Dessiner la vie… le rêve impossible…
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première parution date de 1990. Il a entièrement été réalisé par Edmond Baudoin, scénario, dessin. C'est une bande dessinée en noir & blanc, comprenant 44 planches.
La nuit dans une rue de Paris, les façades et les voitures semblent perdre de leur consistance, leurs formes devenant plus lâches, plus esquissées à gros traits de pinceaux, jusqu'à composer une vision abstraite de courbes, d'aplats et de tâches. Puis les piétons passent, d'abord une vision de leur tête, puis de leur buste. Les bâtiments et la statue équestre sur la place donnent l'impression de dégager une aura, d'irradier vers le ciel. le regard se fixe sur la tête d'un homme qui semble se démultiplier en kaléidoscope reproduisant le même visage avec des nuances dans son expression. En fait, une fois la vision revenue à la normale, il s'agit bien d'un unique homme avec la statue équestre derrière lui. Les autres visages de la foule reviennent. Un flux de pensée évoque la nature évidée, creuse de la femme dont toujours le sexe se retire. Pour autant elle ne souhaite pas être soignée. Elle n'est pas malade à en mourir, mais folle à en vivre. Un autre flux de pensée réfléchit à l'acte de peindre. L'univers enfle, baudruche démentielle… Venise s'enfonce irrémédiablement. le galop de la mort, de la vie… Au centre du maelström, l'homme ne rêve que d'immuable, que de toujours, que de jamais, de toute sa vie… L'imbécile. Peindre l'homme ?… Un réveil arrêté dans le désert du Nevada avant l'explosion de la première bombe atomique ! Mais comment peindre cette seconde ?…
Peut-être faut-il préférer la saveur du manque, ce désir inassouvi, plutôt que l'obscénité bouffie de la satisfaction… et offrir la mort à l'excès de sa vie. Michel vient de terminer de peindre une rangé d'individus de plain de pied, de dos, et il a laissé une place vide entre deux hommes. Charles lui demande : et le trou blanc entre les hommes en noir ? Il répond : le troublant, il aimerait y dessiner la vie. le rêve impossible : une fois de plus, il souhaite s'y confronter, s'y cogner comme le papillon de nuit au réverbère. Il cherche un modèle vivant. Les deux amis sont attablés dans un café. Michel promène son regard autour de lui et il remarque belle jeune femme pleine de vie. Ailleurs un amant en pantalon et torse nu rompt avec sa compagne Carol : c'était super, il savait qu'elle ne pleurerait pas, vraiment super. Il lui rend ses lettres. Elle pense en son for intérieur : les lettres, c'est pire qu'une provision de confiture pour passer l'hiver, et son amour en papier cadeau… aux ordures. Elle est allée trop vite, trop vite, c'est son rythme d'amour, tout, tout de suite. Pourquoi les hommes reprennent-ils toujours ce qu'ils ont donné ? Elle sort dans la rue et continue à penser aux amants qui passent, quand elle est interpellée par Michel, qui l'appelle par un Mademoiselle ! Elle marque un temps d'arrêt et il lui propose de poser pour lui. Elle accepte tout simplement, puis elle continue son chemin. Dans le métro, un homme chante une chanson d'amour, sûrement de lui, nulle.
Edmond Baudoin est un bédéiste atypique qui a entamé sa carrière à quarante ans, avec une approche très personnelle. S'il ne connaît pas son œuvre, le lecteur en prend conscience dès la première séquence. Visuellement elle s'ouvre sur une page avec trois cases de la largeur de la page, les dessins au pinceau allant de l'impression laissée par une rue, épurée jusqu'à l'abstraction pour la troisième case. Les cases des trois pages suivantes ne vont pas jusqu'au même degré d'abstraction, mais conserve ce mode de représentation avec des traits épais, qui s'attache plus à l'impression générale qu'à la finesse de détails. Tout du long, le lecteur observe cette façon très libre d'utiliser la page et les cases : des bordures tremblotantes tracées à la main, des cases sans bordure, des personnages qui évoluent dans une décomposition du mouvement (Carol représentée 5 fois ou plus à la suite dans une même bande pour la voir bouger), un personnage représenté dans différents positions dans des dessins enchevêtrés sans bordure de case, sans respecter un alignement sur une bande, trois pages consacrés à des portraits en gros plan de Carol allant de l'esquisse à quelques coups de pinceaux pour faire naître son visage et son sourire. L'artiste s'émancipe de temps à autre de la stricte continuité narrative pour introduire une image métaphorique : un arbre sans feuillage, planche 6, une étendue d'herbe avec des poteaux téléphoniques en planche 26, le retour de l'ombre chinoise de l'arbre planche 37, un autre arbre sans feuillage planche 43.
La liberté de ton narrative s'applique également aux textes, au mariage des mots avec les images. Une seule phrase pour la première page, en écriture manuscrite, puis deux flux de pensée distincts dans les pages suivantes, celui de Carol dans cette graphie manuscrite en minuscules, celui de Michel en capitales dans des cartouches rectangulaires. D'un côté une femme qui s'interroge sur sa vie amoureuse, son rapport aux hommes et ses rêves, de l'autre un artiste qui s'interroge sur sa capacité à reproduire la vérité d'un sujet vivant, et dans le même temps cette déambulation visuelle dans les rues de la ville. Une fois posé ce principe, la narration reprend un mode plus conventionnel : des personnages identifiés en train d'interagir, Carol d'un côté, Michel de l'autre. Leurs chemins se croisent : l'un pose pour l'autre. Leurs chemins se séparent, ils croisent ensemble une autre personne. L'histoire relate de brefs instants de la vie quotidienne, aussi banals dans ces vies, qu'uniques et exceptionnels pour ce qu'ils apportent à ces vies, et différents de ceux de la vie du lecteur. Il y a bel et bien une progression narrative et dramatique qui ne se limite pas à l'évolution d'une relation entre deux êtres qui se rencontrent : elle charrie également des interrogations sur la motivation existentielle de l'un et de l'autre, sur la mise à l'épreuve de cette motivation à l'aune de la réalité physique.
Le lecteur se dit que cette bande dessinée devait détonner dans la production du début des années 1990, car elle détonne toujours autant trente ans plus tard. Il s'agit du onzième album de l'auteur, et il avait été publié à l'origine par Futuropolis. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va être plus ou moins sensible à l'un ou l'autre thème développé. Par exemple, il peut y voir un flirt entre un peintre et sa modèle, un homme d'une quarantaine d'années, peut-être plus, et une jeune femme de moins de trente ans. Une attirance réciproque, dans une relation non consommée. Il suit le fil de pensée de Carol : elle apprécie de poser car elle ressent que Michel est là, terriblement attentif, elle devient alors sûre d'exister. Il suit le fil de la pensée de Michel : parvenir à traduire ce qu'il y a derrière la façade la peau, en concentrant ou en réduisant l'énergie de l'ensemble de ses membres, de sa tête de ses organes pour faire un dessin, réduire et concentrer cette tension seulement et toujours au bout de ses doigts.
Le lecteur peut également percevoir dans ces pages comme des réflexions disparates accrochées sur la trame très basique de cette relation entre peintre et modèle. Alors ce sont les incongruités qui attisent son attention. En vrac, la conviction de Carol que les hommes reprennent toujours ce qu'ils ont donné, le jeune homme et sa chanson nulle dans la rame de métro, les hommes à une table en terrasse qui soulèvent la robe de Carol pour voir sa culotte sans réaction de la jeune femme, la réflexion de Michel sur la bande dessinée (il ne comprend pas comment on peut bien dessiner en faisant des choses si petites), l'écrivaine qui explique à Michel que créer c'est aussi prendre une revanche et qu'il faut de la haine pour ça, etc. La remarque la plus inattendue se trouve certainement planche 15 avec le personnage dans la rue qui se fait la réflexion qu'il s'est encore fait caca dans la culotte. Au fur et à mesure qu'il relève ces moments ou ces remarques, le lecteur ressent qu'il découvre une œuvre personnelle, où le créateur se livre avec son propre langage, donnant accès à sa personnalité de façon directe.
Le titre annonce un histoire romanesque basée sur la propre expérience de l'auteur dans ses relations avec une modèle. le lecteur connaissant un peu la vie de Baudoin, se doute qu'il va également mettre à profit son expérience amoureuse. Il y a de ça bien sûr : une bande dessinée sur l'objectif de l'artiste (dessiner la vie), sur le rôle du modèle en tant que muse, sur la relation à deux sens qui s'établit, sur l'autonomie du modèle dans sa vie qui reste un être indépendant de l'artiste. Par la force des choses, cette relation s'achemine vers une fin ou en tout cas une autre forme, et la bande dessinée correspond exactement à ce à quoi le lecteur pouvait s'attendre. Dans le même temps, la forme s'avère plus libre que prévue, souvent inattendue, s'aventurant vers l'impressionnisme, l'expressionnisme, l'abstrait, ne se cantonnant pas à des cases alignées en bande. Les différentes séquences recèlent chacune leur lot de surprise, allant de la notion de la Terra Incognita sur les anciens globes terrestres, correspondant à ces zones que l'artiste veut explorer, jusqu'à une remarque condescendante sur les images d'une bande dessinée, en passant par la fétichisation du modèle, son objectification, le rapprochement entre l'homme qui se retire après l'amour et le fait qu'il se sente obligé de partir, mais aussi le besoin d'être observée pour exister. En filigrane, le lecteur perçoit également la démarche du créateur pour traduire des perceptions sensorielles par le dessin. de fait, plus il repense à sa lecture, plus il fait le constat qu'elle recèle de multiples thèmes, alors que cette bande dessinée lui avait parue si simple et facile. Après coup, à froid, il se rend compte de tout l'implicite non verbalisé contenu dans ces pages, une expression d'artiste très riche dans le fond, rendant compte d'un cheminement déjà très fourni dans cette carrière. Il lui vient comme une évidence de prolonger cette lecture, avec L'Arleri (2008) en couleurs, du même auteur, sur un sujet proche sans être identique, approfondissant la relation entre artiste et modèle, ainsi que sur l'essence de la femme, et ce qu'il manque à l'homme. Une lecture aussi facile que profonde et généreuse.
Cet album sort du lot de la bande dessinée courante et aborde un plan intéressant de la pensée :
Une dérive fabuleuse en plusieurs panneaux, décrivant l'oubli lent et irrémédiable d'un monde qui fut.
Une œuvre magistrale, sur l'importance de la position sociale d'individus, qui loin des clichés de la Science-Fiction, s'approprient les décisions, la gestion, les opportunités, l'exploration, et au final la réalité controversée, d'un événement catastrophique, dont le souvenir s'étiole d'époques en époques. Jusqu'au retrait d'une référence, sa dernière mémoire, permutée avec une autre plus réaliste...
Cette bande dessinée retrace les histoires intimistes, de personnages touchés de près ou de loin avec un événement qui semblait donner du sens à leurs propres existences.
Jusqu'à la disparition enfin de tous ces psychismes, qui semblaient en relation avec cet ancien évènement.
Comme si le temps nettoyait ces âmes de leur immaturité, pour les renvoyer encore et encore travailler sur leurs véritables personnes, en les affranchissant d'un passé révolu et lourd...
Une photographie de la pan humanité et de ces convulsions existentielles, à acquérir coûte que coûte !!
Avant tout, il faut souligner la qualité éditoriale de l’objet, une très belle couverture et un format un peu plus grand qu’à l’accoutumée. Casterman a, en cela, suivi les éditions Glénat avec 1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta scénarisé par un certain Xavier Dorison, qui est aussi aux fourneaux avec « Ulysse & Cyrano ». Le prix de cet album est certes un peu élevé, mais avec près de 170 pages, cela vaut vraiment le coût.
Malgré les bonnes critiques lues ici ou là, je ne m’étais pourtant pas précipité sur cet album, le scénario surfant à première vue sur le monde des chefs cuisiniers, médiatisé à outrance dans les média et qui m’horripile à un point que vous ne pouvez pas deviner !
Et puis, j’ai cédé à l’avis de ma libraire et j’ai bien fait. Il faut dire, que dans le climat morose que nous traversons actuellement, cette bande dessinée est un rayon de soleil, une récréation, une lueur d’espoir. Le temps s’est arrêté lors de la lecture. Que cela fait du bien !
Je ne connaissais pas Stéphane Servain et j’avoue que son dessin est simplement lumineux, et cela va des décors aux personnages. Même les planches consacrées à la cuisine mettent en appétit. Certes le personnage bourru de Cyrano n’est pas très original mais il est terriblement attachant. On pourrait arguer que Xavier Dorison et Antoine Cristau surjouent de bons sentiments au cours de l’intrigue, mais qu’importe quand c’est bien réalisé.
Sur fond de sombre histoire familiale, et d’apprentissage, les auteurs nous offrent une bande dessinée que j’ai dévorée d’une traite malgré ses 168 pages, et qui, je crois, tombe à pic pour s’échapper de la période trouble que nous vivons. J’ai suivi les aventures d’Ulysse avec délectation.
Cette chronique m’a touchée et je ne manquerai pas de la relire, il va s’en dire. Prenante, émouvante parfois, amusante très souvent, ce récit ne peut que vous marquer.
Une de mes meilleures lectures de l’année pour le moment.
Depuis plus qu'une quinzaine d'années j'en ai lu des livres sur la politique française et cela inclut ses actions dans ses anciennes colonies. Bob Denard est un nom que je connais bien.
Je n'ai pas appris grand chose dans cette biographie en BD et pourtant je l'ai trouvée passionnante. Le coup de génie de Jouvray est de faire intervenir la mort, qui fait une bonne narratrice et qui va aussi dialoguer avec Denard. Cela change des biographies froides qui ne font qu’aligner les dates importantes d'un personnage historique. Le scénariste résume bien les moments forts de la vie de Denard et des dessous de certaines activités des services secrets français.
Le dessin donne un côté un peu onirique au récit et j'ai vraiment adoré ce parti-pris.
C'est le troisième ouvrage que je lis pour les 30 ans du génocide des Tutsi au Rwanda et à chaque fois la même émotion m'étreint. Trois ouvrages pour trois angles différents. Ici Frédéric Debomy nous emmène à la rencontre des derniers survivants qui acceptent encore de raconter l'horreur vécue.
Dans un Kigali où toutes les traces du génocide ont disparu sur les murs et dans les rues, les auteurs montrent l'importance de lutter contre le négationnisme ou le déni entretenu par certains hommes politiques. Ce travail contre les amalgames, les présentations tronquées est essentiel pour que la justice puisse "rendre la dignité aux victimes".
Debomy ne s'attarde pas sur les faits qui sont aujourd'hui reconnus, il "limite" son travail à nous faire découvrir le trajet qui a pu conduire à la condamnation de deux bourgmestres de la commune de Kabarondo.
Dans cette commune 3000 personnes, âgées entre 8 jours et 98 ans ont été massacrées dans l'église par les milices et les FAR avec l'appui des autorités locales. En effet les condamnations ne vont pas de soi dans un système de droit. C'est une des leçons du livre qui montre la différence de traitement infligées aux uns et aux autres. Si les Tutsi et Hutu modérés n'ont eu droit à aucun procès autre que celui de la haine et la barbarie, beaucoup de génocidaires ont bénéficié d'une procédure dans les règles du droit. C'est grâce au travail d'associations comme le CPCR des frères Gauthier que le Rwanda a pu surmonter l'indicible dans un esprit de justice et de mémoire.
Les belles aquarelles d'Emmanuel Prost se partage entre l'ambiance d'un Kigali moderne et les portraits remplis de respect et de délicatesse des témoins interviewés.
Une excellente lecture pour entretenir le devoir de mémoire loin de tout manichéisme. Ainsi j'ai beaucoup aimé le rappel de l'action de certains soldats français qui se sont volontairement "perdus" dans les collines de Bisesero pour sauver les Tutsi encore menacés.
Une lecture qui rappelle qu'il ne peut y avoir de paix sans justice.
Au service secret de sa Majesté
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Ce tome est le premier d'une série de 3 écrits par Garth Ennis, introduisant le personnage de Kev Hawkins, qui est amené à rencontrer les personnages de l'équipe de superhéros The Authority (de Warren Ellis & Bryan Hitch). Il contient le numéro spécial Kev initialement parus en 2002, ainsi que les 4 épisodes de la minisérie More Kev, initialement parus en 2004, écrits par Garth Ennis, dessinés et encrés par Glenn Fabry.
Kev – Kevin Andrew Hawkins est un caporal des SAS (Special Air Services) détaché sous les ordres d'une cheffe en civil pas commode. L'histoire commence alors qu'il coule un bronze, tranquille chez lui, en lisant les résultats sportifs dans le journal, tout en écoutant les courses de chevaux à la radio. 2 hommes cagoulés font irruption, arme en main pour l'exécuter sommairement, à cause d'une mission meurtrière à Belfast. Puis sa cheffe lui confie la mission d'assassiner les membres de The Authority à bord de leur vaisseau spatial The Carrier. le pire serait qu'Hawkins mène à bien sa mission. Or le pire n'est même pas certain, sauf avec Kev.
More Kev – Kev Hawkins est en train de se payer du bon temps avec Susan, quand il est surpris en plein sport de chambre, par 3 hommes cagoulés qui souhaitent l'exécuter sommairement etc. Puis il est convoqué par sa cheffe qui lui explique qu'il va devoir faire équipe avec Apollo et Midnighter (2 membres homosexuels de l'équipe The Authority) pour retrouver le cadavre d'un extraterrestre qui… C'est inracontable, il faut juste savoir que Kev Hawkins est un vrai homophobe qui ne le cache pas.
Au début des années 2000, Warren Ellis et Mark Millar ont dépoussiéré le genre équipe de superhéros avec The Authority qui a le vent en poupe et la possibilité de supporter des séries dérivées. Ennis s'occupera aussi de Midnighter le temps d'une histoire, dans Machine à tuer). Les habitués le savent : cet auteur ne porte pas particulièrement les superhéros dans son coeur. Il met donc en scène cette équipe de manière détournée, par le biais d'un individu ayant une solide formation militaire dans une équipe spéciale des forces armées, pas vraiment à sa place à côté de personnes capables d'anéantir une flotte spatiale d'envahisseurs extraterrestres.
Ça commence par comme une énorme farce potache pour les 2 récits contenus dans ce tome, d'abord avec Kev sur le trône, puis ensuite en train de faire son affaire à une dame qui a déjà quelques heures de vol. Puis Ennis se sert des Troubles irlandais pour mettre en scène des individus cherchant vengeance, d'une rare inefficacité. Tout au long de ces récits, le lecteur se délectera des blagues grossières, crades et homophobes (parce que s'il y est allergique, il aura reposé ce tome dès la première page). Ennis se montre graveleux, avec un personnage réac' à souhait, homophobe jusqu'à la bêtise, et d'une inventivité qui dans les meilleurs moments évoque celle de San Antonio. Cette comparaison n'est pas gratuite, car le langage ordurier de Kev et ses potes est particulièrement imagé et débridé, très savoureux.
Kev Hawkins se conduit comme un parfait crétin, incapable de s'arrêter de faire des blagues odieuses sur les homosexuels, alors même que Midnighter est à ses côtés, et lui a promis de l'handicaper à vie s'il en sort encore une. Ses sorties discriminatoires se doublent d'une forme de poisse qui fait qu'il commet souvent une bourde d'une ampleur incommensurable par épisode (comme par exemple de réussir à assassiner tous les membres de The Authority, juste avant une CENSURÉ), sans parler de ce faux pas monumental impliquant un inspecteur du ministère de l'armée et un tigre.
Mais ces histoires ne se résument pas à un simple prétexte servant de support à une enfilade de provocations grossières et politiquement incorrectes. Il y a également une intrigue, à la fois très drôle (la demande irrégulière de l'inspecteur du ministère), et comprenant un bon niveau de suspense, ainsi que des surprises diverses et variées. Les protagonistes disposent d'une véritable personnalité, assez marquée pour Kev Hawkins, conformes à leur formation et à leur profession pour ses potes, cohérentes avec leurs autres apparitions pour les membres de The Authority.
Dans certaines séquences, le lecteur peut déceler d'autres formes d'humour, par exemple la satire sur les auteurs de livres opportunistes ou à l'argument de vente aussi improbable qu'artificiel (le livre de recettes des SAS). Il découvre également une réflexion sur les grandeurs et servitudes de la condition de militaire, plutôt les servitudes d'ailleurs. Ainsi les collègues d'Hawkins ayant quitté le service argumentent auprès de lui leur choix, pour une vision de la condition de soldat aux ordres, qui n'a rien de primaire ou de basique. le lecteur familier d'Ennis retrouvera les discussions qui lui sont chères, autour d'une bonne bière, ou d'un alcool un peu plus fort, pour parler entre hommes, pour se dire ses quatre vérités. Kev Hawkins n'a pas sa langue dans sa poche, mais Midnighter non plus et il ne faut pas l'énerver avec des propos homophobes (oui, c'est raté). Au travers de ces dialogues, le lecteur peut deviner l'évolution des convictions de l'auteur qu'il appliquera aussi à sa propre carrière, en créant ses propres séries pour gagner son indépendance des 2 éditeurs majoritaires de comics indépendants.
Pour mettre en scène ces aventures énormes et bien ancrées dans la réalité, Ennis bénéficie de l'apport déterminant de Glenn Fabry (l'artiste des couvertures de Preacher). Celui-ci dessine de manière réaliste et détaillée. Kev Hawkins présente une morphologie normale, sans muscle surnuméraire, sans abus de stéroïdes, ses potes aussi. Les membres de The Authority ont des costumes moulants mettant en valeur leur musculature parfaite, là encore sans exagération anatomique. Leurs costumes et le Carrier sont conformes à leur apparence dans la série The Authority.
Glenn Fabry a un don pour décrire le quotidien de Kew Hawkins dans ce qu'il a de plus normal et banal, avec un angle de prise de vue laissant la porte ouverte à la dérision ou à la moquerie. Hawkins a une posture des plus normales assis sur la cuvette des toilettes, avec tout ce dont il peut avoir besoin à portée de main : clopes, briquet, cendrier, bombe désodorisante, magazine porno. Tous ces objets sont dessinés de manière détaillée, tout en restant lisible, avec un encrage fin et précis. Ils trouvent leur place dans un intérieur normal et fonctionnel. Il en va de même pour l'appartement de Susan, ou encore les différents pubs. Les tenues vestimentaires des uns et des autres sont conformes à la personnalité de ceux qui les portent.
Fabry ajoute quelques petits traits secs sur les visages, ce qui leur donne une apparence adulte, sans volonté de faire joli, ou de conférer une beauté systématique à tous les personnages. Les visages sont expressifs avec assez de naturel, sauf pour les scènes de combats physiques ou de destruction. Sans être un expert en moues diverses et variées, l'artiste trouve l'expression juste pour le côté un peu vulgaire d'Hawkins et pour l'exaspération explosive du Midnighter. On sent qu'il a du mal à lutter contre toutes les gouttes d'eau que prodigue libéralement Hawkins et qui font que le vase a déjà débordé et est proche de la rupture.
Tout au long du récit, le lecteur apprécie les qualités de metteur en scène de Glenn Fabry. Les scènes d'action sont lisibles et plausibles. Il sait faire ressortir l'horreur de la violence (tutoyant la parodie avec les têtes qui explosent, celles d'Apollo, comme celle de l'éléphant). Il rend vivantes les scènes de dialogue, avec une dextérité remarquable, soit par les gestes et les postures des interlocuteurs, soit en promenant la caméra pour apporter des informations visuelles sur le décor.
En commençant ce tome, le lecteur sait qu'il va se régaler grâce à la verve de l'auteur, habile à débiter des blagues énormes et salaces. Puis il se rend compte que Kev Hawkins tient la dragée haute aux superhéros, sans pour autant en devenir un lui-même. Il apprécie le comportement adulte des protagonistes. Il se laisse entraîner dans une intrigue bien ficelée. Il sourit franchement aux gags enjoués et pas bégueules. Il peut se plonger dans chaque environnement et interpréter le comportement des personnages par leurs expressions et leurs postures. Il a le plaisir de découvrir qu'Ennis & Fabry ne se sont pas contentés d'écrire une histoire bien rythmée et très drôle, mais qu'il y a aussi une réflexion pertinente sur l'obéissance.
Quaerens quem devoret.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été entièrement réalisé par Yslaire (Bernard Islaire) : scénario, dessins, couleurs, lettrage. Ce créateur est également l'auteur de la série Sambre, XXe ciel.com. L'ouvrage se termine avec une biographie de quatre pages du poète.
Jeanne Duval en démone avec des ailes côtoie les gargouilles de Notre Dame. Charles Baudelaire avec des ailes d'albatros s'élance dans le vide depuis une haute tour de la cathédrale. Elle s'élance dans le vide à sa suite, sous le regard de pierre des gargouilles. Il ouvre les yeux, dans son lit, avec elle nue à ses côtés, sous le regard d'un chat noir juché sur l'armoire. Elle allume une cigarette en lui demandant s'il se souvient de combien de bouteilles il lui a fait boire. Il commence à lui lire un poème écrit pour elle : le soir, l'âme du vin chante dans le Bordeaux. Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure ! Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure, des souvenirs dormant dans cette chevelure, je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir. La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, tout un monde lointain, absent, presque défunt, vit dans tes profondeurs, forêt aromatique. Pendant ce temps-là, elle se trémousse devant lui, dans le plus simple appareil, et elle commence à se caresser. Elle lui met son doigt mouillé par ses sécrétions, dans la bouche, puis le chevauche, toujours sous le regard du chat impassible.
Paris le trente-et-un août 1867, les amis en deuil sont rassemblés devant le cercueil qui a été mis en terre. Jeanne se tient un peu à l'écart, en s'appuyant sur une béquille. Caroline Aupick est raccompagnée chez elle par monsieur Charles Asselineau. Elle se plaint à lui de la présence de Jeanne qui, encore dans sa dernière lettre en avril 1866, demandait à son fils, une somme d'argent immédiatement, alors qu'il était dans de si grands embarras et malade à Bruxelles. Et maintenant elle lui demande un héritage. Une fois son invité parti, elle s'installe à son bureau et sort la longue lettre de Jeanne. Cette dernière indique qu'elle a été la muse immorale, damnée, du plus grand poète maudit. C'est elle, la belle ténébreuse, cette chère indolente, qui marche en cadence, belle d'abandon, comme un serpent qui danse… la fille des colonies, l'esclave créole, la mulâtresse, la Béatrice, la charogne, la triste beauté, la reine des cruelles, mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses, sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits… Celle qui noyait sa nudité voluptueusement, dans les baisers du satin et du linge, et, lente ou brusque, à chaque mouvement, montrait la grâce enfantine du singe. Elle vient de ces paysages lointains qui font rêver un enfant qui s'évade en pensée de ce Paris moderne et enfumé par la fumée noire des cheminées. Charles avait six ans quand son père est mort. Il demande à la servante Mariette où est son père. Elle répond que sa mère lui a déjà dit, qu'il est parti en voyage, tout là-haut au ciel, au Paradis. Charles a tant prié pour le salut de ce fantôme absent qu'il a fait de sa mère, sa seule divinité sur Terre.
Qu'il connaisse ou non le travail de ce créateur, le lecteur en identifie rapidement les spécificités. Pour commencer la narration est essentiellement menée par les phrases de la lettre de Jeanne Duval, qui courent en haut ou en bas des cases dans plus de la moitié des pages. Il s'agit donc d'une narration très écrite, entre remarques adressées à la mère du poète, et description de sa vie, de l'état de la relation entre lui et elle. En même temps, il s'agit également d'une narration très visuelle. le tome s'ouvre avec une illustration en double page, présentant une silhouette féminine en danseuse avec l'or de ses bijoux ressortant sur sa peau noire de sa silhouette en ombre chinoise, un début de transformation en démon cornu, et la pauvre Charles, accablé avec les épaules tombantes, une plume dans la main droite et une feuille de papier dans la main gauche, avec ses ailes d'albatros. Puis vient la séquence onirique avec gargouilles et ange déchu depuis les cimes de Notre Dame, en trois dessins en pleine page. Au fil de l'album, le lecteur se délecte de dix-sept dessins en pleine page, deux en double page. Il lit vingt-six pages muettes, dépourvues de tout texte, même du récitatif constitué de la lettre écrite par Jeanne. Il apprécie la variété de ladite narration, pouvant aussi bien offrir une illustration extraordinaire, que des pages de bande dessinée classique à base de cases rectangulaires bien délimitées, disposées en bande.
Le lecteur succombe vite au charme des dessins, de la variété des techniques utilisées : dessin avec formes détourées et encrés, et mise en couleurs, tracés plus libres, avec contours esquissés par plusieurs traits non effacés, rendu de type gravure pour illustration dans un journal du dix-neuvième siècle, bichromie et formes détourées au crayon, motif imprimé en fond de case comme du papier peint, facsimilé d'une toile de maître (Gustave Courbet), jeu avec les couleurs pour un effet impressionniste (par exemple le feuillage estival des arbres déjà un desséché dans la lumière mordorée du soleil), utilisation d'une couleur de type encre de seiche, puis contraste avec des cases en noir et gris foncé, bichromie en nuances de gris, collage de plusieurs images côte à côte, sans bordure de case, page composée en pyramide avec le premier plan en bas de la page, une image qui vient dominer ce premier plan au milieu de la page, encore une autre au-dessus à gauche, et une autre différente dans la partie supérieure droite, le tout fondu les unes dans les autres, mouvement montré dans une suite de cases, jeu entre la bichromie et un élément en couleur comme une fleur, variété des cadrages, etc. L'artiste use naturellement des possibilités offertes par le dessin, prise de vue, techniques de dessin, outils pour dessiner, avec une élégance et un à-propos extraordinaires, sans tomber dans une forme de prolifération démonstrative.
En fonction de sa sensibilité, le lecteur se retrouve bouche béante, arrêté dans sa lecture, devant telle ou telle image. Par exemple, il peut rester à regarder le vol de la gargouille et de l'ange-albatros pour sa qualité gothique, être épaté par ce gros plan sur le sexe sombre de Jeanne avec une rose en guise de vulve, se sentir habité par ces pages où Jeanne écrit avec Charles tenant sa main avec la plume, et pour fond des lignes d'écriture cursive dans une bichromie pourpre extraordinaire transmettant l'inspiration de la muse dans un flux extatique, sourire devant le bleu très clair de la confiture verte (dawamesk) ressortant doucement sur la tonalité ocre des cases, partir dans les visions de Charles sous l'influence de ce produit psychotrope (Jeanne en démone, en panthère spectrale, etc.), se sentir mal devant le dessin de charogne d'un cheval, frémir devant l'animalité d'un des rapports sexuels du couple, etc. À l'opposé d'un artiste qui veut en mettre plein la vue, Yslaire choisit avec soin les techniques les mieux à même d'exprimer ce qu'il souhaite faire passer comme impression, comme sentiment, comme sensation, pour évoquer la manière dont le poète ressent le monde.
La narration visuelle constitue un voyage en lui-même, exprimant le ressenti et la sensibilité du poète plus que celui de sa muse. Par l'artifice de la lettre, l'auteur peut parcourir la vie de Charles Baudelaire (1821-1867) dans l'ordre chronologique. S'il connaît déjà la vie du poète, le lecteur y retrouve des éléments emblématiques comme sa syphilis, sa prise de laudanum, son caractère dispendieux, ses dettes l'obligeant à déménager très régulièrement, sa relation avec sa mère, son admiration pour les œuvres d'Eugène Delacroix (1798-1863) et en particulier son tableau La mort de Sardanapale peint en 1827, sa tentative de suicide d'un coup de couteau le trente juin 1845, son engagement politique en particulier lors de la troisième révolution de 1848, dite de Février, et sa participation aux Journées de Juin la même année, sa mise sous tutelle financière, sa relation avec Apollonie Sabatier, etc. Tous ces événements sont relatés par Jeanne même si elle n'était pas personnellement présente à chaque instant. Elle évoque également les relations du poète avec les autres artistes de l'époque : la bohème artistique avec Félix Tournachon (1820-1910, dit Nadar), Théodore de Banville (1823-1891), Ernest Prarond (1821-1909), Gérard de Nerval (1808-1855), mais aussi Gustave Courbet (1819-1877), Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859), Théophile Gautier (1811-1872). Les traductions de Edgar Allan Poe (1809-1849) sont également évoquées, avec la présence à deux reprises d'un corbeau prononçant le mot Nevermore. le lecteur qui découvre le poète dispose ainsi d'un aperçu un peu orienté de sa vie, tout en étant très solide et bien documenté. L'un comme l'autre peut également jouer à identifier les extraits de poème présents et à en retrouver le titre, ou à relever une référence, comme celle de la charogne, ou une remarque en passant (page 124) renvoyant à celle qui est si gaie.
Le choix de l'auteur est de présenter Charles Baudelaire, avec le regard de Jeanne Duval, au travers de leur relation. Il comble les manques par des propos qui ont été rapportés à sa compagne, ou ce qu'il lui a raconté. L'ouvrage permet de considérer cet homme comme un privilégié gâté, vivant de ses rentes, dépensant sans compter, imbu de sa personne en vivant comme un dandy, aimant les femmes, incapable de s'astreindre à une régularité dans le travail, égocentrique au possible. Néanmoins le lecteur ne le perçoit pas de cette manière dans sa lecture. Il assiste aux souffrances d'un individu devant prendre du laudanum pour éviter que sa maladie ne s'aggrave, comprend qu'il se traite également avec des pilules de mercure. Il voit un homme réellement amoureux d'une jeune femme (impossible de connaître son âge avec exactitude) qui exerce le métier de prostituée, et d'une origine considérée à l'époque comme inférieure, défendant les artistes qu'il estime, amateur de beau bizarre (page 79 : le beau est toujours bizarre), souffrant de sa maladie, de son mal-être, partagé entre l'horreur de la vie et l'extase de la vie. Pages 116 & 117, le lecteur est terrifié quand Jeanne Duval jette violemment l'encrier du poète et fracasse sa psyché, brisant ainsi l'image qu'il avait de lui dans son miroir, mais aussi son ego, jouant visuellement sur les deux sens du mot Psyché. Il sourit en page 124 quand Baudelaire déclare à Marie Daubrun que pour lui un bon portrait est une biographie dramatiste, c'est-à-dire exactement ce que Yslaire a réalisé pour raconter la vie du poète. Arrivé à la fin, le lecteur se dit qu'il aurait bien lu quelques pages de plus, sur des éléments pas forcément développés, comme son éloignement pour l'usage de produits psychotropes, mais il fallait faire des choix.
Il suffit au lecteur de feuilleter cette bande dessinée pour comprendre qu'il bénéficie d'une invitation au voyage avec des pages de toute beauté, variées et séduisantes. Il comprend rapidement que le bédéiste affiche un point de vue dans cette biographie, en mettant en avant Jeanne Duval, et surtout sa relation avec Baudelaire. Il plonge dans une reconstitution en forme de drame, très bien documentée, visuellement envoûtante, n'hésitant pas à choquer en montrant crûment une charogne aussi bien qu'un sexe de femme en gros plan teinté de sang, qu'un sexe d'homme qui se transforme en serpent, à montrer la dimension pathétique de cet homme qui souffre, à faire apparaître l'évolution de la relation entre Jeanne et Charles jusqu'à leurs violentes disputes. Il en ressort enchanté par les sensations et les émotions, étrangement réconforté d'avoir partagé les tourments de cet homme frère en humanité.
Entre l'onanisme et la batte de baseball, il y a la tarte à la crème
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Ce tome est le deuxième consacré au personnage de Kevin Hawkins, après Kev (épisode spécial, minisérie More Kev en 4 épisodes). Il contient les 5 épisodes de la minisérie The magnificent Kevin, initialement parus en 2005/2006, écrits par Garth Ennis, dessinés et encrés par Carlos Ezquerra, mis en couleurs par David Baron.
Dans la première séquence, Kev est tranquillement en train de se masturber dans son lit, en imaginant une séquence (montrée au lecteur) avec sa chef, alors qu'un groupuscule de l'IRA s'apprête à investir sa chambre pour l'abattre par représailles. Sur le Carrier (le vaisseau voguant entre les dimensions du groupe de superhéros The Authority), les membres sont neutralisés les uns après les autres par une sorte de djinn les entartant, leur laissant une tarte à la crème inamovible sur le visage, les plongeant dans le coma. Seul Midnighter (un superhéros homosexuel et fier de l'être) en réchappe. Il se retrouve téléporté en Angleterre dans un endroit désolé, sans aucun superpouvoir, sérieusement blessé. Contre toute attente il demande au Boss d'Hawkins l'aide de ce dernier, ne faisant confiance qu'à Kev (homophobe et fier de l'être) pour l'amener à un hôpital spécialisé dans le traitement des superhéros. Dans la voiture, Midnighter (Lucas Trent) demande de lui raconter comment il en est venu à s'engager dans le SAS (Special Air Service).
Comme le laisse supposer la séquence d'ouverture, ce récit s'inscrit dans les histoires provocatrices, trashs et outrageantes de Garth Ennis, avec la volonté affichée de repousser les limites du politiquement incorrect. Cela n'empêche qu'il y ait une vraie histoire, et même plutôt deux. La première concerne l'irruption inexpliquée de ce djinn agressif dans la forteresse d'Authority. Cela déclenche l'enquête d'Hawkins en Angleterre, et le duo improbable et antagoniste qu'il forme avec Midnighter. le suspens est de bonne facture, jusqu'à la résolution tout à fait satisfaisante. Cette facette de l'histoire n'apporte rien à la mythologie d'Authority, mais elle met en scène Midnighter avec un tranchant remarquable. La deuxième facette de l'intrigue réside dans la découverte du passé d'Hawkins et de quelques unes de ses missions. le lecteur familier des œuvres d'Ennis retrouve avec plaisir l'un de ses thèmes favoris : la condition de servitude du soldat, au service d'un commandement aux objectifs discutables, que les circonstances obligeront à remettre en question. Pour cette deuxième facette, Ennis développe un point de vue élaboré sur la nécessite de refuser l'obéissance aveugle et de questionner l'autorité établie, l'absence de reconnaissance de l'autorité militaire pour les services rendus, l'inadéquation de la prise en charge des soldats souffrant de troubles dus au stress post-traumatique. Il n'hésite pas à inclure une action clandestine pendant les Troubles en Irlande.
Ces deux facettes du récit (un peu raboutées de manière artificielle au début du récit) constituent déjà une histoire bien fournie et décapante. Mais il faut encore ajouter la personnalité décapante de Kevin Hawkins, et de ceux qui l'entourent. Tout le monde s'exprime dans des propos francs, vachards et dépourvus d'hypocrisie, avec force mots grossiers et dans un argot anglais savoureux et imagé. Hawkins a parfaitement conscience de sa condition de sous-fifre facilement remplaçable que sa supérieure méprise. Dans ce type de relationnel très vert, il n'hésite pas à lui demander (après avoir reçu sa nouvelle mission) si par hasard elle n'accepterait pas de lui faire une gâterie (entièrement conscient qu'elle souhaite avant tout qu'il ne revienne pas entier de cette mission). Il connaît la réponse avant de poser la question, mais c'est la seule forme de rébellion qui lui reste. Ce mode relationnel méchant et blessant augmente la dimension humoristique née des situations grotesques (les tartes à la crème), du duo qui ne se supporte pas (l'homosexuel fier de ses performances et l'hétérosexuel à la vie sexuelle plus fantasmée que réelle), des moments énormes à la Ennis (une corvée de latrines).
Pour la mise en image de ce récit outré, Ennis fait équipe avec Carlos Ezquerra, un vétéran du magazine 2000 AD et de la série Judge Dredd, avec lequel il a souvent collaboré (par exemple The green fields beyond ou Just a pilgrim). Ezquerra utilise un style plutôt réaliste, un peu simplifié, sans rechercher l'exactitude ou la précision photographique. Pour ces 5 épisodes, il a disposé du temps nécessaire pour insérer des arrières plans spécifiques régulièrement, et concevoir des formes de visages particulières pour chaque personnage. le résultat est de type descriptif, avec une bonne connivence vis-à-vis du scénario, en particulier visible dans les moments Ennis, tous mémorables sans reposer sur des images choc parce que trop explicites. Ezqerra s'avère doué pour dessiner l'expression juste au bon moment, savoir visible dès la première séquence dans laquelle Kev est en train de se palucher (pardon, de s'adonner à l'onanisme).
The magnificent Kevin fait partie des histoires de Garth Ennis qui comprennent plus d'humour qui tache que de drame, et le lecteur se surprendra à plusieurs reprises à arborer un franc sourire en réaction à un humour percutant débarrassé de toute hypocrisie, voire à rire à haute voix. Cela n'empêche pas le récit de mettre en scène un individu foncièrement humain, avec un fond moral bien caché mais réel, une homophobie réactionnaire assumée, et un passé de soldat complexe, faisant réfléchir. Ennis et Ezquerra ont à nouveau collaboré pour les aventures suivantes de Kevin Hawkins : A man called Kev (minisérie en 5 épisodes).
Digne héritière de Shéhérazade
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Il était une fois une série Fables qui s'était mariée à un scénariste (Bill Willingham) inventif et qui eut beaucoup d'enfants (et plusieurs séries dérivées, à commencer par Jack of Fables). Au cours de cette vie longue et heureuse, naquit un tome très spécial intitulé 1.001 nights of Snowfall en 2006.
Blanche Neige est envoyée comme plénipotentiaire auprès du seigneur des Fables orientales. Mais le grand vizir du sultan ne peut pas prendre au sérieux un négociateur appartenant au sexe faible. Il piège donc Blanche Neige en la proposant comme épouse d'une nuit au sultan qui a pris l'habitude de faire décapiter ses épouses dès le lendemain pour couper court à tout risque d'infidélité. Conformément à la tradition des Les Mille et une nuits, Blanche Neige va raconter des histoires au sultan pour différer son exécution.
Et c'est avec grand plaisir que le lecteur découvre que ces histoires mettent en scène des individus qu'il a déjà croisés dans la série Fables : les troupes de gobelins de l'Adversaire, Gobe-Mouche (aussi connu sous le nom de Prince Ambrose), Bigby et son père North Wind, Blanche Neige elle-même et sa soeur Rose Red, King Cole et les 3 souris aveugles, et Frau Totenkinder. Pour chacun des personnages, Bill Willingham nous invite à les retrouver avant qu'il n'émigre à Fabletown ou à la Ferme, soit avant le règne de l'Adversaire, soit pendant sa conquête des territoires.
Les pages relatant les relations entre Blanche Neige et le sultan sont des textes avec des illustrations réalisées par Mike Kaluta (Starstruck, en anglais), encrées et peintes par Charles Vess (Rose). C'est absolument magnifique, il s'agit de 2 de mes illustrateurs préférés. Vient ensuite les premiers temps du mariage de Blanche Neige et du Prince Charmant : 32 pages peintes par John Bolton (Marada). Les mots me font défaut pour décrire ce mariage de plusieurs techniques de peintures qui aboutit à des illustrations d'une richesse, d'une sophistication et d'une subtilité sans égales. Je suis resté la bouche ouverte devant chacune des pages et même si elles avaient servies d'illustration au bottin, elles n'en seraient pas moins restées une leçon d'art séquentiel.
Mark Buckingham (dessinateur attitré de la série Fables) peint 16 pages en aquarelle mettant en scène un renard rebelle à l'autorité imposée de l'Adversaire (peintures agréables et histoire sous forme de conte dépourvu de niaiserie). James Jean (le compositeur des couvertures de la série) illustre comment Ambrose s'est retrouvé affligé d'un sort le transformant en grenouille. Ses pages ne sont pas à la hauteur de l'intelligence et du pouvoir d'évocation de ses compositions pour les couvertures, ce qui n'empêche pas ce récit d'être très agréable. Mark Wheatley illustre en 13 pages les racines de l'inimitié qui oppose Bigby à son père, encore une histoire très agréable sur des illustrations qui sortent de l'ordinaire. Il s'en suit un court conte (3 pages) sur un lièvre transformé en humain très joliment illustré par Derek Kirk Kim (un dessinateur coréen). Tara McPherson illustre 14 pages consacrées à la fuite de Blanche Neige et Rose Red et à leur rencontre avec Frau Totenkinder qui leur raconte ses origines (14 pages illustrées par Esao Andrews, magnifique et très instructif quant à l'impact des méfaits de cette sorcière sur les autres personnages des Fables).
Bill Willingham a également réussi à convaincre Brian Bolland (Killing Joke) de 2 dessiner 2 pages également magnifiques (une histoire de sirène). Et la dernière histoire (16 pages) est peinte par Jill Thompson (Bêtes de somme) qui raconte comment King Cole a perdu son royaume et a fui les territoires des Fables.
Cette collection d'histoires est une grande réussite. Les histoires permettent de plonger au cœur des territoires et de comprendre le parcours de plusieurs personnages clefs de la série. Les illustrateurs sont tous d'un niveau exceptionnel et certains sont dans une catégorie à part (John Bolton, Brian Bolland, Charles Vess, Mike Kaluta).
Récit participatif
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Cette bande dessinée contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2013. Elle a été entièrement réalisée par Ibn al Rabin. Elle se présente sous un format plus grand qu'une bande dessinée traditionnelle : 29,7cm de large pour 40cm de haut. Elle comporte 22 pages en couleurs. Elle présente la particularité d'être dépourvu de mots, texte, dialogue.
Un jeune homme en teeshirt blanc sort de chez lui, se rend à un café où il s'installe seul à une table en terrasse. Une jeune femme en robe blanche sort de chez elle et se rend au même café où elle s'installe seule à une table en terrasse. D'autres personnes sont attablées aux autres tables souvent à deux ou à trois. Teeshirt Blanc remarque Robe Blanche et il commence à se dire qu'il l'aborderait bien : se lever, aller prendre place à la chaise à côté d'elle, à la même table, tout en commençant à la baratiner avec des propos amusants et flatteurs, prendre une consommation ensemble, continuer à la baratiner avec volubilité jusqu'elle soit sous son charme et finir par la mettre dans son lit. Il passe à l'acte : il se lève et s'approche de la table en prenant le dossier de la chaise pour la déplacer et en suggérant qu'il va s'installer. Elle répond qu'elle attend une copine en jupe noire qui va justement s'assoir à cette place. Il se met à penser qu'il peut peut-être les emballer toutes les deux et avoir deux femmes nues allongées sur son lit. Un homme à la casquette blanche arrive et Robe Blanche le reconnaît, se lève et lui dit bonjour.
Casquette Blanche s'installe sur la chaise que Teeshirt Blanc avait pris comme cible, et Robe Blanche se rassoit sur la sienne : ils papotent avec entrain comme de vieux amis. Teeshirt Blanc va se rassoir à sa table et commande un demi. Robe Noire arrive à son tour et s'assoit avec ses deux amis après leur avoir fait la bise. Depuis sa table, Teeshirt Blanc commence à envisager Jupe Noire. Chacun des trois amis se fait un film : Robe Blanche imagine Casquette blanche nu étendu sur son lit, lui imagine Jupe Noire nue à quatre pattes sur son lit, et cette dernière imagine Teeshirt Blanc nu son lit. Quant à ce dernier il se rend compte que son corps lui dit que sa vessie est pleine et qu'il faut qu'il se rende aux toilettes. Teeshirt Blanc se rend aux toilettes, mais elles sont fermées. Il toque à la porte pour s'assurer qu'il y a quelqu'un : une voix de femme lui répond que ces toilettes mixtes sont occupées. Il sent que ça commence à presser car il pense à une haute vague déferlante. Jupe Noire arrive à son tour pour passer aux toilettes : elle le voit et se dit que c'est l'occasion rêvée pour commencer à flirter. Elle se dit qu'elle va entamer la conversation sur le mode séduction, mais Teeshirt Blanc va s'en rendre compte. Si elle prend l'initiative, elle court le risque qu'il la prenne pour une fille facile, prête à tapiner. Elle n'a pas envie qu'il la traite de prostituée.
Voilà une bande dessinée très singulière : par sa taille grand format, par son absence de mots, par l'agencement des cases, par l'absence de nom pour les personnages. le lecteur n'éprouve aucune difficulté à reconnaître chacun des protagonistes alors même que leur représentation est très simplifiée : pas de trait de visage, une bouche ouverte de temps à autre pour émotion plus intense, des caractéristiques de chevelure réduites au strict minimum avec un point noir accolé au niveau du cou au rond noir de la tête pour des cheveux mi-longs, deux traits en U inversé pour des couettes tressées, au plus trois doigts à une main, un petit ovale écrasé pour les pieds, un renflement un peu prononcé au niveau de la poitrine féminine. Pour autant, alors même qu'il n'y a ni prénom ni nom, le lecteur identifie aisément chaque personne par un menu détail, et un attribut vestimentaire, lui aussi représenté de manière minimaliste. Pour autant la direction d'acteurs est impeccable : l'activité ou le geste de chaque personnage est une évidence, ainsi que son état d'esprit quand il l'accomplit.
L'artiste met en œuvre le même minimalisme pour représenter les décors : une simplification s'arrêtant juste avant de passer dans le domaine de l'icône ou du logo. Les véhicules qui passent dans la rue présentent plus de détails que les logos utilisés sur les panneaux du code de la route, tout en restant dans le domaine de la forme générique, par opposition à une représentation photographique : hors de question de reconnaître un modèle ou même une marque. Un tiers des fonds de case sont vides de toute information visuelle. Une fois les personnages attablés, seule la table est représentée par un ovale, et parfois un dossier de chaise par un petit trapèze et deux gros traits pour les montants du dossier. Dans le même temps, le lecteur voit bien des endroits différenciés : la terrasse du café, la porte des toilettes du café, le lit d'une chambre, l'intérieur du café avec le comptoir, une salle de bain avec une baignoire, et même une vue plus complexe de la terrasse, avec le café derrière et une vue de la salle à travers la vitrine, dans une perspective isométrique. Totalement fasciné par ce mode narratif minimaliste, le lecteur n'en revient pas de découvrir un dessin en pleine page sur la dernière planche, avec une vue détaillée des immeubles de la ville.
Dès la première page, le lecteur perçoit que le minimalisme des dessins s'accompagne d'autres outils visuels pour une narration sophistiquée, très construite, et d'une lisibilité remarquable. L'artiste ne compense pas la simplicité des dessins : il en tire parti pour raconter son histoire avec d'autres outils visuels, d'autres effets. Ça commence dès la première planche avec cette disposition des cases en V : le jeune homme venant de la gauche, avec des cases selon une diagonale verticale inclinée plutôt qu'en bande, et la jeune femme arrivant de la droite avec des cases selon une diagonale inclinée dans l'autre sens, les deux se rejoignant en bas de page arrivant à la même terrasse de café. Dans la deuxième planche, le bédéiste montre ce que pense le jeune homme en commençant à flirter avec la jeune femme : il y a un gros phylactère avec les petits ronds le reliant au personnage pour indiquer qu'il s'agit d'une pensée, et à l'intérieur une bande dessinée, les pensées du jeune homme étant retranscrite sous cette forme. Ce dispositif fonctionne à merveille, et il est utilisé à plusieurs reprises : parfois pour plusieurs personnages en même temps dans une grande case avec plusieurs cases de pensée, parfois par un même personnage qui se fait un premier film, puis un second.
Ibn al Rabin déploie de nombreux outils visuels pour exprimer des états d'esprit ou des jugements de valeur sous une forme visuelle. Alors que les cases sont en nuances de gris, il arrive qu'un phylactère de parole (vide de mode) soit en rose, ou le cadre d'une case en rose. le lecteur comprend que cela correspond à un langage et un comportement de séduction de la part de la personne, ou à une expression de plaisir. En planche 11, Teeshirt Blanc cherche des embrouilles avec deux autres clients au bar et l'un d'eux fait le constate qu'il parle sous l'emprise de l'alcool, ce que le dessinateur exprime par un phylactère dans lequel Teeshirt Blanc est représenté avec un torse comme une grosse outre remplie d'un liquide jaune, c'est-à-dire de la bière. Teeshirt Blanc se met à les traiter d'homosexuels et la représentation visuelle est instantanément compréhensible, et très drôle. Un peu plus tard, il se vante des exploits sexuels et de sa partenaire qui évoque sa virilité sous la forme d'une tour Eiffel dans son phylactère, pour un bon effet humoristique. Quelques planches plus loin, le lecteur découvre un gros sac dans un phylactère, avec des mouches tournant autour : un sac à m… Indéniablement, la narration visuelle s'avère riche, inventive et intelligente, sachant transcrire les émotions et les états d'esprit des uns et des autres avec clarté et empathie.
Cette manière de raconter fonctionne à plein : il y a un effet ludique qui incite le lecteur à se montrer participatif, à penser aux liens de cause à effet dans son esprit, à se dire qu'il a capté la symbolique d'une représentation, la signification d'un code graphique. C'est à la fois une forme de récompense et de motivation. Dans le même temps, il ne ressent pas sa lecture comme un jeu, mais bien comme la découverte d'une histoire, avec un jeune homme qui veut pécho, une jeune femme qui veut pécho également. L'usage d'images en guise propos et de flux de pensée donne à voir la représentation mentale du personnage, la façon dont il envisage son action, et par voie de conséquence, le décalage avec la représentation que s'en fait son interlocuteur et son intention personnelle. Il se dessine également une image des comportements sociaux acceptables pour faire connaissance et plus si affinités, ainsi qu'une mise en lumière de ceux qui ne sont pas acceptables, ou tout du moins qui produisent des émotions négatives. L'auteur pointe du doigt l'abus d'alcool comme mauvais conseiller, ainsi que les vantardises comme vouées à se confronter à la réalité, au désavantage du fort en gueule. Les avanies subies par Teeshirt Blanc montrent également une forme de comportement condamné à se répéter, les retours de bâton confortant l'individu dans ses ressentis négatifs vis-à-vis des individus avec qui il interagit, un cercle vicieux.
Une bande dessinée qui sort des sentiers battus par son format double d'un album traditionnel, et par une narration muette (sans mots) avec des personnages très simplifiés sans nom. Une tranche de vie d'un individu pitoyable, dans un récit choral, avec une inventivité narrative de chaque planche, et une mise en lumière du point de vue différent de chaque personne interagissant dans une même situation.
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Le Portrait (Baudoin)
Dessiner la vie… le rêve impossible… - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première parution date de 1990. Il a entièrement été réalisé par Edmond Baudoin, scénario, dessin. C'est une bande dessinée en noir & blanc, comprenant 44 planches. La nuit dans une rue de Paris, les façades et les voitures semblent perdre de leur consistance, leurs formes devenant plus lâches, plus esquissées à gros traits de pinceaux, jusqu'à composer une vision abstraite de courbes, d'aplats et de tâches. Puis les piétons passent, d'abord une vision de leur tête, puis de leur buste. Les bâtiments et la statue équestre sur la place donnent l'impression de dégager une aura, d'irradier vers le ciel. le regard se fixe sur la tête d'un homme qui semble se démultiplier en kaléidoscope reproduisant le même visage avec des nuances dans son expression. En fait, une fois la vision revenue à la normale, il s'agit bien d'un unique homme avec la statue équestre derrière lui. Les autres visages de la foule reviennent. Un flux de pensée évoque la nature évidée, creuse de la femme dont toujours le sexe se retire. Pour autant elle ne souhaite pas être soignée. Elle n'est pas malade à en mourir, mais folle à en vivre. Un autre flux de pensée réfléchit à l'acte de peindre. L'univers enfle, baudruche démentielle… Venise s'enfonce irrémédiablement. le galop de la mort, de la vie… Au centre du maelström, l'homme ne rêve que d'immuable, que de toujours, que de jamais, de toute sa vie… L'imbécile. Peindre l'homme ?… Un réveil arrêté dans le désert du Nevada avant l'explosion de la première bombe atomique ! Mais comment peindre cette seconde ?… Peut-être faut-il préférer la saveur du manque, ce désir inassouvi, plutôt que l'obscénité bouffie de la satisfaction… et offrir la mort à l'excès de sa vie. Michel vient de terminer de peindre une rangé d'individus de plain de pied, de dos, et il a laissé une place vide entre deux hommes. Charles lui demande : et le trou blanc entre les hommes en noir ? Il répond : le troublant, il aimerait y dessiner la vie. le rêve impossible : une fois de plus, il souhaite s'y confronter, s'y cogner comme le papillon de nuit au réverbère. Il cherche un modèle vivant. Les deux amis sont attablés dans un café. Michel promène son regard autour de lui et il remarque belle jeune femme pleine de vie. Ailleurs un amant en pantalon et torse nu rompt avec sa compagne Carol : c'était super, il savait qu'elle ne pleurerait pas, vraiment super. Il lui rend ses lettres. Elle pense en son for intérieur : les lettres, c'est pire qu'une provision de confiture pour passer l'hiver, et son amour en papier cadeau… aux ordures. Elle est allée trop vite, trop vite, c'est son rythme d'amour, tout, tout de suite. Pourquoi les hommes reprennent-ils toujours ce qu'ils ont donné ? Elle sort dans la rue et continue à penser aux amants qui passent, quand elle est interpellée par Michel, qui l'appelle par un Mademoiselle ! Elle marque un temps d'arrêt et il lui propose de poser pour lui. Elle accepte tout simplement, puis elle continue son chemin. Dans le métro, un homme chante une chanson d'amour, sûrement de lui, nulle. Edmond Baudoin est un bédéiste atypique qui a entamé sa carrière à quarante ans, avec une approche très personnelle. S'il ne connaît pas son œuvre, le lecteur en prend conscience dès la première séquence. Visuellement elle s'ouvre sur une page avec trois cases de la largeur de la page, les dessins au pinceau allant de l'impression laissée par une rue, épurée jusqu'à l'abstraction pour la troisième case. Les cases des trois pages suivantes ne vont pas jusqu'au même degré d'abstraction, mais conserve ce mode de représentation avec des traits épais, qui s'attache plus à l'impression générale qu'à la finesse de détails. Tout du long, le lecteur observe cette façon très libre d'utiliser la page et les cases : des bordures tremblotantes tracées à la main, des cases sans bordure, des personnages qui évoluent dans une décomposition du mouvement (Carol représentée 5 fois ou plus à la suite dans une même bande pour la voir bouger), un personnage représenté dans différents positions dans des dessins enchevêtrés sans bordure de case, sans respecter un alignement sur une bande, trois pages consacrés à des portraits en gros plan de Carol allant de l'esquisse à quelques coups de pinceaux pour faire naître son visage et son sourire. L'artiste s'émancipe de temps à autre de la stricte continuité narrative pour introduire une image métaphorique : un arbre sans feuillage, planche 6, une étendue d'herbe avec des poteaux téléphoniques en planche 26, le retour de l'ombre chinoise de l'arbre planche 37, un autre arbre sans feuillage planche 43. La liberté de ton narrative s'applique également aux textes, au mariage des mots avec les images. Une seule phrase pour la première page, en écriture manuscrite, puis deux flux de pensée distincts dans les pages suivantes, celui de Carol dans cette graphie manuscrite en minuscules, celui de Michel en capitales dans des cartouches rectangulaires. D'un côté une femme qui s'interroge sur sa vie amoureuse, son rapport aux hommes et ses rêves, de l'autre un artiste qui s'interroge sur sa capacité à reproduire la vérité d'un sujet vivant, et dans le même temps cette déambulation visuelle dans les rues de la ville. Une fois posé ce principe, la narration reprend un mode plus conventionnel : des personnages identifiés en train d'interagir, Carol d'un côté, Michel de l'autre. Leurs chemins se croisent : l'un pose pour l'autre. Leurs chemins se séparent, ils croisent ensemble une autre personne. L'histoire relate de brefs instants de la vie quotidienne, aussi banals dans ces vies, qu'uniques et exceptionnels pour ce qu'ils apportent à ces vies, et différents de ceux de la vie du lecteur. Il y a bel et bien une progression narrative et dramatique qui ne se limite pas à l'évolution d'une relation entre deux êtres qui se rencontrent : elle charrie également des interrogations sur la motivation existentielle de l'un et de l'autre, sur la mise à l'épreuve de cette motivation à l'aune de la réalité physique. Le lecteur se dit que cette bande dessinée devait détonner dans la production du début des années 1990, car elle détonne toujours autant trente ans plus tard. Il s'agit du onzième album de l'auteur, et il avait été publié à l'origine par Futuropolis. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va être plus ou moins sensible à l'un ou l'autre thème développé. Par exemple, il peut y voir un flirt entre un peintre et sa modèle, un homme d'une quarantaine d'années, peut-être plus, et une jeune femme de moins de trente ans. Une attirance réciproque, dans une relation non consommée. Il suit le fil de pensée de Carol : elle apprécie de poser car elle ressent que Michel est là, terriblement attentif, elle devient alors sûre d'exister. Il suit le fil de la pensée de Michel : parvenir à traduire ce qu'il y a derrière la façade la peau, en concentrant ou en réduisant l'énergie de l'ensemble de ses membres, de sa tête de ses organes pour faire un dessin, réduire et concentrer cette tension seulement et toujours au bout de ses doigts. Le lecteur peut également percevoir dans ces pages comme des réflexions disparates accrochées sur la trame très basique de cette relation entre peintre et modèle. Alors ce sont les incongruités qui attisent son attention. En vrac, la conviction de Carol que les hommes reprennent toujours ce qu'ils ont donné, le jeune homme et sa chanson nulle dans la rame de métro, les hommes à une table en terrasse qui soulèvent la robe de Carol pour voir sa culotte sans réaction de la jeune femme, la réflexion de Michel sur la bande dessinée (il ne comprend pas comment on peut bien dessiner en faisant des choses si petites), l'écrivaine qui explique à Michel que créer c'est aussi prendre une revanche et qu'il faut de la haine pour ça, etc. La remarque la plus inattendue se trouve certainement planche 15 avec le personnage dans la rue qui se fait la réflexion qu'il s'est encore fait caca dans la culotte. Au fur et à mesure qu'il relève ces moments ou ces remarques, le lecteur ressent qu'il découvre une œuvre personnelle, où le créateur se livre avec son propre langage, donnant accès à sa personnalité de façon directe. Le titre annonce un histoire romanesque basée sur la propre expérience de l'auteur dans ses relations avec une modèle. le lecteur connaissant un peu la vie de Baudoin, se doute qu'il va également mettre à profit son expérience amoureuse. Il y a de ça bien sûr : une bande dessinée sur l'objectif de l'artiste (dessiner la vie), sur le rôle du modèle en tant que muse, sur la relation à deux sens qui s'établit, sur l'autonomie du modèle dans sa vie qui reste un être indépendant de l'artiste. Par la force des choses, cette relation s'achemine vers une fin ou en tout cas une autre forme, et la bande dessinée correspond exactement à ce à quoi le lecteur pouvait s'attendre. Dans le même temps, la forme s'avère plus libre que prévue, souvent inattendue, s'aventurant vers l'impressionnisme, l'expressionnisme, l'abstrait, ne se cantonnant pas à des cases alignées en bande. Les différentes séquences recèlent chacune leur lot de surprise, allant de la notion de la Terra Incognita sur les anciens globes terrestres, correspondant à ces zones que l'artiste veut explorer, jusqu'à une remarque condescendante sur les images d'une bande dessinée, en passant par la fétichisation du modèle, son objectification, le rapprochement entre l'homme qui se retire après l'amour et le fait qu'il se sente obligé de partir, mais aussi le besoin d'être observée pour exister. En filigrane, le lecteur perçoit également la démarche du créateur pour traduire des perceptions sensorielles par le dessin. de fait, plus il repense à sa lecture, plus il fait le constat qu'elle recèle de multiples thèmes, alors que cette bande dessinée lui avait parue si simple et facile. Après coup, à froid, il se rend compte de tout l'implicite non verbalisé contenu dans ces pages, une expression d'artiste très riche dans le fond, rendant compte d'un cheminement déjà très fourni dans cette carrière. Il lui vient comme une évidence de prolonger cette lecture, avec L'Arleri (2008) en couleurs, du même auteur, sur un sujet proche sans être identique, approfondissant la relation entre artiste et modèle, ainsi que sur l'essence de la femme, et ce qu'il manque à l'homme. Une lecture aussi facile que profonde et généreuse.
La Planète oubliée (Légendes de l'éclatée)
Cet album sort du lot de la bande dessinée courante et aborde un plan intéressant de la pensée : Une dérive fabuleuse en plusieurs panneaux, décrivant l'oubli lent et irrémédiable d'un monde qui fut. Une œuvre magistrale, sur l'importance de la position sociale d'individus, qui loin des clichés de la Science-Fiction, s'approprient les décisions, la gestion, les opportunités, l'exploration, et au final la réalité controversée, d'un événement catastrophique, dont le souvenir s'étiole d'époques en époques. Jusqu'au retrait d'une référence, sa dernière mémoire, permutée avec une autre plus réaliste... Cette bande dessinée retrace les histoires intimistes, de personnages touchés de près ou de loin avec un événement qui semblait donner du sens à leurs propres existences. Jusqu'à la disparition enfin de tous ces psychismes, qui semblaient en relation avec cet ancien évènement. Comme si le temps nettoyait ces âmes de leur immaturité, pour les renvoyer encore et encore travailler sur leurs véritables personnes, en les affranchissant d'un passé révolu et lourd... Une photographie de la pan humanité et de ces convulsions existentielles, à acquérir coûte que coûte !!
Ulysse & Cyrano
Avant tout, il faut souligner la qualité éditoriale de l’objet, une très belle couverture et un format un peu plus grand qu’à l’accoutumée. Casterman a, en cela, suivi les éditions Glénat avec 1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta scénarisé par un certain Xavier Dorison, qui est aussi aux fourneaux avec « Ulysse & Cyrano ». Le prix de cet album est certes un peu élevé, mais avec près de 170 pages, cela vaut vraiment le coût. Malgré les bonnes critiques lues ici ou là, je ne m’étais pourtant pas précipité sur cet album, le scénario surfant à première vue sur le monde des chefs cuisiniers, médiatisé à outrance dans les média et qui m’horripile à un point que vous ne pouvez pas deviner ! Et puis, j’ai cédé à l’avis de ma libraire et j’ai bien fait. Il faut dire, que dans le climat morose que nous traversons actuellement, cette bande dessinée est un rayon de soleil, une récréation, une lueur d’espoir. Le temps s’est arrêté lors de la lecture. Que cela fait du bien ! Je ne connaissais pas Stéphane Servain et j’avoue que son dessin est simplement lumineux, et cela va des décors aux personnages. Même les planches consacrées à la cuisine mettent en appétit. Certes le personnage bourru de Cyrano n’est pas très original mais il est terriblement attachant. On pourrait arguer que Xavier Dorison et Antoine Cristau surjouent de bons sentiments au cours de l’intrigue, mais qu’importe quand c’est bien réalisé. Sur fond de sombre histoire familiale, et d’apprentissage, les auteurs nous offrent une bande dessinée que j’ai dévorée d’une traite malgré ses 168 pages, et qui, je crois, tombe à pic pour s’échapper de la période trouble que nous vivons. J’ai suivi les aventures d’Ulysse avec délectation. Cette chronique m’a touchée et je ne manquerai pas de la relire, il va s’en dire. Prenante, émouvante parfois, amusante très souvent, ce récit ne peut que vous marquer. Une de mes meilleures lectures de l’année pour le moment.
Bob Denard - Le dernier mercenaire
Depuis plus qu'une quinzaine d'années j'en ai lu des livres sur la politique française et cela inclut ses actions dans ses anciennes colonies. Bob Denard est un nom que je connais bien. Je n'ai pas appris grand chose dans cette biographie en BD et pourtant je l'ai trouvée passionnante. Le coup de génie de Jouvray est de faire intervenir la mort, qui fait une bonne narratrice et qui va aussi dialoguer avec Denard. Cela change des biographies froides qui ne font qu’aligner les dates importantes d'un personnage historique. Le scénariste résume bien les moments forts de la vie de Denard et des dessous de certaines activités des services secrets français. Le dessin donne un côté un peu onirique au récit et j'ai vraiment adoré ce parti-pris.
Full Stop - Le Génocide des Tutsi du Rwanda
C'est le troisième ouvrage que je lis pour les 30 ans du génocide des Tutsi au Rwanda et à chaque fois la même émotion m'étreint. Trois ouvrages pour trois angles différents. Ici Frédéric Debomy nous emmène à la rencontre des derniers survivants qui acceptent encore de raconter l'horreur vécue. Dans un Kigali où toutes les traces du génocide ont disparu sur les murs et dans les rues, les auteurs montrent l'importance de lutter contre le négationnisme ou le déni entretenu par certains hommes politiques. Ce travail contre les amalgames, les présentations tronquées est essentiel pour que la justice puisse "rendre la dignité aux victimes". Debomy ne s'attarde pas sur les faits qui sont aujourd'hui reconnus, il "limite" son travail à nous faire découvrir le trajet qui a pu conduire à la condamnation de deux bourgmestres de la commune de Kabarondo. Dans cette commune 3000 personnes, âgées entre 8 jours et 98 ans ont été massacrées dans l'église par les milices et les FAR avec l'appui des autorités locales. En effet les condamnations ne vont pas de soi dans un système de droit. C'est une des leçons du livre qui montre la différence de traitement infligées aux uns et aux autres. Si les Tutsi et Hutu modérés n'ont eu droit à aucun procès autre que celui de la haine et la barbarie, beaucoup de génocidaires ont bénéficié d'une procédure dans les règles du droit. C'est grâce au travail d'associations comme le CPCR des frères Gauthier que le Rwanda a pu surmonter l'indicible dans un esprit de justice et de mémoire. Les belles aquarelles d'Emmanuel Prost se partage entre l'ambiance d'un Kigali moderne et les portraits remplis de respect et de délicatesse des témoins interviewés. Une excellente lecture pour entretenir le devoir de mémoire loin de tout manichéisme. Ainsi j'ai beaucoup aimé le rappel de l'action de certains soldats français qui se sont volontairement "perdus" dans les collines de Bisesero pour sauver les Tutsi encore menacés. Une lecture qui rappelle qu'il ne peut y avoir de paix sans justice.
The Authority - Kev
Au service secret de sa Majesté - Ce tome est le premier d'une série de 3 écrits par Garth Ennis, introduisant le personnage de Kev Hawkins, qui est amené à rencontrer les personnages de l'équipe de superhéros The Authority (de Warren Ellis & Bryan Hitch). Il contient le numéro spécial Kev initialement parus en 2002, ainsi que les 4 épisodes de la minisérie More Kev, initialement parus en 2004, écrits par Garth Ennis, dessinés et encrés par Glenn Fabry. Kev – Kevin Andrew Hawkins est un caporal des SAS (Special Air Services) détaché sous les ordres d'une cheffe en civil pas commode. L'histoire commence alors qu'il coule un bronze, tranquille chez lui, en lisant les résultats sportifs dans le journal, tout en écoutant les courses de chevaux à la radio. 2 hommes cagoulés font irruption, arme en main pour l'exécuter sommairement, à cause d'une mission meurtrière à Belfast. Puis sa cheffe lui confie la mission d'assassiner les membres de The Authority à bord de leur vaisseau spatial The Carrier. le pire serait qu'Hawkins mène à bien sa mission. Or le pire n'est même pas certain, sauf avec Kev. More Kev – Kev Hawkins est en train de se payer du bon temps avec Susan, quand il est surpris en plein sport de chambre, par 3 hommes cagoulés qui souhaitent l'exécuter sommairement etc. Puis il est convoqué par sa cheffe qui lui explique qu'il va devoir faire équipe avec Apollo et Midnighter (2 membres homosexuels de l'équipe The Authority) pour retrouver le cadavre d'un extraterrestre qui… C'est inracontable, il faut juste savoir que Kev Hawkins est un vrai homophobe qui ne le cache pas. Au début des années 2000, Warren Ellis et Mark Millar ont dépoussiéré le genre équipe de superhéros avec The Authority qui a le vent en poupe et la possibilité de supporter des séries dérivées. Ennis s'occupera aussi de Midnighter le temps d'une histoire, dans Machine à tuer). Les habitués le savent : cet auteur ne porte pas particulièrement les superhéros dans son coeur. Il met donc en scène cette équipe de manière détournée, par le biais d'un individu ayant une solide formation militaire dans une équipe spéciale des forces armées, pas vraiment à sa place à côté de personnes capables d'anéantir une flotte spatiale d'envahisseurs extraterrestres. Ça commence par comme une énorme farce potache pour les 2 récits contenus dans ce tome, d'abord avec Kev sur le trône, puis ensuite en train de faire son affaire à une dame qui a déjà quelques heures de vol. Puis Ennis se sert des Troubles irlandais pour mettre en scène des individus cherchant vengeance, d'une rare inefficacité. Tout au long de ces récits, le lecteur se délectera des blagues grossières, crades et homophobes (parce que s'il y est allergique, il aura reposé ce tome dès la première page). Ennis se montre graveleux, avec un personnage réac' à souhait, homophobe jusqu'à la bêtise, et d'une inventivité qui dans les meilleurs moments évoque celle de San Antonio. Cette comparaison n'est pas gratuite, car le langage ordurier de Kev et ses potes est particulièrement imagé et débridé, très savoureux. Kev Hawkins se conduit comme un parfait crétin, incapable de s'arrêter de faire des blagues odieuses sur les homosexuels, alors même que Midnighter est à ses côtés, et lui a promis de l'handicaper à vie s'il en sort encore une. Ses sorties discriminatoires se doublent d'une forme de poisse qui fait qu'il commet souvent une bourde d'une ampleur incommensurable par épisode (comme par exemple de réussir à assassiner tous les membres de The Authority, juste avant une CENSURÉ), sans parler de ce faux pas monumental impliquant un inspecteur du ministère de l'armée et un tigre. Mais ces histoires ne se résument pas à un simple prétexte servant de support à une enfilade de provocations grossières et politiquement incorrectes. Il y a également une intrigue, à la fois très drôle (la demande irrégulière de l'inspecteur du ministère), et comprenant un bon niveau de suspense, ainsi que des surprises diverses et variées. Les protagonistes disposent d'une véritable personnalité, assez marquée pour Kev Hawkins, conformes à leur formation et à leur profession pour ses potes, cohérentes avec leurs autres apparitions pour les membres de The Authority. Dans certaines séquences, le lecteur peut déceler d'autres formes d'humour, par exemple la satire sur les auteurs de livres opportunistes ou à l'argument de vente aussi improbable qu'artificiel (le livre de recettes des SAS). Il découvre également une réflexion sur les grandeurs et servitudes de la condition de militaire, plutôt les servitudes d'ailleurs. Ainsi les collègues d'Hawkins ayant quitté le service argumentent auprès de lui leur choix, pour une vision de la condition de soldat aux ordres, qui n'a rien de primaire ou de basique. le lecteur familier d'Ennis retrouvera les discussions qui lui sont chères, autour d'une bonne bière, ou d'un alcool un peu plus fort, pour parler entre hommes, pour se dire ses quatre vérités. Kev Hawkins n'a pas sa langue dans sa poche, mais Midnighter non plus et il ne faut pas l'énerver avec des propos homophobes (oui, c'est raté). Au travers de ces dialogues, le lecteur peut deviner l'évolution des convictions de l'auteur qu'il appliquera aussi à sa propre carrière, en créant ses propres séries pour gagner son indépendance des 2 éditeurs majoritaires de comics indépendants. Pour mettre en scène ces aventures énormes et bien ancrées dans la réalité, Ennis bénéficie de l'apport déterminant de Glenn Fabry (l'artiste des couvertures de Preacher). Celui-ci dessine de manière réaliste et détaillée. Kev Hawkins présente une morphologie normale, sans muscle surnuméraire, sans abus de stéroïdes, ses potes aussi. Les membres de The Authority ont des costumes moulants mettant en valeur leur musculature parfaite, là encore sans exagération anatomique. Leurs costumes et le Carrier sont conformes à leur apparence dans la série The Authority. Glenn Fabry a un don pour décrire le quotidien de Kew Hawkins dans ce qu'il a de plus normal et banal, avec un angle de prise de vue laissant la porte ouverte à la dérision ou à la moquerie. Hawkins a une posture des plus normales assis sur la cuvette des toilettes, avec tout ce dont il peut avoir besoin à portée de main : clopes, briquet, cendrier, bombe désodorisante, magazine porno. Tous ces objets sont dessinés de manière détaillée, tout en restant lisible, avec un encrage fin et précis. Ils trouvent leur place dans un intérieur normal et fonctionnel. Il en va de même pour l'appartement de Susan, ou encore les différents pubs. Les tenues vestimentaires des uns et des autres sont conformes à la personnalité de ceux qui les portent. Fabry ajoute quelques petits traits secs sur les visages, ce qui leur donne une apparence adulte, sans volonté de faire joli, ou de conférer une beauté systématique à tous les personnages. Les visages sont expressifs avec assez de naturel, sauf pour les scènes de combats physiques ou de destruction. Sans être un expert en moues diverses et variées, l'artiste trouve l'expression juste pour le côté un peu vulgaire d'Hawkins et pour l'exaspération explosive du Midnighter. On sent qu'il a du mal à lutter contre toutes les gouttes d'eau que prodigue libéralement Hawkins et qui font que le vase a déjà débordé et est proche de la rupture. Tout au long du récit, le lecteur apprécie les qualités de metteur en scène de Glenn Fabry. Les scènes d'action sont lisibles et plausibles. Il sait faire ressortir l'horreur de la violence (tutoyant la parodie avec les têtes qui explosent, celles d'Apollo, comme celle de l'éléphant). Il rend vivantes les scènes de dialogue, avec une dextérité remarquable, soit par les gestes et les postures des interlocuteurs, soit en promenant la caméra pour apporter des informations visuelles sur le décor. En commençant ce tome, le lecteur sait qu'il va se régaler grâce à la verve de l'auteur, habile à débiter des blagues énormes et salaces. Puis il se rend compte que Kev Hawkins tient la dragée haute aux superhéros, sans pour autant en devenir un lui-même. Il apprécie le comportement adulte des protagonistes. Il se laisse entraîner dans une intrigue bien ficelée. Il sourit franchement aux gags enjoués et pas bégueules. Il peut se plonger dans chaque environnement et interpréter le comportement des personnages par leurs expressions et leurs postures. Il a le plaisir de découvrir qu'Ennis & Fabry ne se sont pas contentés d'écrire une histoire bien rythmée et très drôle, mais qu'il y a aussi une réflexion pertinente sur l'obéissance.
Mademoiselle Baudelaire
Quaerens quem devoret. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été entièrement réalisé par Yslaire (Bernard Islaire) : scénario, dessins, couleurs, lettrage. Ce créateur est également l'auteur de la série Sambre, XXe ciel.com. L'ouvrage se termine avec une biographie de quatre pages du poète. Jeanne Duval en démone avec des ailes côtoie les gargouilles de Notre Dame. Charles Baudelaire avec des ailes d'albatros s'élance dans le vide depuis une haute tour de la cathédrale. Elle s'élance dans le vide à sa suite, sous le regard de pierre des gargouilles. Il ouvre les yeux, dans son lit, avec elle nue à ses côtés, sous le regard d'un chat noir juché sur l'armoire. Elle allume une cigarette en lui demandant s'il se souvient de combien de bouteilles il lui a fait boire. Il commence à lui lire un poème écrit pour elle : le soir, l'âme du vin chante dans le Bordeaux. Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure ! Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure, des souvenirs dormant dans cette chevelure, je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir. La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, tout un monde lointain, absent, presque défunt, vit dans tes profondeurs, forêt aromatique. Pendant ce temps-là, elle se trémousse devant lui, dans le plus simple appareil, et elle commence à se caresser. Elle lui met son doigt mouillé par ses sécrétions, dans la bouche, puis le chevauche, toujours sous le regard du chat impassible. Paris le trente-et-un août 1867, les amis en deuil sont rassemblés devant le cercueil qui a été mis en terre. Jeanne se tient un peu à l'écart, en s'appuyant sur une béquille. Caroline Aupick est raccompagnée chez elle par monsieur Charles Asselineau. Elle se plaint à lui de la présence de Jeanne qui, encore dans sa dernière lettre en avril 1866, demandait à son fils, une somme d'argent immédiatement, alors qu'il était dans de si grands embarras et malade à Bruxelles. Et maintenant elle lui demande un héritage. Une fois son invité parti, elle s'installe à son bureau et sort la longue lettre de Jeanne. Cette dernière indique qu'elle a été la muse immorale, damnée, du plus grand poète maudit. C'est elle, la belle ténébreuse, cette chère indolente, qui marche en cadence, belle d'abandon, comme un serpent qui danse… la fille des colonies, l'esclave créole, la mulâtresse, la Béatrice, la charogne, la triste beauté, la reine des cruelles, mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses, sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits… Celle qui noyait sa nudité voluptueusement, dans les baisers du satin et du linge, et, lente ou brusque, à chaque mouvement, montrait la grâce enfantine du singe. Elle vient de ces paysages lointains qui font rêver un enfant qui s'évade en pensée de ce Paris moderne et enfumé par la fumée noire des cheminées. Charles avait six ans quand son père est mort. Il demande à la servante Mariette où est son père. Elle répond que sa mère lui a déjà dit, qu'il est parti en voyage, tout là-haut au ciel, au Paradis. Charles a tant prié pour le salut de ce fantôme absent qu'il a fait de sa mère, sa seule divinité sur Terre. Qu'il connaisse ou non le travail de ce créateur, le lecteur en identifie rapidement les spécificités. Pour commencer la narration est essentiellement menée par les phrases de la lettre de Jeanne Duval, qui courent en haut ou en bas des cases dans plus de la moitié des pages. Il s'agit donc d'une narration très écrite, entre remarques adressées à la mère du poète, et description de sa vie, de l'état de la relation entre lui et elle. En même temps, il s'agit également d'une narration très visuelle. le tome s'ouvre avec une illustration en double page, présentant une silhouette féminine en danseuse avec l'or de ses bijoux ressortant sur sa peau noire de sa silhouette en ombre chinoise, un début de transformation en démon cornu, et la pauvre Charles, accablé avec les épaules tombantes, une plume dans la main droite et une feuille de papier dans la main gauche, avec ses ailes d'albatros. Puis vient la séquence onirique avec gargouilles et ange déchu depuis les cimes de Notre Dame, en trois dessins en pleine page. Au fil de l'album, le lecteur se délecte de dix-sept dessins en pleine page, deux en double page. Il lit vingt-six pages muettes, dépourvues de tout texte, même du récitatif constitué de la lettre écrite par Jeanne. Il apprécie la variété de ladite narration, pouvant aussi bien offrir une illustration extraordinaire, que des pages de bande dessinée classique à base de cases rectangulaires bien délimitées, disposées en bande. Le lecteur succombe vite au charme des dessins, de la variété des techniques utilisées : dessin avec formes détourées et encrés, et mise en couleurs, tracés plus libres, avec contours esquissés par plusieurs traits non effacés, rendu de type gravure pour illustration dans un journal du dix-neuvième siècle, bichromie et formes détourées au crayon, motif imprimé en fond de case comme du papier peint, facsimilé d'une toile de maître (Gustave Courbet), jeu avec les couleurs pour un effet impressionniste (par exemple le feuillage estival des arbres déjà un desséché dans la lumière mordorée du soleil), utilisation d'une couleur de type encre de seiche, puis contraste avec des cases en noir et gris foncé, bichromie en nuances de gris, collage de plusieurs images côte à côte, sans bordure de case, page composée en pyramide avec le premier plan en bas de la page, une image qui vient dominer ce premier plan au milieu de la page, encore une autre au-dessus à gauche, et une autre différente dans la partie supérieure droite, le tout fondu les unes dans les autres, mouvement montré dans une suite de cases, jeu entre la bichromie et un élément en couleur comme une fleur, variété des cadrages, etc. L'artiste use naturellement des possibilités offertes par le dessin, prise de vue, techniques de dessin, outils pour dessiner, avec une élégance et un à-propos extraordinaires, sans tomber dans une forme de prolifération démonstrative. En fonction de sa sensibilité, le lecteur se retrouve bouche béante, arrêté dans sa lecture, devant telle ou telle image. Par exemple, il peut rester à regarder le vol de la gargouille et de l'ange-albatros pour sa qualité gothique, être épaté par ce gros plan sur le sexe sombre de Jeanne avec une rose en guise de vulve, se sentir habité par ces pages où Jeanne écrit avec Charles tenant sa main avec la plume, et pour fond des lignes d'écriture cursive dans une bichromie pourpre extraordinaire transmettant l'inspiration de la muse dans un flux extatique, sourire devant le bleu très clair de la confiture verte (dawamesk) ressortant doucement sur la tonalité ocre des cases, partir dans les visions de Charles sous l'influence de ce produit psychotrope (Jeanne en démone, en panthère spectrale, etc.), se sentir mal devant le dessin de charogne d'un cheval, frémir devant l'animalité d'un des rapports sexuels du couple, etc. À l'opposé d'un artiste qui veut en mettre plein la vue, Yslaire choisit avec soin les techniques les mieux à même d'exprimer ce qu'il souhaite faire passer comme impression, comme sentiment, comme sensation, pour évoquer la manière dont le poète ressent le monde. La narration visuelle constitue un voyage en lui-même, exprimant le ressenti et la sensibilité du poète plus que celui de sa muse. Par l'artifice de la lettre, l'auteur peut parcourir la vie de Charles Baudelaire (1821-1867) dans l'ordre chronologique. S'il connaît déjà la vie du poète, le lecteur y retrouve des éléments emblématiques comme sa syphilis, sa prise de laudanum, son caractère dispendieux, ses dettes l'obligeant à déménager très régulièrement, sa relation avec sa mère, son admiration pour les œuvres d'Eugène Delacroix (1798-1863) et en particulier son tableau La mort de Sardanapale peint en 1827, sa tentative de suicide d'un coup de couteau le trente juin 1845, son engagement politique en particulier lors de la troisième révolution de 1848, dite de Février, et sa participation aux Journées de Juin la même année, sa mise sous tutelle financière, sa relation avec Apollonie Sabatier, etc. Tous ces événements sont relatés par Jeanne même si elle n'était pas personnellement présente à chaque instant. Elle évoque également les relations du poète avec les autres artistes de l'époque : la bohème artistique avec Félix Tournachon (1820-1910, dit Nadar), Théodore de Banville (1823-1891), Ernest Prarond (1821-1909), Gérard de Nerval (1808-1855), mais aussi Gustave Courbet (1819-1877), Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859), Théophile Gautier (1811-1872). Les traductions de Edgar Allan Poe (1809-1849) sont également évoquées, avec la présence à deux reprises d'un corbeau prononçant le mot Nevermore. le lecteur qui découvre le poète dispose ainsi d'un aperçu un peu orienté de sa vie, tout en étant très solide et bien documenté. L'un comme l'autre peut également jouer à identifier les extraits de poème présents et à en retrouver le titre, ou à relever une référence, comme celle de la charogne, ou une remarque en passant (page 124) renvoyant à celle qui est si gaie. Le choix de l'auteur est de présenter Charles Baudelaire, avec le regard de Jeanne Duval, au travers de leur relation. Il comble les manques par des propos qui ont été rapportés à sa compagne, ou ce qu'il lui a raconté. L'ouvrage permet de considérer cet homme comme un privilégié gâté, vivant de ses rentes, dépensant sans compter, imbu de sa personne en vivant comme un dandy, aimant les femmes, incapable de s'astreindre à une régularité dans le travail, égocentrique au possible. Néanmoins le lecteur ne le perçoit pas de cette manière dans sa lecture. Il assiste aux souffrances d'un individu devant prendre du laudanum pour éviter que sa maladie ne s'aggrave, comprend qu'il se traite également avec des pilules de mercure. Il voit un homme réellement amoureux d'une jeune femme (impossible de connaître son âge avec exactitude) qui exerce le métier de prostituée, et d'une origine considérée à l'époque comme inférieure, défendant les artistes qu'il estime, amateur de beau bizarre (page 79 : le beau est toujours bizarre), souffrant de sa maladie, de son mal-être, partagé entre l'horreur de la vie et l'extase de la vie. Pages 116 & 117, le lecteur est terrifié quand Jeanne Duval jette violemment l'encrier du poète et fracasse sa psyché, brisant ainsi l'image qu'il avait de lui dans son miroir, mais aussi son ego, jouant visuellement sur les deux sens du mot Psyché. Il sourit en page 124 quand Baudelaire déclare à Marie Daubrun que pour lui un bon portrait est une biographie dramatiste, c'est-à-dire exactement ce que Yslaire a réalisé pour raconter la vie du poète. Arrivé à la fin, le lecteur se dit qu'il aurait bien lu quelques pages de plus, sur des éléments pas forcément développés, comme son éloignement pour l'usage de produits psychotropes, mais il fallait faire des choix. Il suffit au lecteur de feuilleter cette bande dessinée pour comprendre qu'il bénéficie d'une invitation au voyage avec des pages de toute beauté, variées et séduisantes. Il comprend rapidement que le bédéiste affiche un point de vue dans cette biographie, en mettant en avant Jeanne Duval, et surtout sa relation avec Baudelaire. Il plonge dans une reconstitution en forme de drame, très bien documentée, visuellement envoûtante, n'hésitant pas à choquer en montrant crûment une charogne aussi bien qu'un sexe de femme en gros plan teinté de sang, qu'un sexe d'homme qui se transforme en serpent, à montrer la dimension pathétique de cet homme qui souffre, à faire apparaître l'évolution de la relation entre Jeanne et Charles jusqu'à leurs violentes disputes. Il en ressort enchanté par les sensations et les émotions, étrangement réconforté d'avoir partagé les tourments de cet homme frère en humanité.
The Authority - Kevin le magnifique
Entre l'onanisme et la batte de baseball, il y a la tarte à la crème - Ce tome est le deuxième consacré au personnage de Kevin Hawkins, après Kev (épisode spécial, minisérie More Kev en 4 épisodes). Il contient les 5 épisodes de la minisérie The magnificent Kevin, initialement parus en 2005/2006, écrits par Garth Ennis, dessinés et encrés par Carlos Ezquerra, mis en couleurs par David Baron. Dans la première séquence, Kev est tranquillement en train de se masturber dans son lit, en imaginant une séquence (montrée au lecteur) avec sa chef, alors qu'un groupuscule de l'IRA s'apprête à investir sa chambre pour l'abattre par représailles. Sur le Carrier (le vaisseau voguant entre les dimensions du groupe de superhéros The Authority), les membres sont neutralisés les uns après les autres par une sorte de djinn les entartant, leur laissant une tarte à la crème inamovible sur le visage, les plongeant dans le coma. Seul Midnighter (un superhéros homosexuel et fier de l'être) en réchappe. Il se retrouve téléporté en Angleterre dans un endroit désolé, sans aucun superpouvoir, sérieusement blessé. Contre toute attente il demande au Boss d'Hawkins l'aide de ce dernier, ne faisant confiance qu'à Kev (homophobe et fier de l'être) pour l'amener à un hôpital spécialisé dans le traitement des superhéros. Dans la voiture, Midnighter (Lucas Trent) demande de lui raconter comment il en est venu à s'engager dans le SAS (Special Air Service). Comme le laisse supposer la séquence d'ouverture, ce récit s'inscrit dans les histoires provocatrices, trashs et outrageantes de Garth Ennis, avec la volonté affichée de repousser les limites du politiquement incorrect. Cela n'empêche qu'il y ait une vraie histoire, et même plutôt deux. La première concerne l'irruption inexpliquée de ce djinn agressif dans la forteresse d'Authority. Cela déclenche l'enquête d'Hawkins en Angleterre, et le duo improbable et antagoniste qu'il forme avec Midnighter. le suspens est de bonne facture, jusqu'à la résolution tout à fait satisfaisante. Cette facette de l'histoire n'apporte rien à la mythologie d'Authority, mais elle met en scène Midnighter avec un tranchant remarquable. La deuxième facette de l'intrigue réside dans la découverte du passé d'Hawkins et de quelques unes de ses missions. le lecteur familier des œuvres d'Ennis retrouve avec plaisir l'un de ses thèmes favoris : la condition de servitude du soldat, au service d'un commandement aux objectifs discutables, que les circonstances obligeront à remettre en question. Pour cette deuxième facette, Ennis développe un point de vue élaboré sur la nécessite de refuser l'obéissance aveugle et de questionner l'autorité établie, l'absence de reconnaissance de l'autorité militaire pour les services rendus, l'inadéquation de la prise en charge des soldats souffrant de troubles dus au stress post-traumatique. Il n'hésite pas à inclure une action clandestine pendant les Troubles en Irlande. Ces deux facettes du récit (un peu raboutées de manière artificielle au début du récit) constituent déjà une histoire bien fournie et décapante. Mais il faut encore ajouter la personnalité décapante de Kevin Hawkins, et de ceux qui l'entourent. Tout le monde s'exprime dans des propos francs, vachards et dépourvus d'hypocrisie, avec force mots grossiers et dans un argot anglais savoureux et imagé. Hawkins a parfaitement conscience de sa condition de sous-fifre facilement remplaçable que sa supérieure méprise. Dans ce type de relationnel très vert, il n'hésite pas à lui demander (après avoir reçu sa nouvelle mission) si par hasard elle n'accepterait pas de lui faire une gâterie (entièrement conscient qu'elle souhaite avant tout qu'il ne revienne pas entier de cette mission). Il connaît la réponse avant de poser la question, mais c'est la seule forme de rébellion qui lui reste. Ce mode relationnel méchant et blessant augmente la dimension humoristique née des situations grotesques (les tartes à la crème), du duo qui ne se supporte pas (l'homosexuel fier de ses performances et l'hétérosexuel à la vie sexuelle plus fantasmée que réelle), des moments énormes à la Ennis (une corvée de latrines). Pour la mise en image de ce récit outré, Ennis fait équipe avec Carlos Ezquerra, un vétéran du magazine 2000 AD et de la série Judge Dredd, avec lequel il a souvent collaboré (par exemple The green fields beyond ou Just a pilgrim). Ezquerra utilise un style plutôt réaliste, un peu simplifié, sans rechercher l'exactitude ou la précision photographique. Pour ces 5 épisodes, il a disposé du temps nécessaire pour insérer des arrières plans spécifiques régulièrement, et concevoir des formes de visages particulières pour chaque personnage. le résultat est de type descriptif, avec une bonne connivence vis-à-vis du scénario, en particulier visible dans les moments Ennis, tous mémorables sans reposer sur des images choc parce que trop explicites. Ezqerra s'avère doué pour dessiner l'expression juste au bon moment, savoir visible dès la première séquence dans laquelle Kev est en train de se palucher (pardon, de s'adonner à l'onanisme). The magnificent Kevin fait partie des histoires de Garth Ennis qui comprennent plus d'humour qui tache que de drame, et le lecteur se surprendra à plusieurs reprises à arborer un franc sourire en réaction à un humour percutant débarrassé de toute hypocrisie, voire à rire à haute voix. Cela n'empêche pas le récit de mettre en scène un individu foncièrement humain, avec un fond moral bien caché mais réel, une homophobie réactionnaire assumée, et un passé de soldat complexe, faisant réfléchir. Ennis et Ezquerra ont à nouveau collaboré pour les aventures suivantes de Kevin Hawkins : A man called Kev (minisérie en 5 épisodes).
Fables - 1001 Nuits de Neige
Digne héritière de Shéhérazade - Il était une fois une série Fables qui s'était mariée à un scénariste (Bill Willingham) inventif et qui eut beaucoup d'enfants (et plusieurs séries dérivées, à commencer par Jack of Fables). Au cours de cette vie longue et heureuse, naquit un tome très spécial intitulé 1.001 nights of Snowfall en 2006. Blanche Neige est envoyée comme plénipotentiaire auprès du seigneur des Fables orientales. Mais le grand vizir du sultan ne peut pas prendre au sérieux un négociateur appartenant au sexe faible. Il piège donc Blanche Neige en la proposant comme épouse d'une nuit au sultan qui a pris l'habitude de faire décapiter ses épouses dès le lendemain pour couper court à tout risque d'infidélité. Conformément à la tradition des Les Mille et une nuits, Blanche Neige va raconter des histoires au sultan pour différer son exécution. Et c'est avec grand plaisir que le lecteur découvre que ces histoires mettent en scène des individus qu'il a déjà croisés dans la série Fables : les troupes de gobelins de l'Adversaire, Gobe-Mouche (aussi connu sous le nom de Prince Ambrose), Bigby et son père North Wind, Blanche Neige elle-même et sa soeur Rose Red, King Cole et les 3 souris aveugles, et Frau Totenkinder. Pour chacun des personnages, Bill Willingham nous invite à les retrouver avant qu'il n'émigre à Fabletown ou à la Ferme, soit avant le règne de l'Adversaire, soit pendant sa conquête des territoires. Les pages relatant les relations entre Blanche Neige et le sultan sont des textes avec des illustrations réalisées par Mike Kaluta (Starstruck, en anglais), encrées et peintes par Charles Vess (Rose). C'est absolument magnifique, il s'agit de 2 de mes illustrateurs préférés. Vient ensuite les premiers temps du mariage de Blanche Neige et du Prince Charmant : 32 pages peintes par John Bolton (Marada). Les mots me font défaut pour décrire ce mariage de plusieurs techniques de peintures qui aboutit à des illustrations d'une richesse, d'une sophistication et d'une subtilité sans égales. Je suis resté la bouche ouverte devant chacune des pages et même si elles avaient servies d'illustration au bottin, elles n'en seraient pas moins restées une leçon d'art séquentiel. Mark Buckingham (dessinateur attitré de la série Fables) peint 16 pages en aquarelle mettant en scène un renard rebelle à l'autorité imposée de l'Adversaire (peintures agréables et histoire sous forme de conte dépourvu de niaiserie). James Jean (le compositeur des couvertures de la série) illustre comment Ambrose s'est retrouvé affligé d'un sort le transformant en grenouille. Ses pages ne sont pas à la hauteur de l'intelligence et du pouvoir d'évocation de ses compositions pour les couvertures, ce qui n'empêche pas ce récit d'être très agréable. Mark Wheatley illustre en 13 pages les racines de l'inimitié qui oppose Bigby à son père, encore une histoire très agréable sur des illustrations qui sortent de l'ordinaire. Il s'en suit un court conte (3 pages) sur un lièvre transformé en humain très joliment illustré par Derek Kirk Kim (un dessinateur coréen). Tara McPherson illustre 14 pages consacrées à la fuite de Blanche Neige et Rose Red et à leur rencontre avec Frau Totenkinder qui leur raconte ses origines (14 pages illustrées par Esao Andrews, magnifique et très instructif quant à l'impact des méfaits de cette sorcière sur les autres personnages des Fables). Bill Willingham a également réussi à convaincre Brian Bolland (Killing Joke) de 2 dessiner 2 pages également magnifiques (une histoire de sirène). Et la dernière histoire (16 pages) est peinte par Jill Thompson (Bêtes de somme) qui raconte comment King Cole a perdu son royaume et a fui les territoires des Fables. Cette collection d'histoires est une grande réussite. Les histoires permettent de plonger au cœur des territoires et de comprendre le parcours de plusieurs personnages clefs de la série. Les illustrateurs sont tous d'un niveau exceptionnel et certains sont dans une catégorie à part (John Bolton, Brian Bolland, Charles Vess, Mike Kaluta).
Lentement aplati par la consternation
Récit participatif - Cette bande dessinée contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2013. Elle a été entièrement réalisée par Ibn al Rabin. Elle se présente sous un format plus grand qu'une bande dessinée traditionnelle : 29,7cm de large pour 40cm de haut. Elle comporte 22 pages en couleurs. Elle présente la particularité d'être dépourvu de mots, texte, dialogue. Un jeune homme en teeshirt blanc sort de chez lui, se rend à un café où il s'installe seul à une table en terrasse. Une jeune femme en robe blanche sort de chez elle et se rend au même café où elle s'installe seule à une table en terrasse. D'autres personnes sont attablées aux autres tables souvent à deux ou à trois. Teeshirt Blanc remarque Robe Blanche et il commence à se dire qu'il l'aborderait bien : se lever, aller prendre place à la chaise à côté d'elle, à la même table, tout en commençant à la baratiner avec des propos amusants et flatteurs, prendre une consommation ensemble, continuer à la baratiner avec volubilité jusqu'elle soit sous son charme et finir par la mettre dans son lit. Il passe à l'acte : il se lève et s'approche de la table en prenant le dossier de la chaise pour la déplacer et en suggérant qu'il va s'installer. Elle répond qu'elle attend une copine en jupe noire qui va justement s'assoir à cette place. Il se met à penser qu'il peut peut-être les emballer toutes les deux et avoir deux femmes nues allongées sur son lit. Un homme à la casquette blanche arrive et Robe Blanche le reconnaît, se lève et lui dit bonjour. Casquette Blanche s'installe sur la chaise que Teeshirt Blanc avait pris comme cible, et Robe Blanche se rassoit sur la sienne : ils papotent avec entrain comme de vieux amis. Teeshirt Blanc va se rassoir à sa table et commande un demi. Robe Noire arrive à son tour et s'assoit avec ses deux amis après leur avoir fait la bise. Depuis sa table, Teeshirt Blanc commence à envisager Jupe Noire. Chacun des trois amis se fait un film : Robe Blanche imagine Casquette blanche nu étendu sur son lit, lui imagine Jupe Noire nue à quatre pattes sur son lit, et cette dernière imagine Teeshirt Blanc nu son lit. Quant à ce dernier il se rend compte que son corps lui dit que sa vessie est pleine et qu'il faut qu'il se rende aux toilettes. Teeshirt Blanc se rend aux toilettes, mais elles sont fermées. Il toque à la porte pour s'assurer qu'il y a quelqu'un : une voix de femme lui répond que ces toilettes mixtes sont occupées. Il sent que ça commence à presser car il pense à une haute vague déferlante. Jupe Noire arrive à son tour pour passer aux toilettes : elle le voit et se dit que c'est l'occasion rêvée pour commencer à flirter. Elle se dit qu'elle va entamer la conversation sur le mode séduction, mais Teeshirt Blanc va s'en rendre compte. Si elle prend l'initiative, elle court le risque qu'il la prenne pour une fille facile, prête à tapiner. Elle n'a pas envie qu'il la traite de prostituée. Voilà une bande dessinée très singulière : par sa taille grand format, par son absence de mots, par l'agencement des cases, par l'absence de nom pour les personnages. le lecteur n'éprouve aucune difficulté à reconnaître chacun des protagonistes alors même que leur représentation est très simplifiée : pas de trait de visage, une bouche ouverte de temps à autre pour émotion plus intense, des caractéristiques de chevelure réduites au strict minimum avec un point noir accolé au niveau du cou au rond noir de la tête pour des cheveux mi-longs, deux traits en U inversé pour des couettes tressées, au plus trois doigts à une main, un petit ovale écrasé pour les pieds, un renflement un peu prononcé au niveau de la poitrine féminine. Pour autant, alors même qu'il n'y a ni prénom ni nom, le lecteur identifie aisément chaque personne par un menu détail, et un attribut vestimentaire, lui aussi représenté de manière minimaliste. Pour autant la direction d'acteurs est impeccable : l'activité ou le geste de chaque personnage est une évidence, ainsi que son état d'esprit quand il l'accomplit. L'artiste met en œuvre le même minimalisme pour représenter les décors : une simplification s'arrêtant juste avant de passer dans le domaine de l'icône ou du logo. Les véhicules qui passent dans la rue présentent plus de détails que les logos utilisés sur les panneaux du code de la route, tout en restant dans le domaine de la forme générique, par opposition à une représentation photographique : hors de question de reconnaître un modèle ou même une marque. Un tiers des fonds de case sont vides de toute information visuelle. Une fois les personnages attablés, seule la table est représentée par un ovale, et parfois un dossier de chaise par un petit trapèze et deux gros traits pour les montants du dossier. Dans le même temps, le lecteur voit bien des endroits différenciés : la terrasse du café, la porte des toilettes du café, le lit d'une chambre, l'intérieur du café avec le comptoir, une salle de bain avec une baignoire, et même une vue plus complexe de la terrasse, avec le café derrière et une vue de la salle à travers la vitrine, dans une perspective isométrique. Totalement fasciné par ce mode narratif minimaliste, le lecteur n'en revient pas de découvrir un dessin en pleine page sur la dernière planche, avec une vue détaillée des immeubles de la ville. Dès la première page, le lecteur perçoit que le minimalisme des dessins s'accompagne d'autres outils visuels pour une narration sophistiquée, très construite, et d'une lisibilité remarquable. L'artiste ne compense pas la simplicité des dessins : il en tire parti pour raconter son histoire avec d'autres outils visuels, d'autres effets. Ça commence dès la première planche avec cette disposition des cases en V : le jeune homme venant de la gauche, avec des cases selon une diagonale verticale inclinée plutôt qu'en bande, et la jeune femme arrivant de la droite avec des cases selon une diagonale inclinée dans l'autre sens, les deux se rejoignant en bas de page arrivant à la même terrasse de café. Dans la deuxième planche, le bédéiste montre ce que pense le jeune homme en commençant à flirter avec la jeune femme : il y a un gros phylactère avec les petits ronds le reliant au personnage pour indiquer qu'il s'agit d'une pensée, et à l'intérieur une bande dessinée, les pensées du jeune homme étant retranscrite sous cette forme. Ce dispositif fonctionne à merveille, et il est utilisé à plusieurs reprises : parfois pour plusieurs personnages en même temps dans une grande case avec plusieurs cases de pensée, parfois par un même personnage qui se fait un premier film, puis un second. Ibn al Rabin déploie de nombreux outils visuels pour exprimer des états d'esprit ou des jugements de valeur sous une forme visuelle. Alors que les cases sont en nuances de gris, il arrive qu'un phylactère de parole (vide de mode) soit en rose, ou le cadre d'une case en rose. le lecteur comprend que cela correspond à un langage et un comportement de séduction de la part de la personne, ou à une expression de plaisir. En planche 11, Teeshirt Blanc cherche des embrouilles avec deux autres clients au bar et l'un d'eux fait le constate qu'il parle sous l'emprise de l'alcool, ce que le dessinateur exprime par un phylactère dans lequel Teeshirt Blanc est représenté avec un torse comme une grosse outre remplie d'un liquide jaune, c'est-à-dire de la bière. Teeshirt Blanc se met à les traiter d'homosexuels et la représentation visuelle est instantanément compréhensible, et très drôle. Un peu plus tard, il se vante des exploits sexuels et de sa partenaire qui évoque sa virilité sous la forme d'une tour Eiffel dans son phylactère, pour un bon effet humoristique. Quelques planches plus loin, le lecteur découvre un gros sac dans un phylactère, avec des mouches tournant autour : un sac à m… Indéniablement, la narration visuelle s'avère riche, inventive et intelligente, sachant transcrire les émotions et les états d'esprit des uns et des autres avec clarté et empathie. Cette manière de raconter fonctionne à plein : il y a un effet ludique qui incite le lecteur à se montrer participatif, à penser aux liens de cause à effet dans son esprit, à se dire qu'il a capté la symbolique d'une représentation, la signification d'un code graphique. C'est à la fois une forme de récompense et de motivation. Dans le même temps, il ne ressent pas sa lecture comme un jeu, mais bien comme la découverte d'une histoire, avec un jeune homme qui veut pécho, une jeune femme qui veut pécho également. L'usage d'images en guise propos et de flux de pensée donne à voir la représentation mentale du personnage, la façon dont il envisage son action, et par voie de conséquence, le décalage avec la représentation que s'en fait son interlocuteur et son intention personnelle. Il se dessine également une image des comportements sociaux acceptables pour faire connaissance et plus si affinités, ainsi qu'une mise en lumière de ceux qui ne sont pas acceptables, ou tout du moins qui produisent des émotions négatives. L'auteur pointe du doigt l'abus d'alcool comme mauvais conseiller, ainsi que les vantardises comme vouées à se confronter à la réalité, au désavantage du fort en gueule. Les avanies subies par Teeshirt Blanc montrent également une forme de comportement condamné à se répéter, les retours de bâton confortant l'individu dans ses ressentis négatifs vis-à-vis des individus avec qui il interagit, un cercle vicieux. Une bande dessinée qui sort des sentiers battus par son format double d'un album traditionnel, et par une narration muette (sans mots) avec des personnages très simplifiés sans nom. Une tranche de vie d'un individu pitoyable, dans un récit choral, avec une inventivité narrative de chaque planche, et une mise en lumière du point de vue différent de chaque personne interagissant dans une même situation.