Les avis précédents me sont totalement incompréhensibles
A moins que leurs auteurs ne soit précisément tel le héros de la BD, hermétiques et bien trop cérebraux
Personnellement je classe cette BD au rayon des chefs d'œuvre.
Une BD originale, puissante, profonde, drôle, spirituelle qui m'a laissé sans voix
Du grand du trés grand Jodorowski et le dessin somptueux de Moebieux la sert trés bien
Un must, à lire absolument.
Bien entendu, ne vous attendez pas à du Tintin ou de l'Asterix mais à un sacré voyage
Etonnante mise en scène de la destinée du premier champion du monde de boxe noir !
Outre la personnalité de Jack Johnson, c’est vraiment cette structure faite de multiples tableaux qui m’aura le plus marqué. Le procédé est très original (grandes illustrations, phrases mises en avant, mise en page plus souvent éclatée qu’à son tour, textes qui ressemblent à de courts articles de journaux), désarçonne dans un premier temps mais devient vite addictif. A un point tel que je n’ai pas su abandonner l’objet avant d’en avoir lu la dernière ligne.
La narration à la première personne est soignée et permet de dresser un portrait saisissant de Jack Johnson. Le boxeur nous est présenté avec ses forces et ses faiblesses : un être blessé et blessant, hautain et fragile, arrogant, violent, provocateur et pourtant touchant. Tout au long du combat qui va le voir conserver son titre de champion du monde, il nous parle de lui, de sa jeunesse, des obstacles qu’il aura dû franchir, de ses amours, de ses ambitions. Le combat reste pourtant toujours au premier plan, rythmé par les insultes racistes du public ou du clan adverse. On comprend sa rage même si celle-ci n’excuse pas tous ses agissements.
Le dessin alterne grandes illustrations et passages plus classiques. Il s’agit véritablement d’une mise en scène du texte, dans un style en noir et blanc très soigné. C’est sec, parfois agressif, toujours adapté au sujet.
Grand coup de chapeau à Sidonie Van Den Dries, la traductrice, car il s’agissait véritablement d’un défi. Adrian Matejka est d’ailleurs crédité sur l’album en qualité de poète et non de scénariste (et même s’il s’agit d’une poésie en prose, je comprends parfaitement ce choix).
Je ressors de ma lecture véritablement marqué. La trajectoire de Jack Johnson méritait déjà qu’on s’y attarde mais la mise en scène des auteurs apporte quelque chose en plus qui fait de cet album une œuvre forte et originale. Un coup de cœur, pour ma part.
J'ai adoré lire cette BD :
+ Très bon scénario, surprenant, haletant
+ Bien dessiné
+ Univers Western que j'adore
+ Personnages nuancés : pas de gentils / méchants
- J'aurais aimé en savoir un peu plus sur les personnages / un peu court selon moi
Souffrir, est-ce aimer encore ? Est-ce aimer plus fort ?
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2022. Cette bande dessinée a été réalisée par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Paul Salomone pour les dessins et les couleurs. Elle comprend quatre-vingt-sept pages de BD et cinq pages de recherches graphiques.
Prologue. Une histoire comme on en raconte pour que le sommeil vienne aux enfants. Il est des oiseaux qui, dès les premiers frimas, migrent vers le sud, vers l'astre du jour, sa chaleur, son humour… Et d'autres qui, l'hiver venu, préfèrent migrer vers l'astre de nuit, sa douceur, son amour. Une maman raconte à ses enfants un conte sur des oiseaux qui s'envolent pour atteindre la Lune. Une fois la Lune atteinte, après la parade nuptiale, les femelles creusent de grands trous dans le sol afin d'y pondre leurs œufs. Ces mêmes grands trous sombres que, la nuit, on peut apercevoir à la surface de l'astre lunaire. Chaque femelle y pondra cinq ou six œufs qu'elle pondra, sans faillir, trois semaines durant. Trois semaines au terme desquelles éclateront, par milliers, des petits oiseaux de lune au plumage clair encore. C'est pour cela, les enfants, que la Lune est blanche : parce que sa superficie est recouverte d'écailles de coquilles d’œufs. La reine Shikhara a fini de raconter son histoire et ses enfants Jalna & Gorakh lui demandent s'ils existent vraiment, ces oiseaux de Lune. Elle leur répond par l'affirmative : ce sont eux qui, la nuit venue, portent leurs rêves aux étoiles. Ils les attrapent délicatement dans leur bec, puis s'envolent vers le firmament. Car chaque étoile est un rêve, et chaque rêve une étoile.
Chapitre un : le cadeau. Combien de temps, déjà, s'était écoulé depuis le couronnement de Shikhara ? Quinze ans ? Seize ? Plus, peut-être ? Peu importe ! Qui s'amuse à compter les heures quand le bonheur habite son cœur ? Cela paraîtra sans doute incroyable, mais à l'époque la paix, la prospérité, et même la joie de vivre régnaient sur le royaume de Shandramãmãd. Tant et si bien que le peuple, reconnaissant avait surnommé sa reine : Kurgarvandji. Celle qui apaisa la colère des dieux. Quand, voilà près de trois lustres, son époux, le prince Gorakh Nanpur Aransol, mourut dans un tragique accident de chasse, Shikhara était enceinte de ses œuvres. En signe de deuil, la reine se brûla les cheveux. Puis se couvrit le visage des cendres de son mari. Ses larmes d'abord, la pluie ensuite finirent de laver la cendre de son visage. La vie, malgré tout, reprit le dessus. Ses cheveux lentement repoussèrent. Peu après, comme pour compenser celui qu'ils venaient de lui enlever, les dieux donnèrent à la reine deux beaux enfants. Une fille que l'on nomma Jalna. Et un garçon auquel on donna le nom de son défunt père : Gorakh. Selon la tradition, c'est Gorakh – pourtant né une heure après sa sœur – qui était appelé à succéder, un jour, à se mère sur le trône de Shandramãmãd.
Très belle bande dessinée pour la prise en main, avec un format légèrement plus grand, et une couverture de toute beauté. Une illustration avec des tons doux, une reine assise sur un trône finement ouvragé dans une pierre claire, et cette nuée de papillons avec quelques insectes rampants qui apportent des touches d'ombre, vaguement inquiétantes dans leur fourmillement. le lecteur entame le prologue intitulé : une histoire comme on en raconte pour que le sommeil vienne aux enfants. Il commence par lire les cellules de texte et se fait la réflexion qu'elles pourraient se suffire à elles-mêmes. Une narratrice dit un conte et les images semblent ne servir qu'à donner à voir ce que dit déjà le texte. D'un côté, à chaque fois que les cartouches de texte mènent la narration, ils semblent se lire sans besoin de jeter un coup d’œil aux images. D'un autre côté, la beauté des dessins suffit à capter l'attention du lecteur pour qu'il ne risque pas de les oublier. Pour les quatre premières pages du conte, l'artiste choisit une représentation descriptive et concrète : un pari risqué. Pour autant, la palette de couleurs réduite à des nuances de brun installe une ambiance onirique fonctionnant parfaitement. Paul Salomone dose avec doigté ce qu'il montre, les oiseaux, et ce qu'il évoque les décors. du coup, le caractère onirique est conservé avec ce voyage vers la Lune comme dans un rêve aux environnements cotonneux et changeants, et les protagonistes apparaissent concrets permettant au lecteur de s'ancrer dans le réel.
Le lecteur passe alors au premier chapitre, le cadeau, sur quatre et il découvre un monde beaucoup plus lumineux. Un royaume aux atours indiens, dans une contrée verdoyante, avec une flore diversifiée et colorée. Même dans les passages où la narration en mots prend le dessus, les dessins font beaucoup plus qu'illustrer un texte verrouillé. Les couleurs utilisées peuvent être assez vives, apportant des points chauds dans chaque page, un ingrédient avec une saveur de conte issu de l'enfance. Dans le même temps, les cases contiennent des dessins descriptifs avec un haut niveau de détails, et un détourage encré d'un trait fin, pour une apparence légère et parfois délicate. le lecteur adulte s'immerge dans un pays des mille et une nuits, avec une solide consistance et une vraisemblance remarquable. L'artiste ne se contente pas de réaliser un beau décor en toile de fond. Il a conçu une architecture des bâtiments, aussi bien extérieure qu'intérieure, des ameublements, l'une comme les autres en fonction du niveau de classe sociale où se déroule la scène, des accessoires et des tenues vestimentaires, dont l'ensemble présente une grande cohérence, rendant cette civilisation et cette époque très plausible, un royaume en Inde à une époque prospère. le lecteur a tôt fait d'arrêter de chercher les influences ou les références (comme une évocation d'une portion de la muraille de Chine en page onze) pour juste profiter du spectacle et prendre plaisir à ce dépaysement esthétique.
En prenant un peu de recul sur une case ou une autre, le lecteur voit que les images ne font pas qu'illustrer ce qui dit déjà le texte. Paul Salomone donne à voir bien plus que ce que dit le texte. Il prend le risque de montrer l'interprétation qu'il en fait en termes d'environnements, d'urbanisme, d'architecture, de mode, etc. Il rend les lieux et les personnages très concrets, et dans le même temps il n'obère ni la poésie du récit, ni l'effet d'irréalité qui accompagne un conte. Il parvient à concilier des descriptions très fournies et précises avec l'impression d'un monde imaginaire. En page onze, le lecteur est émerveillé par cette vue du ciel, en vue subjective d'un oiseau, d'une belle contrée verte et montagneuse avec une ville aérée et étalée, un château à flanc de coteau, et des arbres aux feuilles colorées. Page quinze, il éprouve la sensation de voir les reflets ondulants de la lumière sur le bassin de la piscine dans laquelle la reine est en train d'accoucher. Il reste bouche bée, aussi émerveillé que Gorakh voyant son oiseau-volcan voler dans les hautes salles du palais, avec les magnifiques couleurs chatoyantes de son plumage. Il est épaté par le dessin en double page montrant la ville et le palais, avec tous les différents gazouillis d'oiseaux. Il effectue un mouvement de recul par réflexe devant la cruauté du châtiment physique infligé au monte-en-l'air. Ces moments coupent le souffle tout en stimulant l'imagination du lecteur.
Totalement sous le charme de la narration visuelle, et se régalant du texte bien écrit, le lecteur se lance dans la découverte d'un conte qu'il suppose traditionnel et linéaire, avec une morale, ou tout du moins une leçon à la fin. Il ne s'est pas trompé, mais il était loin d'imaginer qu'il se prendrait d'une telle affection pour chacun des personnages. Il n'y a pas de méchant : le conte ne repose pas sur une opposition manichéenne. le point de vue se concentre sur la reine et ses enfants, un milieu aisé à l'abri du besoin, avec des serviteurs. En cours de route, intervient un monte-en-l'air issu d'une classe défavorisée, sans pour autant que le récit ne comprenne un point de vue social ; ce n'est pas ce genre de récit. Dans ces beaux atours indiens, l'auteur raconte un drame, et la manière dont différents personnages gèrent émotionnellement ces épreuves psychologiques. Il n'y a pas de commentaire recourant au vocabulaire psychanalytique, juste la mise en scène de la manière dont les protagonistes se comportent. Les deux thèmes principaux sont l'exercice du pouvoir et le deuil. Pas de leçon ou d'approche théorique, ni même politique. Même s'il n'est ni reine ni enfant d'un couple royal, le lecteur éprouve une forte empathie pour les personnages principaux, et comprend tout à fait que Shikhara utilise son pouvoir pour exercer sa vengeance. L'ampleur de celle-ci fait réfléchir quant à toute entreprise de vengeance quelle qu'en soit la raison ou les conséquences. le comportement de sa fille Jalna et d'Akbar contraste par rapport à celui de la reine, montrant qu'il est possible de souffrir sans souhaiter se venger. L'enjeu du récit ne réside pas dans ce qui serait la bonne manière de réagir dans la tourmente du chagrin, mais de donner à voir ce qui accompagne celle ou celui qui chérit son chagrin, et ce qu'il advient de celle ou celui qui accepte que la vie continue, plutôt que de s'y résigner.
Un conte magnifique, à la fois pour sa narration visuelle d'une grande douceur et d'une grande richesse tant descriptive que colorée, à la fois pour sa mise en œuvre des conventions du conte pour un récit adulte sur le chagrin, avec quelques petites touches d'humour bien tournées et ne manquant pas de piquant. Par exemple : Princesse, vos royales origines ne transforment pas, pour autant, vos menstrues en or liquide. Un conte avec la forme d'un joyau étincelant doucement.
Acceptation, soins, amour
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2022. Il a été réalisé par Nina Bunjevac. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comportant vingt-cinq pages, entièrement dépourvue de dialogue. Il s'agit d'un format imposé dans cette collection des éditions Martin de Halleux. Ce dernier s'est inspiré de l'ouvrage 25 images de la passion d'un homme (1918), réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Il s'agit d'une histoire racontée en 25 gravures sur bois, chacune imprimée comme un dessin en pleine page, sans aucun dialogue non plus. L'autrice canadienne respecte cette contrainte, avec une entorse dans la mesure où sept pages comportent plusieurs cases, trois ou quatre.
Une femme d'environ une trentaine d'années est assise à sa table de travail devant une page blanche. Sur son bureau, se trouvent également deux pots à crayon avec des porte-plumes, et à coté un flacon d'encre de Chine. Derrière elle, une bibliothèque remplie d'ouvrages. Elle se tient le menton de la main droite avec le coude posé sur la table. Dans la main gauche, elle tient un cadre dont elle est en train de contempler le contenu, songeuse. Elle pose le cadre sur la table, prend le porte-plume qui était posé sur la table, de la main droite, après avoir ouvert le flacon d'encre de Chine, et posé le bouchon à l'envers sur la table. Sous ses yeux se trouve la feuille vierge. Elle approche le porte-plume du flacon et l'y trempe. Elle relève le porte-plume : une goutte se trouve à son extrémité, prête à tomber. Elle rapproche le porte-plume de la feuille blanche et la goutte tombe dessus, formant une tache ronde aux contours irréguliers. La dessinatrice a suspendu son geste au-dessus de la feuille, le porte-plume à quelques centimètres au-dessus de la tache noire. Sous ses yeux, elle éprouve l'impression que la tache développe des excroissances vers l'extérieur, en forme de rayons irréguliers, d'elle-même. Les rayons poussent comme des branches nues, alors qu'il se forme au milieu un espace blanc et vierge, comme si l'encre se déplaçait par elle-même vers l'extérieur.
La dessinatrice pose la main sur la feuille, tout en ayant changé la position du porte-plume pour qu'il ne touche pas le papier. Ses yeux lui jouent peut-être un tour : au milieu du cercle blanc au centre de la tache, il y a comme un œil avec les paupières qui la regarde directement. Au centre de cet œil grandi des dizaines de fois, elle distingue un chien courant vers elle, au milieu d'arbres, tenant un petit bout de bois entre ses mâchoires. le chien s'arrête devant un arbre et laisse choir le bâton au sol, puis se dresse sur ses pattes postérieures pour faire le beau au droit de sa maîtresse, une fillette suspendue à trente centimètres au-dessus de sol, s'accrochant à deux mains à une branche d'arbre. Une dame bien habillée pousse la porte de la clôture du pavillon avec le grand jardin, les arbres, le chien et la fillette, ainsi qu'une vieille femme habillée simplement.
Voilà un défi très contraint : raconter une histoire complète en vingt-cinq pages, sans avoir recours à aucun mot, uniquement par les images. Par comparaison au récit séminal de Frans Masereel en vingt-cinq images, à raison d'une par page, l'autrice s'accorde un peu de rab puisque sept pages comportent plusieurs cases, ce qui amène le total à quarante-trois dessins, mais effectivement répartis sur vingt-cinq pages. Il s'agit donc d'une histoire qui se lit rapidement, très simple en termes d'intrigue, avec une forme de retour en arrière dont le lecteur comprend qu'il s'agit d'un souvenir de l'autrice, de nature traumatique. Sur le plan graphique, les dessins sont d'une méticulosité extraordinaire, dans un registre très descriptifs avec un niveau de détails élevés. Nul doute que l'artiste se met en scène et qu'elle réalise ses dessins à la plume et à l'encre de Chine comme elle se représente dans les premières pages. Pour augmenter l'impression de volume et la sensation de texture, elle réalise de fins réseaux de points ou de hachures d'une grande délicatesse, évoquant le travail de Gerhard, le décoriste de Dave Sim sur la série Cerebus, en encore plus fin et délicat. Dans le même temps, elle réalise des formes un tout petit peu simplifiées pour que les dessins conservent une lisibilité immédiate, même avec ce fourmillement de traits et de points. Ce travail aboutit à des images présentant une consistance incroyable, avec une sensation de délicatesse plutôt que de préciosité. Cette qualité graphique incite le lecteur à prendre son temps pour savourer chaque planche, chaque dessin.
La narration graphique apparaît donc comme évidente et accessible, chaque dessin immédiatement lisible, laissant le lecteur libre d'y passer un peu de temps ou au contraire de dévorer. Pour autant, l'artiste joue avec les possibilités de la bande dessinée pour mettre en scène des phénomènes psychiques complexes et délicats. Cela commence avec cette simple tache d'encre qui semble changer de forme de sa propre volonté, et contenir comme une fenêtre vers un ailleurs. le lecteur n'éprouve pas le besoin de mots supplémentaires qui viendrait expliquer le phénomène : il s'agit d'une évidence. Or dès la page suivante en vis-à-vis, l'image du chien bondissant avec le bâton dans la gueule se trouve dans la pupille de l’œil que le lecteur associe à celui dessiné au milieu de la tache d'encre, tout en se disant qu'il s'agit d'un souvenir venant s'afficher dans l'esprit de l'autrice. C'est ce même œil qui permet de contempler la fillette se balançant au bout d'une branche, puis à partir d'un point de vue tout à fait différent la dame qui pousse le portillon, vue de dos. Parfois le point de vue correspond à une vue subjective de la fillette ; d'autres fois le point de vue permet de voir ladite fillette. En outre, Bunjevac joue avec le cadre même du dessin : huit bordures sont de forme circulaire correspondant au périmètre de la pupille, une est en forme de trou de serrure, les autres sont des bordures rectangulaires traditionnelles.
L'artiste joue également avec la temporalité, et parfois la simultanéité. Habitué des bandes dessines, le lecteur comprend bien que chaque case suivante se déroule quelques instants ou quelques heures, ou jours, après la précédente. À l'exception du passage par la pupille au centre de la tache, succession qui correspond plus à un déplacement spatial ou mental, une succession très différente de celle où la tache tombe sur le papier. En planche onze, l'artiste met à profit un autre outil de la bande dessinée : alors que la dame au chapeau dort sur un canapé, la fillette pense à la vieille femme lui déposant un bisou sur le front, et dans un autre phylactère à son chien. L'autrice utilise alors deux bulles de pensée, mais en y plaçant un dessin plutôt que des mots pour rendre compte des souvenirs de la fillette. En planche dix-sept, elle réalise une construction d'image où elle superpose une brutalité à une pensée de la fillette qui se projette dans son état après l'événement, tout en pensant à la réaction de son chien, une image sophistiquée représentant une action ainsi que la réaction d'un personnage sous la forme de ce qu'elle imagine. La planche suivante raconte et établit des liens de cause à effet tout aussi inattendus et mêlant réalité et imaginaire pour un processus mental complexe, avec une grande simplicité et une grande clarté.
En vingt-cinq pages, l'histoire est courte, et elle se lit très vite en l'absence de phylactères. Conscient de ce fait, le lecteur prend son temps pour savourer les images, et pour s'assurer qu'il assimile bien les liens de cause à effet qui apparaissent dans les images, ou plutôt qu'il établit par lui-même, à partir des images. Ce n'est qu'une fois l'ouvrage refermé qu'il prend conscience que l'autrice a su induire en lui ces liens à partir de simples images, surmontant les différences culturelles qui existent entre lui et elle, les expériences de vie différentes. Dans la bande dessinée, l'autrice est face à sa page blanche, non pas en tant que symbole de son manque d'inspiration, mais comme matérialité d'un moment calme où elle ne peut pas empêcher ses préoccupations inconscientes de prendre le dessus sur sa pensée. Il s'agit vraisemblablement d'un traumatisme qui a laissé une marque profonde, et les pages suivantes en exposent la nature. le titre indique l'enjeu du récit : la réparation, mais sans préciser qui accomplit cette réparation. le lecteur découvre ce processus sous des atours fantastiques, tout en comprenant bien qu'il s'agit d'un cheminement psychologique. En refermant l'ouvrage, il découvre en quatrième de couverture, un mot de l'autrice : j'ai plongé mon cœur et mon âme dans ce livre qui est l'histoire la plus personnelle que je n'ai jamais racontée. le lecteur repense alors à ce à quoi il vient d'assister et une douce chaleur l'envahit à la suite cette réparation, cette promesse de pouvoir aller de l'avant en ayant accepté ce que l'on est, en ayant fait preuve de compréhension et de compassion pour l'enfant qu'on a été.
Une très courte bande dessinée de vingt-cinq pages, sans aucun mot. Un récit qui se dévore en quelques minutes, qui peut se savourer visuellement en prenant le temps de laisser son regard se poser sur chaque planche, dans chaque case. Une maîtrise épatante des propriétés de la bande dessinée pour un évoquer une expérience personnelle, un processus de réparation délicat et empathique appliqué à soi-même, une communion merveilleuse pour soigner une blessure profonde. Extraordinaire.
Dites-leur que c'est le Punisher qui vous y a forcé.
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En termes de parution, ce tome fait suite à Punisher the platoon (2018), dessiné par Goran Parlov. Il comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2020, écrits par Garth Ennis, dessinés Jacen Burrows, encrés par Guillermo Ortego, et mis en couleurs par Nolan Woodard. Les couvertures ont été réalisées par Paolo Rivera. Ce tome contient également les couvertures alternatives réalisées par Jacen Burrows, Marcos Martin, Michael Dowling, Esad Ribi?, Valerio Giangiordano, Cananovas, Takashi Okazaki.
Dans une grande ville des États-Unis, Frank Castle (Punisher) pénètre dans le sous-sol d'un bâtiment pour éliminer les criminels qui s'y trouvent. Il découvre qu'ils sont déjà tous morts, abattus par une arme à feu maniée par un professionnel : toutes les balles ou presque ont trouvé leur cible, quasiment aucune ne s'est perdue dans un mur. Cela fait quelques mois qu'il avait pris cette bande en chasse, après avoir obtenu des informations d'un policier désemparé sur leur chef Konstantin Pronchenko, un russe. Non seulement cette bande avait amélioré leur système de livraison de drogues en l'acheminant par convoi de plusieurs véhicules utilitaires sport (SUV), mais en plus en passant par des banlieues dortoirs pour bénéficier d'un environnement tranquille et peuplé de civils, mais en plus Pronchenko avait commencé à investir dans des affaires légales. le policier ouvre sa boîte à gant et remet une enveloppe avec des informations sur ces opérations, à Castle. Ce dernier étudie le dossier et est en train d'y penser en planque de nuit dans une banlieue en attendant le passage d'un convoi de SUV. Quand il a débarqué sur la côté ouest, Pronchenko a commencé par se faire une place au soleil en accomplissant ce que les autres refusaient de faire. Il a écœuré pas mal de parrains qui ont fini par aller voir ailleurs, pour ne pas avoir affaire à lui. Il en est à sa cinquième épouse trophée, et a eu trois fils, maintenant adultes. Castle se pose deux questions. Comment Pronchenko en est venu à mettre en oeuvre des méthodes plus élaborées et sophistiquées ? Qui a abattu ses hommes dans le sous-sol avec un fusil d'assaut de type AK ?
Le convoi de SUV noirs passe devant le SUV blanc du Punisher : il est temps de passer à l'action. Castle sait pertinemment que ce convoi constitue à la fois un bon moyen pour réussir à acheminer la marchandise, et également un piège pour toute personne qui souhaiterait l'attaquer, à commencer par lui. Il fait feu sur l'un des véhicules avec une arme automatique, et il est immédiatement pris en chasse par quatre véhicules avec des hommes armés à bord. L'un d'eux réussit à le percuter latéralement, mais pas assez fort pour l'arrêter. La course-poursuite prend fin quand Castle arrête son véhicule dans un entrepôt. Les autres s'arrêtent sur le parking devant. Les hommes armés descendent, se couvrant les uns les autres et s'avancent prudemment vers le SUV blanc. Bien sûr Punisher a préparé son coup et est sorti du véhicule sans se faire remarquer. le responsable du groupe armé donne l'ordre de tirer.
Pour peu qu'il ait goûté à la version MAX du Punisher, le lecteur achète ce tome les yeux fermés : c'est la version MAX de Garth Ennis, c'est forcément de la bonne. En plus c'est un type de récit qu'il n'espérait plus voir : une histoire se passant au temps présent, plutôt que dans le passé. Dès la scène d'ouverture, le lecteur retrouve les sensations qu'il attend : Punisher massif et immarcescible, inexpressif et calme. Il examine le carnage comme s'il était chez lui, avec un oeil de professionnel, une analyse technique dépourvue d'émotion. Frank Castle est de retour au meilleur de sa forme, l'incarnation du nettoyeur sans âme, du justicier froid et efficace. Il est certain qu'il sortira triomphant des épreuves qui l'attendent et qu'il éliminera tous les criminels de manière définitive : une solution simple et cathartique pour un lecteur vivant dans un monde complexe, sans jamais de dénouement tranché et satisfaisant. le personnage russe attendu (figurant sur la couverture) fait son apparition à la fin du premier épisode. Surprise ! Lui et Castle vont faire équipe dans une relation de confiance de qualité. La confrérie de Solntsevo (Solntsevskaya Bratva) n'avait aucune chance face à Punisher… elle en a encore moins avec ce duo à ses basques.
En revanche, le lecteur ne peut pas réprimer une petite déception en voyant que ce n'est pas Goran Parlov qui dessine cette histoire, artiste extraordinaire alliant une impression de dessin simple et immédiatement lisible, avec une précision étonnante dans les éléments historiques. D'un autre côté, Jacen Burrows n'est pas le premier venu : il a déjà collaboré avec Ennis pour Crossed, et avec Alan Moore pour Providence (2015-2017). Effectivement les traits apparaissent plus appliqués, tout en étant fidèlement encrés par Guillermo Ortega. le dessinateur trace ses traits des décors à la règle, bien rigides, utilise un trait fin et précis pour détourer les formes. le lecteur constate rapidement qu'il s'est investi pour respecter la véracité historique des uniformes militaires, et pour représenter les différentes armes à feu. Ennis est très exigeant sur ces éléments visuels, et est connu pour faire reprendre leur planche aux artistes qui se tromperaient sur un détail militaire ou paramilitaire. Sans surprise, le récit développe une guerre du vingtième siècle, une des marques de fabrique du scénariste : la guerre d'Afghanistan (1979-1989). Sans surprise, Burrows se montre à la hauteur, ayant été à bonne école avec le niveau d'exigence légendaire des scénarios d'Alan Moore.
Effectivement, le lecteur peut trouver les dessins un peu figés, un peu trop sages ou académiques par comparaison avec ceux de Parlov. Il peut aussi les comparer aux interprétations réalisées par Rivera et les autres artistes des couvertures variantes. Ces derniers ne peuvent pas s'empêcher de dramatiser leur image, avec Punisher plus vers le personnage d'action romantique ou hyper viril. L'interprétation de Burrows reste dans un registre plus réaliste, avec une apparence factuelle, sans exagérer ni ses mouvements, ni ses capacités, ni son expressivité. de ce point de vue, il est en phase avec la tonalité d'Ennis, racontant l'histoire de manière visuelle, sans trahir les intentions du scénariste. le lecteur voit un homme avec une solide carrure, effectivement aux gestes mesurés de professionnel, au visage inexpressif, même sans colère ou agressivité apparente. L'artiste dessine les décors dans les cases avec une haute régularité, avec un bon niveau de détails, toujours dans une veine réaliste. Les scènes d'action et d'affrontement restent dans le même registre réaliste, avec des plans de prise de vue d'une grande clarté, pour un déroulement plausible. La narration visuelle fait exister les personnages de manière crédible, au service du scénario, en le respectant.
Le lecteur sait que Garth Ennis a une affinité certaine pour Punisher, et qu'il met en valeur le personnage, soit en faisant ressortir le contraste entre lui et ses opposants ou ses plus rares alliés, soit en le montrant avancer sans relâche habité par une valeur morale chevillée au corps, ou motivé par une obsession de vengeance. Il retrouve bien ces deux composantes dans le récit : le jeu des différences entre Punisher et le russe, sa motivation différente de celle du russe. Même si la fin du récit ne fait aucun doute (Punisher massacre le criminel), le scénariste maintient le suspense avec des situations de combat haletantes, et des événements inattendus. le lecteur apprécie un thriller musclé et viril au premier degré, une histoire de vengeance, avec des moments Ennis (cruauté avec une dimension gore) qui ne virent pas à la farce macabre. Cela fait belle lurette que Garth Ennis est un auteur confirmé et le lecteur savoure les autres thèmes entremêlés à l'intrigue. Castle a constaté que Konstantin Pronchenko a gagné en finesse dans ses méthodes, et même en intelligence : il a recours à des professionnels compétents. Impossible de ne pas y voir un commentaire sur la spécialisation des métiers et sur le recours à des consultants, et même à une organisation du travail fondée sur l'externalisation. Progressivement, le portrait de Zinaida Sebrovna, cinquième épouse de Pronchenko, s'étoffe pour une étude savoureuse sur l'ambition et d'une femme entièrement à la merci d'un caprice arbitraire de son époux aux méthodes expéditives et au tempérament colérique. Il y a également l'histoire personnelle du russe, et un regard inhabituel sur le ressenti d'un soldat d'une force d'occupation, face à des ennemis aux méthodes barbares, et à une population qui voit les russes comme des occupants illégitimes plutôt que comme une force armée les protégeant d'une guerre civile atroce. Comme dans de précédents récits du Punisher, le lecteur peut être déstabilisé par le fait qu'Ennis ne présente qu'un côté du conflit (celle du soldat russe, et pas celle de la population ou des moudjahidines), mais c'est bien l'intention de l'auteur.
Un nouveau récit de Punisher par Garth Ennis, ça ne se refuse pas. Il est possible de regretter l'absence de Goran Parlov, mais Jacen Burrows et Guillermo Ortega réalisent des pages qui développent l'esprit du récit, sans contresens, avec une application et un solide savoir-faire pour ses différentes composantes : attitude et apparence de Punisher, consistance des décors, authenticité des accessoires et uniformes militaires, mise en scène des séquences d'action et des affrontements. Garth Ennis écrit plus en retenue que d'habitude, ce qui donne encore plus de force aux horreurs, avec un regard personnel sur le monde qui nourrit ce récit de genre.
Un chouette western.
Un album sur ma pile à lire depuis plusieurs semaines, j'ai profité de ce dimanche ensoleillé pour m'y plonger.
Le Canada, 1895, la petite ville de Sinnergulch s'apprête à vivre une révolution, celle de l'or noir. Une révolution qui va mettre à mal cette bourgade.
Le carcajou, également connu sous le nom de glouton ou de wolverine en anglais, est un animal redoutable, solitaire et farouche, des traits de caractère que le sang-mêlé Gus Carcajou, il est à moitié Nakoda, est pourvu aussi. D'autres personnages possèdent aussi des traits de caractère de l'animal figurant dans leur nom de famille : le rusé homme d'affaires Jay Foxton, la force et la puissance pour le shérif Linus Kodiak et la vivacité et l'indépendance pour Linda Squirrel, la responsable du cabaret. Ils jouent parfaitement leur rôle.
Eldiablo propose un récit dur, violent et très bien construit auquel il glisse avec modération quelques passages proches du burlesque, un ensemble qui fonctionne à merveille.
Une lecture que je n'ai pu lâcher avant la dernière planche, surtout ne pas la regarder pour ne pas gâcher la conclusion de ce récit captivant.
C'est la partie graphique qui a repoussé ma lecture, pas le genre qui me met des étoiles dans les yeux de prime à bord. Je dois avouer qu'à force de tourner les pages, je lui ai trouvé des qualités. Des personnages qui ont des gueules reconnaissables au premier regard, un coup de crayon gras, expressif avec beaucoup de charme. Les couleurs sont très belles, une petite partie en noir et blanc pour plonger dans le passé de nos personnages. Une mise en scène réussie.
De l'excellent travail.
Un très bon western que je recommande.
Coup de cœur.
"La terre ne t'appartient pas, tu le sais. C'est nous qui lui appartenons."
Oh, c'est génial comme BD ça ! Une BD inspirante pour des jeunes filles qui sont victimes de harcèlement sur leur physique, inspirant et surtout riches en sujet pour des jeunes qui la liront !
C'est avant tout le récit de trois jeunes femmes qui sont élues "boudin de l'année" par un type au collège qui est clairement décrit comme un connard, et qui décident de voyager jusqu'à Paris, chacune pour une autre raison. Si le début du récit est bien fait et que le début du trajet m'a intéressé de loin, bien vite j'ai été plus pris au jeu que je ne pensais parce que les autrices ont décidées de mettre en scène divers sujets qui sont d'actualités, liés à ce voyage et plutôt pertinent.
En vrac, j'ai trouvé la question du féminisme, l'apprentissage de la philo, la mise en perspective d'internet et de la vraie vie (vraiment bien retranscrit) et surtout un apprentissage de la maturité, les jeunes filles découvrant que leurs belles idées de ce qu'il se passerait une fois arrivé peut être mis à mal face à la réalité. Les gens ne se comportent pas tous comme on s'y attendait, et c'est tant mieux. Parce qu'avec la distance et la méconnaissance, on peut être amené à faire des choses qu'on regrettera ensuite ! Et internet est un bon exemple de ce que les gens peuvent devenir lorsqu'il n'y a plus de conséquences directes.
Le tout est servi par le dessin mignon et coloré de Magali Le Huche que je ne connais pas du tout mais qui me plait bien. Il y a ce qu'il faut de texte et de dessin pour toujours avoir une lecture fluide, malgré la quantité de pages. Le travail d'adaptation est remarquable, je n'ai pas du tout senti le poids de l’œuvre originale !
Il y a bien quelques petits défauts de ci, de là : l'adolescente qui tombe amoureuse du gars de 26 ans, je comprends, mais la réciproque, on attendra, hein ? Pareil sur Mireille qui sort parfois des tirades que je trouve très matures pour une fille au collège. Mais bon, c'est parce que sa mère est prof de philo, on va dire qu'elle l'a bien éduquée ! De la même façon, il n'y a pas vraiment le poids de la route à vélo qui est retranscrit, et pour avoir fait des vacances à vélo je peux vous dire que la caravane tirée si facilement par des collégiennes, j'y crois franchement moyen.
Mais ces défauts sont imputables à un récit jeunesse qui ne s'embarrasse parfois pas du réalisme pour pouvoir présenter son récit, qui lui est excellent. Le message est louable, l'intention parfaitement exécutée, les considérations tombent juste et le final est tout à fait satisfaisant. Dans un monde où la violence d'internet déborde bien trop dans les vies de tout le monde, chaque jour, il est plaisant de lire une BD ramener un peu tout ça dans le monde réel et montrer que, motivée, des jeunes femmes peuvent briser les clichés.
Honnêtement, je ne m'attendais pas à aimer autant, mais j'en suis ravi !
Un des meilleurs comics sur Batman que j'ai lus jusqu'à présent. Si en plus, on le resitue dans la période de sa sortie (1996), il est impossible de ne pas qualifier cette œuvre de culte.
Elle amène ainsi tous les codes de la série avec une enquête sombre et très bien écrite sur fond de guerre intestine entre deux grandes familles de la pègre de Gotham : les Falcone et les Maroni. Harvey Dent constitue également l'un des personnages centraux de cette histoire avec Batman et le capitaine de police Gordon et on suit avec un plaisir non dissimulé sa lente descente vers la folie qui l'amènera à devenir "Double face". La plupart des autres "méchants" de l'univers de Batman sont également présents : Catwoman, le joker, l'homme mystère, Julian Day, Poison Ivy, etc... mais leur introduction reste bien amenée et cohérente avec l'histoire d'ensemble. La chute finale, assez ouverte, conclut plutôt bien l'intrigue et laisse place à l'imagination du lecteur quant à l'identité réelle du tueur en série Holiday.
Côté dessin, Tim Sale croque les personnages de la série de l'homme "Chauve-souris" de très belle manière (mention spéciale à la dentition du Joker!) et avec un jeu d'ombres et de couleurs très franches mettant en valeur les décors grandioses de bon nombres de scènes. Certaines pages pleines (au moins deux par chapitre) méritent ainsi que le lecteur s'y attarde pour contempler tout le savoir faire du dessinateur dans le découpage des différentes scènes d'action. Si on ajoute à cela, que j'ai eu entre les mains la très belle intégrale éditée par Black label en 2022 et comportant de nombreux bonus tels que des entretiens avec Christopher Nolan (qui s'est fortement inspiré de l'univers de cette œuvre pour sa série the dark knight, rien que ça...) ou des croquis et dessins de Tim Sale, vous comprendrez pourquoi j'ai été totalement conquis.
Un ouvrage que tout fan de Batman doit posséder.
Originalité - Histoire : 9/10
Dessin - Mise en couleurs : 9/10
NOTE GLOBALE : 18/20
La simplicité leur est insupportable.
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Ce tome contient une biographie partielle du douanier Rousseau, ne nécessitant aucune connaissance préalable. Il a été réalisé par Mathieu Siam pour le scénario, et par Thibaut Lambert pour les illustrations et les couleurs. La première édition date de 2022. Il comporte cent-huit pages de bande dessinée, ainsi qu’une postface de sept pages avec illustrations, dans laquelle le scénariste explique la genèse du projet, sa motivation et ses objectifs ainsi que ceux du dessinateur.
Palais de Justice de Paris, le 9 janvier 1909. Il neige et un homme en costume avec un chapeau, une canne et une sacoche court pour y entrer. Il glisse sur les marches et perd l’équilibre. La sacoche vole dans les airs, s’ouvre en tombe et les papiers s’éparpillent. L’écrivain Castel reprend juste sa sacoche, sans prendre le temps de ramasser ses documents, même pas ceux que lui tendent des passants. Il pénètre enfin dans la salle d’audience et prend place à côté de du journaliste Rassat. Les deux hommes font connaissance. Rassat, journaliste au Petit Quotidien demande à l’écrivain ce qu’il vient faire dans un jugement de faits divers, car on n’est pas dans un café de Montparnasse ici. La veille au soir dans tous les cercles littéraires, on ne parlait que de ce procès. Il paraît que le peintre Rousseau est une curiosité à entendre et qu’il y a bien matière à faire un bel article. Ce peintre est fantasque. Le juge fait entrer l’accusé : Henri Rousseau. Il demande au greffier de procéder au rappel des chefs d’accusation et des faits établis la veille.
Monsieur Henri Julien Félix Rousseau, retraité de l’Octroi de Paris, est accusé de faux et usage de faux. Messieurs les jurés, la cour a établi hier que Monsieur Sauvage, commis de 3ème classe à la banque de France, déclara à Monsieur Rousseau avoir été victime d’usurpateurs. Il lui demanda de l’aide pour récupérer son argent. Monsieur Rousseau n’y vit pas d’inconvénient. Sur les instructions précises du banquier véreux, Rousseau réalisa de faux chèques. Le 9 novembre 1907, Rousseau se présenta à la succursale de la banque de France de Meaux, où le caissier lui remis 21 billets de 1.000 francs correspondants au montant des faux chèques. Il donna les billets à Sauvaget qui lui offrit 1.000 francs pour le service rendu. Le juge demande à l’accusé s’il reconnaît les faits. Rousseau demande : lesquels ? Les chèques, le juge lui indique que ce sont des faux, mais pour le peintre ils étaient vrais, voilà tout. Il veut bien reconnaître tout ce qui a été dit, mais ce qui lui paraît grave, c’est de ne pas pouvoir finir sa toile en cours. Son avocat reformule : ce que son client veut dire, c’est qu’il comprend la gravité des actes reprochés, mais qu’il n’en est pas pour autant responsable. Il est lui aussi une victime de ce monsieur Sauvaget. Rousseau reprend : il est bien une victime. Mais après avoir réfléchi toute la nuit, il croit qu’il est possible d’arranger tout cela rapidement : on le libère et il fera un grand portrait de la dame du juge.
L’exercice de la biographie en bande dessinée nécessite de faire des choix : plutôt une construction chronologique ou plutôt une construction thématique, plutôt une histoire à la première personne ou plutôt des témoignages présentant des facettes différentes du sujet. Les auteurs parviennent à intégrer ces différentes approches en situant le temps présent de la biographie en 1909, lors du procès d’Henri Rousseau (1844-1910), alors âgé de soixante-cinq ans. À la prise de contact, voici donc une bande dessinée de prétoire : avocats, juge et témoins évoquent la vie du douanier Rousseau et celui-ci les interrompt par des commentaires décalés. D’un côté, cela donne un cadre au récit et constitue un dispositif propice à la prise de recul puisque chaque intervenant commente avec un jugement de valeur apporté par les années écoulées, ou sur la base d’un point de vue découlant de leur fonction, l’accusation, la défense, la gestion du procès. D’un autre côté, ce n’est pas un cadeau pour le dessinateur qui se retrouve avec des scènes très statiques essentiellement composées d’individus en train de parler tout en conservant une posture, à l’exception d’Henri Rousseau montrant plus naturellement ses émotions. Thibault Lambert réalise des dessins à l’aquarelle, sans trait de contour encré (sauf pour quelques nez et quelques mentons), en couleur directe. Il a opté pour une nuance chromatique d’ambiance appliquée aux séquences de procès, entre acajou, brique et terre de Sienne, déclinée en teintes plus ou moins foncées en fonction de l’éclairage. Cela apporte une forme de monotonie, faisant ressortir que ce n’est pas un environnement propice à l’épanouissement de l’artiste jugé, à l’expression de sa créativité. L’expressivité des visages transmet bien l’état d’esprit des intervenants, entre énervement, moquerie, amusement, ou incompréhension. Chaque personne en train de parler ou d’écouter adopte une position en cohérence avec ses propos ou la manière dont il les reçoit. L’artiste parvient à apporter du rythme et du mouvement avec le langage corporel et les cadrages, dans ces suites de plans poitrine et plans taille d’individus en train de parler.
Dès qu’une personne apporte son témoignage, la bande dessinée passe en couleurs, toujours en couleur directe, majoritairement avec des teintes pastel. La peinture de Lambert comprend une forme de simplification des traits des visages, des silhouettes, des éléments de décors, sans pour autant essayer de singer les caractéristiques de la peinture du douanier Rousseau. Il utilise l’aquarelle pour évoquer l’ambiance lumineuse, rendre compte des formes, jouer avec les taches de couleurs, et à deux reprises opérer un glissement vers une toile de Rousseau, comme si la perception du peintre s’imposait à la réalité pour la transformer et entraîner le lecteur dans sa vision intérieure subjective entièrement modelée par sa sensibilité. Les séquences de témoignage apportent une forte variété visuelle de lieux et de personnages : les douaniers attendant sur le quai d’un port qu’un navire se présente, les collègues de Rousseau lui faisant un canular dans un cimetière de nuit, la visite d’une grande serre tropicale avec quelques animaux en cage, une vision de Paris et de la tour Eiffel, un été dans la campagne près de Laval, un atelier de ferblantier, un cabinet de notaire, un champ de tournesols (avec un clin d’œil à Vincent Van Gogh en page 46), une cellule de prison bien grise, l’appartement de Rousseau à Paris avec la petite cour en bas d’immeuble, et à trois reprises une source d’inspiration du peintre. D’un côté, le rendu à l’aquarelle apporte une forme d’unité visuelle à l’œuvre. De l’autre côté, le dessinateur surprend régulièrement le lecteur par une composition ou l’agencement des couleurs : le dessin en pleine planche essentiellement blanche en page 15 alors que Rousseau entame une esquisse, les ombres chinoises des troncs dénudés de nuit dans le cimetière en page 19, les taches de couleurs pour les fleurs des bouquets d’une vendeuse sur le marché, l’effet de jungle naïve dans la serre, le blanc qui sépare une femme en train de poser de Rousseau qui prend les mesures pour bien montrer la distance d’interprétation entre sujet et artiste en page 71, le dessin en double page montrant l’activité effervescente dans la petite pièce principale de l’appartement parisien du peintre, etc.
Ainsi la narration visuelle tient le lecteur par la main pour qu’il considère la réalité pour partie avec le regard d’Henri Rousseau. Le scénariste commence par le présenter sous son jour le moins flatteur : un contrefacteur pas très futé, criblé de dettes, un citoyen peu conscient de ses responsabilités et incapable d’y faire face, un peintre n’ayant pas les pieds sur terre et dont la prétention d’artiste suscite la moquerie des adultes du fait de la naïveté de ses toiles. Au fil des témoignages, le lecteur assiste à des passages clé de la vie de l’artiste, par ordre chronologique, à l’exception de la première scène expliquant d’où provient le qualificatif de Douanier qui a fini par remplacer son prénom. Il découvre un homme issu d’un milieu prolétaire, obligé de devenir soldat car son père l’a inscrit d’autorité dans l’armée. Mais aussi un créateur persuadé de son talent et de la qualité de sa vision artistique, ayant côtoyé Alfred Jarry que l’on voit commencer à composer Père Ubu dans l’appartement de Rousseau, Pablo Picasso avec qui il discute, Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin qui viennent manger chez lui, sans oublier Jean-Léon Gérôme (1824-1904), peintre et sculpteur français dont il fut le voisin de palier.
En entamant une biographie d’un artiste célèbre et retenu par la postérité, le lecteur espère découvrir sa vie, les conditions de développement de son talent, et la réalisation de ses principales œuvres, ainsi que l’accueil qui leur a été réservé. Le scénariste donne satisfaction sur chacun de ces éléments, en procédant par exemples ou par échantillons, plutôt que de manière exhaustive, avec un choix très intelligent et pertinent. Il ne s’arrête pas là : dans la postface, Mathieu Siam écrit que qu’il était intrigué par deux choses concernant ce peintre. Tout d’abord le fait qu’on ne l’appelle pas le peintre Henri Rousseau, mais le Douanier Rousseau, sans compter que le scénariste lui-même travaille pour l’administration des douanes. Puis le fait qu’il est personnellement réceptif à sa peinture : ses toiles provoquent un premier effet déstabilisant conduisant parfois à l’hilarité. Ses personnages aux proportions incohérentes, ses perspectives improbables et ses motifs naïfs, évoquent un travail enfantin. Au cours de cette biographie, ces caractéristiques sont exposées, y compris les réactions hilares. Puis Siam va plus loin en exprimant l’effet que les œuvres du Douanier Rousseau produisent sur lui, ce qui lui parle et transforme sa vision personnelle du monde, le lecteur pouvant alors réagir en comparant ses propres réactions.
L’exercice de la biographie doit au moins satisfaire l’horizon d’attente comprenant le récit de la vie de l’artiste, un minimum de recul, et une narration visuelle en cohérence avec soit la vie du peintre, soit son œuvre, et, au mieux, proposer des passerelles entre les deux. Les deux auteurs réussissent parfaitement à tenir cette promesse implicite, et parviennent à faire mieux en transmettant ce qui leur parle, ce qui les touche dans les toiles du Douanier Rousseau avec clarté et sensibilité. Une belle réussite qui donne envie d’aller voir ou revoir une exposition consacrée à cet artiste.
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La Folle du Sacré-Coeur (Le Coeur couronné)
Les avis précédents me sont totalement incompréhensibles A moins que leurs auteurs ne soit précisément tel le héros de la BD, hermétiques et bien trop cérebraux Personnellement je classe cette BD au rayon des chefs d'œuvre. Une BD originale, puissante, profonde, drôle, spirituelle qui m'a laissé sans voix Du grand du trés grand Jodorowski et le dessin somptueux de Moebieux la sert trés bien Un must, à lire absolument. Bien entendu, ne vous attendez pas à du Tintin ou de l'Asterix mais à un sacré voyage
Le Dernier debout - Jack Johnson, fils d’esclaves et champion du monde
Etonnante mise en scène de la destinée du premier champion du monde de boxe noir ! Outre la personnalité de Jack Johnson, c’est vraiment cette structure faite de multiples tableaux qui m’aura le plus marqué. Le procédé est très original (grandes illustrations, phrases mises en avant, mise en page plus souvent éclatée qu’à son tour, textes qui ressemblent à de courts articles de journaux), désarçonne dans un premier temps mais devient vite addictif. A un point tel que je n’ai pas su abandonner l’objet avant d’en avoir lu la dernière ligne. La narration à la première personne est soignée et permet de dresser un portrait saisissant de Jack Johnson. Le boxeur nous est présenté avec ses forces et ses faiblesses : un être blessé et blessant, hautain et fragile, arrogant, violent, provocateur et pourtant touchant. Tout au long du combat qui va le voir conserver son titre de champion du monde, il nous parle de lui, de sa jeunesse, des obstacles qu’il aura dû franchir, de ses amours, de ses ambitions. Le combat reste pourtant toujours au premier plan, rythmé par les insultes racistes du public ou du clan adverse. On comprend sa rage même si celle-ci n’excuse pas tous ses agissements. Le dessin alterne grandes illustrations et passages plus classiques. Il s’agit véritablement d’une mise en scène du texte, dans un style en noir et blanc très soigné. C’est sec, parfois agressif, toujours adapté au sujet. Grand coup de chapeau à Sidonie Van Den Dries, la traductrice, car il s’agissait véritablement d’un défi. Adrian Matejka est d’ailleurs crédité sur l’album en qualité de poète et non de scénariste (et même s’il s’agit d’une poésie en prose, je comprends parfaitement ce choix). Je ressors de ma lecture véritablement marqué. La trajectoire de Jack Johnson méritait déjà qu’on s’y attarde mais la mise en scène des auteurs apporte quelque chose en plus qui fait de cet album une œuvre forte et originale. Un coup de cœur, pour ma part.
Jusqu'au dernier
J'ai adoré lire cette BD : + Très bon scénario, surprenant, haletant + Bien dessiné + Univers Western que j'adore + Personnages nuancés : pas de gentils / méchants - J'aurais aimé en savoir un peu plus sur les personnages / un peu court selon moi
Celle qui fit le bonheur des insectes
Souffrir, est-ce aimer encore ? Est-ce aimer plus fort ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2022. Cette bande dessinée a été réalisée par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Paul Salomone pour les dessins et les couleurs. Elle comprend quatre-vingt-sept pages de BD et cinq pages de recherches graphiques. Prologue. Une histoire comme on en raconte pour que le sommeil vienne aux enfants. Il est des oiseaux qui, dès les premiers frimas, migrent vers le sud, vers l'astre du jour, sa chaleur, son humour… Et d'autres qui, l'hiver venu, préfèrent migrer vers l'astre de nuit, sa douceur, son amour. Une maman raconte à ses enfants un conte sur des oiseaux qui s'envolent pour atteindre la Lune. Une fois la Lune atteinte, après la parade nuptiale, les femelles creusent de grands trous dans le sol afin d'y pondre leurs œufs. Ces mêmes grands trous sombres que, la nuit, on peut apercevoir à la surface de l'astre lunaire. Chaque femelle y pondra cinq ou six œufs qu'elle pondra, sans faillir, trois semaines durant. Trois semaines au terme desquelles éclateront, par milliers, des petits oiseaux de lune au plumage clair encore. C'est pour cela, les enfants, que la Lune est blanche : parce que sa superficie est recouverte d'écailles de coquilles d’œufs. La reine Shikhara a fini de raconter son histoire et ses enfants Jalna & Gorakh lui demandent s'ils existent vraiment, ces oiseaux de Lune. Elle leur répond par l'affirmative : ce sont eux qui, la nuit venue, portent leurs rêves aux étoiles. Ils les attrapent délicatement dans leur bec, puis s'envolent vers le firmament. Car chaque étoile est un rêve, et chaque rêve une étoile. Chapitre un : le cadeau. Combien de temps, déjà, s'était écoulé depuis le couronnement de Shikhara ? Quinze ans ? Seize ? Plus, peut-être ? Peu importe ! Qui s'amuse à compter les heures quand le bonheur habite son cœur ? Cela paraîtra sans doute incroyable, mais à l'époque la paix, la prospérité, et même la joie de vivre régnaient sur le royaume de Shandramãmãd. Tant et si bien que le peuple, reconnaissant avait surnommé sa reine : Kurgarvandji. Celle qui apaisa la colère des dieux. Quand, voilà près de trois lustres, son époux, le prince Gorakh Nanpur Aransol, mourut dans un tragique accident de chasse, Shikhara était enceinte de ses œuvres. En signe de deuil, la reine se brûla les cheveux. Puis se couvrit le visage des cendres de son mari. Ses larmes d'abord, la pluie ensuite finirent de laver la cendre de son visage. La vie, malgré tout, reprit le dessus. Ses cheveux lentement repoussèrent. Peu après, comme pour compenser celui qu'ils venaient de lui enlever, les dieux donnèrent à la reine deux beaux enfants. Une fille que l'on nomma Jalna. Et un garçon auquel on donna le nom de son défunt père : Gorakh. Selon la tradition, c'est Gorakh – pourtant né une heure après sa sœur – qui était appelé à succéder, un jour, à se mère sur le trône de Shandramãmãd. Très belle bande dessinée pour la prise en main, avec un format légèrement plus grand, et une couverture de toute beauté. Une illustration avec des tons doux, une reine assise sur un trône finement ouvragé dans une pierre claire, et cette nuée de papillons avec quelques insectes rampants qui apportent des touches d'ombre, vaguement inquiétantes dans leur fourmillement. le lecteur entame le prologue intitulé : une histoire comme on en raconte pour que le sommeil vienne aux enfants. Il commence par lire les cellules de texte et se fait la réflexion qu'elles pourraient se suffire à elles-mêmes. Une narratrice dit un conte et les images semblent ne servir qu'à donner à voir ce que dit déjà le texte. D'un côté, à chaque fois que les cartouches de texte mènent la narration, ils semblent se lire sans besoin de jeter un coup d’œil aux images. D'un autre côté, la beauté des dessins suffit à capter l'attention du lecteur pour qu'il ne risque pas de les oublier. Pour les quatre premières pages du conte, l'artiste choisit une représentation descriptive et concrète : un pari risqué. Pour autant, la palette de couleurs réduite à des nuances de brun installe une ambiance onirique fonctionnant parfaitement. Paul Salomone dose avec doigté ce qu'il montre, les oiseaux, et ce qu'il évoque les décors. du coup, le caractère onirique est conservé avec ce voyage vers la Lune comme dans un rêve aux environnements cotonneux et changeants, et les protagonistes apparaissent concrets permettant au lecteur de s'ancrer dans le réel. Le lecteur passe alors au premier chapitre, le cadeau, sur quatre et il découvre un monde beaucoup plus lumineux. Un royaume aux atours indiens, dans une contrée verdoyante, avec une flore diversifiée et colorée. Même dans les passages où la narration en mots prend le dessus, les dessins font beaucoup plus qu'illustrer un texte verrouillé. Les couleurs utilisées peuvent être assez vives, apportant des points chauds dans chaque page, un ingrédient avec une saveur de conte issu de l'enfance. Dans le même temps, les cases contiennent des dessins descriptifs avec un haut niveau de détails, et un détourage encré d'un trait fin, pour une apparence légère et parfois délicate. le lecteur adulte s'immerge dans un pays des mille et une nuits, avec une solide consistance et une vraisemblance remarquable. L'artiste ne se contente pas de réaliser un beau décor en toile de fond. Il a conçu une architecture des bâtiments, aussi bien extérieure qu'intérieure, des ameublements, l'une comme les autres en fonction du niveau de classe sociale où se déroule la scène, des accessoires et des tenues vestimentaires, dont l'ensemble présente une grande cohérence, rendant cette civilisation et cette époque très plausible, un royaume en Inde à une époque prospère. le lecteur a tôt fait d'arrêter de chercher les influences ou les références (comme une évocation d'une portion de la muraille de Chine en page onze) pour juste profiter du spectacle et prendre plaisir à ce dépaysement esthétique. En prenant un peu de recul sur une case ou une autre, le lecteur voit que les images ne font pas qu'illustrer ce qui dit déjà le texte. Paul Salomone donne à voir bien plus que ce que dit le texte. Il prend le risque de montrer l'interprétation qu'il en fait en termes d'environnements, d'urbanisme, d'architecture, de mode, etc. Il rend les lieux et les personnages très concrets, et dans le même temps il n'obère ni la poésie du récit, ni l'effet d'irréalité qui accompagne un conte. Il parvient à concilier des descriptions très fournies et précises avec l'impression d'un monde imaginaire. En page onze, le lecteur est émerveillé par cette vue du ciel, en vue subjective d'un oiseau, d'une belle contrée verte et montagneuse avec une ville aérée et étalée, un château à flanc de coteau, et des arbres aux feuilles colorées. Page quinze, il éprouve la sensation de voir les reflets ondulants de la lumière sur le bassin de la piscine dans laquelle la reine est en train d'accoucher. Il reste bouche bée, aussi émerveillé que Gorakh voyant son oiseau-volcan voler dans les hautes salles du palais, avec les magnifiques couleurs chatoyantes de son plumage. Il est épaté par le dessin en double page montrant la ville et le palais, avec tous les différents gazouillis d'oiseaux. Il effectue un mouvement de recul par réflexe devant la cruauté du châtiment physique infligé au monte-en-l'air. Ces moments coupent le souffle tout en stimulant l'imagination du lecteur. Totalement sous le charme de la narration visuelle, et se régalant du texte bien écrit, le lecteur se lance dans la découverte d'un conte qu'il suppose traditionnel et linéaire, avec une morale, ou tout du moins une leçon à la fin. Il ne s'est pas trompé, mais il était loin d'imaginer qu'il se prendrait d'une telle affection pour chacun des personnages. Il n'y a pas de méchant : le conte ne repose pas sur une opposition manichéenne. le point de vue se concentre sur la reine et ses enfants, un milieu aisé à l'abri du besoin, avec des serviteurs. En cours de route, intervient un monte-en-l'air issu d'une classe défavorisée, sans pour autant que le récit ne comprenne un point de vue social ; ce n'est pas ce genre de récit. Dans ces beaux atours indiens, l'auteur raconte un drame, et la manière dont différents personnages gèrent émotionnellement ces épreuves psychologiques. Il n'y a pas de commentaire recourant au vocabulaire psychanalytique, juste la mise en scène de la manière dont les protagonistes se comportent. Les deux thèmes principaux sont l'exercice du pouvoir et le deuil. Pas de leçon ou d'approche théorique, ni même politique. Même s'il n'est ni reine ni enfant d'un couple royal, le lecteur éprouve une forte empathie pour les personnages principaux, et comprend tout à fait que Shikhara utilise son pouvoir pour exercer sa vengeance. L'ampleur de celle-ci fait réfléchir quant à toute entreprise de vengeance quelle qu'en soit la raison ou les conséquences. le comportement de sa fille Jalna et d'Akbar contraste par rapport à celui de la reine, montrant qu'il est possible de souffrir sans souhaiter se venger. L'enjeu du récit ne réside pas dans ce qui serait la bonne manière de réagir dans la tourmente du chagrin, mais de donner à voir ce qui accompagne celle ou celui qui chérit son chagrin, et ce qu'il advient de celle ou celui qui accepte que la vie continue, plutôt que de s'y résigner. Un conte magnifique, à la fois pour sa narration visuelle d'une grande douceur et d'une grande richesse tant descriptive que colorée, à la fois pour sa mise en œuvre des conventions du conte pour un récit adulte sur le chagrin, avec quelques petites touches d'humour bien tournées et ne manquant pas de piquant. Par exemple : Princesse, vos royales origines ne transforment pas, pour autant, vos menstrues en or liquide. Un conte avec la forme d'un joyau étincelant doucement.
La Réparation
Acceptation, soins, amour - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2022. Il a été réalisé par Nina Bunjevac. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comportant vingt-cinq pages, entièrement dépourvue de dialogue. Il s'agit d'un format imposé dans cette collection des éditions Martin de Halleux. Ce dernier s'est inspiré de l'ouvrage 25 images de la passion d'un homme (1918), réalisé par Frans Masereel (1889-1972). Il s'agit d'une histoire racontée en 25 gravures sur bois, chacune imprimée comme un dessin en pleine page, sans aucun dialogue non plus. L'autrice canadienne respecte cette contrainte, avec une entorse dans la mesure où sept pages comportent plusieurs cases, trois ou quatre. Une femme d'environ une trentaine d'années est assise à sa table de travail devant une page blanche. Sur son bureau, se trouvent également deux pots à crayon avec des porte-plumes, et à coté un flacon d'encre de Chine. Derrière elle, une bibliothèque remplie d'ouvrages. Elle se tient le menton de la main droite avec le coude posé sur la table. Dans la main gauche, elle tient un cadre dont elle est en train de contempler le contenu, songeuse. Elle pose le cadre sur la table, prend le porte-plume qui était posé sur la table, de la main droite, après avoir ouvert le flacon d'encre de Chine, et posé le bouchon à l'envers sur la table. Sous ses yeux se trouve la feuille vierge. Elle approche le porte-plume du flacon et l'y trempe. Elle relève le porte-plume : une goutte se trouve à son extrémité, prête à tomber. Elle rapproche le porte-plume de la feuille blanche et la goutte tombe dessus, formant une tache ronde aux contours irréguliers. La dessinatrice a suspendu son geste au-dessus de la feuille, le porte-plume à quelques centimètres au-dessus de la tache noire. Sous ses yeux, elle éprouve l'impression que la tache développe des excroissances vers l'extérieur, en forme de rayons irréguliers, d'elle-même. Les rayons poussent comme des branches nues, alors qu'il se forme au milieu un espace blanc et vierge, comme si l'encre se déplaçait par elle-même vers l'extérieur. La dessinatrice pose la main sur la feuille, tout en ayant changé la position du porte-plume pour qu'il ne touche pas le papier. Ses yeux lui jouent peut-être un tour : au milieu du cercle blanc au centre de la tache, il y a comme un œil avec les paupières qui la regarde directement. Au centre de cet œil grandi des dizaines de fois, elle distingue un chien courant vers elle, au milieu d'arbres, tenant un petit bout de bois entre ses mâchoires. le chien s'arrête devant un arbre et laisse choir le bâton au sol, puis se dresse sur ses pattes postérieures pour faire le beau au droit de sa maîtresse, une fillette suspendue à trente centimètres au-dessus de sol, s'accrochant à deux mains à une branche d'arbre. Une dame bien habillée pousse la porte de la clôture du pavillon avec le grand jardin, les arbres, le chien et la fillette, ainsi qu'une vieille femme habillée simplement. Voilà un défi très contraint : raconter une histoire complète en vingt-cinq pages, sans avoir recours à aucun mot, uniquement par les images. Par comparaison au récit séminal de Frans Masereel en vingt-cinq images, à raison d'une par page, l'autrice s'accorde un peu de rab puisque sept pages comportent plusieurs cases, ce qui amène le total à quarante-trois dessins, mais effectivement répartis sur vingt-cinq pages. Il s'agit donc d'une histoire qui se lit rapidement, très simple en termes d'intrigue, avec une forme de retour en arrière dont le lecteur comprend qu'il s'agit d'un souvenir de l'autrice, de nature traumatique. Sur le plan graphique, les dessins sont d'une méticulosité extraordinaire, dans un registre très descriptifs avec un niveau de détails élevés. Nul doute que l'artiste se met en scène et qu'elle réalise ses dessins à la plume et à l'encre de Chine comme elle se représente dans les premières pages. Pour augmenter l'impression de volume et la sensation de texture, elle réalise de fins réseaux de points ou de hachures d'une grande délicatesse, évoquant le travail de Gerhard, le décoriste de Dave Sim sur la série Cerebus, en encore plus fin et délicat. Dans le même temps, elle réalise des formes un tout petit peu simplifiées pour que les dessins conservent une lisibilité immédiate, même avec ce fourmillement de traits et de points. Ce travail aboutit à des images présentant une consistance incroyable, avec une sensation de délicatesse plutôt que de préciosité. Cette qualité graphique incite le lecteur à prendre son temps pour savourer chaque planche, chaque dessin. La narration graphique apparaît donc comme évidente et accessible, chaque dessin immédiatement lisible, laissant le lecteur libre d'y passer un peu de temps ou au contraire de dévorer. Pour autant, l'artiste joue avec les possibilités de la bande dessinée pour mettre en scène des phénomènes psychiques complexes et délicats. Cela commence avec cette simple tache d'encre qui semble changer de forme de sa propre volonté, et contenir comme une fenêtre vers un ailleurs. le lecteur n'éprouve pas le besoin de mots supplémentaires qui viendrait expliquer le phénomène : il s'agit d'une évidence. Or dès la page suivante en vis-à-vis, l'image du chien bondissant avec le bâton dans la gueule se trouve dans la pupille de l’œil que le lecteur associe à celui dessiné au milieu de la tache d'encre, tout en se disant qu'il s'agit d'un souvenir venant s'afficher dans l'esprit de l'autrice. C'est ce même œil qui permet de contempler la fillette se balançant au bout d'une branche, puis à partir d'un point de vue tout à fait différent la dame qui pousse le portillon, vue de dos. Parfois le point de vue correspond à une vue subjective de la fillette ; d'autres fois le point de vue permet de voir ladite fillette. En outre, Bunjevac joue avec le cadre même du dessin : huit bordures sont de forme circulaire correspondant au périmètre de la pupille, une est en forme de trou de serrure, les autres sont des bordures rectangulaires traditionnelles. L'artiste joue également avec la temporalité, et parfois la simultanéité. Habitué des bandes dessines, le lecteur comprend bien que chaque case suivante se déroule quelques instants ou quelques heures, ou jours, après la précédente. À l'exception du passage par la pupille au centre de la tache, succession qui correspond plus à un déplacement spatial ou mental, une succession très différente de celle où la tache tombe sur le papier. En planche onze, l'artiste met à profit un autre outil de la bande dessinée : alors que la dame au chapeau dort sur un canapé, la fillette pense à la vieille femme lui déposant un bisou sur le front, et dans un autre phylactère à son chien. L'autrice utilise alors deux bulles de pensée, mais en y plaçant un dessin plutôt que des mots pour rendre compte des souvenirs de la fillette. En planche dix-sept, elle réalise une construction d'image où elle superpose une brutalité à une pensée de la fillette qui se projette dans son état après l'événement, tout en pensant à la réaction de son chien, une image sophistiquée représentant une action ainsi que la réaction d'un personnage sous la forme de ce qu'elle imagine. La planche suivante raconte et établit des liens de cause à effet tout aussi inattendus et mêlant réalité et imaginaire pour un processus mental complexe, avec une grande simplicité et une grande clarté. En vingt-cinq pages, l'histoire est courte, et elle se lit très vite en l'absence de phylactères. Conscient de ce fait, le lecteur prend son temps pour savourer les images, et pour s'assurer qu'il assimile bien les liens de cause à effet qui apparaissent dans les images, ou plutôt qu'il établit par lui-même, à partir des images. Ce n'est qu'une fois l'ouvrage refermé qu'il prend conscience que l'autrice a su induire en lui ces liens à partir de simples images, surmontant les différences culturelles qui existent entre lui et elle, les expériences de vie différentes. Dans la bande dessinée, l'autrice est face à sa page blanche, non pas en tant que symbole de son manque d'inspiration, mais comme matérialité d'un moment calme où elle ne peut pas empêcher ses préoccupations inconscientes de prendre le dessus sur sa pensée. Il s'agit vraisemblablement d'un traumatisme qui a laissé une marque profonde, et les pages suivantes en exposent la nature. le titre indique l'enjeu du récit : la réparation, mais sans préciser qui accomplit cette réparation. le lecteur découvre ce processus sous des atours fantastiques, tout en comprenant bien qu'il s'agit d'un cheminement psychologique. En refermant l'ouvrage, il découvre en quatrième de couverture, un mot de l'autrice : j'ai plongé mon cœur et mon âme dans ce livre qui est l'histoire la plus personnelle que je n'ai jamais racontée. le lecteur repense alors à ce à quoi il vient d'assister et une douce chaleur l'envahit à la suite cette réparation, cette promesse de pouvoir aller de l'avant en ayant accepté ce que l'on est, en ayant fait preuve de compréhension et de compassion pour l'enfant qu'on a été. Une très courte bande dessinée de vingt-cinq pages, sans aucun mot. Un récit qui se dévore en quelques minutes, qui peut se savourer visuellement en prenant le temps de laisser son regard se poser sur chaque planche, dans chaque case. Une maîtrise épatante des propriétés de la bande dessinée pour un évoquer une expérience personnelle, un processus de réparation délicat et empathique appliqué à soi-même, une communion merveilleuse pour soigner une blessure profonde. Extraordinaire.
Punisher - Soviet
Dites-leur que c'est le Punisher qui vous y a forcé. - En termes de parution, ce tome fait suite à Punisher the platoon (2018), dessiné par Goran Parlov. Il comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2020, écrits par Garth Ennis, dessinés Jacen Burrows, encrés par Guillermo Ortego, et mis en couleurs par Nolan Woodard. Les couvertures ont été réalisées par Paolo Rivera. Ce tome contient également les couvertures alternatives réalisées par Jacen Burrows, Marcos Martin, Michael Dowling, Esad Ribi?, Valerio Giangiordano, Cananovas, Takashi Okazaki. Dans une grande ville des États-Unis, Frank Castle (Punisher) pénètre dans le sous-sol d'un bâtiment pour éliminer les criminels qui s'y trouvent. Il découvre qu'ils sont déjà tous morts, abattus par une arme à feu maniée par un professionnel : toutes les balles ou presque ont trouvé leur cible, quasiment aucune ne s'est perdue dans un mur. Cela fait quelques mois qu'il avait pris cette bande en chasse, après avoir obtenu des informations d'un policier désemparé sur leur chef Konstantin Pronchenko, un russe. Non seulement cette bande avait amélioré leur système de livraison de drogues en l'acheminant par convoi de plusieurs véhicules utilitaires sport (SUV), mais en plus en passant par des banlieues dortoirs pour bénéficier d'un environnement tranquille et peuplé de civils, mais en plus Pronchenko avait commencé à investir dans des affaires légales. le policier ouvre sa boîte à gant et remet une enveloppe avec des informations sur ces opérations, à Castle. Ce dernier étudie le dossier et est en train d'y penser en planque de nuit dans une banlieue en attendant le passage d'un convoi de SUV. Quand il a débarqué sur la côté ouest, Pronchenko a commencé par se faire une place au soleil en accomplissant ce que les autres refusaient de faire. Il a écœuré pas mal de parrains qui ont fini par aller voir ailleurs, pour ne pas avoir affaire à lui. Il en est à sa cinquième épouse trophée, et a eu trois fils, maintenant adultes. Castle se pose deux questions. Comment Pronchenko en est venu à mettre en oeuvre des méthodes plus élaborées et sophistiquées ? Qui a abattu ses hommes dans le sous-sol avec un fusil d'assaut de type AK ? Le convoi de SUV noirs passe devant le SUV blanc du Punisher : il est temps de passer à l'action. Castle sait pertinemment que ce convoi constitue à la fois un bon moyen pour réussir à acheminer la marchandise, et également un piège pour toute personne qui souhaiterait l'attaquer, à commencer par lui. Il fait feu sur l'un des véhicules avec une arme automatique, et il est immédiatement pris en chasse par quatre véhicules avec des hommes armés à bord. L'un d'eux réussit à le percuter latéralement, mais pas assez fort pour l'arrêter. La course-poursuite prend fin quand Castle arrête son véhicule dans un entrepôt. Les autres s'arrêtent sur le parking devant. Les hommes armés descendent, se couvrant les uns les autres et s'avancent prudemment vers le SUV blanc. Bien sûr Punisher a préparé son coup et est sorti du véhicule sans se faire remarquer. le responsable du groupe armé donne l'ordre de tirer. Pour peu qu'il ait goûté à la version MAX du Punisher, le lecteur achète ce tome les yeux fermés : c'est la version MAX de Garth Ennis, c'est forcément de la bonne. En plus c'est un type de récit qu'il n'espérait plus voir : une histoire se passant au temps présent, plutôt que dans le passé. Dès la scène d'ouverture, le lecteur retrouve les sensations qu'il attend : Punisher massif et immarcescible, inexpressif et calme. Il examine le carnage comme s'il était chez lui, avec un oeil de professionnel, une analyse technique dépourvue d'émotion. Frank Castle est de retour au meilleur de sa forme, l'incarnation du nettoyeur sans âme, du justicier froid et efficace. Il est certain qu'il sortira triomphant des épreuves qui l'attendent et qu'il éliminera tous les criminels de manière définitive : une solution simple et cathartique pour un lecteur vivant dans un monde complexe, sans jamais de dénouement tranché et satisfaisant. le personnage russe attendu (figurant sur la couverture) fait son apparition à la fin du premier épisode. Surprise ! Lui et Castle vont faire équipe dans une relation de confiance de qualité. La confrérie de Solntsevo (Solntsevskaya Bratva) n'avait aucune chance face à Punisher… elle en a encore moins avec ce duo à ses basques. En revanche, le lecteur ne peut pas réprimer une petite déception en voyant que ce n'est pas Goran Parlov qui dessine cette histoire, artiste extraordinaire alliant une impression de dessin simple et immédiatement lisible, avec une précision étonnante dans les éléments historiques. D'un autre côté, Jacen Burrows n'est pas le premier venu : il a déjà collaboré avec Ennis pour Crossed, et avec Alan Moore pour Providence (2015-2017). Effectivement les traits apparaissent plus appliqués, tout en étant fidèlement encrés par Guillermo Ortega. le dessinateur trace ses traits des décors à la règle, bien rigides, utilise un trait fin et précis pour détourer les formes. le lecteur constate rapidement qu'il s'est investi pour respecter la véracité historique des uniformes militaires, et pour représenter les différentes armes à feu. Ennis est très exigeant sur ces éléments visuels, et est connu pour faire reprendre leur planche aux artistes qui se tromperaient sur un détail militaire ou paramilitaire. Sans surprise, le récit développe une guerre du vingtième siècle, une des marques de fabrique du scénariste : la guerre d'Afghanistan (1979-1989). Sans surprise, Burrows se montre à la hauteur, ayant été à bonne école avec le niveau d'exigence légendaire des scénarios d'Alan Moore. Effectivement, le lecteur peut trouver les dessins un peu figés, un peu trop sages ou académiques par comparaison avec ceux de Parlov. Il peut aussi les comparer aux interprétations réalisées par Rivera et les autres artistes des couvertures variantes. Ces derniers ne peuvent pas s'empêcher de dramatiser leur image, avec Punisher plus vers le personnage d'action romantique ou hyper viril. L'interprétation de Burrows reste dans un registre plus réaliste, avec une apparence factuelle, sans exagérer ni ses mouvements, ni ses capacités, ni son expressivité. de ce point de vue, il est en phase avec la tonalité d'Ennis, racontant l'histoire de manière visuelle, sans trahir les intentions du scénariste. le lecteur voit un homme avec une solide carrure, effectivement aux gestes mesurés de professionnel, au visage inexpressif, même sans colère ou agressivité apparente. L'artiste dessine les décors dans les cases avec une haute régularité, avec un bon niveau de détails, toujours dans une veine réaliste. Les scènes d'action et d'affrontement restent dans le même registre réaliste, avec des plans de prise de vue d'une grande clarté, pour un déroulement plausible. La narration visuelle fait exister les personnages de manière crédible, au service du scénario, en le respectant. Le lecteur sait que Garth Ennis a une affinité certaine pour Punisher, et qu'il met en valeur le personnage, soit en faisant ressortir le contraste entre lui et ses opposants ou ses plus rares alliés, soit en le montrant avancer sans relâche habité par une valeur morale chevillée au corps, ou motivé par une obsession de vengeance. Il retrouve bien ces deux composantes dans le récit : le jeu des différences entre Punisher et le russe, sa motivation différente de celle du russe. Même si la fin du récit ne fait aucun doute (Punisher massacre le criminel), le scénariste maintient le suspense avec des situations de combat haletantes, et des événements inattendus. le lecteur apprécie un thriller musclé et viril au premier degré, une histoire de vengeance, avec des moments Ennis (cruauté avec une dimension gore) qui ne virent pas à la farce macabre. Cela fait belle lurette que Garth Ennis est un auteur confirmé et le lecteur savoure les autres thèmes entremêlés à l'intrigue. Castle a constaté que Konstantin Pronchenko a gagné en finesse dans ses méthodes, et même en intelligence : il a recours à des professionnels compétents. Impossible de ne pas y voir un commentaire sur la spécialisation des métiers et sur le recours à des consultants, et même à une organisation du travail fondée sur l'externalisation. Progressivement, le portrait de Zinaida Sebrovna, cinquième épouse de Pronchenko, s'étoffe pour une étude savoureuse sur l'ambition et d'une femme entièrement à la merci d'un caprice arbitraire de son époux aux méthodes expéditives et au tempérament colérique. Il y a également l'histoire personnelle du russe, et un regard inhabituel sur le ressenti d'un soldat d'une force d'occupation, face à des ennemis aux méthodes barbares, et à une population qui voit les russes comme des occupants illégitimes plutôt que comme une force armée les protégeant d'une guerre civile atroce. Comme dans de précédents récits du Punisher, le lecteur peut être déstabilisé par le fait qu'Ennis ne présente qu'un côté du conflit (celle du soldat russe, et pas celle de la population ou des moudjahidines), mais c'est bien l'intention de l'auteur. Un nouveau récit de Punisher par Garth Ennis, ça ne se refuse pas. Il est possible de regretter l'absence de Goran Parlov, mais Jacen Burrows et Guillermo Ortega réalisent des pages qui développent l'esprit du récit, sans contresens, avec une application et un solide savoir-faire pour ses différentes composantes : attitude et apparence de Punisher, consistance des décors, authenticité des accessoires et uniformes militaires, mise en scène des séquences d'action et des affrontements. Garth Ennis écrit plus en retenue que d'habitude, ce qui donne encore plus de force aux horreurs, avec un regard personnel sur le monde qui nourrit ce récit de genre.
Carcajou
Un chouette western. Un album sur ma pile à lire depuis plusieurs semaines, j'ai profité de ce dimanche ensoleillé pour m'y plonger. Le Canada, 1895, la petite ville de Sinnergulch s'apprête à vivre une révolution, celle de l'or noir. Une révolution qui va mettre à mal cette bourgade. Le carcajou, également connu sous le nom de glouton ou de wolverine en anglais, est un animal redoutable, solitaire et farouche, des traits de caractère que le sang-mêlé Gus Carcajou, il est à moitié Nakoda, est pourvu aussi. D'autres personnages possèdent aussi des traits de caractère de l'animal figurant dans leur nom de famille : le rusé homme d'affaires Jay Foxton, la force et la puissance pour le shérif Linus Kodiak et la vivacité et l'indépendance pour Linda Squirrel, la responsable du cabaret. Ils jouent parfaitement leur rôle. Eldiablo propose un récit dur, violent et très bien construit auquel il glisse avec modération quelques passages proches du burlesque, un ensemble qui fonctionne à merveille. Une lecture que je n'ai pu lâcher avant la dernière planche, surtout ne pas la regarder pour ne pas gâcher la conclusion de ce récit captivant. C'est la partie graphique qui a repoussé ma lecture, pas le genre qui me met des étoiles dans les yeux de prime à bord. Je dois avouer qu'à force de tourner les pages, je lui ai trouvé des qualités. Des personnages qui ont des gueules reconnaissables au premier regard, un coup de crayon gras, expressif avec beaucoup de charme. Les couleurs sont très belles, une petite partie en noir et blanc pour plonger dans le passé de nos personnages. Une mise en scène réussie. De l'excellent travail. Un très bon western que je recommande. Coup de cœur. "La terre ne t'appartient pas, tu le sais. C'est nous qui lui appartenons."
Les Petites Reines
Oh, c'est génial comme BD ça ! Une BD inspirante pour des jeunes filles qui sont victimes de harcèlement sur leur physique, inspirant et surtout riches en sujet pour des jeunes qui la liront ! C'est avant tout le récit de trois jeunes femmes qui sont élues "boudin de l'année" par un type au collège qui est clairement décrit comme un connard, et qui décident de voyager jusqu'à Paris, chacune pour une autre raison. Si le début du récit est bien fait et que le début du trajet m'a intéressé de loin, bien vite j'ai été plus pris au jeu que je ne pensais parce que les autrices ont décidées de mettre en scène divers sujets qui sont d'actualités, liés à ce voyage et plutôt pertinent. En vrac, j'ai trouvé la question du féminisme, l'apprentissage de la philo, la mise en perspective d'internet et de la vraie vie (vraiment bien retranscrit) et surtout un apprentissage de la maturité, les jeunes filles découvrant que leurs belles idées de ce qu'il se passerait une fois arrivé peut être mis à mal face à la réalité. Les gens ne se comportent pas tous comme on s'y attendait, et c'est tant mieux. Parce qu'avec la distance et la méconnaissance, on peut être amené à faire des choses qu'on regrettera ensuite ! Et internet est un bon exemple de ce que les gens peuvent devenir lorsqu'il n'y a plus de conséquences directes. Le tout est servi par le dessin mignon et coloré de Magali Le Huche que je ne connais pas du tout mais qui me plait bien. Il y a ce qu'il faut de texte et de dessin pour toujours avoir une lecture fluide, malgré la quantité de pages. Le travail d'adaptation est remarquable, je n'ai pas du tout senti le poids de l’œuvre originale ! Il y a bien quelques petits défauts de ci, de là : l'adolescente qui tombe amoureuse du gars de 26 ans, je comprends, mais la réciproque, on attendra, hein ? Pareil sur Mireille qui sort parfois des tirades que je trouve très matures pour une fille au collège. Mais bon, c'est parce que sa mère est prof de philo, on va dire qu'elle l'a bien éduquée ! De la même façon, il n'y a pas vraiment le poids de la route à vélo qui est retranscrit, et pour avoir fait des vacances à vélo je peux vous dire que la caravane tirée si facilement par des collégiennes, j'y crois franchement moyen. Mais ces défauts sont imputables à un récit jeunesse qui ne s'embarrasse parfois pas du réalisme pour pouvoir présenter son récit, qui lui est excellent. Le message est louable, l'intention parfaitement exécutée, les considérations tombent juste et le final est tout à fait satisfaisant. Dans un monde où la violence d'internet déborde bien trop dans les vies de tout le monde, chaque jour, il est plaisant de lire une BD ramener un peu tout ça dans le monde réel et montrer que, motivée, des jeunes femmes peuvent briser les clichés. Honnêtement, je ne m'attendais pas à aimer autant, mais j'en suis ravi !
Batman - Un long Halloween
Un des meilleurs comics sur Batman que j'ai lus jusqu'à présent. Si en plus, on le resitue dans la période de sa sortie (1996), il est impossible de ne pas qualifier cette œuvre de culte. Elle amène ainsi tous les codes de la série avec une enquête sombre et très bien écrite sur fond de guerre intestine entre deux grandes familles de la pègre de Gotham : les Falcone et les Maroni. Harvey Dent constitue également l'un des personnages centraux de cette histoire avec Batman et le capitaine de police Gordon et on suit avec un plaisir non dissimulé sa lente descente vers la folie qui l'amènera à devenir "Double face". La plupart des autres "méchants" de l'univers de Batman sont également présents : Catwoman, le joker, l'homme mystère, Julian Day, Poison Ivy, etc... mais leur introduction reste bien amenée et cohérente avec l'histoire d'ensemble. La chute finale, assez ouverte, conclut plutôt bien l'intrigue et laisse place à l'imagination du lecteur quant à l'identité réelle du tueur en série Holiday. Côté dessin, Tim Sale croque les personnages de la série de l'homme "Chauve-souris" de très belle manière (mention spéciale à la dentition du Joker!) et avec un jeu d'ombres et de couleurs très franches mettant en valeur les décors grandioses de bon nombres de scènes. Certaines pages pleines (au moins deux par chapitre) méritent ainsi que le lecteur s'y attarde pour contempler tout le savoir faire du dessinateur dans le découpage des différentes scènes d'action. Si on ajoute à cela, que j'ai eu entre les mains la très belle intégrale éditée par Black label en 2022 et comportant de nombreux bonus tels que des entretiens avec Christopher Nolan (qui s'est fortement inspiré de l'univers de cette œuvre pour sa série the dark knight, rien que ça...) ou des croquis et dessins de Tim Sale, vous comprendrez pourquoi j'ai été totalement conquis. Un ouvrage que tout fan de Batman doit posséder. Originalité - Histoire : 9/10 Dessin - Mise en couleurs : 9/10 NOTE GLOBALE : 18/20
Les Frontières du douanier Rousseau
La simplicité leur est insupportable. - Ce tome contient une biographie partielle du douanier Rousseau, ne nécessitant aucune connaissance préalable. Il a été réalisé par Mathieu Siam pour le scénario, et par Thibaut Lambert pour les illustrations et les couleurs. La première édition date de 2022. Il comporte cent-huit pages de bande dessinée, ainsi qu’une postface de sept pages avec illustrations, dans laquelle le scénariste explique la genèse du projet, sa motivation et ses objectifs ainsi que ceux du dessinateur. Palais de Justice de Paris, le 9 janvier 1909. Il neige et un homme en costume avec un chapeau, une canne et une sacoche court pour y entrer. Il glisse sur les marches et perd l’équilibre. La sacoche vole dans les airs, s’ouvre en tombe et les papiers s’éparpillent. L’écrivain Castel reprend juste sa sacoche, sans prendre le temps de ramasser ses documents, même pas ceux que lui tendent des passants. Il pénètre enfin dans la salle d’audience et prend place à côté de du journaliste Rassat. Les deux hommes font connaissance. Rassat, journaliste au Petit Quotidien demande à l’écrivain ce qu’il vient faire dans un jugement de faits divers, car on n’est pas dans un café de Montparnasse ici. La veille au soir dans tous les cercles littéraires, on ne parlait que de ce procès. Il paraît que le peintre Rousseau est une curiosité à entendre et qu’il y a bien matière à faire un bel article. Ce peintre est fantasque. Le juge fait entrer l’accusé : Henri Rousseau. Il demande au greffier de procéder au rappel des chefs d’accusation et des faits établis la veille. Monsieur Henri Julien Félix Rousseau, retraité de l’Octroi de Paris, est accusé de faux et usage de faux. Messieurs les jurés, la cour a établi hier que Monsieur Sauvage, commis de 3ème classe à la banque de France, déclara à Monsieur Rousseau avoir été victime d’usurpateurs. Il lui demanda de l’aide pour récupérer son argent. Monsieur Rousseau n’y vit pas d’inconvénient. Sur les instructions précises du banquier véreux, Rousseau réalisa de faux chèques. Le 9 novembre 1907, Rousseau se présenta à la succursale de la banque de France de Meaux, où le caissier lui remis 21 billets de 1.000 francs correspondants au montant des faux chèques. Il donna les billets à Sauvaget qui lui offrit 1.000 francs pour le service rendu. Le juge demande à l’accusé s’il reconnaît les faits. Rousseau demande : lesquels ? Les chèques, le juge lui indique que ce sont des faux, mais pour le peintre ils étaient vrais, voilà tout. Il veut bien reconnaître tout ce qui a été dit, mais ce qui lui paraît grave, c’est de ne pas pouvoir finir sa toile en cours. Son avocat reformule : ce que son client veut dire, c’est qu’il comprend la gravité des actes reprochés, mais qu’il n’en est pas pour autant responsable. Il est lui aussi une victime de ce monsieur Sauvaget. Rousseau reprend : il est bien une victime. Mais après avoir réfléchi toute la nuit, il croit qu’il est possible d’arranger tout cela rapidement : on le libère et il fera un grand portrait de la dame du juge. L’exercice de la biographie en bande dessinée nécessite de faire des choix : plutôt une construction chronologique ou plutôt une construction thématique, plutôt une histoire à la première personne ou plutôt des témoignages présentant des facettes différentes du sujet. Les auteurs parviennent à intégrer ces différentes approches en situant le temps présent de la biographie en 1909, lors du procès d’Henri Rousseau (1844-1910), alors âgé de soixante-cinq ans. À la prise de contact, voici donc une bande dessinée de prétoire : avocats, juge et témoins évoquent la vie du douanier Rousseau et celui-ci les interrompt par des commentaires décalés. D’un côté, cela donne un cadre au récit et constitue un dispositif propice à la prise de recul puisque chaque intervenant commente avec un jugement de valeur apporté par les années écoulées, ou sur la base d’un point de vue découlant de leur fonction, l’accusation, la défense, la gestion du procès. D’un autre côté, ce n’est pas un cadeau pour le dessinateur qui se retrouve avec des scènes très statiques essentiellement composées d’individus en train de parler tout en conservant une posture, à l’exception d’Henri Rousseau montrant plus naturellement ses émotions. Thibault Lambert réalise des dessins à l’aquarelle, sans trait de contour encré (sauf pour quelques nez et quelques mentons), en couleur directe. Il a opté pour une nuance chromatique d’ambiance appliquée aux séquences de procès, entre acajou, brique et terre de Sienne, déclinée en teintes plus ou moins foncées en fonction de l’éclairage. Cela apporte une forme de monotonie, faisant ressortir que ce n’est pas un environnement propice à l’épanouissement de l’artiste jugé, à l’expression de sa créativité. L’expressivité des visages transmet bien l’état d’esprit des intervenants, entre énervement, moquerie, amusement, ou incompréhension. Chaque personne en train de parler ou d’écouter adopte une position en cohérence avec ses propos ou la manière dont il les reçoit. L’artiste parvient à apporter du rythme et du mouvement avec le langage corporel et les cadrages, dans ces suites de plans poitrine et plans taille d’individus en train de parler. Dès qu’une personne apporte son témoignage, la bande dessinée passe en couleurs, toujours en couleur directe, majoritairement avec des teintes pastel. La peinture de Lambert comprend une forme de simplification des traits des visages, des silhouettes, des éléments de décors, sans pour autant essayer de singer les caractéristiques de la peinture du douanier Rousseau. Il utilise l’aquarelle pour évoquer l’ambiance lumineuse, rendre compte des formes, jouer avec les taches de couleurs, et à deux reprises opérer un glissement vers une toile de Rousseau, comme si la perception du peintre s’imposait à la réalité pour la transformer et entraîner le lecteur dans sa vision intérieure subjective entièrement modelée par sa sensibilité. Les séquences de témoignage apportent une forte variété visuelle de lieux et de personnages : les douaniers attendant sur le quai d’un port qu’un navire se présente, les collègues de Rousseau lui faisant un canular dans un cimetière de nuit, la visite d’une grande serre tropicale avec quelques animaux en cage, une vision de Paris et de la tour Eiffel, un été dans la campagne près de Laval, un atelier de ferblantier, un cabinet de notaire, un champ de tournesols (avec un clin d’œil à Vincent Van Gogh en page 46), une cellule de prison bien grise, l’appartement de Rousseau à Paris avec la petite cour en bas d’immeuble, et à trois reprises une source d’inspiration du peintre. D’un côté, le rendu à l’aquarelle apporte une forme d’unité visuelle à l’œuvre. De l’autre côté, le dessinateur surprend régulièrement le lecteur par une composition ou l’agencement des couleurs : le dessin en pleine planche essentiellement blanche en page 15 alors que Rousseau entame une esquisse, les ombres chinoises des troncs dénudés de nuit dans le cimetière en page 19, les taches de couleurs pour les fleurs des bouquets d’une vendeuse sur le marché, l’effet de jungle naïve dans la serre, le blanc qui sépare une femme en train de poser de Rousseau qui prend les mesures pour bien montrer la distance d’interprétation entre sujet et artiste en page 71, le dessin en double page montrant l’activité effervescente dans la petite pièce principale de l’appartement parisien du peintre, etc. Ainsi la narration visuelle tient le lecteur par la main pour qu’il considère la réalité pour partie avec le regard d’Henri Rousseau. Le scénariste commence par le présenter sous son jour le moins flatteur : un contrefacteur pas très futé, criblé de dettes, un citoyen peu conscient de ses responsabilités et incapable d’y faire face, un peintre n’ayant pas les pieds sur terre et dont la prétention d’artiste suscite la moquerie des adultes du fait de la naïveté de ses toiles. Au fil des témoignages, le lecteur assiste à des passages clé de la vie de l’artiste, par ordre chronologique, à l’exception de la première scène expliquant d’où provient le qualificatif de Douanier qui a fini par remplacer son prénom. Il découvre un homme issu d’un milieu prolétaire, obligé de devenir soldat car son père l’a inscrit d’autorité dans l’armée. Mais aussi un créateur persuadé de son talent et de la qualité de sa vision artistique, ayant côtoyé Alfred Jarry que l’on voit commencer à composer Père Ubu dans l’appartement de Rousseau, Pablo Picasso avec qui il discute, Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin qui viennent manger chez lui, sans oublier Jean-Léon Gérôme (1824-1904), peintre et sculpteur français dont il fut le voisin de palier. En entamant une biographie d’un artiste célèbre et retenu par la postérité, le lecteur espère découvrir sa vie, les conditions de développement de son talent, et la réalisation de ses principales œuvres, ainsi que l’accueil qui leur a été réservé. Le scénariste donne satisfaction sur chacun de ces éléments, en procédant par exemples ou par échantillons, plutôt que de manière exhaustive, avec un choix très intelligent et pertinent. Il ne s’arrête pas là : dans la postface, Mathieu Siam écrit que qu’il était intrigué par deux choses concernant ce peintre. Tout d’abord le fait qu’on ne l’appelle pas le peintre Henri Rousseau, mais le Douanier Rousseau, sans compter que le scénariste lui-même travaille pour l’administration des douanes. Puis le fait qu’il est personnellement réceptif à sa peinture : ses toiles provoquent un premier effet déstabilisant conduisant parfois à l’hilarité. Ses personnages aux proportions incohérentes, ses perspectives improbables et ses motifs naïfs, évoquent un travail enfantin. Au cours de cette biographie, ces caractéristiques sont exposées, y compris les réactions hilares. Puis Siam va plus loin en exprimant l’effet que les œuvres du Douanier Rousseau produisent sur lui, ce qui lui parle et transforme sa vision personnelle du monde, le lecteur pouvant alors réagir en comparant ses propres réactions. L’exercice de la biographie doit au moins satisfaire l’horizon d’attente comprenant le récit de la vie de l’artiste, un minimum de recul, et une narration visuelle en cohérence avec soit la vie du peintre, soit son œuvre, et, au mieux, proposer des passerelles entre les deux. Les deux auteurs réussissent parfaitement à tenir cette promesse implicite, et parviennent à faire mieux en transmettant ce qui leur parle, ce qui les touche dans les toiles du Douanier Rousseau avec clarté et sensibilité. Une belle réussite qui donne envie d’aller voir ou revoir une exposition consacrée à cet artiste.