Guillaume Sorel, le dessinateur de ce premier tome "Le livre des sorcières" avant une suite et fin dans "Le livre des fantômes", fait partie des auteurs que je place dans mon panthéon personnel des dessinateurs qui nous proposent à chaque fois des sortes de tueries graphiques. Dans ce "Macbeth roi d’Écosse" il ne déroge pas à sa règle et encore une fois son talent saute aux yeux.
Le récit s'amorce par une mise en abyme au-dessus d'un abîme symbolisé ici par cet arbre qui pousse au dessus d'une faille dans le paysage. Une fois franchi il n'y a pas de retour possible et le destin se met en branle pour Macbeth et son compagnon Banquo qui en viendront à croiser le chemin de trois sorcières qui leurs annonceront la fatale prophétie. Macbeth sera roi et la descendance de l'autre le deviendra également. Dès lors ce ne seront que meurtres, assassinats et trahisons dans lesquels la terrible Lady Macbeth aura sa part. Celle-ci vient d'épouser Macbeth et lui a fait promettre d'en faire sa reine, n'étant pas caractérisée par la patience elle va tout faire pour accélérer les choses d'une manière plus que violente.
Au scénario Thomas Day qui arrive dans cette œuvre à faire des coupes dans le texte original de Shakespeare tout en lui donnant de la fluidité mais en respectant le ton d'un théâtre élisabéthain.
L'histoire est sombre, de même que la colorisation des planches mais il en ressort une atmosphère envoutante qui colle parfaitement au récit, les personnages sont croqués avec dans le regard toute la folie qui les anime. Ah ces planches où les sorcières dansent au milieu du cromlech. Pour ma part voilà la bande dessinée que j'aime, une histoire prenante avec des personnages torturés, un zeste de violence, de noirceur, un dessin à l'encan; cela en fait mon coup de coeur du moment et j'incite le plus grand nombre, les amateurs du bel ouvrage, à acheter et à lire ce premier opus.
Je réécris mon avis après la relecture de l’intégrale de la série.
Je commencerai par le dessin « à 4 mains » de Loisel et Tripp… il est magnifique, avec ces rondeurs qui caractérisent bien le style de Loisel, et les couleurs sont parfaites… vraiment, une magnifique visite guidée du Québec rural des années 20.
Niveau histoire… c’est du quotidien. On y parle de vie, de mort, du curé du coin, de tâches fermières, de ragots, de disputes… et du magasin général, véritable noyau central de cette petite communauté. Les auteurs abordent des thèmes intéressants autours de l’évolution des mœurs, de l’émancipation des femmes, de l’homosexualité, de la place de la religion dans une société changeante… mais toujours de façon légère et très humaine.
J’ai trouvé le récit chargé en émotions… j’ai eu le cœur serré à plusieurs reprises lors de ma lecture, véritable gage de qualité en ce qui me concerne. Ceci dit je trouve quand même que l’histoire tire un peu en longueur. Originellement prévue en 3 tomes, puis en 6 tomes, elle s’étale finalement sur 9 volumes, et je trouve que les auteurs finissent par tourner un peu en rond, surtout vers le tome 8.
Par contre la fin est parfaite… le dénouement pour le moins animé est chargé en émotions, et l’album photo en postface est une excellente idée, et pour moi la façon parfaite de dire au revoir à cette galerie de personnages qui vont me manquer.
Une lecture paisible, belle, reposante, que je conseille à tout le monde, à condition de ne pas être à la recherche d’aventure ou de sensations fortes. Un grand merci à Régis Loisel et Jean-Louis Tripp pour cette superbe série.
En ce moment, j'avoue n'avoir que des coups de coeur ! Mais la rentrée est riche en bonnes surprises.
Je m'intéresse pas mal à la musique ( et ne pourrais vivre sans en écouter tous les jours) et j'aime lire des récits de non-fiction et je dirais même plus je kiffe les biographies musicales en bande dessinées. C'est pour cela que j'ai lu "Elvis. Ombre et Lumière", publiée dernièrement dans la collection Seuil/Delcourt. Puis, un récit sur le King, scénarisé et dessiné par Kent, cela ne se refuse pas. Si vous voulez en savoir plus sur cet artiste complet, plutôt que je vous fasse un long discours allez sur son site officiel : http://kent-artiste.com/. Mais n'oublions pas qu'au scénario de "Elvis. Ombre et lumière", il y a également Patrick Mahé, une pointure sur la vie d'Elvis. Ce monsieur est écrivain, journaliste et également éditeur. Un excellent duo pour écrire une bio de non-fiction en BD sur le King.
Qu'on apprécie ou non Elvis, on ne peut nier son importance dans le paysage de la musique rock et surtout dans l'avènement de celle-ci aux US. Et c'est très bien mis en évidence dans ce roman graphique. Le récit de la vie d'Elvis est construit de manière intelligente par le biais de fans qui racontent. Le ton parfois rigolo, de par le trait marrant de Kent, et parfois de manière très émouvante de part l'histoire qui se déroule devant nos yeux. On ne s'ennuie pas, on se régale et les planches sont vraiment pleines de peps notamment grâce au trait de Kent. On apprend des choses étonnantes même si on connait un peu la vie d'Elvis et l'on juge certains faits tellement injustes pour lui que l'on ressent un pincement au coeur. Un homme d'ailleurs assez naïf et innocent en fin de compte. Qui voulait juste faire du rock !
Les deux auteurs excellent dans leur rendu hommage de ce personnage haut en couleur. Elvis une personne attachante, pleine de talent, souvent seul face à ses pensées et ses doutes, toujours à la recherche de tendresse et malheureusement mal conseillé. Souvent son art a été mis en berne et malheureusement drogué de médocs durant toute sa vie pour tenir le coup. Complètement mis à l'écart de lui-même à un moment donné et surtout de son art jusqu'à sa terrible et triste mort. Le Colonel Parker, son manager de toujours, a beaucoup oeuvré à ça et lui a fait beaucoup de mal en le traitant comme un produit et non comme un être humain. Pour découvrir, ou écouter de nouveau le King, je vous conseille de regarde sur YT le show "68 comeback special" (il y a une édition BR ou DVD je pense) où l'on peut voir le King habillé de cuir noir, beau comme un dieu, chanter, jouer de la gratte et rendre euphoriques tous les spectateurs et les musiciens qui l'accompagnent.
Je vous conseille donc grandement de vous procurer ce roman graphique de non-fiction sur la vie du King. C'est beau de plus ! La fabrication de l'album est très belle. On a envie de swinger, de pleurer, de rire et on adore ! <3
Ce premier pavé de la série aborde une période de l’Histoire de France peu (pas) traitée en BD. Les jeunes auteurs ont réussi à restituer les grands événements au travers de la vie quotidienne de Parisiens devenus acteurs de la révolte. On s’attache aux personnages tout en faisant le lien avec les grands moments qui feront date.
Dessinée à 4 mains, l’atmosphère qui se dégage reste très homogène d’une planche à une autre. Certains panoramas pleine page sont magnifiques.
Bref, sujet compliqué magnifiquement traité. Plus d’un auteur expérimenté aurait pu passer à côté. Pas eux ! On attend la suite, patiemment !
Lecture très agréable avec cet album. C'est donc la vie d'Alexandre Marius Jacob qui nous est racontée ici. Ce libre penseur anarchiste, ancien marin et ancien cambrioleur, désabusé par le monde dans lequel il vivait, a eu une vie plutôt riche et rocambolesque.
Toute sa vie est contée en 114 pages, de son enfance à sa mort. Et pour une fois, je trouve tout ça très bien réparti. D'habitude, je râle toujours un peu sur le fait que telle période est trop développée; où que celle- ci ne l'est pas assez, etc. Là, c'est, à mon sens, parfait. Je ne me suis jamais ennuyé et je ne suis pas non plus resté sur ma faim. Tout ce que je voulais savoir a été dit, toute la vie de Jacob est rentrée. Et s'il y a des omissions (il y en a forcément, 114 pages cela peut être pas tant que ça), on ne les ressent pas, l'histoire est très cohérente. La trame du récit est linéaire et très cohérente. On commence par le héros qui est devant un juge à son procès et nous raconte son parcours ; puis on dépasse la date de ce procès pour poursuivre sur la deuxième partie de sa vie. Il n'y a aucun moment ou je me suis senti perdu, ou ai été décroché. Au contraire, on ne s'ennuie jamais, et ça se lit d'un traite.
Il est très intéressant de suivre le parcours de Jacob et surtout de comprendre ses motivations, ce qui l'a poussé à devenir cambrioleur, puis à devenir commerçant (ce qui peut paraître quand même contradictoire). On sent l'importance du bagne et sa puissance destructrice, comme on a senti plus tôt l'injustice dont il s'est trouvé la victime, et ses désirs de liberté, qui s'expriment d'abord dans son désir de devenir marin puis dans celui de voler les plus riches, sans pour autant en devenir un lui même. C'est donc le portrait d'un personnage très intéressant mais aussi d'une époque, celle où beaucoup cherchaient la meilleure voie pour s'exprimer et se sentaient brimés dans un système où ils étaient exploités. Alexandre Jacob était un de ceux-là, et pas des moindres. On sent une certaine admiration de la part de Matz dans la façon dont laquelle il narre son histoire. Les côtés sombres de Jacob ne sont pas éludés, mais on sent sa détermination profonde, son charisme, bref, il est un très bon héros.
J'ai aussi beaucoup aimé le dessin de Chemineau. Les personnages ont un look assez sympathique (même si j'ai eu un peu de mal à distinguer la mère et la femme), et Alexandre Jacob, comme je l'ai dit, transpire la classe et le charisme. Du très beau boulot, les expressions des personnages sont très bien rendues, tout comme les scènes qui sont plus d'action.
J'ai donc passé, vous le comprendrez, un très agréable moment de lecture, et j'encourage à faire de même
Jun est revenue borgne d'un conflit armé où elle opérait en tant que tireuse d'élite. Son quotidien ? Elle le gère difficilement abandonnée par la société dans une mégalopole surpeuplée en tant que sans-abri solitaire et dépressive...
Singelin livre ici son oeuvre la plus personnelle. Seul aux commandes de "P.T.S.D.", il insuffle une énergie pas immédiatement décelable mais bien présente sur les 200 pages de son pavé.
On ne saura jamais rien de cette guerre anonyme qui n'a même pas de nom et dont on ignore si elle est terminée. Il en sera de même pour cette ville immense dont la verticalité des buildings masque l'horizon...
Ici c'est le récit des laissés pour compte, le petit peuple qui se bat pour survivre et vaincre un présent bien violent entre trafic de stupéfiants pour ces vétérans devenus junkies. Si les couleurs sont chatoyantes, si les flashbacks nous proposent de jolies plages en guise de paysage, il n'y a rien d'idyllique et Singelin alterne entre les plans de répit et une action pétaradante digne des films de Hong Kong.
Quelques plages de répit entravent le pessimisme ambiant avec quelques personnages bienveillants autour d'un repas ou de l'amour d'un animal. Les couleurs pastel comme les rondeurs des personnages semblent destiner "P.T.S.D." à un public goinfré des productions Ghibli. Comme pour The Grocery, ce n'est pas vraiment le cas, Jun a beau chercher sa paix intérieure et un sens positif à sa vie, les gunfights vont s’enchaîner tels des "Slow Burners" et la violence n'est jamais loin.
Universel et multiculturel, on sort de cette lecture ravi. Le message n'est pas si manichéen mais laisse la porte ouverte à l'espoir. "P.T.S.D." s'avère ainsi devenir une véritable catharsis et fait définitivement entrer Guillaume Singelin dans la cour des très grands.
Le week-end dernier j'ai lu 'Penss et les plis du monde' le dernier petit bébé du talentueux Jérémie Moreau. Ouvrage récemment publié, puisqu'en septembre dernier, aux éditions Delcourt.
Premièrement, la fab de l'album est totalement somptueuse. On dirait un objet d'art, un tableau et c'est un peu normal je dirais au vu de ce que nous propose l'auteur à l'intérieur. Le déroulement des pages de gardes, de la page de titre et même de la page de fin (normalement ça n'existe pas mais bon), la C1C4 et le dos participent concrètement à l'œuvre principale. C'est beau, simple et efficace.
Nous allons suivre le récit de Penss, à l'aube des temps, où les cueilleurs déambulaient sur la Terre. Penss est un rêveur. Un poète. Il regarde le monde avec des yeux différents par rapport à ses pairs. Il est en quelque sorte considéré, par son clan, comme un bon à rien. Il ne sait pas chasser ou pêcher. Mais il possède le sens de la beauté. La beauté de la nature et donc celle de la terre nourricière. Juste avant la saison de l'hiver et de la période blanche, lui et sa mère, se retrouvent seuls abandonnés par leur clan. S'ensuit une tragédie qui va le marquer à jamais et tout en retrouvant un mode de vie assez typique puisqu'un second clan va venir s'installer avec lui, Penss va partir en guerre contre la terre et va vouloir contrecarrer les plans de celle-ci en essayent de passer outre le douloureux cycle de la vie. Jusqu'à ce qu'il puisse se reconstruire et aller de l’avant.
Le récit est très porteur. Il met en évidence notre incapacité à assimiler la nature et le cycle de la vie. En voulant combattre tout cela et en passant outre notre besoin de vivre en adéquation avec la Terre. Ce qui est intéressant également c'est le ton qu'emploie Jérémie Moreau pour conter son récit qui est moderne. C’est un parti pris assez bien foutu car ne vous attendez pas à lire 'un parler néandertalien' ou de lire 'une énième histoire de la Guerre du feu'. Bon ensuite, l’auteur n’est pas historien et moi non plus. D’ailleurs, nous ne sommes pas là pour lire une histoire sur la préhistoire mais sur la pensée du monde ou ses plis. De l’être humain, de sa quête et de l’ascension de la pensée philosophique. C’est à prendre de toute manière avec des pincettes car c’est ce que je pense et surement qu’un autre lecteur y verra autre chose. Et ça c’est l’apparat d’un bon roman graphique.
À chaque lecture d'un Jérémie Moreau, nous entrons dans un monde bien particulier. À chaque nouvel album, son style graphique se bonifie, change, prend des tournures différentes en rapport avec l’histoire contée. C’est un auteur conteur, un troubadour, un poète et il ne cesse de sublimer son art. Présentement, Penss pousse les limites de la bd et prend une tournure au niveau de la maquette du déroulement des cases et des planches assez folles et inattendues. C’est tellement beau, contemplatif parfois, âpre, dur, dramatique et poétique tout en étant métaphorique qu’on n’essaie même pas de se poser mais de se laisser porter par le récit et le design. Je suis certaine que je reprendrais en main cet album, bien après l’avoir dévoré, juste pour lire des passages et me rincer les mirettes.
Voilà, j’aime, j’adore cet auteur et je pense sincèrement que même s’il a eu le Fauve d’or durant le festival d’Angoulême 2019 avec La Saga de Grimr, il continuera à dépoter et nous en mettre plein de la vue et l’esprit. Toutefois, son oeuvre que je préfère et que je trouve toujours aussi magnifique, car plein de subtilité et d'émotion, c'est son Max Winson.
<3
Lucas Varela m'a toujours épaté par la qualité de son trait. Une fine ligne claire singulière qui n'a de limite que dans son imagination. En ce sens le présent ouvrage pourra rappeler l'épatant Le Jour le plus long du futur tant son début également muet et le look des androïdes nous ramènent en terrain conquis.
Pourtant cette fois "L'Humain" est écrit avec Diego Agrimbau au scénario avec lequel Varela avait déjà collaboré sur Diagnostics que je n'ai hélas toujours pas lu.
Cette histoire emprunte effectivement sur le classique de H.G. Wells et sa machine à remonter le temps pour le contexte d'une planète Terre futuriste bien dévastée par son évolution. Si le titre porte bien sur les caractéristiques de l'Humain, c'est bien sous le regard sympathique de la droïde Alpha que toute l'histoire va se dérouler.
On pourrait reprocher à l'ensemble d'être un brin classique et sans surprises. Pourtant la mise en scène est au diapason avec une nouvelle fois le bonheur de retrouver les dessins précis de son auteur mais également une magnifique colorisation mettant le rouge et le gris à l'honneur pour une parfaite compréhension.
En dire plus serait bien dommage mais l'histoire grimpe rapidement en intensité, en violence et en intérêt pour une conclusion en apothéose sur le devenir de notre humanité.
C’est d’abord un joli album à l’italienne, marque de fabrique des publications des éditions de la Gouttière à destination des plus petits.
C’est ensuite une jolie évocation des couleurs de l’automne : du roux, du feu et du mordoré. C’est aussi les animaux de la forêt dessinés à la manière des artistes de Disney.
C’est enfin une jolie histoire toute mignonne et toute simple sur ces gens ronchons, grognons, grincheux, bougons, qui peuvent aussi se révéler des personnes providentielles malgré tout !
Pour qui ne connaîtrait pas encore "les Contes de la Pieuvre", une œuvre qui s’annonce d’ores et déjà colossale et dont le premier tome, La Malédiction de Gustave Babel, avait déjà fait pas mal de bruit, il s’agit d’une fresque, aux dimensions quasi-hugoliennes, consacrée à une organisation criminelle contrôlant le Paris de la fin du XIXème siècle… mais située dans un univers uchronique où coexisteraient (difficilement) humains ordinaires et mutants de type X-Men « à la française ».
Débutant par un court mais poignant retour sur la Commune de Paris et sur le sacrifice de celles et ceux qui ont cru aux valeurs démocratiques et modernes qu'elle défendait, "Un Destin de Trouveur" se pose d'emblée en livre politique, ce que chaque ouverture de chapitre - citant un extrait-clé du "Contrat Social" de JJ Rousseau - va bel et bien confirmer. Derrière une fiction extraordinaire, fonctionnant à nombre de niveaux différents, Gess, seul responsable à bord puisqu'il joue tous les rôles (scénariste, dessinateur, coloriste, lettreur...), passe ici un puissant message, dont la pertinence reste totale plus d'un siècle après les évènements qu'il imagine : l'arrogance des puissants - qu'ils soient membres de l'Etat ou de la pègre - envers le peuple sans lequel ils ne sont pourtant rien, la position de victime de la femme, systématiquement exploitée, violentée, littéralement dévorée par le système, la nécessité de la révolte, même si les limites de la violence sont évidentes… autant de thèmes, de prises de positions engagées qui ennoblissent "Un Destin de Trouveur".
Mais ce qui fait de ce livre un triomphe absolu, et une lecture aussi captivante que régulièrement bouleversante, c'est bien la force de son histoire, ainsi que la puissance de personnages dont aucun n'est anodin. On est saisi par un romantisme puissant, qui évoque pleinement la « grande littérature française » du XIXe siècle, quelque part entre Hugo et Dumas, avec quelques touches d'Eugene Sue que cette peinture un peu feuilletonesque bas-fonds de Paris rappelle inévitablement : nous nous rendons bien compte en écrivant ça que ces comparaisons, alors que l'on parle d'une « simple BD » (?) peuvent sembler excessives… Pourtant ce sont des références qui viennent immédiatement à l’esprit du lecteur quand il s'enfonce dans l'univers richissime, les situations moralement complexes et l'atmosphère d'inévitable tragédie de "Un Destin de Trouveur". Cette dimension très « culture française » lui permet en outre de se démarquer totalement de ses éventuelles références aux univers stéréotypés des superhéros US, tout en s'inscrivant parfaitement dans des sujets contemporains (serial killer, univers parallèles, etc.) qui vont immanquablement plaire au public de notre époque.
De plus, l'absolue crédibilité « historique » de ce qui est - quand même - un univers imaginaire, est assurée par le travail remarquable que Gess a visiblement pour fait retrouver la topographie de Paris et de ses alentours, ainsi que l’apparence de lieux que l’on peinera forcément à reconnaître tant ces paysages champêtres de la Région Parisienne sont désormais éloignés de ce que nous connaissons en 2019. Tout Parisien ne pourra ainsi que se régaler devant la description précise d’un trajet de deux jours à cheval de la banlieue Nord de Paris jusqu’à la forêt de Fontainebleau !
Au sein d’une réussite aussi flagrante, les choix de Gess dessinateur sont ceux qui peuvent le plus prêter flanc à la critique : alors que le trait est magnifique, évoquant parfois celui d’un Moebius de l’époque Metal Hurlant, et que Gess est visiblement un maître absolu de la dynamique au sein de ses cases, conférant une énergie sidérante à certaines scènes, la fluidité de lecture de "Un Destin de Trouveur" souffre légèrement d’une concentration exagérée du récit en un minimum de cases. Ce choix, certes logique, permet au livre de ne pas trop dépasser le format déjà imposant des 200 pages, mais il faut bien avouer qu’il y aurait facilement ici assez de matière pour dessiner 500 pages sans épuiser pour autant la richesse des situations décrites (Hugolien, on vous dit !). Plus aéré, avec un peu plus de temps morts et de respiration dans le déroulement du récit, "Un Destin de Trouveur" aurait sans doute mis son lecteur plus à l’aise, en lui évitant d’avoir à littéralement déchiffrer certaines cases remplies « jusqu’à la gueule » d’informations. Il s’agit là, nous en sommes bien conscients, d’un reproche presque injuste tant, répétons-le, la puissance romanesque sublime du livre nous emporte de toute manière de la première à la dernière page…
Soulignons enfin la beauté de la toute dernière partie du livre, de ce chapitre « bonus » rajouté alors que la tragédie est déjà définitivement bouclée : Gess y offre généreusement une vie propre - bien méritée - à un personnage intriguant qui n’a été que secondaire jusque-là… et ouvre possiblement la voie au troisième tome des "Contes de la Pieuvre", qu’on est avide de lire le plus vite possible.
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Macbeth Roi d'Écosse
Guillaume Sorel, le dessinateur de ce premier tome "Le livre des sorcières" avant une suite et fin dans "Le livre des fantômes", fait partie des auteurs que je place dans mon panthéon personnel des dessinateurs qui nous proposent à chaque fois des sortes de tueries graphiques. Dans ce "Macbeth roi d’Écosse" il ne déroge pas à sa règle et encore une fois son talent saute aux yeux. Le récit s'amorce par une mise en abyme au-dessus d'un abîme symbolisé ici par cet arbre qui pousse au dessus d'une faille dans le paysage. Une fois franchi il n'y a pas de retour possible et le destin se met en branle pour Macbeth et son compagnon Banquo qui en viendront à croiser le chemin de trois sorcières qui leurs annonceront la fatale prophétie. Macbeth sera roi et la descendance de l'autre le deviendra également. Dès lors ce ne seront que meurtres, assassinats et trahisons dans lesquels la terrible Lady Macbeth aura sa part. Celle-ci vient d'épouser Macbeth et lui a fait promettre d'en faire sa reine, n'étant pas caractérisée par la patience elle va tout faire pour accélérer les choses d'une manière plus que violente. Au scénario Thomas Day qui arrive dans cette œuvre à faire des coupes dans le texte original de Shakespeare tout en lui donnant de la fluidité mais en respectant le ton d'un théâtre élisabéthain. L'histoire est sombre, de même que la colorisation des planches mais il en ressort une atmosphère envoutante qui colle parfaitement au récit, les personnages sont croqués avec dans le regard toute la folie qui les anime. Ah ces planches où les sorcières dansent au milieu du cromlech. Pour ma part voilà la bande dessinée que j'aime, une histoire prenante avec des personnages torturés, un zeste de violence, de noirceur, un dessin à l'encan; cela en fait mon coup de coeur du moment et j'incite le plus grand nombre, les amateurs du bel ouvrage, à acheter et à lire ce premier opus.
Magasin général
Je réécris mon avis après la relecture de l’intégrale de la série. Je commencerai par le dessin « à 4 mains » de Loisel et Tripp… il est magnifique, avec ces rondeurs qui caractérisent bien le style de Loisel, et les couleurs sont parfaites… vraiment, une magnifique visite guidée du Québec rural des années 20. Niveau histoire… c’est du quotidien. On y parle de vie, de mort, du curé du coin, de tâches fermières, de ragots, de disputes… et du magasin général, véritable noyau central de cette petite communauté. Les auteurs abordent des thèmes intéressants autours de l’évolution des mœurs, de l’émancipation des femmes, de l’homosexualité, de la place de la religion dans une société changeante… mais toujours de façon légère et très humaine. J’ai trouvé le récit chargé en émotions… j’ai eu le cœur serré à plusieurs reprises lors de ma lecture, véritable gage de qualité en ce qui me concerne. Ceci dit je trouve quand même que l’histoire tire un peu en longueur. Originellement prévue en 3 tomes, puis en 6 tomes, elle s’étale finalement sur 9 volumes, et je trouve que les auteurs finissent par tourner un peu en rond, surtout vers le tome 8. Par contre la fin est parfaite… le dénouement pour le moins animé est chargé en émotions, et l’album photo en postface est une excellente idée, et pour moi la façon parfaite de dire au revoir à cette galerie de personnages qui vont me manquer. Une lecture paisible, belle, reposante, que je conseille à tout le monde, à condition de ne pas être à la recherche d’aventure ou de sensations fortes. Un grand merci à Régis Loisel et Jean-Louis Tripp pour cette superbe série.
Elvis. Ombre et lumière
En ce moment, j'avoue n'avoir que des coups de coeur ! Mais la rentrée est riche en bonnes surprises. Je m'intéresse pas mal à la musique ( et ne pourrais vivre sans en écouter tous les jours) et j'aime lire des récits de non-fiction et je dirais même plus je kiffe les biographies musicales en bande dessinées. C'est pour cela que j'ai lu "Elvis. Ombre et Lumière", publiée dernièrement dans la collection Seuil/Delcourt. Puis, un récit sur le King, scénarisé et dessiné par Kent, cela ne se refuse pas. Si vous voulez en savoir plus sur cet artiste complet, plutôt que je vous fasse un long discours allez sur son site officiel : http://kent-artiste.com/. Mais n'oublions pas qu'au scénario de "Elvis. Ombre et lumière", il y a également Patrick Mahé, une pointure sur la vie d'Elvis. Ce monsieur est écrivain, journaliste et également éditeur. Un excellent duo pour écrire une bio de non-fiction en BD sur le King. Qu'on apprécie ou non Elvis, on ne peut nier son importance dans le paysage de la musique rock et surtout dans l'avènement de celle-ci aux US. Et c'est très bien mis en évidence dans ce roman graphique. Le récit de la vie d'Elvis est construit de manière intelligente par le biais de fans qui racontent. Le ton parfois rigolo, de par le trait marrant de Kent, et parfois de manière très émouvante de part l'histoire qui se déroule devant nos yeux. On ne s'ennuie pas, on se régale et les planches sont vraiment pleines de peps notamment grâce au trait de Kent. On apprend des choses étonnantes même si on connait un peu la vie d'Elvis et l'on juge certains faits tellement injustes pour lui que l'on ressent un pincement au coeur. Un homme d'ailleurs assez naïf et innocent en fin de compte. Qui voulait juste faire du rock ! Les deux auteurs excellent dans leur rendu hommage de ce personnage haut en couleur. Elvis une personne attachante, pleine de talent, souvent seul face à ses pensées et ses doutes, toujours à la recherche de tendresse et malheureusement mal conseillé. Souvent son art a été mis en berne et malheureusement drogué de médocs durant toute sa vie pour tenir le coup. Complètement mis à l'écart de lui-même à un moment donné et surtout de son art jusqu'à sa terrible et triste mort. Le Colonel Parker, son manager de toujours, a beaucoup oeuvré à ça et lui a fait beaucoup de mal en le traitant comme un produit et non comme un être humain. Pour découvrir, ou écouter de nouveau le King, je vous conseille de regarde sur YT le show "68 comeback special" (il y a une édition BR ou DVD je pense) où l'on peut voir le King habillé de cuir noir, beau comme un dieu, chanter, jouer de la gratte et rendre euphoriques tous les spectateurs et les musiciens qui l'accompagnent. Je vous conseille donc grandement de vous procurer ce roman graphique de non-fiction sur la vie du King. C'est beau de plus ! La fabrication de l'album est très belle. On a envie de swinger, de pleurer, de rire et on adore ! <3
Révolution (Locard / Grouazel)
Ce premier pavé de la série aborde une période de l’Histoire de France peu (pas) traitée en BD. Les jeunes auteurs ont réussi à restituer les grands événements au travers de la vie quotidienne de Parisiens devenus acteurs de la révolte. On s’attache aux personnages tout en faisant le lien avec les grands moments qui feront date. Dessinée à 4 mains, l’atmosphère qui se dégage reste très homogène d’une planche à une autre. Certains panoramas pleine page sont magnifiques. Bref, sujet compliqué magnifiquement traité. Plus d’un auteur expérimenté aurait pu passer à côté. Pas eux ! On attend la suite, patiemment !
Le Travailleur de la nuit
Lecture très agréable avec cet album. C'est donc la vie d'Alexandre Marius Jacob qui nous est racontée ici. Ce libre penseur anarchiste, ancien marin et ancien cambrioleur, désabusé par le monde dans lequel il vivait, a eu une vie plutôt riche et rocambolesque. Toute sa vie est contée en 114 pages, de son enfance à sa mort. Et pour une fois, je trouve tout ça très bien réparti. D'habitude, je râle toujours un peu sur le fait que telle période est trop développée; où que celle- ci ne l'est pas assez, etc. Là, c'est, à mon sens, parfait. Je ne me suis jamais ennuyé et je ne suis pas non plus resté sur ma faim. Tout ce que je voulais savoir a été dit, toute la vie de Jacob est rentrée. Et s'il y a des omissions (il y en a forcément, 114 pages cela peut être pas tant que ça), on ne les ressent pas, l'histoire est très cohérente. La trame du récit est linéaire et très cohérente. On commence par le héros qui est devant un juge à son procès et nous raconte son parcours ; puis on dépasse la date de ce procès pour poursuivre sur la deuxième partie de sa vie. Il n'y a aucun moment ou je me suis senti perdu, ou ai été décroché. Au contraire, on ne s'ennuie jamais, et ça se lit d'un traite. Il est très intéressant de suivre le parcours de Jacob et surtout de comprendre ses motivations, ce qui l'a poussé à devenir cambrioleur, puis à devenir commerçant (ce qui peut paraître quand même contradictoire). On sent l'importance du bagne et sa puissance destructrice, comme on a senti plus tôt l'injustice dont il s'est trouvé la victime, et ses désirs de liberté, qui s'expriment d'abord dans son désir de devenir marin puis dans celui de voler les plus riches, sans pour autant en devenir un lui même. C'est donc le portrait d'un personnage très intéressant mais aussi d'une époque, celle où beaucoup cherchaient la meilleure voie pour s'exprimer et se sentaient brimés dans un système où ils étaient exploités. Alexandre Jacob était un de ceux-là, et pas des moindres. On sent une certaine admiration de la part de Matz dans la façon dont laquelle il narre son histoire. Les côtés sombres de Jacob ne sont pas éludés, mais on sent sa détermination profonde, son charisme, bref, il est un très bon héros. J'ai aussi beaucoup aimé le dessin de Chemineau. Les personnages ont un look assez sympathique (même si j'ai eu un peu de mal à distinguer la mère et la femme), et Alexandre Jacob, comme je l'ai dit, transpire la classe et le charisme. Du très beau boulot, les expressions des personnages sont très bien rendues, tout comme les scènes qui sont plus d'action. J'ai donc passé, vous le comprendrez, un très agréable moment de lecture, et j'encourage à faire de même
P.T.S.D.
Jun est revenue borgne d'un conflit armé où elle opérait en tant que tireuse d'élite. Son quotidien ? Elle le gère difficilement abandonnée par la société dans une mégalopole surpeuplée en tant que sans-abri solitaire et dépressive... Singelin livre ici son oeuvre la plus personnelle. Seul aux commandes de "P.T.S.D.", il insuffle une énergie pas immédiatement décelable mais bien présente sur les 200 pages de son pavé. On ne saura jamais rien de cette guerre anonyme qui n'a même pas de nom et dont on ignore si elle est terminée. Il en sera de même pour cette ville immense dont la verticalité des buildings masque l'horizon... Ici c'est le récit des laissés pour compte, le petit peuple qui se bat pour survivre et vaincre un présent bien violent entre trafic de stupéfiants pour ces vétérans devenus junkies. Si les couleurs sont chatoyantes, si les flashbacks nous proposent de jolies plages en guise de paysage, il n'y a rien d'idyllique et Singelin alterne entre les plans de répit et une action pétaradante digne des films de Hong Kong. Quelques plages de répit entravent le pessimisme ambiant avec quelques personnages bienveillants autour d'un repas ou de l'amour d'un animal. Les couleurs pastel comme les rondeurs des personnages semblent destiner "P.T.S.D." à un public goinfré des productions Ghibli. Comme pour The Grocery, ce n'est pas vraiment le cas, Jun a beau chercher sa paix intérieure et un sens positif à sa vie, les gunfights vont s’enchaîner tels des "Slow Burners" et la violence n'est jamais loin. Universel et multiculturel, on sort de cette lecture ravi. Le message n'est pas si manichéen mais laisse la porte ouverte à l'espoir. "P.T.S.D." s'avère ainsi devenir une véritable catharsis et fait définitivement entrer Guillaume Singelin dans la cour des très grands.
Penss et les plis du monde
Le week-end dernier j'ai lu 'Penss et les plis du monde' le dernier petit bébé du talentueux Jérémie Moreau. Ouvrage récemment publié, puisqu'en septembre dernier, aux éditions Delcourt. Premièrement, la fab de l'album est totalement somptueuse. On dirait un objet d'art, un tableau et c'est un peu normal je dirais au vu de ce que nous propose l'auteur à l'intérieur. Le déroulement des pages de gardes, de la page de titre et même de la page de fin (normalement ça n'existe pas mais bon), la C1C4 et le dos participent concrètement à l'œuvre principale. C'est beau, simple et efficace. Nous allons suivre le récit de Penss, à l'aube des temps, où les cueilleurs déambulaient sur la Terre. Penss est un rêveur. Un poète. Il regarde le monde avec des yeux différents par rapport à ses pairs. Il est en quelque sorte considéré, par son clan, comme un bon à rien. Il ne sait pas chasser ou pêcher. Mais il possède le sens de la beauté. La beauté de la nature et donc celle de la terre nourricière. Juste avant la saison de l'hiver et de la période blanche, lui et sa mère, se retrouvent seuls abandonnés par leur clan. S'ensuit une tragédie qui va le marquer à jamais et tout en retrouvant un mode de vie assez typique puisqu'un second clan va venir s'installer avec lui, Penss va partir en guerre contre la terre et va vouloir contrecarrer les plans de celle-ci en essayent de passer outre le douloureux cycle de la vie. Jusqu'à ce qu'il puisse se reconstruire et aller de l’avant. Le récit est très porteur. Il met en évidence notre incapacité à assimiler la nature et le cycle de la vie. En voulant combattre tout cela et en passant outre notre besoin de vivre en adéquation avec la Terre. Ce qui est intéressant également c'est le ton qu'emploie Jérémie Moreau pour conter son récit qui est moderne. C’est un parti pris assez bien foutu car ne vous attendez pas à lire 'un parler néandertalien' ou de lire 'une énième histoire de la Guerre du feu'. Bon ensuite, l’auteur n’est pas historien et moi non plus. D’ailleurs, nous ne sommes pas là pour lire une histoire sur la préhistoire mais sur la pensée du monde ou ses plis. De l’être humain, de sa quête et de l’ascension de la pensée philosophique. C’est à prendre de toute manière avec des pincettes car c’est ce que je pense et surement qu’un autre lecteur y verra autre chose. Et ça c’est l’apparat d’un bon roman graphique. À chaque lecture d'un Jérémie Moreau, nous entrons dans un monde bien particulier. À chaque nouvel album, son style graphique se bonifie, change, prend des tournures différentes en rapport avec l’histoire contée. C’est un auteur conteur, un troubadour, un poète et il ne cesse de sublimer son art. Présentement, Penss pousse les limites de la bd et prend une tournure au niveau de la maquette du déroulement des cases et des planches assez folles et inattendues. C’est tellement beau, contemplatif parfois, âpre, dur, dramatique et poétique tout en étant métaphorique qu’on n’essaie même pas de se poser mais de se laisser porter par le récit et le design. Je suis certaine que je reprendrais en main cet album, bien après l’avoir dévoré, juste pour lire des passages et me rincer les mirettes. Voilà, j’aime, j’adore cet auteur et je pense sincèrement que même s’il a eu le Fauve d’or durant le festival d’Angoulême 2019 avec La Saga de Grimr, il continuera à dépoter et nous en mettre plein de la vue et l’esprit. Toutefois, son oeuvre que je préfère et que je trouve toujours aussi magnifique, car plein de subtilité et d'émotion, c'est son Max Winson. <3
L'Humain
Lucas Varela m'a toujours épaté par la qualité de son trait. Une fine ligne claire singulière qui n'a de limite que dans son imagination. En ce sens le présent ouvrage pourra rappeler l'épatant Le Jour le plus long du futur tant son début également muet et le look des androïdes nous ramènent en terrain conquis. Pourtant cette fois "L'Humain" est écrit avec Diego Agrimbau au scénario avec lequel Varela avait déjà collaboré sur Diagnostics que je n'ai hélas toujours pas lu. Cette histoire emprunte effectivement sur le classique de H.G. Wells et sa machine à remonter le temps pour le contexte d'une planète Terre futuriste bien dévastée par son évolution. Si le titre porte bien sur les caractéristiques de l'Humain, c'est bien sous le regard sympathique de la droïde Alpha que toute l'histoire va se dérouler. On pourrait reprocher à l'ensemble d'être un brin classique et sans surprises. Pourtant la mise en scène est au diapason avec une nouvelle fois le bonheur de retrouver les dessins précis de son auteur mais également une magnifique colorisation mettant le rouge et le gris à l'honneur pour une parfaite compréhension. En dire plus serait bien dommage mais l'histoire grimpe rapidement en intensité, en violence et en intérêt pour une conclusion en apothéose sur le devenir de notre humanité.
Sous les arbres
C’est d’abord un joli album à l’italienne, marque de fabrique des publications des éditions de la Gouttière à destination des plus petits. C’est ensuite une jolie évocation des couleurs de l’automne : du roux, du feu et du mordoré. C’est aussi les animaux de la forêt dessinés à la manière des artistes de Disney. C’est enfin une jolie histoire toute mignonne et toute simple sur ces gens ronchons, grognons, grincheux, bougons, qui peuvent aussi se révéler des personnes providentielles malgré tout !
Un destin de trouveur
Pour qui ne connaîtrait pas encore "les Contes de la Pieuvre", une œuvre qui s’annonce d’ores et déjà colossale et dont le premier tome, La Malédiction de Gustave Babel, avait déjà fait pas mal de bruit, il s’agit d’une fresque, aux dimensions quasi-hugoliennes, consacrée à une organisation criminelle contrôlant le Paris de la fin du XIXème siècle… mais située dans un univers uchronique où coexisteraient (difficilement) humains ordinaires et mutants de type X-Men « à la française ». Débutant par un court mais poignant retour sur la Commune de Paris et sur le sacrifice de celles et ceux qui ont cru aux valeurs démocratiques et modernes qu'elle défendait, "Un Destin de Trouveur" se pose d'emblée en livre politique, ce que chaque ouverture de chapitre - citant un extrait-clé du "Contrat Social" de JJ Rousseau - va bel et bien confirmer. Derrière une fiction extraordinaire, fonctionnant à nombre de niveaux différents, Gess, seul responsable à bord puisqu'il joue tous les rôles (scénariste, dessinateur, coloriste, lettreur...), passe ici un puissant message, dont la pertinence reste totale plus d'un siècle après les évènements qu'il imagine : l'arrogance des puissants - qu'ils soient membres de l'Etat ou de la pègre - envers le peuple sans lequel ils ne sont pourtant rien, la position de victime de la femme, systématiquement exploitée, violentée, littéralement dévorée par le système, la nécessité de la révolte, même si les limites de la violence sont évidentes… autant de thèmes, de prises de positions engagées qui ennoblissent "Un Destin de Trouveur". Mais ce qui fait de ce livre un triomphe absolu, et une lecture aussi captivante que régulièrement bouleversante, c'est bien la force de son histoire, ainsi que la puissance de personnages dont aucun n'est anodin. On est saisi par un romantisme puissant, qui évoque pleinement la « grande littérature française » du XIXe siècle, quelque part entre Hugo et Dumas, avec quelques touches d'Eugene Sue que cette peinture un peu feuilletonesque bas-fonds de Paris rappelle inévitablement : nous nous rendons bien compte en écrivant ça que ces comparaisons, alors que l'on parle d'une « simple BD » (?) peuvent sembler excessives… Pourtant ce sont des références qui viennent immédiatement à l’esprit du lecteur quand il s'enfonce dans l'univers richissime, les situations moralement complexes et l'atmosphère d'inévitable tragédie de "Un Destin de Trouveur". Cette dimension très « culture française » lui permet en outre de se démarquer totalement de ses éventuelles références aux univers stéréotypés des superhéros US, tout en s'inscrivant parfaitement dans des sujets contemporains (serial killer, univers parallèles, etc.) qui vont immanquablement plaire au public de notre époque. De plus, l'absolue crédibilité « historique » de ce qui est - quand même - un univers imaginaire, est assurée par le travail remarquable que Gess a visiblement pour fait retrouver la topographie de Paris et de ses alentours, ainsi que l’apparence de lieux que l’on peinera forcément à reconnaître tant ces paysages champêtres de la Région Parisienne sont désormais éloignés de ce que nous connaissons en 2019. Tout Parisien ne pourra ainsi que se régaler devant la description précise d’un trajet de deux jours à cheval de la banlieue Nord de Paris jusqu’à la forêt de Fontainebleau ! Au sein d’une réussite aussi flagrante, les choix de Gess dessinateur sont ceux qui peuvent le plus prêter flanc à la critique : alors que le trait est magnifique, évoquant parfois celui d’un Moebius de l’époque Metal Hurlant, et que Gess est visiblement un maître absolu de la dynamique au sein de ses cases, conférant une énergie sidérante à certaines scènes, la fluidité de lecture de "Un Destin de Trouveur" souffre légèrement d’une concentration exagérée du récit en un minimum de cases. Ce choix, certes logique, permet au livre de ne pas trop dépasser le format déjà imposant des 200 pages, mais il faut bien avouer qu’il y aurait facilement ici assez de matière pour dessiner 500 pages sans épuiser pour autant la richesse des situations décrites (Hugolien, on vous dit !). Plus aéré, avec un peu plus de temps morts et de respiration dans le déroulement du récit, "Un Destin de Trouveur" aurait sans doute mis son lecteur plus à l’aise, en lui évitant d’avoir à littéralement déchiffrer certaines cases remplies « jusqu’à la gueule » d’informations. Il s’agit là, nous en sommes bien conscients, d’un reproche presque injuste tant, répétons-le, la puissance romanesque sublime du livre nous emporte de toute manière de la première à la dernière page… Soulignons enfin la beauté de la toute dernière partie du livre, de ce chapitre « bonus » rajouté alors que la tragédie est déjà définitivement bouclée : Gess y offre généreusement une vie propre - bien méritée - à un personnage intriguant qui n’a été que secondaire jusque-là… et ouvre possiblement la voie au troisième tome des "Contes de la Pieuvre", qu’on est avide de lire le plus vite possible.