La richesse de la banalité
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Ce tome fait partie des histoires autobiographiques d'Harvey Pekar, regroupées sous le terme global d'American Splendor. Il contient les 4 épisodes parus en 2006/2007, publiés par Vertigo Comics (branche adulte de DC Comics), tous écrits par Harvey Pekar (1939-2010). Il regroupe 28 histoires allant de 1 à 20 pages, illustrées par 18 artistes différents, certains en dessinant plusieurs. Il s'agit de Ho Che Anderson, Zachary Baldus, Hilary Barta, Greg Budgett & Gary Dumm, Eddie Campbell, Richard Campbell, Richard Corben, Hunt Emerson, Bob Fingerman, Rick Geary, Dean Haspiel, Gilbert Hernandez, Leonardo Manco, Josh Neufeld, Chris Samnee, Ty Templeton, Steve Vance, Chris Weston, Chandler Wood. Vertigo Comics a publié une deuxième saison : American Splendor: un autre dollar (2007/2008). Toutes ces histoires mettent en scène un moment de la vie quotidienne et banale du narrateur.
Harvey évoque ses parents : un couple juif, leur retraite, la fréquentation de la synagogue par son père, leur souhait de se rendre en Israël, la réussite de leur fils aîné, celle moins prestigieuse d'Harvey, la maladie d'Alzheimer de son père, le décès de sa mère. Dans une gare routière, assis sur un siège, Harvey observe une autre voyageuse en train d'émietter son gâteau pour le manger. Joyce Brabner, l'épouse d'Harvey, est partie pour quelques jours : il se retrouve seul avec Danielle leur fille adoptive, source perpétuelle d'angoisse. Joyce et Harvey sont dans un avion de ligne et il prend un jus d'orange : il demande à l'hôtesse de l'air s'ils distribuent encore des sachets de cacahuètes. Il se trouve qu'ils sont à vendre. Les toilettes sont bouchées : pour Harvey c'est un rite de passage dans l'âge adulte, bien plus que n'a pu l'être sa barmitsva. Il faut qu'il réussisse à les déboucher par ses propres moyens, en se servant de sa capacité à observer et à déduire. Danielle a été punie et doit rester à la maison, mais elle fait le mur à l'occasion d'Halloween. Elle demande pardon en rentrant et avoue le lendemain qu'elle a perdu ses lunettes. Harvey sort avec elle pour essayer de les retrouver. Harvey papote avec le couple qui tient la caisse dans un restaurant à emporter. Il neige à l'extérieur, et Danielle appelle Joyce pour lui indiquer qu'elle ne peut pas rentrer et qu'elle passe la nuit chez une copine. le lendemain, Harvey Pekar doit conduire sur les routes enneigées pour aller la chercher dans un quartier qu'il ne connaît pas.
Harvey Pekar emmène sa voiture au contrôle technique et il faut faire réparer le pot catalytique. Joyce Brabner est en recherche d'emploi, en tant que docteur de famille. Elle offre ses services en réponse à une petite annonce, mais le médecin qui la reçoit lui semble très étrange. Pekar signe à une table dans une convention de comics. Son collègue conseille à un fan d'acheter un sac en plastique pour y mettre son comics signé. Encore enfant, Harvey s'amusait avec son cousin à se lancer des pierres dans le jardin, sans se rendre compte du risque encouru d'en recevoir une. Harvey a fini son travail du jour et il monte se reposer sur son lit, sans pouvoir s'empêcher de penser à l'avenir, en particulier à la façon dont il pourra payer la fac à sa fille adoptive. Harvey se réveille à trois heures du matin. Il commence par prendre des bouffées de bronchodilatateur pour son asthme. Un peu plus tard dans la nuit, il prend successivement son antidépresseur, sa combinaison de quatre sels d'amphétamine, son médicament pour l'hypertension et celui pour les migraines. Pekar s'implique dans un mouvement pour le régionalisme. Harvey évoque sa prochaine séance de dédicace avec la caissière du supermarché, pour son nouveau livre Ego & Hubris. Harvey donne des conseils à un auteur débutant sur la manière de gérer les observations des responsables éditoriaux. Etc.
La série American Splendor a été publiée de manière épisodique de 1976 à 2008, une série autobiographique d'histoires courtes, la vie d'un individu ordinaire vivant à Cleveland, un peu dépressif par moment, un peu grincheux à d'autres. Harvey Pekar a connu un succès qui lui a valu une reconnaissance médiatique réelle d'auteur littéraire : invité sur les plateaux télé de talk-show, et même une adaptation en film American Splendor (2003) réalisé par Shari Springer Berman et Robert Pulcini, avec Paul Giamatti. Il évoque des moments ordinaires de sa vie comme déboucher des toilettes ou demander de l'aide à un voisin, comme des moments ordinaires pour lui mais plus exotiques pour le lecteur (signer des livres à une convention, rencontrer ses éditeurs). L'auteur donne accès au flux de pensées intérieures de son avatar, révélant un caractère anxieux, manquant de confiance en lui, en butte à des problèmes d'argent, à des inquiétudes quant à la valeur de ses créations, valeur surtout monétaire. Même s'il n'est pas sous traitement comme Pekar, le lecteur se reconnaît avec facilité dans ses petits problèmes du quotidien, dans ses doutes, dans ses difficultés relationnelles. Il est frappé par l'empathie de l'auteur envers les personnes avec qui il interagit : il s'inquiète constamment de les vexer ou de les mettre mal à l'aise. Il sympathise avec Harvey toujours prompt à l'autodérision et à l'autocritique, tout en compatissant à son état physiologique. A priori, tout dans Harvey Pekar en fait un individu sans intérêt, pour une vie d'une la banalité affligeante et sans relief. À la lecture, tout fait de son créateur un individu ordinaire singulier et unique, en même temps que son quotidien se révèle universel et touchant.
Il est également possible que le lecteur n'ait jamais entendu parler de Pekar, mais qu'il tombe en arrêt devant la liste des artistes qui ont illustré ses histoires. Il a l'impression de lie le catalogue de l'éditeur de comics Fantagraphics, réputé pour son exigence en matière littéraire des comics que l'éditeur en chef Gary Groth choisit de publier. Il n'y a rien moins que le dessinateur de From Hell d'Alan Moore, celui d'une biographie remarquée de Martin Luther King, l'auteur d'une série sur les meurtres célèbres du dix-neuvième et du vingtième siècle, celui d'une autofiction décapante Minimum Wages, et des légendes des comics indépendants comme Gilbert Hernandez (Love and rockets), ou Richard Corben (Den). le responsable éditorial a réussi à mobiliser la crème de la crème des indépendants. Chacun de ces artistes se plie à montrer la vie ordinaire de d'Harvey Pekar, en respectant une approche réaliste, dépourvue de toute utilisation d'une licence artistique, à mille lieues des comics industriels de superhéros. Cela commence doucement avec Ty Templeton mêlant des images des parents du narrateur, avec le narrateur lui-même en train de s'adresser au lecteur, faisant très bien passer les phylactères d'exposition. Suivent deux pages par Hilary Barta, avec une touche légère d'exagération comique à la fois pour le comportement de la dame savourant son gâteau, et pour le regard indigné d'Harvey. Arrive ensuite Dean Haspiel qui illustre 5 histoires dont la plus longue dans un registre un peu plus brut dans les traits de contour, avec une direction d'acteurs un peu appuyée pour les expressions de visage et les postures. le résultat est très vivant, générant une forte empathie chez le lecteur, sans pour autant caricaturer Harvey Pekar, sans en faire un individu caractériel ou au comportement relevant d'une pathologie particulière. Greg Budgett & Gary Dumm illustrent 2 histoires dans un registre graphique plus proche de la réalité.
S'il est un amateur assidu de comics indépendant, le lecteur anticipe avec une grande curiosité, ce que peut donner l'interprétation de la banalité du quotidien par des artistes réputés pour leur forte personnalité graphique. Il retrouve bien la patte de Richard Corben, avec ses personnages très charnels, et ses textures tactiles, et pourtant Corben fait en sorte de rester dans le registre biographique, se mettant vraiment au service de l'auteur, plutôt que de plaquer ses interprétations barbares ou gothiques. Eddie Campbell trouve également le bon dosage entre l'approche qu'il utilise pour ses propres comics autobiographiques (Alec) et le style propre à American Splendor. Il est à la fois possible de reconnaître son découpage de page, et la manière de parler d'Harvey. Chris Samnee réussit de très beaux effets de neige quand Harvey conduit pour aller chercher Danielle. Les dessins de Leonardo Manco sont plus proches du photoréalisme, les dialogues et les pensées d'Harvey prenant le dessus pour établir le ton narratif. Il en va de même pour les 2 pages très détaillées de Chris Weston. S'il le connaît, le lecteur sait que Rick Geary a une façon très à lui de dessiner, et là encore le mariage avec Pekar aboutit à une tonalité enrichissant l'anecdote, sans que Geary ne perde quoi que ce soit de sa personnalité graphique. le trait de Gilbert Hernandez est immédiatement reconnaissable, et à nouveau l'alliance des 2 auteurs fonctionne sans aucune difficulté, sans que l'un ne donne l'impression de dominer l'autre. Même l'approche très particulière de Bob Fingerman (avec des têtes un peu plus grosses que la normale) rend bien compte des sensations et des états d'esprit d'Harvey.
Ce recueil d'histoires courtes constitue une réussite exemplaire où la concentration de grands créateurs ne nuit en rien à l'unité de la lecture, ou à la personnalité de l'auteur. le lecteur se rend compte qu'il est captivé du début jusqu'à la fin par le quotidien d'Harvey Pekar, par ses angoisses, ses doutes, son humanité. Une nuit d'insomnie révèle l'ampleur de sa médication, ce qui ne l'empêche d'être normal dans la vie de tous les jours. Il est vraisemblable que ce tome constitue une porte d'entrée accessible avant de se lancer à la découverte des histoires plus anciennes.
Merci Josq, un gros coup de cœur pour moi également. La colorisation est splendide et je retiendrai en particulier chaque conversation, toutes finement amenées. Aucune ne nous ennuie, aucune n'est sans intérêt. Tout est millimétré pour apporter cette fameuse douceur qui crée une véritable poésie dans une histoire d'aventure captivante.
Le dessin est très réussi, j'adore. Les visages sont particuliers, permettant de déceler la nature profonde de chaque personnage, même ceux qui sont les plus difformes ont un brin de lumière dans le regard. Vraiment, le dessin m'a séduit : les décors, l'époque, les lieux où se déroule chaque partie de l'histoire, le regard du personnage principal, simple mais tendre...
Gros coup de cœur, je ne donne pas la note maximale à cause de la facilité du scénario. Bien qu'il m'ait paru très original dans la plus grande partie de l'histoire, j'ai été un peu moins convaincu par la dernière partie. Plus je m'approchais de la fin, plus je sentais que tout allait s'accélérer, et souvent, dans ces cas-là, la qualité de l'histoire perd un peu de sa saveur vers la fin. Je dis bien -un peu-, car la qualité scénaristique reste excellente, tout est parfaitement maîtrisé et en adéquation avec le ton de l'histoire. C'est plus par rapport à mes attentes que j'ai ressenti une baisse. Un peu trop rapide et facile à mon goût. Malgré ça, j'ai tout de même passé un agréable moment sur cette dernière partie et j'ai fini cette BD avec grand plaisir.
Dommage que ce genre de pépite ne dure pas plus !
J'avais beaucoup entendu parler de cette bande dessinée, mais sans savoir pourquoi, j'ai longtemps traîné avant de finalement m'y atteler... Grand bien m'en a pris, car je crois qu'on touche du doigt un chef-d'œuvre !
C'est évidemment un coup de cœur graphique. Le dessin de Luigi Critone est d'une justesse impressionnante, ni trop réaliste, ni trop vague. Il nous offre une réinterprétation du réel qui nous fait voir un monde connu comme si c'était la première fois qu'on le contemplait. On est vraiment face à un maître du genre. Il convient toutefois de rendre hommage également à Francesco Daniele et Claudia Palescandolo, car leur somptueuse mise en couleur met parfaitement en valeur le dessin de Critone qui n'aurait peut-être pas paru aussi vivant sans cela.
Mais Aldobrando ne serait que peu de choses s'il se résumait à ses exceptionnelles qualités graphiques. Ce qui rend ce récit aussi puissant, ce n'est pas seulement son identité visuelle, aussi forte soit-elle. C'est aussi le talent impressionnant de scénariste de Gipi. Non seulement le scénario est parfaitement écrit, mais surtout, il s'appuie sur des dialogues d'une subtilité prodigieuse et d'une infinie poésie. Chaque échange entre deux personnages est une petite perle de sagesse, qui touche d'autant plus notre cœur et notre âme, qu'elle s'insère merveilleusement dans le récit et que, jamais elle ne prend la forme d'une quelconque propagande moralisatrice.
Alors oui, bien sûr, il y a des méchants, dans Aldobrando, et des vrais. Et pourtant, même ces méchants ont une âme. Le roi est la traditionnelle figure d'un dirigeant déconnecté du peuple sur lequel il exerce un pouvoir abusif. Mais au détour de quelques phrases bien pesées, Gipi nous donne à voir l'être humain qui se cache derrière ces bourrelets adipeux. Cela ne fait pas de lui un "gentil" déguisé, mais permet d'humaniser un homme mauvais, dont on peine à savoir s'il est vraiment mauvais par conviction ou si son mépris est le fruit de la souffrance.
Il en est de même pour un Inquisiteur qui semble bien retors, dans son ambigu double-jeu. Mais lui aussi accomplira des actions dont on ne sait si elles reflètent une noblesse d'âme ou simplement l'accomplissement de complots trop bien ficelés.
De l'autre côté, chez les "gentils", tout n'est pas blanc non plus. Gipi nous donne à contempler un bon nombre de parcours magnifiques, notamment autour de ce couple de légende composé d'une ancienne esclave royale et d'un berger devenu un effrayant assassin aux yeux de tous. Ils s'aiment, mais leur amour va-t-il les pousser à ignorer la souffrance des autres ? Question à l'origine d'un des plus beaux dialogues de cette bande dessinée qui n'en manque pas.
Car en effet, on n'a pas parlé d'Aldobrando lui-même, qui donne son nom au récit. Son duo forcé avec le falot Gennaro est une merveilleuse idée scénaristique, qui permet de mieux mettre en exergue l'innocence de l'un et la bassesse de l'autre. Là encore, Gipi donne à ses personnages une trajectoire incroyable, qui touche au plus profond de l'âme. Il parvient à nous faire voir le monde entier à travers les yeux d'Aldobrando, capable de constater par lui-même la corruption de la société, et d'y chercher des solutions.
C'est ce qu'il y a de plus beau, dans cette bande dessinée, dans ce cadeau signé Gipi. L'idée même qui sous-tend les grandes mythologies, les grandes tragédies, les grands récits. Car comme chez Homère, Racine ou Tolkien, ce sont les créatures les plus petites et les plus faibles, qui font avancer le monde vers la lumière. Loin du regard méprisant des puissants, loin des humeurs changeantes d'une foule volage, loin des critères de beauté et d'acceptation qui structurent la société dans laquelle on vit, ce sont les humbles qui transmettent le Beau et le Vrai.
Et la preuve que Gipi et Critone ont atteint leur but, c'est que quand on referme à regret cette histoire incroyable, on se rend compte qu'Aldobrando nous a changé, nous aussi. Parce que déjà, au fond de nous, on sent poindre cette envie d'être un peu moins mauvais que d'habitude, et d'essayer de répandre autour de nous cette petite idée si simple à accomplir, et pourtant si compliquée à atteindre, ce petit quelque chose qui est gratuit et qui rapporte beaucoup : faire le Bien.
Une nouvelle série orientée dark fantasy, qui nous propose l'histoire d'une enfant sauvage, élevée par les dragons, qui est capturée par une tribu de chasseurs de dragons, et se retrouve de fait dans une position très inconfortable. Elle est en butte à la méfiance, pour de ne pas dire plus, des villageois, et confrontée à un dilemme lorsque le dragonnet capturé en même temps qu'elle doit être abattu. Au-delà de l'ambiance typiquement fantasy relative aux dragons, on a droit à des éléments de technologie comme des barges volantes ou des navires, qui amènent un petit vernis steampunk à l'ensemble. C'est assez agréable pour l'heure, l'histoire est plaisante bien que sans surprise particulière, et la fin du premier volume propose un cliffhanger en mode survival pour Nato et ses camarades.
Graphiquement Shiro Kuroi est assez convaincant dans ses designs d'engins et de dragons, c'est du bon boulot. Je suis plus réservé sur les visages de ses personnages, qui semblent un peu tous figés, éberlués, surpris, alors que ce n'est pas du tout le propos.
Je lirai la suite avec plaisir.
Une œuvre d'art, tout simplement. Le dessin est sublime, les personnages sont sublime, Supergirl est sublime. Certaines planches sont magnifiques, comme si des gouttes de peinture avaient été projetées harmonieusement. Bravo à Bilquis Evely. J'avais déjà remarqué son style très poétique dans quelques images de Sandman - The Dreaming. J'adore.
Le découpage des cases et la mise en page sont encore une fois très réussi. J'ai été agréablement surpris par cette lecture de comics de super-héros, moi qui crains souvent une mise en page et des combats trop chaotiques...
Les personnages, même les méchants, ont tous un petit charme et une douceur dans le visage. Le récit raconté par la jeune fille m'a complètement envoûté, elle m'a fait sourire à plusieurs reprises avec son langage très soutenu.
Après avoir adoré Strange adventures de Tom King, je n'ai pas attendu longtemps pour enchaîner sur un autre de ses succès actuels. Deux fois 5 étoiles, je ne peux tout simplement pas mettre moins comparé à mes autres notes de 4 étoiles. Peut-être aurais-je mis 4,5, mais je ne peux que trancher à 5 pour bien marquer la différence de qualité. Autant sur l'originalité de l'histoire, la narration, que le style du dessin et de la colorisation, tout est parfait à mon sens.
Petit à petit, je sors de ma zone de confort en ne lisant plus uniquement des comics de super-héros sombres ou déjantés, et je suis agréablement surpris par d'autres héros plus ordinaires. À suivre, mais en tout cas, cela m'a donné envie de lire d'autres histoires sur Supergirl.
Voila une excellente BD ! Je voulais la lire depuis longtemps parce que le nom d'Ovidie ne m'est pas inconnu et que j'aime énormément ce qu'elle dit et ce qu'elle fait. Quitte à assumer parfois des prises de positions polémiques, je trouve son discours souvent salutaire et impressionnant sur la question féminine. Une grande femme, donc, qui s'intéresse en plus à la BD. Autant dire que je n'avais pas envie de passer à côté.
La BD n'est qu'une longue mise en parallèle de deux mondes : celui de la jeunesse d'Ovidie, dans les années 90, et celui actuel, post-Metoo et #balancetonporc, où la question féminine est apparue au grand jour. En faisant un déroulé qui met des moments de sa jeunesse en résonance avec ceux qu'elle vit en tant qu'adulte et mère, Ovidie pose un regard cynique sur les années 90. Loin des représentations hollywoodienne qui tentent vainement de faire revivre ce qui s'apparentait à un âge d'or (mais correspond bien plus à une nostalgie mal placée, tout comme c'est le cas des années 80), Ovidie dépeint une jeunesse dans une société profondément sexiste, où le viol est courant et quotidien, où la place de la femme est encore d'objet sexuel ou de désir, où la dualité maman/putain est encore bien présente.
La BD présente des situations horribles à voir, ce qui me fait dire que la BD n'est pas à mettre entre toutes les mains, mais embrasse un large spectre de situations, ce qui me donne envie de la mettre entre toutes les mains. Le parallèle est d'autant plus intéressant qu'Ovidie raconte sa propre expérience de mère et réfléchit à ce que sa fille risque de/va subir. Et je suis assez d'accord avec elle sur plein de sujets, y compris la scène de discussion sur l'alcool qui m'incite à réfléchir différemment les repas entre amis.
Audrey Lainé à fait un super travail de dessin, entre les couleurs chaudes dans le présent et le dessin qui exprime des horreurs dans le passé, on est dans de l'efficace mais parfaitement lisible, avec une puissance évocatrice dans plusieurs passages. C'est aussi fort que ça doit l'être, y compris dans son final qui surprend un peu vis-à-vis du ton de l'album mais qui ouvre justement sur quelque chose de plus optimiste.
Comme souvent, je recommande énormément cet album aux hommes, tous autant qu'ils soient, pour apprendre un peu plus à se mettre dans la peau des autres et comprendre pourquoi le féminisme est important. Il est aussi bon pour eux que pour elles de se rappeler que dans notre enfance, des choses atroces étaient considérées comme banales et communes, et que la situation aujourd'hui peut être à bien des égards encore pire avec l'apparition des réseaux sociaux. Merci le revenge porn, et toutes ces sortes de choses !
Mais en même temps, la BD reste optimiste. Internet a permis à de nombreuses personnes de se trouver collectivement et s'organiser, y compris sur des sujets comme le féminisme. Les choses changent, de Metoo aux nombreuses dénonciations de stars (de la télé, d'internet, de la musique, du sport ...) qui sont régulièrement dénoncées pour leurs abus sexuels. Bien sûr tout n'est pas rose et de nombreuses actrices ayant témoigné ont vu leur carrière détruite, mais je suis d'accord avec Ovidie : les choses changent, à hauteur de vie humaine, et il est de notre ressort de faire progresser tout ça encore un peu plus.
Connaître, c'est excuser. Et si excuser n'est pas absoudre, c'est déjà résoudre.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2022. Aurélien Ducoudray en a écrit le scénario, Nicolas Dumontheuil a réalisé les dessins et les couleurs. L'ouvrage comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée.
Pendant la Renaissance, le Marquis se rend chez son ami le comte François de Dardille, en carrosse. Prologue : un moine sur son âne arrive en ville. Il passe devant les femmes au lavoir, en train de s'affairer sur la lessive de leur linge. Il descend de son âne, et soulève sa bure pour constater que son kiki est au repos. Il sonne à une porte et attend qu'on lui réponde, alors que la maîtresse de céans est occupée avec un gentilhomme le sabre au clair, et qu'un ménestrel chante au Clair de la Lune, en faisant ressortir le double sens des paroles. Finalement, la femme finit par ouvrir la porte et le moine peut donner libre cours à sa libido. le carrosse du Marquis passe devant une église, et son passager demande au cocher comment ce dernier a trouvé le comte. Il répond qu'il ne saurait dire, car la continuité de compagnie ne favorise pas le discernement des différences. Tout ce qu'il sait, c'est qu'un courrier reçu semaine passée a fait appeler le Marquis semaine séante. le passager arrête là la conversation et reprend sa place sur la banquette à l'intérieur de l'habitacle. Il se demande depuis quand les cochers parlent comme Molière. Va-t-il manier alexandrin en étrillant son bourrin ? Décidément ce siècle des Lumières les dispense vraiment sans discernement. À quoi bon donner talent à fonction qui n'en a pas usage ? Bientôt ils arrivent à destination et le Marquis descend du carrosse, puis monte les marches jusqu'au perron. Il est fort surpris que les deux laquais présents n'annoncent pas au propriétaire que son visiteur attendu est arrivé.
Le Marquis rentre dans la grande demeure et il va trouver par lui-même le comte François de Dardille dans son bureau. Son ami le remercie d'être venu et lui tend un acte notarié copieux, en lui indiquant quel paragraphe lire à quelle page. le marquis se rend donc page huit, paragraphe quatre et lit : susnommé et en présence convenue sous l'égide du juge de Dieu monseigneur Soutiran convoque son mari François de Dardille à l'épreuve du Congrès. Tout en lisant, il a suivi le comte qui est entré dans son atelier. Il se met à couler un soldat de plomb tout indiquant au Marquis de poursuivre sa lecture avec le paragraphe six de la page treize. le Marquis s'exécute : En cas d'insuccès, la comtesse votre épouse sera gratifiée de la moitié des terres, propriétés ainsi qu'une rente donnée à vie. Il s'interrompt saisissant bien la portée de ce qu'il vient de lire et indiquant à haute voix la nature de l'épreuve : le congrès, c'est bien cette épreuve sous l’œil de Dieu où l'on doit prouver son adresse à contenter bibliquement sa bien-aimée ? le comte répond qu'il n'est point d'adresse à s'ériger, il n'est que volonté, or lui n'en a plus. Il reste mou.
Si un doute plane dans son esprit, le lecteur peut consulter une encyclopédie et avoir la confirmation que la pratique du congrès a bel et bien existé pendant une centaine d'années, que le Parlement de Paris l'a supprimée le 18 février 1677. le scénariste s'amuse donc à raconter comment un ami s'ingénie à revigorer l'ardeur d'un comte qui doit prouver sa virilité en public avec sa charmante épouse, au risque d'être dépossédé de la moitié de sa fortune en cas d'échec, en faveur de son épouse qui acquerrait ainsi un divorce. Dès la première page, le lecteur constate que les dessins présentent une forte personnalité. En effet l'artiste a décidé de proscrire sciemment la ligne droite, même pour les constructions humaines. Ainsi, les ailes du moulin à vent apparaissent de guingois, les essieux du carrosse sont fléchis, les pics de la fourche sont incurvés, les bâtiments de la ville en arrière-plan présentent également des contours légèrement courbés. Cela apporte un petit air de croquis réalisé à main levée, sans avoir bénéficié d'un encrage bien régulier pour une apparence finie et soignée. Cette page d'ouverture comporte également trois médaillons, chacun avec le visage d'un des principaux protagonistes, le comte, le Marquis, la comtesse. La caricature est de mise pour leur apporter un petit air comique, avec un nez trop long, ou une perruque improbable, ou encore des yeux trop grands. le lettrage lui-même présente des irrégularités. L'ensemble semble comme animé d'un petit air dansant qui ne fait pas très sérieux. Pourtant cette page comporte de nombreux détails, à l'opposé d'une illustration exécutée à la va-vite.
Viennent ensuite les deux pages consacrées aux frasques du moine, dessinées dans le même registre avec des caractéristiques exagérées pour un effet comique. Pour autant le niveau de détails reste très élevé. En fonction de son envie, le lecteur peut passer rapidement sur chaque case, si l'histoire l'intéresse plus que son aspect visuel. Ou il peut prend son temps de déguster la saveur de la tonalité de la narration. Il commence par remarquer que l'arrière-plan est représenté dans chaque case, et pas juste par deux ou trois traits. le dessinateur a investi le temps nécessaire pour délimiter chaque pavé de la voie empruntée par l'âne et son cavalier, chaque pale de la roue du moulin à aube, chaque tuile du toit protégeant le lavoir, chaque lame du plancher de la chambre où le moine donne libre cours à sa libido, chaque torsade des montants du lit à baldaquin. Ce parti pris de la narration visuelle se retrouve à chaque, à chaque case. Nicolas Dumontheuil en donne pour son argent au lecteur et même plus. Page 7, le carrosse pénètre dans le parc du château du comte François de Dardille et le lecteur peut admirer la façade du château, sa dépendance, la grille de la propriété en fer forgé, le mur d'enceinte en pierre, le jardin à la française avec les arbustes soigneusement taillés. Tout du long de l'album, il laisse son regard se promener pour profiter des différents environnements en extérieur ou en intérieur, du bureau du comte à une maison close haut de gamme, des rues de Paris à une escapade nocturne dans les bois. La richesse de la narration visuelle peut surprendre du fait des traits un peu lâches qui laissaient supposer une volonté de laisser l'entrain l'emporter sur la rigueur. En fait l'artiste sait marier ces deux caractéristiques sans en sacrifier aucune des deux, sans qu'elles ne s'annulent ou ne se contrecarrent.
Cette capacité peu commune de réussir des dessins alliant haut niveau de détails descriptifs et exagération amusante se retrouve avec la même élégance dans la représentation des personnages. L'artiste allonge un peu les nez et les rend plus pointus, les mentons souvent en galoche, exagère la finesse des chevilles et des mollets, agrandit les yeux écarquillés, de temps à autre accentue les expressions de visage. Dans le même temps, il prend grand soin de représenter les tenues vestimentaires en cohérence avec l'époque, en les variant en fonction du statut social du personnage. Il réalise des postures parlantes, sans que les mouvements soient grotesques. le lecteur éprouve tout de suite de la sympathie pour François de Dardille, sa petite taille, son air gentil et un peu peiné par la situation dans laquelle il se retrouve, pour le Marquis avec son assurance et sa réelle sympathie et sa sollicitude pour son ami, les bonnes manières de de la comtesse Amélie de Figule. Il apprécie que la narration visuelle ne se pare pas d'hypocrisie, que la nudité soit représentée de manière franche, que ce soit celle des hommes ou des femmes, même un sexe masculin en érection. Pour autant le lecteur ne doit pas s'attendre à un ouvrage érotique ou pornographique. La question des capacités sexuelles du comte est au cœur de l'intrigue, et son ami fait tout pour l'aider à retrouver le désir et sa fonction érectile, sans que les images ne versent dans la prouesse pornographique.
Le lecteur ressent vite les effets de cette narration visuelle enlevée et qui ne se prend pas au sérieux, lui amenant un sourire sur les lèvres tout du long du récit, en même temps qu'un réel contentement du fait de la consistance détaillée de chaque élément représenté. le fil directeur de l'histoire s'avère simple : le Marquis aide son ami par tous les moyens à retrouver sa dureté, tout en l'accompagnant lors des préparations, telle que l'examen de ses appareils génitaux par un médecin et un chirurgien et en lui montrant que son épouse la comtesse est examinée elle aussi. Tout cela culmine lors du congrès proprement dit, dans des conditions très publiques, avec un déroulement baignant dans la bonne humeur présente depuis le début, avec un rebondissement pour le moins cavalier. Arrivé au dénouement, le lecteur se rend compte que le scénariste lui a mis la solution sous le nez à plusieurs reprises de manière évidente et apparente. Au fil des séquences, il lui aura montré un individu noble très attachant, l'inventivité de mise dans une maison close pour varier les plaisirs des clients, une courte séquence avec des perversions fort surprenantes (comme l'agalmatophilie, ou la narratophilie), et donc les préparatifs de la cérémonie du Congrès. À l'évidence, l'union du comte François de Dardille et la comtesse Amélie de Figule ne relève pas du mariage d'amour, mais pour autant ce dernier n'est pas forcément impossible. L'acte charnel est montré comme existant tout autant à cette période qu'à l'époque contemporaine, même si les conditions sociales lui font prendre des circonstances différentes. Éprouvant une grande sympathie pour les personnages et amusé par la narration, le lecteur ne boude pas son plaisir. Avec un peu de recul, il se dit que l'évocation du Congrès rappelle de façon fort primesautière que les relations sexuelles, sous forme de tensions ou consommées, jouent un rôle central dans les relations entre hommes et femmes, et dans le fonctionnement de la société. le Marquis évoque à deux reprises les nouveautés apportées par les progrès philosophique, littéraire et culturel du siècle des Lumières, ce qui contraste avec le caractère pérenne de l'acte sexuel, à la fois basique, et à la fois complexe au point que le comte n'en soit plus capable.
La couverture promet un conte coquin, avec un titre un peu sibyllin. le plaisir de lecture est immédiat avec des dessins qui semblent ne pas se prendre au sérieux, pleins d'entrain, et très solides et généreux dans les détails. De la même manière, l'histoire se déroule de manière linéaire, placé sous le signe de la bonne humeur, sans pour autant tomber dans la farce, pour un divertissement fort bien écrit, tout en rimes. En même temps, la page d'ouverture annonce une tragédie comédie en quatre actes et elle ne ment pas. Le titre est développé dans une réplique : Et réfléchissez bien, car si l'on tolère l'impudence des chiens, on est moins clément avec celle des humains. Le comte a une conscience aigüe de la réalité de son métier précédent : un soldat ne sert qu'à tuer. Et le congrès se déroule en public car La foule est le baromètre de la loi ; Une sentence comme un acquittement se gagne souvent à force d'applaudissements.
Une équipe de scientifiques recherche, au plus profond de cette immense forêt dite vierge, des traces d’anciennes civilisations qui auraient occupé les lieux. Équipe pluridisciplinaire – géologues, biologistes, topographes, archéologues…– qui regroupe et croise les compétences de chacun pour traquer les traces laissées par des précolombiens anciens et recouvertes par la végétation.
Suivre une telle mission pourrait paraître aride mais une dessinatrice a été associée au projet. Elle a ainsi suivi l’expédition au coeur de la forêt guyanaise, là où les relevés satellites indiquaient des spots potentiellement intéressants. Elle a croqué l’environnement et les scientifiques en action, expliquant pourquoi, la présence de telle ou telle espèce peut être un signe d’une occupation humaine antérieure.
C’est intéressant et l’ensemble est plutôt équilibré. La vie quotidienne du camp alterne avec les explications. Et il y a un challenge à relever, donc un peu de suspense.
Un léger regret toutefois, les protagonistes ne sont désignés que par leur spécialité, sans prénom, ce qui m’a donné l’impression d’un rendu un peu impersonnel. J’ai craint qu’on n’en sache pas plus sur eux. Ils sont finalement présentés mais dans les dernières pages, j’ai trouvé ça un peu dommage.
Joli dessin, animaux et végétaux dans de belles illustrations naturalistes, plus relâché sur les humains. Et deux espèces «bd-morphes » jouent les candides et apportent un peu d’humour.
Didactique et pas mal du tout.
Évoluer ou périr
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Ce tome contient une histoire touffue, à la fois redémarrage, prologue et saison complète. Il comprend deux miniséries complètes House of X et Power of X, chacune de 6 épisodes, initialement parus en 2019, tous les numéros étant écrits par Jonathan Hickman. La minisérie House of X a été dessinée et encrée par Pepe Larraz, et mise en couleurs par Marte Gracia (avec l'aide de David Curiel pour l'épisode 6). La minisérie Power of X a été dessinée et encrée par R.B. Silva, avec l'aide de Larraz pour les dessins de l'épisode 6 et d'Adriano di Benedetto pour l'encrage des épisodes 1 & 2. Sa mise en couleurs a également été réalisée par Marte Gracia avec l'aide de David Curiel pour l'épisode 6. Ce tome contient les couvertures originales, ainsi que 88 couvertures variantes, à raison de 4 par pages.
Dans une grotte végétale, un individu en combinaison noire moulante avec un casque intégral marqué d'un grand X regarde des individus sortir de cocons végétaux. Il y a 5 mois, Colossus cueille des fleurs sur Krakoa. Il y a 4 mois Storm quitte l'école de Westchester. Il y a 3 mois Nightcrawler plante une fleur dans la zone bleue de la Lune. Il y a 2 mois, Armor se recueille sur Mars devant un parterre de fleurs. Il y a un mois Beast observe un arbre en Terre Sauvage. Au temps présent, à Jérusalem, la façade d'un immeuble est recouverte de plantes. Six ambassadeurs d'autant de pays différents y entrent et sont accueillis dans l'Habitat, une extension de Krakoa, aménagée par les Stepford Cucckoos. Ils sont accueillis par Esme et Sophie, ainsi que par Magneto qui indique qu'il représente Charles Xavier, indisponible pour le moment, en tant qu'ambassadeur. La double page suivante présente les médicaments issus des fleurs de Krakoa par le biais de brefs paragraphes : 3 pour les humains (les médicaments L, I et M) et trois pour les mutants. Dans l'habitat Greymalkin à Westchester dans l'état de New York, Marvel Girl fait faire le tour du propriétaire à de jeunes mutants. Quelque part à Krakoa, Douglas Ramsey effectue des réglages dans la salle de contrôle, avec Sage. À la suite de leur visite, les enfants et les adolescents arrivent dans une clairière où se trouvent Wolverine et Charles Xavier.
Un petit vaisseau spatial s'arrime à une station en orbite autour du soleil. La docteure Gregor pénètre dans la station, accompagnée de deux autres personnes. Elle prend la décision d'ouvrir son casque : l'atmosphère est tout à fait respirable, juste un peu fraîche. Elle décide de poursuivre son exploration avec Karima. En continuant leur tour de la base, elles évoquent le temps pour que la Forge soit opérationnelle, ainsi que les protocoles Orchis. Ces derniers ont été mis en œuvre quand les modèles de projection de développement de population ont abouti à une prévision stable des objectifs de Charles Xavier. Vue de l'extérieur, la Forge a la forme d'un anneau, avec en son centre une tête robotique géante. Les deux pages suivantes explicitent la nature des protocoles Orchis, ainsi que la composition de cette organisation, constituée à 31? personnel de l'AIM, 24% du SHIELD, 16? STRIKE, 8? SWORD, 7% d'Alpha Flight, 5? HAMMER, 5% d'ARMOR, et 4% d'Hydra. Pendant ce temps-là, Mystique, Sabretooth et Toad effectuent un casse dans un entrepôt de stockage de Damage Control pour récupérer quelque chose. Ils sont interceptés à la sortie par les Fantastic Four.
Lorsqu'il commence cette histoire, le lecteur sait qu'il s'agit d'une forme de redémarrage pour les X-Men, un projet éditorial d'envergure. S'il ne connaît pas les X-Men, il est vite largué par le nombre de personnages (plusieurs dizaines), et par les références non explicites à des événements passés. Sinon, il se lance dans une aventure dont il n'a pas idée de l'ampleur. Jonathan Hickman a pensé ses deux miniséries comme formant un tout : l'histoire a été publiée sous la forme de deux miniséries pour répartir la tâche de dessiner entre deux artistes afin d'assurer un rythme de parution régulier et soutenu. Dans le cadre de ce recueil, la distinction entre House of X et Power of X n'est pas marquée, les couvertures se trouvant reléguées à la fin. Il s'agit donc d'un récit qui se lit d'un seul tenant. le lecteur observe que le scénariste a choisi d'utiliser des paragraphes de texte sur des pages sans dessin pour pouvoir intégrer toutes les notions et tous les concepts qu'il met en œuvre. Ainsi le lecteur découvre comment les fleurs de Krakoa sont utilisées pour fabriquer des médicaments, comment une organisation composite a vu le jour pour gérer l'augmentation inéluctable de la population de mutants, ce qu'est un mutant de niveau Oméga et qui ils sont, le déroulement du programme génétique de Mister Sinister sur plusieurs générations, le déroulement de 10 vies en parallèle d'une mutante, les différents types de sociétés composées d'intelligence artificielle, les différentes générations de Sentinelles, etc. Très vite, le récit dépasse la simple histoire de quelques mutants emblématiques pour devenir l'histoire d'un peuple, mais aussi un croisement de lignes temporelles, et un récit de science-fiction manipulant des concepts bien construits trouvant leurs racines dans la riche histoire des mutants Marvel.
Jonathan Hickman emmène son lecteur dans une intrigue dense, regorgeant de personnages emblématiques des séries X-Men et de mythologie interne, pour un récit de science-fiction foisonnant, entremêlant différents fils narratifs et différentes lignes temporelles parallèles. Il le fait avec un art consommé du suspense, de la recomposition chronologique, sans jamais perdre son lecteur, avec des enjeux se découvrant progressivement, des stratégies à long terme, et même à très long terme pour certaines, et des modifications majeures pour les mutants, à commencer par la création d'une nation avec un territoire bien à elle, un langage basé sur un autre alphabet, une politique extérieure ferme sans être agressive, et des lois intérieures en cours d'élaboration. Il ne sacrifie en rien les conventions des récits de superhéros : le lecteur a le droit à des utilisations spectaculaires de superpouvoirs pyrotechniques, à des combats dantesques exprimant des conflits idéologiques ou moraux.
Le lecteur prend très vite conscience que Jonathan Hickman mène la barque et que la mission dévolue aux deux artistes est de donner à voir ce qu'il a imaginé, plus que de participer à l'élaboration de l'intrigue. D'un côté, il est possible de les voir comme de simples exécutants ; de l'autre côté leur tâche est imposante. Au départ, le lecteur observe que les traits de contour de Pepe Larraz sont plus méticuleux que ceux de R.B. Silva, et que le premier représente plus de choses dans ses cases que le second. Mais bien vite, il oublie cette distinction qui s'amenuise un peu au fur et à mesure que la pression des délais augmente, mais encore plus parce qu'il n'y a aucune solution de continuité entre les deux dessinateurs : la coordination visuelle est impeccable. En outre, Marte Gracia renforce l'unité visuelle entre les deux artistes, en réalisant l'intégralité de la mise en couleurs, avec une palette riche, utilisant les capacités de l'infographie pour rehausser les reliefs, intégrer des effets spéciaux, réaliser des camaïeux sophistiqués, amplifier la pyrotechnie. de temps à autre, le lecteur perçoit que l'un ou l'autre des artistes se retrouvent avec une page de dialogue et qu'il fait un effort plus ou moins conséquent pour concevoir une prise de vue montrant l'environnement, les postures, ou qu'il opte pour une approche plus simple avec des têtes en train de parler avec des angles de vue plus ou moins variés.
Dès les deux pages de la mystérieuse séquence introduction, le lecteur découvre une façon de dessiner consensuelle pour les comics de superhéros : un bon niveau de détails, des dessins réalistes, une manière de simplifier les éléments sans les affadir, des plans poitrine ou plus rapprochés encore lors des dialogues. Il retrouve également la capacité impressionnante des artistes de comics à rendre les images spectaculaires et il est servi tout au long de ces 12 épisodes. À l'évidence, Jonathan Hickman téléguide la mise en page, que ce soit le découpage par pages ou parfois la forme des cases dans une planche. Il garde toujours à l'esprit que la bande dessinée est un média visuel et sait composer des images mémorables et des séquences choc. le lecteur a les yeux écarquillés pour ne rien perdre de la découverte de l'habitat à Jérusalem, tout aussi curieux que les ambassadeurs. Par la suite, il se repaît du spectacle visuel : l'apparition hiératique de Magneto, l'aspect paradisiaque du milieu naturel de Krakoa, la révélation de la forme de la station Orchis avec le soleil en arrière-plan, l'assurance retrouvée de Cyclops, le charme inquiétant de Moira, la froideur indéchiffrable de Nimrod, l'interrogatoire menée par Destiny (Irene Adler) tranquillement assise sur une chaise au milieu des flammes, etc. Il ne s'agit pas tant de surprises visuelles ébouriffantes, que de la capacité de R.B. Silva et Pepe Larraz de parvenir à tenir le rythme des concepts, des personnages, des environnements qui déboulent sans temps mort dans le scénario.
Au cœur du récit se trouve le concept de mutant, la modification qui apporte le renouveau. Un personnage résume la situation par Évoluer ou périr. Bien sûr, il s'agit du thème présent dès le premier épisode paru en 1963, avec en trame de fond le thème de la différence et de l'intégration. Jonathan Hickman n'hésite pas à faire un clin d'oeil à la notion de communauté différente en mal de nation en plaçant un habitat à Jérusalem, un personnage faisant explicitement référence au symbole que cela constitue. Cette mise en parallèle ne va pas plus loin. D'un autre côté, le scénariste reprend de nombreux éléments précédemment créés et développés dans la série, à commencer par les principaux mutants, et par Krakoa. Il pioche aussi bien dans les apports de Chris Claremont, que dans ceux de Scott Lobdell et Fabian Nicieza, et même quelques-uns dans ceux de Brian Michael Bendis (le retour très inattendu de Fabio Medina, appelé Goldballs). Conformément aux exigences éditoriales, le scénariste met à profit la continuité du titre. le lecteur a également conscience que son histoire doit servir de base aux développements de plusieurs années à venir, doit redéfinir le statu quo des mutants pour devenir le terreau de nouvelles histoires. Il est forcément inquiet de savoir si le récit tiendra la route pour lui-même, et non pas comme un prologue artificiel, uniquement satisfaisant en tant que point de départ, ou en tant qu'outil prétexte pour les séries mensuelles à venir.
Lassé de la régurgitation des sempiternels même intrigues, le lecteur attend du changement et de la nouveauté. Il ne s'attend pas forcément à l'utilisation d'autant d'éléments du passé, ni à une telle profusion d'idées, et il est possible qu'il soit rebuté par le nouveau statu quo. Force lui est de reconnaître que Jonathan Hickman ne fait pas les choses à moitié et qu'il est vraiment investi dans son récit, bien au-delà d'un simple travail de commande, ou d'un simple effet choc pour donner l'impression de secouer le cocotier. le scénariste développe le thème de l'évolution et des mutations, en partant de la mutation d'une société de chasseurs & cueilleurs à une société agraire, en passant par l'invention d'un alphabet de toute pièce, pour aller jusqu'au questionnement de la nature de l'évolution quand une espèce n'est plus liée à un environnement spécifique. Même s'il est toujours possible de regretter que Hickman préfère un récit reposant sur l'intrigue plutôt que sur les personnages, il n'empêche que cette intrigue entremêle de nombreux fils narratifs qui mènent jusqu'à leur terme logique des notions plus ou moins bien gérées par le passé. Il suffit de considérer comment il repositionne Nimrod comme sentinelle ultime, ou comment il rétablit une distinction claire entre les objectifs d'Apcalypse et ceux de Mister Sinister, et il réinsuffle un sens aux agissements de ce dernier. Au final, ce récit constitue une saison d'une richesse étourdissante, suffisante pour elle-même, avec une évolution (une mutation ?) du positionnement des mutants, vers quelque chose de différent, rarement vu à cette échelle, et plus plausible dans les années 2020, 60 ans après le début de la série.
Sans aucun doute, ce récit s'avère une réussite, à la fois en termes d'intrigue, de cohérence visuelle, et d'ambition éditoriale. Ce ne sont plus les X-Men des décennies passés, ils vont de l'avant, dans une histoire riche et intéressante, avec une narration au rythme maîtrisé. Jonathan Hickman met à profit des décennies de mythologie, dans un tout d'une rare cohérence, sans ressasser ce qui a déjà été fait, en allant plus loin. Il reste à savoir si ce projet se développera dans des séries mensuelles aussi cohérentes (au moins celle des X-Men écrite par Hickman), ou si la machine va s'emballer hors de contrôle, l'éditeur ne pouvant résister à la tentation de produire tant et plus de séries du moment que ça se vend. En tout état de cause ce récit se suffit à lui-même, constituant une saison extraordinaire, d'autant plus savoureuse que le lecteur est familier des grandes heures de la série.
La fin ne justifie pas les moyens.
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Ce tome contient une histoire complète qui peut se lire avec une connaissance superficielle de Silver Surfer. Il comprend les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2019, écrits par Donny Cates, dessinés et encrés par Tradd Moore, et mis en couleurs par Dave Stewart. Il comprend les couvertures originales de Moore, ainsi que de nombreuses couvertures variantes réalisées par Mike Zeck, Nick Bradshaw, Gerald Parel, Mike Deodato, Marcos Martin, Giuseppe Camuncoli, Bengal, Alex Garner, Peach Momoko, David Nakayama, Cian Tormey (*2), Ron Lim (*5).
Silver Surfer est en train de voguer dans l'espace sur sa planche, la silhouette de Galactus derrière lui, et il se présente : Norrin Radd dernier survivant de Zenn-La, une noble lumière dans des ténèbres sans fin, le défenseur des faibles, un ami, un allié, un amoureux, un sauveur, mais aussi le héraut de Galactus, la mort, le témoin de la mort des peuples de planètes entières (Masikron, Elynore-143; Draven-Barr), et tant d'autres. Au temps présent, Silver Surfer se bat aux côtés d'une vingtaine de superhéros à la recherche du corps de Thanos, tombés dans un piège tendu par le Black Order, la garde rapprochée de Thanos. Il parvient à les sauver à créer un phénomène cosmique qui leur permet de regagner l'espace normal, mais lui reste prisonnier de l'anomalie créée par le Black Order. Il se retrouve aspiré dans les ténèbres avec la sensation de tomber sans s'arrêter, pendant des années. Lentement son corps guérit. Au loin, il aperçoit des étoiles : il les voit naître, briller, se déchaîner, et finalement s'éteindre morte. À un moment, il aperçoit la source, quelque chose qui tue dans les ténèbres. Il ne peut pas le permettre. Il fait apparaître sa planche et entame le trajet vers cette abomination.
Silver Surfer finit par chuter vers le sol de cette planète. Il se retrouve devant un immense portail, devant lequel se tiennent 3 gardes de très haute taille, l'un armé d'une lance, l'autre d'une épée et le troisième de deux marteaux. Ils refusent de lui laisser l'accès à la pièce qu'ils gardent. le combat s'engage. Silver Surfer se rend vite compte que ces guerriers ne se battent pas qu'avec leurs armes, mais que la planète elle-même devient une arme pour eux. Ils parviennent à sectionner sa planche en deux. À son tour, il se sert de sa planche comme d'une arme pour sectionner, pour frapper, réussissant à placer le chevalier à l'épée entre les deux marteaux de l'autre chevalier. Mais le chevalier à l'épée repart de plus belle et frappe Silver Surfer en plein ventre, le clouant au sol de la planète qui commence à l'avaler, à l'entraîner dans les ténèbres.
Cette histoire constitue un projet qui sort de l'ordinaire de la production Marvel à bien des égards. Pour commencer, ce recueil est publié dans un format un peu plus grand que celui d'une bande dessinée franco-belge, et donc beaucoup plus grand que le format comics. Ensuite, il met en scène Silver Surfer avec un flux de pensée intérieur, évoquant rapidement l'approche de Stan Lee & John Buscema dans la série de 1968 : un individu en proie à des questionnements philosophiques, confronté à des manifestations du mal, de la violence, de la souffrance, de la cruauté. C'est une approche du personnage et de la narration assez difficile à rendre viable dans un comics de superhéros basé sur les affrontements physiques, un médium limité dans sa capacité à approfondir des sujets philosophiques, sans provoquer un rejet progressif du lecteur du fait d'une narration trop ouvertement égocentrée. Or le ressenti est très différent. Donny Cates commence par un rappel de la nature du personnage, pas tant de ses origines (la scène d'arrivée de Galactus sur Zenn-La n'est pas reprise, ni celle de la transformation de Norrin Radd en Silver Surfer), mais bien de sa fonction en tant qu'héraut : trouver des planètes pour servir de nourriture à Galactus, et être le témoin passif de l'annihilation de leurs populations si elles sont habitées. Ensuite il connecte cette histoire avec la continuité du moment de l'univers partagé Marvel, en particulier avec les événements de la série Gardiens de la Galaxie qu'il écrit dont il est également le scénariste. Cates entame son récit avec une démarche à l'opposé de celle d'un auteur qui ferait une histoire complète indépendante de la continuité pour attester qu'elle s'élève au-dessus de la production industrielle.
Par contre, dès la première page, le lecteur se rend compte que cette histoire sort du lot du point de vue graphique. Il reconnait peut-être le nom de Dave Stewart : un coloriste ayant fait progresser les standards du métier tout au long des années 2000, et capable d'adapter son approche chromatique à l'artiste qui a réalisé les dessins. C'est également le cas pour ce projet. Sur les pages 2 & 3, le lecteur est comme hypnotisé par e travail sur les nuances de rouge orangé évoquant les destructions et les morts causées par Galactus dans le passé, avec un discret reflet orangé sur la tête de Silver Surfer, sa peau ayant un fort pouvoir réfléchissant. En découvrant les dessins fluides et denses des pages 4 & 5, le lecteur mesure l'apport de Dave Stewart pour améliorer la lisibilité, en faisant ressortir chaque élément, ainsi que son utilisation maîtrisée de la myriade d'effets spéciaux rendus possibles par l'infographie, en particulier sur les maillons des chaînes incandescentes du Rider. du grand art. La couverture montre que Tradd Moore aime bien les traits encrés à l'intérieur du pourtour des surfaces pour donner une sensation de texture, mais aussi de mouvement mis en évidence par la lumière. Cela se trouve confirmé dès la première page (un dessin en pleine page de Silver Surfer avec le buste de Galactus en arrière-plan), puis à chaque page suivante.
Tradd Moore dessine en représentant de manière concrète les personnages et les environnements de chaque planète, mais également en mettant en avant le mouvement, les jeux de lumières et en incorporant des éléments expressionnistes pour transcrire des sensations allant de l'état d'esprit d'un personnage à l'effet psychédélique d'une situation, de phénomènes spatiaux. Dès les pages 2 & 3, il joue avec l'anatomie de Silver Surfer, la déformant un peu ne respectant pas exactement les proportions pour mieux rendre compte de la vitesse, de son aérodynamisme, de la façon dont il fait corps avec sa planche, et des déformations occasionnées par les anomalies de l'espace, par les ténèbres maléfiques qui le rongent, par la rage qui l'anime par moment. Il ne s'agit pas simplement d'un truc visuel répété de séquence en séquence : Tradd Moore conçoit chaque déformation en fonction de la séquence en fonction des forces qui agissent sur le corps de Norrin Radd. le lecteur peut trouver que l'artiste va trop loin quand Silver Surfer se transforme en dauphin de l'espace ou en loup, mais en fait les dessins sont passés dans le domaine de l'allégorie, montrant la manière dont Radd se figure que ses intentions et son état d'esprit sont perçus par son opposant. Cela donne lieu à des planches de toute beauté, où les bordures de cases peuvent disparaître, les formes s'interpénétrer, les couleurs devenir de plus en plus psychédéliques, les dessins glisser vers le surréalisme et l'art abstrait.
Le lecteur se retrouve vite emporté par les émotions générées par la narration visuelle inventive, fluide, entremêlant description et ressenti avec une rare intelligence, et une réelle conviction. S'il feuillette rapidement la bande dessinée, il peut avoir l'impression que l'artiste se fait plaisir pour en mettre plein la vue, mais à la lecture il apparaît que chaque flamboiement pictural est au service de la narration, est conçu en fonction de l'intrigue, du moment. du coup, le lecteur peut très bien ne plus prêter aucune attention à l'histoire et se laisser porter par les effets kinesthésiques des pages, par les innombrables surprises visuelles : une surface de planète évoquant un tapis d'anémones de mer, des cases dont les formes deviennent abstraites s'il les déconnecte de celles qui précèdent et qui suivent, des formes géométriques (des trapèzes volants), des flux de matière en fusion, des yeux comme des soleils, un cerf aux bois démesurés… C'est sans fin.
Donny Cates aurait donc très bien pu se contenter de concevoir des scènes spectaculaires qu'il aurait alignées sur une trame simpliste. En fait son ambition s'avère plus élevée. Dans sa postface, il explique qu'il a souhaité s'inscrire dans la lignée de ce que Stan Lee avait fait sur la série, d'évoquer des convictions philosophiques et morales. Sans grande surprise, il fait de Silver Surfer, un être de lumière qui lutte contre les ténèbres. Il connecte entièrement la présente histoire à Knull la divinité des symbiotes qu'il a introduit dans le premier tome de sa série Venom. Au départ, le lecteur estime qu'il s'embarque dans un récit de superhéros traditionnel, bénéficiant d'une narration visuelle extraordinaire. Rapidement, le scénariste insiste à plusieurs reprises sur le fait que son héros se bat contre les ténèbres, représente le bien contre le mal, une sorte de supériorité morale qui s'oppose à une force corruptrice. À ce moment du récit, le lecteur a peut-être déjà oublié que Cates a commencé par rappeler Norrin Radd a été le témoin passif de massacres à l'échelle planétaire, ce qui diminue d'autant sa supériorité morale, voire la neutralise. Ce lourd passif revient à plusieurs reprises, et la question morale en devient plus nuancée. le thème de fond n'est pas la rédemption même si cette notion est présente. Il réside plutôt dans les actions à mettre en œuvre pour lutter contre les ténèbres. Peut-être que le lecteur tiquera à la mise en scène de la question du sacrifice personnel, la flamboyance des dessins de Tradd Moore montrant la question sous un jour trop manichéen. Cela n'empêche pas Donny Cates de mener son questionnement à son terme, sur la responsabilité individuelle des moyens employés qui ne peuvent pas toujours être justifiés par la fin.
Dès la couverture et les dimensions de cette bande dessinée, le lecteur sait qu'il s'apprête à s'immerger dans un récit qui sort des productions industrielles basiques des comics. Il est tout de suite impressionné par le bouillonnement de la narration visuelle, très riche, et très maîtrisé. Il sait qu'il va se montrer moins exigeant sur l'histoire au vu du voyage visuel. Il a la bonne surprise de découvrir un scénariste qui ne prend pas les comics de superhéros de haut : au contraire il fait plusieurs références à la continuité de l'univers partagé Marvel, et à l'historique du personnage, sans que cela n'en devienne incompréhensible, ou le seul intérêt du récit. Il fait honneur aux récits de Stan Lee pour la série de 1968 avec John Buscema, tout en menant le questionnement moral à sa façon.
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American Splendor - Un jour comme les autres
La richesse de la banalité - Ce tome fait partie des histoires autobiographiques d'Harvey Pekar, regroupées sous le terme global d'American Splendor. Il contient les 4 épisodes parus en 2006/2007, publiés par Vertigo Comics (branche adulte de DC Comics), tous écrits par Harvey Pekar (1939-2010). Il regroupe 28 histoires allant de 1 à 20 pages, illustrées par 18 artistes différents, certains en dessinant plusieurs. Il s'agit de Ho Che Anderson, Zachary Baldus, Hilary Barta, Greg Budgett & Gary Dumm, Eddie Campbell, Richard Campbell, Richard Corben, Hunt Emerson, Bob Fingerman, Rick Geary, Dean Haspiel, Gilbert Hernandez, Leonardo Manco, Josh Neufeld, Chris Samnee, Ty Templeton, Steve Vance, Chris Weston, Chandler Wood. Vertigo Comics a publié une deuxième saison : American Splendor: un autre dollar (2007/2008). Toutes ces histoires mettent en scène un moment de la vie quotidienne et banale du narrateur. Harvey évoque ses parents : un couple juif, leur retraite, la fréquentation de la synagogue par son père, leur souhait de se rendre en Israël, la réussite de leur fils aîné, celle moins prestigieuse d'Harvey, la maladie d'Alzheimer de son père, le décès de sa mère. Dans une gare routière, assis sur un siège, Harvey observe une autre voyageuse en train d'émietter son gâteau pour le manger. Joyce Brabner, l'épouse d'Harvey, est partie pour quelques jours : il se retrouve seul avec Danielle leur fille adoptive, source perpétuelle d'angoisse. Joyce et Harvey sont dans un avion de ligne et il prend un jus d'orange : il demande à l'hôtesse de l'air s'ils distribuent encore des sachets de cacahuètes. Il se trouve qu'ils sont à vendre. Les toilettes sont bouchées : pour Harvey c'est un rite de passage dans l'âge adulte, bien plus que n'a pu l'être sa barmitsva. Il faut qu'il réussisse à les déboucher par ses propres moyens, en se servant de sa capacité à observer et à déduire. Danielle a été punie et doit rester à la maison, mais elle fait le mur à l'occasion d'Halloween. Elle demande pardon en rentrant et avoue le lendemain qu'elle a perdu ses lunettes. Harvey sort avec elle pour essayer de les retrouver. Harvey papote avec le couple qui tient la caisse dans un restaurant à emporter. Il neige à l'extérieur, et Danielle appelle Joyce pour lui indiquer qu'elle ne peut pas rentrer et qu'elle passe la nuit chez une copine. le lendemain, Harvey Pekar doit conduire sur les routes enneigées pour aller la chercher dans un quartier qu'il ne connaît pas. Harvey Pekar emmène sa voiture au contrôle technique et il faut faire réparer le pot catalytique. Joyce Brabner est en recherche d'emploi, en tant que docteur de famille. Elle offre ses services en réponse à une petite annonce, mais le médecin qui la reçoit lui semble très étrange. Pekar signe à une table dans une convention de comics. Son collègue conseille à un fan d'acheter un sac en plastique pour y mettre son comics signé. Encore enfant, Harvey s'amusait avec son cousin à se lancer des pierres dans le jardin, sans se rendre compte du risque encouru d'en recevoir une. Harvey a fini son travail du jour et il monte se reposer sur son lit, sans pouvoir s'empêcher de penser à l'avenir, en particulier à la façon dont il pourra payer la fac à sa fille adoptive. Harvey se réveille à trois heures du matin. Il commence par prendre des bouffées de bronchodilatateur pour son asthme. Un peu plus tard dans la nuit, il prend successivement son antidépresseur, sa combinaison de quatre sels d'amphétamine, son médicament pour l'hypertension et celui pour les migraines. Pekar s'implique dans un mouvement pour le régionalisme. Harvey évoque sa prochaine séance de dédicace avec la caissière du supermarché, pour son nouveau livre Ego & Hubris. Harvey donne des conseils à un auteur débutant sur la manière de gérer les observations des responsables éditoriaux. Etc. La série American Splendor a été publiée de manière épisodique de 1976 à 2008, une série autobiographique d'histoires courtes, la vie d'un individu ordinaire vivant à Cleveland, un peu dépressif par moment, un peu grincheux à d'autres. Harvey Pekar a connu un succès qui lui a valu une reconnaissance médiatique réelle d'auteur littéraire : invité sur les plateaux télé de talk-show, et même une adaptation en film American Splendor (2003) réalisé par Shari Springer Berman et Robert Pulcini, avec Paul Giamatti. Il évoque des moments ordinaires de sa vie comme déboucher des toilettes ou demander de l'aide à un voisin, comme des moments ordinaires pour lui mais plus exotiques pour le lecteur (signer des livres à une convention, rencontrer ses éditeurs). L'auteur donne accès au flux de pensées intérieures de son avatar, révélant un caractère anxieux, manquant de confiance en lui, en butte à des problèmes d'argent, à des inquiétudes quant à la valeur de ses créations, valeur surtout monétaire. Même s'il n'est pas sous traitement comme Pekar, le lecteur se reconnaît avec facilité dans ses petits problèmes du quotidien, dans ses doutes, dans ses difficultés relationnelles. Il est frappé par l'empathie de l'auteur envers les personnes avec qui il interagit : il s'inquiète constamment de les vexer ou de les mettre mal à l'aise. Il sympathise avec Harvey toujours prompt à l'autodérision et à l'autocritique, tout en compatissant à son état physiologique. A priori, tout dans Harvey Pekar en fait un individu sans intérêt, pour une vie d'une la banalité affligeante et sans relief. À la lecture, tout fait de son créateur un individu ordinaire singulier et unique, en même temps que son quotidien se révèle universel et touchant. Il est également possible que le lecteur n'ait jamais entendu parler de Pekar, mais qu'il tombe en arrêt devant la liste des artistes qui ont illustré ses histoires. Il a l'impression de lie le catalogue de l'éditeur de comics Fantagraphics, réputé pour son exigence en matière littéraire des comics que l'éditeur en chef Gary Groth choisit de publier. Il n'y a rien moins que le dessinateur de From Hell d'Alan Moore, celui d'une biographie remarquée de Martin Luther King, l'auteur d'une série sur les meurtres célèbres du dix-neuvième et du vingtième siècle, celui d'une autofiction décapante Minimum Wages, et des légendes des comics indépendants comme Gilbert Hernandez (Love and rockets), ou Richard Corben (Den). le responsable éditorial a réussi à mobiliser la crème de la crème des indépendants. Chacun de ces artistes se plie à montrer la vie ordinaire de d'Harvey Pekar, en respectant une approche réaliste, dépourvue de toute utilisation d'une licence artistique, à mille lieues des comics industriels de superhéros. Cela commence doucement avec Ty Templeton mêlant des images des parents du narrateur, avec le narrateur lui-même en train de s'adresser au lecteur, faisant très bien passer les phylactères d'exposition. Suivent deux pages par Hilary Barta, avec une touche légère d'exagération comique à la fois pour le comportement de la dame savourant son gâteau, et pour le regard indigné d'Harvey. Arrive ensuite Dean Haspiel qui illustre 5 histoires dont la plus longue dans un registre un peu plus brut dans les traits de contour, avec une direction d'acteurs un peu appuyée pour les expressions de visage et les postures. le résultat est très vivant, générant une forte empathie chez le lecteur, sans pour autant caricaturer Harvey Pekar, sans en faire un individu caractériel ou au comportement relevant d'une pathologie particulière. Greg Budgett & Gary Dumm illustrent 2 histoires dans un registre graphique plus proche de la réalité. S'il est un amateur assidu de comics indépendant, le lecteur anticipe avec une grande curiosité, ce que peut donner l'interprétation de la banalité du quotidien par des artistes réputés pour leur forte personnalité graphique. Il retrouve bien la patte de Richard Corben, avec ses personnages très charnels, et ses textures tactiles, et pourtant Corben fait en sorte de rester dans le registre biographique, se mettant vraiment au service de l'auteur, plutôt que de plaquer ses interprétations barbares ou gothiques. Eddie Campbell trouve également le bon dosage entre l'approche qu'il utilise pour ses propres comics autobiographiques (Alec) et le style propre à American Splendor. Il est à la fois possible de reconnaître son découpage de page, et la manière de parler d'Harvey. Chris Samnee réussit de très beaux effets de neige quand Harvey conduit pour aller chercher Danielle. Les dessins de Leonardo Manco sont plus proches du photoréalisme, les dialogues et les pensées d'Harvey prenant le dessus pour établir le ton narratif. Il en va de même pour les 2 pages très détaillées de Chris Weston. S'il le connaît, le lecteur sait que Rick Geary a une façon très à lui de dessiner, et là encore le mariage avec Pekar aboutit à une tonalité enrichissant l'anecdote, sans que Geary ne perde quoi que ce soit de sa personnalité graphique. le trait de Gilbert Hernandez est immédiatement reconnaissable, et à nouveau l'alliance des 2 auteurs fonctionne sans aucune difficulté, sans que l'un ne donne l'impression de dominer l'autre. Même l'approche très particulière de Bob Fingerman (avec des têtes un peu plus grosses que la normale) rend bien compte des sensations et des états d'esprit d'Harvey. Ce recueil d'histoires courtes constitue une réussite exemplaire où la concentration de grands créateurs ne nuit en rien à l'unité de la lecture, ou à la personnalité de l'auteur. le lecteur se rend compte qu'il est captivé du début jusqu'à la fin par le quotidien d'Harvey Pekar, par ses angoisses, ses doutes, son humanité. Une nuit d'insomnie révèle l'ampleur de sa médication, ce qui ne l'empêche d'être normal dans la vie de tous les jours. Il est vraisemblable que ce tome constitue une porte d'entrée accessible avant de se lancer à la découverte des histoires plus anciennes.
Aldobrando
Merci Josq, un gros coup de cœur pour moi également. La colorisation est splendide et je retiendrai en particulier chaque conversation, toutes finement amenées. Aucune ne nous ennuie, aucune n'est sans intérêt. Tout est millimétré pour apporter cette fameuse douceur qui crée une véritable poésie dans une histoire d'aventure captivante. Le dessin est très réussi, j'adore. Les visages sont particuliers, permettant de déceler la nature profonde de chaque personnage, même ceux qui sont les plus difformes ont un brin de lumière dans le regard. Vraiment, le dessin m'a séduit : les décors, l'époque, les lieux où se déroule chaque partie de l'histoire, le regard du personnage principal, simple mais tendre... Gros coup de cœur, je ne donne pas la note maximale à cause de la facilité du scénario. Bien qu'il m'ait paru très original dans la plus grande partie de l'histoire, j'ai été un peu moins convaincu par la dernière partie. Plus je m'approchais de la fin, plus je sentais que tout allait s'accélérer, et souvent, dans ces cas-là, la qualité de l'histoire perd un peu de sa saveur vers la fin. Je dis bien -un peu-, car la qualité scénaristique reste excellente, tout est parfaitement maîtrisé et en adéquation avec le ton de l'histoire. C'est plus par rapport à mes attentes que j'ai ressenti une baisse. Un peu trop rapide et facile à mon goût. Malgré ça, j'ai tout de même passé un agréable moment sur cette dernière partie et j'ai fini cette BD avec grand plaisir. Dommage que ce genre de pépite ne dure pas plus !
Aldobrando
J'avais beaucoup entendu parler de cette bande dessinée, mais sans savoir pourquoi, j'ai longtemps traîné avant de finalement m'y atteler... Grand bien m'en a pris, car je crois qu'on touche du doigt un chef-d'œuvre ! C'est évidemment un coup de cœur graphique. Le dessin de Luigi Critone est d'une justesse impressionnante, ni trop réaliste, ni trop vague. Il nous offre une réinterprétation du réel qui nous fait voir un monde connu comme si c'était la première fois qu'on le contemplait. On est vraiment face à un maître du genre. Il convient toutefois de rendre hommage également à Francesco Daniele et Claudia Palescandolo, car leur somptueuse mise en couleur met parfaitement en valeur le dessin de Critone qui n'aurait peut-être pas paru aussi vivant sans cela. Mais Aldobrando ne serait que peu de choses s'il se résumait à ses exceptionnelles qualités graphiques. Ce qui rend ce récit aussi puissant, ce n'est pas seulement son identité visuelle, aussi forte soit-elle. C'est aussi le talent impressionnant de scénariste de Gipi. Non seulement le scénario est parfaitement écrit, mais surtout, il s'appuie sur des dialogues d'une subtilité prodigieuse et d'une infinie poésie. Chaque échange entre deux personnages est une petite perle de sagesse, qui touche d'autant plus notre cœur et notre âme, qu'elle s'insère merveilleusement dans le récit et que, jamais elle ne prend la forme d'une quelconque propagande moralisatrice. Alors oui, bien sûr, il y a des méchants, dans Aldobrando, et des vrais. Et pourtant, même ces méchants ont une âme. Le roi est la traditionnelle figure d'un dirigeant déconnecté du peuple sur lequel il exerce un pouvoir abusif. Mais au détour de quelques phrases bien pesées, Gipi nous donne à voir l'être humain qui se cache derrière ces bourrelets adipeux. Cela ne fait pas de lui un "gentil" déguisé, mais permet d'humaniser un homme mauvais, dont on peine à savoir s'il est vraiment mauvais par conviction ou si son mépris est le fruit de la souffrance. Il en est de même pour un Inquisiteur qui semble bien retors, dans son ambigu double-jeu. Mais lui aussi accomplira des actions dont on ne sait si elles reflètent une noblesse d'âme ou simplement l'accomplissement de complots trop bien ficelés. De l'autre côté, chez les "gentils", tout n'est pas blanc non plus. Gipi nous donne à contempler un bon nombre de parcours magnifiques, notamment autour de ce couple de légende composé d'une ancienne esclave royale et d'un berger devenu un effrayant assassin aux yeux de tous. Ils s'aiment, mais leur amour va-t-il les pousser à ignorer la souffrance des autres ? Question à l'origine d'un des plus beaux dialogues de cette bande dessinée qui n'en manque pas. Car en effet, on n'a pas parlé d'Aldobrando lui-même, qui donne son nom au récit. Son duo forcé avec le falot Gennaro est une merveilleuse idée scénaristique, qui permet de mieux mettre en exergue l'innocence de l'un et la bassesse de l'autre. Là encore, Gipi donne à ses personnages une trajectoire incroyable, qui touche au plus profond de l'âme. Il parvient à nous faire voir le monde entier à travers les yeux d'Aldobrando, capable de constater par lui-même la corruption de la société, et d'y chercher des solutions. C'est ce qu'il y a de plus beau, dans cette bande dessinée, dans ce cadeau signé Gipi. L'idée même qui sous-tend les grandes mythologies, les grandes tragédies, les grands récits. Car comme chez Homère, Racine ou Tolkien, ce sont les créatures les plus petites et les plus faibles, qui font avancer le monde vers la lumière. Loin du regard méprisant des puissants, loin des humeurs changeantes d'une foule volage, loin des critères de beauté et d'acceptation qui structurent la société dans laquelle on vit, ce sont les humbles qui transmettent le Beau et le Vrai. Et la preuve que Gipi et Critone ont atteint leur but, c'est que quand on referme à regret cette histoire incroyable, on se rend compte qu'Aldobrando nous a changé, nous aussi. Parce que déjà, au fond de nous, on sent poindre cette envie d'être un peu moins mauvais que d'habitude, et d'essayer de répandre autour de nous cette petite idée si simple à accomplir, et pourtant si compliquée à atteindre, ce petit quelque chose qui est gratuit et qui rapporte beaucoup : faire le Bien.
Dragon Hunt Tribe
Une nouvelle série orientée dark fantasy, qui nous propose l'histoire d'une enfant sauvage, élevée par les dragons, qui est capturée par une tribu de chasseurs de dragons, et se retrouve de fait dans une position très inconfortable. Elle est en butte à la méfiance, pour de ne pas dire plus, des villageois, et confrontée à un dilemme lorsque le dragonnet capturé en même temps qu'elle doit être abattu. Au-delà de l'ambiance typiquement fantasy relative aux dragons, on a droit à des éléments de technologie comme des barges volantes ou des navires, qui amènent un petit vernis steampunk à l'ensemble. C'est assez agréable pour l'heure, l'histoire est plaisante bien que sans surprise particulière, et la fin du premier volume propose un cliffhanger en mode survival pour Nato et ses camarades. Graphiquement Shiro Kuroi est assez convaincant dans ses designs d'engins et de dragons, c'est du bon boulot. Je suis plus réservé sur les visages de ses personnages, qui semblent un peu tous figés, éberlués, surpris, alors que ce n'est pas du tout le propos. Je lirai la suite avec plaisir.
Supergirl - Woman of Tomorrow
Une œuvre d'art, tout simplement. Le dessin est sublime, les personnages sont sublime, Supergirl est sublime. Certaines planches sont magnifiques, comme si des gouttes de peinture avaient été projetées harmonieusement. Bravo à Bilquis Evely. J'avais déjà remarqué son style très poétique dans quelques images de Sandman - The Dreaming. J'adore. Le découpage des cases et la mise en page sont encore une fois très réussi. J'ai été agréablement surpris par cette lecture de comics de super-héros, moi qui crains souvent une mise en page et des combats trop chaotiques... Les personnages, même les méchants, ont tous un petit charme et une douceur dans le visage. Le récit raconté par la jeune fille m'a complètement envoûté, elle m'a fait sourire à plusieurs reprises avec son langage très soutenu. Après avoir adoré Strange adventures de Tom King, je n'ai pas attendu longtemps pour enchaîner sur un autre de ses succès actuels. Deux fois 5 étoiles, je ne peux tout simplement pas mettre moins comparé à mes autres notes de 4 étoiles. Peut-être aurais-je mis 4,5, mais je ne peux que trancher à 5 pour bien marquer la différence de qualité. Autant sur l'originalité de l'histoire, la narration, que le style du dessin et de la colorisation, tout est parfait à mon sens. Petit à petit, je sors de ma zone de confort en ne lisant plus uniquement des comics de super-héros sombres ou déjantés, et je suis agréablement surpris par d'autres héros plus ordinaires. À suivre, mais en tout cas, cela m'a donné envie de lire d'autres histoires sur Supergirl.
Les Cœurs insolents
Voila une excellente BD ! Je voulais la lire depuis longtemps parce que le nom d'Ovidie ne m'est pas inconnu et que j'aime énormément ce qu'elle dit et ce qu'elle fait. Quitte à assumer parfois des prises de positions polémiques, je trouve son discours souvent salutaire et impressionnant sur la question féminine. Une grande femme, donc, qui s'intéresse en plus à la BD. Autant dire que je n'avais pas envie de passer à côté. La BD n'est qu'une longue mise en parallèle de deux mondes : celui de la jeunesse d'Ovidie, dans les années 90, et celui actuel, post-Metoo et #balancetonporc, où la question féminine est apparue au grand jour. En faisant un déroulé qui met des moments de sa jeunesse en résonance avec ceux qu'elle vit en tant qu'adulte et mère, Ovidie pose un regard cynique sur les années 90. Loin des représentations hollywoodienne qui tentent vainement de faire revivre ce qui s'apparentait à un âge d'or (mais correspond bien plus à une nostalgie mal placée, tout comme c'est le cas des années 80), Ovidie dépeint une jeunesse dans une société profondément sexiste, où le viol est courant et quotidien, où la place de la femme est encore d'objet sexuel ou de désir, où la dualité maman/putain est encore bien présente. La BD présente des situations horribles à voir, ce qui me fait dire que la BD n'est pas à mettre entre toutes les mains, mais embrasse un large spectre de situations, ce qui me donne envie de la mettre entre toutes les mains. Le parallèle est d'autant plus intéressant qu'Ovidie raconte sa propre expérience de mère et réfléchit à ce que sa fille risque de/va subir. Et je suis assez d'accord avec elle sur plein de sujets, y compris la scène de discussion sur l'alcool qui m'incite à réfléchir différemment les repas entre amis. Audrey Lainé à fait un super travail de dessin, entre les couleurs chaudes dans le présent et le dessin qui exprime des horreurs dans le passé, on est dans de l'efficace mais parfaitement lisible, avec une puissance évocatrice dans plusieurs passages. C'est aussi fort que ça doit l'être, y compris dans son final qui surprend un peu vis-à-vis du ton de l'album mais qui ouvre justement sur quelque chose de plus optimiste. Comme souvent, je recommande énormément cet album aux hommes, tous autant qu'ils soient, pour apprendre un peu plus à se mettre dans la peau des autres et comprendre pourquoi le féminisme est important. Il est aussi bon pour eux que pour elles de se rappeler que dans notre enfance, des choses atroces étaient considérées comme banales et communes, et que la situation aujourd'hui peut être à bien des égards encore pire avec l'apparition des réseaux sociaux. Merci le revenge porn, et toutes ces sortes de choses ! Mais en même temps, la BD reste optimiste. Internet a permis à de nombreuses personnes de se trouver collectivement et s'organiser, y compris sur des sujets comme le féminisme. Les choses changent, de Metoo aux nombreuses dénonciations de stars (de la télé, d'internet, de la musique, du sport ...) qui sont régulièrement dénoncées pour leurs abus sexuels. Bien sûr tout n'est pas rose et de nombreuses actrices ayant témoigné ont vu leur carrière détruite, mais je suis d'accord avec Ovidie : les choses changent, à hauteur de vie humaine, et il est de notre ressort de faire progresser tout ça encore un peu plus.
L'Impudence des chiens
Connaître, c'est excuser. Et si excuser n'est pas absoudre, c'est déjà résoudre. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, dont la première édition date de 2022. Aurélien Ducoudray en a écrit le scénario, Nicolas Dumontheuil a réalisé les dessins et les couleurs. L'ouvrage comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée. Pendant la Renaissance, le Marquis se rend chez son ami le comte François de Dardille, en carrosse. Prologue : un moine sur son âne arrive en ville. Il passe devant les femmes au lavoir, en train de s'affairer sur la lessive de leur linge. Il descend de son âne, et soulève sa bure pour constater que son kiki est au repos. Il sonne à une porte et attend qu'on lui réponde, alors que la maîtresse de céans est occupée avec un gentilhomme le sabre au clair, et qu'un ménestrel chante au Clair de la Lune, en faisant ressortir le double sens des paroles. Finalement, la femme finit par ouvrir la porte et le moine peut donner libre cours à sa libido. le carrosse du Marquis passe devant une église, et son passager demande au cocher comment ce dernier a trouvé le comte. Il répond qu'il ne saurait dire, car la continuité de compagnie ne favorise pas le discernement des différences. Tout ce qu'il sait, c'est qu'un courrier reçu semaine passée a fait appeler le Marquis semaine séante. le passager arrête là la conversation et reprend sa place sur la banquette à l'intérieur de l'habitacle. Il se demande depuis quand les cochers parlent comme Molière. Va-t-il manier alexandrin en étrillant son bourrin ? Décidément ce siècle des Lumières les dispense vraiment sans discernement. À quoi bon donner talent à fonction qui n'en a pas usage ? Bientôt ils arrivent à destination et le Marquis descend du carrosse, puis monte les marches jusqu'au perron. Il est fort surpris que les deux laquais présents n'annoncent pas au propriétaire que son visiteur attendu est arrivé. Le Marquis rentre dans la grande demeure et il va trouver par lui-même le comte François de Dardille dans son bureau. Son ami le remercie d'être venu et lui tend un acte notarié copieux, en lui indiquant quel paragraphe lire à quelle page. le marquis se rend donc page huit, paragraphe quatre et lit : susnommé et en présence convenue sous l'égide du juge de Dieu monseigneur Soutiran convoque son mari François de Dardille à l'épreuve du Congrès. Tout en lisant, il a suivi le comte qui est entré dans son atelier. Il se met à couler un soldat de plomb tout indiquant au Marquis de poursuivre sa lecture avec le paragraphe six de la page treize. le Marquis s'exécute : En cas d'insuccès, la comtesse votre épouse sera gratifiée de la moitié des terres, propriétés ainsi qu'une rente donnée à vie. Il s'interrompt saisissant bien la portée de ce qu'il vient de lire et indiquant à haute voix la nature de l'épreuve : le congrès, c'est bien cette épreuve sous l’œil de Dieu où l'on doit prouver son adresse à contenter bibliquement sa bien-aimée ? le comte répond qu'il n'est point d'adresse à s'ériger, il n'est que volonté, or lui n'en a plus. Il reste mou. Si un doute plane dans son esprit, le lecteur peut consulter une encyclopédie et avoir la confirmation que la pratique du congrès a bel et bien existé pendant une centaine d'années, que le Parlement de Paris l'a supprimée le 18 février 1677. le scénariste s'amuse donc à raconter comment un ami s'ingénie à revigorer l'ardeur d'un comte qui doit prouver sa virilité en public avec sa charmante épouse, au risque d'être dépossédé de la moitié de sa fortune en cas d'échec, en faveur de son épouse qui acquerrait ainsi un divorce. Dès la première page, le lecteur constate que les dessins présentent une forte personnalité. En effet l'artiste a décidé de proscrire sciemment la ligne droite, même pour les constructions humaines. Ainsi, les ailes du moulin à vent apparaissent de guingois, les essieux du carrosse sont fléchis, les pics de la fourche sont incurvés, les bâtiments de la ville en arrière-plan présentent également des contours légèrement courbés. Cela apporte un petit air de croquis réalisé à main levée, sans avoir bénéficié d'un encrage bien régulier pour une apparence finie et soignée. Cette page d'ouverture comporte également trois médaillons, chacun avec le visage d'un des principaux protagonistes, le comte, le Marquis, la comtesse. La caricature est de mise pour leur apporter un petit air comique, avec un nez trop long, ou une perruque improbable, ou encore des yeux trop grands. le lettrage lui-même présente des irrégularités. L'ensemble semble comme animé d'un petit air dansant qui ne fait pas très sérieux. Pourtant cette page comporte de nombreux détails, à l'opposé d'une illustration exécutée à la va-vite. Viennent ensuite les deux pages consacrées aux frasques du moine, dessinées dans le même registre avec des caractéristiques exagérées pour un effet comique. Pour autant le niveau de détails reste très élevé. En fonction de son envie, le lecteur peut passer rapidement sur chaque case, si l'histoire l'intéresse plus que son aspect visuel. Ou il peut prend son temps de déguster la saveur de la tonalité de la narration. Il commence par remarquer que l'arrière-plan est représenté dans chaque case, et pas juste par deux ou trois traits. le dessinateur a investi le temps nécessaire pour délimiter chaque pavé de la voie empruntée par l'âne et son cavalier, chaque pale de la roue du moulin à aube, chaque tuile du toit protégeant le lavoir, chaque lame du plancher de la chambre où le moine donne libre cours à sa libido, chaque torsade des montants du lit à baldaquin. Ce parti pris de la narration visuelle se retrouve à chaque, à chaque case. Nicolas Dumontheuil en donne pour son argent au lecteur et même plus. Page 7, le carrosse pénètre dans le parc du château du comte François de Dardille et le lecteur peut admirer la façade du château, sa dépendance, la grille de la propriété en fer forgé, le mur d'enceinte en pierre, le jardin à la française avec les arbustes soigneusement taillés. Tout du long de l'album, il laisse son regard se promener pour profiter des différents environnements en extérieur ou en intérieur, du bureau du comte à une maison close haut de gamme, des rues de Paris à une escapade nocturne dans les bois. La richesse de la narration visuelle peut surprendre du fait des traits un peu lâches qui laissaient supposer une volonté de laisser l'entrain l'emporter sur la rigueur. En fait l'artiste sait marier ces deux caractéristiques sans en sacrifier aucune des deux, sans qu'elles ne s'annulent ou ne se contrecarrent. Cette capacité peu commune de réussir des dessins alliant haut niveau de détails descriptifs et exagération amusante se retrouve avec la même élégance dans la représentation des personnages. L'artiste allonge un peu les nez et les rend plus pointus, les mentons souvent en galoche, exagère la finesse des chevilles et des mollets, agrandit les yeux écarquillés, de temps à autre accentue les expressions de visage. Dans le même temps, il prend grand soin de représenter les tenues vestimentaires en cohérence avec l'époque, en les variant en fonction du statut social du personnage. Il réalise des postures parlantes, sans que les mouvements soient grotesques. le lecteur éprouve tout de suite de la sympathie pour François de Dardille, sa petite taille, son air gentil et un peu peiné par la situation dans laquelle il se retrouve, pour le Marquis avec son assurance et sa réelle sympathie et sa sollicitude pour son ami, les bonnes manières de de la comtesse Amélie de Figule. Il apprécie que la narration visuelle ne se pare pas d'hypocrisie, que la nudité soit représentée de manière franche, que ce soit celle des hommes ou des femmes, même un sexe masculin en érection. Pour autant le lecteur ne doit pas s'attendre à un ouvrage érotique ou pornographique. La question des capacités sexuelles du comte est au cœur de l'intrigue, et son ami fait tout pour l'aider à retrouver le désir et sa fonction érectile, sans que les images ne versent dans la prouesse pornographique. Le lecteur ressent vite les effets de cette narration visuelle enlevée et qui ne se prend pas au sérieux, lui amenant un sourire sur les lèvres tout du long du récit, en même temps qu'un réel contentement du fait de la consistance détaillée de chaque élément représenté. le fil directeur de l'histoire s'avère simple : le Marquis aide son ami par tous les moyens à retrouver sa dureté, tout en l'accompagnant lors des préparations, telle que l'examen de ses appareils génitaux par un médecin et un chirurgien et en lui montrant que son épouse la comtesse est examinée elle aussi. Tout cela culmine lors du congrès proprement dit, dans des conditions très publiques, avec un déroulement baignant dans la bonne humeur présente depuis le début, avec un rebondissement pour le moins cavalier. Arrivé au dénouement, le lecteur se rend compte que le scénariste lui a mis la solution sous le nez à plusieurs reprises de manière évidente et apparente. Au fil des séquences, il lui aura montré un individu noble très attachant, l'inventivité de mise dans une maison close pour varier les plaisirs des clients, une courte séquence avec des perversions fort surprenantes (comme l'agalmatophilie, ou la narratophilie), et donc les préparatifs de la cérémonie du Congrès. À l'évidence, l'union du comte François de Dardille et la comtesse Amélie de Figule ne relève pas du mariage d'amour, mais pour autant ce dernier n'est pas forcément impossible. L'acte charnel est montré comme existant tout autant à cette période qu'à l'époque contemporaine, même si les conditions sociales lui font prendre des circonstances différentes. Éprouvant une grande sympathie pour les personnages et amusé par la narration, le lecteur ne boude pas son plaisir. Avec un peu de recul, il se dit que l'évocation du Congrès rappelle de façon fort primesautière que les relations sexuelles, sous forme de tensions ou consommées, jouent un rôle central dans les relations entre hommes et femmes, et dans le fonctionnement de la société. le Marquis évoque à deux reprises les nouveautés apportées par les progrès philosophique, littéraire et culturel du siècle des Lumières, ce qui contraste avec le caractère pérenne de l'acte sexuel, à la fois basique, et à la fois complexe au point que le comte n'en soit plus capable. La couverture promet un conte coquin, avec un titre un peu sibyllin. le plaisir de lecture est immédiat avec des dessins qui semblent ne pas se prendre au sérieux, pleins d'entrain, et très solides et généreux dans les détails. De la même manière, l'histoire se déroule de manière linéaire, placé sous le signe de la bonne humeur, sans pour autant tomber dans la farce, pour un divertissement fort bien écrit, tout en rimes. En même temps, la page d'ouverture annonce une tragédie comédie en quatre actes et elle ne ment pas. Le titre est développé dans une réplique : Et réfléchissez bien, car si l'on tolère l'impudence des chiens, on est moins clément avec celle des humains. Le comte a une conscience aigüe de la réalité de son métier précédent : un soldat ne sert qu'à tuer. Et le congrès se déroule en public car La foule est le baromètre de la loi ; Une sentence comme un acquittement se gagne souvent à force d'applaudissements.
À la recherche de l’Amazonie oubliée
Une équipe de scientifiques recherche, au plus profond de cette immense forêt dite vierge, des traces d’anciennes civilisations qui auraient occupé les lieux. Équipe pluridisciplinaire – géologues, biologistes, topographes, archéologues…– qui regroupe et croise les compétences de chacun pour traquer les traces laissées par des précolombiens anciens et recouvertes par la végétation. Suivre une telle mission pourrait paraître aride mais une dessinatrice a été associée au projet. Elle a ainsi suivi l’expédition au coeur de la forêt guyanaise, là où les relevés satellites indiquaient des spots potentiellement intéressants. Elle a croqué l’environnement et les scientifiques en action, expliquant pourquoi, la présence de telle ou telle espèce peut être un signe d’une occupation humaine antérieure. C’est intéressant et l’ensemble est plutôt équilibré. La vie quotidienne du camp alterne avec les explications. Et il y a un challenge à relever, donc un peu de suspense. Un léger regret toutefois, les protagonistes ne sont désignés que par leur spécialité, sans prénom, ce qui m’a donné l’impression d’un rendu un peu impersonnel. J’ai craint qu’on n’en sache pas plus sur eux. Ils sont finalement présentés mais dans les dernières pages, j’ai trouvé ça un peu dommage. Joli dessin, animaux et végétaux dans de belles illustrations naturalistes, plus relâché sur les humains. Et deux espèces «bd-morphes » jouent les candides et apportent un peu d’humour. Didactique et pas mal du tout.
House of X - Powers of X
Évoluer ou périr - Ce tome contient une histoire touffue, à la fois redémarrage, prologue et saison complète. Il comprend deux miniséries complètes House of X et Power of X, chacune de 6 épisodes, initialement parus en 2019, tous les numéros étant écrits par Jonathan Hickman. La minisérie House of X a été dessinée et encrée par Pepe Larraz, et mise en couleurs par Marte Gracia (avec l'aide de David Curiel pour l'épisode 6). La minisérie Power of X a été dessinée et encrée par R.B. Silva, avec l'aide de Larraz pour les dessins de l'épisode 6 et d'Adriano di Benedetto pour l'encrage des épisodes 1 & 2. Sa mise en couleurs a également été réalisée par Marte Gracia avec l'aide de David Curiel pour l'épisode 6. Ce tome contient les couvertures originales, ainsi que 88 couvertures variantes, à raison de 4 par pages. Dans une grotte végétale, un individu en combinaison noire moulante avec un casque intégral marqué d'un grand X regarde des individus sortir de cocons végétaux. Il y a 5 mois, Colossus cueille des fleurs sur Krakoa. Il y a 4 mois Storm quitte l'école de Westchester. Il y a 3 mois Nightcrawler plante une fleur dans la zone bleue de la Lune. Il y a 2 mois, Armor se recueille sur Mars devant un parterre de fleurs. Il y a un mois Beast observe un arbre en Terre Sauvage. Au temps présent, à Jérusalem, la façade d'un immeuble est recouverte de plantes. Six ambassadeurs d'autant de pays différents y entrent et sont accueillis dans l'Habitat, une extension de Krakoa, aménagée par les Stepford Cucckoos. Ils sont accueillis par Esme et Sophie, ainsi que par Magneto qui indique qu'il représente Charles Xavier, indisponible pour le moment, en tant qu'ambassadeur. La double page suivante présente les médicaments issus des fleurs de Krakoa par le biais de brefs paragraphes : 3 pour les humains (les médicaments L, I et M) et trois pour les mutants. Dans l'habitat Greymalkin à Westchester dans l'état de New York, Marvel Girl fait faire le tour du propriétaire à de jeunes mutants. Quelque part à Krakoa, Douglas Ramsey effectue des réglages dans la salle de contrôle, avec Sage. À la suite de leur visite, les enfants et les adolescents arrivent dans une clairière où se trouvent Wolverine et Charles Xavier. Un petit vaisseau spatial s'arrime à une station en orbite autour du soleil. La docteure Gregor pénètre dans la station, accompagnée de deux autres personnes. Elle prend la décision d'ouvrir son casque : l'atmosphère est tout à fait respirable, juste un peu fraîche. Elle décide de poursuivre son exploration avec Karima. En continuant leur tour de la base, elles évoquent le temps pour que la Forge soit opérationnelle, ainsi que les protocoles Orchis. Ces derniers ont été mis en œuvre quand les modèles de projection de développement de population ont abouti à une prévision stable des objectifs de Charles Xavier. Vue de l'extérieur, la Forge a la forme d'un anneau, avec en son centre une tête robotique géante. Les deux pages suivantes explicitent la nature des protocoles Orchis, ainsi que la composition de cette organisation, constituée à 31? personnel de l'AIM, 24% du SHIELD, 16? STRIKE, 8? SWORD, 7% d'Alpha Flight, 5? HAMMER, 5% d'ARMOR, et 4% d'Hydra. Pendant ce temps-là, Mystique, Sabretooth et Toad effectuent un casse dans un entrepôt de stockage de Damage Control pour récupérer quelque chose. Ils sont interceptés à la sortie par les Fantastic Four. Lorsqu'il commence cette histoire, le lecteur sait qu'il s'agit d'une forme de redémarrage pour les X-Men, un projet éditorial d'envergure. S'il ne connaît pas les X-Men, il est vite largué par le nombre de personnages (plusieurs dizaines), et par les références non explicites à des événements passés. Sinon, il se lance dans une aventure dont il n'a pas idée de l'ampleur. Jonathan Hickman a pensé ses deux miniséries comme formant un tout : l'histoire a été publiée sous la forme de deux miniséries pour répartir la tâche de dessiner entre deux artistes afin d'assurer un rythme de parution régulier et soutenu. Dans le cadre de ce recueil, la distinction entre House of X et Power of X n'est pas marquée, les couvertures se trouvant reléguées à la fin. Il s'agit donc d'un récit qui se lit d'un seul tenant. le lecteur observe que le scénariste a choisi d'utiliser des paragraphes de texte sur des pages sans dessin pour pouvoir intégrer toutes les notions et tous les concepts qu'il met en œuvre. Ainsi le lecteur découvre comment les fleurs de Krakoa sont utilisées pour fabriquer des médicaments, comment une organisation composite a vu le jour pour gérer l'augmentation inéluctable de la population de mutants, ce qu'est un mutant de niveau Oméga et qui ils sont, le déroulement du programme génétique de Mister Sinister sur plusieurs générations, le déroulement de 10 vies en parallèle d'une mutante, les différents types de sociétés composées d'intelligence artificielle, les différentes générations de Sentinelles, etc. Très vite, le récit dépasse la simple histoire de quelques mutants emblématiques pour devenir l'histoire d'un peuple, mais aussi un croisement de lignes temporelles, et un récit de science-fiction manipulant des concepts bien construits trouvant leurs racines dans la riche histoire des mutants Marvel. Jonathan Hickman emmène son lecteur dans une intrigue dense, regorgeant de personnages emblématiques des séries X-Men et de mythologie interne, pour un récit de science-fiction foisonnant, entremêlant différents fils narratifs et différentes lignes temporelles parallèles. Il le fait avec un art consommé du suspense, de la recomposition chronologique, sans jamais perdre son lecteur, avec des enjeux se découvrant progressivement, des stratégies à long terme, et même à très long terme pour certaines, et des modifications majeures pour les mutants, à commencer par la création d'une nation avec un territoire bien à elle, un langage basé sur un autre alphabet, une politique extérieure ferme sans être agressive, et des lois intérieures en cours d'élaboration. Il ne sacrifie en rien les conventions des récits de superhéros : le lecteur a le droit à des utilisations spectaculaires de superpouvoirs pyrotechniques, à des combats dantesques exprimant des conflits idéologiques ou moraux. Le lecteur prend très vite conscience que Jonathan Hickman mène la barque et que la mission dévolue aux deux artistes est de donner à voir ce qu'il a imaginé, plus que de participer à l'élaboration de l'intrigue. D'un côté, il est possible de les voir comme de simples exécutants ; de l'autre côté leur tâche est imposante. Au départ, le lecteur observe que les traits de contour de Pepe Larraz sont plus méticuleux que ceux de R.B. Silva, et que le premier représente plus de choses dans ses cases que le second. Mais bien vite, il oublie cette distinction qui s'amenuise un peu au fur et à mesure que la pression des délais augmente, mais encore plus parce qu'il n'y a aucune solution de continuité entre les deux dessinateurs : la coordination visuelle est impeccable. En outre, Marte Gracia renforce l'unité visuelle entre les deux artistes, en réalisant l'intégralité de la mise en couleurs, avec une palette riche, utilisant les capacités de l'infographie pour rehausser les reliefs, intégrer des effets spéciaux, réaliser des camaïeux sophistiqués, amplifier la pyrotechnie. de temps à autre, le lecteur perçoit que l'un ou l'autre des artistes se retrouvent avec une page de dialogue et qu'il fait un effort plus ou moins conséquent pour concevoir une prise de vue montrant l'environnement, les postures, ou qu'il opte pour une approche plus simple avec des têtes en train de parler avec des angles de vue plus ou moins variés. Dès les deux pages de la mystérieuse séquence introduction, le lecteur découvre une façon de dessiner consensuelle pour les comics de superhéros : un bon niveau de détails, des dessins réalistes, une manière de simplifier les éléments sans les affadir, des plans poitrine ou plus rapprochés encore lors des dialogues. Il retrouve également la capacité impressionnante des artistes de comics à rendre les images spectaculaires et il est servi tout au long de ces 12 épisodes. À l'évidence, Jonathan Hickman téléguide la mise en page, que ce soit le découpage par pages ou parfois la forme des cases dans une planche. Il garde toujours à l'esprit que la bande dessinée est un média visuel et sait composer des images mémorables et des séquences choc. le lecteur a les yeux écarquillés pour ne rien perdre de la découverte de l'habitat à Jérusalem, tout aussi curieux que les ambassadeurs. Par la suite, il se repaît du spectacle visuel : l'apparition hiératique de Magneto, l'aspect paradisiaque du milieu naturel de Krakoa, la révélation de la forme de la station Orchis avec le soleil en arrière-plan, l'assurance retrouvée de Cyclops, le charme inquiétant de Moira, la froideur indéchiffrable de Nimrod, l'interrogatoire menée par Destiny (Irene Adler) tranquillement assise sur une chaise au milieu des flammes, etc. Il ne s'agit pas tant de surprises visuelles ébouriffantes, que de la capacité de R.B. Silva et Pepe Larraz de parvenir à tenir le rythme des concepts, des personnages, des environnements qui déboulent sans temps mort dans le scénario. Au cœur du récit se trouve le concept de mutant, la modification qui apporte le renouveau. Un personnage résume la situation par Évoluer ou périr. Bien sûr, il s'agit du thème présent dès le premier épisode paru en 1963, avec en trame de fond le thème de la différence et de l'intégration. Jonathan Hickman n'hésite pas à faire un clin d'oeil à la notion de communauté différente en mal de nation en plaçant un habitat à Jérusalem, un personnage faisant explicitement référence au symbole que cela constitue. Cette mise en parallèle ne va pas plus loin. D'un autre côté, le scénariste reprend de nombreux éléments précédemment créés et développés dans la série, à commencer par les principaux mutants, et par Krakoa. Il pioche aussi bien dans les apports de Chris Claremont, que dans ceux de Scott Lobdell et Fabian Nicieza, et même quelques-uns dans ceux de Brian Michael Bendis (le retour très inattendu de Fabio Medina, appelé Goldballs). Conformément aux exigences éditoriales, le scénariste met à profit la continuité du titre. le lecteur a également conscience que son histoire doit servir de base aux développements de plusieurs années à venir, doit redéfinir le statu quo des mutants pour devenir le terreau de nouvelles histoires. Il est forcément inquiet de savoir si le récit tiendra la route pour lui-même, et non pas comme un prologue artificiel, uniquement satisfaisant en tant que point de départ, ou en tant qu'outil prétexte pour les séries mensuelles à venir. Lassé de la régurgitation des sempiternels même intrigues, le lecteur attend du changement et de la nouveauté. Il ne s'attend pas forcément à l'utilisation d'autant d'éléments du passé, ni à une telle profusion d'idées, et il est possible qu'il soit rebuté par le nouveau statu quo. Force lui est de reconnaître que Jonathan Hickman ne fait pas les choses à moitié et qu'il est vraiment investi dans son récit, bien au-delà d'un simple travail de commande, ou d'un simple effet choc pour donner l'impression de secouer le cocotier. le scénariste développe le thème de l'évolution et des mutations, en partant de la mutation d'une société de chasseurs & cueilleurs à une société agraire, en passant par l'invention d'un alphabet de toute pièce, pour aller jusqu'au questionnement de la nature de l'évolution quand une espèce n'est plus liée à un environnement spécifique. Même s'il est toujours possible de regretter que Hickman préfère un récit reposant sur l'intrigue plutôt que sur les personnages, il n'empêche que cette intrigue entremêle de nombreux fils narratifs qui mènent jusqu'à leur terme logique des notions plus ou moins bien gérées par le passé. Il suffit de considérer comment il repositionne Nimrod comme sentinelle ultime, ou comment il rétablit une distinction claire entre les objectifs d'Apcalypse et ceux de Mister Sinister, et il réinsuffle un sens aux agissements de ce dernier. Au final, ce récit constitue une saison d'une richesse étourdissante, suffisante pour elle-même, avec une évolution (une mutation ?) du positionnement des mutants, vers quelque chose de différent, rarement vu à cette échelle, et plus plausible dans les années 2020, 60 ans après le début de la série. Sans aucun doute, ce récit s'avère une réussite, à la fois en termes d'intrigue, de cohérence visuelle, et d'ambition éditoriale. Ce ne sont plus les X-Men des décennies passés, ils vont de l'avant, dans une histoire riche et intéressante, avec une narration au rythme maîtrisé. Jonathan Hickman met à profit des décennies de mythologie, dans un tout d'une rare cohérence, sans ressasser ce qui a déjà été fait, en allant plus loin. Il reste à savoir si ce projet se développera dans des séries mensuelles aussi cohérentes (au moins celle des X-Men écrite par Hickman), ou si la machine va s'emballer hors de contrôle, l'éditeur ne pouvant résister à la tentation de produire tant et plus de séries du moment que ça se vend. En tout état de cause ce récit se suffit à lui-même, constituant une saison extraordinaire, d'autant plus savoureuse que le lecteur est familier des grandes heures de la série.
Silver Surfer - Black
La fin ne justifie pas les moyens. - Ce tome contient une histoire complète qui peut se lire avec une connaissance superficielle de Silver Surfer. Il comprend les 5 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2019, écrits par Donny Cates, dessinés et encrés par Tradd Moore, et mis en couleurs par Dave Stewart. Il comprend les couvertures originales de Moore, ainsi que de nombreuses couvertures variantes réalisées par Mike Zeck, Nick Bradshaw, Gerald Parel, Mike Deodato, Marcos Martin, Giuseppe Camuncoli, Bengal, Alex Garner, Peach Momoko, David Nakayama, Cian Tormey (*2), Ron Lim (*5). Silver Surfer est en train de voguer dans l'espace sur sa planche, la silhouette de Galactus derrière lui, et il se présente : Norrin Radd dernier survivant de Zenn-La, une noble lumière dans des ténèbres sans fin, le défenseur des faibles, un ami, un allié, un amoureux, un sauveur, mais aussi le héraut de Galactus, la mort, le témoin de la mort des peuples de planètes entières (Masikron, Elynore-143; Draven-Barr), et tant d'autres. Au temps présent, Silver Surfer se bat aux côtés d'une vingtaine de superhéros à la recherche du corps de Thanos, tombés dans un piège tendu par le Black Order, la garde rapprochée de Thanos. Il parvient à les sauver à créer un phénomène cosmique qui leur permet de regagner l'espace normal, mais lui reste prisonnier de l'anomalie créée par le Black Order. Il se retrouve aspiré dans les ténèbres avec la sensation de tomber sans s'arrêter, pendant des années. Lentement son corps guérit. Au loin, il aperçoit des étoiles : il les voit naître, briller, se déchaîner, et finalement s'éteindre morte. À un moment, il aperçoit la source, quelque chose qui tue dans les ténèbres. Il ne peut pas le permettre. Il fait apparaître sa planche et entame le trajet vers cette abomination. Silver Surfer finit par chuter vers le sol de cette planète. Il se retrouve devant un immense portail, devant lequel se tiennent 3 gardes de très haute taille, l'un armé d'une lance, l'autre d'une épée et le troisième de deux marteaux. Ils refusent de lui laisser l'accès à la pièce qu'ils gardent. le combat s'engage. Silver Surfer se rend vite compte que ces guerriers ne se battent pas qu'avec leurs armes, mais que la planète elle-même devient une arme pour eux. Ils parviennent à sectionner sa planche en deux. À son tour, il se sert de sa planche comme d'une arme pour sectionner, pour frapper, réussissant à placer le chevalier à l'épée entre les deux marteaux de l'autre chevalier. Mais le chevalier à l'épée repart de plus belle et frappe Silver Surfer en plein ventre, le clouant au sol de la planète qui commence à l'avaler, à l'entraîner dans les ténèbres. Cette histoire constitue un projet qui sort de l'ordinaire de la production Marvel à bien des égards. Pour commencer, ce recueil est publié dans un format un peu plus grand que celui d'une bande dessinée franco-belge, et donc beaucoup plus grand que le format comics. Ensuite, il met en scène Silver Surfer avec un flux de pensée intérieur, évoquant rapidement l'approche de Stan Lee & John Buscema dans la série de 1968 : un individu en proie à des questionnements philosophiques, confronté à des manifestations du mal, de la violence, de la souffrance, de la cruauté. C'est une approche du personnage et de la narration assez difficile à rendre viable dans un comics de superhéros basé sur les affrontements physiques, un médium limité dans sa capacité à approfondir des sujets philosophiques, sans provoquer un rejet progressif du lecteur du fait d'une narration trop ouvertement égocentrée. Or le ressenti est très différent. Donny Cates commence par un rappel de la nature du personnage, pas tant de ses origines (la scène d'arrivée de Galactus sur Zenn-La n'est pas reprise, ni celle de la transformation de Norrin Radd en Silver Surfer), mais bien de sa fonction en tant qu'héraut : trouver des planètes pour servir de nourriture à Galactus, et être le témoin passif de l'annihilation de leurs populations si elles sont habitées. Ensuite il connecte cette histoire avec la continuité du moment de l'univers partagé Marvel, en particulier avec les événements de la série Gardiens de la Galaxie qu'il écrit dont il est également le scénariste. Cates entame son récit avec une démarche à l'opposé de celle d'un auteur qui ferait une histoire complète indépendante de la continuité pour attester qu'elle s'élève au-dessus de la production industrielle. Par contre, dès la première page, le lecteur se rend compte que cette histoire sort du lot du point de vue graphique. Il reconnait peut-être le nom de Dave Stewart : un coloriste ayant fait progresser les standards du métier tout au long des années 2000, et capable d'adapter son approche chromatique à l'artiste qui a réalisé les dessins. C'est également le cas pour ce projet. Sur les pages 2 & 3, le lecteur est comme hypnotisé par e travail sur les nuances de rouge orangé évoquant les destructions et les morts causées par Galactus dans le passé, avec un discret reflet orangé sur la tête de Silver Surfer, sa peau ayant un fort pouvoir réfléchissant. En découvrant les dessins fluides et denses des pages 4 & 5, le lecteur mesure l'apport de Dave Stewart pour améliorer la lisibilité, en faisant ressortir chaque élément, ainsi que son utilisation maîtrisée de la myriade d'effets spéciaux rendus possibles par l'infographie, en particulier sur les maillons des chaînes incandescentes du Rider. du grand art. La couverture montre que Tradd Moore aime bien les traits encrés à l'intérieur du pourtour des surfaces pour donner une sensation de texture, mais aussi de mouvement mis en évidence par la lumière. Cela se trouve confirmé dès la première page (un dessin en pleine page de Silver Surfer avec le buste de Galactus en arrière-plan), puis à chaque page suivante. Tradd Moore dessine en représentant de manière concrète les personnages et les environnements de chaque planète, mais également en mettant en avant le mouvement, les jeux de lumières et en incorporant des éléments expressionnistes pour transcrire des sensations allant de l'état d'esprit d'un personnage à l'effet psychédélique d'une situation, de phénomènes spatiaux. Dès les pages 2 & 3, il joue avec l'anatomie de Silver Surfer, la déformant un peu ne respectant pas exactement les proportions pour mieux rendre compte de la vitesse, de son aérodynamisme, de la façon dont il fait corps avec sa planche, et des déformations occasionnées par les anomalies de l'espace, par les ténèbres maléfiques qui le rongent, par la rage qui l'anime par moment. Il ne s'agit pas simplement d'un truc visuel répété de séquence en séquence : Tradd Moore conçoit chaque déformation en fonction de la séquence en fonction des forces qui agissent sur le corps de Norrin Radd. le lecteur peut trouver que l'artiste va trop loin quand Silver Surfer se transforme en dauphin de l'espace ou en loup, mais en fait les dessins sont passés dans le domaine de l'allégorie, montrant la manière dont Radd se figure que ses intentions et son état d'esprit sont perçus par son opposant. Cela donne lieu à des planches de toute beauté, où les bordures de cases peuvent disparaître, les formes s'interpénétrer, les couleurs devenir de plus en plus psychédéliques, les dessins glisser vers le surréalisme et l'art abstrait. Le lecteur se retrouve vite emporté par les émotions générées par la narration visuelle inventive, fluide, entremêlant description et ressenti avec une rare intelligence, et une réelle conviction. S'il feuillette rapidement la bande dessinée, il peut avoir l'impression que l'artiste se fait plaisir pour en mettre plein la vue, mais à la lecture il apparaît que chaque flamboiement pictural est au service de la narration, est conçu en fonction de l'intrigue, du moment. du coup, le lecteur peut très bien ne plus prêter aucune attention à l'histoire et se laisser porter par les effets kinesthésiques des pages, par les innombrables surprises visuelles : une surface de planète évoquant un tapis d'anémones de mer, des cases dont les formes deviennent abstraites s'il les déconnecte de celles qui précèdent et qui suivent, des formes géométriques (des trapèzes volants), des flux de matière en fusion, des yeux comme des soleils, un cerf aux bois démesurés… C'est sans fin. Donny Cates aurait donc très bien pu se contenter de concevoir des scènes spectaculaires qu'il aurait alignées sur une trame simpliste. En fait son ambition s'avère plus élevée. Dans sa postface, il explique qu'il a souhaité s'inscrire dans la lignée de ce que Stan Lee avait fait sur la série, d'évoquer des convictions philosophiques et morales. Sans grande surprise, il fait de Silver Surfer, un être de lumière qui lutte contre les ténèbres. Il connecte entièrement la présente histoire à Knull la divinité des symbiotes qu'il a introduit dans le premier tome de sa série Venom. Au départ, le lecteur estime qu'il s'embarque dans un récit de superhéros traditionnel, bénéficiant d'une narration visuelle extraordinaire. Rapidement, le scénariste insiste à plusieurs reprises sur le fait que son héros se bat contre les ténèbres, représente le bien contre le mal, une sorte de supériorité morale qui s'oppose à une force corruptrice. À ce moment du récit, le lecteur a peut-être déjà oublié que Cates a commencé par rappeler Norrin Radd a été le témoin passif de massacres à l'échelle planétaire, ce qui diminue d'autant sa supériorité morale, voire la neutralise. Ce lourd passif revient à plusieurs reprises, et la question morale en devient plus nuancée. le thème de fond n'est pas la rédemption même si cette notion est présente. Il réside plutôt dans les actions à mettre en œuvre pour lutter contre les ténèbres. Peut-être que le lecteur tiquera à la mise en scène de la question du sacrifice personnel, la flamboyance des dessins de Tradd Moore montrant la question sous un jour trop manichéen. Cela n'empêche pas Donny Cates de mener son questionnement à son terme, sur la responsabilité individuelle des moyens employés qui ne peuvent pas toujours être justifiés par la fin. Dès la couverture et les dimensions de cette bande dessinée, le lecteur sait qu'il s'apprête à s'immerger dans un récit qui sort des productions industrielles basiques des comics. Il est tout de suite impressionné par le bouillonnement de la narration visuelle, très riche, et très maîtrisé. Il sait qu'il va se montrer moins exigeant sur l'histoire au vu du voyage visuel. Il a la bonne surprise de découvrir un scénariste qui ne prend pas les comics de superhéros de haut : au contraire il fait plusieurs références à la continuité de l'univers partagé Marvel, et à l'historique du personnage, sans que cela n'en devienne incompréhensible, ou le seul intérêt du récit. Il fait honneur aux récits de Stan Lee pour la série de 1968 avec John Buscema, tout en menant le questionnement moral à sa façon.