Entre mal-être existentiel et appétit d'expériences
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il comprend les 8 épisodes de la minisérie, initialement parus en 1993, écrits par Peter Milligan, dessinés et encrés par Duncan Fegredo, et mis en couleurs par Sherilyn van Valkenburgh. La présente édition comprend une introduction de Grant Morrison (écrite en 1995) louant le caractère novateur du récit.
La scène introductive de 2 pages évoque et montre un meurtre vieux de 25 ans, une femme tuant son mari aux bords d'une ferme, dans un coin de l'Arizona typique où les enfants ont des relations sexuelles avec leurs parents, et finissent par tuer quelqu'un (dixit le narrateur). De nos jours, Michael Smith est un réparateur téléphonique et intervient dans la demeure de Victor Lamont, une vedette de la télé.
Le soir dans une ruelle, des policiers retrouvent un cadavre d'une personne dont le cerveau a été mangé par le Brain Eater, il y a un lézard mort et conservé à proximité. C'est mardi, Michael passe une soirée avec ses copains, puis rentre chez lui pour une partie de jambes en l'air avec sa copine (comme tous les mardis). Non loin de là, le superhéros Enigma est la proie de l'ennui. Michael Smith va finir par se retrouver nez à nez avec un supercriminel (The Head), puis avec Enigma, puis avec le créateur du comics d'Enigma datant des années 1970.
Peter Milligan est un scénariste de comics au mode d'écriture très particulier qui a laissé une empreinte indélébile dans l'univers des X-Men avec X-Statix. Il a également écrit de nombreuses histoires pour Vertigo et d'autres éditeurs, comme The Best of Milligan & McCarthy, Shade the Changing Man ou Greek Street. Lorsque Enigma est publié pour la première fois, de nombreux critiques crient au génie, et certains lecteurs crient au brouet abscons.
Contrairement à ce que peut laisser croire le résumé, ce récit n'est pas une histoire de superhéros. Pour commencer Duncan Fegredo réalise des dessins sans rapport avec l'esthétique superhéros des comics Marvel ou DC. L'encrage est lourd, les visages sont couturés de traits qui viennent les obscurcir. Les traits délimitant les contours donnent parfois une impression d'imprécision ; ils ne se rejoignent pas toujours bien, se croisant ou se chevauchant, sans bien fermer le contour, manquant de netteté. Cette première impression parfois désagréable est renforcée sur quelques pages par une mise en couleurs trop sombre que la reprographie ne parvient à restituer (il faut alors approcher la page d'une source de lumière vive pour essayer de distinguer des formes).
D'un autre côté, Fegredo crée des visuels très personnels, comprenant un niveau suffisant de détails, avec des individus dotés d'une forte personnalité, sans être caricaturaux. Chaque lieu est spécifique grâce à un ou deux détails bien choisis. Les dessins rendent compte des nuances du scénario quelles que soient les bizarreries prévues. Fegredo est aussi à l'aise pour représenter des meurtres ignominieux (les exécutions perpétrées par la Ligue des Intérieurs), des corps déformés de l'intérieur au point d'en devenir monstrueux, un apiculteur enfumant une ruche, un individu soliloquant au milieu de lézards, une boîte gay, un couple homosexuel tendrement enlacé après l'amour, etc.
S'il faut un temps d'adaptation pour que le lecteur se fasse à l'esthétique particulière des images, leur capacité d'évocation s'adapte à toutes les situations improbables et saugrenues imaginées par le scénariste. Effectivement Peter Milligan est déchaîné et refuse de s'imposer des limites ou des tabous. Avec un peu de recul, il a imaginé une intrigue en bonne et due forme, articulée autour de plusieurs mystères. Qui est Enigma (son identité secrète) et d'où vient-il ? Quel lien le rattache aux 3 numéros du comics des années 1970 ? Qui sont ces individus dotés de superpouvoirs qui commettent des crimes odieux ? Pourquoi des lézards ? Quel rapport avec le meurtre évoqué dans l'introduction ? En quoi la sexualité de Michael Smith est-elle si importante ?
Milligan fournit une explication cohérente à toutes ces questions et bien d'autres encore, dans un récit à la logique interne solide. Rapidement, le lecteur constate aussi que le récit n'est pas à prendre qu'au premier degré. Il est évident que ces lézards sont le symbole de quelque chose. L'un des supercriminels s'appelle La Vérité et énonce des vérités cachées à ses victimes. Enigma (le superhéros) est la copie conforme d'un superhéros obscur ayant existé le temps de trois épisodes, et Michael Smith rencontre Titus Bird, l'auteur dudit comics. Ce dernier personnage introduit une mise en abyme efficace, puisqu'il commente ses qualités de scénariste sur les épisodes d'Enigma, introduisant un parallèle avec les propres qualités du comics Enigma de Peter Milligan (et donc par le biais de Titus Bird, Milligan commente ses propres qualités, c'est plus clair en lisant le comics).
Milligan ne se limite pas à un exercice de style (la mise en abyme), ses personnages prononcent des jugements et des critiques sur leur propre vie. L'auteur place dans l'esprit de ses personnages (des petites cellules de texte) des propos sur la manière de tromper leur ennui (réciter le dictionnaire à l'envers), sur leur rapport au père ou à la mère, sur leur vie bien rangée, sur leur responsabilité par rapport à leurs écrits (les meurtres commis au nom des épisodes d'Enigma écrits par Titus Bird), etc. Il y a une composante existentialiste dans ce comics.
Dans certaines séquences, le lecteur ne peut pas s'empêcher de se faire la réflexion que Milligan est peut-être un peu trop malin. Pour commencer, il n'hésite pas à se lancer des fleurs par le biais des observations de Titus Bird qui observe à quel point il était en avance sur son temps et particulièrement pertinent (= l'auteur d'Enigma est quelqu'un d'éclairé et de perspicace, l'auteur d'Enigma c'est également Milligan, la mise en abyme vous vous souvenez ?).
Milligan continue à faire le malin avec les cellules de texte de la première page de l'épisode 5, où le narrateur indique qu'il est un personnage du récit que le lecteur verra apparaitre à la fin du récit. Le clin d'œil est assez appuyé. Il l'est plus encore quand ce narrateur finit par apparaître dans l'intrigue comme un individu à l'élocution nettement supérieure à celles de ces pairs, donc plus intelligent que ceux qui l'entourent. Milligan étant aussi un narrateur cette observation s'applique également à lui, plus intelligent que la majeure partie de ses interlocuteurs, c’est-à-dire ses lecteurs (qui bien sûr n'ont pas de raison de se sentir insultés par de tels propos, de toute façon ils ne sont pas assez intelligents pour comprendre).
Le lecteur ressort de ce récit essoré. Le nombre de thèmes abordés de manière intelligente et personnelle par Peter Milligan est épatant. Le ton qu'il emploie oscille entre la narration inspirée et éblouissante, et une forme de cynisme mêlé de suffisance dans lequel l'autodérision n'est pas assez présente. Les dessins de Duncan Fegredo demandent un temps d'adaptation au lecteur, pour révéler leur pertinence, et leur intelligence graphique. Soit le lecteur est épuisé par ce récit qui semble partir dans trop de directions sans vraiment aboutir quelque part, avec une conclusion qui semble absoudre Enigma de tous les crimes qu'il a commis ou dont il est responsable, 3 étoiles (même si cette histoire complète est moins éreintante que la série Shade the changing man). Soit le lecteur accepte ce voyage en apparence chaotique, reflétant la vision de la vie de son créateur, 5 étoiles pour des fulgurances existentielles et une intrigue refusant le conformisme et reposant sur une structure rigoureuse.
C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai dévoré cette agréable série. J'ai immédiatement été saisi par le graphisme hachuré en N&B de Isao Moutte.
La scène d'intro colle parfaitement avec le spleen de l'état d'esprit du personnage central du récit. Le texte est superflu et l'auteur nous guide sur une piste assez intimiste et sociale qui va s'enrichir très vite.
Je n'ai pas lu le roman source et donc je ne pourrais pas critiquer son adaptation comme l'a fait Mac Arthur. Je garde de ma lecture la grande fluidité de la narration, la construction astucieuse de la rencontre de Kaze et du jeune garçon. Cela donne une belle crédibilité au rebondissement qui envoie les deux personnages vers les zones dévastées du Tsunami et de la catastrophe nucléaire.
Ces parcours permettent d'introduire la thématique peu visitée du Japon des déclassés et des marginaux. Autour de ce thème Moutte peint une image sans concession de l'imbrication entre une pègre sans état d'âme, un patronat peu scrupuleux et un monde politique pressé de faire oublier ses responsabilités dans la (non) prévoyance des catastrophes survenues. Une peinture iconoclaste et peu courante dans l'univers de la BD qui a tendance à idéaliser ce qui touche au Japon.
Le final peut décevoir par son côté happy end optimiste qui abandonne l'idée de vengeance (mais aussi de justice) pour celle d'avenir et de reconstruction.
Perso j'ai bien aimé cette fin ouverte optimiste qui privilégie le renouveau positif.
Comme je l'ai déjà écrit le graphisme élégant, fin et souple de Moutte m'a bien séduit. J'ai particulièrement aimé les planches de pleine pages illustrant les villes (Tokyo ,Lyon, Matsuyama) debout ou de la région ravagée. C'est très détaillé avec de très beaux panoramas.
Une lecture très agréable, intelligente et dépaysante. Une belle réussite.
Le personnage du vieux monsieur, qui quitte la fête organisée en son honneur en grande pompe, pour suivre une jeune femme quasi irréelle, fait évidemment beaucoup penser à Mitterrand (vague ressemblance, ses habits, son passé politique et une certaine culture presque précieuse), même si ça n’est probablement pas lui (il n’a jamais été ministre des finances comme le personnage).
Mais cette rencontre entre cet homme et cette jeune femme va donner lieu à une « fugue », un vieux gamin réalise en fin de vie (professionnelle et politique en tout cas) un vieux caprice ou fantasme, abandonner convenances et tralala, pour vivre, si ce n’est un rêve, tout du moins en rêve.
Tout ceci au cœur du musée, qui est traversé en long et en large, qui est utilisé comme décor et parfois comme personnage. L’histoire du vieux politicard (qui semble retrouver une seconde et éphémère jeunesse au contact de la jeune femme) permet aussi à Durieux de dresser l’histoire récente du Louvre (en particulier son expansion annexant les ailes anciennement dévolues à des ministères, avant que les travaux qui ont bouleversé le musée sous François Mitterrand – on y retourne ! – ne lui donne l’aspect connu aujourd’hui).
Je trouve que, dans cette collection de commandes, cet album s’en sort très bien. Durieux a réussi à équilibrer le « placement de produit » et la partie plus personnelle, son histoire misant sur un onirisme plaisant, facétieux.
C’est en tout cas une lecture agréable.
Note réelle 3,5/5.
L’enfer, c’est la surproduction des autres.
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Ce tome contient une série de gags, la majorité en une page, indépendant de toute autre série. Sa date de parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par James pour le scénario, les dessins et les aplats de couleurs. Il comprend soixante-trois gags, la majorité en une page, à l’exception des strips intitulés Lil’ Will (cinq pages à raison de trois strips par pages), deux gags en deux pages et un gag en trois pages.
William Cabot, scénariste âgé de trente-et-un ans, ouvre la porte palière de son appartement et accueille l’équipe de tournage pour leur proposer d’aller directement dans son bureau. Il effectue le mouvement de leur tourner le dos pour rentrer dans son appartement, marque une pause, tourne la tête et leur demande si ça fait assez naturel cette fois. Le journaliste lui répond qu’ils sont encore en train de tourner et qu’il faut attendre qu’ils aient coupé avant de faire des apartés. Il faut la refaire et il doit tâcher de rester spontané. William se confie à la presse : l’intervieweur constate que le bédéiste ne fait pas de séries d’Heroic Fantasy avec des guerrières dévêtues, des épées, tout ça, et demande pourquoi donc. William répond qu’en réalité il n’a fait que de l’Heroic Fantasy jusqu’à ses trente ans, maintenant il a trente-et-un ans, il a mûri. Réclame : une femme en maillot de bain déclare qu’elle ne pourra jamais tomber amoureuse d’un scénariste tout maigrichon ; le texte explique comment rajouter quatre-vingts à cent kilos rapidement et facilement.
La magie de la rencontre : à une question posée, William répond qu’être scénariste de BD, c’est avant tout une histoire de rencontre, de complémentarité avec ses dessinateurs. Ils savent dessiner, il sait écrire. Off the record : la caméra continue à tourner, et William se demande en quoi sa réplique précédente pourrait être drôle. La note d’intention : William explique le projet de sa prochaine bande dessinée, c’est-à-dire l’histoire d’un gamin des favelas, on découvre qu’il est le dernier hériter de la dynastie des Kennedy. À la suite d’un bug informatique, il est propulsé directeur de la CIA et le voilà alors poursuivi par une horde de parachutistes ninjas qui veulent sa peau. Pour donner une petite couleur politique à l’histoire, le héros couche avec la femme du président des États-Unis. Bref, comme peut le constater le journaliste, on est bien loin de l’Heroic Fantasy. C’est du sérieux ! William révise ses classiques : accoudé à la rambarde sur son minuscule balcon parisien, il déclare Madame Bovary, c’est moi. Le journaliste l’interroge pour savoir si à l’instar de Flaubert, l’auteur du roman, il s’identifie au personnage d’Emma. Il dissipe rapidement le malentendu : Madame Bovary, c’est lui… qui l’adapte en BD. Le quotidien de l’artiste 1 : quatre figures montrant William en train de marcher pipe au bec, s’arrêter avec la pipe à la main, adoptant une posture avantageuse, un pied sur une souche d’arbre, assis dans son fauteuil, jambes croisées, le regard fixant le lointain, avachi dans le même fauteuil en train de piquer un roupillon, la quête de l’inspiration.
Oui, bien sûr, il s’agit d’un ouvrage nombriliste où un bédéiste considère sa profession, réduite à la portion de scénariste, car l’auteur, lui, est un auteur complet. Il a choisi une forme qui peut sembler minimaliste : William porte toujours la même tenue, à savoir un pantalon avec un pli sur le devant, une chemise et une cravate, et un gilet assorti, sans oublier ses lunettes et sa coupe impeccable avec une raie sur le côté. Le journaliste et le caméraman restent hors champ tout du long, avec seulement leurs remarques ou leurs questions dans une cellule de texte. Le nombre de personnages est assez limité : William, les deux journalistes, deux amis d’enfance du scénariste, une femme assise à la table d’à côté à la terrasse d’un café, Caroline Cabot (54 ans) la mère de William le temps de deux gags, Antonin (59 ans, éditeur) le temps de trois gags, une femme demandant un autographe en convention, Vulvania (27 ans, autrice, 1 gag), trois autres dessinateurs (chacun le temps d’un gag), un autre scénariste (le temps d’un gag), Claire (44 ans, libraire). Bon, mine de rien, ça fait quand même une douzaine d’autres personnages.
Bien sûr, William est au centre de tous les gags, il est même le seul personnage à apparaître dans quarante-et-un d’entre eux, sur un total de soixante-trois, c’est-à-dire juste deux tiers. Bon d’accord, mais ces gags se déroulent presque tout le temps dans son salon, sauf pour la porte palière, sa bibliothèque, son petit balcon étroit, l’atelier d’un dessinateur, une terrasse de café, l’appartement de sa mère, le bureau de son éditeur Antonin, la cuisine de William, une galerie d’exposition de planches de bande dessinée, une table à une convention BD, une ville de western, une librairie, sans compter les décors des strips Lil’ Will. D’ailleurs, le lecteur constate rapidement que la monotonie apparente de la forme même des strips (trois bandes de deux cases) est régulièrement rompue par des formes différentes. Ça commence avec un gag en trois cases les unes au-dessus des autres, une rubrique appelée Off the record qui revient à sept reprises dans le tome : le journaliste repose une question pour avoir une réponse plus honnête, moins politiquement correcte. Ça continue avec les pages appelées Le quotidien de l’artiste : uniquement William dans une posture posé, entre une et quatre postures, pour illustrer un thème, comme 1 La quête de l’inspiration, 2 Inspiration nocturne, 3 Le processus de création, 4 Explorer de nouveaux terrains créatifs, 5 Jalouser/admirer le talent d’un concurrent/collègue, 6 Le scénariste de bande dessinée dans un salon du livre, 7 S’accorder une petit pause de temps à autre, 8 Rester connecté au monde extérieur, 9 Boucler un livre. Puis, le lecteur découvre les strips intitulés Lil’ Will : trois bandes de rois cases, chacune constituant un gag, un hommage patent aux Peanuts de Charles M. Schulz (1922-2000), avec parfois une petite touche de Calvin & Hobbes, de Bill Watterson (1958-). Le bédéiste réalise également des parodies de réclame (celle sur le thème de Charles Atlas), deux pages de Trucs & astuces de scénariste, ou encore un western parodique dessinée à la manière des westerns de comics. Le lecteur tombe vite sous le charme de cette diversité, de la capacité de l’auteur à faire siennes des formes classiques.
Mais quand même, ça doit vite tourner en rond ces gags ? Ben, pas du tout. James fait usage de la dérision et de l’autodérision, pour évoquer de nombreuses facettes du créateur solitaire et isolé, soumis à une concurrence protéiforme. Il intègre le fait qu’il y a une part d’immodestie plus ou moins consciente chez l’auteur qui estime qu’il peut vivre de sa plume, que ce qu’il raconte et la manière dont il le fait vont intéresser assez de personnes pour qu’il en vive, qu’il y aura assez d’êtres humains ayant envie de savoir ce qu’il exprime, pour acheter ses œuvres, pour le rémunérer. Dans le même temps, William (forcément l’avatar de papier de l’auteur pour une partie significative) a conscience qu’il n’est qu’un auteur parmi tant d’autres, sans compter les écrivains qui l’ont précédé, aussi bien en bande dessinée, qu’en littérature. L’expérience de la vie lui a permis de constater qu’il ne serait jamais un écrivain dont la postérité retiendra le nom pour les siècles à venir, qu’il n’est pas grand-chose comme scénariste de bande dessinée comparé à des vrais écrivains (ceux qui écrivent des vrais livres), que son métier est dépendant des artistes dans une relation pas toujours très saine (le scénariste exigeant une case avec des centaines de personnages en costume, seulement avec quelques mots, ou une séquence de course-poursuite dont il laisse le soin à l’artiste de la concevoir sur trois pages), qu’il est dépendant d’une inspiration que la banalité de son quotidien à sa table de travail ne nourrit pas. Sans compter sa notoriété quasi inexistante. Son chiffre de vente peu élevé comparé à d’autres. Sa propension à s’en tenir à des récits de genre pour une littérature d’évasion avec des clichés de genre infantiles (comme les femmes en armure riquiqui ou les épées en guise de symbole phallique) le rend pathétique par rapport à de jeunes autrices parlant sans tabou d’une facette de la condition féminine dans la société.
Une série de gags sur le métier de scénariste de BD, réalisée par un bédéiste auteur complet, avec une forme un peu austère d’interview d’un monsieur dont les années fougueuses sont derrière lui, en chemise et cravate, et déjà un peu résigné à une carrière sans éclat. Certes, mais aussi une mise en forme très variée, des dessins de type Ligne claire, un regard pénétrant, honnête sans être méchant ou condescendant. James fait sourire grâce à une solide maîtrise de la bande dessinée, une franchise implacable et gentille, une vraie compassion sans hypocrisie. William 31 ans, scénariste, sait qu’il pratique un métier dans lequel il doit convaincre de potentiels acheteurs de lire ce qu’il écrit, qu’il doit convaincre des dessinateurs de donner à voir le fruit de son imagination, que certains genres restent encore infantiles ou adolescents, que d’autres auteurs sont beaucoup plus doués ou enrichissants, qu’il participe à la surproduction, mais c’est son métier. Un paradoxe insoluble et parfois accablant quand l’inspiration fait défaut et qu’il faut gagner sa croûte.
J’ai beaucoup aimé !
Le scénario est simple mais efficace. J’aime les thèmes humains qui y sont discutés, notamment ceux des challenges d’un grand voyage dans l’espace (confinement, politique, défaillance, ressources etc…).
Puis l’arrivée sur la planète et ce qui en découle.
Les dessins sont très bons. Impressionnant pour un seul auteur.
Je trouve les autres notes un peu rudes !!
Une tres bonne petite série qui a aussi le mérite de s’achever.
Guerre & Cyborg
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Ce tome comprend les 7 épisodes de la minisérie parue en 2010. Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre. Le scénario est de Charlie Huston, et les illustrations de Lan Medina. Cette histoire est parue dans le label Marvel Knights (récits à destination d'un lectorat de jeunes adultes).
Dans un futur proche, un grand-père apprend les rudiments de la stratégie à son petit fils, autour d'un immense plateau de jeu. Ils évoquent ensemble la bataille d'Azincourt du 25 octobre 1415, et l'évolution qu'elle incarne en termes d'armements et de tactique. Quelques années plus tard, le petit fils est devenu un soldat professionnel pour le compte de l'entreprise Roxxon. Il s'appelle Luther Manning et il a parmi son peloton le lieutenant Mike Travers. Ce dernier constitue une véritable vitrine pour Roxxon et il apparaît dans tous les spots commerciaux de la marque pour vendre aussi bien des sodas, que des armes à feu, tous de marque Roxxon. Dans ce futur, la guerre est devenu un divertissement de masse retransmis par les chaînes de télévision, les entreprises disposent toutes de leur armé et les conflits économiques se règlent au travers du jeu de guerre télévisé appelé Battlezone. Lors d'un combat très médiatisé dans cette guerre sans fin, Manning et Travers tombent au combat. Leurs dépouilles sont récupérées par la division recherche et développement de Roxxon qui s'en sert pour finaliser le projet Deathlok, un combattant entièrement cybernétique conçu par le docteur Harlan Hellinger, sous la responsabilité de la directrice Theresa Devereaux.
En 1974, Rich Buckler crée le personnage de Deathlok. Ses premières aventures sont regroupées dans Deathlok: L'intégrale 1974-1983 (T01), une série atypique de bien des façons. De temps à autre, Marvel Comics tente de réintégrer ce cyborg à son univers principal avec plus ou moins de bonheur. L'une des itérations ayant connu le plus de succès est celle créée par Dwayne McDuffie : The living nightmare of Michael Collins. Mais l'originalité du personnage fait qu'il s'intègre mal aux superhéros traditionnels. En 2010, Charlie Huston (qui s'est fait connaître avec quelques épisodes de Moon Knight) propose à nouveau une itération supplémentaire de ce personnage. Au lieu de rapatrier de force Deathlok dans l'univers 616 de Marvel, il raconte une nouvelle origine du personnage qui doit beaucoup à la version originelle de Buckler, mais avec des variations significatives.
Le premier épisode de cette série alpague le lecteur pour le plonger brutalement dans ce futur terrifiant. D'un coté la narration est un peu éprouvante parce qu'Huston remplit chaque case d'une grande quantité d'informations, à tel point que le lecteur peut être rebuté par le volume de texte à lire. De l'autre, il installe un futur entièrement aux mains des intérêts privés, du complexe militaro industriel, et sous le joug de l'audience et du divertissement. Sa façon de lier chacune de ces composantes est très convaincante et le résultat fait froid dans le dos, avec ces commentateurs sportifs s'extasiant sur le ratio de morts des combattants vedettes, sur le nombre de tués dans chaque conflit et sur la dextérité et l'audace des combattants les plus jeunes. Il y a là une vision atroce des conflits armés, de la société du spectacle et du capitalisme débridé. Huston entremêle adroitement les pires errements de notre société, avec un récit très brutal, des actions d'éclat, et un questionnement sous-jacent sur notre humanité dans un monde où la recherche du profit et du divertissement prime sur tout, à commencer par les individus. Passé le premier épisode un peu étouffant par sa densité d'exposition, les 6 suivants alternent de manière plus traditionnelle les actions militaires de Deathlok, les manipulations d'Hellstrike et Devereaux, et la lutte intérieure des personnalités de Manning et Travers au sein de l'intelligence artificielle de Deathlok. Au milieu de ces combats sans merci, il réussit également à mettre en évidence la valeur ajoutée de l'humanité dans l'efficacité des tueries (une forme de paradoxe habilement intégré à la narration).
Les illustrations de Medina sont complétées par les couleurs de June Chung (avec Brian Hamberlin pour l'épisode 1, et Morry Hollowell pour l'épisode 3). Les couleurs servent autant à apporter l'information sur la teinte, qu'à transcrire la texture de chaque surface (la peau, comme les parties métalliques) et les différences d'éclairage. Medina imagine des uniformes de combat fortement renforcés, un croisement logique entre la tenue d'un footballeur américain et la tenue anti-émeute des forces de l'ordre. Le scénario d'Huston relève plus de l'anticipation dans un futur proche que d'une science-fiction débridée. Medina s'en sort bien en donnant un air légèrement futuriste à la technologie tout en s'appuyant sur des dispositifs existant. Lors de la scène principale dans une ville normale, il augmente surtout la densité de panneaux à caractère mi-informatif, mi-publicitaire, tout en conservant une architecture urbaine classique. De ce coté la génération de ce lendemain alternatif n'a rien d'ébouriffante, mais rien non plus d'impossible. La représentation de Deathlok est fidèle à l'originale, tout en apportant plus de précision et un niveau technologique plus high-tech. Medina apporte un soin inattendu à l'évocation des armures de l'époque médiévale.
En termes de mise en page, Medina effectue un travail très lisible à base de cases rectangulaires traditionnelles. Chaque personnage dispose d'une apparence graphique unique et distinctive. Le style de Medina trouve ses limites dans la mise en scène des combats qui se déroulent bien souvent sur un fond vide, uniquement occupé par des tourbillons de poussière ocre. Sa volonté de ne recourir qu'à des traits fin pour délimiter les contours de chaque surface fait perdre de la force aux combats dont la violence ne ressort plus que par les postures des soldats et les effets spéciaux de couleurs.
Cette nouvelle incarnation de Luther Manning en Deathlok est assez fidèle à l'originale et en respecte totalement l'esprit. Charlie Huston imagine une convergence glaçante de l'industrie du divertissement et des intérêts militaires et économiques, pour une société toujours plus éloignée des valeurs humanistes. Lan Medina donne corps à ces combats et ces avancées technologiques de manière agréable et adulte. Toutefois ce récit trouve ses limites dans la résolution trop littérale du conflit interne de Deathlok, et dans des visuels manquant parfois de punch. Pour son projet suivant chez Marvel, Charlie Huston a jeté son dévolu sur Wolverine pour l'un des récits les plus violents de ce personnage, sans rien perdre en intelligence : Contagion & Quarantaine brisée (récit complet en 12 épisodes). Par la suite Marvel a réutilisé Deathlok dans une série de Wolverine de Jason Aaron et dans la série d'Uncanny X-Force de Rick Remender (à partir de Deathlok nation).
Un récit hommage aux pulps, bien maîtrisé
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il comprend les 3 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2000, coécrits par Mike Mignola & Richard Pace, dessinés par Troy Nixey, encrés par Dennis Janke, avec une mise en couleurs de Dave Stewart. Cette histoire se déroule dans une réalité alternative, déconnectée et sans incidence sur la Terre principale de l'univers partagé DC (l'équivalent d'un Elseworld).
En 1928, une expédition maritime menée par Bruce Wayne aborde le continent antarctique à la recherche des survivants de la précédente expédition menée par Oswald Cobblepot. Bruce Wayne aperçoit un individu nu dans le lointain. Il le poursuit et arrive dans une caverne où il se fait attaquer par des pingouins, contenant un énorme bloc de glace au fond avec un tentacule pas frais qui en dépasse. Ils finissent par repartir en ramenant le corps d'un marin à bord.
Une fois arrivé à Gotham, Bruce Wayne est accueilli par Alfred Pennyworth qui le ramène à son manoir. Bruce se souvient de ses parents et de leur mort soudaine. À peine arrivé chez lui, il découvre un cadavre dans son fauteuil, un dénommé Langstrom. Une boule de feu sort de la cheminée et un démon à la peau jaune apparaît effectuant une prophétie en 3 parties. À la suite de quoi, Bruce Wayne décide de rendre visite à son vieil ami Oliver Queen.
Il n'y a pas beaucoup de doute sur le fait que cette histoire a bénéficié d'une réédition surtout parce que les éditeurs peuvent mettre le nom de Mike Mignola en avant, le créateur d'Hellboy, du BPRP, et le dessinateur d'une histoire consacrée à un Batman alternatif parue en 1989 (Batman : Gotham au XIXe siècldeux). Dès la première séquence, le lecteur identifie sa patte et ses thèmes de prédilection, avec une aventure au début du vingtième siècle, la découverte d'une créature avec des tentacules. Le surnaturel est bien présent, et les références à Howard Philips Lovecraft continuent avec un grimoire contenant des secrets indicibles (même s'il n'est pas l'œuvre d'Abdul al-Hazred). Par la suite, il y a une prolifération de grenouilles qui évoque les pires heures du BPRD.
Le lecteur découvre que les coscénaristes développent l'aspect surnaturel en intégrant une apparition d'Etrigan le Démon, un personnage créé par Jack Kirby en 1972. Il est vraisemblable que Mike Mignola ait fourni la trame globale du récit, et que Richard Pace ait assuré les dialogues et les raccords avec la mythologie de l'univers de Batman. Ce dernier point est particulièrement bien traité. Ainsi cette version d'Etrigan n'est pas un simple décalque de sa version canonique (pas de récitation de vers par Jason Blood). En outre pour un lecteur ne connaissant pas ce personnage, il lui semblera qu'il a été imaginé spécifiquement pour ce récit, que c'est une création originale. C'est donc à la fois une référence habile, et un élément naturel dans l'intrigue.
Il en va ainsi de tous les personnages existant préalablement dans les séries Batman : des références familières, mais aussi des créations originales découlant de cet environnement particulier. Oliver Queen est bien un archer d'exception et un riche entrepreneur, mais il est aussi tout autre chose au regard de l'intrigue. Dick Grayson est bien présent, sous la responsabilité de Bruce Wayne, mais pas avec les mêmes fonctions que d'habitude. Mignola et Pace ont su à trouver le délicat point d'équilibre entre nourrir le récit d'éléments traditionnels, et les réinventer dans ce contexte différent. C'est une réussite impressionnante en termes de réinterprétation d'un personnage déjà existant et des personnages associés.
Les coscénaristes emmènent le lecteur au sein d'un mystère épais. Certes, il y a donc cette créature avec des tentacules dont on se doute bien que les criminels vont tenter de lui ouvrir la porte vers notre réalité. Mais l'intrigue ne dévoile que progressivement qui mène la danse, ce qui leur manque pour pouvoir aboutir, et qui est impliqué. Le lecteur ne découvre donc que petit à petit ce qui se trame, comment tout ce beau monde en est arrivé là, et qui va se servir de qui comme des pions pour avancer vers le but fixé. Les pièces s'imbriquent avec malice, les auteurs ayant réservé des fonctions peu enviables à des personnages que le lecteur n'attendait pas là. À nouveau ils savent utiliser avec adresse ce que le lecteur sait déjà de certains personnages (le Démon par exemple) pour pouvoir se passer de scènes d'explication, mais aussi le prendre au dépourvu quand ils dépassent les stéréotypes associés à ces mêmes personnages (pas de rimes pour changer de forme pour Jason Blood).
À l'origine, ce devait être Richard Pace qui mettrait l'histoire en images, mais cela n'a pas pu se faire. La présente édition présente 5 pages de crayonnés de Pace avant qu'il ne soit remplacé. Dès la première planche, le lecteur se rend compte que Troy Nixey dessine souvent à la manière de Mike Mignola, soit de son propre chef, soit parce que les responsables éditoriaux le lui ont demandé. De temps à autre, les ombres mangent les dessins au point d'en devenir abstraites (mais pas de manière aussi systématique ou conceptuelle que Mignola). Régulièrement, l'angle de vue choisi ainsi que la mise en scène évoque des cases de Mike Mignola, ou tout du moins les lignes directrices visuelles de la série BPRD, en matière esthétique. Ce parti ris renforce la cohérence entre le scénario et les dessins, comme si l'esprit de Mike Mignola présidait aux deux.
Néanmoins il serait injuste de réduire le travail de Troy Nixey (un dessinateur canadien) à un simple ersatz de celui de Mike Mignola. L'utilisation moins extensive des aplats de noir le conduit à dessiner plus de détails. Ainsi le lecteur peut admirer le gréement du navire de l'expédition, les toits de Gotham, le manteau de cheminée dans le salon du manoir des Wayne, les masques dans le bureau de travail du professeur Manfurd, les bas-reliefs dans une crypte antique, ou encore les poutres d'une charpente en bois.
Troy Nixey montre au lecteur des environnements aux caractéristiques légèrement décalées par rapport à la vérité historique, mais qui forment un tout cohérent. Le scénario repose sur les conventions des aventures de type pulp (avec héros masqué, crimes atroces, créatures surnaturelles, femme fatale, galerie souterraine sous la ville, technologie d'anticipation) que l'artiste amalgame en un tout harmonieux. Certes pour le héros masqué, c'est l'argument de vente puisque le lecteur est venu pour lire une histoire de Batman. Pour ce personnage, Nixey se cale sur la version conçue par Mike Mignola, apparaissant en couverture, moins superhéros, et plus pulp. Pour les crimes atroces, l'artiste se focalise sur l'impression repoussante du cadavre, sans s'attarder sur les éventuelles blessures. Il ne s'agit pas d'une description photographique, mais d'évoquer des chairs déformées, des infections fouillant la chair, s'y immisçant, s'y greffant dans un mélange contre nature.
Pour ce qui est des créatures surnaturelles, Nixey reprend les codes graphiques développés par Mike Mignola, en étant moins radical dans la simplification, tout en gardant une efficacité suffisante (par exemple les marques sur les tentacules, ou la texture étrange de la peau des grenouilles). Il y a essentiellement 3 personnages féminins dans ce récit, et l'artiste ne joue pas énormément sur leur séduction physique. Elles n'en ressortent que plus comme des personnes à part entière, chacune avec sa personnalité et ses capacités. De page en page, le lecteur peut ressentir une forme de déstabilisation concernant le niveau technologique. La première page indique clairement que le récit se déroule en 1928, pourtant le modèle de pistolet semble plus récent, et quelques appareillages donnent une impression plus moderne. Il faut alors se rappeler que la technologie futuriste fait partie de l'univers de Batman et qu'il est légitime qu'elle figure donc dans ce récit.
Troy Nixey conçoit ses images sous forte influence de Mike Mignola, tout en incluant plus de détails, ce qui leur donne une identité graphique propre, et ce qui aboutit à des environnements substantiels. En outre, ce dessinateur réussit des moments saisissants, comme celui du navire pris dans la glace dans le port de Gotham, de Batman s'introduisant par une fenêtre, de la transformation d'un individu colonisé par une plante, d'une jeune femme serrant la main du nouveau maire, etc. Tout au long du récit, le lecteur est pris par surprise par l'intensité d'une image, ou par son étrangeté.
Alors que le lecteur peut craindre une histoire alternative de Batman vite faite, sans grand investissement de la part des auteurs, il découvre un hommage bien ficelé aux pulps et à l'univers de Batman réalisé par des auteurs qui maîtrisent leur sujet, et qui savent amalgamer les deux pour un résultat homogène (par opposition à deux univers raboutés artificiellement qui n'arrivent pas à se mélanger). À l'évidence, Troy Nixey avait comme objectif de se rapprocher des caractéristiques graphiques de Mike Mignola, ce qu'il fait tout en conservant une personnalité graphique qui aboutit à un environnement très particulier, en cohérence avec la narration. Entre un récit hommage qui tire profit des conventions des genres pulp et superhéros, et une histoire de Batman très bien ficelée.
Dur et mignon
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Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome comprenant les 6 numéros de la minisérie du même nom (les 3 premiers sont parus en 2002, les 3 derniers en 2006).
Une amie a appelé Felicia Hardy (Black Cat) pour lui indiquer qu'une de leurs amies communes (Tricia) a disparu depuis plusieurs jours sans donner signe de vie. Felicia accepte de se rendre à New York pour voir si elle peut la retrouver ou dénicher une information sur sa situation ; elle emporte son costume de Black Cat dans sa valise. Arrivée à New York, elle s'installe dans un palace. Peter Parker (Spider-Man) enquête sur la mort d'un des étudiants de son université : Donald Philips est mort d'une overdose d'héroïne. Les deux disparus avaient partie liée avec Hunter Todd, une star montante du petit et du grand écran. Spider-Man se met en planque devant la fenêtre de cet acteur pour en apprendre plus. Juste au moment où Todd est en train de réaliser une transaction d'achat d'héroïne, Black Cat tombe sur Spider-Man et le projette à travers la baie vitrée de l'appartement. L'enquête pour retrouver le dealer et démêler ce qui s'est vraiment passé s'annonce ardue.
Cette histoire n'a pas été très bien perçue par les fans à sa parution parce que Kevin Smith a mis quatre ans pour en écrire la seconde moitié. À la lecture, ce hiatus ne se ressent pas. Avec cette histoire, Marvel Comics mariait 2 forces créatrices impressionnantes : Kevin Smith (réalisateur de films tels que Dogma ) et Terry Dodson (encré par Rachel Dodson, sa femme) connu pour son style rond et ses personnages féminins séduisants. À l'arrivée le résultat ne souffre pas de schizophrénie, même si l'un et l'autre jouent chacun sur un registre différent.
Kevin Smith aborde ce scénario en l'écrivant pour des adultes ayant atteint la trentaine. Les préoccupations de Felicia et de Peter sont celles de trentenaires, et non de grands adolescents ou de jeunes adultes. Ce point de vue se ressent dès les premières pages dans lesquelles Felicia se dit qu'elle a passé l'âge de se balader dans un costume en cuir moulant, Peter analyse ses motifs pour sortir des vannes pendant les combats et le dealer connaît un franc succès parce qu'il propose à ses clients un moyen d'injection qui ne laisse pas de trace de piqûre. Kevin Smith décrit ses héros comme des individus ayant déjà une expérience de la vie et ayant conscience de leurs habitudes et de la bizarrerie de leurs comportements (sauter de toit en toit dans un costume moulant). Dès le début, le thème de la défonce est abordé sous un angle de dépendance plutôt que moyen pour faire la fête. Au fil des pages, il apparaît que Kevin Smith propose au lecteur d'avoir le beurre et l'argent du beurre, c'est-à-dire des thèmes adultes et une histoire de superhéros qui s'inscrit dans la continuité. Ce deuxième aspect est inattendu, mais Smith a bien révisé avant d'écrire et les références évidentes (le pont duquel le Green Goblin a jeté le corps de Gwen Stacy) et pointues (Matt Murdock ayant feint d'être mort et se faisant passer pour son frère dans l'épisode 25 de 1967, ou dans le deuxième épisode un jeune photographe roux accompagnée d'une délicieuse journaliste ressemblant à Jimmy Olsen et Lois Lane) s'insèrent naturellement dans le récit. Smith utilise sans honte et sans vergogne les richesses de l'univers partagé Marvel (apparition de Matt Murdock, d'un membre des X-Men, etc.). Il met en scène les acrobaties du Black Cat et les superpouvoirs de Spider-Man avec intelligence (ce dernier en train de surfer sur l'asphalte les pieds sur une plaque d'égout). Il bâtit une intrigue policière qui tient la route (comment s'envoyer une dose sans se piquer ?). Et il fait exister les personnages avec des dialogues ciselés (même si certaines pages sont un peu envahies par les phylactères). Peter et Felicia flirtent gentiment mais fermement, tout en appuyant là où ça fait mal, à savoir ce qui s'est mal passé pendant leurs premières rencontres quelques années auparavant. Les méchants de l'histoire commettent des crimes immondes (ce n'est pas une histoire pour les enfants), mais ils ont également leur propre histoire et leurs propres traumatismes.
À l'opposé de ce mode narratif conscient de lui-même et assez noir, les illustrations des époux Dodson donnent à 100?ns le registre superhéros avec des beaux à-plats de noir arrondis, des mises en valeurs systématiques des courbes du Black Cat, etc. Du début à la fin elle se balade avec la fermeture de sa combinaison descendue en dessous du niveau de sa poitrine pour un décolleté généreux. La scène d'ouverture la montre en train de prendre sa douche. Mais au bout de quelques pages il apparaît sur son visage des émotions plus complexes que celles du jeu de la séduction. Son visage exprime le doute, l'amertume, la résignation qui vient avec le temps, etc. De la même manière quand Spider-Man enlève son masque, son visage exprime des émotions complexes qui n'ont rien de juvéniles. Les Dodson se servent de cet aspect lisse au premier degré pour donner des visages andins aux deux frères Klum (les dealers), mais au fil des pages leurs traits évoluent pour prendre en compte leur cruauté et leur souffrance. Le scénario inclut plusieurs scènes de souffrances et d'actes cruels entre adultes non consentants que les Dodson parviennent en image sans tomber dans le voyeurisme, mais sans affadir ces séquences pour autant. Ils s'avèrent des illustrateurs plus subtils que la mise en avant de la poitrine de Felicia aura pu laisser croire. Même la mise en avant de ses atouts mammaires a une justification dans l'histoire. Et leur style graphique parfois un peu simple permet d'accentuer l'efficacité et la rapidité des scènes d'action.
Alors que la première scène peut laisser croire à une histoire racoleuse et bas du front, ce récit s'adresse à des adultes ayant grandi avec les superhéros pour aborder une forme de crime ordinaire abject (autre que le trafic d'héroïne) avec des illustrations très plaisantes, mais qui savent se faire plus subtiles quand le scénario l'exige.
Partons à l'abordage de cette BD, de ses récits épiques et fantastiques.
Un grand bravo à Warum pour le travail éditorial réalisé. Et que dire de cette magnifique couverture intrigante au bel effet brillant.
Un album qui se trouvait dans ma liste d'achat depuis 2019. Je ne suis pas un grand amateur d'histoires de pirates. Mais là...
Une BD avec pour personnage principal, Ulysse Lean, un jeune homme de l'aristocratie anglaise, il va découvrir que son défunt père n'était autre que le plus célèbre des pirates, le fameux Mille Orages.
Un album qui revisite des grands mythes et des légendes de la littérature à travers ces douze chapitres de quatorze pages chacun. En effet, Édouardo Mazzitelli y incorpore une belle dose de fantastique. Notre jeune Ulysse va se retrouver capitaine du vaisseau fantôme de son père. Il va parcourir les océans et être confronté à d'innombrables monstres marins, des fantômes, aux sirènes et à bien d'autres créatures.
Des histoires très agréables à lire avec, le plus souvent, une petite morale bien trouvée. L'humour n'est pas absent : "Évidemment que tu es mon fils, maudit têtard d'égout !".
J'ai pris beaucoup de plaisir à suivre l'évolution d'Ulysse au fil de ses aventures, il va passer d'un jeune dandy insouciant en un marin confirmé.
Enrique Alcatena a réalisé un boulot monstrueux, les planches sont agencées avec intelligence et elles mettent en relief un dessin d'une élégance rare et d'une précision chirurgicale. Un noir et blanc au trait fin, délicat et très expressif qui rend ce dessin si réaliste, si envoûtant.
Très, très beau.
Et pour te faire ta propre idée, tu peux lire le second chapitre dans la galerie.
Alors moussaillon, tu es prêt à lever l'ancre pour un formidable voyage ?
Coup de cœur.
Je vais leur prouver que le Conciliant est plus fort que le Coercitif.
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, sous la forme d’un roman-photo. Sa parution initiale date de 2017. Il a été réalisé par Grégory Jarry, avec un montage et un lettrage de Lucie Castel, également maquilleuse et créatrice de la Sargasse. Il compte quatre-vingt-quinze pages de roman-photo. Il met en scène vingt-quatre acteurs différents qui incarnent autant de personnages.
À l’arrière d’une maison, dans une cour encombrée, trois hommes sont assis autour d’une table avec une nappe. Ils portent un bas sur la tête pour masquer leur identité. Sur la table sont posés un boîtier avec un gros bouton rouge et un téléphone portable. Ils se filment et diffusent la vidéo sur internet. Leur message : Mesdames et messieurs, ceci est une déclaration de guerre. On préfère vous prévenir tout de suite : on va tout faire péter. Ce bouton rouge est relié à internet via ce téléphone. Si Sammy appuie dessus, tous les gens devant un ordinateur seront électrocutés. Un tsunami électronique qui fera des millions de morts. Ce sera la fin du monde tel que nous le connaissons. Nos revendications sont simples : on veut le pouvoir mondial. Attention, pas la peine de nous amadouer en nous proposant le pouvoir en France ou en Europe, on n’en veut pas. Nous, on veut le monde entier, ou rien du tout. Demain, tous les dirigeants de la planète doivent quitter le pouvoir. Nous voulons leurs lettres de démission postées sur Facebook avant minuit. Et pas de coup fourré, sinon Sammy appuie sur le bouton.
Le message des terroristes est diffusé par les télévisions du monde entier : les journalistes évoquent la plausibilité réelle d’une telle menace, ainsi que les réactions évasives des chefs d’état. La palme revenant au président de la République française : Mathias Moltz déclarant que Minuit c’est minuit et que là il est midi tout est permis. Spot publicitaire montrant une femme accoudée à un arbre en train de parler, entrecoupé d’images de violences urbaines. La bande-son déroule le commentaire : Au fin fond de la campagne, à des années et des années-lumière des centres de pouvoir, veille celle que le gouvernement français appelle quand il n’est plus capable de trouver une solution à ses problèmes. Quand il ne reste plus aucun espoir. La médiatrice. Dans un grand jardin bien entretenu, Marianne se présente dans un autre spot. Après avoir salué les téléspectateurs, elle indique qu’elle s’appelle Marianne la Médiatrice de la République. République, c’est abstrait comme concept, en réalité, la République, c’est le peuple, autant dire qu’elle est la Médiatrice du peuple. La Médiatrice est une institution créée par François Mitterrand en 1983 lors du tournant de la rigueur. Le président mettait un coup de barre à droite, alors pour se faire pardonner il a créé un pouvoir inédit dans la démocratie, quelque chose auquel même les Grecs n’avaient pas pensé. À l’Exécutif, au Législatif et au Judiciaire, il ajouta un pouvoir totalement indépendant : le Conciliant. Pouvoir confié à Christine, première Médiatrice de l’époque.
Les éditions FLBLB ont été créées en 2002, par Grégory Jarry et Thomas Dupuis, et elles publient régulièrement des romans-photos, de vrais récits de fiction ou biographiques dans ce mode d’expression tombé en désuétude dans les années 1970. Il s’agit ici d’un récit d’anticipation mettant en scène deux pouvoirs au sein de la République, en plus de l’Exécutif, du Législatif et du Judiciaire, inventés pour l’occasion : le Conciliant (fonction assurée par Marianne) et le Coercitif (fonction assurée par Luc). L’histoire débute avec cette menace terroriste trouvant sa source dans un jardin laissé à l’abandon dans un pavillon à la campagne, et se poursuit effectivement avec un accident dans une centrale nucléaire, comme en atteste le champignon atomique sur la couverture. Le lecteur fait bien l’expérience de ces deux parties distinctes, la mission concernant les terroristes arrivant à son terme en page quarante. Ce récit se classe dans le genre Anticipation avec la menace terroriste sur la base d’une technologie légèrement en avance sur son temps, et l’existence de deux pouvoirs fictifs. Il se déroule jusqu’à une conclusion en bonne et due forme, constituant une histoire complète, avec ses lieux variés et ses différents personnages.
En entamant un roman-photo, même s’il n’a pas l’a priori issu des productions Nous Deux, le lecteur sait pertinemment que la probabilité est faible que les auteurs aient disposé de beaucoup de moyens en termes d’acteurs, de localisations, voire d’effets spéciaux. En conséquence de quoi, son horizon d’attente intègre ces contraintes. Dans cet ouvrage, il retrouve une disposition des photographies en bande, reprenant ainsi cet aspect du mode narratif de la bande dessinée, sans bordure de case. L’auteur utilise des cases rectangulaires. Il met à profit les possibilités de composition d’une page : une photographie en pleine page pour l’ouverture, quatre cases de la même taille pour la page suivante en deux bandes de deux, une construction très régulière pour les spots télévisuelles (quatre bandes de deux cases de mêmes dimensions pour les informations, et pareil pour la présentation de la Médiatrice. Par la suite, il adapte son découpage à la nature de la séquence. L’artiste peut choisir une photographie qui occupe les deux tiers de la page pour une présentation d’un personnage ou d’un lieu. Il peut consacrer une bande de trois cases à une unique action, comme une forme de prise de photographies en rafale. Il utilise régulièrement des photographies de la largeur de la page pour un effet panoramique, soit lorsqu’il y a de nombreux personnages, soit pour une action étalée dans la distance (le passage d’un avion dans le ciel par exemple). À une demi-douzaine de reprises, il découpe une case en biseau pour montrer la rapidité d’un mouvement ou la confrontation conflictuelle entre les personnages.
Le lecteur observe des personnages avec un jeu d’acteur dans un registre naturaliste, sans cet effet forcé qui peut rendre un roman-photo ridicule. Les dialogues occupent une part significative de la pagination, rendus plus vivant par les mouvements et les occupations des personnages à ce moment, sans impression d’une succession de gros plans sur les visages pour des raisons d’économie de moyen. Le réalisateur offre une grande diversité de lieux : la cour occupée par les terroristes, le grand jardin de la Médiatrice, son salon, le parc présidentiel, un magasin de reprographie, le salon de la mère du président de la République, les plateaux des différents journaux télévisés, une tour aéroréfrigérante d’une centrale nucléaire, une ferme de crocodiles, un pavillon où se sont réfugiés des immigrés clandestins, un cimetière, un bois, une forêt, un court de tennis, etc. Le lecteur suit la Médiatrice dans ses pérégrinations successives, éprouvant la même sensation que dans une bande dessinée où l’artiste n’est pas contraint par son budget.
L’auteur fait preuve d’une facétie certaine : il commence par présenter la Médiatrice qui indique que les médiatrices n’ont jamais eu tellement de moyens. Quand une crise éclate dans la société, son rôle, c’est de mettre tout le monde d’accord, sans qu’aucune partie ne soit lésée. Sans arme à feu, sans GIGN, sans rien. Ça passe par le dialogue, l’écoute, et surtout la gentillesse. Le pouvoir conciliant, sa valeur est avant tout symbolique, mais c’est un symbole fort et respecté. Par comparaison, le Nettoyeur indique que les nettoyeurs ont toujours eu des moyens colossaux, pris dans les fonds secrets de la République. Ils ont tutoyé personnellement les présidents russes et américains en pleine guerre froide. Quand une crise éclate, qui menace les intérêts de la France, leur rôle c’est de mettre tout le monde d’accord. Tous les moyens sont bons, même les moins avouables. Ça s’appelle la Raison d’État, lui il appelle ça la raison du plus fort. Mais voilà, Luc le nettoyeur traverse une crise existentielle qui le prive de la capacité d’agir. C’est donc le pouvoir de la conciliation qui est à l’œuvre (même si ça n’empêche pas Marianne de décocher deux bourre-pifs bien sentis), un mode d’action assez inusité dans les récits d’action. Pour autant, Marianne mène à bien sa première mission de neutraliser les terroristes. Elle tient tête à plusieurs reprises au président de la République française jusqu’à lui faire changer d’avis par le pouvoir du dialogue et de la conviction. Elle fait preuve de courage et du sens du devoir, intimement motivée par le bien commun.
Le lecteur peut être dubitatif s’il entretient des a priori sur le roman-photo en tant que mode d’expression. L’auteur fait la preuve que ce média peut raconter tout type d’histoire aussi bien que d’autres, utilisant les photographies en les disposant selon les modalités narratives de la bande dessinée. Le lecteur découvre la fonction de la Médiatrice et la suit dans une mission contre des terroristes, puis pour convaincre le président de la République française de faire le bon choix, avec une conviction inébranlable dans le service, dans le pouvoir supérieur de la conciliation sur la coercition. Un récit d’anticipation plus subversif qu’il n’y paraît.
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Enigma (Milligan & Fegredo)
Entre mal-être existentiel et appétit d'expériences - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il comprend les 8 épisodes de la minisérie, initialement parus en 1993, écrits par Peter Milligan, dessinés et encrés par Duncan Fegredo, et mis en couleurs par Sherilyn van Valkenburgh. La présente édition comprend une introduction de Grant Morrison (écrite en 1995) louant le caractère novateur du récit. La scène introductive de 2 pages évoque et montre un meurtre vieux de 25 ans, une femme tuant son mari aux bords d'une ferme, dans un coin de l'Arizona typique où les enfants ont des relations sexuelles avec leurs parents, et finissent par tuer quelqu'un (dixit le narrateur). De nos jours, Michael Smith est un réparateur téléphonique et intervient dans la demeure de Victor Lamont, une vedette de la télé. Le soir dans une ruelle, des policiers retrouvent un cadavre d'une personne dont le cerveau a été mangé par le Brain Eater, il y a un lézard mort et conservé à proximité. C'est mardi, Michael passe une soirée avec ses copains, puis rentre chez lui pour une partie de jambes en l'air avec sa copine (comme tous les mardis). Non loin de là, le superhéros Enigma est la proie de l'ennui. Michael Smith va finir par se retrouver nez à nez avec un supercriminel (The Head), puis avec Enigma, puis avec le créateur du comics d'Enigma datant des années 1970. Peter Milligan est un scénariste de comics au mode d'écriture très particulier qui a laissé une empreinte indélébile dans l'univers des X-Men avec X-Statix. Il a également écrit de nombreuses histoires pour Vertigo et d'autres éditeurs, comme The Best of Milligan & McCarthy, Shade the Changing Man ou Greek Street. Lorsque Enigma est publié pour la première fois, de nombreux critiques crient au génie, et certains lecteurs crient au brouet abscons. Contrairement à ce que peut laisser croire le résumé, ce récit n'est pas une histoire de superhéros. Pour commencer Duncan Fegredo réalise des dessins sans rapport avec l'esthétique superhéros des comics Marvel ou DC. L'encrage est lourd, les visages sont couturés de traits qui viennent les obscurcir. Les traits délimitant les contours donnent parfois une impression d'imprécision ; ils ne se rejoignent pas toujours bien, se croisant ou se chevauchant, sans bien fermer le contour, manquant de netteté. Cette première impression parfois désagréable est renforcée sur quelques pages par une mise en couleurs trop sombre que la reprographie ne parvient à restituer (il faut alors approcher la page d'une source de lumière vive pour essayer de distinguer des formes). D'un autre côté, Fegredo crée des visuels très personnels, comprenant un niveau suffisant de détails, avec des individus dotés d'une forte personnalité, sans être caricaturaux. Chaque lieu est spécifique grâce à un ou deux détails bien choisis. Les dessins rendent compte des nuances du scénario quelles que soient les bizarreries prévues. Fegredo est aussi à l'aise pour représenter des meurtres ignominieux (les exécutions perpétrées par la Ligue des Intérieurs), des corps déformés de l'intérieur au point d'en devenir monstrueux, un apiculteur enfumant une ruche, un individu soliloquant au milieu de lézards, une boîte gay, un couple homosexuel tendrement enlacé après l'amour, etc. S'il faut un temps d'adaptation pour que le lecteur se fasse à l'esthétique particulière des images, leur capacité d'évocation s'adapte à toutes les situations improbables et saugrenues imaginées par le scénariste. Effectivement Peter Milligan est déchaîné et refuse de s'imposer des limites ou des tabous. Avec un peu de recul, il a imaginé une intrigue en bonne et due forme, articulée autour de plusieurs mystères. Qui est Enigma (son identité secrète) et d'où vient-il ? Quel lien le rattache aux 3 numéros du comics des années 1970 ? Qui sont ces individus dotés de superpouvoirs qui commettent des crimes odieux ? Pourquoi des lézards ? Quel rapport avec le meurtre évoqué dans l'introduction ? En quoi la sexualité de Michael Smith est-elle si importante ? Milligan fournit une explication cohérente à toutes ces questions et bien d'autres encore, dans un récit à la logique interne solide. Rapidement, le lecteur constate aussi que le récit n'est pas à prendre qu'au premier degré. Il est évident que ces lézards sont le symbole de quelque chose. L'un des supercriminels s'appelle La Vérité et énonce des vérités cachées à ses victimes. Enigma (le superhéros) est la copie conforme d'un superhéros obscur ayant existé le temps de trois épisodes, et Michael Smith rencontre Titus Bird, l'auteur dudit comics. Ce dernier personnage introduit une mise en abyme efficace, puisqu'il commente ses qualités de scénariste sur les épisodes d'Enigma, introduisant un parallèle avec les propres qualités du comics Enigma de Peter Milligan (et donc par le biais de Titus Bird, Milligan commente ses propres qualités, c'est plus clair en lisant le comics). Milligan ne se limite pas à un exercice de style (la mise en abyme), ses personnages prononcent des jugements et des critiques sur leur propre vie. L'auteur place dans l'esprit de ses personnages (des petites cellules de texte) des propos sur la manière de tromper leur ennui (réciter le dictionnaire à l'envers), sur leur rapport au père ou à la mère, sur leur vie bien rangée, sur leur responsabilité par rapport à leurs écrits (les meurtres commis au nom des épisodes d'Enigma écrits par Titus Bird), etc. Il y a une composante existentialiste dans ce comics. Dans certaines séquences, le lecteur ne peut pas s'empêcher de se faire la réflexion que Milligan est peut-être un peu trop malin. Pour commencer, il n'hésite pas à se lancer des fleurs par le biais des observations de Titus Bird qui observe à quel point il était en avance sur son temps et particulièrement pertinent (= l'auteur d'Enigma est quelqu'un d'éclairé et de perspicace, l'auteur d'Enigma c'est également Milligan, la mise en abyme vous vous souvenez ?). Milligan continue à faire le malin avec les cellules de texte de la première page de l'épisode 5, où le narrateur indique qu'il est un personnage du récit que le lecteur verra apparaitre à la fin du récit. Le clin d'œil est assez appuyé. Il l'est plus encore quand ce narrateur finit par apparaître dans l'intrigue comme un individu à l'élocution nettement supérieure à celles de ces pairs, donc plus intelligent que ceux qui l'entourent. Milligan étant aussi un narrateur cette observation s'applique également à lui, plus intelligent que la majeure partie de ses interlocuteurs, c’est-à-dire ses lecteurs (qui bien sûr n'ont pas de raison de se sentir insultés par de tels propos, de toute façon ils ne sont pas assez intelligents pour comprendre). Le lecteur ressort de ce récit essoré. Le nombre de thèmes abordés de manière intelligente et personnelle par Peter Milligan est épatant. Le ton qu'il emploie oscille entre la narration inspirée et éblouissante, et une forme de cynisme mêlé de suffisance dans lequel l'autodérision n'est pas assez présente. Les dessins de Duncan Fegredo demandent un temps d'adaptation au lecteur, pour révéler leur pertinence, et leur intelligence graphique. Soit le lecteur est épuisé par ce récit qui semble partir dans trop de directions sans vraiment aboutir quelque part, avec une conclusion qui semble absoudre Enigma de tous les crimes qu'il a commis ou dont il est responsable, 3 étoiles (même si cette histoire complète est moins éreintante que la série Shade the changing man). Soit le lecteur accepte ce voyage en apparence chaotique, reflétant la vision de la vie de son créateur, 5 étoiles pour des fulgurances existentielles et une intrigue refusant le conformisme et reposant sur une structure rigoureuse.
Les Évaporés
C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai dévoré cette agréable série. J'ai immédiatement été saisi par le graphisme hachuré en N&B de Isao Moutte. La scène d'intro colle parfaitement avec le spleen de l'état d'esprit du personnage central du récit. Le texte est superflu et l'auteur nous guide sur une piste assez intimiste et sociale qui va s'enrichir très vite. Je n'ai pas lu le roman source et donc je ne pourrais pas critiquer son adaptation comme l'a fait Mac Arthur. Je garde de ma lecture la grande fluidité de la narration, la construction astucieuse de la rencontre de Kaze et du jeune garçon. Cela donne une belle crédibilité au rebondissement qui envoie les deux personnages vers les zones dévastées du Tsunami et de la catastrophe nucléaire. Ces parcours permettent d'introduire la thématique peu visitée du Japon des déclassés et des marginaux. Autour de ce thème Moutte peint une image sans concession de l'imbrication entre une pègre sans état d'âme, un patronat peu scrupuleux et un monde politique pressé de faire oublier ses responsabilités dans la (non) prévoyance des catastrophes survenues. Une peinture iconoclaste et peu courante dans l'univers de la BD qui a tendance à idéaliser ce qui touche au Japon. Le final peut décevoir par son côté happy end optimiste qui abandonne l'idée de vengeance (mais aussi de justice) pour celle d'avenir et de reconstruction. Perso j'ai bien aimé cette fin ouverte optimiste qui privilégie le renouveau positif. Comme je l'ai déjà écrit le graphisme élégant, fin et souple de Moutte m'a bien séduit. J'ai particulièrement aimé les planches de pleine pages illustrant les villes (Tokyo ,Lyon, Matsuyama) debout ou de la région ravagée. C'est très détaillé avec de très beaux panoramas. Une lecture très agréable, intelligente et dépaysante. Une belle réussite.
Un Enchantement
Le personnage du vieux monsieur, qui quitte la fête organisée en son honneur en grande pompe, pour suivre une jeune femme quasi irréelle, fait évidemment beaucoup penser à Mitterrand (vague ressemblance, ses habits, son passé politique et une certaine culture presque précieuse), même si ça n’est probablement pas lui (il n’a jamais été ministre des finances comme le personnage). Mais cette rencontre entre cet homme et cette jeune femme va donner lieu à une « fugue », un vieux gamin réalise en fin de vie (professionnelle et politique en tout cas) un vieux caprice ou fantasme, abandonner convenances et tralala, pour vivre, si ce n’est un rêve, tout du moins en rêve. Tout ceci au cœur du musée, qui est traversé en long et en large, qui est utilisé comme décor et parfois comme personnage. L’histoire du vieux politicard (qui semble retrouver une seconde et éphémère jeunesse au contact de la jeune femme) permet aussi à Durieux de dresser l’histoire récente du Louvre (en particulier son expansion annexant les ailes anciennement dévolues à des ministères, avant que les travaux qui ont bouleversé le musée sous François Mitterrand – on y retourne ! – ne lui donne l’aspect connu aujourd’hui). Je trouve que, dans cette collection de commandes, cet album s’en sort très bien. Durieux a réussi à équilibrer le « placement de produit » et la partie plus personnelle, son histoire misant sur un onirisme plaisant, facétieux. C’est en tout cas une lecture agréable. Note réelle 3,5/5.
William, 31 ans, scénariste
L’enfer, c’est la surproduction des autres. - Ce tome contient une série de gags, la majorité en une page, indépendant de toute autre série. Sa date de parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par James pour le scénario, les dessins et les aplats de couleurs. Il comprend soixante-trois gags, la majorité en une page, à l’exception des strips intitulés Lil’ Will (cinq pages à raison de trois strips par pages), deux gags en deux pages et un gag en trois pages. William Cabot, scénariste âgé de trente-et-un ans, ouvre la porte palière de son appartement et accueille l’équipe de tournage pour leur proposer d’aller directement dans son bureau. Il effectue le mouvement de leur tourner le dos pour rentrer dans son appartement, marque une pause, tourne la tête et leur demande si ça fait assez naturel cette fois. Le journaliste lui répond qu’ils sont encore en train de tourner et qu’il faut attendre qu’ils aient coupé avant de faire des apartés. Il faut la refaire et il doit tâcher de rester spontané. William se confie à la presse : l’intervieweur constate que le bédéiste ne fait pas de séries d’Heroic Fantasy avec des guerrières dévêtues, des épées, tout ça, et demande pourquoi donc. William répond qu’en réalité il n’a fait que de l’Heroic Fantasy jusqu’à ses trente ans, maintenant il a trente-et-un ans, il a mûri. Réclame : une femme en maillot de bain déclare qu’elle ne pourra jamais tomber amoureuse d’un scénariste tout maigrichon ; le texte explique comment rajouter quatre-vingts à cent kilos rapidement et facilement. La magie de la rencontre : à une question posée, William répond qu’être scénariste de BD, c’est avant tout une histoire de rencontre, de complémentarité avec ses dessinateurs. Ils savent dessiner, il sait écrire. Off the record : la caméra continue à tourner, et William se demande en quoi sa réplique précédente pourrait être drôle. La note d’intention : William explique le projet de sa prochaine bande dessinée, c’est-à-dire l’histoire d’un gamin des favelas, on découvre qu’il est le dernier hériter de la dynastie des Kennedy. À la suite d’un bug informatique, il est propulsé directeur de la CIA et le voilà alors poursuivi par une horde de parachutistes ninjas qui veulent sa peau. Pour donner une petite couleur politique à l’histoire, le héros couche avec la femme du président des États-Unis. Bref, comme peut le constater le journaliste, on est bien loin de l’Heroic Fantasy. C’est du sérieux ! William révise ses classiques : accoudé à la rambarde sur son minuscule balcon parisien, il déclare Madame Bovary, c’est moi. Le journaliste l’interroge pour savoir si à l’instar de Flaubert, l’auteur du roman, il s’identifie au personnage d’Emma. Il dissipe rapidement le malentendu : Madame Bovary, c’est lui… qui l’adapte en BD. Le quotidien de l’artiste 1 : quatre figures montrant William en train de marcher pipe au bec, s’arrêter avec la pipe à la main, adoptant une posture avantageuse, un pied sur une souche d’arbre, assis dans son fauteuil, jambes croisées, le regard fixant le lointain, avachi dans le même fauteuil en train de piquer un roupillon, la quête de l’inspiration. Oui, bien sûr, il s’agit d’un ouvrage nombriliste où un bédéiste considère sa profession, réduite à la portion de scénariste, car l’auteur, lui, est un auteur complet. Il a choisi une forme qui peut sembler minimaliste : William porte toujours la même tenue, à savoir un pantalon avec un pli sur le devant, une chemise et une cravate, et un gilet assorti, sans oublier ses lunettes et sa coupe impeccable avec une raie sur le côté. Le journaliste et le caméraman restent hors champ tout du long, avec seulement leurs remarques ou leurs questions dans une cellule de texte. Le nombre de personnages est assez limité : William, les deux journalistes, deux amis d’enfance du scénariste, une femme assise à la table d’à côté à la terrasse d’un café, Caroline Cabot (54 ans) la mère de William le temps de deux gags, Antonin (59 ans, éditeur) le temps de trois gags, une femme demandant un autographe en convention, Vulvania (27 ans, autrice, 1 gag), trois autres dessinateurs (chacun le temps d’un gag), un autre scénariste (le temps d’un gag), Claire (44 ans, libraire). Bon, mine de rien, ça fait quand même une douzaine d’autres personnages. Bien sûr, William est au centre de tous les gags, il est même le seul personnage à apparaître dans quarante-et-un d’entre eux, sur un total de soixante-trois, c’est-à-dire juste deux tiers. Bon d’accord, mais ces gags se déroulent presque tout le temps dans son salon, sauf pour la porte palière, sa bibliothèque, son petit balcon étroit, l’atelier d’un dessinateur, une terrasse de café, l’appartement de sa mère, le bureau de son éditeur Antonin, la cuisine de William, une galerie d’exposition de planches de bande dessinée, une table à une convention BD, une ville de western, une librairie, sans compter les décors des strips Lil’ Will. D’ailleurs, le lecteur constate rapidement que la monotonie apparente de la forme même des strips (trois bandes de deux cases) est régulièrement rompue par des formes différentes. Ça commence avec un gag en trois cases les unes au-dessus des autres, une rubrique appelée Off the record qui revient à sept reprises dans le tome : le journaliste repose une question pour avoir une réponse plus honnête, moins politiquement correcte. Ça continue avec les pages appelées Le quotidien de l’artiste : uniquement William dans une posture posé, entre une et quatre postures, pour illustrer un thème, comme 1 La quête de l’inspiration, 2 Inspiration nocturne, 3 Le processus de création, 4 Explorer de nouveaux terrains créatifs, 5 Jalouser/admirer le talent d’un concurrent/collègue, 6 Le scénariste de bande dessinée dans un salon du livre, 7 S’accorder une petit pause de temps à autre, 8 Rester connecté au monde extérieur, 9 Boucler un livre. Puis, le lecteur découvre les strips intitulés Lil’ Will : trois bandes de rois cases, chacune constituant un gag, un hommage patent aux Peanuts de Charles M. Schulz (1922-2000), avec parfois une petite touche de Calvin & Hobbes, de Bill Watterson (1958-). Le bédéiste réalise également des parodies de réclame (celle sur le thème de Charles Atlas), deux pages de Trucs & astuces de scénariste, ou encore un western parodique dessinée à la manière des westerns de comics. Le lecteur tombe vite sous le charme de cette diversité, de la capacité de l’auteur à faire siennes des formes classiques. Mais quand même, ça doit vite tourner en rond ces gags ? Ben, pas du tout. James fait usage de la dérision et de l’autodérision, pour évoquer de nombreuses facettes du créateur solitaire et isolé, soumis à une concurrence protéiforme. Il intègre le fait qu’il y a une part d’immodestie plus ou moins consciente chez l’auteur qui estime qu’il peut vivre de sa plume, que ce qu’il raconte et la manière dont il le fait vont intéresser assez de personnes pour qu’il en vive, qu’il y aura assez d’êtres humains ayant envie de savoir ce qu’il exprime, pour acheter ses œuvres, pour le rémunérer. Dans le même temps, William (forcément l’avatar de papier de l’auteur pour une partie significative) a conscience qu’il n’est qu’un auteur parmi tant d’autres, sans compter les écrivains qui l’ont précédé, aussi bien en bande dessinée, qu’en littérature. L’expérience de la vie lui a permis de constater qu’il ne serait jamais un écrivain dont la postérité retiendra le nom pour les siècles à venir, qu’il n’est pas grand-chose comme scénariste de bande dessinée comparé à des vrais écrivains (ceux qui écrivent des vrais livres), que son métier est dépendant des artistes dans une relation pas toujours très saine (le scénariste exigeant une case avec des centaines de personnages en costume, seulement avec quelques mots, ou une séquence de course-poursuite dont il laisse le soin à l’artiste de la concevoir sur trois pages), qu’il est dépendant d’une inspiration que la banalité de son quotidien à sa table de travail ne nourrit pas. Sans compter sa notoriété quasi inexistante. Son chiffre de vente peu élevé comparé à d’autres. Sa propension à s’en tenir à des récits de genre pour une littérature d’évasion avec des clichés de genre infantiles (comme les femmes en armure riquiqui ou les épées en guise de symbole phallique) le rend pathétique par rapport à de jeunes autrices parlant sans tabou d’une facette de la condition féminine dans la société. Une série de gags sur le métier de scénariste de BD, réalisée par un bédéiste auteur complet, avec une forme un peu austère d’interview d’un monsieur dont les années fougueuses sont derrière lui, en chemise et cravate, et déjà un peu résigné à une carrière sans éclat. Certes, mais aussi une mise en forme très variée, des dessins de type Ligne claire, un regard pénétrant, honnête sans être méchant ou condescendant. James fait sourire grâce à une solide maîtrise de la bande dessinée, une franchise implacable et gentille, une vraie compassion sans hypocrisie. William 31 ans, scénariste, sait qu’il pratique un métier dans lequel il doit convaincre de potentiels acheteurs de lire ce qu’il écrit, qu’il doit convaincre des dessinateurs de donner à voir le fruit de son imagination, que certains genres restent encore infantiles ou adolescents, que d’autres auteurs sont beaucoup plus doués ou enrichissants, qu’il participe à la surproduction, mais c’est son métier. Un paradoxe insoluble et parfois accablant quand l’inspiration fait défaut et qu’il faut gagner sa croûte.
Terra Prime
J’ai beaucoup aimé ! Le scénario est simple mais efficace. J’aime les thèmes humains qui y sont discutés, notamment ceux des challenges d’un grand voyage dans l’espace (confinement, politique, défaillance, ressources etc…). Puis l’arrivée sur la planète et ce qui en découle. Les dessins sont très bons. Impressionnant pour un seul auteur. Je trouve les autres notes un peu rudes !! Une tres bonne petite série qui a aussi le mérite de s’achever.
Deathlok - Fait pour la guerre
Guerre & Cyborg - Ce tome comprend les 7 épisodes de la minisérie parue en 2010. Il s'agit d'une histoire complète et indépendante de toute autre. Le scénario est de Charlie Huston, et les illustrations de Lan Medina. Cette histoire est parue dans le label Marvel Knights (récits à destination d'un lectorat de jeunes adultes). Dans un futur proche, un grand-père apprend les rudiments de la stratégie à son petit fils, autour d'un immense plateau de jeu. Ils évoquent ensemble la bataille d'Azincourt du 25 octobre 1415, et l'évolution qu'elle incarne en termes d'armements et de tactique. Quelques années plus tard, le petit fils est devenu un soldat professionnel pour le compte de l'entreprise Roxxon. Il s'appelle Luther Manning et il a parmi son peloton le lieutenant Mike Travers. Ce dernier constitue une véritable vitrine pour Roxxon et il apparaît dans tous les spots commerciaux de la marque pour vendre aussi bien des sodas, que des armes à feu, tous de marque Roxxon. Dans ce futur, la guerre est devenu un divertissement de masse retransmis par les chaînes de télévision, les entreprises disposent toutes de leur armé et les conflits économiques se règlent au travers du jeu de guerre télévisé appelé Battlezone. Lors d'un combat très médiatisé dans cette guerre sans fin, Manning et Travers tombent au combat. Leurs dépouilles sont récupérées par la division recherche et développement de Roxxon qui s'en sert pour finaliser le projet Deathlok, un combattant entièrement cybernétique conçu par le docteur Harlan Hellinger, sous la responsabilité de la directrice Theresa Devereaux. En 1974, Rich Buckler crée le personnage de Deathlok. Ses premières aventures sont regroupées dans Deathlok: L'intégrale 1974-1983 (T01), une série atypique de bien des façons. De temps à autre, Marvel Comics tente de réintégrer ce cyborg à son univers principal avec plus ou moins de bonheur. L'une des itérations ayant connu le plus de succès est celle créée par Dwayne McDuffie : The living nightmare of Michael Collins. Mais l'originalité du personnage fait qu'il s'intègre mal aux superhéros traditionnels. En 2010, Charlie Huston (qui s'est fait connaître avec quelques épisodes de Moon Knight) propose à nouveau une itération supplémentaire de ce personnage. Au lieu de rapatrier de force Deathlok dans l'univers 616 de Marvel, il raconte une nouvelle origine du personnage qui doit beaucoup à la version originelle de Buckler, mais avec des variations significatives. Le premier épisode de cette série alpague le lecteur pour le plonger brutalement dans ce futur terrifiant. D'un coté la narration est un peu éprouvante parce qu'Huston remplit chaque case d'une grande quantité d'informations, à tel point que le lecteur peut être rebuté par le volume de texte à lire. De l'autre, il installe un futur entièrement aux mains des intérêts privés, du complexe militaro industriel, et sous le joug de l'audience et du divertissement. Sa façon de lier chacune de ces composantes est très convaincante et le résultat fait froid dans le dos, avec ces commentateurs sportifs s'extasiant sur le ratio de morts des combattants vedettes, sur le nombre de tués dans chaque conflit et sur la dextérité et l'audace des combattants les plus jeunes. Il y a là une vision atroce des conflits armés, de la société du spectacle et du capitalisme débridé. Huston entremêle adroitement les pires errements de notre société, avec un récit très brutal, des actions d'éclat, et un questionnement sous-jacent sur notre humanité dans un monde où la recherche du profit et du divertissement prime sur tout, à commencer par les individus. Passé le premier épisode un peu étouffant par sa densité d'exposition, les 6 suivants alternent de manière plus traditionnelle les actions militaires de Deathlok, les manipulations d'Hellstrike et Devereaux, et la lutte intérieure des personnalités de Manning et Travers au sein de l'intelligence artificielle de Deathlok. Au milieu de ces combats sans merci, il réussit également à mettre en évidence la valeur ajoutée de l'humanité dans l'efficacité des tueries (une forme de paradoxe habilement intégré à la narration). Les illustrations de Medina sont complétées par les couleurs de June Chung (avec Brian Hamberlin pour l'épisode 1, et Morry Hollowell pour l'épisode 3). Les couleurs servent autant à apporter l'information sur la teinte, qu'à transcrire la texture de chaque surface (la peau, comme les parties métalliques) et les différences d'éclairage. Medina imagine des uniformes de combat fortement renforcés, un croisement logique entre la tenue d'un footballeur américain et la tenue anti-émeute des forces de l'ordre. Le scénario d'Huston relève plus de l'anticipation dans un futur proche que d'une science-fiction débridée. Medina s'en sort bien en donnant un air légèrement futuriste à la technologie tout en s'appuyant sur des dispositifs existant. Lors de la scène principale dans une ville normale, il augmente surtout la densité de panneaux à caractère mi-informatif, mi-publicitaire, tout en conservant une architecture urbaine classique. De ce coté la génération de ce lendemain alternatif n'a rien d'ébouriffante, mais rien non plus d'impossible. La représentation de Deathlok est fidèle à l'originale, tout en apportant plus de précision et un niveau technologique plus high-tech. Medina apporte un soin inattendu à l'évocation des armures de l'époque médiévale. En termes de mise en page, Medina effectue un travail très lisible à base de cases rectangulaires traditionnelles. Chaque personnage dispose d'une apparence graphique unique et distinctive. Le style de Medina trouve ses limites dans la mise en scène des combats qui se déroulent bien souvent sur un fond vide, uniquement occupé par des tourbillons de poussière ocre. Sa volonté de ne recourir qu'à des traits fin pour délimiter les contours de chaque surface fait perdre de la force aux combats dont la violence ne ressort plus que par les postures des soldats et les effets spéciaux de couleurs. Cette nouvelle incarnation de Luther Manning en Deathlok est assez fidèle à l'originale et en respecte totalement l'esprit. Charlie Huston imagine une convergence glaçante de l'industrie du divertissement et des intérêts militaires et économiques, pour une société toujours plus éloignée des valeurs humanistes. Lan Medina donne corps à ces combats et ces avancées technologiques de manière agréable et adulte. Toutefois ce récit trouve ses limites dans la résolution trop littérale du conflit interne de Deathlok, et dans des visuels manquant parfois de punch. Pour son projet suivant chez Marvel, Charlie Huston a jeté son dévolu sur Wolverine pour l'un des récits les plus violents de ce personnage, sans rien perdre en intelligence : Contagion & Quarantaine brisée (récit complet en 12 épisodes). Par la suite Marvel a réutilisé Deathlok dans une série de Wolverine de Jason Aaron et dans la série d'Uncanny X-Force de Rick Remender (à partir de Deathlok nation).
Batman - La Malédiction qui s'abattit sur Gotham
Un récit hommage aux pulps, bien maîtrisé - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Il comprend les 3 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2000, coécrits par Mike Mignola & Richard Pace, dessinés par Troy Nixey, encrés par Dennis Janke, avec une mise en couleurs de Dave Stewart. Cette histoire se déroule dans une réalité alternative, déconnectée et sans incidence sur la Terre principale de l'univers partagé DC (l'équivalent d'un Elseworld). En 1928, une expédition maritime menée par Bruce Wayne aborde le continent antarctique à la recherche des survivants de la précédente expédition menée par Oswald Cobblepot. Bruce Wayne aperçoit un individu nu dans le lointain. Il le poursuit et arrive dans une caverne où il se fait attaquer par des pingouins, contenant un énorme bloc de glace au fond avec un tentacule pas frais qui en dépasse. Ils finissent par repartir en ramenant le corps d'un marin à bord. Une fois arrivé à Gotham, Bruce Wayne est accueilli par Alfred Pennyworth qui le ramène à son manoir. Bruce se souvient de ses parents et de leur mort soudaine. À peine arrivé chez lui, il découvre un cadavre dans son fauteuil, un dénommé Langstrom. Une boule de feu sort de la cheminée et un démon à la peau jaune apparaît effectuant une prophétie en 3 parties. À la suite de quoi, Bruce Wayne décide de rendre visite à son vieil ami Oliver Queen. Il n'y a pas beaucoup de doute sur le fait que cette histoire a bénéficié d'une réédition surtout parce que les éditeurs peuvent mettre le nom de Mike Mignola en avant, le créateur d'Hellboy, du BPRP, et le dessinateur d'une histoire consacrée à un Batman alternatif parue en 1989 (Batman : Gotham au XIXe siècldeux). Dès la première séquence, le lecteur identifie sa patte et ses thèmes de prédilection, avec une aventure au début du vingtième siècle, la découverte d'une créature avec des tentacules. Le surnaturel est bien présent, et les références à Howard Philips Lovecraft continuent avec un grimoire contenant des secrets indicibles (même s'il n'est pas l'œuvre d'Abdul al-Hazred). Par la suite, il y a une prolifération de grenouilles qui évoque les pires heures du BPRD. Le lecteur découvre que les coscénaristes développent l'aspect surnaturel en intégrant une apparition d'Etrigan le Démon, un personnage créé par Jack Kirby en 1972. Il est vraisemblable que Mike Mignola ait fourni la trame globale du récit, et que Richard Pace ait assuré les dialogues et les raccords avec la mythologie de l'univers de Batman. Ce dernier point est particulièrement bien traité. Ainsi cette version d'Etrigan n'est pas un simple décalque de sa version canonique (pas de récitation de vers par Jason Blood). En outre pour un lecteur ne connaissant pas ce personnage, il lui semblera qu'il a été imaginé spécifiquement pour ce récit, que c'est une création originale. C'est donc à la fois une référence habile, et un élément naturel dans l'intrigue. Il en va ainsi de tous les personnages existant préalablement dans les séries Batman : des références familières, mais aussi des créations originales découlant de cet environnement particulier. Oliver Queen est bien un archer d'exception et un riche entrepreneur, mais il est aussi tout autre chose au regard de l'intrigue. Dick Grayson est bien présent, sous la responsabilité de Bruce Wayne, mais pas avec les mêmes fonctions que d'habitude. Mignola et Pace ont su à trouver le délicat point d'équilibre entre nourrir le récit d'éléments traditionnels, et les réinventer dans ce contexte différent. C'est une réussite impressionnante en termes de réinterprétation d'un personnage déjà existant et des personnages associés. Les coscénaristes emmènent le lecteur au sein d'un mystère épais. Certes, il y a donc cette créature avec des tentacules dont on se doute bien que les criminels vont tenter de lui ouvrir la porte vers notre réalité. Mais l'intrigue ne dévoile que progressivement qui mène la danse, ce qui leur manque pour pouvoir aboutir, et qui est impliqué. Le lecteur ne découvre donc que petit à petit ce qui se trame, comment tout ce beau monde en est arrivé là, et qui va se servir de qui comme des pions pour avancer vers le but fixé. Les pièces s'imbriquent avec malice, les auteurs ayant réservé des fonctions peu enviables à des personnages que le lecteur n'attendait pas là. À nouveau ils savent utiliser avec adresse ce que le lecteur sait déjà de certains personnages (le Démon par exemple) pour pouvoir se passer de scènes d'explication, mais aussi le prendre au dépourvu quand ils dépassent les stéréotypes associés à ces mêmes personnages (pas de rimes pour changer de forme pour Jason Blood). À l'origine, ce devait être Richard Pace qui mettrait l'histoire en images, mais cela n'a pas pu se faire. La présente édition présente 5 pages de crayonnés de Pace avant qu'il ne soit remplacé. Dès la première planche, le lecteur se rend compte que Troy Nixey dessine souvent à la manière de Mike Mignola, soit de son propre chef, soit parce que les responsables éditoriaux le lui ont demandé. De temps à autre, les ombres mangent les dessins au point d'en devenir abstraites (mais pas de manière aussi systématique ou conceptuelle que Mignola). Régulièrement, l'angle de vue choisi ainsi que la mise en scène évoque des cases de Mike Mignola, ou tout du moins les lignes directrices visuelles de la série BPRD, en matière esthétique. Ce parti ris renforce la cohérence entre le scénario et les dessins, comme si l'esprit de Mike Mignola présidait aux deux. Néanmoins il serait injuste de réduire le travail de Troy Nixey (un dessinateur canadien) à un simple ersatz de celui de Mike Mignola. L'utilisation moins extensive des aplats de noir le conduit à dessiner plus de détails. Ainsi le lecteur peut admirer le gréement du navire de l'expédition, les toits de Gotham, le manteau de cheminée dans le salon du manoir des Wayne, les masques dans le bureau de travail du professeur Manfurd, les bas-reliefs dans une crypte antique, ou encore les poutres d'une charpente en bois. Troy Nixey montre au lecteur des environnements aux caractéristiques légèrement décalées par rapport à la vérité historique, mais qui forment un tout cohérent. Le scénario repose sur les conventions des aventures de type pulp (avec héros masqué, crimes atroces, créatures surnaturelles, femme fatale, galerie souterraine sous la ville, technologie d'anticipation) que l'artiste amalgame en un tout harmonieux. Certes pour le héros masqué, c'est l'argument de vente puisque le lecteur est venu pour lire une histoire de Batman. Pour ce personnage, Nixey se cale sur la version conçue par Mike Mignola, apparaissant en couverture, moins superhéros, et plus pulp. Pour les crimes atroces, l'artiste se focalise sur l'impression repoussante du cadavre, sans s'attarder sur les éventuelles blessures. Il ne s'agit pas d'une description photographique, mais d'évoquer des chairs déformées, des infections fouillant la chair, s'y immisçant, s'y greffant dans un mélange contre nature. Pour ce qui est des créatures surnaturelles, Nixey reprend les codes graphiques développés par Mike Mignola, en étant moins radical dans la simplification, tout en gardant une efficacité suffisante (par exemple les marques sur les tentacules, ou la texture étrange de la peau des grenouilles). Il y a essentiellement 3 personnages féminins dans ce récit, et l'artiste ne joue pas énormément sur leur séduction physique. Elles n'en ressortent que plus comme des personnes à part entière, chacune avec sa personnalité et ses capacités. De page en page, le lecteur peut ressentir une forme de déstabilisation concernant le niveau technologique. La première page indique clairement que le récit se déroule en 1928, pourtant le modèle de pistolet semble plus récent, et quelques appareillages donnent une impression plus moderne. Il faut alors se rappeler que la technologie futuriste fait partie de l'univers de Batman et qu'il est légitime qu'elle figure donc dans ce récit. Troy Nixey conçoit ses images sous forte influence de Mike Mignola, tout en incluant plus de détails, ce qui leur donne une identité graphique propre, et ce qui aboutit à des environnements substantiels. En outre, ce dessinateur réussit des moments saisissants, comme celui du navire pris dans la glace dans le port de Gotham, de Batman s'introduisant par une fenêtre, de la transformation d'un individu colonisé par une plante, d'une jeune femme serrant la main du nouveau maire, etc. Tout au long du récit, le lecteur est pris par surprise par l'intensité d'une image, ou par son étrangeté. Alors que le lecteur peut craindre une histoire alternative de Batman vite faite, sans grand investissement de la part des auteurs, il découvre un hommage bien ficelé aux pulps et à l'univers de Batman réalisé par des auteurs qui maîtrisent leur sujet, et qui savent amalgamer les deux pour un résultat homogène (par opposition à deux univers raboutés artificiellement qui n'arrivent pas à se mélanger). À l'évidence, Troy Nixey avait comme objectif de se rapprocher des caractéristiques graphiques de Mike Mignola, ce qu'il fait tout en conservant une personnalité graphique qui aboutit à un environnement très particulier, en cohérence avec la narration. Entre un récit hommage qui tire profit des conventions des genres pulp et superhéros, et une histoire de Batman très bien ficelée.
Spider-Man / Black Cat - L'Enfer de la violence
Dur et mignon - Il s'agit d'une histoire complète en 1 tome comprenant les 6 numéros de la minisérie du même nom (les 3 premiers sont parus en 2002, les 3 derniers en 2006). Une amie a appelé Felicia Hardy (Black Cat) pour lui indiquer qu'une de leurs amies communes (Tricia) a disparu depuis plusieurs jours sans donner signe de vie. Felicia accepte de se rendre à New York pour voir si elle peut la retrouver ou dénicher une information sur sa situation ; elle emporte son costume de Black Cat dans sa valise. Arrivée à New York, elle s'installe dans un palace. Peter Parker (Spider-Man) enquête sur la mort d'un des étudiants de son université : Donald Philips est mort d'une overdose d'héroïne. Les deux disparus avaient partie liée avec Hunter Todd, une star montante du petit et du grand écran. Spider-Man se met en planque devant la fenêtre de cet acteur pour en apprendre plus. Juste au moment où Todd est en train de réaliser une transaction d'achat d'héroïne, Black Cat tombe sur Spider-Man et le projette à travers la baie vitrée de l'appartement. L'enquête pour retrouver le dealer et démêler ce qui s'est vraiment passé s'annonce ardue. Cette histoire n'a pas été très bien perçue par les fans à sa parution parce que Kevin Smith a mis quatre ans pour en écrire la seconde moitié. À la lecture, ce hiatus ne se ressent pas. Avec cette histoire, Marvel Comics mariait 2 forces créatrices impressionnantes : Kevin Smith (réalisateur de films tels que Dogma ) et Terry Dodson (encré par Rachel Dodson, sa femme) connu pour son style rond et ses personnages féminins séduisants. À l'arrivée le résultat ne souffre pas de schizophrénie, même si l'un et l'autre jouent chacun sur un registre différent. Kevin Smith aborde ce scénario en l'écrivant pour des adultes ayant atteint la trentaine. Les préoccupations de Felicia et de Peter sont celles de trentenaires, et non de grands adolescents ou de jeunes adultes. Ce point de vue se ressent dès les premières pages dans lesquelles Felicia se dit qu'elle a passé l'âge de se balader dans un costume en cuir moulant, Peter analyse ses motifs pour sortir des vannes pendant les combats et le dealer connaît un franc succès parce qu'il propose à ses clients un moyen d'injection qui ne laisse pas de trace de piqûre. Kevin Smith décrit ses héros comme des individus ayant déjà une expérience de la vie et ayant conscience de leurs habitudes et de la bizarrerie de leurs comportements (sauter de toit en toit dans un costume moulant). Dès le début, le thème de la défonce est abordé sous un angle de dépendance plutôt que moyen pour faire la fête. Au fil des pages, il apparaît que Kevin Smith propose au lecteur d'avoir le beurre et l'argent du beurre, c'est-à-dire des thèmes adultes et une histoire de superhéros qui s'inscrit dans la continuité. Ce deuxième aspect est inattendu, mais Smith a bien révisé avant d'écrire et les références évidentes (le pont duquel le Green Goblin a jeté le corps de Gwen Stacy) et pointues (Matt Murdock ayant feint d'être mort et se faisant passer pour son frère dans l'épisode 25 de 1967, ou dans le deuxième épisode un jeune photographe roux accompagnée d'une délicieuse journaliste ressemblant à Jimmy Olsen et Lois Lane) s'insèrent naturellement dans le récit. Smith utilise sans honte et sans vergogne les richesses de l'univers partagé Marvel (apparition de Matt Murdock, d'un membre des X-Men, etc.). Il met en scène les acrobaties du Black Cat et les superpouvoirs de Spider-Man avec intelligence (ce dernier en train de surfer sur l'asphalte les pieds sur une plaque d'égout). Il bâtit une intrigue policière qui tient la route (comment s'envoyer une dose sans se piquer ?). Et il fait exister les personnages avec des dialogues ciselés (même si certaines pages sont un peu envahies par les phylactères). Peter et Felicia flirtent gentiment mais fermement, tout en appuyant là où ça fait mal, à savoir ce qui s'est mal passé pendant leurs premières rencontres quelques années auparavant. Les méchants de l'histoire commettent des crimes immondes (ce n'est pas une histoire pour les enfants), mais ils ont également leur propre histoire et leurs propres traumatismes. À l'opposé de ce mode narratif conscient de lui-même et assez noir, les illustrations des époux Dodson donnent à 100?ns le registre superhéros avec des beaux à-plats de noir arrondis, des mises en valeurs systématiques des courbes du Black Cat, etc. Du début à la fin elle se balade avec la fermeture de sa combinaison descendue en dessous du niveau de sa poitrine pour un décolleté généreux. La scène d'ouverture la montre en train de prendre sa douche. Mais au bout de quelques pages il apparaît sur son visage des émotions plus complexes que celles du jeu de la séduction. Son visage exprime le doute, l'amertume, la résignation qui vient avec le temps, etc. De la même manière quand Spider-Man enlève son masque, son visage exprime des émotions complexes qui n'ont rien de juvéniles. Les Dodson se servent de cet aspect lisse au premier degré pour donner des visages andins aux deux frères Klum (les dealers), mais au fil des pages leurs traits évoluent pour prendre en compte leur cruauté et leur souffrance. Le scénario inclut plusieurs scènes de souffrances et d'actes cruels entre adultes non consentants que les Dodson parviennent en image sans tomber dans le voyeurisme, mais sans affadir ces séquences pour autant. Ils s'avèrent des illustrateurs plus subtils que la mise en avant de la poitrine de Felicia aura pu laisser croire. Même la mise en avant de ses atouts mammaires a une justification dans l'histoire. Et leur style graphique parfois un peu simple permet d'accentuer l'efficacité et la rapidité des scènes d'action. Alors que la première scène peut laisser croire à une histoire racoleuse et bas du front, ce récit s'adresse à des adultes ayant grandi avec les superhéros pour aborder une forme de crime ordinaire abject (autre que le trafic d'héroïne) avec des illustrations très plaisantes, mais qui savent se faire plus subtiles quand le scénario l'exige.
Barlovento - Face au vent
Partons à l'abordage de cette BD, de ses récits épiques et fantastiques. Un grand bravo à Warum pour le travail éditorial réalisé. Et que dire de cette magnifique couverture intrigante au bel effet brillant. Un album qui se trouvait dans ma liste d'achat depuis 2019. Je ne suis pas un grand amateur d'histoires de pirates. Mais là... Une BD avec pour personnage principal, Ulysse Lean, un jeune homme de l'aristocratie anglaise, il va découvrir que son défunt père n'était autre que le plus célèbre des pirates, le fameux Mille Orages. Un album qui revisite des grands mythes et des légendes de la littérature à travers ces douze chapitres de quatorze pages chacun. En effet, Édouardo Mazzitelli y incorpore une belle dose de fantastique. Notre jeune Ulysse va se retrouver capitaine du vaisseau fantôme de son père. Il va parcourir les océans et être confronté à d'innombrables monstres marins, des fantômes, aux sirènes et à bien d'autres créatures. Des histoires très agréables à lire avec, le plus souvent, une petite morale bien trouvée. L'humour n'est pas absent : "Évidemment que tu es mon fils, maudit têtard d'égout !". J'ai pris beaucoup de plaisir à suivre l'évolution d'Ulysse au fil de ses aventures, il va passer d'un jeune dandy insouciant en un marin confirmé. Enrique Alcatena a réalisé un boulot monstrueux, les planches sont agencées avec intelligence et elles mettent en relief un dessin d'une élégance rare et d'une précision chirurgicale. Un noir et blanc au trait fin, délicat et très expressif qui rend ce dessin si réaliste, si envoûtant. Très, très beau. Et pour te faire ta propre idée, tu peux lire le second chapitre dans la galerie. Alors moussaillon, tu es prêt à lever l'ancre pour un formidable voyage ? Coup de cœur.
Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal
Je vais leur prouver que le Conciliant est plus fort que le Coercitif. - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, sous la forme d’un roman-photo. Sa parution initiale date de 2017. Il a été réalisé par Grégory Jarry, avec un montage et un lettrage de Lucie Castel, également maquilleuse et créatrice de la Sargasse. Il compte quatre-vingt-quinze pages de roman-photo. Il met en scène vingt-quatre acteurs différents qui incarnent autant de personnages. À l’arrière d’une maison, dans une cour encombrée, trois hommes sont assis autour d’une table avec une nappe. Ils portent un bas sur la tête pour masquer leur identité. Sur la table sont posés un boîtier avec un gros bouton rouge et un téléphone portable. Ils se filment et diffusent la vidéo sur internet. Leur message : Mesdames et messieurs, ceci est une déclaration de guerre. On préfère vous prévenir tout de suite : on va tout faire péter. Ce bouton rouge est relié à internet via ce téléphone. Si Sammy appuie dessus, tous les gens devant un ordinateur seront électrocutés. Un tsunami électronique qui fera des millions de morts. Ce sera la fin du monde tel que nous le connaissons. Nos revendications sont simples : on veut le pouvoir mondial. Attention, pas la peine de nous amadouer en nous proposant le pouvoir en France ou en Europe, on n’en veut pas. Nous, on veut le monde entier, ou rien du tout. Demain, tous les dirigeants de la planète doivent quitter le pouvoir. Nous voulons leurs lettres de démission postées sur Facebook avant minuit. Et pas de coup fourré, sinon Sammy appuie sur le bouton. Le message des terroristes est diffusé par les télévisions du monde entier : les journalistes évoquent la plausibilité réelle d’une telle menace, ainsi que les réactions évasives des chefs d’état. La palme revenant au président de la République française : Mathias Moltz déclarant que Minuit c’est minuit et que là il est midi tout est permis. Spot publicitaire montrant une femme accoudée à un arbre en train de parler, entrecoupé d’images de violences urbaines. La bande-son déroule le commentaire : Au fin fond de la campagne, à des années et des années-lumière des centres de pouvoir, veille celle que le gouvernement français appelle quand il n’est plus capable de trouver une solution à ses problèmes. Quand il ne reste plus aucun espoir. La médiatrice. Dans un grand jardin bien entretenu, Marianne se présente dans un autre spot. Après avoir salué les téléspectateurs, elle indique qu’elle s’appelle Marianne la Médiatrice de la République. République, c’est abstrait comme concept, en réalité, la République, c’est le peuple, autant dire qu’elle est la Médiatrice du peuple. La Médiatrice est une institution créée par François Mitterrand en 1983 lors du tournant de la rigueur. Le président mettait un coup de barre à droite, alors pour se faire pardonner il a créé un pouvoir inédit dans la démocratie, quelque chose auquel même les Grecs n’avaient pas pensé. À l’Exécutif, au Législatif et au Judiciaire, il ajouta un pouvoir totalement indépendant : le Conciliant. Pouvoir confié à Christine, première Médiatrice de l’époque. Les éditions FLBLB ont été créées en 2002, par Grégory Jarry et Thomas Dupuis, et elles publient régulièrement des romans-photos, de vrais récits de fiction ou biographiques dans ce mode d’expression tombé en désuétude dans les années 1970. Il s’agit ici d’un récit d’anticipation mettant en scène deux pouvoirs au sein de la République, en plus de l’Exécutif, du Législatif et du Judiciaire, inventés pour l’occasion : le Conciliant (fonction assurée par Marianne) et le Coercitif (fonction assurée par Luc). L’histoire débute avec cette menace terroriste trouvant sa source dans un jardin laissé à l’abandon dans un pavillon à la campagne, et se poursuit effectivement avec un accident dans une centrale nucléaire, comme en atteste le champignon atomique sur la couverture. Le lecteur fait bien l’expérience de ces deux parties distinctes, la mission concernant les terroristes arrivant à son terme en page quarante. Ce récit se classe dans le genre Anticipation avec la menace terroriste sur la base d’une technologie légèrement en avance sur son temps, et l’existence de deux pouvoirs fictifs. Il se déroule jusqu’à une conclusion en bonne et due forme, constituant une histoire complète, avec ses lieux variés et ses différents personnages. En entamant un roman-photo, même s’il n’a pas l’a priori issu des productions Nous Deux, le lecteur sait pertinemment que la probabilité est faible que les auteurs aient disposé de beaucoup de moyens en termes d’acteurs, de localisations, voire d’effets spéciaux. En conséquence de quoi, son horizon d’attente intègre ces contraintes. Dans cet ouvrage, il retrouve une disposition des photographies en bande, reprenant ainsi cet aspect du mode narratif de la bande dessinée, sans bordure de case. L’auteur utilise des cases rectangulaires. Il met à profit les possibilités de composition d’une page : une photographie en pleine page pour l’ouverture, quatre cases de la même taille pour la page suivante en deux bandes de deux, une construction très régulière pour les spots télévisuelles (quatre bandes de deux cases de mêmes dimensions pour les informations, et pareil pour la présentation de la Médiatrice. Par la suite, il adapte son découpage à la nature de la séquence. L’artiste peut choisir une photographie qui occupe les deux tiers de la page pour une présentation d’un personnage ou d’un lieu. Il peut consacrer une bande de trois cases à une unique action, comme une forme de prise de photographies en rafale. Il utilise régulièrement des photographies de la largeur de la page pour un effet panoramique, soit lorsqu’il y a de nombreux personnages, soit pour une action étalée dans la distance (le passage d’un avion dans le ciel par exemple). À une demi-douzaine de reprises, il découpe une case en biseau pour montrer la rapidité d’un mouvement ou la confrontation conflictuelle entre les personnages. Le lecteur observe des personnages avec un jeu d’acteur dans un registre naturaliste, sans cet effet forcé qui peut rendre un roman-photo ridicule. Les dialogues occupent une part significative de la pagination, rendus plus vivant par les mouvements et les occupations des personnages à ce moment, sans impression d’une succession de gros plans sur les visages pour des raisons d’économie de moyen. Le réalisateur offre une grande diversité de lieux : la cour occupée par les terroristes, le grand jardin de la Médiatrice, son salon, le parc présidentiel, un magasin de reprographie, le salon de la mère du président de la République, les plateaux des différents journaux télévisés, une tour aéroréfrigérante d’une centrale nucléaire, une ferme de crocodiles, un pavillon où se sont réfugiés des immigrés clandestins, un cimetière, un bois, une forêt, un court de tennis, etc. Le lecteur suit la Médiatrice dans ses pérégrinations successives, éprouvant la même sensation que dans une bande dessinée où l’artiste n’est pas contraint par son budget. L’auteur fait preuve d’une facétie certaine : il commence par présenter la Médiatrice qui indique que les médiatrices n’ont jamais eu tellement de moyens. Quand une crise éclate dans la société, son rôle, c’est de mettre tout le monde d’accord, sans qu’aucune partie ne soit lésée. Sans arme à feu, sans GIGN, sans rien. Ça passe par le dialogue, l’écoute, et surtout la gentillesse. Le pouvoir conciliant, sa valeur est avant tout symbolique, mais c’est un symbole fort et respecté. Par comparaison, le Nettoyeur indique que les nettoyeurs ont toujours eu des moyens colossaux, pris dans les fonds secrets de la République. Ils ont tutoyé personnellement les présidents russes et américains en pleine guerre froide. Quand une crise éclate, qui menace les intérêts de la France, leur rôle c’est de mettre tout le monde d’accord. Tous les moyens sont bons, même les moins avouables. Ça s’appelle la Raison d’État, lui il appelle ça la raison du plus fort. Mais voilà, Luc le nettoyeur traverse une crise existentielle qui le prive de la capacité d’agir. C’est donc le pouvoir de la conciliation qui est à l’œuvre (même si ça n’empêche pas Marianne de décocher deux bourre-pifs bien sentis), un mode d’action assez inusité dans les récits d’action. Pour autant, Marianne mène à bien sa première mission de neutraliser les terroristes. Elle tient tête à plusieurs reprises au président de la République française jusqu’à lui faire changer d’avis par le pouvoir du dialogue et de la conviction. Elle fait preuve de courage et du sens du devoir, intimement motivée par le bien commun. Le lecteur peut être dubitatif s’il entretient des a priori sur le roman-photo en tant que mode d’expression. L’auteur fait la preuve que ce média peut raconter tout type d’histoire aussi bien que d’autres, utilisant les photographies en les disposant selon les modalités narratives de la bande dessinée. Le lecteur découvre la fonction de la Médiatrice et la suit dans une mission contre des terroristes, puis pour convaincre le président de la République française de faire le bon choix, avec une conviction inébranlable dans le service, dans le pouvoir supérieur de la conciliation sur la coercition. Un récit d’anticipation plus subversif qu’il n’y paraît.