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Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Big Man Plans
Big Man Plans

La vengeance est un plat qui se mange sanglant. - Ce tome comprend une histoire complète et indépendante de toute autre. Il contient les 4 épisodes initialement parus en 2015, coécrits par Eric Powell & Tim Wiesch, dessinés, encrés et mis en couleurs par Eric Powell. Dans la postface, Powell explique que Wiesch est un véritable ami qui l'a recueilli pendant une période sombre, et que c'est lors de cette période qu'est née l'idée de ce projet bien noir. C'est l'histoire d'un nain assis dans un bar de Brooklyn en 1979. 2 clients et le patron se moquent de sa petite taille et l'un d'eux lu offre un chocolat au lait. Il le boit, laisse un pourboire et un cadeau fatal, et sort dehors. Un adolescent se moque à nouveau de sa petite taille, il ne le fera pas 2 fois. Big Man (le surnom du nain) se rend à la gare routière et prend un billet pour Nashville. Il se remémore quelques moments de sa vie personnelle. Delilah (la mère de Big Man) vivait mal la particularité de son fils, et a fini par quitter son mari. Ce dernier ne l'a pas très bien supporté et a connu une fin prématurée. La soeur de Big Man a été placée dans une famille, alors que lui est resté coincé dans un orphelinat où les autres adolescents lui ont mené la vie dure. Dès qu'il a pu, il a tenté de s'engager dans l'armée, mais a fini dans des missions d'une nature un peu particulière. Au temps présent du récit, il a reçu une lettre d'une certaine Holly (leurs relations seront expliquées par la suite) ce qui l'a décidé à mettre en œuvre une vengeance des plus violentes. Eric Powell est le créateur, scénariste et dessinateur de la série Goon (par exemple Chinatown et le mystérieux monsieur Wicker), comprenant des monstres surnaturels, un grand balèze se livrant à des trafics illégaux, et en fonction des épisodes une bonne dose de drame, ou un humour ravageur. le lecteur est donc fortement intrigué par cette histoire complète au scénario qui promet un niveau de violence terrifiant. Effectivement, il y a deux séquences de torture qui sont difficiles à soutenir du fait de l'expressivité des dessins. Les coscénaristes ont été chercher des horreurs immondes, et Eric Powell les dessine sans rien cacher, avec des détails et une force des mouvements qui fait ressentir la violence de l'arrachement, avec des instruments basiques. Au contraire de ce que laisse le supposer le début de l'histoire, il y a bien une intrigue, assez développée. Il s'agit d'une vengeance violente, réalisée par un individu dont l'histoire est détaillée, avec une explication concrète de la motivation de Big Man et de la raison de son intensité. le lecteur comprend bien que les coscénaristes ont écrit leur histoire à un moment de leur vie où ils avaient besoin d'extérioriser des sentiments très négatifs. Pour atteindre leurs objectifs, ils ont développé leur histoire sur 2 axes : l'histoire personnelle de Big Man, le déroulement de sa vengeance. Effectivement, la jeunesse de Big Man est bien chargée en malheur. Son nanisme est mal vécu par sa mère, au point qu'elle préfère partir. Il est en butte aux brimades, puis aux méchancetés de ses camarades d'école, puis de l'orphelinat. Il ne peut même pas retrouver un semblant d'amour propre puisque sa taille ne lui permet pas d'être accepté dans l'armée. La narration le montre bien comme une victime maltraitée, mais qui refuse de se laisser faire. Dans le cadre contraint de cette narration en 4 épisodes, les auteurs réussissent quand même à contrebalancer ce qui aurait pu devenir une caricature, avec 2 personnages bénéfiques pour Big Man, son père, et une jeune fille. En outre l'attitude de Big Man n'est pas celle de quelqu'un de résigné. Il se conduit comme un adulte endurci par la maltraitance, et toujours prêt à rendre les coups. Cette partie de l'histoire est à la fois prévisible (le pauvre individu maltraité qui finit par bien le rendre), et à la fois cohérente dans la mesure où son histoire personnelle justifie ses réactions et ses capacités en termes de torture. Pour ce qui est de la vengeance, le motif est également basique tout en étant suffisant. La narration alterne la progression de la vengeance, avec les révélations relatives à son motif, faisant monter la tension générée par les actes de violence, et le suspense quant à l'acte horrible qui tout déclenché. le lecteur se laisse prendre au jeu : il se demande ce qui peut nourrir la fureur de Big Man, surtout au vu de ce qu'il fait subir à ses captifs. On peut compter sur Eric Powell pour dessiner un individu endurci au caractère difficile et au visage fermé (il n'y a qu'à penser à Goon). Big Man est très réussi de bout en bout. Bien sûr Big Man est de petite taille du début jusqu'à la fin, son visage fait peur à voir dès le début, qu'il porte la barbe ou non, ou même la moustache. Son visage devient de plus en plus amoché au fur et à mesure de l'avancement du récit, de plus en dur et sans autre émotion que la haine et l'agressivité. Powell lui fait un visage très marquant lors de son passage au Vietnam (tout à fait justifié). Comme dans Goon, cet artiste réussit des visages atterrants quand ils sont ravagés par la tristesse ou l'injustice (en particulier lors de la jeunesse de Big Man), irradiant une empathie qui prend à la gorge. Conformément au scénario, les dessins montrent comment Big Man se sert de sa petite taille pour frapper ses adversaires de manière inattendue. La violence n'est en rien édulcorée, elle est voyeuriste et malsaine, avec un niveau de détails choisis en fonction de la séquence. La première fois, elle est suggérée, mais dès la deuxième (un coup de poing asséné avec force dans un visage) elle est graphique. Eric Powell exagère discrètement la déformation du visage pour une légère touche de dérision, mais ce sera la seule fois. Par la suite l'intensité des émotions de Big Man attrape l'attention du lecteur et le plonge dans le premier degré, sans possibilité de prise de recul. Cette violence va crescendo, pour aboutir sur des tortures sadiques difficiles à soutenir. Sur le plan visuel, le lecteur a une autre surprise concernant la nudité. Il se retrouve face à un personnage masculin avec les joyeuses au vent, au vu et au su de tout le monde (à commencer par le lecteur). Les auteurs intègrent donc une dimension sexuelle, sans jouer sur le corps de la femme en tant qu'objet sexuel. Ces rares séquences participent au ton adulte et pour lecteur averti, tout en servant à renforcer la personnalité de Big Man. Il ne s'agit donc pas de provocation gratuite. Sans a priori sur l'histoire, le lecteur prend rapidement conscience que ça ne rigole pas, que les coscénaristes ont conçu une vraie histoire de vengeance qui va jusqu'au bout, exécutée par un personnage principal assez étoffé pour qu'il soit crédible. Ils devaient avoir des sentiments négatifs intenses à exorciser, et ça se voit sur les pages, à la fois dans les situations, mais aussi dans la force graphique des dessins. 5 étoiles. Ce tome comprend également une histoire en 2 pages (en 7 cases de la largeur de la page), réalisé par les mêmes auteurs) pour le numéro annuel du Comic Book Legal Defense Fund's Liberty. le principe en est simple : une personne ouvre la bouche pour sortir une phrase agressive et trahissant une réflexion bas du front (case sur fond vert), Big Man leur défonce le crâne. Après avoir lu l'histoire principale, le lecteur souffre pour ces abrutis qui se font défoncer la tronche par Big Man toujours aussi énervé, toujours aussi brutal. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une histoire, mais d'une mise au point sur le fait que la liberté d'expression n'est pas synonyme de dire n'importe quoi d'insultant. Suivent ensuite 8 couvertures variantes. Les 4 réalisées par Eric Powell dégagent la même férocité sadique que les pages intérieures de la série. Il y a également une couverture réalisée par Lee Bermejo. Il a choisi le moment où Big Man a les fesses à l'air, et une barre à mine dans la main. Il transcrit la férocité du personnage avec la même intensité que Powell. Elle prend une dimension encore plus brutale dans la mesure où Bermejo dessine de manière photoréaliste. Vient ensuite une couverture réalisée par Dave Johnson, éloignée de quelques degrés de la réalité par rapport à celle de Bermejo. Cet artiste a déjà été plus inspiré dans sa composition de couvertures (il suffit de regarder celles qu'il a réalisées pour la série 100 bullets de Brian Azzarello & Eduardo Risso). La couverture réalisée par Geoff Darrow vous fera croire qu'il est possible de fracasser une boîte crânienne avec une boule de billard, dans le luxe de détails qui est l'apanage de cet artiste. La dernière couverture variante est réalisée par Francesco Francavilla, avec son trait un peu appuyé et ses couleurs qui tranchent, rendant Big Man terrifiant avec sa hache ensanglantée.

14/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Petit pays
Petit pays

Cette lecture m'a vraiment touché au cœur. Pourtant j'étais prévenu. Outre le très bel avis de Ro, j'ai commencé par lire le roman que m'a conseillé ma libraire au moment de l'achat de la BD. Cela m'a permis de m'imprégner de la pensée et de la belle langue de Gael Faye. J'ai été immédiatement envoûté par ma lecture et je conseille aux futurs lecteurs de commencer par le roman. J'ai ensuite visionné le film d'Eric Barbier qui m'a beaucoup plu par sa maîtrise du jeu des enfants et la réalité de la vie expatriée en Afrique. Toutefois j'ai moins senti cette montée de la dramaturgie programmée. Il me restait la série à découvrir avec pas mal de points d'interrogations : Pourquoi avoir choisi Sowa comme scénariste ? Comment Savoia allait pouvoir traduire visuellement l'indicible de certaines scènes du génocide des Tutsi au Rwanda ? Quelles allaient être les libertés du scénario par rapport à l'œuvre originale ? Il faut bien dire que mes craintes se sont évanouies dès les premières planches. J'ai immédiatement été séduit par le graphisme de Savoia. À la lecture des premiers cadres, je me suis tout de suite retrouvé à Bujumbura. Je suis persuadé que les auteurs ont fait le voyage pour pouvoir traduire les paysages et l'organisation de la cité d'une façon aussi crédible. C'était d'ailleurs une exigence de Faye pour le film et je pense qu'il a demandé la même chose pour la BD. Savoia nous charme instantanément par la beauté des paysages, des manguiers ou des rives du lac Kivu ou Tanganyika. Une "Fantaisie des dieux" comme le rappelle le journaliste Saint-Exupéry grande voix de ces évènements. A la lecture de cette première partie, je comprends comme une évidence le choix de Marzena Sowa. L'autrice polonaise est une experte des récits mettant en scène les enfants. Elle est donc l'une des scénaristes les plus légitimes pour mettre en scène la pensée de Faye dans ce récit à hauteur d'enfants de douze ans. Ensuite j'admire le travail de découpage effectué sur le texte de Faye. C'est pratiquement mot pour mot le texte du roman spécialement dans la voix off mais aussi dans de nombreux dialogues. La découpe du texte original et son utilisation dans la série permet de construire un ensemble très cohérent, fluide et surtout qui introduit la montée de la tension dramatique au fil du récit. Tension qui s'exprime par les désaccords du couple (petite histoire) pour atteindre son paroxysme dans la haine criminelle des Hutu contre les Tutsi. Haine dans laquelle le jeune Gaby va être entraîner presque malgré lui par un effet boomerang. C'est un des point forts (qui n'en manque pas) du roman et de la BD de Faye de nous faire réfléchir sur notre possible position de bourreau. "Je peux être une victime mais pourvu que je ne devienne jamais un bourreau" disait Jacques Attali dans une interview. Le scénario respecte scrupuleusement le roman à deux épisodes près (la bicyclette et l'anniversaire) en plus de la modification du groupe d'enfants (de 5 à 3). Mais ces modifications, sauf peut-être l'anniversaire, ne changent pas l'esprit de l'histoire et sa compréhension. Cette vision interne du génocide des Tutsis au Rwanda et les affrontements ou massacres au Burundi et au Rwanda est rare. C'est un vrai témoignage qui sert le devoir de mémoire. Comme pour la Shoah, il a fallu du temps pour vaincre le silence de l'indicible. Tout n'a pas encore été dit mais un récit comme celui de Gael Faye est un vrai trésor pour la paix et le futur. Enfin je termine par le formidable graphisme de Savoia. J'ai déjà exprimé mon admiration pour ses extérieurs et l'ambiance proposés. Son dessin est précis, dynamique et terriblement expressif dans la douleur et la souffrance. Il restait à traduire en image le génocide sans tomber dans le voyeurisme morbide et en respectant le souvenir des victimes. Sylvain propose deux passages. Un passage extérieur (p 85-87) comme une vision d'information en couleur coincée entre "les résultats sportifs et les cours de la bourse". Cette vision est horrible mais elle s'évacue par différents moyens comme les livres de madame Economopoulos pour Gaby. Enfin la vision vécue, celle du récit d'Yvonne, celle qui vous transforme définitivement (p95-97), sans couleur, vision de cauchemar dans laquelle vous risquez de sombrer. Cette vision ne passe pas aux infos mais détruit aussi surement que la machette des assassins. J'attendais ce passage si difficile à mettre en images. Eric Barbier dans son film a contourné la difficulté avec un récit très émouvant de la grand-mère. Ici Savoia respecte le récit original avec beaucoup de délicatesse et d'émotion. Il est impossible de rester de marbre sur ces deux pages qui en disent plus long que tous les discours de certains hommes politiques ou responsables de l'Elysée à l'époque. Faye ne s'attarde pas sur le côté politique des responsabilités, c'est l'affaire des juges ou des journalistes. Son monde est celui de l'enfance qui ne comprend pas avec son cerveau mais qui agit avec son cœur. Ce faisant c'est notre cœur qu'il touche. Cette série touche juste dans tous les domaines. Malgré ma connaissance récente du roman j'ai ressenti une très forte émotion à relire ce très beau texte bien mis en valeur et soutenu par de si belles planches. Une lecture plus que conseillée mais lisez le roman aussi (la lecture est rapide).

14/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Viva la vida - Los Sueños de Ciudad Juàrez
Viva la vida - Los Sueños de Ciudad Juàrez

C'est si fragile et si fort une vie. - Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2011. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 124 planches. le tome s'ouvre avec un texte introductif de 2 pages, rédigé par Paco Ignacio Taibo II, commençant par quelques paragraphes sur l'histoire de la ville de Ciudad Juárez, puis continuant avec la démarche des auteurs : ils ont la vocation de marcher et de raconter, de recueillir et de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. Il explicite également ce qu'il trouve d'unique dans la bande dessinée en tant que moyen d'expression : un langage où se mêlent les réflexions, les dialogues images, l'objectivité et la subjectivité. Troubs est dans son fauteuil en train de lire le journal. Il repense au dernier festival international de la bande dessinée à Angoulême où Baudoin lui a reparlé de ce voyage. Ciudad Juárez : tout au nord du Mexique, l'endroit le plus fréquenté de la frontière, le Rio Grande coupe la ville en deux, et côté américain c'est El Paso. Ça sonne comme dans les westerns, mais ce n'est pas un western, c'est pour de vrai. Troubs a lu que c'est la ville la plus dangereuse du monde, 20 meurtres par jour en moyenne, les gens ne sortent plus après le coucher du soleil, les gangs et l'armée se battent pour contrôler la ville. Il se souvient d'une discussion avec une femme travaillant pour le Haut-Commissariat pour les Réfugiés, au Burundi : rien n'arrête le vent de la mort et il souffle au-dessus des frontières. Baudoin est assis dans son fauteuil et il repense à une déambulation sur une plage de Tanger, le vent soufflant le sable qui se précipite vers la mer, les deux vagues en furie s'embrasant, le mariage de l'Atlantique avec l'Afrique. Il se souvient de dizaines de garçons s'entraînant avec un ballon sur la plage, et il s'interroge sur les kilomètres de fil de fer barbelé qu'il faudrait déployer au milieu de la Méditerranée pour interdire à l'Afrique d'accoster sur les rives de l'Europe. Ciudad Juárez : la frontière des frontières ? le corps d'une femme atrocement mutilée retrouvée au petit matin. Une grande quantité d'entreprises du monde riche s'y est installée : les maquiladoras. Là travaillent des femmes venues de toute l'Amérique Latine, de la main-d’œuvre très bon marché pour le marché mondialisé. Près de 500 femmes assassinées depuis 1993 à ce jour, alors que la page en question est réalisée en juillet 2010. C'est en partie à cause, ou grâce à un livre 2666 de Roberto Bolaño, un immense écrivain chilien décédé en 2003, que Baudoin a eu envie d'aller à Ciudad Juárez. L'idée : trouver des lieux où on peut dessiner. Faire le portrait de ceux qui voudront bien, leur demander : Quel est votre rêve ? Dire la vie dans cette ville où on meurt. le voyage commence à Culiácan le premier octobre 2010. Il est possible que le lecteur soit attiré par cet album du fait des auteurs qu'il a pu apprécier par ailleurs, ou pour le thème. Ils ont choisi de se rendre à Ciudad Juárez, pour rencontrer les habitants. Dans sa partie introductive, Edmond Baudoin (né en 1942) explique leur projet : demander à un habitant quel est son rêve, et lui offrir son portrait réalisé sur place. Les deux prologues permettent de comprendre le principe de leur collaboration, de la réalisation de cette bande dessinée à quatre mains. Ils vont la construire ensemble, chacun réalisant ses pages, ou ses parties de page, relatant leur expérience avec leur subjectivité propre. Chacun a réalisé son prologue propre, ce qui permet de repérer leurs caractéristiques graphiques personnelles, mais celles-ci fluctuent un peu en fonction des séquences, ne donnant pas l'assurance d'avoir l'a certitude de qui est quelle page. En cours de route, ils introduisent un signe distinctif pour savoir qui parle : un logo de tortue pour Troubs, un de chèvre pour Baudoin, mais dans le fil de l'ouvrage, ils n'y ont recours que deux ou trois fois. À l'épreuve de la lecture, la coordination entre les deux auteurs devient patente, car le lecteur n'éprouve jamais la sensation de passer d'un point de vue, à un autre fondamentalement différent, jamais en opposition, une sensibilité commune en phase. Il plonge dans un carnet de voyage à Ciudad Juárez, mais pas un voyage touristique, ni une étude sociologique sur la criminalité systémique, simplement aller à la rencontre des gens. Dans chaque prologue, le lecteur prend contact avec la personnalité des deux auteurs, dans leur manière de dessiner : des dessins descriptifs avec des contours un peu flottants par endroit, un usage un peu charbonneux par endroit du noir. le lecteur peut déceler que Baudoin se montre graphiquement plus aventureux par moment, ses dessins pouvant s'aventurer vers l'abstraction, comme lors de la rencontre entre le sable soulevé par le vent et la vague d'eau de mer. Il note également que les deux auteurs ne se sentent pas contraints à s'en tenir à des cases disposées en bande, avec des phylactères. Dès son introduction, Troubs passe en mode : des cases avec uniquement des cartouches de texte pour évoquer son souvenir du Burundi. Baudoin commence sous la forme de deux cases de la largeur de la page, avec une ou deux lignes de texte en dessous. En planche 13, la case montrant la collision de la vague de sable contre celle d'eau relève plus du domaine de l'abstraction que descriptif et l'image n'acquière son sens narratif qu'au regard de la case au-dessus d'elle et du commentaire en-dessous. Tout du long de ce carnet de voyage, le lecteur ressent de la surprise en découvrant des images ou des séquences visuellement originales et mémorables : les ballons de foot comme suspendus en l'air, le trombinoscope de 40 jeunes femmes en planches 20 & 21, la reproduction de l'affiche d'une inauguration, des cases de la largeur de la page montrant le paysage naturel dans la région (planches 50 & 51), la représentation d'une communauté en train de danser utilisant deux pages (planches 52 & 53) en format paysage (il faut tourner la BD d'un quart de tour), un mode de dessin passant à une figuration très simplifiée pour la cérémonie des remerciements (planche 58) avec des individus portant un masque intégral d'aigle, des représentations d'individus comme collées sur une page sans aucune bordure (planches 70 & 71), la reproduction de peintures rupestres (planche 75), une photographie tout juste retouchée, 4 planches dessinées par deux bédéistes locaux, etc. S'il est familier des ouvrages de Baudoin, le lecteur retrouve ici toute sa liberté formelle dans sa façon d'envisager une narration en bande dessinée. Par rapport à ses attentes, le lecteur se rend compte qu'il ne contemplera pas les portraits réalisés par les deux artistes, juste quelques facsimilés de petite taille, pour une partie des personnes accostées. Lors du prologue, les deux auteurs placent leur carnet sous le thème de la violence subie par les populations et en particulier les femmes, et sous celui des migrants. Au début du séjour au Mexique, ils commencent par rendre visite à Florence Cassez, ressortissante française, alors accusée d'enlèvement, séquestration, délinquance organisée et possession d'armes à feu et de munitions à l'usage exclusif des forces armées, et condamnée à 96 ans de prison, ramené à 60 ans en 2009. Les auteurs évoquent à la fois des éléments culturels, et des événements d'actualité, comme l'écrivain Roberto Bolaño (1953-2003), Vargas Llosa, prix Nobel de littérature 2010, Paco Ignacio Taibo II (écrivain, militant politique, journaliste et professeur d'université hispano-mexicain, auteur de roman policier), ou la peine de prison de Florence Cassez, l'intervention de Nicolas Sarkozy pour la faire libérer, les unes du quotidien relatant le nombre de tués durant la nuit. Ils exposent quelques éléments de géopolitique comme les maquiladoras, les tentatives d'immigration clandestine pour passer à El Paso e l'autre côté du Rio Grande, un rassemblement des peuples premiers, le 6 novembre journée nationale de souvenir et de lutte contre les assassinats et les enlèvements de femmes. Le lecteur accompagne donc les auteurs à la rencontre des personnes dans la rue, dans un bar, dans une maquiladoras, à suivre une personne ou une autre qui leur sert de guide. Il comprend que leur compréhension de la langue espagnole est un limitée, et qu'ils la parlent mal. Il apprécie qu'ils se montrent attentionnés pour expliquer où ils se rendent, quels sont les personnes qu'ils rencontrent, en quelques phrases courtes. Il assiste bien sûr à la proposition faite par les artistes aux personnes à qui ils s'adressent, en découvrant leur réponse quant à leur rêve. En cours de route, les auteurs apprennent qu'un journal national avait déjà effectué la même démarche : demander à des élèves de collège d'exprimer leur rêve pour leur vie d'adulte, et retourner les voir une dizaine d'années plus tard pour savoir ce qu'il en était advenu. Cela produit un effet de relativisation sur les rêves qui leur sont formulés. Cette forme de voyage et de prises de contact avec la population locale offre une vision très directe au lecteur. En découvrant les différents rêves ainsi exprimés, il y voit des besoins primaires, pouvant lui faire penser au premier étage de la pyramide d'Abraham Maslow. Cela a pour effet de révéler toute la force d'une observation formulée en cours de route : C'est si fragile et si fort une vie. le ton n'est pas misérabiliste : les auteurs mettent en lumière la force vitale de chacun, cette énergie qui permet d'affronter chaque jour dans un milieu hostile où une mort arbitraire peut venir y mettre un terme, où le système socio-économique est défavorable à l'individu, entre insécurité, précarité, dans un environnement qui n'est ni stable ni prévisible, pétri d'anxiété et en crise. En découvrant certains témoignages, le lecteur sent les larmes lui monter aux yeux, l'émotion le prendre à la gorge. À d'autres moments, il est confondu d'admiration devant le courage banal et quotidien de l'un ou de l'autre, par la possibilité de vivre malgré tout. Se rendre dans la ville la plus dangereuse du monde et demander aux habitants à quoi ils aspirent, en échange d'un dessin. le lecteur se plonge dans ce carnet de voyage réalisé par deux créateurs et il découvre un témoignage beaucoup plus riche que ce à quoi il s'attendait : la liberté formelle de la mise en images, la simplicité du contact humain, les éléments de contexte présentés tout naturellement, une sensation déconcertante de toucher du doigt une des dimensions essentielles de l'existence, sans dramatisation larmoyante, sans se voiler la face. Une expérience de lecture d'une rare vérité, en toute honnêteté.

14/06/2024 (modifier)
Par Cosme
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Ulysse & Cyrano
Ulysse & Cyrano

Cela faisait plus de trois mois que je n’avais pas posté un avis. Non pas que je n’ai pas lu de bandes dessinées, mais plutôt que mes lectures ne m’avaient pas assez enthousiasmé pour prendre le temps d’en rédiger un. Et la pour le coup, après avoir dévoré cet album, je n’avais qu’une hâte, partager le plaisir que j’ai eu à le lire en espérant transmettre ce plaisir à d’autre. Dorison au scénario, pour moi c’est gage de confiance, il faut dire que c’est un auteur prolifique et il suffit de regarder sa fiche auteur pour voir le grand nombre de séries de grandes qualités qu’il a produite. Le scénario d’ailleurs, il ce passe dans l’après guerre, nous découvrons Ulysse, jeune homme d’une bonne famille, devant passer son bac et partie dans une demeure à la campagne avec sa mère pleine de trouble alimentaire pour réviser et devoir un jour reprendre l’entreprise familiale (ce qu’il ne souhaite pas du tout), pendant que son père reste à Paris pour régler des problèmes et procès autour d’accusations de collaboration durant le seconde guerre mondiale. Et Ulysse va rencontrer Cyrano, vieux cuisinier déçu et déchu, replié sur lui même. Naît alors une belle amitié, et la transmission d’une passion, la cuisine. Ce qui changera les deux personnages incontestablement, les poussant l’un comme l’autre à ce surpasser et à aller au delà d’eux même. C’est magnifiquement bien écrit, la lecture est fluide, on vit avec délectation les temps passés en cuisine, leurs échanges, leurs passions, la transmission du savoir. Le découpage est parfaitement réussi, je n’y ai pas vu de fausses notes. Le dessin de Servain commençait à remonter dans ma mémoire. J’en était resté à Le Traque Mémoire et à L'Esprit de Warren. Il a clairement évolué depuis toutes ces années. Et il s’occupe des couleurs en plus apparemment maintenant d’après la fiche album. Le dessin comme les couleurs sont vraiment beaux, adaptés au scénario. Je me suis perdu dans ses planches mais dans le bon sens du terme, j’ai pris mon temps d’admirer, de contempler, de me laisser bercer par l’ambiance. Je me lançais dans un gros album de plus de 170 pages, pensant le lire en deux fois, mais le plaisir était tel que je l’ai lu entièrement, et l’enthousiasme tel que je me retrouve à deux heures du matin à écrire un avis juste après avoir fini ma lecture. C’est sans hésiter l’album qui m’a le plus plu jusqu’à présent en 2024. C’est poétique, émouvant, touchant. Un très belle ouvrage, tant dans le contenu que pour le contenant comme l’a fait remarquer Mac Arthur. Casterman a fait un beau travail d’édition. Un conseil, ne passez pas à côté de cet album!! Ça serait dommage. Note réel 4,5

14/06/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Le Grand Mort
Le Grand Mort

Très franchement, on est pas passé loin du 5* à mon gout. Et c'est probablement dû au fait que j'ai lu cette série bien plus tard que d'autres. Parce que cette série est parfaitement dans l'air du temps, c'est le moins qu'on puisse dire ! Les huit tomes s'engloutissent en un rien de temps et j'ai été tenu en haleine pendant les trois jours que m'ont pris ma lecture (parce que j'ai voulu l'étaler dans le temps et ne pas faire mon gros gourmand). Et en même temps, une fois l'histoire finie, je me suis retrouvé assez mal à l'aise. Cette BD n'est clairement pas optimiste et joyeuse, bien loin de ce que le ton du premier volume laissait présager. Et si la fin semble tendre vers l'optimisme, je trouve qu'elle donne plus une impression de tristesse et de résignation que de joie apaisée. Une fin dans le ton du récit, tout simplement. Parce que ce récit est noir, oh que oui ! Le genre noir charbon que tu te demandes si tu peux pas chauffer avec. L'optimisme du début ne m'a jamais vraiment quitté, j'ai gardé pendant longtemps la petite flamme de l'espoir en me disant que certaines choses seraient réversibles. Mais finalement, non, ça s'achève aussi mal qu'annoncé et c'est un pari osé de la part des auteurs. Je dois dire que je ne m'attendais pas au virage que prend l'histoire mais celui-ci apporte beaucoup à la réflexion que la BD porte en elle. C'est un questionnement qui est parfaitement en phase à l'actualité : comment ne pas penser au Covid, à la guerre en Ukraine, au réfugiés climatiques etc ... ? Et pourtant, la BD date d'avant bien les évènements cités. Je ne parlerais pas de prophétisme mais plutôt de lucidité sur notre monde. C'est d'ailleurs un des points les plus intéressant de la BD, le questionnement sur l'impact de l'être humain. Lorsque l'humanité détruit tout un monde, il faut l'arrêter. Et si la destruction parait monstrueuse, c'est qu'elle fait écho à celle que nous provoquons tout les jours. Lorsque des enfants meurent devant nous, c'est un reflet de ce que nous faisons subir à d'autres espèces. Contrairement à d'autres lecteurs, je n'ai pas vraiment eu l'impression d'un ventre mou. Au contraire, le long passage central avant que les personnages ne se retrouvent pour conclure l'histoire me semble très pertinent : entre le petit peuple qui se déchire sans comprendre les réels enjeux (échos assez intéressant après des actions comme l'attaque du Capitole aux USA) et notre monde qui s'embrase, nous avons une représentation assez lucide de nombreux maux que notre société vit. Que penser de ce complotiste en pleine apocalypse qui sous-entend que le monde est dévasté à cause des Illuminatis ou les rares moments de solidarité entre les survivants ? C'est une peinture qui semble criante de vérité maintenant, preuve que les auteurs ont su déceler assez vite les problématiques émergentes de notre société malade. Je pense sincèrement que cette BD est une excellent lecture de notre époque. Si je dis ça, c'est que derrière son introduction plutôt convenue et sa fantasy de décor, elle est un reflet tendu aux occidentaux pour parler de leur société. Et surtout, sa noirceur presque sans espoir et sa fin très dure la font clairement figurer dans les BD qui n'offre ni espoir, ni solution, ni rédemption. Un simple constat amer et presque résigné, mais puissamment évocateur. Loisel, Djian et Maillé ont réussis leur pari, sans aucun doute. C'est fort, c'est prenant, c'est puissant. J'en suis ressorti touché, surpris et avec une sensation assez désagréable d'avoir été passé au rouleau compresseur mental. Mais c'est la force d'une bonne BD, de mettre mal à l'aise lorsque c'est nécessaire. Excellente BD, pour sur.

13/06/2024 (modifier)
Par Yann135
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série La Route
La Route

Quelle claque les amis ! Attention avec cet album sombre et poignant, nous sommes sur du très très bon. Cet album de Manu Larcenet est monstrueusement génial ! Ce chef-d’œuvre – oui n’ayons pas peur des mots - ne se laisse pas ignorer. La terre est recouverte de cendres, le soleil a disparu, et les hommes luttent pour leur survie. Deux silhouettes, un père et son fils, marchent vers le sud, cherchant un hypothétique salut. Le dessin magnifique de noirceur est à couper le souffle. Le graphisme de Manu Larcenet nous plonge brutalement dans un monde post apocalyptique où la désolation règne. Chaque page est un petit bijou, et la relation entre les deux protagonistes est palpable, presque matérielle. J’ai retrouvé dans cet album toute l’excitation que m’avait procuré inexistences de Christophe Bec. Manu Larcenet a accompli un travail exceptionnel tout en gris et noir, en adaptant ce roman sombre de Cormac McCarthy. MA GNI FI QUE ! A ne pas manquer ! Une réussite totale !

13/06/2024 (modifier)
Couverture de la série Le Caillou
Le Caillou

Le Caillou est un conte destiné aux enfants qui aborde, de manière très intelligente je trouve, le thème du temps qui passe. Ce temps qui toujours demeure une avancée vers l’inconnu, avec les craintes que cela engendre. Ce temps qui nous permet de grandir et d’évoluer. Ce temps qui fait vieillir, et mourir, nos proches. Cette thématique est très finement explorée au travers d’une histoire dans laquelle le personnage central va commettre des erreurs, sombrer dans la facilité puis, par amour, par amitié, accepter l’inéluctable : le temps passe, nous pousse constamment vers notre futur avec ses bons et ses mauvais côtés. Tout au long du récit, Timéo ne cesse d’évoluer, parfois de manière positive, parfois de manière négative et ses comportements m’ont semblé d’une grande justesse. A ses côté, Roya incarne la sagesse ‘animale’. Elle apparait directement plus mature, déjà marquée par la vie et voit en l’avenir un champ des possibles suffisamment attractif pour oublier la peur engendrée par l’inconnu. Le théâtre est connu des jeunes lecteurs. C’est celui de l’école, de ses impitoyables cours de récréation et cantines, de ses interrogations surprises. Un univers qui immanquablement résonnera en écho avec la vie du public ciblé. L’histoire est très simple, abordable par de jeunes lecteurs qui seront d’abord emportés par l’aventure et le caractère magique de celle-ci avant de très certainement se questionner sur certains comportements, certains événements. C’est, je pense, une œuvre qui divertit autant qu’elle invite le lecteur à réfléchir. Et en cela, je trouve que c’est une très belle œuvre destinée à la jeunesse. Le dessin de Marion Bulot apporte beaucoup de poésie à cette histoire. La mise en page est aérée, les personnages très expressifs et les couleurs douces et souvent automnales. Rien que l’architecture de la maison de la grand-mère de Timéo est une invitation à la lecture. Ce côté ‘tanière réconfortante’ au milieu d’une urbanisation agressive donne directement le ton de l’album. J'ai également beaucoup aimé l'évolution graphique de certains personnages secondaires, d'abord représentés sous des traits d'animaux avant de s'humaniser au fur et à mesure que Timéo les connait. Pour un adulte, bien entendu, l’album peut frustrer car il est très vite lu. Mais c’est vraiment une lecture que je conseillerais à un jeune enfant (de 7 à 10 ans). Pour moi, c’est vraiment un très bel album et un réel coup de cœur.

13/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Sentry - La Sentinelle
Sentry - La Sentinelle

Continuité rétroactive & métacommentaire - Quelque part dans une maison isolée, Robert Reynolds se réveille au milieu de la nuit ; il a l'intuition qu'une entité malveillante (The Void) vient de faire son retour dans la réalité. Il se souvient d'un superhéros appelé Sentry dans des comics, il se souvient de pouvoir voler dans le ciel. Mais l'alcool qu'il vient d'avaler ne l'aide pas à focaliser ses idées et il a l'impression que The Void a pris possession de son chien. Alertée par le bruit, sa femme se réveille et le retrouve dans la cave, la bouteille vide par terre et le chien apeuré après avoir été frappé. Pourtant Reynolds se souvient qu'il tutoyait Reed Richards comme un ami précieux, qu'il avait épaulé Peter Parker dans un moment difficile, qu'il avait calmé Hulk au point qu'ils avaient pris l'habitude de travailler ensemble, et qu'il avait décillé Warren Worthington sur un aspect crucial de sa vie. Reynolds se rend sur le site de reconstruction du Baxter Building où il échange quelques mots avec Mister Fantastic, ce qui déclenche un questionnement difficile sur la véritable nature de Reynolds. J'ai horreur de ça ! Paul Jenkins introduit un superhéros antérieur aux Fantastic Four dont personne ne se souvient, mais dont l'existence est une certitude. Il remet en cause toute la continuité de l'univers partagé Marvel en insérant Sentry, le plus grand héros de cet univers, en action avant les FF. C'est insupportable : le lecteur que je suis crie au scandale, s'insurge contre ce révisionnisme facile, artificiel, invraisemblable et gratuit. Depuis la résurrection d'une célèbre mutante dans Phoenix Rising, je ne supporte plus les modifications de continuité accomplie rétroactivement et invalidant des histoires dans lesquelles je m'étais investi émotionnellement. Alors là, pensez donc, essayez de faire croire au lecteur que tout l'univers Marvel est faux depuis le début, c'est trop ! En plus cette histoire n'a de sens que si le lecteur connaît déjà les superhéros Marvel. N'importe quoi ! Sauf que ce révisionnisme n'a rien de gratuit. Paul Jenkins introduit un superhéros qui a le pouvoir d'un million de soleils en explosion (ça ne veut strictement rien dire). Rapidement, il s'avère que ce superhéros (Sentry) a été comme un père ou un grand frère pour tous les autres. Il a su faire ce que tous ses successeurs se sont avérés incapables de réussir. Sa lente remémoration s'accompagne d'une traversée de différents styles de comics au travers des décennies. Jae Lee (avec qui Paul Jenkins avait déjà collaboré pour Inhumans) a un style très sombre avec un encrage appuyé pour les visages qui rend cette histoire ténébreuse et inquiétante, augmentant encore l'angoisse liée à cette situation incompréhensible de Robert Reynolds qui existe malgré l'absence de souvenir chez tous ceux qui l'ont côtoyé. Jae Lee adapte son style lors des facsimilés de comics du Sentry évoqués à l'intérieur de l'histoire comme la seule preuve de l'existence de Sentry. Jae Lee n'éprouve qu'un intérêt modéré pour les décors qui manquent souvent à l'appel. Mais il est secondé par Jose Villarrubia qui effectue une mise en couleurs extraordinaire. Chaque fond coloré intensifie les émotions ressenties et l'ambiance, au point que le lecteur pris dans la tempête en oublie l'absence des décors. Alors que les superhéros se préparent à l'affrontement inéluctable contre The Void, ils commencent à se souvenir chacun de leur rencontre décisive avec Sentry. Reed Richards porte le poids de sa trahison vis-à-vis du Sentry (illustrations à la mode des années 1970, pas très agréables mais très détaillées). Peter Parker se souvient de l'impossible altruisme du Sentry (illustrations types années 1990, peu agréables). Hulk se souvient du seul ami qu'il n'a jamais eu dans un épisode incroyable d'émotion, avec des illustrations de Bill Sienkiewicz exceptionnelles : entre 1 et 3 cases par page, pas de décors et pourtant une force graphique hallucinante. Là encore, la mise en couleurs de Villarrubia renforce la puissance de chaque expression, chaque composition. Il s'agit sans aucun doute de l'épisode le plus incroyable de ce tome atypique. Et Warren Worthington se rappelle la leçon donnée par Sentry (illustrations également impressionnantes de Texeira). L'histoire se termine et Paul Jenkins boucle son intrigue de manière satisfaisante en ayant livré toutes les clefs de l'énigme. le lecteur se dit qu'il vient de vivre une expérience de lecture atypique, dérangeante et gorgée d'émotions. Il n'est plus possible de prendre ce récit au premier degré, comme un coup de pub primaire pour faire vendre du papier. le dispositif commercial conçu au départ s'accompagnait même d'une campagne de publicité effectuée dans le magazine Wizard expliquant que Sentry était un superhéros conçu par Stan Lee et un artiste fictif avant les FF, avec fausse interview de Stan Lee incluse. Il faut prendre un peu de recul et se rendre compte que Sentry ressemble furieusement à une variation proche de Superman. Paul Jenkins ose écrire une histoire commentant le fait que les superhéros Marvel n'était pas les premiers du genre et que Superman était là 40 ans avant. Il semble même se moquer des superhéros Marvel, incompétents et névrosés par rapport à Sentry qui est le parangon des superhéros. Mais dans le même temps, il montre en quoi l'univers Marvel est plus synchrone avec son époque que l'univers DC qui n'a plus qu'à être oublié comme une relique du passé. Alors que le dispositif de la continuité rétroactive est une véritable insulte aux fans de l'univers partagé Marvel, et aux codes des histoires de superhéros en général, Paul Jenkins propose un récit ambigu sur les différences entre Marvel et DC, sur la notion d'héroïsme, sur le sacrifice, sur l'évolution des valeurs de la société du vingtième siècle, tout en étant très nombriliste car les personnages sont tous de superhéros (les civils ne semblent avoir aucune importance, aucune existence). Les illustrations de Jae Lee dépassent le stade de la mise en images des actions et des dialogues pour transmettre des sensations et des conflits psychologiques, et atteignent leur objectif grâce à la mise en couleurs de Jose Villarrubia. Et ce tome recèle une pépite hallucinée lorsque le père spirituel (pour les choix artistiques) de Jae Lee prend les commandes pour apaiser Hulk, l'enfant terrible. Il ne reste plus au lecteur qu'à interpréter la métaphore de The Void. Paul Jenkins met le lecteur de comics au défi d'accepter qu'il s'agit d'une histoire imaginaire, une provocation sans équivalent ou presque. Il faut remonter à Whatever Happened to the Man of Tomorrow ? où Alan Moore proposait le même défi : ceci est une histoire imaginaire, ne le sont-elles pas toutes ?

12/06/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Roche Limit
Roche Limit

La nuit cache le monde, mais révèle un univers. – Proverbe iranien - Ce tome est le premier d'une nouvelle série, débutée en 2014. Il peut se lire comme une première saison, se terminant sur une résolution en bonne et due forme, ne nécessitant pas forcément une suite. Il contient les épisodes 1 à 5, écrits par Michael Moreci, dessinés et encrés par Vic Malhotra, avec une mise en couleurs de Justin Boyd. Kyle Charles a contribué aux dessins de l'épisode 3, et Ben Holliday à ceux de l'épisode 5. Enfin la mise en couleurs de l'épisode 5 a été réalisée par Lauren Affe. L'histoire se déroule dans la deuxième moitié du vingt-et-unième siècle. Grâce à Langford Skaargard, un homme d'affaires visionnaire, il a été possible de débuter l'exploration spatiale lointaine et d'installer une colonie (nommée Roche Limit) sur une petite planète appelée Dispater, à proximité d'une anomalie d'énergie. Il a pour ça travaillé avec 3 associés (Don Lexington, Randall Fife, Sana Fiedler), en formant une nouvelle entreprise Moira Tech. Sonya Torin vient d'atterrir sur Roche Limit, et elle est à la recherche de sa sœur Bekkah Torin (une assistante sociale), disparue sans laisser de trace. Dans un bar où elle est venue poser des questions, elle fait la connaissance d'Alex Ford qui s'interpose alors qu'elle est sur le point de se faire embarquer par des hommes de main travaillant pour Mister Moscow. Ailleurs le docteur Abraham Watkins poursuit ses mystérieuses recherches. Ce récit commence de manière étrange par les réflexions d'un vieil homme que le lecteur ne voit pas, sur les conditions dans lesquelles la colonie Roche Limit a été installée. Alors que son flux de pensée intérieur se poursuit, le lecteur assiste au rejet dans l'espace d'une femme munie d'une combinaison spatiale. La double page suivante est occupée par une diapositive, une infographie expliquant ce qu'est Roche Limit et sa position sur Dispater, ainsi que sa position relative par rapport à l'anomalie d'énergie. Ensuite la narration reprend une forme plus traditionnelle en suivant Alex Ford et Sonya Smith. Le lecteur n'est pas au bout de ses surprises puisque les réminiscences et les réflexions de ce personnage reviennent au début des trois chapitres suivants. Les quatre premiers chapitres se terminent sur deux pages de texte, des facsimilés de livre ou de magazine évoquant un aspect de la colonie Roche Limit ou de son créateur Langford Skaargard. Les quatre premiers épisodes comprennent une double page utilisée pour une infographie, étoffant et expliquant l'environnement du récit. Contre toute attente, les réminiscences en début de chapitre s'avèrent intéressantes pour les informations qu'elles apportent sur le contexte et l'historique, et tout autant pour les réflexions sur la condition humaine qui sont de nature philosophiques. Il s'agit aussi bien de la création qui échappe à son créateur, que de la fonction de la science, de l'arrogance de l'être humain, ou encore du fonctionnement de la mémoire. Loin d'être de simples divagations ou observations d'un niveau découverte de la philosophie, ces remarques s'avèrent pertinentes au regard du récit, l'enrichissent et lui répondent. L'idée de recourir à l'infographie pour présenter la situation de Roche Limit est très astucieuse puisqu'il s'agit finalement d'un support de présentation à destination de nouveaux arrivants ou de touristes curieux, exactement le statut du lecteur. Les textes en fin d'épisode revêtent des formes diverses, à la fois divertissantes et ludiques, réduisant au minimum le réflexe de rejet par le lecteur venu lire une bande dessinée. L'auteur cite également un proverbe iranien qui prend toute sa dimension dans le cadre d'une série de science-fiction avec exploration spatiale : la nuit cache le monde, mais révèle un univers. Pourtant loin d'être un récit intellectuel perdant son lecteur, le récit se concentre sur une enquête (= un fil conducteur solide), avec quelques coups de poing et courses éperdues, respectant les conventions du récit d'aventure. En termes de présence, Alex Ford est le personnage principal. Il n'a rien d'un héros. C'est l'inventeur d'une drogue hallucinogène très puissante appelée Recall, aux valeurs morales peu reluisantes. Sonya Torin ne se préoccupe que de retrouver sa sœur Bekkah avec l'aide d'Alex Ford, tout en dissimulant une petite particularité sur son métier. Autour d'eux, il y a surtout des profiteurs, un responsable d'une organisation criminelle, une dirigeante d'un lupanar. le scénario ne se contente pas d'inscrire une enquête policière dans un décor de science-fiction, il utilise également les libertés offertes par ce genre, de l'existence potentielle d'entités extraterrestres à un phénomène astronomique inexpliqué. Le lecteur plonge ainsi dans un environnement dense, avec une intrigue pleine de suspense, et des personnages au comportement adulte. L'immersion est rendue encore plus tangible grâce aux dessins de Vic Malhotra. Il réalise des dessins avec un bon niveau d'information visuelle. Il sait mettre en scène des individus normaux, avec un décor d'anticipation discret mais palpable. Son objectif n'est pas d'inventer une technologie d'anticipation cohérente, mais il ne se contente pas non plus de reproduire des décors d'aujourd'hui. Malhorta est en phase avec le ton du scénario et il ne dessine pas pour faire joli. le détourage des formes et les aplats ont une apparence un peu sèche, aux contours un peu cassés, pour rendre compte de l'ambiance agressive et dangereuse qui règne dans cette colonie où la loi est souvent celle du plus fort. La mise en couleurs participe en arrière-plan à installer une lumière artificielle. Le parti pris graphique de Malhorta ne reprend pas les clichés visuels propres aux comics de superhéros, il se rapproche plus de de l'esthétique d'une série comme le BPRP, avec moins d'inventivité dans la représentation des quelques monstres, et moins de savoir-faire dans l'identité graphique des personnages. Malgré cette apparence parfois un peu fruste, la narration est impeccable et donne corps aux individus et aux décors, permettant au récit de s'incarner. En 2014, Image Comics publie de nouvelles séries à un rythme soutenu, la plupart sans l'ombre d'un superhéros, souvent très originales. Roche Limit est une excellente surprise qui embarque le lecteur dès le premier épisode dans un monde très riche, une oeuvre de science-fiction étoffée et utilisant l'anticipation au-delà d'un simple décor. Michael Moreci a construit avec soin une narration protéiforme qui reste ludique, sans être étouffante. Ainsi l'environnement où se déroule le récit dispose d'une solide consistance. Vic Malhotra réalise des dessins à l'apparence un peu inachevée, mais avec un savoir-faire réel qui lui permet de doser la densité d'information, de faire exister ces décors de science-fiction, et de décrire les actions avec lisibilité. Ce premier tome constitue une première saison qui s'achève sur une résolution (par opposition à un suspense insoutenable), ce qui ajoute encore à l'attrait de sa lecture. Les auteurs racontent une histoire pleine de suspense, avec des personnages crédibles présentant des défauts. Ils savent utiliser avec habileté le mythe de la conquête de l'espace comme un enjeu très concret, mais aussi comme une métaphore du besoin de l'esprit humain de s'étendre, de chercher de nouvelles expériences, d'explorer.

12/06/2024 (modifier)
Par Ro
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Un sombre manteau
Un sombre manteau

Sous des allures de récit faussement fantastique, Jaime Martin nous plonge dans la seconde moitié du 19e siècle dans les Pyrénées espagnoles. Là, une vieille ermite vivant de la vente de ses potions à base de plantes recueille une femme en fuite et fiévreuse. Même guérie, celle-ci reste farouche et muette sur son passé, ce qui n'empêche pas la vieille de l'adopter et de la faire passer pour sa nièce auprès des gens du village de la vallée. Mais ceux-ci ne voient pas la nouvelle venue d'un bon œil, lui attribuant le chaos qui va s'emparer peu à peu de l'esprit des villageois et villageoises. Sans parler de cette étrange maladie qui se répand peu à peu. Depuis Ce que le vent apporte et Toute la Poussière du Chemin, je suis sous le charme du graphisme de Jaime Martin qui se rapproche de celui de Ruben Pellejero. J'aime leur encrage épais et l'élégance de leurs planches qui ressort d'autant plus dans le grand format des albums de la collection Aire Libre. Dès les premières cases, j'ai été transporté dans les décors de ces montagnes d'il y a plus d'un siècle et de ceux qui y vivaient. Tout y est impeccable, des personnages aux décors en passant par les couleurs. C'est propre, c'est clair, c'est bien mis en scène et c'est beau. L'auteur a su capter mon attention immédiatement avec son insertion d'éléments fantastiques dont on ne saura jamais vraiment s'ils sont réels ou seulement métaphoriques. D'ailleurs à ce sujet, autant j'ai bien compris qui était cette sinistre louve, autant je n'ai pas su capter quel était le rôle symbolique que la femme rousse était censée jouer au final. Mais ça n'a pas de grande importance car je me suis laissé emporté par le récit. Il représente avec rigueur et humanité les conditions de vie dans les montagnes à l'époque. Si tout le cadre a des accents tragiques, ce sont avant tout les relations humaines qui sont mises en avant, faites d'affection, de rejet, de mépris, de confiance et de défiance. Les personnages de la vieille femme et de sa protégée ont tous deux leurs secrets et leurs regrets et ce n'est que vers la fin de l'album qu'ils sont dévoilés, leurs traumatismes du passé les rapprochant encore plus. Et les autres protagonistes ne sont pas oubliés pour autant, les différents villageois, qu'ils soient bienveillants ou malveillants, ont tous une âme et apportent leur pierre à l'édifice de ce récit fort et prenant. Leurs relations sont justes, jamais exagérées ni manichéennes, ce qui permet d'éviter la tragédie facile et prévisible. C'est aussi l'occasion de découvrir les trémentinaires, ces femmes guérisseuses solitaires qui vivaient de la vente d'herbes et de remèdes naturels, ainsi que la solidarité féminine entre elles. Solidarité et humanité face à la cruauté du monde, voilà d'ailleurs comment on pourrait résumer les thématiques de cet album. Très bien racontée, belle et intense, c'est une très bonne bande dessinée.

12/06/2024 (modifier)