle a vingt-cinq ans de moins que lui. Elle le reçoit dans un musée, avec ses deux panthères et ses gardes du corps. Il déclare tout de go que coucher avec elle est la seule chose qui donne un sens à sa vie. Elle lui répond sarcastiquement qu'elle pensait qu'il était venu pour parler d'expressionnisme abstrait. Il continue : il est prêt à lui offrir une des îles qu'il possède dans les Caraïbes si elle accède à sa demande. Elle rit, avec une note de cruauté et de moquerie. Rônin a tout observé à l'abri et il se dit qu'il lui faut absolument comprendre ce que veut Cornell, si c'est un besoin d'humiliation, de masochisme psychologisme, ce qui le fait souffrir. Gigi Lo dispose également de ses propres gardes du corps, mais ils ne sont pas de la trempe de ceux de Barrett Cornell. Quelques jours après, elle revient à son hôtel après son footing et elle trouve Rônin installé dans le canapé de sa suite, avec les deux panthères à ses côtés.
La couverture parle d'elle-même : un homme énigmatique qualifié de rônin, un combattant sans maître, avec un pistolet fumant à la main. Le lecteur n'éprouve pas de doute : un assassin qui va accomplir des contrats. Effectivement il y a de cela. Rônin, son nom n'est jamais dit, a décidé de se venger contrer une multinationale qui lui a injecté des nanites dans le sang pour construire un agent de terrain supérieur à un être humain normal. Il a donc décidé de se venger en assassinant les hauts dirigeants, des individus intouchables dans la vie de tous les jours, vivant au-dessus des lois, dictant leurs conditions aux chefs d'état. Peter Milligan n'y va pas avec le dos de la cuillère : les hommes d'affaires assis à la table des directoires et les présidents des conseils d'administration sont des individus corrompus par le pouvoir, et ils manient un pouvoir presque absolu. Ils traitent leurs employés comme des consommables, et ils considèrent les femmes comme de la marchandise qu'ils achètent pour leur bon plaisir. Sans oublier que, bien sûr, ils vivent dans le luxe et l'opulence, protégés par l'élite des gardes du corps, totalement dévoués à leur survie. Il va donc ainsi réussir à assassiner Barrett Cornell haut placé dans la hiérarchie de Lincoln's Eye, et passer à Warren Kennedy, le suivant sur sa liste.
Le lecteur remarque tout de suite le choix de couleurs très tranché de la couverture, ainsi que l'élégance de Rônin assis sur son fauteuil à roulette. À l'intérieur, Dean White, un coloriste remarquable, met en œuvre une approche naturaliste, venant nourrir les dessins de manière remarquable, que ce soit pour les textures, les reliefs, ou encore les effets spéciaux, et quelques incursions plus psychédéliques en phase avec l'intrigue. Aco dessine dans un registre réaliste avec un bon niveau de description. L'artiste joue le jeu de montrer un homme viril, fort et sachant se battre, avec des touches discrètes pour le rendre plus romanesque, plus admirable, grâce à un angle de vue un peu incliné, une mise en scène qui le privilégie, une exagération de sa souffrance tout en restant dans un domaine réaliste. Il l'habille de tenues élégantes tut en restant simples. Le lecteur suit un individu mystérieux, souvent dans l'action, et sachant se battre. Il évolue souvent dans des endroits luxueux auxquels le dessinateur sait donner une personnalité par le mobilier, l'agencement, les dimensions. Il affronte ou il traque des individus avec des vêtements plus luxueux, une attitude souvent hautaine et méprisante vis-à-vis des autres qu'ils jugent être d'une classe inférieure à la leur. Il est visible que Aco prend plaisir à représenter les voitures de luxe et les jets privés. Il sait bousculer les cases pour des structures de page qui accompagnent les mouvements et les soubresauts, saupoudrés de quelques détails gore.
Le lecteur a vite fait de prendre goût pour cette narration nerveuse, violente, tout en se disant que finalement la couverture était trop fidèle : une simple série d'action bien ficelée. Mais non, il y a plus : les pages ne sont pas juste bien faites et séduisantes. Régulièrement, la narration visuelle s'écarte un peu de ces clichés de bonne facture, en introduisant des éléments inattendus. Ça commence quand Rônin s'injecte dans les veines une substance contenant des traces d'ADN de Barrett Cornell. Aco réalise montre le personnage assis en tailleur, et une trentaine d'images comme des clichés disposés tout autour de sa silhouette, des souvenirs et des sensations que ressent Rônin. Il reprend ce dispositif très parlant à l'identique dans le deuxième épisode, avec la même efficacité. Dans l'épisode 3, il bouscule les cases qui sont de guingois pour un cauchemar éprouvé par Rônin pendant son sommeil. Dans le même épisode, Dean White passe à une palette psychédélique le temps d'une courte séquence. Ces moments tranchent avec l'ordinaire d'une série d'action.
Effectivement, Peter Milligan ne s'est pas limité à un justicier vengeur qui élimine de richissimes hommes d'affaire qui agissent impunément au-dessus des lois. Rônin dispose d'un avantage : lorsqu'il s'injecte de l'ADN de sa victime, sa capacité d'empathie totale se déclenche, lui permettant de percevoir des fragments de la vie de la personne, ou plutôt de ressentir les émotions associées à ces moments. Dans la postface, il explique qu'il a voulu ainsi opposer au capitalisme froid et dévorant des multinationales qui sapent le pouvoir des démocraties, un individu ressentant les émotions avec acuité. Le fait est que ça fonctionne bien. Certes il s'agit d'un élément à cheval entre anticipation et fantastique, et l'image de Rônin en train de s'injecter un produit pas très bien défini nécessite un petit supplément de suspension consentie d'incrédulité de la part du lecteur. Une fois cet ajustement effectué, cette dynamique fonctionne très bien. Rônin se glisse dans la peau de sa victime et perçoit sa peur intime, pas un gros monstre baveux et plein de dents acérées, mais une angoisse profonde de l'individu qui s'avère capable de la mettre à profit comme source d'énergie, e la sublimer, mais qui est aussi incapable de la surmonter. Il vit avec et c'est pour toute sa vie. Ça le ronge autant que ça le fortifie. Cette composante prend alors le dessus, transformant un récit entre espionnage et policier, en un thriller psychologique. Le lecteur reconnaît bien le savoir-faire de Milligan dans quelques angoisses malsaines, et la manière dont l'individu les exorcise en maltraitant d'autres êtres humains.
Ce récit rappelle qu'il est difficile de juger un livre sur sa couverture, même pour une bande dessinée. Les auteurs semblent tout d’abord raconter une histoire de vengeance très classique, et très bien menée. Puis en cours de route, le lecteur tombe sous le charme de la narration visuelle, Aco ayant parfaitement intégré l'influence de Jim Steranko qui était si manifeste dans Nick Fury: Deep-Cover Capers (2017) de James Robinson. Il se souvient peut-être que Peter Milligan avait écrit une série avec un thème assez similaire, un individu qui prenait la place de personnes avec un contrat : Human Target (1999-2004). Ici la psyché de l'individu est moins explorée en profondeur, et l'accent est mis sur la force de l'empathie, avec assez de subtilité pour fasciner le lecteur.
Bon, je mets une note pour la forme mais je savais déjà que j'allais aimer cette BD avant même de l'ouvrir. Parce que ce dont elle parle est en accord avec mes principes et en résonance avec mes envies.
Un jardin, c'est une chance dont beaucoup ne profitent pas. Et je dis cela en ne bénéficiant pas d'un jardin mais après avoir vécu toutes mes jeunes années avec un grand espace extérieur que mes parents laissaient beaucoup en friche. Un jardin, c'est la nature devant notre fenêtre, un espace pour nous et pour elle, pour se retrouver. C'est tout ce que Simon Hureau dévoile dans ce livre.
Cette BD n'est pas un manuel, c'est juste un témoignage. Mais un témoignage ô combien salutaire ! Il est développé et propose une réflexion sur comment le jardin se développe, ses choix, ses découvertes et ses astuces. Le tout avec une prise de note de tout ce qu'il voit en tant qu'insecte, animaux, plantes. C'est riche et dense, mais ça se lit surtout comme un témoignage d'espoir sur l'avenir. L'humain est responsable du problème, il est donc responsable de la solution. Et de voir que ça va aussi vite dans le renouveau, tout ce qui peut se développer en si peu de temps ... Ça redonne espoir, ça incite à faire de même ! C'est une BD qui encourage à refaire son jardin, à le laisser s'ensauvager et devenir encore plus beau.
Une jolie BD, à mettre entre toutes les mains, mais surtout celles qui n'ont pas encore touché la terre.
En France, les livres sont au même prix partout. C'est la loi !
Avec BDfugue, vous payez donc le même prix qu'avec les géants de la vente en ligne mais pour un meilleur service :
des promotions et des goodies en permanence
des réceptions en super état grâce à des cartons super robustes
une équipe joignable en cas de besoin
2. C'est plus avantageux pour nous
Si BDthèque est gratuit, il a un coût.
Pour financer le service et le faire évoluer, nous dépendons notamment des achats que vous effectuez depuis le site. En effet, à chaque fois que vous commencez vos achats depuis BDthèque, nous touchons une commission. Or, BDfugue est plus généreux que les géants de la vente en ligne !
3. C'est plus avantageux pour votre communauté
En choisissant BDfugue plutôt que de grandes plateformes de vente en ligne, vous faites la promotion du commerce local, spécialisé, éthique et indépendant.
Meilleur pour les emplois, meilleur pour les impôts, la librairie indépendante promeut l'émergence des nouvelles séries et donc nos futurs coups de cœur.
Chaque commande effectuée génère aussi un don à l'association Enfance & Partage qui défend et protège les enfants maltraités. Plus d'informations sur bdfugue.com
Pourquoi Cultura ?
Indépendante depuis sa création en 1998, Cultura se donne pour mission de faire vivre et aimer la culture.
La création de Cultura repose sur une vision de la culture, accessible et contributive. Nous avons ainsi considéré depuis toujours notre responsabilité sociétale, et par conviction, développé les pratiques durables et sociales. C’est maintenant au sein de notre stratégie de création de valeur et en accord avec les Objectifs de Développement Durable que nous déployons nos actions. Nous traitons avec lucidité l’impact de nos activités, avec une vision de long terme. Mais agir en responsabilité implique d’aller bien plus loin, en contribuant positivement à trois grands enjeux de développement durable.
Nos enjeux environnementaux
Nous sommes résolument engagés dans la réduction de notre empreinte carbone, pour prendre notre part dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la planète.
Nos enjeux culturels et sociétaux
La mission de Cultura est de faire vivre et aimer la culture. Pour cela, nous souhaitons stimuler la diversité des pratiques culturelles, sources d’éveil et d’émancipation.
Nos enjeux sociaux
Nous accordons une attention particulière au bien-être de nos collaborateurs à la diversité, l’inclusion et l’égalité des chances, mais aussi à leur épanouissement, en encourageant l’expression des talents artistiques.
Votre vote
Le Combat d'Henry Fleming
Curieusement, cette bande dessinée est restée sur ma pile à lire depuis sa sortie en février 2024. Je ne connaissais pas le roman adapté par Steve Cuzor, roman pourtant très connu outre atlantique. Mais dès que j'ai commencé, je n'ai pas lâché cette bande dessinée. Tout d'abord, il faut souligner la qualité du dessin. Le choix des tons monochromes donne une puissance au récit. En effet, au fil de la lecture, nous finissons par ne plus distinguer les uniformes des deux camps, ce qui donne un caractère universel au destin d'Henry Fleming. J'ai fait le parallèle, certes osé, avec Le Rapport de Brodeck de Larcenet. Cuzor nous offre des scènes de combats saisissantes, tout en suivant ce jeune soldat désabusé. Cette histoire met parfaitement en relief ce vers de Prévert " Oh Barbara, quelle connerie la guerre..." Le combat d'Henry Fleming oscille sans cesse entre lâcheté et héroïsme, et il est magnifiquement illustré par Cuzor, au sommet de son art.
Martha Washington - Le Rêve américain (Liberty, un rêve américain)
Politique fiction incorrecte - En 1990, Frank Miller (scénariste de Dark Knight Returns, DKR) et Dave Gibbons (dessinateur de Watchmen) s'associent pour créer les aventures d'un nouveau personnage : Martha Washington (elle porte le même nom que la femme du premier président des États-Unis). Ce tome est le premier de ses aventures. L'intégralité des aventures de Martha Washington a été réédité en 3 tomes : (1) celui-ci + (2) Temps de guerre + (3) La paix retrouvée . L'histoire commence en 1995, avec la naissance de Martha Washington. Son père meurt dans des émeutes en 1996, victime des forces de l'ordre. Sa mère vit dans un ghetto urbain au cœur de New York, abritant la population dite défavorisée. En 1996, Erwin Rexall est élu président des États-Unis. Il abroge le vingt-deuxième amendement ce qui lui permet de se représenter plus de deux fois à la présidence. Il s'avère au bout de trois mandats que sa gouvernance basée sur un libéralisme outrancier a conduit à un effondrement de l'économie intérieure, un nouveau massacre des indiens, une augmentation du nombre d'habitants vivant en dessous du seuil de pauvreté, une catastrophe écologique en plein cœur du pays et une regrettable erreur militaire en Arabie Saoudite. La réponse ne se fait pas attendre : la Maison Blanche est la cible d'un attentat terroriste dans lequel périt tout le gouvernement, à l'exception de Rexall lui-même qui est dans le coma et d'un obscur sous-secrétaire d'état (Howard Nissen) qui devient président par défaut. Ce dernier va mener une politique sociale et de retrait des conflits très populaire et efficace pendant plusieurs années jusqu'à ce qu'elle rencontre, elle aussi, ses limites. Pendant ces années (jusqu'en 2012), Martha Washington grandit et essaye de trouver sa place dans le monde. Elle est le témoin involontaire de l'assassinat d'un de ses profs. Elle est internée. Elle est le témoin involontaire d'une expérience militaire sur des êtres humains. Elle s'engage dans les forces armées pour lutter contre une entreprise de restauration rapide qui détruit la forêt amazonienne. Elle est le témoin involontaire d'un acte de sabotage du lieutenant Moretti. Elle devient un héros de guerre. Elle est à la fois un soldat au service de son pays, le témoin de son temps et l'actrice d'actions aux répercussions nationales. En 1990, le marché des comics se porte très bien, les maisons d'éditions indépendantes fleurissent et l'éditeur Dark Horse rafle la mise en accueillant les projets originaux de Frank Miller (Hardboiled à la même époque, puis Big Guy). Pour son premier essai, il arrête de dessiner et il se concentre sur le scénario pour prouver qu'il est capable d'écrire autre chose que des superhéros. Il choisit le registre de la politique fiction mâtinée d'anticipation avec une bonne couche d'action. Il persiste dans le registre caricatural et outré qu'il maîtrise bien. Martha Washington naît dans une famille du quart monde, elle traverse beaucoup d'épreuves et de souffrances (sauf le viol), c'est une guerrière hors paire et elle a un instinct de survie à toute épreuve. de la même manière, les courants politiques et idéologiques ressortent clairement de la caricature et de la satire. Pour autant, Miller continue d'être un scénariste plus subtil qu'une lecture superficielle ne pourrait laisser croire. Les deux présidents (Rexall et Nissen) appartiennent l'un à la droite bien libérale et l'autre à une droite à tendance sociale. Leurs politiques respectives sont dessinées à gros traits, mais leurs personnalités sont complexes et ils sont très humains (rien à voir avec le fantoche à l'image de Ronald Reagan dans DKR). Miller prend vraiment le temps de donner chair à ses personnages, d'en faire des individus avec des motivations spécifiques et des caractères nuancés. Cette caractéristique évite à l'histoire de tomber dans la grosse farce superficielle. du coup les grands mouvements sociaux (politique extérieure et intérieure simpliste) broient ces personnages et mettent en évidence la complexité de l'exercice du pouvoir. Cette histoire est mise en image par Dave Gibbons. Pendant des années, j'ai été incapable d'apprécier ces illustrations parce que Dave Gibbons a utilisé exactement le même style que pour Watchmen que j'avais lu avant. Or l'histoire de Jon Osterman et compagnie a imprimé une marque indélébile, à commencer par son style graphique. Plusieurs années après, je peux enfin regarder les dessins de Gibbons avec un autre œil. Dave Gibbons a recours à des compositions de pages traditionnelles avec des cases en rectangle sagement accolées les unes aux autres (il est libéré de la trame de 9 cases de Watchmen). Il insère quelques pleines pages peintes quand le scénario l'exige (facsimilé de couvertures de magazines). Il a conservé son style qui évoque fortement la ligne claire (très peu d'à plats de noir). Certains peuvent le trouver un peu daté, il me donne plutôt le sentiment d'être intemporel. Il s'agit de dessins précis et rigoureux contenant beaucoup d'informations visuelles tout en restant d'une clarté exemplaire. Ces cases sont au service de l'histoire et ne cherchent pas à faire s'extasier le lecteur devant la technicité de l'artiste. Ce parti pris graphique se marie admirablement avec la nature de l'histoire qui se veut relativement réaliste. Et les nombreuses scènes d'actions sont très efficaces. Le titre Give me liberty est une citation de Patrick Henry (1775), l'un des pères fondateurs des États-Unis. Miller a placé la barre très haut quant à ses ambitions et le résultat est entre deux chaises. Cette histoire est largement au dessus des comics traditionnels de superhéros, mais il manque d'un peu de nuance politique pour accéder au rang d'indispensable de bande dessinée.
King in Black - Le Roi en noir
Dégraissé - Ce tome contient le crossover issu de la série Venom , écrite par Donny Cates et lancée avec Ryan Stegman en 2018. Il regroupe les 5 épisodes de la minisérie, les 1 et 5 étant doubles, initialement parus en 2020/2021, écrits par Donny Cates, dessinés par Ryan Stegman, encrés par JP Mayer, avec l'aide de Stegman pour l'épisode 5, mis en couleurs par Frank Martin, avec l'aide de Jason Keith pour le 5. Les couvertures ont été réalisées par Stegman. Les couvertures variantes ont été réalisées par Peach Momoko, Superlog, Donny Cates, Ian Dederman (*6), Taurin Clarke, Ken Lashley, Declan Shalvey (*2), Paolo Rivera, Iban Coello, Ryan Stegman (*3), Joshua Cassara, Rahzzah, Gerardo Sandoval (*2), Philip Tan, Leinil Francis Yu, Todd Nauck, Alex Horley, Natacha Dustos, Skotie Young, Brett Booth. Le temps est venu : Eddie et son symbiote le ressentent sans ambiguïté possible. Knull, le dieu des symbiotes, arrive, traversant les ténèbres de l'espace. Venom s'élance dans le vide depuis le sommet d'un building, après avoir averti les Avengers de l'arrivée imminente de Knull. Lui-même se dirige vers un appartement où il entre par la fenêtre et il contemple son fils endormi. Il aimerait tellement pouvoir le laisser dormir, que Dylan n'ait pas à faire face à toutes les horreurs de ce monde dans lequel il l'a entraîné. Il aurait tellement aimé que son fils n'hérite pas de ses ténèbres. Il le réveille et lui explique ce qui va se passer. Au coeur de la montagne des Avengers, Tony Stark est au pupitre de surveillance, avec à ses côtés Captain Ameirca (Steve Rogers), Captain Marvel (Carol Danvers) et She-Hulk (Jennifer Walters). Iron Man est confiant dans leur première ligne de défense : Captain America lui fait remarquer à quel point il aime bien transformer les choses en bombe, Stark le reconnaît bien volontiers. Carol dit qu'il y a une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne : ça y est les radars ont localisé les ennemis. La mauvaise : ils vont avoir besoin d'une bombe plus grosse. Effectivement la première vague de dragons symbiotes déferle dans l'espace proche de la Terre, et leurs pertes ne sont pas très élevées au regard de leur nombre. Stark reste confiant, et fait observer qu'il n'a pas encore appuyé sur le détonateur. Il le fait et c'est un carnage incendiaire. Dans son communicateur, Eddie les informe que ça a à peine tué une centaine de dragons symbiotes, mais ça ne les a pas ralentis dans leur progression. Captain America sonne l'alarme et appelle tous les Avengers à se rendre à New York. Pendant ce temps-là, Eddie est parvenu à la pièce sécurisée et il demande à son fils d'y pénétrer et d'y rester, ainsi il sera à l'abri, invisible pour Knull. Dylan lui fait promettre qu'il reviendra. À New York, les Avengers tiennent les symbiotes à l'écart des civils du mieux qu'ils peuvent, pour les évacuer. La deuxième vague de superhéros descend sur la ville : les X-Men. A priori, pas beaucoup de surprises. Ce genre d'événement obéit à des contraintes formelles très codifiées : plein de superhéros partout, pas le temps de les développer, de l'action spectaculaire qui éclate de partout, un ennemi très méchant, pas de place pour la nuance ou pour la demi-mesure. C'est bien le cas ici. Les superhéros se battent contre un dieu des ténèbres, donc pas de questions morales à se poser : il faut l'exterminer car c'est la seule façon de l'empêcher de nuire. D'ailleurs Knull ne fait pas non plus les choses à moitié : il souhaite tuer tous les êtres humains. Ensuite, il faut plein d'ennemis pour que les superhéros aient quelqu'un contre qui se battre en quantité suffisante. Les dragons symbiotes remplissent cet office et en plus on peut les massacrer sans remords cas ils ne sont pas doués de conscience : juste de la chair à canon contre les gentils. Il faut plein de superhéros partout. le dessinateur joue également le jeu des cases grand format, avec des actions plus grandes que nature, des énergies qui pètent de partout, des symbiotes fluides, gluants, tentaculaires, sans oublier leurs grandes dents. Enfin, le coloriste s'en donne également à coeur joie avec des camaïeux de noir et de rouge, des paillettes d'énergie voletant au gré des destructions, des effets spéciaux pour accentuer la violence des coups et des explosions. Lui et le dessinateur effectuent un travail remarquable pour faciliter la reconnaissance des nombreux superhéros : Fantastic Four, Avengers, Spider-Man, Black Cat (Felicia Hardy), Lightning (Miguel Santos), Spectrum (Monica Rambeau), Cloak (Tyrone Johnson) et bien d'autres encore. Le lecteur a pleinement conscience qu'une bonne partie de l'action se situe hors de ces épisodes, dans les nombreuses miniséries créées spécialement à l'occasion de cet événement, pour les valkyries, Namor et Atlantis, Avengers, Thunderbolts, Gwenom, et tant d'autres encore. Or, dans ce cas précis, cette forme de construction fonctionne bien : le lecteur n'éprouve pas la sensation de rater des choses. Il apprécie plutôt d'avoir l'essentiel, dégraissé du superflu, d'avoir l'intrigue de Donny Cates qui n'a pas trop à se préoccuper de caser toutes les accroches pour ces miniséries. En fait s'il a suivi la série Venom de l'auteur depuis le début, le lecteur y voit l'aboutissement de plusieurs fils d'intrigue, sans avoir la sensation qu'ils sont alourdis par des invités parasites. D'ailleurs, le responsable éditorial a eu du mal à assurer une continuité rigoureuse avec l'état des superhéros à ce moment-là dans l'univers partagé Marvel, Thor ayant encore ses deux yeux par exemple. D'un autre côté, le lecteur constate que l'auteur continue de développer sa propre continuité au sein de l'univers partagé Marvel, en particulier avec l'arrivée de Norrin Radd. Sous cet angle-là, le récit prend une saveur d'oeuvre personnelle très inattendue dans un tel exercice. de la même manière, le dessinateur reprend l'esthétique spécifique de la série Venom, entre saveur personnelle et hommage à Tod McFarlane, avec un entrain très particulier, mâtiné d'un peu de macabre. Il est visible qu'il prend grand plaisir à façonner les formes des symbiotes pour les rendre plus horrifiques et plus formidables. Le lecteur se rend compte que le récit fait la part belle à Eddie Brock. Il éprouve l'impression de ne rien rater de ses faits et gestes, même s'il continue d'avoir sa série mensuelle continue en parallèle de ces épisodes, une étonnante maîtrise narrative de la part de l'auteur. Certes le symbiote a d'abord placé ce personnage du côté des criminels, s'en prenant à Spider-Man. Depuis quelques épisodes dans sa série, il est devenu plutôt un héros et a été pardonné pour ses précédentes activités criminelles. Il doit continuer à vivre avec les conséquences de ses actes, en particulier son lien avec le symbiote, et par lui avec Knull, conséquences qui rejaillissent directement sur son propre fils. Contre toute attente, le scénariste parvient à développer ce thème au milieu de cet affrontement plein de bruit et de fureur, ce qui permet à Eddie de conserver une accroche humaine générant de l'empathie chez le lecteur, évitant que le récit ne se réduise à une simple suite de combats cataclysmiques et pyrotechniques. Ce qui n'empêche pas le déroulement de ces derniers. Dans Absolute Carnage , le précédent événement de cette ampleur issue de la série mensuelle Venom, le scénariste avait fini par perdre la vitesse acquise, sous l'inertie du nombre de personnages, et l'essoufflement de l'intrigue, alors que le dessinateur s'épuisait à vue d'oeil dès le troisième épisode. Ici, il est possible de déceler qu'il marque le coup de la cadence à partir de l'épisode 4, mais les coloristes pallient sa fatigue en composant des arrière-plans qui comprennent assez d'effets pour maintenir l'illusion de la présence de vagues bâtiments. Dans le même temps, il continue de s'éclater à composer des pages spectaculaires et des cases qui en mettent plein la vue et le lecteur s'en délecte : Venom et sa toile au-dessus des gratte-ciels, l'arrivée de Knull épée au poing en toute majesté, la chute d'Eddie Brock dans le vide sans son symbiote, l'arrivée tout en majesté de Thor, Iron Man chevauchant le dragon, la transformation de Stephen Strange, Dylan Brock tenant tête à Knull, etc. le grand spectacle attendu par le lecteur est au rendez-vous, et avec du panache à revendre. Dans le même temps, Cates garde le cap de son récit, ménage ses surprises avec l'arrivée de renforts attendus et inattendus. Pour stopper Knull, il revient à un constat très basique, dichotomique, mais qui fait sens. Il est évident qu'il y a un ennemi naturel à cette incarnation des ténèbres primordiales, et que cet ennemi à ses propres forces et faiblesses face aux ténèbres. S'il y est sensible, le lecteur peut détecter que cette opposition entre les ténèbres et son ennemi naturel peut aussi se comprendre comme deux forces psychiques se livrant bataille dans l'esprit d'Eddie, une métaphore facile et simple, mais qui parvient à exister dans ce maelstrom de combats physiques. Alors oui, c'est un événement superhéroïque avec tout ce que ça implique de spectaculaire, de multitudes de superhéros qui ne se différencient que par les couleurs de leur costume et leurs superpouvoirs avec des combats d'une ampleur étourdissante. Contre toute attente, le dessinateur parvient à conserver son élan tout du long sans capituler au dernier ou à l'avant dernier épisode pour bâcler, et le scénariste parvient à conserver une fibre humaine à son héros, assurant que le lecteur puisse continuer à ressentir quelque chose pour lui. Cerise sur le gâteau : il est possible de déceler une légère fibre métaphorique pertinente et savoureuse.
Ar-Men - L'Enfer des enfers
Je me range du côté des admirateurs de cette série. Je ne suis ni breton ni marin ce qui ne m'a pas empêché d'être séduit , touché et très intéressé par le travail d'Emmanuel Lepage. Dans un scénario bien construit, l'auteur introduit trois thèmes qui donnent une belle cohérence à l'ensemble de la série. On y trouve une partie légende axée sur l'histoire d'Ys, une partie historique sur la construction du phare d'Ar-Men ( mais pas seulement lui) en fin du XIXème siècle et une fiction très touchante qui fait la liaison avec les deux thèmes précédents. On pourrait reprocher une certaine superficialité puisque chaque partie pourrait faire le sujet d'une série complète. Ici la forme choisie par l'auteur de documents lus impose cette contraction de l'histoire. Cela donne un fort rythme au récit et privilégie la dimension de la fragilité humaine face à l'océan. Je n'ai trouvé aucun temps mort dans les articulations d'un thème à l'autre sont excellentes. L'humanité des différents personnages est souvent bouleversante et le lecteur peut y puiser matière à réflexion sur ses propres blessures et propres fantômes. Le merveilleux graphisme de Lepage introduit l'océan et ses récifs comme des personnages incontournables du récit. Personnages muets et indifférents à la misère des hommes capables de fortunes et d'infortunes pour ceux qui croisent leur chemin. Lepage réussit à nous procurer ce sentiment paradoxal d'enfermement au milieu d'une étendue presque infinie. Le travail sur le mouvement des vagues et le mouvement des hommes crée une harmonie entre le vivant et le minéral. Malheur à celui qui ne suit pas cette harmonie presque cosmique. Une très belle création sensible, intelligente et belle. Excellente lecture.
Le Genre du Capital
Combattre l’ordre racial et l’ordre du genre contribue aussi à saper les bases du capitalisme. - Ce tome contient un essai qui se suffit à lui-même et qui ne nécessite pas de lecture préalable. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Céline Bessière, Sibylle Gollac et Jeanne Puchol pour le scénario, et par cette dernière pour les dessins et les nuances de gris. Il comprend cent-vingt-trois pages de bande dessinée. Il se termine avec une liste d’une quinzaine d’ouvrages pour aller plus loin, écrits par Pierre Bourdieu, Collectif Onze, Christine Delphy, Sylvia Federici, Nicolas Frémeaux & Marion Leturcq, Camille Herlin-Giret, Ana Perrin Heredia, Thomas Picketty, Florence Weber, Viviana Zelizer. Mmes Bessière et Gollac avaient collaboré au Collectif Onze, auteur d’un ouvrage qui avait été adapté en bande dessinée par Baptiste Virot en 2020 : Au tribunal des couples (Enquête sur des affaires familiales). Dans une cabane de fortune construite sur un rond-point, une gilet jaune est en train de dîner frugalement dans sa protestation pour la justice sociale et la justice fiscale, et contre la casse des services publics. Elle écoute la radio : Trois mois après son divorce, MacKenzie Bezos renonce à tous ses intérêts dans le Washington Post et dans Blue Origin, à 75% de ses actions Amazon, ainsi qu’à ses droits dans cette entreprise. Ceci afin de soutenir l’action de son ex-mari, a-t-elle précisé. Jeff Bezos garde donc le contrôle d’Amazon et reste l’homme le plus riche du monde. Les marchés financiers peuvent respirer. Un tel discours met la gilet jaune hors d’elle : à haute voix, elle suggère que McKenzie vienne partager ses fins de mois. Un chat a réussi à tromper sa vigilance et est en train de goûter au plat préparé sur la table. Elle le chasse, car elle n’a sûrement pas trop de quoi à manger. Il détale ventre à terre, il croise un autre chat et ils commencent à papoter. Le premier est à la rue parce que son humaine est morte subitement, et ses enfants, se disputant pour l’héritage, se sont débarrassés de lui. Le deuxième explique que ses humains sont en train de déménager et il ne sait pas s’ils vont le garder. Ils croisent un troisième chat qui interrompt leur conversation. Ce dernier chat les emmène dans un coin sympa. Il explique que dans la séparation, c’est surtout l’humaine qui va y laisser des plumes dans le divorce. Non seulement, l’écart entre les revenus des plus riches et ceux des plus pauvres n’a jamais été aussi important, mais l’écart entre leurs patrimoines se creuse encore plus. Patrimoine, ou richesse ou capital, peu importe l’appellation : des terres, de l’immobilier, des actifs financiers, des entreprises. À une interrogation, il répond que les pauvres peuvent parfois y prétendre grâce au crédit ou à l’épargne. Alors que les plus riches en bénéficient souvent dès leur plus jeune âge, parce que ces biens se transmettent au sein de la famille. Bon, ces inégalités-là font beaucoup parler. On sait moins que les inégalités de patrimoine entre les femmes et les hommes augmentent elles aussi. Même si les femmes travaillent et gagnent leur argent, en moins de vingt ans, l’écart entre ce que détiennent les hommes et femmes a presque doublé. Il s’agit d’un exposé condensé d’une enquête analysant les inégalités de patrimoines et économiques entre femmes et hommes, au sein de familles de classe sociale différente. Le défi impressionne : restituer une étude sociologique sous forme de bande dessinée. La forme narrative adoptée par les trois autrices fonctionne très bien. Quelques reconstitutions et mises en situation : des entretiens avec les deux sociologues, des discussions entre membres d’une même famille, des entretiens devant la ou le juge avec les avocats, des entretiens chez une avocate ou un avocat, chez une ou un notaire. Quelques moments d’une activité professionnelle ou d’une autre. La dessinatrice représente les trois autrices (dont elle-même) en train d’échanger en présentiel ou en distantiel pour approfondir une notion, ou demander un développement sur un constat contre-intuitif. Ces passages peuvent être représentés avec les trois autrices en situation, ou des gros plans sur leur visage simplifié et représenté comme des avatars infographiques. Le lecteur ne s’attend pas à la troisième forme d’exposition : des chats en train d’échanger entre eux sur leur situation personnelle, et par voie de conséquence la situation de leur maîtresse. En feuilletant rapidement le tome, le lecteur pourrait entretenir quelques réserves sur ce qui donne l’impression d’une narration visuelle peut-être un peu pauvre (beaucoup de têtes en train de parler, des décors représentés sporadiquement), mais à la lecture il ressent toute la pertinence des choix effectués, car ainsi l’exposé devient vivant et coule de source, avec une forme de tension dramatique qui sert le propos, sans le sensationnaliser ou le dramatiser. Au fur et à mesure, il fait l’expérience que les pages présentent une grande variété d’éléments visuels : l’intérieur du cabanon sur le rond-point, les murs et les toits parcourus par les chats, les cabinets et bureaux, et des éléments avec une fonction symbolique comme une balance à plateau, un extrait de tableur, un plan de réaménagement d’un appartement, un caddie de supermarché, des arbres généalogiques, un plateau de Monopoly, des billets de banque qui poussent sur une plante en pot, etc. Le lecteur fait l’expérience de l’apport de la dessinatrice dans la conception des planches, dans la conception même de l’exposé pour qu’il ne soit pas juste un texte livré ficelé avec des images redondantes ou superfétatoires, mais bien un exercice pédagogique mettant à profit les possibilités du moyen d’expression, ainsi que ses spécificités. La facilité de la lecture rend le propos aisément accessible, et pourtant lorsqu’il prend un peu de recul en faisant une pause pour réfléchir à ce qu’il vient de lire, le lecteur prend conscience de la densité des informations, qu’il s’agisse des description des situations, de la démarche de recherche, des constats, des analyses, des conclusions. Il se rend également compte de la profondeur de la réflexion, nourrie par un travail conséquent de recherche et d’analyse. En prime, il est visible que Jeanne Puchol aime bien dessiner les chats et qu’elle en a longuement observés. Les autrices affichent d’entrée jeu leur point de vue : analyser les inégalités de patrimoine et de richesse entre femmes et hommes, en défaveur de ces premières, avec le parti pris de l’écriture inclusive pour ne pas les invisibiliser. Ce positionnement n’affecte en rien la rigueur de leur enquête. L’annoncer permet au lecteur de savoir dans quelles directions ladite recherche va s’effectuer : il s’agit de repérer et d’analyser les mécanismes et les paramètres systémiques sociaux qui sont à l’œuvre dans l’apparition ou la reconduction de ces inégalités. L’exposé comprend plusieurs parties. Un premier exemple de succession dans la famille Pilon, avec utilisation du dispositif de donation-partage devant notaire, la veuve donnant la boulangerie ainsi que la maison attenante à son fils, ses trois filles recevant quelques biens immobiliers et terrains avoisinants. Des explications complémentaires issues des entretiens menés avec les différents membres de la famille. Vient ensuite la partie analytique et réglementaire exposée par les deux sociologues, relancées par les questions de la bédéiste. Suivent encore deux exemples de successions. Puis de des exemples choisis pour des situations particulières : femme âgée et démunie, méconnaissance du droit chez les modestes, rôles respectif des avocats et des notaires, autres situations de divorce, de succession, dans des milieux aisés, dans des milieux populaires, au sein d’une famille ou l’épouse a élevé les enfants et travaillé dans l’entreprise de son époux, ou bien s’est entièrement consacrée à la famille. En annonçant leur positionnement en toute transparence, les autrices indiquent qu’elles se focalisent sur les mécanismes qui font perdurer les inégalités entre femmes et hommes dans ces situations, voire les aggravent, avec le constat de départ que les statistiques sur l’écart de richesse entre femme et homme est allé en grandissant ces dernières décennies. Leur exposé est donc orienté puisqu’elles partent d’un constat factuel et chiffré, dans le même temps l’analyse desdits mécanismes est menée avec rigueur et méthode. Les exemples sont choisis pour un jugement qui va dans le sens de la préservation ou de l’augmentation de la richesse de l’homme, et la diminution de celle de la femme. Les autrices exposent alors la situation de départ, les éléments qui motivent le jugement, le lecteur restant libre de se faire une idée par lui-même, de nourrir son opinion, et de relativiser comme il l’entend les conclusions des sociologues s’il estime que le constat de départ est trop prégnant. Il retrouve bien évidemment des idées féministes tel que l’invisibilisation des tâches domestiques, ainsi que la priorité donnée à la conservation du patrimoine familial lors de sa transmission d’une génération à l’autre. À nouveau, il peut exercer son libre-arbitre en fonction de ses convictions et de ses valeurs, que ce soit pour les questions de capital, de travail ou de famille. À chaque étape, les deux sociologues exposent la méthodologie qu’elles ont mise en œuvre, les moyens dont elles ont disposé, les entretiens qu’elles ont pu mener, les professionnels auxquels elles ont eu accès, les entretiens qu’elles ont pu observer, leur nombre et leur variété. Le lecteur peut donc également se faire une idée de leurs sources et de leur démarche. Tout commence par un titre bien singulier et un a priori sur le fait que l’exposé sera orienté pour pointer du doigt des mécanismes favorisant les hommes aux dépens des femmes. Les autrices affichent que leur ouvrage va dans ce sens, libre au lecteur de le garder à l’esprit au cours de sa lecture. Réaliser un exposé en sciences humaines et sociales en bande dessinée constitue un défi délicat, car il faut savoir trouver le bon mode narratif pour réaliser une vraie bande dessinée (et pas un texte illustré) sans dénaturer les propos tenus. S’il peut entretenir quelques a priori sur les choix de la dessinatrice, le lecteur ressent rapidement qu’ils étaient infondés, et que le mode narratif a été conçu par la bédéiste avec les deux chercheuses, pour un résultat parfaitement adapté à l’exercice de la restitution d’une enquête et de l’analyse afférente. La lecture s’avère très agréable, avec ses différents niveaux narratifs (mises en situation, échanges entre les autrices, commentaires, analyses et conclusions), et la prise de recul sous la forme de la discussion entre des observateurs inattendus que sont les chats. Une lecture passionnante, éclairante, enrichissante, édifiante.
Grossir le ciel
Cet album est réussi et très plaisant à lire. C'est une histoire qui se passe dans une campagne profonde, les personnages sont peu nombreux et la tension qui va s'installer progressivement est palpable. On assiste à une sorte de huis-clos rural à l'intrigue prenante. Ca commence par une ambiance. Pas vraiment du noir et blanc simple, pas totalement de la bichromie non plus, mais la couleur est utilisée avec parcimonie. Quelques touches bleutées par ci, par là. Quelques touches de rouge, notamment pour mettre en évidence le sang. Car oui, le sang va pas mal couler dans cette histoire. Le trait est simple et efficace, les cases ne sont ni trop vides, ni inutilement trop surchargées. Le dessin nous plonge parfaitement dans cette atmosphère. Ca fonctionne, les personnages sont peu bavards, on sent vite le poids du passé qui pèse sur les relations entre les personnages. Cet album c'est avant tout cette ambiance pesante au service du récit. Récit qui nous conte la petite vie pépère et routinière de Gus qui va rapidement être perturbée par la découverte de traces de sang dans la neige. Et là c'est parti. Il va chercher à comprendre d’où elles viennent. Il va s'imaginer des choses, et creuser pour tirer ça au clair. Au gré de ses suspicions et de ses investigations, la tension va monter tranquillement. Ce qu'il va découvrir va révéler des vieux secrets qui vont tendre encore un peu plus le climat. L'histoire se tient parfaitement et le plus agréable est ce rythme qui va crescendo. Tout ça nous donne un thriller très plaisant.
Stringbags
Courage ordinaire - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il est paru sans prépublication, en 2020 pour la première fois. Il a été réalisé par Garth Ennis pour le scénario, P.J. Holden pour les dessins et l'encrage, et Kelly Fitzpatrick pour la mise en couleurs. Ennis & Holden avaient déjà collaboré ensemble à deux reprises pour Battlefields: Happy Valley (2010) et World of Tanks: Citadel (2018). Pendant la seconde guerre mondiale, l'armée britannique avait besoin de bombardiers-torpilleurs dernier cri. Malheureusement, l'aéronavale de la Royal Navy (Fleet Air Arm) fut dotée de modèles Fairey Swordfish, surnommés Stringbag. Ces avions furent mis en service en 1935 : des biplans avec une structure de bois et de métal, et une toile tendue par-dessus, avec une vitesse moitié moindre que celle des chasseurs ennemis, et deux mitrailleuses de petit calibre, une à l'avant, une à l'arrière. La communication entre les trois membres de l'équipage se faisait par des tubes et les températures s'avéraient terribles dès que l'appareil se trouvait au-dessus des nuages. Les équipages n'avaient que deux avantages : leur jeunesse et leur entraînement, l'un comme l'autre non évalué. Pourtant, ils montaient dans leur avion et s'en allaient au combat. Ce jour de 1940, un Stringbag approche de la flotte britannique. Son équipage est composé d'Archie, Ollie et Pops. Ils ne savent pas trop si les navires en-dessous d'eux sont bien ceux qu'ils doivent rejoindre, et ils ne sont plus sûrs s'ils doivent se signaler par une fusée verte, ou d'une autre couleur. La fusée verte est tirée, le crochet pour agripper le câble est sorti et ils se posent sur le porte-avion. À la fin de l'année 1940, la Grande Bretagne se retrouve seule face à l'Allemagne, toute l'Europe étant occupée. le Duce vient de déclarer que la mer Méditerranée appartient à l'Italie. Les anglais doivent mettre en œuvre une opération pour sécuriser le canal de Suez, la base navale de Malte et la route des convois maritimes à travers cette mer. Sur le porte-avion, Archie, Ollie et Pops se font proprement recevoir par le capitaine Shanks. Il leur reproche de s'y être pris à quatre reprises pour réussir leur atterrissage, de ne prêter aucune attention lors des briefings au point qu'il se demande si leur cerveau est bien présent, et pour couronner le tout de s'être trompé de couleur dans le signal de reconnaissance. Il leur reproche d'être incompétents et lâches. Ils sortent du bureau la queue entre les jambes, et Pops estime que la réaction du capitaine est encore aggravée par le fait que Ollie ait séduit sa fiancée. le lendemain, ils assistent au briefing de leur mission : il s'agit de bombarder la flotte de la Regia Marina italienne, mouillée dans le port de Tarente, lors de la nuit du 11 au 12 novembre 1940. Une fois cette mission accomplie avec succès, le même équipage participe quelques mois plus tard à l'attaque contre le cuirassé Bismarck, le 26 mai 1941. Pour leur troisième mission, il participe à la mission visant à interrompre l'opération Cerberus du 11 au 13 février 1942, également appelée Channel Dash, ayant pour objet de rapatrier trois gros bâtiments de la Kriegsmarine de Brest en Mer du Nord. Le tome se termine avec une postface de 5 pages, dans laquelle le scénariste sépare les faits historiques de la fiction. Il explique qu'il a inventé les trois personnages de l'équipage car il ne voulait pas mettre des propos dans la bouche d'individus ayant réellement existé et ne s'étant pas comporté de cette manière en réalité. Il détaille quels éléments il a un peu arrangé, sans devenir impossibles pour autant : le parcours militaire de ces trois individus qui les a fait participer à ces trois missions, la dernière étant assez éloignée géographiquement. Il expose qu'effectivement les avions de type Fairey Swordfish ont bien participé à chacune de ces trois missions, et que qu'il s'agissait d'un modèle déjà dépassé lors de leur mise en service par rapport aux chasseurs et autres qui étaient passés à une technologie plus récente que les biplans ou les triplans. Il explique qu'il a choisi une forme particulière pour pouvoir dispenser toutes les informations nécessaires à la compréhension de chaque bataille et à son enjeu : un dessin en double page avec une petite dizaine de cartouches de texte exposant les faits. Pour le lecteur de bande dessinée, cette forme de présentation peut constituer un puissant répulsif, puisqu'on passe à du texte illustré. Mais il ne s'agit que de deux doubles pages par mission, et l'auteur se montre aussi clair que synthétique et concis. L'objectif des auteurs est de rendre hommage aux hommes qui ont volé dans ces avions et qui ont participé à des missions avec peu de chance d'en réchapper. Il ne s'agit pas d'un récit militariste. Archie, Ollie et Pops (et quelques autres) se retrouvent engagés ou mobilisés, et pas vraiment motivés pour les personnages principaux. Ils n'ont pas de conviction patriotique fermement chevillée au corps, pas de réelle conviction politique, et aucune fibre belliqueuse. Mais ils se retrouvent à pied d'œuvre, montant dans leur fragile avion parce qu'ils sont là pour ça et participant à des attaques. Ils peuvent voir les soldats ennemis se jeter à l'eau d'un bâtiment en train de couler, et ils pensent à la mort atroce qui les attend. Dans le même temps, ils pensent aux morts faits par l'ennemi, et se rendent bien compte que dans cette situation ne rien faire est pire que de laisser faire. le récit prend alors la forme d'un quasi-témoignage sur la réalité de faire son boulot pilote dans ces circonstances, sans jugement de valeur sur ces individus, si ce n'est d'abord l'inconscience de monter dans de tels appareils, puis progressivement le courage nécessaire pour le faire en toute connaissance de cause. Garth Ennis est un auteur expérimenté dans le genre des récits de guerre, et plus particulièrement des reconstitutions historiques de la seconde guerre mondiale. C'est une de ses passions, et il ne rate jamais une offre d'éditeur de pouvoir en réaliser une, que ce soient sa série des Battlefields, ou sa série des War Stories, ou d'autres histoires plus récentes comme Out of the Blue, Dreaming Eagles, et même deux récits pour la franchise World of Tanks. C'est un auteur exigeant qui n'hésite pas à faire refaire des planches au dessinateur s'il y a une erreur sur un modèle d'avion, de navire, d'arme à feu ou d'uniforme. le lecteur sait que l'artiste a dû passer un temps conséquent en recherches pour s'assurer de l'authenticité de ses descriptions. P.J. Holden a débuté sa carrière pour l'hebdomadaire 2000 AD. Il réalise bien sûr des dessins réalistes et descriptifs, avec un degré de simplification pour les personnages, et pour certains éléments techniques. le lecteur n'éprouve pas la sensation de regarder des cases avec un niveau de précision photographique : s'il se met à contempler un endroit bien précis d'un cuirassé, il ne va pas trouver chaque boulon pour les tôles. Cela ne l'empêche pas de pouvoir avoir confiance dans la représentation de chaque élément militaire représenté. De fait l'artiste a beaucoup à faire. Dès la première page, il lui faut représenter une demi-douzaine de Stringbags en plein ciel. Cette première page met tout de suite le lecteur en confiance : Holden les représente avec un degré de détails qui permet de bien les mémoriser, et il sait composer des cases avec une sensation de profondeur de champ telle que le lecteur se représente bien la position relative de chaque avion dans un ciel pourtant dépourvu de repère. Il peut ensuite avoir un aperçu des chaudes tenues de vol de l'équipage, puis de leur uniforme quand ils se présentent au capitaine Shanks. La première bataille est très impressionnante, non pas parce qu'elle est présentée une forme romanesque, mais parce que le lecteur peut voir ce que voient les aviateurs, ainsi que des vues plus générales. Par exemple il peut voir les explosions de la défense anti-aérienne à l'approche des vaisseaux, puis il éprouve la sensation d'être secoué par les explosions des FliegerabwehrKanone (Flak). Lors de la deuxième mission, il ressent bien la solitude de l'équipage au beau milieu du ciel nuageux, le surgissement devant le cuirassé Bismarck, le déchainement des canons anti-aériens. La troisième mission s'avère encore plus angoissante, avec l'intervention des chasseurs ennemis. La narration visuelle est à l'opposé d'une série de cases spectaculaires pour faire joli : l'artiste se focalise sur la façon de raconter pour être intelligible, transmettre les sensations, sans oublier les êtres humains accomplissant la mission. le lecteur ne ressent pas le vent contre son visage, mais il n'en mène pas large à bord de ce fragile aéronef. Raconter la guerre sans être ni militariste, ni antimilitariste, sans transformer chaque soldat en boucher ou en héros, tout en évitant de réaliser un exposé illustré aride et froid : pas facile. Garth Ennis & P.J. Holden se montrent excellents. Ils évoquent un avion très particulier, le Fairey Swordfish, sous l'angle de trois militaires formant un équipage au cours de trois missions. Ils savent à la fois effectuer une reconstitution historique remarquable, et montrer es hommes très ordinaires, devant composer avec les circonstances et ce qui est attendu d'eux, avec des enjeux qu'ils ne perçoivent que partiellement et une conscience grandissante des risques qu'ils prennent. Pour autant, le récit ne vire pas vers le mélodrame, peut-être du fait du légendaire flegme anglais. le lecteur en ressort avec une compréhension tactique de l'avantage de ces avions, et une vision changée sur les individus qui se sont retrouvés à participer à ces batailles.
La Tournée
Ballotté par l'arbitraire - Il s'agit d'une histoire complète indépendante de toute autre. Elle est parue d'un seul tenant, sans prépublication. La première édition date de 2019 en français, et de 2020 en anglais. Cette bande dessinée compte 266 pages en noir & blanc, écrite et dessinée par Andi Watson. Quelque part dans une petite ville d'Angleterre, de nuit, un homme arpente de petites rues pavées, une petite silhouette lointaine, avec une valise à la main. Ce matin-là, l'auteur de petite renommée G.H. Fretwell ferme sa valise dans laquelle il a mis douze exemplaires de son dernier roman : Sans K. Il emporte également un petit sac de voyage avec ses affaires personnelles. Il va se mettre devant la porte fermée de la salle de bain pour indiquer à son épouse Rebecca qu'il s'en va, sans réveiller son fils Oliver. Il lui promet de l'appeler quand il sera arrivé à l'hôtel. Il prend le train et voyage tranquillement, tout en consultant les pages Culture du quotidien La Tribune : rien sur son dernier livre. Arrivé à la gare, il pose sa valise à terre, et un porteur avec une casquette vient la prendre en charge. Il le remercie car son programme pour la tournée de rencontres en librairie pour faire la promotion de son roman ne mentionnait rien. L'homme lui indique qu'il est garé à l'arrière, qu'il va chercher la voiture, et que Fretwell peut l'attendre là. Il ne revient pas. L'écrivain finit par prendre le tramway, et aller déposer plainte au commissariat. le policier qui prend sa déposition éprouve des difficultés à croire qu'il ait pu se montrer aussi naïf, et estime qu'il a d'autres affaires plus importantes à traiter. Il finit par s'intéresser à cette plainte quand Fretwell mentionne le vol de sa valise contenant ses livres. À la demande du policier, il lui confie la clé de sa valise. Une fois ces formalités accomplies, H.G. Fretwell sort l'itinéraire de sa poche, et se met à la recherche de la première librairie où il doit se rendre, alors qu'il se met à pleuvoir. Il rentre dans la librairie Fulgents et se présente à la libraire Rebecca qui lui propose une serviette pour se sécher. Elle porte le même prénom que son épouse, également écrit avec deux C. le romancier s'installe à la table, avec des exemplaires de son livre devant lui, et une tasse de thé offerte par la libraire. Ils constatent que personne ne vient, aucun client, ce qui surprend Rebecca car lors de la précédente séance de dédicaces il y avait de monde, c'est la première fois que ça arrive. Ce doit être dû au mauvais temps. Avant qu'il ne parte, elle lui fait signer les exemplaires de son roman. Il lui demande si elle a un restaurant à lui recommander, ce qu'elle fait, tout en précisant que toutes les tables sont réservées, et qu'elle doit y manger le soir même avec quelqu'un d'autre. En se levant, il demande comment se rendre à son hôtel, et prend congé. Il passe devant une boutique de jouets, et achète un petit couteau suisse à son fils. Il arrive à l'hôtel, prend la clé de sa chambre et va s'y installer. Il commande un steak comme repas à la réception, et il appelle son épouse pour donner de ses nouvelles, et en prendre de son fils. le lendemain : une nouvelle séance d'autographe dans une autre librairie. Andi Watson est un auteur sporadique de bandes dessinées pour adultes et pour enfants, ayant également écrit pour des séries comme Buffy, Namor, ou Alien versus Predator. Il réalise là une histoire complète au cours de laquelle le romancier G. H. Fretwell est confronté à de petits déraillements du quotidien par rapport au déroulement normal d'un tournée promotionnelle de dédicaces. L'auteur réalise des dessins qui donnent l'impression de croquis réalisés sur le vif, avec un trait de plume assez similaire à un trait de crayon, évoquant parfois la légèreté de Sempé (1932-), d'autres fois les traits griffés de Jules Feiffer (1929-). Fletcher est un jeune homme vraisemblablement trentenaire, au physique banal, agréable, au tempérament calme et doux, prenant les choses comme elles viennent sans s'offusquer des contrariétés, sans faire subir sa frustration à ses interlocuteurs, ne prenant pas ombrage du peu d'importance que les uns et les autres lui accordent. L'absence d'aplats de noir renforce cette sensation de légèreté, d'importance très relative des petites contrariétés (et des autres), de la consistance très relative de cet individu et de ce qui lui arrive. Un autre effet de cette narration visuelle légère pour l'œil réside dans la rapidité de lecture : sensation agréable de progresser à bonne allure, de petits soucis aux conséquences peu dramatiques, d'individu avec un certain recul et une certaine assurance qui qui lui permettent de passer au-dessus de ces frustrations, de ces petits tracas sans en être plus affecté que ça. D'un autre côté, cela ne signifie pas que les dessins manquent de consistance. Dans le prologue, le lecteur peut voir les détails de l'urbanisme et de l'architecture de la ville : la maçonnerie du pont et ses arches, le pavage des rues, les façades de constructions allant d'un simple étage à un R+4, les passages voûtés, les candélabres, les plantations sur les trottoirs, etc. À plusieurs reprises, le lecteur peut ainsi admirer les rues du quartier où se trouve la librairie du jour dans la tournée de dédicace, attestant chaque fois d'un quartier ou d'une ville différente. Il se rend compte qu'il s'agit d'un urbanisme étendu, assez dense en termes de construction, mais d'habitations ne dépassant pas les quatre ou cinq étages, dans une vieille ville, sans tour ni gratte-ciel, ni zone nouvelle, ou zone pavillonnaire. L'artiste se montre tout aussi impliqué dans la représentation des intérieurs : le compartiment banal dans lequel Fretwell voyage, le bureau auquel est installé le fonctionnaire de police et la pièce avec les chaises pour attendre, l'intérieur des quatre librairies où Fretwell s'installe pour dédicacer chacune avec leurs rayonnages distincts, leur volumétrie différente, la réception, les couloirs et la chambre de chaque hôtel avec un standing qui lui est propre, la boucherie, le magnifique hall de l'hôtel particulier où se tient la réception de l'éditeur, le très beau restaurant où Fretwell mange avec Clarke l'éditeur du domaine poésie, le centre de nuit pour les sans-abris, et bien sûr la cellule spartiate où l'auteur est incarcéré. Les personnages qui évoluent dans ces décors donnent une sensation de même légèreté, et de même singularité, à l'opposé de silhouettes indistinctes ou de figurants sans identité. le lecteur ressent tout de suite une empathie pour cet homme agréable et calme. Il rencontre avec lui d'autres personnes affables, pouvant se montrer un peu insistantes ou entêtantes, pas toujours commodes tout en restant d'une politesse inébranlable, sans hausser la voix. Chaque individu est animé par ses propres intentions, par son caractère, et il apparaît que les échanges et les interactions limités de Fretwell avec n'ont guère d'incidence dessus, alors que son présent dépend fortement de leur implication, de leur professionnalisme, de l'attention qu'ils voudront bien lui consentir, soit pour l'accueillir et lui tenir compagnie pendant la séance de dédicace, soit pour lui fournir sa chambre d'hôtel et lui expliquer quelques consignes, soit pour l'interroger sur ses faits et gestes de manière insistante tout en restant poli, ce qui installe un malaise soupçonneux. La forte pagination permet à l'auteur de développer des conversations sur plusieurs pages sans donner l'impression de le faire comme expédient narratif. Par exemple, le dialogue entre Fretwell et l'éditeur de poésie s'étale sur quatorze pages dans une mise en scène alternant champ et contrechamp, comme une discussion à table, sans sensation de longueur ou de raccourci graphique, une narration naturaliste pour une situation normale et banale. Le lecteur se laisse donc emmener pour une longue balade dans cette tournée de dédicace. Il ressent la solitude de l'auteur, sans qu'elle ne soit pesante. Il voit comment il est le jouet de décisions arbitraires sur lesquelles il n'a pas de prise : l'information que des librairies ont été réajoutées au programme sans que son avis n'ait été demandé, la qualité fluctuante des hôtels retenus par son éditeur, les coûts supplémentaires qu'il doit régler de sa poche, l'affluence des lecteurs. Il s'habitue rapidement à la routine de l'auteur : se rendre dans une librairie, échanger quelques mots avec le libraire, attendre les lecteurs, prendre congés, se rendre à son hôtel, s'installer dans sa chambre, manger seul le plus souvent dans sa chambre, téléphoner à son épouse pour prendre des nouvelles de son fils, prendre son petit déjeuner en parcourant la rubrique culturelle du quotidien La Tribune, et recommencer le cycle. Il se trouve régulièrement confronté, à des vexations, à de petits écarts. Ça commence avec l'absence de lecteurs, le manque de promotion de son éditeur, le rare client qui aurait préféré rencontrer F.P. Guise l'auteur de Sierra Umbra, roman ayant une bonne critique, et de bonnes ventes. Cela peut être dans le déroulement de la séance de dédicaces : pas d'exemplaires de son livre, libraire ayant prévu de fermer ou même librairie fermée. Cela peut se produire dans l'hôtel : chambre de mauvaise qualité, absence de téléphone, voisin envahissant. Sans oublier cette histoire de libraire qui n'est jamais rentrée chez elle et la police qui soupçonne Fretwell d'être le coupable. le lecteur observe les réactions de ce dernier : il ne reste pas impassible, mais il ne se met pas en colère, il ne semble pas plus s'inquiéter que ça, il ne ressent même pas de l'agacement qu'il s'agisse de petites contrariétés ou d'accusations graves. Il ne subit pas les événements comme une victime : il continue d'aller de l'avant, de reprendre le cycle normal le lendemain : il fait avec. Il se conduit en individu qui sait qu'il n'a aucune prise sur ces événements : il n'est pas résigné, il accepte les choses comme elle vienne et fait avec. Il n'y a que la privation de sommeil qui finit par altérer son comportement, par miner son calme intérieur. Cette histoire s'apparente à un véritable roman, évoquant parfois les tribulations de After Hours (1985) de Martin Scorcese, mais avec un personnage principal plus flegmatique, peut-être plus philosophe, ou moins émotionnel. La narration visuelle est délicate et légère, tout en présentant une bonne densité d'informations, et une bonne sensibilité pour transcrire les émotions et les états d'esprit des personnages. le lecteur ressent la solitude et le détachement du romancier, se rendant compte que les soucis et les contrariétés l'atteignent plus que Fretwell. Il a envie de réagir contre ces petites et ces grandes injustices, ces coups du sort, pour reprendre l'initiative, même si la suite des événements lui montre que c'est à chaque fois vain. Il comprend qu'il s'agit d'une variation sur la confrontation de l'individu à l'absurdité et à l'arbitraire du monde, et d'un hommage à Frantz Kafka (1883-1924), en moins désespéré.
American Ronin
Empathie - Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il regroupe les épisodes 1 à 5, initialement parus en 2020, écrits par Peter Milligan, dessinés par ACO, encrés par David Lorenzo, et mis en couleur par Dean White. Les couvertures ont été réalisées par ACO. Le tome comprend également la couverture variante de Keron Grant, et celle de Mike Deodato junior, et celle de Rahzzah, une postface d'une page et demie de Milligan, et une d'une demi-page de ACO. À Hong-Kong, Barrett Cornell, un homme d'affaires millionnaires, imagine ce qui se passerait s'il se jetait d'une fenêtre depuis le haut étage du gratte-ciel où il séjourne : la paix qui viendrait enfin envahir son corps sans vie écrasé sur la chaussée. Burke, un de ses subalternes, lui indique que les amusements sont arrivés : deux jeunes femmes dans des tenues très dénudées. Il lui répond que, finalement, il va aller faire un tour. Burke lui répond qu'il va prévenir la sécurité de cette sortie. Cela fait dix jours que Rônin suit la trace de Cornell. Il pense à quel point les frontières n'ont pas de sens pour un individu tel que Cornell, qu'elles n'assurent aucune protection aux nations, et que ce sont les multinationales comme celle dont il fait partie qui gouvernent le monde : Lincoln's Eye, American Dream, et même Book of Changes Inc. en Chine. Cornell monte dans sa limousine, et il est escorté par un groupe d'une demi-douzaine de gardes du corps à moto. Rônin a enfourché la sienne et les suit en se montrant très professionnel, avec une touche d'inexpérience pour se faire remarquer. Cela ne manque pas de se produire, et l'un des motards le prend en chasse. Rônin fait en sorte de se coincer tout seul dans une impasse déserte, et fait une chute à moto. Son poursuivant arrive, descend de moto et le tient en joue avec son pistolet. Rônin le désarme rapidement, avec un maximum de brutalité pour bien faire comprendre qu'il ne plaisante pas. Il a besoin d'informations sur Barnett Cornell. Ce dernier a réussi à faire accepter par Gigi Lo qu'elle lui consacre quelques minutes. C'est l'héritière de l'entreprise Lo Electrics, et elle a vingt-cinq ans de moins que lui. Elle le reçoit dans un musée, avec ses deux panthères et ses gardes du corps. Il déclare tout de go que coucher avec elle est la seule chose qui donne un sens à sa vie. Elle lui répond sarcastiquement qu'elle pensait qu'il était venu pour parler d'expressionnisme abstrait. Il continue : il est prêt à lui offrir une des îles qu'il possède dans les Caraïbes si elle accède à sa demande. Elle rit, avec une note de cruauté et de moquerie. Rônin a tout observé à l'abri et il se dit qu'il lui faut absolument comprendre ce que veut Cornell, si c'est un besoin d'humiliation, de masochisme psychologisme, ce qui le fait souffrir. Gigi Lo dispose également de ses propres gardes du corps, mais ils ne sont pas de la trempe de ceux de Barrett Cornell. Quelques jours après, elle revient à son hôtel après son footing et elle trouve Rônin installé dans le canapé de sa suite, avec les deux panthères à ses côtés. La couverture parle d'elle-même : un homme énigmatique qualifié de rônin, un combattant sans maître, avec un pistolet fumant à la main. Le lecteur n'éprouve pas de doute : un assassin qui va accomplir des contrats. Effectivement il y a de cela. Rônin, son nom n'est jamais dit, a décidé de se venger contrer une multinationale qui lui a injecté des nanites dans le sang pour construire un agent de terrain supérieur à un être humain normal. Il a donc décidé de se venger en assassinant les hauts dirigeants, des individus intouchables dans la vie de tous les jours, vivant au-dessus des lois, dictant leurs conditions aux chefs d'état. Peter Milligan n'y va pas avec le dos de la cuillère : les hommes d'affaires assis à la table des directoires et les présidents des conseils d'administration sont des individus corrompus par le pouvoir, et ils manient un pouvoir presque absolu. Ils traitent leurs employés comme des consommables, et ils considèrent les femmes comme de la marchandise qu'ils achètent pour leur bon plaisir. Sans oublier que, bien sûr, ils vivent dans le luxe et l'opulence, protégés par l'élite des gardes du corps, totalement dévoués à leur survie. Il va donc ainsi réussir à assassiner Barrett Cornell haut placé dans la hiérarchie de Lincoln's Eye, et passer à Warren Kennedy, le suivant sur sa liste. Le lecteur remarque tout de suite le choix de couleurs très tranché de la couverture, ainsi que l'élégance de Rônin assis sur son fauteuil à roulette. À l'intérieur, Dean White, un coloriste remarquable, met en œuvre une approche naturaliste, venant nourrir les dessins de manière remarquable, que ce soit pour les textures, les reliefs, ou encore les effets spéciaux, et quelques incursions plus psychédéliques en phase avec l'intrigue. Aco dessine dans un registre réaliste avec un bon niveau de description. L'artiste joue le jeu de montrer un homme viril, fort et sachant se battre, avec des touches discrètes pour le rendre plus romanesque, plus admirable, grâce à un angle de vue un peu incliné, une mise en scène qui le privilégie, une exagération de sa souffrance tout en restant dans un domaine réaliste. Il l'habille de tenues élégantes tut en restant simples. Le lecteur suit un individu mystérieux, souvent dans l'action, et sachant se battre. Il évolue souvent dans des endroits luxueux auxquels le dessinateur sait donner une personnalité par le mobilier, l'agencement, les dimensions. Il affronte ou il traque des individus avec des vêtements plus luxueux, une attitude souvent hautaine et méprisante vis-à-vis des autres qu'ils jugent être d'une classe inférieure à la leur. Il est visible que Aco prend plaisir à représenter les voitures de luxe et les jets privés. Il sait bousculer les cases pour des structures de page qui accompagnent les mouvements et les soubresauts, saupoudrés de quelques détails gore. Le lecteur a vite fait de prendre goût pour cette narration nerveuse, violente, tout en se disant que finalement la couverture était trop fidèle : une simple série d'action bien ficelée. Mais non, il y a plus : les pages ne sont pas juste bien faites et séduisantes. Régulièrement, la narration visuelle s'écarte un peu de ces clichés de bonne facture, en introduisant des éléments inattendus. Ça commence quand Rônin s'injecte dans les veines une substance contenant des traces d'ADN de Barrett Cornell. Aco réalise montre le personnage assis en tailleur, et une trentaine d'images comme des clichés disposés tout autour de sa silhouette, des souvenirs et des sensations que ressent Rônin. Il reprend ce dispositif très parlant à l'identique dans le deuxième épisode, avec la même efficacité. Dans l'épisode 3, il bouscule les cases qui sont de guingois pour un cauchemar éprouvé par Rônin pendant son sommeil. Dans le même épisode, Dean White passe à une palette psychédélique le temps d'une courte séquence. Ces moments tranchent avec l'ordinaire d'une série d'action. Effectivement, Peter Milligan ne s'est pas limité à un justicier vengeur qui élimine de richissimes hommes d'affaire qui agissent impunément au-dessus des lois. Rônin dispose d'un avantage : lorsqu'il s'injecte de l'ADN de sa victime, sa capacité d'empathie totale se déclenche, lui permettant de percevoir des fragments de la vie de la personne, ou plutôt de ressentir les émotions associées à ces moments. Dans la postface, il explique qu'il a voulu ainsi opposer au capitalisme froid et dévorant des multinationales qui sapent le pouvoir des démocraties, un individu ressentant les émotions avec acuité. Le fait est que ça fonctionne bien. Certes il s'agit d'un élément à cheval entre anticipation et fantastique, et l'image de Rônin en train de s'injecter un produit pas très bien défini nécessite un petit supplément de suspension consentie d'incrédulité de la part du lecteur. Une fois cet ajustement effectué, cette dynamique fonctionne très bien. Rônin se glisse dans la peau de sa victime et perçoit sa peur intime, pas un gros monstre baveux et plein de dents acérées, mais une angoisse profonde de l'individu qui s'avère capable de la mettre à profit comme source d'énergie, e la sublimer, mais qui est aussi incapable de la surmonter. Il vit avec et c'est pour toute sa vie. Ça le ronge autant que ça le fortifie. Cette composante prend alors le dessus, transformant un récit entre espionnage et policier, en un thriller psychologique. Le lecteur reconnaît bien le savoir-faire de Milligan dans quelques angoisses malsaines, et la manière dont l'individu les exorcise en maltraitant d'autres êtres humains. Ce récit rappelle qu'il est difficile de juger un livre sur sa couverture, même pour une bande dessinée. Les auteurs semblent tout d’abord raconter une histoire de vengeance très classique, et très bien menée. Puis en cours de route, le lecteur tombe sous le charme de la narration visuelle, Aco ayant parfaitement intégré l'influence de Jim Steranko qui était si manifeste dans Nick Fury: Deep-Cover Capers (2017) de James Robinson. Il se souvient peut-être que Peter Milligan avait écrit une série avec un thème assez similaire, un individu qui prenait la place de personnes avec un contrat : Human Target (1999-2004). Ici la psyché de l'individu est moins explorée en profondeur, et l'accent est mis sur la force de l'empathie, avec assez de subtilité pour fasciner le lecteur.
L'Oasis
Bon, je mets une note pour la forme mais je savais déjà que j'allais aimer cette BD avant même de l'ouvrir. Parce que ce dont elle parle est en accord avec mes principes et en résonance avec mes envies. Un jardin, c'est une chance dont beaucoup ne profitent pas. Et je dis cela en ne bénéficiant pas d'un jardin mais après avoir vécu toutes mes jeunes années avec un grand espace extérieur que mes parents laissaient beaucoup en friche. Un jardin, c'est la nature devant notre fenêtre, un espace pour nous et pour elle, pour se retrouver. C'est tout ce que Simon Hureau dévoile dans ce livre. Cette BD n'est pas un manuel, c'est juste un témoignage. Mais un témoignage ô combien salutaire ! Il est développé et propose une réflexion sur comment le jardin se développe, ses choix, ses découvertes et ses astuces. Le tout avec une prise de note de tout ce qu'il voit en tant qu'insecte, animaux, plantes. C'est riche et dense, mais ça se lit surtout comme un témoignage d'espoir sur l'avenir. L'humain est responsable du problème, il est donc responsable de la solution. Et de voir que ça va aussi vite dans le renouveau, tout ce qui peut se développer en si peu de temps ... Ça redonne espoir, ça incite à faire de même ! C'est une BD qui encourage à refaire son jardin, à le laisser s'ensauvager et devenir encore plus beau. Une jolie BD, à mettre entre toutes les mains, mais surtout celles qui n'ont pas encore touché la terre.