Roulement de tambour s’il vous plaît et trompettes ! Hermann et Jean Van Hamme se sont mariés pour le meilleur ou pour le ... meilleur. Une association magique ! Un peu comme si au cinéma nous avions, réunis sur la même affiche, Clint Eastwood et Harisson Ford ! Le génie de Van Hamme au scénario et le talent d’Hermann au dessin … quelle coopération extraordinaire ! Sur le papier tous les signaux sont au vert pour un album cultissime ! Cela valait le coup que ce projet murisse durant quelques années entre ces deux dinosaures de la bande dessinée. Le rendu est parfait. Je vous l’annonce d’ores et déjà, cette BD ne vous laissera pas indifférent.
Jour de fête. Champagne et rires. Rien n’annonce le déchainement de haine, les explosions de rage.
Jour de colère. Deux hommes s’opposent pour une broutille. Personne ne veut céder. Les mots sont crachés. La fureur prend le mors aux dents. Les menaces fusent. Tout s’emballe. Et nous voilà au milieu d’un déchainement de violence. Le sang coule … jusqu’à la mort.
Un scénario parfait qui nous tient en haleine jusqu’à la fin, magnifié par un dessin sombre et glaçant en adéquation avec le climat suffocant de l’histoire. Le rythme va crescendo pour s’emballer sur les dernières pages. C’est juste sublime.
Voilà sans doute ma BD d’Hermann que je préfère. Un petit bijou à lire et à relire.
A la base, ce sont le titre et le dessin qui ont attiré mon regard. Au final, je ne suis pas déçu de ma lecture.
Par ses propos, le livre invite à une réflexion interrogeant la place de l’homme sur la planète Terre et les dommages qu’il lui fait subir. En se projetant 500 000 ans dans le futur, les auteurs veulent prendre de la distance temporelle pour mieux cerner l’humain aujourd’hui. Est-on indispensable ? Si on redémarre l’humanité de zéro, est-ce qu’on ne répétera pas les erreurs du passé ? L’homme peut-il changer ? être meilleur ? Cette bd donne une vision de ce que tout cela pourrait être. Ce n’est pas franchement joyeux mais le parti pris reste cohérent dans son développement. Il y a quand même une lueur d’espoir en guise de conclusion (volontairement ouverte). Côté graphisme, j’aime les traits épurés et le choix réduit des tonalités de couleurs. Cela donne une ambiance particulièrement en adéquation avec les propos tenus.
A découvrir (si ce n’est déjà fait !).
J’avise ici avec retard le dernier Marc-Antoine Mathieu que je possède (je crois les avoir tous, ne me manque que son « Paris-Mâcon », que je recherche désespérément depuis longtemps !). Mes avis sur ses autres séries le montrent (et aussi mon avatar), je ne suis plus objectif depuis longtemps concernant cet auteur, dont j’admire l’œuvre, avec des albums alliant simplicité et complexité.
Cet album peut très bien constituer une entrée intéressante dans cette œuvre foisonnante, et peut tout à fait faire office d’introduction à l’univers génial de Julius Corentin Acquefacques, développé en parallèle de cet album.
On trouve en effet beaucoup de points communs entre « Mémoire morte » et les Julius. Comme Julius, le personnage principal (qui lui ressemble d’ailleurs !), Firmin Houffe, est fonctionnaire, et comme lui il se débat dans une cité immense, froide, dans une société sclérosée et assez ubuesque, aux rouages absurdes. La principale différence avec les Julius serait peut-être ici l’absence de jeu autour du médium BD lui-même.
Sinon, si les premières et dernières planches, avec leurs constructions géantes et labyrinthiques, peuvent faire penser à Borgès, c’est surtout Kafka, comme d’habitude (un dialogue fait d’ailleurs allusion à un certain « Akfak ») qui innerve les méandres de la cité et de l’intrigue, même si Orwell n’est pas très loin non plus, avec ce « ROM » qui, de créature, est devenu décideur omniscient et omnipotent, ordinateur central faisant perdre la mémoire, leurs mots, aux habitants de cette cité tentaculaire. Il est d’ailleurs symptomatique que les vues aériennes de cette immense cité ressemblent à des puces informatiques !
Beaucoup d’absurde donc, avec quelques pointes d’humour parfois, lorsque les fonctionnaires cherchent à contrôler la prolifération de murs nouveaux avec des commissions et autres délibérations creuses (n’y a-t-il pas là une critique du fonctionnement de nos « démocraties » ?). Mais surtout, comme très souvent avec MAM, le côté simple du dessin et de l’intrigue laisse rapidement place à une réflexion plus profonde.
Réflexion de plus en plus d’actualité : que sommes-nous prêts à déléguer aux réseaux informatiques, aux robots ? Par facilité, l’homme ne s’aliène-t-il pas sa liberté ?
La communication omniprésente (les murs sont remplis de slogans, on questionne les habitants par sondage en permanence, et la foule – que ce soit dans les assemblées ou dans les rues – parle, parle dans une logorrhée aussi volubile qu’absconse, dans une cacophonie qui ne veut plus rien dire, personne n’écoutant vraiment) va de pair avec la perte des mots, du langage.
Autour de ces réflexions, au milieu de ces décors asphyxiants, la placidité de Firmin Houffe – dont le nom signe la folie de ce monde ! – inquiète ou rassure, c’est selon.
L’aspect graphique est du MAM classique – que j’aime beaucoup : c’est à la fois simple, beau et efficace !
Un Noir et Blanc tranché, des décors stylisés et très géométriques, légèrement disproportionnés, qui développent une ambiance froide, impersonnelle, oppressante et déshumanisante, ce dernier aspect étant renforcé par le côté un peu statique des personnages, et des traits de visage quasi absents.
C’est un album qui peut se lire vite, car il y a peu de cases et/ou de texte. Mais on y revient, pour les détails de certaines cases, pour les réflexions induites, pour le plaisir ! Si, comme moi, vous avez apprécié cet album, et si vous avez la chance de ne pas encore connaître Julius Corentin Acquefacques (j’adorerais découvrir cette série avec un regard vierge – même si chaque relecture me procure énormément de plaisir), jetez-vous dessus !
Le gros point faible de cet album vient de sa couverture. Elle incarne pourtant magnifiquement l’essence du récit mais, très sombre voire glauque, elle ne permet pas au lecteur de saisir toute la dimension humoristique de celui-ci, ni sa poésie.
Pourtant, il ne m’a fallu que deux pages pour être écroulé de rire car ce récit est très drôle, même s’il a de quoi effrayer aussi. En fait, ce que j’ai adoré, c’est ce jeu d’équilibriste auquel se livre avec un brio incroyable Gareth Brookes. A un tel point que l’on s’en retrouve à décrire cet album avec des qualificatifs que tout semble pourtant opposer. Glauque, hilarant, touchant, poétique, dérangeant, magnifique, pitoyable, étonnant, subtil, rafraichissant, angoissant.
La grande force du bouquin vient de l’association d’une écriture à la première personne, tellement naturelle et spontanée (alors que ce qui nous est raconté est tout sauf commun… du moins je l’espère) que je me suis longtemps cru devant une petite autobiographie (coup de chapeau au passage à Corinne Julve pour la traduction), et d’illustrations au premier regard maladroites associant des techniques incongrues. D’ailleurs, nous sommes bien plus face à un récit illustré que devant une bande dessinée. Les illustrations, assemblages de plusieurs techniques allant de la pyrogravure au crochet, ne plairont pas à tout le monde (et très clairement, ce n’est pas le genre d’album que je conseillerais aux amateurs de bd classique). Il n’y a pas à proprement parler d’art séquentiel. Le dessin est tordu, maladroit. Mais c’est justement parce que ce dessin est tordu, maladroit, parce que différentes techniques sont utilisées, parce qu’il n’y a pas d’art séquentiel mais juste une illustration des propos tenus dans ce qui ressemble à un carnet intime, que ce dessin est parfait pour illustrer le récit.
Et puis que dire sur la justesse avec laquelle Gareth Brookes dresse le portrait de son ‘héros’, à cheval entre l’enfance naïve et inventive et l’adolescence angoissée et asociale. Ce gars est touchant et effrayant à la fois et on ne saurait dire s’il est juste un peu (beaucoup) décalé mais sympathique ou s’il devrait être enfermé d’extrême urgence.
Bon, pour pinailler, je trouve la fin moins réussie, avec un retournement de situation peu conforme avec les psychologies développées tout le long de l’album. Mais ce n’est vraiment pas grave car l’intérêt du récit est ailleurs.
A titre personnel, j’ai tout simplement adoré. Un tout grand merci à Alix qui m'a permis de découvrir cette perle.
Probablement à l'origine du fameux polar en open space Jean Doux et le Mystère de la Disquette Molle, ce Coucous Bouzon (et non "couscous" ^^) est un petit régal absurde d'Anouk Ricard en parfaite harmonie avec l'univers enfantin animalier qu'elle développe.
Dans la maison Bouzon, on y développe des coucous suisses de père en fils, le patron actuel est un sombre crétin imbu de sa propre image, la secrétaire est une nymphomane frustrée et le reste de l'équipe est tout aussi coloré.
Embauché de façon surréaliste pour y remplacer un poste mystérieusement vacant, Richard, un canard bleu trentenaire, n'est pas au bout de ses peines et doit se plier aux règles fantaisistes de sa direction. Ce pastiche de la vie de bureau est tout simplement hilarant : le décalage exercé entre les lignes de dialogue et le dessin faussement naïf fait mouche. Richard subit un monde dont il ne connait pas les règles et on s'identifie facilement à ce personnage rêveur qui souhaite juste faire son job et accessoirement se rapprocher de la jolie Sophie, seule employée de la maison Bouzon à paraître normale face à des collègues complètement à la ramasse.
Anouk Ricard enchaîne les situations tragicomiques : dans l'ascenseur, des réunions de travail ou une sortie dans les bois pour motiver les troupes.... Tout un tas de petites scénettes qui font du bien aux zygomatiques. L'ajout d'une investigation sur la disparition d'un collègue devient presque anecdotique mais peu importe : Coucous Bouzon est la preuve s'il en fallait qu'on s'amuse bien plus à lire les déboires du bureau qu'à les vivre en direct. Chaudement recommandé pour apprécier le confinement actuel et redouter de revoir ses collègues de bureau !
Tardi a beaucoup publié sur ce sujet, est sans cesse revenu sur un thème qui lui tient à cœur. Mais, même si aucune de ses autres séries tournant autour du carnage de la première guerre mondiale n’est inintéressante (elles sont toutes au moins « bien faites »), je crois qu’aucune n’atteint l’intensité, la réussite de celle-ci qui, il est vrai, est celle que j’ai lue la première, il y a maintenant très longtemps, et sur laquelle je reviens après l’avoir relue une nouvelle fois.
C’est un album bouleversant, écœurant, qui remplit parfaitement le rôle que Tardi avait voulu lui donner, à savoir montrer la bêtise, l’horreur absolue, l’ignoble hypocrisie, l’écœurante abjection de cette guerre, si ce n’est de la guerre en générale.
Tardi explique bien qu’il n’a pas voulu faire d’œuvre d’historien. Et que les témoignages directs de poilus lui ont été plus utiles que les travaux des historiens (qu’il ne méprise pas, mais ce n’est pas son propos). C’est ainsi que la longue bibliographie en fin de volume, si elle est très fournie et intéressante, ne cite presqu’aucun historien. Ce sont essentiellement des récits, des romans, et des films évoquant l’horreur des tranchées. Mention spéciale parmi ce bon choix, en ce qui me concerne, à « Johnny got is gun », de Trumbo, et aux « Sentiers de la gloire » de Kubrick (mais voulu par un grand acteur engagé et récemment disparu, Kirk Douglas), des œuvres ou auteurs ayant eu affaire à la censure…
Le dessin de Tardi est ici très bon, très caractéristique de son trait à mi-chemin entre le réalisme cru et la caricature. Il atteint ici une force proche par certains aspects de quelques tableaux expressionnistes allemands (d’Otto Grosz par exemple), et donne une vision sidérante de cet enfer sur Terre.
C’est sans doute l’œuvre majeure de Tardi, et en tout cas un album absolument à connaître si ce n’est pas déjà le cas. Un album très fort, à la fois engagé et sobre, simple et bouleversant.
Que voici un très joli conte moderne, dynamique et rempli de jolies surprises ! Une découverte qui fait plaisir en ces temps de confinement, où l'évasion est salutaire pour l'esprit.
Peau de mille bêtes est effectivement très ressemblant par certains aspects au conte Peau d'âne, mais on notera une grande marge de différence, autant dans le propos que dans l'histoire. Probablement le double effet de l'adaptation et du conte d'origine qui semble avoir des différences.
L'histoire emprunte des chemins traditionnels, mais avec une volonté de modernité qui ajoute une jolie réflexion sur la façon dont les contes véhiculent les idées de leur temps. Cela dit, et c'est l'origine de ma note malgré tout le plaisir que j'ai eu à la lecture, c'est parfois trop appuyé dans sa volonté, notamment lorsqu'on sent la démarcation du conte traditionnel qui est voulu. C'est dommage, parce que le conte perd alors de son intemporalité pour s'inscrire dans un sens précis. Et je regrette que l'on sente alors la volonté de l'auteur déborder dans le récit, alors que c'était auparavant plus fin et plus en filigrane. Le message n'était pas appuyé à outrance, et l'on sentait plusieurs niveaux de lectures et de références contemporaines qui s'emboitaient mais en laissant le choix au lecteur de ce qu'il voulait lire. C'est un peu le faux pas que je regrette, mais qui ne gâche pas plus que cela la lecture et laisse tout de même une belle histoire bien menée, aux propos et enjeux très bien travaillés. J'ai juste un petit reproche sur la sorciè ... pardon, la fée, que j'ai adorée tout au long du récit, mais dont certaines choses auraient mérité, selon moi, d'être expliquées plus précisément, notamment ses motivations. En dehors de ce petit chipotage (qui m'est resté par rapport à la fin, surtout), le reste fut un réel plaisir et me donne envie de m'y replonger lorsque ma pile à lire sera enfin finie.
Le dessin est la démonstration de la force qu'on peut donner à un dessin que je n'apprécie pourtant pas. Ce n'est clairement pas la façon de représenter que je préfère, mais il se dégage de l'ensemble quelque chose de magique et de très conte, justement. C'est tout en couleur, plutôt sombre dans l'ensemble, mais en même temps clair et avec des passages en représentation de scènes plus spécifiques qui exploitent le jeu des couleurs pour symboliser les sensations. C'est extrêmement bien représenté, et l'ambiance qui ressort de tout ça m'a beaucoup touché. Je me suis réellement senti happé par le conte, comme ceux qu'on me racontait alors que j'étais minot.
Cette BD est réellement bonne, à bien des égards, et n'eut été les deux petits points de détails que j'ai mentionnés plus haut quant au scénario, je suis réellement sous le charme de l'histoire. C'est drôle et inventif (il faudra que je lise le conte d'origine pour savoir dans quel mesure), intelligent et d'un propos maitrisé. Un conte moderne, mais qui sait jouer finement de ce qu'il veut dire. Bref, une lecture fortement recommandée !
Les dessins exquis de monsieur Maëster, avec ses caricatures, ses tronches sorties d'on ne sait où, ainsi que des scénarii atypiques, font la richesse de cette série. À lire et à relire, grâce aux petits détails disséminés au gré des cases. Bravo !!
« Enferme-moi si tu peux », excellent titre en forme de pied de nez à toute forme de récupération de cet art inclassable dénommé Art brut composant le sujet de cet ouvrage, que ce soit de la part des institutions ou des forces mercantiles.
A ce titre, on ne pourra que souscrire à la préface de Michel Thévoz, fondateur et conservateur de la Collection de l’Art brut à Lausanne, qui donne une définition parfaite de cette forme d’art et explique pourquoi la BD était le meilleur moyen de l’évoquer. Celle-ci, de par « son côté enfantin », et « en dépit de son acronymie, opère comme une émajusculation de l’Art, particulièrement bienvenue dans ce feuilleton de l’enfermement et de l’habilitation artistique. »
D’emblée, le lecteur est captivé par l’histoire de ces six personnages hors normes qui sont parvenus à s’affranchir des prisons mentales dans lesquelles on tentait de les maintenir, en les cataloguant comme fous ou inaptes à la vie en société. Et le talent de conteuse d’Anne-Caroline Pandolfo n’y est pas pour rien. En faisant ressortir l’aspect mystérieux de leurs vocations nées d’un déclic mental ou provoquées par ces fameuses voix intérieures, cette dernière parvient à nous faire pénétrer une dimension parallèle, le récit le plus étrange étant celui de Marjan Gruzewski, dont la main semblait être dirigée par une entité surnaturelle. On est souvent subjugué par ces portraits, et l’autrice, ne cherchant aucunement à se poser en juge vis-à-vis de ces témoignages ni à ironiser, bien au contraire, ne fait qu'exprimer un profond respect et beaucoup d’empathie. La « folie » de ces hommes et de ces femmes, qui généralement nous fait si peur, se révèle soudainement comme un délicieux refuge au milieu de la triviale réalité. De façon très originale, chaque récit est introduit par les personnages précédents qui se rassemblent au fur et à mesure dans une sorte de boudoir céleste, une façon originale de relier ces artistes qui ne se sont jamais rencontrés mais apparaissent ici tous connectés par une sorte de complicité espiègle face au cartésianisme aveugle de leurs congénères « sains d’esprit ».
Dans cette entreprise de réhabilitation de ces célébrités longtemps dédaignées par l’art officiel, Anne-Caroline Pandolfo est comme toujours admirablement relayée par son compère Terkel Risbjerg, qui expose ici toute l’étendue de son art, encore plus que d’habitude. Son trait époustouflant se déploie sur des planches entières comme sur la toile d’un peintre, explosant les cases dans une sorte de tourbillon où liberté et folie se mêlent dans une communion totale. Une démarche qui ne fait que corroborer les propos de Michel Thévoz, relayés plus haut, selon lesquels art brut et bande dessinée font décidément bon ménage.
Avec ce superbe ouvrage, Pandolfo et Risbjerg ne déçoivent pas, tant s’en faut, et savent nous ensorceler avec des choix narratifs et graphiques qui les placent actuellement parmi les auteurs les plus passionnants dans le domaine du neuvième art. Chacun de leurs albums nous régalent et ne fait que confirmer ce statut au fil de leur production. Inutile de dire qu’on attend leur prochain opus avec une impatience non dissimulée.
De Ugo Bertotti j’avais déjà beaucoup apprécié Le monde d'Aïsha - Luttes et espoirs des femmes au Yémen chez Futuropolis… et j’ai retrouvé les mêmes qualités dans « Revivre », à commencer par cette inébranlable humanité. Il est important de rappeler qu’il s’agit d’une histoire vraie.
J’ai entamé ma lecture sans lire le résumé, et m’attendais donc à une « simple » histoire d’immigration clandestine et de réfugiés de guerre… et puis à la fin du premier chapitre, tout bascule : Selma, ayant fuis la guerre en Syrie, débarque en Italie avec sa famille… et décède malheureux après quelques jours à peine, suite à une vilaine blessure à la tête reçue lors de la traversée. Malgré leur douleur et leurs croyances, sa famille décide de faire don de ses organes.
Les chapitres suivant nous racontent la vie de 3 italiens gravement malades en attente de greffe depuis des années, qui voient leur calvaire prendre fin « grâce » à la mort de Selma. Le message est puissant et surtout multiple : un rappel (nécessaire ?) sur les horreurs que fuient ces réfugiés. Une réflexion fascinante sur nos idéologies et nos préjugés. Il est possible d’être croyant et moderne. La grosse majorité de ces immigrés sont des gens bons, éduqués. Et quid du raciste occidental qui reçoit le rein d’un « arabe » ? Quelle serait sa réaction s’il savait ? (ce genre de transaction reste habituellement anonyme)
Mais surtout, cet album nous rappelle que malgré nos apparences extérieures, biologiquement nous sommes tous de la même espèce. Un rein Syrien ou Palestinien « fonctionne » parfaitement dans le corps d’un occidental. Nous ne sommes pas Français, Syrien, Algérien ou autre… nous sommes humains. Toute autre division est artificielle. Cette compatibilité physiologique est je trouve d’un symbolisme monumental dans le contexte nationaliste actuel.
Un témoignage puissant, raconté de façon très juste, sans verser dans le pato ou le larmoyant. Dans le genre, on peut difficilement faire mieux, d’où ma note « à chaud ». A mettre entre toutes les mains.
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Lune de guerre
Roulement de tambour s’il vous plaît et trompettes ! Hermann et Jean Van Hamme se sont mariés pour le meilleur ou pour le ... meilleur. Une association magique ! Un peu comme si au cinéma nous avions, réunis sur la même affiche, Clint Eastwood et Harisson Ford ! Le génie de Van Hamme au scénario et le talent d’Hermann au dessin … quelle coopération extraordinaire ! Sur le papier tous les signaux sont au vert pour un album cultissime ! Cela valait le coup que ce projet murisse durant quelques années entre ces deux dinosaures de la bande dessinée. Le rendu est parfait. Je vous l’annonce d’ores et déjà, cette BD ne vous laissera pas indifférent. Jour de fête. Champagne et rires. Rien n’annonce le déchainement de haine, les explosions de rage. Jour de colère. Deux hommes s’opposent pour une broutille. Personne ne veut céder. Les mots sont crachés. La fureur prend le mors aux dents. Les menaces fusent. Tout s’emballe. Et nous voilà au milieu d’un déchainement de violence. Le sang coule … jusqu’à la mort. Un scénario parfait qui nous tient en haleine jusqu’à la fin, magnifié par un dessin sombre et glaçant en adéquation avec le climat suffocant de l’histoire. Le rythme va crescendo pour s’emballer sur les dernières pages. C’est juste sublime. Voilà sans doute ma BD d’Hermann que je préfère. Un petit bijou à lire et à relire.
L'Humain
A la base, ce sont le titre et le dessin qui ont attiré mon regard. Au final, je ne suis pas déçu de ma lecture. Par ses propos, le livre invite à une réflexion interrogeant la place de l’homme sur la planète Terre et les dommages qu’il lui fait subir. En se projetant 500 000 ans dans le futur, les auteurs veulent prendre de la distance temporelle pour mieux cerner l’humain aujourd’hui. Est-on indispensable ? Si on redémarre l’humanité de zéro, est-ce qu’on ne répétera pas les erreurs du passé ? L’homme peut-il changer ? être meilleur ? Cette bd donne une vision de ce que tout cela pourrait être. Ce n’est pas franchement joyeux mais le parti pris reste cohérent dans son développement. Il y a quand même une lueur d’espoir en guise de conclusion (volontairement ouverte). Côté graphisme, j’aime les traits épurés et le choix réduit des tonalités de couleurs. Cela donne une ambiance particulièrement en adéquation avec les propos tenus. A découvrir (si ce n’est déjà fait !).
Mémoire morte
J’avise ici avec retard le dernier Marc-Antoine Mathieu que je possède (je crois les avoir tous, ne me manque que son « Paris-Mâcon », que je recherche désespérément depuis longtemps !). Mes avis sur ses autres séries le montrent (et aussi mon avatar), je ne suis plus objectif depuis longtemps concernant cet auteur, dont j’admire l’œuvre, avec des albums alliant simplicité et complexité. Cet album peut très bien constituer une entrée intéressante dans cette œuvre foisonnante, et peut tout à fait faire office d’introduction à l’univers génial de Julius Corentin Acquefacques, développé en parallèle de cet album. On trouve en effet beaucoup de points communs entre « Mémoire morte » et les Julius. Comme Julius, le personnage principal (qui lui ressemble d’ailleurs !), Firmin Houffe, est fonctionnaire, et comme lui il se débat dans une cité immense, froide, dans une société sclérosée et assez ubuesque, aux rouages absurdes. La principale différence avec les Julius serait peut-être ici l’absence de jeu autour du médium BD lui-même. Sinon, si les premières et dernières planches, avec leurs constructions géantes et labyrinthiques, peuvent faire penser à Borgès, c’est surtout Kafka, comme d’habitude (un dialogue fait d’ailleurs allusion à un certain « Akfak ») qui innerve les méandres de la cité et de l’intrigue, même si Orwell n’est pas très loin non plus, avec ce « ROM » qui, de créature, est devenu décideur omniscient et omnipotent, ordinateur central faisant perdre la mémoire, leurs mots, aux habitants de cette cité tentaculaire. Il est d’ailleurs symptomatique que les vues aériennes de cette immense cité ressemblent à des puces informatiques ! Beaucoup d’absurde donc, avec quelques pointes d’humour parfois, lorsque les fonctionnaires cherchent à contrôler la prolifération de murs nouveaux avec des commissions et autres délibérations creuses (n’y a-t-il pas là une critique du fonctionnement de nos « démocraties » ?). Mais surtout, comme très souvent avec MAM, le côté simple du dessin et de l’intrigue laisse rapidement place à une réflexion plus profonde. Réflexion de plus en plus d’actualité : que sommes-nous prêts à déléguer aux réseaux informatiques, aux robots ? Par facilité, l’homme ne s’aliène-t-il pas sa liberté ? La communication omniprésente (les murs sont remplis de slogans, on questionne les habitants par sondage en permanence, et la foule – que ce soit dans les assemblées ou dans les rues – parle, parle dans une logorrhée aussi volubile qu’absconse, dans une cacophonie qui ne veut plus rien dire, personne n’écoutant vraiment) va de pair avec la perte des mots, du langage. Autour de ces réflexions, au milieu de ces décors asphyxiants, la placidité de Firmin Houffe – dont le nom signe la folie de ce monde ! – inquiète ou rassure, c’est selon. L’aspect graphique est du MAM classique – que j’aime beaucoup : c’est à la fois simple, beau et efficace ! Un Noir et Blanc tranché, des décors stylisés et très géométriques, légèrement disproportionnés, qui développent une ambiance froide, impersonnelle, oppressante et déshumanisante, ce dernier aspect étant renforcé par le côté un peu statique des personnages, et des traits de visage quasi absents. C’est un album qui peut se lire vite, car il y a peu de cases et/ou de texte. Mais on y revient, pour les détails de certaines cases, pour les réflexions induites, pour le plaisir ! Si, comme moi, vous avez apprécié cet album, et si vous avez la chance de ne pas encore connaître Julius Corentin Acquefacques (j’adorerais découvrir cette série avec un regard vierge – même si chaque relecture me procure énormément de plaisir), jetez-vous dessus !
Black Project
Le gros point faible de cet album vient de sa couverture. Elle incarne pourtant magnifiquement l’essence du récit mais, très sombre voire glauque, elle ne permet pas au lecteur de saisir toute la dimension humoristique de celui-ci, ni sa poésie. Pourtant, il ne m’a fallu que deux pages pour être écroulé de rire car ce récit est très drôle, même s’il a de quoi effrayer aussi. En fait, ce que j’ai adoré, c’est ce jeu d’équilibriste auquel se livre avec un brio incroyable Gareth Brookes. A un tel point que l’on s’en retrouve à décrire cet album avec des qualificatifs que tout semble pourtant opposer. Glauque, hilarant, touchant, poétique, dérangeant, magnifique, pitoyable, étonnant, subtil, rafraichissant, angoissant. La grande force du bouquin vient de l’association d’une écriture à la première personne, tellement naturelle et spontanée (alors que ce qui nous est raconté est tout sauf commun… du moins je l’espère) que je me suis longtemps cru devant une petite autobiographie (coup de chapeau au passage à Corinne Julve pour la traduction), et d’illustrations au premier regard maladroites associant des techniques incongrues. D’ailleurs, nous sommes bien plus face à un récit illustré que devant une bande dessinée. Les illustrations, assemblages de plusieurs techniques allant de la pyrogravure au crochet, ne plairont pas à tout le monde (et très clairement, ce n’est pas le genre d’album que je conseillerais aux amateurs de bd classique). Il n’y a pas à proprement parler d’art séquentiel. Le dessin est tordu, maladroit. Mais c’est justement parce que ce dessin est tordu, maladroit, parce que différentes techniques sont utilisées, parce qu’il n’y a pas d’art séquentiel mais juste une illustration des propos tenus dans ce qui ressemble à un carnet intime, que ce dessin est parfait pour illustrer le récit. Et puis que dire sur la justesse avec laquelle Gareth Brookes dresse le portrait de son ‘héros’, à cheval entre l’enfance naïve et inventive et l’adolescence angoissée et asociale. Ce gars est touchant et effrayant à la fois et on ne saurait dire s’il est juste un peu (beaucoup) décalé mais sympathique ou s’il devrait être enfermé d’extrême urgence. Bon, pour pinailler, je trouve la fin moins réussie, avec un retournement de situation peu conforme avec les psychologies développées tout le long de l’album. Mais ce n’est vraiment pas grave car l’intérêt du récit est ailleurs. A titre personnel, j’ai tout simplement adoré. Un tout grand merci à Alix qui m'a permis de découvrir cette perle.
Coucous Bouzon
Probablement à l'origine du fameux polar en open space Jean Doux et le Mystère de la Disquette Molle, ce Coucous Bouzon (et non "couscous" ^^) est un petit régal absurde d'Anouk Ricard en parfaite harmonie avec l'univers enfantin animalier qu'elle développe. Dans la maison Bouzon, on y développe des coucous suisses de père en fils, le patron actuel est un sombre crétin imbu de sa propre image, la secrétaire est une nymphomane frustrée et le reste de l'équipe est tout aussi coloré. Embauché de façon surréaliste pour y remplacer un poste mystérieusement vacant, Richard, un canard bleu trentenaire, n'est pas au bout de ses peines et doit se plier aux règles fantaisistes de sa direction. Ce pastiche de la vie de bureau est tout simplement hilarant : le décalage exercé entre les lignes de dialogue et le dessin faussement naïf fait mouche. Richard subit un monde dont il ne connait pas les règles et on s'identifie facilement à ce personnage rêveur qui souhaite juste faire son job et accessoirement se rapprocher de la jolie Sophie, seule employée de la maison Bouzon à paraître normale face à des collègues complètement à la ramasse. Anouk Ricard enchaîne les situations tragicomiques : dans l'ascenseur, des réunions de travail ou une sortie dans les bois pour motiver les troupes.... Tout un tas de petites scénettes qui font du bien aux zygomatiques. L'ajout d'une investigation sur la disparition d'un collègue devient presque anecdotique mais peu importe : Coucous Bouzon est la preuve s'il en fallait qu'on s'amuse bien plus à lire les déboires du bureau qu'à les vivre en direct. Chaudement recommandé pour apprécier le confinement actuel et redouter de revoir ses collègues de bureau !
C'était la guerre des tranchées
Tardi a beaucoup publié sur ce sujet, est sans cesse revenu sur un thème qui lui tient à cœur. Mais, même si aucune de ses autres séries tournant autour du carnage de la première guerre mondiale n’est inintéressante (elles sont toutes au moins « bien faites »), je crois qu’aucune n’atteint l’intensité, la réussite de celle-ci qui, il est vrai, est celle que j’ai lue la première, il y a maintenant très longtemps, et sur laquelle je reviens après l’avoir relue une nouvelle fois. C’est un album bouleversant, écœurant, qui remplit parfaitement le rôle que Tardi avait voulu lui donner, à savoir montrer la bêtise, l’horreur absolue, l’ignoble hypocrisie, l’écœurante abjection de cette guerre, si ce n’est de la guerre en générale. Tardi explique bien qu’il n’a pas voulu faire d’œuvre d’historien. Et que les témoignages directs de poilus lui ont été plus utiles que les travaux des historiens (qu’il ne méprise pas, mais ce n’est pas son propos). C’est ainsi que la longue bibliographie en fin de volume, si elle est très fournie et intéressante, ne cite presqu’aucun historien. Ce sont essentiellement des récits, des romans, et des films évoquant l’horreur des tranchées. Mention spéciale parmi ce bon choix, en ce qui me concerne, à « Johnny got is gun », de Trumbo, et aux « Sentiers de la gloire » de Kubrick (mais voulu par un grand acteur engagé et récemment disparu, Kirk Douglas), des œuvres ou auteurs ayant eu affaire à la censure… Le dessin de Tardi est ici très bon, très caractéristique de son trait à mi-chemin entre le réalisme cru et la caricature. Il atteint ici une force proche par certains aspects de quelques tableaux expressionnistes allemands (d’Otto Grosz par exemple), et donne une vision sidérante de cet enfer sur Terre. C’est sans doute l’œuvre majeure de Tardi, et en tout cas un album absolument à connaître si ce n’est pas déjà le cas. Un album très fort, à la fois engagé et sobre, simple et bouleversant.
Peau de Mille Bêtes
Que voici un très joli conte moderne, dynamique et rempli de jolies surprises ! Une découverte qui fait plaisir en ces temps de confinement, où l'évasion est salutaire pour l'esprit. Peau de mille bêtes est effectivement très ressemblant par certains aspects au conte Peau d'âne, mais on notera une grande marge de différence, autant dans le propos que dans l'histoire. Probablement le double effet de l'adaptation et du conte d'origine qui semble avoir des différences. L'histoire emprunte des chemins traditionnels, mais avec une volonté de modernité qui ajoute une jolie réflexion sur la façon dont les contes véhiculent les idées de leur temps. Cela dit, et c'est l'origine de ma note malgré tout le plaisir que j'ai eu à la lecture, c'est parfois trop appuyé dans sa volonté, notamment lorsqu'on sent la démarcation du conte traditionnel qui est voulu. C'est dommage, parce que le conte perd alors de son intemporalité pour s'inscrire dans un sens précis. Et je regrette que l'on sente alors la volonté de l'auteur déborder dans le récit, alors que c'était auparavant plus fin et plus en filigrane. Le message n'était pas appuyé à outrance, et l'on sentait plusieurs niveaux de lectures et de références contemporaines qui s'emboitaient mais en laissant le choix au lecteur de ce qu'il voulait lire. C'est un peu le faux pas que je regrette, mais qui ne gâche pas plus que cela la lecture et laisse tout de même une belle histoire bien menée, aux propos et enjeux très bien travaillés. J'ai juste un petit reproche sur la sorciè ... pardon, la fée, que j'ai adorée tout au long du récit, mais dont certaines choses auraient mérité, selon moi, d'être expliquées plus précisément, notamment ses motivations. En dehors de ce petit chipotage (qui m'est resté par rapport à la fin, surtout), le reste fut un réel plaisir et me donne envie de m'y replonger lorsque ma pile à lire sera enfin finie. Le dessin est la démonstration de la force qu'on peut donner à un dessin que je n'apprécie pourtant pas. Ce n'est clairement pas la façon de représenter que je préfère, mais il se dégage de l'ensemble quelque chose de magique et de très conte, justement. C'est tout en couleur, plutôt sombre dans l'ensemble, mais en même temps clair et avec des passages en représentation de scènes plus spécifiques qui exploitent le jeu des couleurs pour symboliser les sensations. C'est extrêmement bien représenté, et l'ambiance qui ressort de tout ça m'a beaucoup touché. Je me suis réellement senti happé par le conte, comme ceux qu'on me racontait alors que j'étais minot. Cette BD est réellement bonne, à bien des égards, et n'eut été les deux petits points de détails que j'ai mentionnés plus haut quant au scénario, je suis réellement sous le charme de l'histoire. C'est drôle et inventif (il faudra que je lise le conte d'origine pour savoir dans quel mesure), intelligent et d'un propos maitrisé. Un conte moderne, mais qui sait jouer finement de ce qu'il veut dire. Bref, une lecture fortement recommandée !
Soeur Marie-Thérèse des Batignolles
Les dessins exquis de monsieur Maëster, avec ses caricatures, ses tronches sorties d'on ne sait où, ainsi que des scénarii atypiques, font la richesse de cette série. À lire et à relire, grâce aux petits détails disséminés au gré des cases. Bravo !!
Enferme-moi si tu peux
« Enferme-moi si tu peux », excellent titre en forme de pied de nez à toute forme de récupération de cet art inclassable dénommé Art brut composant le sujet de cet ouvrage, que ce soit de la part des institutions ou des forces mercantiles. A ce titre, on ne pourra que souscrire à la préface de Michel Thévoz, fondateur et conservateur de la Collection de l’Art brut à Lausanne, qui donne une définition parfaite de cette forme d’art et explique pourquoi la BD était le meilleur moyen de l’évoquer. Celle-ci, de par « son côté enfantin », et « en dépit de son acronymie, opère comme une émajusculation de l’Art, particulièrement bienvenue dans ce feuilleton de l’enfermement et de l’habilitation artistique. » D’emblée, le lecteur est captivé par l’histoire de ces six personnages hors normes qui sont parvenus à s’affranchir des prisons mentales dans lesquelles on tentait de les maintenir, en les cataloguant comme fous ou inaptes à la vie en société. Et le talent de conteuse d’Anne-Caroline Pandolfo n’y est pas pour rien. En faisant ressortir l’aspect mystérieux de leurs vocations nées d’un déclic mental ou provoquées par ces fameuses voix intérieures, cette dernière parvient à nous faire pénétrer une dimension parallèle, le récit le plus étrange étant celui de Marjan Gruzewski, dont la main semblait être dirigée par une entité surnaturelle. On est souvent subjugué par ces portraits, et l’autrice, ne cherchant aucunement à se poser en juge vis-à-vis de ces témoignages ni à ironiser, bien au contraire, ne fait qu'exprimer un profond respect et beaucoup d’empathie. La « folie » de ces hommes et de ces femmes, qui généralement nous fait si peur, se révèle soudainement comme un délicieux refuge au milieu de la triviale réalité. De façon très originale, chaque récit est introduit par les personnages précédents qui se rassemblent au fur et à mesure dans une sorte de boudoir céleste, une façon originale de relier ces artistes qui ne se sont jamais rencontrés mais apparaissent ici tous connectés par une sorte de complicité espiègle face au cartésianisme aveugle de leurs congénères « sains d’esprit ». Dans cette entreprise de réhabilitation de ces célébrités longtemps dédaignées par l’art officiel, Anne-Caroline Pandolfo est comme toujours admirablement relayée par son compère Terkel Risbjerg, qui expose ici toute l’étendue de son art, encore plus que d’habitude. Son trait époustouflant se déploie sur des planches entières comme sur la toile d’un peintre, explosant les cases dans une sorte de tourbillon où liberté et folie se mêlent dans une communion totale. Une démarche qui ne fait que corroborer les propos de Michel Thévoz, relayés plus haut, selon lesquels art brut et bande dessinée font décidément bon ménage. Avec ce superbe ouvrage, Pandolfo et Risbjerg ne déçoivent pas, tant s’en faut, et savent nous ensorceler avec des choix narratifs et graphiques qui les placent actuellement parmi les auteurs les plus passionnants dans le domaine du neuvième art. Chacun de leurs albums nous régalent et ne fait que confirmer ce statut au fil de leur production. Inutile de dire qu’on attend leur prochain opus avec une impatience non dissimulée.
Revivre
De Ugo Bertotti j’avais déjà beaucoup apprécié Le monde d'Aïsha - Luttes et espoirs des femmes au Yémen chez Futuropolis… et j’ai retrouvé les mêmes qualités dans « Revivre », à commencer par cette inébranlable humanité. Il est important de rappeler qu’il s’agit d’une histoire vraie. J’ai entamé ma lecture sans lire le résumé, et m’attendais donc à une « simple » histoire d’immigration clandestine et de réfugiés de guerre… et puis à la fin du premier chapitre, tout bascule : Selma, ayant fuis la guerre en Syrie, débarque en Italie avec sa famille… et décède malheureux après quelques jours à peine, suite à une vilaine blessure à la tête reçue lors de la traversée. Malgré leur douleur et leurs croyances, sa famille décide de faire don de ses organes. Les chapitres suivant nous racontent la vie de 3 italiens gravement malades en attente de greffe depuis des années, qui voient leur calvaire prendre fin « grâce » à la mort de Selma. Le message est puissant et surtout multiple : un rappel (nécessaire ?) sur les horreurs que fuient ces réfugiés. Une réflexion fascinante sur nos idéologies et nos préjugés. Il est possible d’être croyant et moderne. La grosse majorité de ces immigrés sont des gens bons, éduqués. Et quid du raciste occidental qui reçoit le rein d’un « arabe » ? Quelle serait sa réaction s’il savait ? (ce genre de transaction reste habituellement anonyme) Mais surtout, cet album nous rappelle que malgré nos apparences extérieures, biologiquement nous sommes tous de la même espèce. Un rein Syrien ou Palestinien « fonctionne » parfaitement dans le corps d’un occidental. Nous ne sommes pas Français, Syrien, Algérien ou autre… nous sommes humains. Toute autre division est artificielle. Cette compatibilité physiologique est je trouve d’un symbolisme monumental dans le contexte nationaliste actuel. Un témoignage puissant, raconté de façon très juste, sans verser dans le pato ou le larmoyant. Dans le genre, on peut difficilement faire mieux, d’où ma note « à chaud ». A mettre entre toutes les mains.