Et puis l'hypnotiseur fut lâché sur le monde.
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Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru en 2017, écrit, dessiné, encré, mis en couleurs par Gess qui a également réalisé le lettrage. Il commence par une page dense d'introduction (intitulée La pinacothèque de Babel), écrite par Serge Lehman, avec qui Gess a collaboré en particulier sur les séries La Brigade Chimérique (avec Fabrice Colin) et L’œil de la nuit. La bande dessinée se déroule sur 195 pages.
En 1925, en Argentine, un jeune garçon approche d'une belle demeure en passant par l'immense pelouse. Il toque à la porte, abat froidement celui qui vient lui ouvrir, avec une arme à feu, et s'enfuit en courant. Gustave Babel savait que ce jour viendrait car la Pieuvre n'abandonne jamais. Gisant allongé sur le sol, avec une tâche rouge s'élargissant sur sa poitrine, il s'étonne de ne pas avoir plus mal que ça. Il se rappelle la première fois qu'il a échappé à la Pieuvre : en juin 1913, alors qu'il se trouvait à proximité de Glasgow pour assassiner Paul Hughtington. En arrivant à l'adresse indiquée, il avait été accueilli par madame Hughtington qui lui avait appris que son mari était décédé 2 jours auparavant. Babel avait pris le chemin du retour, traversant la Manche à bord d'un paquebot où il lisait Les Fleurs du Mal (1857) de Charles Baudelaire. Sur le pont, il est abordé par Even le Flahec, un jeune garçon qui lui demande s'il ne veut pas épouser sa mère, plutôt que de les laisser retourner auprès d'un grand-père tyrannique et violent.
Ayant débarqué au Havre, Gustave Babel prend le train pour rentrer à Paris. Il s'endort dans son compartiment face à une mère de famille et ses enfants. Il fait un rêve étrange envoûtant dans lequel il est en passe de se marier avec la mère d'Even. Puis il tombe à l'eau avec Even, il voit sa promise morte noyée glissant vers le fond. Il prend Even à bras le corps et le remonte à la surface. Il avise un radeau vers lequel il se dirige. Il s'agit en fait du lit de mort de Paul Hughtington sur lequel il repose. Ils le mettent à la baille et s'installe au milieu des bougies qui reposent sur le lit. Babel voit passer un paquebot au loin avec une femme qui ne le voit pas. Il se réveille en sursaut et se fait dénoncer par la mère de famille au contrôleur, parce qu'il tient entre ses mains Les fleurs du mal, un livre mis à l'index. de retour à Paris, Gustave Babel flâne dans les rues de Paris pour reprendre contact avec les commerçants de son quartier. Il entend la voix de son ami Cyprien Boule en train de donner un cours. Il va saluer Mado, une prostituée avec qui il a grandi pendant l'enfance, à qui il a donné le surnom de Filoche, elle-même le surnommant Tatave. Enfin, il arrive dans le quartier de la Pieuvre et se présente devant ses commanditaires : la Bouche, le Nez, l'Oeil et l'Oreille. Ils lui confient un nouvel assassinat à accomplir.
Difficile de résister à l'attrait d'une bande dessinée bénéficiant d'une préface louangeuse de Serge Lehman, et réalisé par Gess, quand on a apprécié ses dessins un peu rugueux pour La brigade Chimérique, ou pour l'Oeil de la Nuit. S'il est coutumier de ces auteurs, le lecteur sait également qu'il devra se laisser emmener par la narration. Effectivement le premier chapitre a de quoi décontenancer. le personnage principal est mortellement touché dès la première page. le premier récit d'une mission de Babel est anti climatique car sa cible est déjà morte de mort naturelle. Pour couronner le tout, la séquence de rêves dure pendant 13 pages et lie de manière assez simple des éléments apparus dans les pages précédentes, comme si ce rêve était une déformation très premier degré de ce qui est arrivé à Gustave Babel. Dans ce premier chapitre, le plus étonnant réside dans la proposition d'Even le Flahec, d'épouser sa mère. L'histoire commence donc sur un double échec : la mort du personnage principal et son incapacité à mener à bien son assassinat, sans que cela ne relève de sa responsabilité ou de sa faute, ce qui est encore plus frustrant pour Babel et pour le lecteur.
Dans la forme, l'auteur établit également des caractéristiques très fortes qui peuvent nécessiter un temps d'adaptation pour le lecteur. Chacun des 6 chapitres s'ouvre avec quelques vers, selon toute vraisemblance de la main de Gess, car rien n'indique le contraire. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut lire ces vers au premier degré, et ne pas forcément y trouver un grand intérêt, ou il peut s'imprégner des images et des associations qu'ils charrient, et qui trouvent un écho dans chacun des chapitres. Ensuite, le lecteur se rend compte que les bordures de pages sont comme tachées par la couleur dominante lors des séquences de rêves, puis lors des séquences de souvenirs, comme si le passé imprégnait littéralement les pages que touche le lecteur. Ce qui peut sembler un simple artifice au départ finit par produire son effet, l'ambiance de la séquence déteignant sur les pages, jusqu'à les tacher. Gess utilise également les couleurs, en choisissant un ton majeur pour chaque séquence, et en le déclinant en nuances, ce qui donne à chaque scène une forte identité. Enfin toutes les séquences prennent comme personnage central Gustave Babel, et s'accompagnent pour plus de la moitié de son monologue intérieur. Une fois qu'il s'est adapté aux caractéristiques de ce mode narratif, le lecteur prend conscience qu'il est puissamment immersif. Par exemple, passé le premier chapitre, il ne fait plus aucun doute dans son esprit, que Babel est le héros de cette histoire, au vu du sentiment qu'il éprouve pour lui, devenu totalement oublieux de son métier d'assassin pour une société du crime organisé.
Avec la première page, le lecteur voit que Gess détoure les formes avec un trait de contour présentant des irrégularités : les traits qui devraient être droits (pour la bâtisse par exemple) ne le sont pas et donnent l'impression d'être vaguement tremblotés. de la même manière, les contours des aplats de noir donnent parfois l'impression de taches, d'ombres portées un peu vagues et légèrement exagérées. Ce choix produit un léger décalage par rapport à une représentation géométriquement exacte, induisant que la perception de certains éléments, ou de petits détails est passée par le prisme déformant de la conscience. le lecteur en acquiert la certitude avec la chevelure de Gustave Babel. Celui-ci porte régulièrement un couvre-chef, de type chapeau melon. Or quand il ne porte pas ses cheveux sont dressés au-dessus de son crâne, sur une dizaine de centimètres, chevelure que le chapeau ne peut en aucun cas contenir. le lecteur associe ces prises de liberté par rapport à la réalité à des licences artistiques de type poétique. Pour l'essentiel, le lecteur plonge dans un monde décrit dans le détail, avec des personnages faciles à identifier. de séquence en séquence, Gess prend le temps de représenter la façade de la riche demeure en Argentine, la campagne écossaise avec ses moutons, le pont supérieur du paquebot, la gare Saint Lazare, les rues de Paris parcourues par Babel à son retour, la chambre de Mado où elle reçoit les michetons, les couloirs de l'asile où se rend Babel pour un boulot, la chambre personnelle de Babel à la Ferme (établissement au calme du côté de Saint-Ouen, les rues du Caire, etc. Gess nourrit chaque endroit avec assez de détails pour que le lecteur puisse s'y projeter.
L'artiste a effectué un excellent casting pour concevoir l'apparence de ses personnages, que ce soit le visage lunaire et la silhouette dégingandée de Gustave Babel, le corps émacié de Mado, le beau visage de Beau Parleur, le corps nerveux et le visage farouche d'Even, le visage souriant et ridé de mère Sautran, ou encore la silhouette menaçante de l'Hypnotiseur. Régulièrement, le lecteur est envoûté par une case ou par une prise de vue remarquables. La première séquence de rêve se déroule dans l'élément liquide, baignant dans une couleur violette pour une sensation onirique prenante. le lecteur ressent de plein fouet le sentiment d'abandon quand la dame sur le pont ne s'aperçoit pas de la présence de Gustave. le lecteur détaille avec plaisir les petites cases montrant les rues de Paris avec ses façades, ses commerces et ses habitants, lors du retour de Babel à Paris. Quelques pages plus loin, Gess le place dans une étrange position de voyeur alors que Mado est en train d'effectuer une passe. Il voit son corps assez maigre, et la position très étrange de Babel sous le lit, pour une séquence aussi plausible qu'inimaginable. Lorsque Babel marche dans les rues du Caire, le lecteur est saisi par une sensation de chaleur, et de tension, des tueurs se dissimulant dans la foule, aux relents d'Indiana Jones, une référence bien assimilée et utilisée au profit du récit. À nouveau, il faut peut-être quelques pages pour s'habituer aux spécificités de la narration visuelle de Gess, mais une fois l'adaptation faite, le charme de ses pages opère à plein.
Avec la scène d'introduction et le premier contrat, le lecteur comprend qu'il a commencé un polar se déroulant au début du vingtième siècle, avec une reconstitution historique de bonne qualité. Avec le premier rêve, il ne sait pas trop sur quel pied danser. Avec l'arrivée à Paris, il comprend qu'il s'agit également d'un thriller dont il connaît déjà la fin, se déroulant dans le milieu du crime organisé. Avec le deuxième rêve, il ne sait plus trop quoi penser, car l'auteur installe un mystère relatif à la date du 24 février (on apprend plus tard l'année), ce qui va entraîner Gustave Babel dans une enquête. Avec la séquence de la passe de Mado, il se rend compte que Gess se place dans un registre réaliste, avec des individus contraints à une existence sordide, mais sans misérabilisme. Enfin il découvre qu'il y a un autre mystère : celui de l'identité de l'Hypnotiseur, et de sa relation passée avec Gustave Babel, dont les premiers indices se trouvent dans les rêves.
Qu'il ait lu ou non l'introduction de Serge Lehman, le lecteur prend également conscience que ce récit comporte aussi une dimension ésotérique combinée avec une forme de réalisme magique. Il y a bien sûr le don extraordinaire de Babel pour les langues, ce qui renvoie directement à son nom (c'est-à-dire une référence biblique), mais aussi les rêves qui donnent l'impression que l'inconscient de Babel s'exprime de manière quasi intelligible. Il faut encore mentionner le nom des 4 individus qui donnent les ordres de la Pieuvre à Babel : la Bouche, le Nez, l'Oeil, l'Oreille, soit 4 des 5 sens. le lecteur est tenté d'ajouter encore l'impossibilité pour Babel d'accomplir ses assassinats, et la manifestation ponctuelle de spectres. Il remarque également que l'auteur utilise quelques motifs visuels récurrents comme les stèles funéraires, mais aussi les bougies apparaissant aussi bien dans les rêves que dans la réalité. Il incite ainsi le lecteur à jouer à trouver et à établir des correspondances. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y percevoir une dimension psychanalytique (peut-être que le prénom de Babel renvoie à celui de Jung ?), ainsi que des possibilités d'interprétations plus ésotériques. Il revient alors à l'introduction érudite de Serge Lehman pour y confronter ses impressions et profiter de son éclairage.
Finalement la couverture ne dit pas grand-chose du récit, et le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre. Il découvre une intrigue bien ficelée, des mystères intrigants, des dessins riches et puissants, un personnage attachant malgré sa profession, des personnages secondaires étonnants, des rêves pas si simplistes que le premier ne le laisse supposer. Il est vite happé par l'ambiance de chaque scène, par le monologue intérieur de Gustave Babel, par son histoire personnelle, par son drame, par les résonances existentielles avec ses propres états d'âme.
Prenez vos désirs pour des réalités.
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Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru en avril 2018. le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisés par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes, ou celle immédiatement antérieure à commencer par Les temps nouveaux, tome 1 : le retour.
Le 03 mai 1968 à Paris, un haut fonctionnaire appelle le ministre de l'Intérieur pour faire un point sur la situation à la Sorbonne. Il explique que des militants d'extrême droite sont en train de remonter le boulevard Saint-Michel, pour aller casser du gauchiste dans la cour de la Sorbonne. le ministre donne l'ordre au préfet de police de faire évacuer la Sorbonne, par les forces de l'ordre. Il s'en suit une intervention violente et des échauffourées. le 19 juin 1968, Jay Ferguson (ressortissant américain de 23 ans) est interrogé par le commandant de police Coutelis, à la direction de la police judiciaire. Il lui montre des photographies prises par Ferguson pendant les échauffourées. Retour au 18 mars 1968, Didier saint-Georges rend visite à Jay et remarque les nombreuses photographies d'une même jeune femme. Il propose à Jay de la retrouver en se allant à la fac de Nanterre, où il se rend directement dans le bureau de Bénédicte Dupont, la responsable du département étudiants. Ils trouvent le nom et l'adresse de la jeune femme : Françoise Bonhivers, habitant dans le septième arrondissement de Paris.
Dans l'appartement de Françoise, Sarah Tanenbaum, nue sur le lit, asticote Armand Dussard (médecin, propriétaire d'une clinique) avec qui elle vient de faire l'amour, sur la brièveté de l'acte. Il part un peu pensif, vaguement culpabilisé. Françoise revient après avoir fait les courses. Les 2 femmes évoquent la situation à la fac de Nanterre. Elles sortent dans une fête, le soir même et elles rencontrent Jay Ferguson et Didier Saint Georges. le 09 avril 1968, sur le quai de Montebello, les 5 amis se rencontrent : Jay Ferguson, Didier Saint Georges, Sarah Tanenbaum, Gilles Dussard (étudiant en médecine, fils d'Armand Dussard) et Françoise Bonhivers. le 06 mai se produisent des échauffourées dans le Quartier Latin, avec des rues dépavées, des barricades, et des affrontements contre les CRS. Françoise et Jay qui se trouvaient sur place ont réussi à se mettre à l'abri pendant la charge des CRS. le lendemain, ils prennent un café dans le septième arrondissement ; ils sont rejoints par Gilles. Ensuite Françoise et Jay se rendent à la fac de Nanterre, en se confiant sur leur histoire personnelle respective.
Quelle gageure que d'évoquer les événements de mai 1968 en 72 pages de bande dessinée ! Non seulement le mouvement a été documenté profusément, mais en plus sous des angles différents montrant son caractère protéiforme et complexe, ne serait-ce que les plans politique, social, culturel, idéologique, économique. Éric Warnauts & Raives ne se contentent pas d'aligner des lieux communs sur mai 1968, pour en brosser une image d'Épinal. Ils ont choisi de raconter les événements à l'échelle de 5 individus, en se focalisant un peu plus sur la relation entre 2 d'entre eux (Françoise et Jay), en montrant les événements par leurs yeux. Néanmoins leur narration ne se limite pas à une suite de scènes de rue ou de discussion, où les personnages se retrouvent au milieu des manifestations et des barricades. Comme dans leur trilogie précédente, ils utilisent également des inserts d'émissions radiophoniques sous la forme de cartouche de texte de la largeur de la page de manière sporadique (à 4 reprises), et les personnages échangent des informations sur les événements et les commentent, avec une conscience politique plus ou moins développée. Ils discutent également avec d'autres personnes venant apporter une opinion avec un point de vue différent et complémentaire. L'ensemble s'avère très dense en information, tout en donnant l'impression d'être léger à la lecture du fait de l'histoire personnelle des protagonistes. Les auteurs ont choisi un déroulement chronologique, en indiquant les dates de chaque scène, avec le dispositif narratif de l'interrogatoire de Jay Ferguson qui se déroule a postériori, mais sans pour autant introduire un jugement de valeur avec le recul que procure la connaissance du déroulement des événements.
De fait le lecteur se plonge dans une bande dessinée d'excellente qualité, à commencer par la narration visuelle. La reconstitution historique est impeccable qu'il s'agisse des modèles de voiture, de la mode vestimentaire, ou des différents accessoires. Raives & Warnauts détourent leurs personnages et les autres éléments de décors d'un trait un peu lâche, apportant une forme de spontanéité rendant les cases plus vivantes. Raives complète les informations visuelles ainsi encrées, par une mise en couleurs très riche, effectuée à l'aquarelle. Cette méthode lui permet de rendre compte de manière organique du relief des surfaces détourées, de l'ambiance lumineuse et des ombres fonçant certaines zones, des irrégularités de certains supports, ou encore des éclairages très particuliers, comme les couleurs psychédéliques dans une boîte. Il est indéniable qu'un des attraits visuels supplémentaires de cette bande dessinée réside dans sa dimension touristique. Les pages proposent une promenade dans le Quartier Latin, avec des façades haussmanniennes reconnaissables, un urbanisme parisien authentique, des alignements arbres bien respectés, etc. le lecteur peut constater que les artistes ont bien fait leur travail de référence, à la fois avec des documents d'époque, mais aussi avec une observation des artères concernées. Ils ont su combiner les 2 pour que leur narration ne donne pas une sensation de dessins figés par une reproduction trop appliquée de photographies d'époque, ni une reconstitution prenant trop de libertés.
Dès la deuxième page le lecteur peut apprécier la qualité de la narration visuelle des auteurs, avec une séquence de 3 pages muettes montrant les manifestants se rapprochant de la Sorbonne, puis la charge des CRS. Les artistes savent montrer des individus normaux avançant calmement d'un pas décidé, mais aussi l'efficacité des forces de l'ordre, sinistres dans leur uniforme noir. le lecteur se délecte d'autres pages muettes, lors d'une nuit d'émeutes avec incendie de voitures (pages 36 & 37), pour un début de soirée plus calme passée en solitaire par Françoise (page 42), pour une soirée d'étudiants (page 52), pour l'état d'un immeuble après le passage des CRS (en page 61, mais complété par 2 bandes de texte). le lecteur apprécie également la direction d'acteurs, de type naturaliste, sans exagération dramatique, lui donnant le sentiment de côtoyer de vrais individus. Au fil des séquences, il apprécie de découvrir une image inattendue, qu'elle soit ordinaire (comme le bureau de la responsable du département des étudiants), ou plus spectaculaire (comme un magnifique coucher de soleil sur la Tour Eiffel).
Au travers de cette bande dessinée, le lecteur revit une partie des événements de mai 1968, dans une reconstitution documentée et intelligente, rendue plus vivante par les croisements et les interactions des 5 personnages principaux. En fin de volume, il découvre 2 pages texte de consacrées à la chronologie des événements de l'année 1968, du premier janvier au 31 décembre. Cela le conforte dans le fait que les auteurs savaient qu'ils ne pouvaient pas tout condenser en 72 pages. Là encore dans cette frise chronologique, ils ont fait des choix. À la lecture, il apparaît qu'ils ont souhaité donner une ouverture sur d'autres pays : États-Unis, Tchécoslovaquie, Espagne, Vietnam, Allemagne, etc. Il y figure également des événements qu'ils n'ont pas intégrés dans leur bande dessinée, comme la marche de trente mille étudiants jusqu'à la tombe du Soldat Inconnu en chantant l'Internationale, le 07 mai 1968. Ils intègrent également d'autres éléments majeurs non liés à mai 68, comme la deuxième greffe de cœur réalisée par le professeur Bernard au Cap (02/01/68), les dixièmes Jeux Olympiques d'hiver (février 68), la victoire d'Eddy Merckx au Paris-Roubaix (05/04/68), la deuxième partie de la frise se concentrant sur les faits majeurs de la résolution de la crise de mai 1968 et les faits majeurs internationaux.
Arrivé à la fin du tome, le lecteur est en droit de se poser la question de ce qu'il a vraiment lu. Il s'agit donc par la force des choses d'une reconstitution partielle et partiale des événements de mai 1968. En premier lieu, il se demande à quoi sert vraiment le dispositif narratif de l'interrogatoire se déroulant après les événements principaux. Finalement les auteurs ne s'en servent pas vraiment comme d'un outil pour introduire un recul et donc un éclairage a posteriori avec la connaissance de ce qui s'est passé. Ils l'utilisent une fois ou deux pour montrer le décalage entre la déposition de Jay Ferguson et ce qui s'est vraiment passé, mais sans effet comique ou accusateur, ni pour Ferguson, ni pour le rôle de la police. Ayant refermé la BD, le lecteur se dit qu'ils l'ont utilisé pour lui montrer ce qu'il reste des faits au travers de ladite déposition : des événements dépassionnés, privés de ressenti, de l'exaltation qui a donné une partie de son sens à l'implication des uns et des autres.
À plusieurs reprises, le lecteur observe que les auteurs insistent sur la violence des forces de l'ordre, envers la jeunesse qui manifeste. Les 2 premières pages muettes condamnent sans appel cette violence. En page 38, une jeune femme explique qu'elle a vu un CRS la viser, un autre explique comment les habitants leur versaient de l'eau dessus pour atténuer les effets des gaz lacrymogènes. Mais en page 48, un adulte (le père dans une famille bourgeoise) explique que les médias font en sorte de ne jamais parler des violences commises par les manifestants, en particulier contre les CRS. Dans le contexte du récit, cette phrase devient ambivalente car elle est prononcée par un individu incarnant l'ordre établi, une forme d'autorité paternaliste. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut partager le point de vue clairement affiché des auteurs, ou s'en tenir au fait que pour beaucoup d'étudiants ce fut un premier contact avec une violence relevant d'une situation de combat qu'ils avaient pour partie provoquée. Au cours de la lecture, le thème de la lutte des classes ressort également à plusieurs reprises, en particulier au travers de la possibilité du rapprochement du mouvement étudiant, avec les revendications des ouvriers et la grève générale. La chronologie en fin de volume permet de se faire une idée plus nuancée de ce rapprochement potentiel. Par ailleurs les auteurs développent également le thème de l'émancipation de sa classe sociale avec un avis tranché : toute tentative est vouée à l'échec, que ce soit pour Françoise dont les valeurs sont incompatibles avec celles de la classe de la grande bourgeoisie, ou pour Gilles qui ne peut pas renoncer aux plaisirs matériels que lui procure l'argent.
Avec cette bande dessinée, les auteurs réussissent le pari un peu fou de présenter leur vision de mai 68, sans sacrifier à ses différentes dimensions et sans s'éparpiller. le lecteur en ressort avec la sensation d'un récit très cohérent, bien nourri, sans volonté de faire croire qu'il couvre tous les aspects de ce mouvement. Il a passé un moment de lecture très agréable grâce aux planches magnifiques des artistes, prenant le temps de la lecture pour mieux la savourer. Il en ressort un peu dépité quant au bilan que dressent les auteurs, bilan formulé par Bouba en page 46, indiquant que la classe ouvrière n'est plus une classe révolutionnaire et que les étudiants ne sont que l'avant-garde d'eux-mêmes. Dans le même temps, il constate également que les personnages ont tous été transformés par cette expérience, la majeure partie en mieux, et que même si les auteurs ne mettent pas ce point en avant, les étudiants ont pu faire entendre leur voix, ce qui a donné lieu à des transformations durable en profondeur, vers une société moins paternaliste et plus participative.
Le parfum imaginaire des fleurs artificielles
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Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru en avril 2018. le scénario a été écrit par Véro Cazot, les dessins et la mise en couleurs ont été réalisés par Camille Benyamina. Cazot est également la scénariste de l'excellente BD Betty Boob, dessins de Julie Rocheleau. Cette histoire comporte 146 pages de bandes dessinées. Il est découpé en 4 chapitres : (1) le parfum imaginaire des fleurs artificielles, (2) à la croisée des ondes, (3) la théorie des cordes sensibles, (4) la fin des illusions.
Max est en train de ramener une plante en pot artificielle chez lui, à pied. Alors qu'il traverse une rue, il se retrouve repoussé par le flot de piétons venant en sens inverse, au point de se retrouver à son trottoir de départ, tellement personne ne prête attention à lui. Il rentre chez lui et découvre sa copine Ana au lit en train de se faire déshabiller par un autre homme. Ce dernier s'étonne, sans être plus gêné que ça ; Ana se rend compte qu'elle avait oublié l'existence de Max, alors que ça fait 4 ans qu'ils sont ensemble. Léo (diminutif de Léonie) est en train de prendre un verre de Sancerre au comptoir, un peu ennuyée. Elle répond à un autre client qu'elle n'arrive pas à retrouver son appartement. Il lui propose de l'accompagner jusqu'à son adresse. Elle lui propose de monter avec lui et ils font l'amour. Au matin, elle joue les amnésiques effarouchées pour que le coup d'un soir déguerpisse au plus vite. Sa copine Jasmine (psychologue) arrive pour lui rendre visite et comprend immédiatement le subterfuge de Léo. Cette dernière prépare des repas fait maison qu'elle livre à des clients.
Le même jour, Max se rend en consultation chez Jasmine, souffrant d'être insignifiant aux yeux des autres, au point que sa présence soit inconsistante, et que les autres ne le voient littéralement pas. Après quoi, il retourne dans l'appartement d'Ana, récupère ses affaires, et s'en va passer un nuit à l'hôtel. À chaque fois qu'elle rentre chez elle, Léo tient sa bombe lacrymogène à la main afin de se défendre contre les spectres présents dans son appartement. Elle récite une prière en forme de mantra avant de s'endormir, mais elle cauchemarde en pensant aux spectres imaginaires. le lendemain, Max prend une autre colocation, avec un dénommé Nabil, dans le même immeuble que celui de Jasmine et Léo. Il sort prendre l'air sur le balcon et aperçoit Jasmine sur le balcon voisin. Il la salue, mais elle ne le voit pas, et salue Nabil qui se tient derrière lui. Max insiste ; elle finit par le remarquer mais ne le reconnaît pas alors qu'il est son patient. Alors que Max ramène ses affaires dans l'immeuble (y compris sa plante artificielle en pot), il croise Léo qui lui dit que sa plante sent bon. Ils font connaissance, et Max lui tend la main pour une poignée de main, mais elle a un geste de recul en constatant qu'il lui manque 2 phalanges à l'index de la main droite.
Après l'extraordinaire BD Betty Boobs, le lecteur guette la production suivante de ses auteures. Il découvre l'épais roman graphique de Véro Cazot, s'étant associée à une autre artiste dont les brèves notes en fin de volume indique qu'elle est tombée en amour pour le scénario. La scénariste a développé une histoire d'amour faite de petits rien sur une longue pagination, avec l'intervention d'un élément surnaturel : l'existence corporelle de Max s'éloigne de la réalité physique de l'humanité. Concrètement, il devient une sorte de fantôme, vivant dans un monde fantomatique qui est le reflet du monde réel, qui s'y superpose, mais il n'est plus perceptible que sous forme de discrètes sensations, et que par un nombre très restreint d'individus, essentiellement Léo. Sur la base de ce postulat, cette histoire d'amour revêt une forme des plus étranges, mais aussi inédite, dans laquelle Max peut observer tous les faits et gestes de Léo dans son intimité, alors que celle ne ressent que vaguement une poignée d'effets de sa présence. Camille Benyamina représente alors Max de la même manière que les autres personnages, mais avec des traits de contour moins appuyés, ou des couleurs translucides, laissant apparaître une partie de ce qui se trouve derrière lui, décors ou personnages.
Il ne faut pas longtemps au lecteur pour saisir le concept de la nature fantomatique de Max, et les auteurs facilitent ce glissement vers la dématérialisation en tirant avantage de la pagination, montrant que le passage vers l'intangibilité s'effectue progressivement. le lecteur et le personnage (Max) s'habituent ainsi en douceur à cet état sortant de l'ordinaire. Les dessins et le comportement de Max montrent un individu gentil, attentionné, ne cherchant pas à se mettre en avant, éprouvant de l'empathie pour les autres, apportant une forme de soutien ou de réconfort discret, sans chercher de récompense, sans attendre de remerciement. D'une certaine manière son comportement le rend aussi falot qu'attendrissant. Sa banalité le rend littéralement transparent aux yeux des autres, alors même que sa présence produit un effet réconfortant. le lecteur ressent toute la qualité de l'écriture et de la narration des auteures en prenant conscience que Max n'est pas fade ou inexistant. Bien au contraire, il s'attache tout de suite à cet individu discret et prévenant, gentil et attentionné, tout en conservant un caractère qui n'est ni celui d'un sycophante, ni celui d'un individu qui n'existerait qu'à travers les autres. Plus Max devient inexistant aux yeux des autres, plus il prend de la consistance pour le lecteur.
Dans le même temps, le lecteur s'attache immédiatement à Léo, jeune femme pleine d'entrain, semblant facile à vivre souvent d'humeur enjouée, décidée et sachant ce qu'elle veut, sociable. Camille Benyamina la représente avec une silhouette élancée, dans des postures naturalistes, sans velléité de la transformer en modèle de beauté, en mannequin de présentation de vêtements de mode ou de produits de beauté. Elle présente une forte identité visuelle du fait de sa chevelure rousse un peu sauvage (ce n'est pas non plus une publicité ambulante pour shampoing), et des taches de rousseur sur son visage. du fait de la pagination et des situations évoquées, le lecteur pénètre dans son intimité, que ce soit pour des moments solitaires comme le rituel du coucher, ou pour des interactions sociales, avec une belle crise de fou-rire qui amène immédiatement une sourire sur le visage du lecteur. L'artiste sait capter les gestes machinaux et les postures féminines, sensibilité visible dans les petits détails, comme la manière de retirer son débardeur en page 43. Il pénètre également dans son intimité physique que ce soit lors de sa toilette ou des ébats sexuels. À chaque page, il ressent une sensibilité féminine qui s'exprime, à l'opposé d'une mise en scène dans la performance physique, et sans sensiblerie, un équilibre délicat et épatant.
Au travers des scènes de la vie de tous les jours, le lecteur découvre en Léo, une jeune femme charmante, irrésistible même, car ses faits et gestes sont présentés comme naturels, comme allant de soi, les auteures lui laissant la possibilité de justifier un comportement sortant de l'ordinaire (sa simulation d'amnésie) en parlant à un autre personnage. Elle emporte l'amitié du lecteur par son refus de se résigner à la solitude, de subir les fantômes de ses angoisses, de faire au mieux avec ce qu'elle a (le choix de concubin), et son goût pour le sancerre et le chablis. En vis-à-vis d'elle, les différences de caractère d'avec Max ressortent avec force. Son langage corporel et ses postures font apparaître un individu plus effacé et plus prévenant. Utilisant toujours la copieuse pagination du récit, Véro Cazot préfère montrer l'état de Max plutôt que de l'expliquer. le lecteur cartésien peut être un peu rebuté par ce procédé, mais il se rend compte que son attachement pour le personnage va grandissant et qu'il consent bien volontiers le petit supplément de suspension d'incrédulité nécessaire pour rester dans l'histoire. Or Max ne reste pas juste condamné à l'état de voyeur passif. Il bénéficie même d'une séquence constituant une variation sur le thème de l'origine secrète.
Alors qu'il s'est confortablement installé dans la relation univoque entre Léo et Max, le lecteur a la surprise d'accompagner Max rendant visite à ses parents. Il est encore plus surpris de constater qu'il a aussi disparu pour eux, quasiment remplacé par un chien. Les dessins montrent des adultes d'une cinquantaine ou peut-être soixantaine d'années, sereins et confortablement installés dans leur vie, apaisés et entièrement satisfaits du plaisir que leur apporte leur chien. La séquence est d'autant plus déchirante que Max ne se résigne pas à la situation, mais l'accepte comme une forme de fatalité contre laquelle il n'est pas utile de lutter. Il analyse son histoire personnelle plutôt que de subir et de se lamenter Son inexistence atteint un summum : ce n'est pas simplement qu'il ne représente rien pour tous ceux qu'ils croisent, c'est aussi qu'il n'a plus d'importance pour ses parents, qu'il n'en a jamais eu. Il s'agit d'une séquence d'une rare cruauté, rendue plus insupportable par sa douceur et son naturel. le lecteur découvre par la suite que ce comportement découle d'une circonstance liée à l'histoire personnelle de Max, relatée page 106 & 128, susceptible d'induire un tel refoulement. Cet effacement total de l'existence de Max est de nature à fendre le cœur de n'importe quel lecteur, et pour autant le récit ne verse pas dans le misérabilisme. le comportement de Max relève plus de l'acceptation que de la résignation dans la mesure où il se rend compte que son état spectral lui permet de se livrer à des activités interdites aux gens en chair et en os. C'est ainsi qu'il prend un bain de soleil version naturiste (page 71) au milieu de des autres usagers du parc public, pour un dessin en pleine page des plus libérateurs.
Ce n'est pas la seule scène de nudité, car la sexualité et elle occupent une place importante dans le récit, apparaissant dans une quinzaine de pages, soit environ 10% du récit. À chaque fois, il s'agit d'un comportement naturel s'intégrant de manière organique dans le récit. Les dessins de Camille Benyamina ne peuvent pas être qualifiés de pornographiques, même lors de la représentation de l'acte sexuel, mais plutôt de sensuels, y compris lorsqu'il y a nudité frontale, voir pénétration lors de la page 81, entièrement dévolue à des accouplements entre adultes consentants. L'artiste ne se concentre pas sur les détails (pas de représentation des tétons, uniquement des auréoles), et ne place pas ses personnages dans des postures pornographiques ou de magazine de charme. La relation sexuelle est dépeinte comme une chose allant de soi, débarrassé de toute névrose ou de rapport de domination. Cela n'empêche pas les auteures de placer le lecteur dans une position de voyeur passif pour des scènes de positions banales, de masturbation, de triolisme, et même de lecture de manga pornographique.
L'activité sexuelle fait donc partie de la vie des personnages, sans fausse pudeur, mais sans que cela n'en devienne leur activité essentielle. Non seulement le lecteur se retrouve en position de voyeur, mais Max également car il a choisi de s'installer dans l'appartement de Léo, en tant que fantôme invisible. Il partage donc tous les moments de son intimité. Cazot & Benyamina utilisent le dispositif surnaturel du fantôme amoureux pour mettre en lumière des facettes de la relation amoureuse. Max a décidé de vivre avec Léo, même si celle-ci ignore tout de sa présence. Il a ainsi l'occasion extraordinaire de vivre avec elle à chaque instant de sa vie. Dans un premier temps, le lecteur constate que cette relation déséquilibrée ne profite qu'à Léo : Max se montre attentionné envers Léo en essayant de la rasséréner, alors que Léo ignore jusqu'à son existence. le langage corporel de Léo évolue, indiquant qu'elle a regagné confiance en elle, qu'elle n'est plus minée par les fantômes du soir, les doutes et les angoisses qui l'assaillent. Max se détend également dans cette quasi absence de d'interaction avec le monde physique, acceptant l'état qui est le sien quasiment depuis sa naissance (il paraît que sa mère avait oublié qu'elle était enceinte jusqu'à ce qu'elle accouche). le lecteur peut voir cette détente dans son comportement moins inquiet.
Bien évidemment la tentation est forte pour le lecteur de se lancer dans des considérations psychanalytiques. Max consulte Jasmine une psychologue. Il est question de traumatisme d'enfance, entre la mort de la petite voisine de Max, et les douches de Léo dans l'enfance, ou encore de Max étant enfant de personne (page 105). À plusieurs reprises, des remarques anodines font émerger des névroses légères : Léo se rendant compte qu'elle n'arrive pas à supporter la vue d'un doigt auquel il manque des phalanges, un homme obnubilé par le risque d'un poil de nez qui dépasse, une problématique de mauvaise odeur corporelle. Dans ces occasions, le lecteur apprécie à sa juste valeur l'osmose entre scénariste et dessinatrice, comme si le récit était raconté par une unique personne. Mais le lecteur peut aussi se passionner pour la dynamique de la relation qui se développe entre Léo et Max. Leur qualité de vie se trouve dégradée, celle de l'un comme celle de l'autre quand ils ne partagent pas leur vie. Il se développe ainsi une forme de codépendance pour pouvoir accéder au bonheur. L'un agit comme un exhausteur de goût pour l'autre, et dans l'autre sens l'autre fait littéralement exister le premier. À plusieurs reprises, le lecteur ressent la forte impression que c'est le vécu de la scénariste qui fait exister ces sentiments, comme si certains passages relevaient d'une autofiction honnête et sans fard.
Le lecteur referme le tome, totalement sous le charme d'une relation à laquelle il a presque participé de l'intérieur. La pagination laisse le temps aux personnages d'exister, et aux auteures de faire exister des moments fugaces, des sensations ténues qui sont l'essence même de la relation entre Léo et Max, qui lui donnent son unicité et sa qualité. Alors même qu'il s'agit d'une comédie sentimentale des plus intimes, le surnaturel est utilisé avec ingéniosité pour montrer le caractère et les difficultés psychologiques des 2 personnages principaux. Pourtant le récit reste léger d'un bout à l'autre, à la fois grâce aux dessins d'un grand naturel et d'une grande justesse pour le jeu des acteurs, à la fois grâce à l'écriture discrètement sophistiquée de Véro Cazot. S'il y est sensible, le lecteur apprécie la finesse d'observation qui s'exprime dans certaines phrases, ainsi que la saveur cocasse de certaines métaphores comme celle de la douche froide que subit Max, ou de son attachement à une plante en plastique, aussi factice que sa vie sociale.
Jamais, je n'étais allé en arrière auparavant.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il est paru en mars 2018. C'est l’œuvre de Vincent Vanoli qui a tout fait, scénario, dessins, lettrage. C'est un auteur de bande dessinée, qui a commencé à publier en 1989 chez L'Association, ayant une trentaine de BD à son actif.
Un homme vit dans les bois ; il n'est qu'une silhouette blanche sans caractéristique, sculptant de petites statuettes aux formes improbables, auxquelles il ajoute des brindilles et qu'il laisse dans la nature. Un jour, alors qu'il mord dans le cou d'une perdrix, il observe un paysage parfaitement symétrique, autour de l'axe d'une cascade. Il passe de l'autre et dans son esprit quelque chose change. Il ne souhaite plus revenir en arrière, et il décide de sortir du bois. Au bout d'un champ, il découvre un monsieur qui semble l'attendre, qui lui tend des vêtements pour couvrir sa nudité, qui le rase et lui coupe les cheveux, en lui indiquant qu'il est prêt pour rejoindre la civilisation. Frédéric se dirige alors vers la ville, en passant au travers d'une casse automobile, où les marginaux qui s'apprêtaient à le détrousser, le laissent passer sans dommage. Arrivé en ville, il devient un anonyme dans la foule et ses pas le guide mécaniquement jusqu'à son pavillon avec jardin. Il a la clé de grille dans ses poches. Il rentre chez lui.
Frédéric pénètre dans la pièce qui lui sert d'atelier de sculpture et il est submergé par les souvenirs ou les sensations que déclenchent en lui ces formes. Il ouvre grand les fenêtres et les volets pour aérer la pièce et dissiper les mauvaises odeurs. Il se tient sur la terrasse et voit le soleil, d'un bleu éclatant, se lever. de l'autre côté de la rue, il est observé par une femme qui fut son modèle. Elle a déjà revêtu sa tenue de serveuse et après avoir accusé le coup du retour de Frédéric, elle se rend à la brasserie pour prendre son service. Après une journée de travail ingrate, elle rentre chez elle. Elle se déshabille et ne se vêtit que d'un châle jeté sur ses épaules. Elle recommence à observer le sculpteur à la dérobée, et elle note ses interrogations et ses angoisses dans un carnet. Elle est, elle aussi, observée à la dérobée par un vieux monsieur qui prévient la police et qui énonce à haute voix ce qu'elle est en train de marquer dans son carnet.
S'il a lu le court résumé accompagnant l'ouvrage sur les sites de vente, le lecteur connait déjà tout de l'intrigue… et pourtant il est complètement pris au dépourvu par la première séquence, avec cet individu qui n'est qu'une silhouette blanche, vivant comme un sauvage dans les bois, et s'adonnant à une forme d'art primitif. Il découvre des dessins réalisés au pastel noir, faisant parfois ressortir le grain du papier, avec une approche mêlant description précise de la flore, et approche naïve pour la silhouette de l'homme, ou pour celle de la perdrix. Il regarde des cases chargées en traits, un horizon fermé par les arbres, une nature touffue, sans être inquiétante ou menaçante. Il voit littéralement le personnage s'incarner sous yeux, une fois qu'il a traversé le ruisseau, un homme nu à la chevelure hirsute, à la barbe négligée. Il avance sans difficulté, sans souffrir de l'absence de chaussure, sans ressentir la fraîcheur. Les cases deviennent plus sombres quand il est sorti du bois même si l'horizon s'est élargi, chaque surface étant chargée du noir déposé par le crayon.
Après cette entrée en matière très déstabilisante, le lecteur découvre ce que lui promet le court texte promotionnel. Il plonge dans une monde très charbonneux, avec des formes à la perspective étrange, distordues parfois pour accentuer les ombres et les angles, évoquant l'expressionnisme allemand et M le Maudit (1931) de Fritz Lang. Les dessins donnent l'impression de décrire une ville de moyenne importance dans une France des années 1930 ou un peu plus, même si la modèle indique qu'elle a pris des jours de RTT et si un figurant utilise un téléphone portable. L'observation des tenues vestimentaires conforte le lecteur dans cette impression d'une histoire se déroulant au milieu du vingtième siècle, malgré ces 2 anachronismes, dans la partie pavillonnaire d'une ville assez importante pour se constituent des foules de badauds qui se croisent sur les trottoirs sans se connaître. La narration visuelle présente une forte personnalité, avec ces bâtiments aux verticales un peu de guingois, ou penchées, les visages un peu anguleux avec des traits de contour parfois un peu hésitants, pas peaufinés.
L'artiste n'utilise donc que des crayons noir pour détourer les formes, et représenter les ombres portées, souvent exagérées, étirées. de manière déconcertante, il utilise avec parcimonie la couleur bleu pour figurer la lumière du soleil, et aussi une forme d'énergie ou de beauté intérieure. La bande dessinée se déroule sur 74 pages dont 30 sont dépourvues de tout texte. Vanoli accorde donc une place significative à une forme de narration uniquement visuelle. Dans ces pages silencieuses, la déformation des décors joue à plein. L'absence de texte incite le lecteur a plus concentrer son attention sur les dessins pour en distinguer et en assimiler les éléments d'informations visuelles. Certaines cases peuvent être construites sur un ou des axes directifs de la composition, aboutissant à un dessin rapidement lu et interprété. À l'opposé, certaines cases peuvent être proches de la technique de collage, avec des éléments visuels disposés les uns à côté des autres, et ne provenant pas de ce qui pourrait être une seule photographie, mais de différentes prises de vue. le lecteur détecte d'abord la sensation de surcharge cognitive ; puis il détaille un élément après l'autre. Il ressent alors l'état d'esprit dans lequel se trouve le personnage à devoir gérer une surabondance de stimuli. Par exemple c'est ce qui se produit la première fois où Frédéric se retrouve à marcher dans des rues au milieu de la foule. S'il se montre assez curieux et un peu patient, le lecteur découvre des détails inattendus, comme un café restaurant à l'enseigne de Chez Tintin. le lecteur est également complètement pris par surprise lorsque la couleur bleu s'invite sur la page pour un effet féerique, évoquant le pouvoir de la création artistique et ses effets émotionnels.
Dans un premier temps, le lecteur peut trouver certaines scènes un peu longues (la traversée de la ville quand Frédéric rentre chez lui), voire inutiles (le prologue dans les bois, le mime racontant ce qu'il sait déjà). L'intrigue ne présente pas grand intérêt puisqu'il semble acquis dès le départ que Frédéric a bien commis un meurtre. le personnage du vieux monsieur formulant à haute voix, les phrases que le modèle est en train d'écrire dans son carnet apparaît comme un dispositif totalement artificiel, sans rien apporter au déroulement de l'histoire. D'un autre côté, le parti pris expressionniste fonctionne parfaitement pour rendre compte du trouble mental de Frédéric, et la scène où il se met à courir dans la ville comme pourchassé par son double blanc fantomatique est un hommage extraordinaire à la fuite d'Hans Beckert dans M le maudit. À plusieurs reprises, le lecteur perçoit qu'un des enjeux du récit est d'ordre psychologique : à commencer par la culpabilité de Frédéric qui s'exprime par sa peur de ses propres statues, mais aussi sa mémoire défaillante, suite à un blocage produit par un traumatisme psychique.
Une fois cette prise de conscience opérée, le lecteur se rend compte qu'il peut aussi envisager plusieurs éléments du récit sous une forme métaphorique. La scène d'ouverture dans les bois peut se voir comme un retour à l'état naturel, mais aussi comme une perte des fonctions supérieures du cerveau, ne laissant plus que les fonctions de survie. L'activité manuelle de pétrir de la boue pour fabriquer des statuettes des formes improbables n'est pas tant automatique, qu'un lien avec une occupation antérieure de sa vie normale. Les statues de son atelier sont autant d'artefacts de sa vie avant le traumatisme, l'incarnation physique de ses souvenirs, de ses accomplissements passés. Avec ces idées en tête, le monsieur âgé à lunettes qui énonce les propos de la modèle prend des allures de stéréotype de psychanalyste dont l'apparence doit beaucoup à Sigmund Freud. le lecteur peut même imaginer que les créatures difformes sous cloche de verre dans son salon sont les différents troubles psychologiques qu'il a extrait de ses patients pour les neutraliser. Cet individu devient une sorte d'avatar de l'auteur triturant ses personnages, mettant à nu leur psyché.
Une fois envisagé le point de vue psychanalytique du récit, chaque scène prend sens. Lorsque Frédéric assiste à un spectacle de mime avec un autre acteur fournissant les éléments narratifs pour expliquer ce qui est mimé, le lecteur comprend qu'il s'agit de son inconscient qui s'exprime de manière imagée (le mime) alors que sa conscience travaille à interpréter ces signaux. le lecteur se rend compte que cette scène constitue également un bel hommage à la scène de la pièce Hamlet (1603) de William Shakespeare, quand Claudius est le spectateur d'une pièce de théâtre racontant un meurtre identique à celui qu'il a commis. Même de petits détails prennent sens. le lecteur avait remarqué que le tapis de la chambre de la modèle porte de curieux motifs : ceux du Yin et du Yang, mais sans le point noir au milieu de la goutte blanche, et le point blanc au milieu de la goutte noire. Il y a là une forme d'incomplétude qui fait miroir à la relation qu'elle entretient avec Frédéric. Elle est incomplète tant qu'il ne la prend pas comme modèle, tant qu'elle ne devient pas forme sculptée, qu'elle ne s'incarne pas dans statue à l'épreuve du temps, tant qu'il ne l'a pas fait s'incarner.
Alors même que s'il ne s'est pas renseigné sur cette bande dessinée avant d'en faire l'acquisition, le lecteur a l'impression de découvrir une histoire qu'il connaît déjà de bout en bout, il se rend compte aussi que la narration le déroute au début. Vincent Vanoli a choisi un parti pris marqué pour sa mise en images, celui de l'expressionnisme allemand, et plus particulièrement de Fritz Lang pour son film M le Maudit. le cumul de certaines remarques finit par lui faire prendre conscience de la nature psychanalytique du récit, donnant du sens à de nombreuses bizarreries narratives. Il referme la bande dessinée encore sous le coup de la passion égocentrique éprouvée par la femme désirant parachever son rôle de modèle et d'amante, et par l'impression tenace que le sculpteur est autant un meurtrier, qu'une victime d'un système créatif qui lui a dicté son comportement dans une large mesure.
Je suis heureuse de vivre ça avec toi.
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Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre, initialement parue en 2011. L'histoire a été coécrite par Maryse & Jean-François Charles, et peinte par Gabriele Gamberini. Ces créateurs ont également réalisé Red Bridge, Tome 1 : Mister Joe and Willoagby (2008/2009) en 2 tomes.
Martin Bonsoir est un routier qui conduit un gros semi-remorque pour le compte d'une entreprise appelée Harris Transports situé à Phoenix en Arizona. Il traverse la région des Laurentides dans la province du Québec, et se dirige vers la ville de la Tuque. Arlos que le soleil de fin d'après-midi fait ressortir les couleurs des feuilles d'automne, il est surpris par une tempête de neige, se trompe à un embranchement, et négocie mal un virage. Son camion se met en ciseau, et les roues patinent. Il se rend compte en plus qu'il n'y a pas de pelle de déneigement sur le camion. Il ne lui reste plus qu'à aller chercher de l'aide à pied. Un panneau lui indique que la ville la plus porche se situe à 4 kilomètres. Il remonte le col de son blouson et commence à marcher péniblement dans la neige. Au bout d'une demi-heure, il aperçoit une lumière. Il s'en rapproche. Il s'agit d'une maison isolée. Il actionne la sonnette, une femme ouvre en tenant à la main un fusil, elle ne comprend rien à ses explications.
Il reprend connaissance allongée sur le canapé où la femme l'a déposé tant bien que mal. Elle l'a recouvert d'une épaisse couverture. Elle lui a également préparé des fèves au lard. Elle lui parle d'une certaine Maria Chapdelaine. Martin Bonsoir accepte l'hospitalité d'Esmé Larivière, pour la nuit. le lendemain, elle lui prépare un petit déjeuner (des oeufs sur le plat et du bacon), et le ramène en pick-up jusqu'à son bahut. Elle lui explique pourquoi il ne démarre pas, et comment le faire démarrer en réchauffant précautionneusement la vanne du système de freinage. Elle le ramène chez lui et le convainc d'attendre le lendemain pour repartir, une fois que la tempête de neige sera passée. le lendemain matin, elle lui demande de l'emmener dans son camion, jusqu'à sa destination en Arizona. Bien qu'étonné par cette demande inattendue, il accepte la proposition et charge ses 3 valises, et Melchior son animal familier, un écureuil.
Maryse & Jean-François Charles forment un couple qui réalise de nombreuses séries comme India Dreams (depuis 2002), Ella Mahé avec d'autres dessinateurs, Les Pionniers du Nouveau Monde avec Ersel, ou des histoires complètes comme L'herbe folle (2016). Mais ce qui séduit immédiatement, c'est la partie graphique. le lecteur apprécie la texture de la neige sur la couverture, ainsi que le froid qui s'en dégage. Il est ébloui par les couleurs rougeoyantes des feuillages des érables, et leur reflet dans le fleuve, dans l'illustration en pleine page, de la première page. Il regarde la neige coller aux chaussures et au jean de Martin Bonsoir, en page 13. Il découvre la glace striée de la surface gelée d'un lac en page 40, avec les flotteurs de l'hydravion pris dedans. Il retrouve le magnifique flamboiement roux en page 47, avec 2 maisons à l'architecture typique de la région. Il découvre la grisaille des néons de l'autoroute urbaine à l'approche de Montréal en page 48, ou encore le bitume gris d'un parking autoroutier en page 51. Il retrouve la beauté de la nature avec les chutes du Niagara en page 54, un pont à haubans au-dessus d'un des grands lacs en page 68, les plaines du Dakota du Sud en page 74, le Mont Rushmore en page 78, etc.
Gabriele Gamberini réalise toutes les pages en peinture directe, et il sait rendre compte de la beauté des paysages, de leur aspect sauvage, sans jouer sur une vision romantique, mais plutôt naturaliste. Il sait utiliser la peinture par touche pour rendre compte de l'effet général, du jeu de la lumière, d'une impression. L'itinéraire suivi par le routier est une invitation au voyage, une promenade touristique faisant honneur aux paysages naturels du Canada, puis des États-Unis. Si le lecteur a déjà visité ces endroits, il en retrouve la saveur unique, les caractéristiques, les sensations qu'ils lui ont laissées. S'il ne les connaît que par photographies ou films, il éprouve l'impression de pouvoir s'y projeter, de les redécouvrir. Il a l'impression de sentir la résistance et la texture de l'herbe quand Esmé et Martin s'arrêtent pour pique-niquer. Il admire les couleurs du coucher de soleil quand ils arrivent à un resto-routier près de Green River. Il reconnaît les différents types de végétation dans chaque endroit traversé.
Le pouvoir de conviction de l'artiste est tout aussi puissant pour les séquences d'intérieur : l'ameublement et la décoration de la maison d'Esmé, les couchettes dans la cabine du poids-lourd de Martin, le luxe de la suite où ils dorment lors de l'escale aux Chutes du Niagara, la décoration du resto-routier, etc. À chaque fois, Gabriele Gamberini donne l'impression de réaliser une photographie du fait du niveau de détails (le lecteur a l'impression de pouvoir mordre dans une miche de pain), tout en conservant une dimension tactile à chaque élément. Ainsi, même un accessoire aussi industriel que la cage en montant de fer de l'écureuil est à la fois dessiné rigoureusement, chaque barreau étant distinct, et à la fois doté de particularité, la lumière jouant de manière différente sur chaque barreau en fonction de ses irrégularités. le lecteur observe cette même capacité de précision et d'unicité dans les tenues vestimentaires. L'artiste a fait en sorte de doter Martin Bonsoir de tenues décontractées et fonctionnelles. Il est visible qu'Esmé a choisi ses tenues pour leur praticité pendant le voyage, tout en conservant une classe certaine. Il est possible par contre que le lecteur se sente plus partagé en ce qui concerne le rendu des visages. Les postures des personnages sont naturelles, et les expressions des visages sont nuancées et très parlantes, permettant de bien ressentir l'état d'esprit des protagonistes. Toutefois, les visages ne sont pas peaufinés, ce qui peut induire une forme de décalage, par rapport au reste de ce qui est représenté. Mais le lecteur se rend vite compte que cela n'obère en rien l'expressivité des personnages, ou la justesse du jeu des acteurs. La direction d'acteurs montre des individus adultes, se comportant comme tel, sans exagération ou caricature. le lecteur en apprend autant en regardant les personnages évoluer, bouger, accomplir les gestes du quotidien, qu'avec les échanges verbaux.
Totalement enchanté par la narration visuelle, le lecteur s'immerge sans s'en rendre compte dans le récit. Il découvre donc 2 personnages qui se rencontrent fortuitement et qui font un bout de chemin ensemble. Il en apprend un peu sur l'histoire personnelle de Martin Bonsoir, son père parti avant sa naissance, sa double nationalité, et très peu sur Esmé Larivière. Il les regarde coexister sans grande difficulté, Esmé étant enchantée de l'aubaine de pouvoir ainsi découvrir du paysage, Martin appréciant la compagnie de cette femme plus âgée que lui, un peu attentionnée sans être envahissante, sachant lui montrer les merveilles qu'il traverse avec un entrain certain. le lecteur prend conscience après coup du naturel de leur comportement, quand dans la dernière partie du récit il en apprend plus sur eux. En particulier, il trouve naturel qu'Esmé dispose d'une bonne connaissance des endroits qu'ils traversent de Trois Rivières, à Sanigaw, en passant par Fort Michilimackinac. de la même manière, il voit en Martin Bonsoir, un individu sympathique, capable d'accepter une autre personne dans la cabine de son camion, sans la trouver importune, sans se renfermer pour retrouver sa solitude habituelle. Les auteurs décrivent un routier dans la routine de son métier, sans condescendance, ni volonté romantique. La remarque sur Maria Chapdelaine (1913) de Louis Hémon ne constitue pas une moquerie, mais un indicateur de sa culture littéraire.
Très vite, le lecteur apprécie de partager l'intimité de leur relation naissante. Il ressent le plaisir simple qu'éprouve Esmé à faire la route avec quelqu'un au comportement amical. Comme Martin, il apprécie le charme de la gentillesse d'Esmé, ses remarques constructives, sa capacité à formuler la beauté des paysages, à apprécier à sa juste valeur la chance de voir passer une harde de bisons dans les plaines. Certes Martin Bonsoir effectue son métier, mais il ne semble ressentir de pression particulière ou d'inquiétude. Esmé est en villégiature a priori sur un coup de tête, sans inquiétude particulière quant à ses conditions de voyage ou à son compagnon de route. le lecteur éprouve un réel réconfort émotionnel à pouvoir être ainsi témoin d'une histoire simple, dans un cadre extraordinaire. Il n'est pas très surpris quand la première fâcherie survient et il sourit quand une demi-douzaine de semi-remorques aide Martin Bonsoir à retrouver Esmé Larivière. Il en oublierait presqu'il s'agit d'une histoire, et qu'elle doit avoir une fin. Les époux Charles racontent effectivement une histoire et les éléments un peu étranges que le lecteur avait accepté comme artifice sans conséquence pour créer ce rapprochement trouvent leur explication pour une conclusion qui touche au cœur. Il mesure alors toute l'affection qu'il avait développée pour ces 2 personnes, et la peine qu'il ressent en voyant l'histoire se terminer.
Maryse & Jean-François Charles et Gabriele Gamberini ont réalisé une histoire extraordinaire, à la fois au travers d'une narration visuelle exceptionnelle pour sa qualité touristique, mais aussi pour sa justesse de sa direction d'acteurs, et pour l'intelligence émotionnelle du récit.
Des histoires inégales, mais toutes intrigantes, qui tournent autour d’un collectionneur très particulier, qui ne s’intéresse qu’à des objets uniques et marqués par l’Histoire – ou tout du moins des histoires fortes. Il est prêt pour cela à risquer sa vie, à traverser le monde (chaque album le voie sur un continent différent, au milieu de peuplades sauvages, traquant les possesseurs des objets convoités, impitoyable, froid lorsqu’il s’agit de tuer ou de sauver sa peau).
Le héros est souvent aussi hiératique que beaucoup de décors, il n’est pas forcément charismatique. En tout cas il ne déclenche pas l’empathie. C’est une mécanique bien huilée – trop bien parfois, tant il réussit toujours à garder un miracle avec lui pour se sortir de très mauvaises passes. Mais on est prêt à accepter ces facilités, et à se laisser emporter dans ces pérégrinations dans lesquelles notre collectionneur se trouve souvent du côté des peuples indigènes (affabulateur parfois, comme lorsqu’il prétend avoir pris un temps la place de Crazy Horse au début de la bataille de la Little Big Horn). De la même façon, il a une propension à se déplacer un peu partout assez facilement qui surprend !
Mais ce qui fait tout accepter, c’est aussi et bien sûr le dessin de Toppi. On aime ou pas son style, mais on ne peut que lui reconnaître un immense talent. Il est amusant de voir comme il arrive à faire cohabiter sur une même planche d’importantes parties laissées blanches et d’autres parties foisonnantes de détails, d’un dessin méticuleux, quasi baroque.
Une lecture franchement plaisante, un dessin souvent impressionnant (c’est lui qui justifie mon coup de cœur).
Mais pas de gypaètes barbus
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Ce tome contient une histoire complète de 78 planches en couleurs. Il a été réalisé par Grégory Mardon (scénario, dessins et couleurs) et est paru la première fois en 2006. Il a bénéficié d'une réédition en 2011. Il a été intégré dans une cycle baptisé L'extravagante comédie du quotidien qui comprend 3 autres albums : Les poils (2011), C'est comment qu'on freine ? (2011), le dernier homme (2012). Il s'agit de la cinquième bande dessinée réalisée par Grégory Mardon.
Jean-Pierre Martin est un enfant qui est en classe de CE1, dans un petit village rural. En tant que parigot, il se fait souvent traiter de tête de veau, mais il côtoie aussi les différents animaux de la ferme comme les vaches, les chiens, les chats, les poules, les lapins, les rats, les canards, les perdrix, mais par les gypaètes barbus. Il a un bon copain qui s'appelle Cyril, et il aide avec lui aux travaux de la ferme, dans celle des Gérard. Parfois, il leur faut s'acquitter d'une tâche pas très bien définie comme tuer un chaton parce que la portée était trop nombreuse. À l'école, toutes les classes sont réunies dans une seule salle, du CP au CM2, sous l'égide d'un maître sévère mais juste. C'est également lui qui distribue les bons points, les petites images (= 10 bons points) et les grandes images (= 40 bons points), et qui dirige l'étude. À la fin d l'étude, les enfants rentrent tout seuls chez eux Jean-Pierre ayant quelques rues à faire tout seul dans le noir, et devant passer devant le terrible calvaire, avec son Christ en croix.
À la maison, il retrouve sa maman, son père ne revenant que tard du travail. Il a le temps de regarder un peu la télévision (un documentaire animalier) avant d'aller prendre son bain, de manger, et de réviser ses leçons. Il lui arrive ensuite de regarder la télé avec sa mère en attendant le retour de son père et d'aller se coucher. le week-end il voit passer les hommes qui s'entraînent au vélo, et il va faire office d'enfant de chœur pour la messe. Il peut assister aux combats de coqs quand il y en a d'organisés et même aux jeux d'argents dans la grange du cafetier Ulysse. L'après-midi, il joue à ses jeux dans sa chambre. Il va se promener tout seul dans la campagne en s'imaginant l'existence de bêtes sauvages, mais aussi de personnages fantastiques.
La couverture annonce la couleur : suivre la vie d'un jeune garçon à la campagne. Grégory Mardon lui donne rapidement une personnalité, à la fois issue de son histoire personnelle (il vient de la ville), à la fois de sa situation familiale (une mère présente, un père absent) et de son amitié avec Cyril. Dans les premières pages, le lecteur a du mal à s'impliquer fortement pour ce personnage. Il le voit faire des choses très banales, et les cellules de texte sont rédigées comme s'il les avait écrites, dans un style très simple et direct, premier degré. En outre les dessins ont un air naïf un peu simpliste, ce qui ajoute encore à l'impression infantile. Pourtant dès la page 5 (la troisième page de bande dessinée), il apparaît également une forme d'ironie dans les propos de l'enfant, involontaire de sa part, mais faite sciemment par l'auteur. Jean-Pierre évoque les animaux qu'il croise, et les dessins montrent la réalité prosaïque : les vaches sont frappées à la badine pour avancer, le chien est retenu par une chaîne pour éviter qu'il agresse tout ce qui passe, le chat est noyé dans le puits, les poules sont tuées et vidées, le lapin est éventré la tête en bas, les rats sont empoisonnés par un raticide, les canards ont la tête coupée et les perdrix sont abattues par les chasseurs. Si l'histoire est racontée du point de vue d'un enfant de 7 ans, la réalité n'est pas édulcorée pour autant. du coup, le lecteur comprend que l'auteur s'adresse bien aux adultes.
Le lecteur qui a vécu dans les années 1970 ou dans un village rural retrouve tout de suite les petits détails de la vie quotidienne. Même si elles sont dessinées de manière épurées, les tenues vestimentaires font authentiques, à commencer par les patchs sur les genoux des pantalons et aux coudes des pullovers. le salon de la maison des Martin contient des chaises dont le modèle atteste de l'époque, ainsi que la forme de leur téléviseur, sans télécommande qui plus est. Lors du long dimanche d'après-midi, page 33, le circuit électrique de petites voitures rappellera bien des souvenirs à ceux qui y ont joué. Impossible aussi d'avoir oublié le papier tue-mouche qui apparaît dans une case muette de la page 66, ou les terribles Gauloises sans filtre de la page 77. Finalement, c'est bien volontiers que le lecteur se laisse emmener dans ce coin de France d'une autre époque, par un garçon gentil, avec une façon de penser et d'envisager de son âge, tout en étant dépourvu de niaiserie ou de condescendance. Jean-Pierre n'est pas parfait. Il n'hésite pas à essayer de tuer le chaton pour obéir à la consigne de la fermière et pour être à la hauteur de ce que fait son ami Cyril. Il est un bon élève, mais pas un élève modèle. Il mange une hostie piquée dans la réserve avant l'arrivée du curé, pour la messe. Il essaye de fumer. Il commet même une bêtise ayant des conséquences graves.
Très rapidement, le lecteur se laisse également séduire par la capacité de l'auteur à le ramener dans l'enfance. Gréogry Mardon transcrit avec une rare sensibilité la manière dont les enfants rapprochent et associent des éléments hétéroclites, établissant un lien qui leur semble plus que logique, car il relève de l'évidence. Jean-Pierre ressent bien qu'avoir tué le chaton constitue un acte signifiant. La nuit même, son inconscient fait ressortir la dimension transgressive de l'acte au travers d'un rêve terrifiant. Lorsqu'il rentre de l'école à la nuit tombée, tous les sens du garçon sont aux aguets et il projette des fantasmagories sur ce qu'il ne peut appréhender clairement. Par exemple, il éprouve la sensation très réelle qu'il est capable de voir des gouttes de sang couler sur le front du Christ du calvaire, à partir des pointes de sa couronne d'épine transperçant la peau du front. Ces projections peuvent également revêtir une forme consciente, par exemple lorsqu'il se promène dans les champs et qu'il imagine que les vaches sont de dangereux minotaures, ou qu'un ver de terre dans une flaque d'eau peut être perçu comme le monstre du Loch Ness dans son lac. L'auteur utilise avec une rare pertinence cette spécificité des la bande dessinée qui permet d'établir ainsi des rapprochements entre ce qu'observe l'enfant et ce qu'il y projette, ce qu'il imagine.
Au premier abord, le lecteur adulte peut ressentir une forme déception vis-à-vis de dessins un peu trop naïfs. Dans un premier temps, il constate rapidement que si les formes semblent simplifiées, la densité d'information dans chaque page s'avère élevée. Avec la page 3, il fait l'expérience de la maîtrise du média par Grégory Mardon quand les images donnent un autre sens au gentil texte sur les animaux présents dans le village. Avec la page 13, il découvre une autre facette du savoir-faire de l'auteur avec une planche de 12 cases de la même taille, dépourvue de texte, reconstituant avec une verve étonnante une journée en école primaire. 3 pages plus loin, il y a à nouveau 3 pages sans texte lorsque Jean-Pierre rentre chez lui de nuit, et le lecteur sent l'inquiétude monter en lui, au fur et à mesure que le garçon s'imagine des monstres et des horreurs tapies dans les ténèbres. le lecteur sourit en voyant une double page dessinée à la manière des comics de romance, occupant la moitié de la page 23. Il y a ainsi 21 pages dépourvues de texte et quelques autres avec uniquement un phylactère, ou un cartouche de texte.
Grégory Mardon fait preuve d'encore plus de fluidité dans des pages muettes, en particulier les pages 52 et 66. Dans ces 2 pages il accole des vignettes de paysage ou de détail d'un décor, à nouveau sans texte, et dans la deuxième sans personnage, sauf dans la dernière case. La page 52 évoque l'arrivée du printemps au travers du temps changeant et les changements survenant dans les activités de tous les jours. La page 66 montre l'arrivée de l'été et de la chaleur. le lecteur ressent les sensations de Jean-Pierre observant chacun de ces détails, du vol d'hirondelles, au chien tirant la langue dans l'ombre de sa niche, en passant par le bourdonnement des insectes sous les frondaisons de la forêt. L'auteur fait passer au lecteur les sensations de cet été à la campagne, au travers d'impressions aussi fugaces que significatives. La dernière page est également muette et elle est d'une force peu commune dans sa couleur, dans les décors géométriques, et dans l'absence de personnages, donc de vie.
Éventuellement, avec le recul donné par les années, le lecteur peut trouver que la narration ne transcrit pas la forme de vie très égocentrée des enfants et leur dépendance vis-à-vis des adultes. Mais ce n'est pas le propos de l'auteur, et cela ne diminue en rien la qualité de sa reconstitution de l'enfance, des impressions qui y sont associées et de l'acuité des enfants à percevoir ce qui se passe sous leurs yeux. En particulier, Jean-Pierre se montre des plus perspicaces pour comprendre le comportement de ses parents, et pour en percevoir le sens, en l'exprimant à sa manière, avec les éléments de langage à sa disposition en fonction de son expérience de vie à son âge.
Grégory Mardon réussit un incroyable numéro d'équilibriste avec cette bande dessinée. Il ramène le lecteur à la vie de l'enfant, sans niaiserie ni sentimentalisme, en lui faisant percevoir la réalité comme Jean-Pierre, tout en lui montrant ce qui se passe de manière à ce qu'il puisse le comprendre avec ses yeux d'adulte. Dans un premier temps, les dessins semblent un peu trop naïfs et simplifiés pour un adulte, mais rapidement, leur charme opère au point que le lecteur se retrouve complètement immergé dans cette vie d'enfant insouciante, sans être dépourvue de drame. S'il souhaite y prêter attention, il se rend compte que de nombreuses pages racontent bien plus que l'histoire, faisant passer les émotions et les ressentis, avec une sensibilité d'une rare justesse.
Illusion que de vouloir penser objectivement
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Il s'agit d'une histoire complète, indépendante de tout autre, parue en 2016. Cet ouvrage est écrit et dessiné par Marc-Antoine Mathieu, également auteur complet de la série Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves, tome 1 : L'Origine.
Le récit s'ouvre avec une citation de Baruch Spinoza, tirée du livre II de L'éthique : Les hommes se trompent en ce qu'ils se croient libres ; et cette opinion consiste en cela seul qu'ils ont conscience de leurs actions et qu'ils sont ignorants des causes par où ils sont déterminés. Puis une silhouette humaine couchée se découpe en noir sur fond blanc. L'auteur effectue un zoom de case en case : il s'agit d'un flashmob sur un lac gelé au-dessus du cercle polaire. Dans cette foule compacte, il reste une place vide, où il semble manquer un unique individu. L'histoire revient en arrière au Musée-miroir de Bilbao, alors qu'Otto Spiegel donne sa dernière représentation, réalise sa dernière performance. Il est pris d'un vertige, comme au bord du gouffre et il ne trouve comme issue qu'un seul geste, celui d'une rupture. de retour chez lui, il a la conviction que sa carrière d'artiste spécialisé dans la métaphysique du doute est terminée.
Dans les jours qui suivent, Otto Spiegel apprend la mort de ses parents. Il se rend chez le notaire qui lui présente un cliché de ses parents dans l'accident de voiture, et il prend acte de leur legs : leur pavillon de banlieue. S'y étant rendu, il trouve une malle au grenier. L'ayant ouverte, il trouve des cahiers, des notes, des dessins, des documents photo, audio et vidéo qui retracent de manière exhaustive les 7 premières années de sa vie. Il vient d'hériter de lui-même. Il prend la décision de se retirer de la vie active, d'emménager dans un vaste loft en périphérie d'une ville reculée. Il choisit de consulter ces archives de sa vie à rebours, en commençant par le trois-cent soixante cinquième jour de sa septième année. Il se rend compte qu'il lui faut une journée pour parcourir les enregistrements décrivant une journée de sa vie.
Même si le lecteur n'a jamais ouvert un ouvrage de Marc-Antoine Mathieu, il comprend qu'il va s'aventurer dans une expérience de lecture qui sort de l'ordinaire. Pour commencer, cette bande dessinée se présente dans un format à l'italienne, avec 2 cases carrées par page, à l'exception de 13 pages sur 76. Ces 16 pages sont quand même construites sur une structure similaire : soit les 2 cases sont réunies en une seule, soit décomposées en 4 cases carrées. Ensuite, elle bénéficie d'un fourreau en carton pour la ranger. Enfin, le lecteur contemple l'illustration de la couverture, les ramifications d'un arbre qui forme une silhouette humaine. Tout le long de l'ouvrage, il va retrouver cette image des branchages d'un arbre, utilisée de différente manière. Il y a l'arbre sans feuillage dans le jardin de ses parents (page 27), les nervures d'une feuille qui s'apparente aux ramifications des branchages (page 46). Si le lecteur y prête attention il distingue également la silhouette minuscule d'un arbre sans feuille dans la fenêtre page 37. le lecteur comprend rapidement que l'auteur utilise des éléments visuels, pour créer des liens entre des séquences, sous-entendant l'existence d'une cause à effet, ou effectuant un rapprochement poétique. le lecteur accepte bien volontiers de participer à ce jeu des signifiants à détecter et à interpréter. Il peut s'agir d'une sculpture en forme de ruban de Möbius qui est présente sur le parvis du musée Guggenheim à Bilbao, aperçue à la page 11, revue en page 71. Il y a bien sûr la silhouette humaine composée au cours d'une flashmob, qui se retrouve à la fin, dans une forme d'épanadiplose visuelle. le lecteur est très content de lui quand il arrive à rapprocher les bris de verre occasionnés par le final de la dernière performance d'Otto Spiegel (page 15), et les bris de verre du pare-brise de la voiture accidentée de ses parents (page 23). Il y a bien sûr le dallage de l'entrée du pavillon des parents (page 24), qui apparaît comme un écho du dallage plus simple de la piscine privée de Spiegel (page 20), et qui se retrouve dans une forme onirique en page 43.
Marc-Antoine Mathieu réalise des dessins très sobres, s'inscrivant dans une approche ligne claire. Il simplifie les contours des formes de plusieurs degrés, sans pour autant sacrifier à la densité d'informations visuelles. L'épure permet de conserver une lisibilité immédiate, même lorsque beaucoup d'éléments divers sont dessinés, par exemple quand Spiegel commence à étendre des fils entre les poteaux de soutènement de son loft et les murs et à y accrocher des photographies. Cet artiste joue également sur des similitudes formes pour rapprocher des éléments hétéroclites. le lecteur en a pris conscience avec les débris de verre, de taille et de provenance très différentes. Il le retrouve à plusieurs reprises, que ce soit un dessin gravé sur un tronc d'arbre qui se superpose au visage d'Otto, ou un code QR (code matriciel) dessiné dans une case juxtaposée à une autre représentant les murs d'un labyrinthe, laissant le lecteur constater la similarité entre ces 2 dessins. Ce n'est pas tout : Mathieu joue également avec les formes géométriques pour intégrer une dimension onirique. En page 20, le lecteur se rend compte que Mathieu déforme la réalité en jouant sur le dallage. En page 57, l'installation artistique causale que Spiegel a réalisée à partir des souvenirs contenus dans la malle se substitue à la forme de sa tête. Tout du long de l'ouvrage, le lecteur est à l'affût de ces éléments visuels signifiants qui prennent des formes très variées et parfois humoristiques, comme le reflet d'Otto dans la glace du hall d'entrée chez ses parents, qui semble couvert de toiles d'araignée (celles qui se trouvent sur le miroir).
Le lecteur peut parfois se retrouver débordé par le potentiel de sens d'une image. En page 12, il est indiqué qu'Otto avait façonné une œuvre prolifique fascinante autour de ce que les spécialistes nommaient une métaphysique du double. Plusieurs de ses performances utilisaient un miroir, ou un jeu de miroir. Les souvenirs contenus dans la malle laissée par ses parents jouent également le rôle de miroir renvoyant une image très minutieuse de son passé. du coup, l'esprit du lecteur est en éveil pour repérer les éléments visuels qui s'apparentent eux aussi à des miroirs ou à des jeux de miroir. Ils sont nombreux, se répondant entre plusieurs séquences. le lecteur finit par se dire que le cadre du miroir (mis en évidence en page 41) s'apparente lui aussi à un symbole visuel récurrent, une limite qui contient la réflexion du miroir. du coup, par ricochet, les fenêtres s'opposent au miroir puisqu'elles ne renvoient pas d'image (même si elles s'inscrivent dans un cadre), encore qu'elles donnent à voir l'image de ce qui est de l'autre côté. le lecteur se rend vite compte qu'il ne lui est pas possible d'envisager tous les sens potentiels de chaque élément visuel.
À l'instar de ce qu'ont fait Alan Moore et Dave Gibbons dans Watchmen, Marc-Antoine Mathieu fait exprès de densifier les mailles du réseau en ajoutant des signes visuels ou textuels. En entrant dans le bureau du notaire (page 22), Otto Spiegel remarque une immense peinture : il s'agit de Tezcatlipoca, le dieu aztèque de la mémoire. Or la mémoire est l'épine dorsale du récit. Au cours du récit, il intègre d'autres références culturelles de nature très diverse : le ruban de Möbius (une surface avec une seule face et un seul côté), les attracteurs étranges (un système dynamique différentiel, prenant la forme d'une structure fractale) conçu par le météorologue Edward Lorenz, le galet de Makapansgat (un galet de 260 grammes en jaspérite rouge-brune portant des marques naturelles d'usure et d'ébréchure qui le font ressembler à d'un visage humain rudimentaire). Il ne s'agit aucunement d'étoffer un récit superficiel avec des citations piochées sur internet, mais d'expliciter les sources de certaines séquences, en toute transparence. L'auteur laisse le lecteur libre de ses envies. Soit il connaît déjà ces références culturelles et il peut en confronter sa compréhension à l'usage qu'en fait Marc-Antoine Mathieu. Soit il ne les connaît pas, et il peut se contenter de ce qui est dit dans l'ouvrage, ou aller consolider sa culture dans une encyclopédie.
Outre ces références clairement identifiées, l'auteur surprend le lecteur par son inventivité, comme la taille de l'enregistrement de 7 ans de la vie d'un individu (8 pétaoctets, soit 8 millions de milliard d'octets), le GEIPS (groupe d'études internationales de la psychologie du soi), la codification d'un individu sous la forme d'un code QR, les 2.828 images qui retracent l'évolution du visage d'Otto Spiegel depuis sa naissance jusqu'à ses 7 ans. Sous des dehors épurés, des textes concis, il s'agit en fait d'une lecture très dense. Sous un aspect très rigide (cases carrées au rythme de 2 par pages, courts textes sous les cases), le récit regorge de trouvailles et d'innovations, y compris des variations sur ce canevas, que ce soit des cases réunies ou subdivisées, ou des phylactères en page 60 & 61, ou encore des cases muettes dépourvues de texte.
Le lecteur s'immerge donc avec facilité dans la crise existentielle de cet artiste, ce créateur pour qui ses propres œuvres sont devenues muettes, dépourvues de sens, vides de sens même. Marc-Antoine Mathieu a imaginé un dispositif par lequel il est donné au créateur de regarder ses années de développement en tant qu'individu, les 7 premières, celles dont on dit qu'elles comptent le plus. le créateur va pouvoir voir au-delà des illusions, déjouer les jeux de miroir, retrouver la myriade de détails qui composent le quotidien, visualiser le temps, cette invention qui a tout mis en séquences et en logique. Il va découvrir comment il s'est formé en tant qu'individu, découvrir une partie des sources de ses inspirations, de ses questionnements au travers de ses performances. Il effectue l'expérience que plus il en connaît sur lui-même, plus il est déterminé par cette connaissance, plus il est libre également. L'auteur joue à plusieurs reprises sur ce paradoxe qui veut que les positions extrêmes d'une situation finissent par se rejoindre. Au travers de cette histoire, il questionne la liberté de l'individu, la possibilité d'un déterminisme absolu. Il a choisi de se focaliser sur Otto Spiegel, à l'exclusion des autres individus qu'il a pu côtoyer. Ce récit est entièrement égocentriste, sans ouverture sur un autre personnage qu'Otto. Il faut attendre la fin du récit pour que se produise cette ouverture, sous une autre forme que celle attendue.
Avec ce récit, Marc-Antoine Mathieu prouve une fois encore sa maîtrise des outils de la bande dessinée, entremêlant le fond et la forme d'une manière formidable, les textes ne pouvant pas se comprendre sans les dessins, et réciproquement. Il emmène le lecteur dans un questionnement philosophique, tout en douceur, avec des dessins simples et claires des textes concis faciles à lire. Pourtant le lecteur se rend vite compte qu'il s'agit d'une narration de haute volée, les éléments visuels se répondant de manière vertigineuse, amenant le lecteur à s'interroger sur ce qui est signifiant, sur ce qui appartient au domaine des signes. Il suit le questionnement rigoureux de l'auteur sur le déterminisme, comme annoncé par la citation de Baruch Spinoza qui ouvre le récit.
Regarde autrement.
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Ce tome constitue une histoire complète et indépendante de toute autre, parue en 2017. le scénario a été écrit par Didier Quella-Guyot ; les dessins et les couleurs ont été réalisés par Sébastien Morice. le même duo de créateurs est également l'auteur de Boitelle et le café des colonies (2010), Papeete 1914, tome 1 : Rouge Tahiti (2011-2012, 2 tomes), Facteur pour femmes (2016).
Dans les Cévennes, le 30 septembre 1958, l'eau de la crue monte vite et commence à s'infiltrer dans les maisons. En début de soirée, Jean Poujol arrive au café pour prendre un peu de repos, et il relaie les informations de la gendarmerie aux habitués : le Gardon et l'Ardèche ont monté de plus de 5 mètres et les propriétés agricoles avoisinantes sont dévastées, les usines sont submergées. Alors que Fernand, le cafetier, évoque les personnes qui se retrouvent isolées dans leur maison en campagne, Jean Poujol se rend compte brutalement qu'il a oublié de penser à quelqu'un. Il sort en trombe du café, monte dans sa voiture et démarre incontinent. Il arrive devant un pont dont l'accès est barré par les gendarmes. Il explique qu'il est médecin et qu'il doit aller voir un patient de toute urgence. Les gendarmes lui dressent un tableau de l'état des routes, et lui indiquent qu'il s'y engage à ses risques et périls.
Jean Poujol décide de continuer sa route. Il réussit à franchir le pont, mais bientôt sa voiture se retrouve emmenée par le torrent d'eau et il doit l'abandonner. Il poursuit sa route à pied, jusqu'à parvenir à une maison isolée, établie sur une élévation devenue une île au milieu de l'inondation. Il y retrouve son père en bonne santé. En attendant la décrue, les deux hommes cohabitent, et discutent. Jean Pujol est ému de retrouver les vieux livres qui l'ont fait rêver, comme L'île au trésor (1881) de Robert Louis Stevenson. de fil en aiguille, ils abordent le souvenir des disparus, dont une certaine Simone. Ils évoquent le départ de Jean Poujol, de la maison, en 1933. le père évoque des voisins, comme Victor qui avait séduit et mis Simone enceinte. Jean découvre des réponses à des questions qu'il ne lui était jamais venu à l'esprit de poser.
Le lecteur peut être séduit d'emblée par cette magnifique couverture, avec la mémoire d'une jeune femme (très jeune même puisqu'il apprend au cours du récit qu'elle avait 15 ans) qui surplombe une petite île avec une maison. le personnage en barque semble se diriger vers le lieu de ses souvenirs, au milieu d'une nature lavée par la pluie. Il peut aussi avoir lu un autre des ouvrages réalisés par Quella-Guyot & Morice et être sous le charme de leur narration douce et calme, pour des histoires fortement nourries par L Histoire. A priori, le lecteur ne sait pas trop à quel type d'histoire s'attendre en commençant ce volume. Il retrouve une composition de couverture qui évoque celle de Facteur pour femmes, avec une grande importance donnée au ciel, des tons bleus, et la silhouette du souvenir d'une femme. Mais le récit débute d'une toute autre manière avec cette inondation. Il comprend vite que l'inondation est le dispositif narratif qui justifie que Jean n'ait pas d'autre choix que de passer un laps de temps significatif avec son père.
D'ailleurs, dès la fin du premier chapitre (le tome en compte 5), il apparaît que la trame du récit se compose des souvenirs du père et du fils. Dans un premier temps, il s'agit surtout de ceux du père qui révèle des secrets de famille au fils. le scénariste se lance dans un exercice périlleux de narration dans un ordre non chronologique, charge au lecteur de rassembler les morceaux. La prise de risque est bien réelle car l'intérêt du récit ne repose pas sur une énigme avec un enjeu spectaculaire, comme retrouver le coupable d'un meurtre par exemple. Jean Poujol apparaît comme sympathique de prime abord, mais le lecteur ne connaît quasiment rien de lui, et son père semble lui reprocher de ne pas avoir gardé contact avec lui. du coup, le lecteur ne sait pas trop bien sur quel pied danser concernant le positionnement moral du personnage principal.
Le lecteur se laisse donc emmener dans ce qui s'apparente à une comédie familiale, avec enfant né hors du mariage, avec quelques éléments dramatiques, mais peu développés. Il est fait allusion à Clémence, la mère de Jean, morte depuis 18 ans, au chagrin que Jean lui a causé en quittant le domicile familial, et ça s'arrête là concernant Clémence. le lecteur a donc du mal à prendre parti dans un sens ou dans l'autre, manquant d'élément affectif. Fort heureusement la narration reste limpide, et le lecteur n'a pas à fournir d'effort particulier pour remettre les révélations dans un ordre chronologique. Puis vient le moment pour Jean Poujol d'évoquer ce qu'il a fait entre son départ en 1933, et le temps présent du récit en 1958. Il est parti comme médecin dans les colonies, et plus particulièrement dans des établissements pénitentiaires. Son parcours personnel l'a amené à faire l'expérience de cette vie d'expatrié, et à rencontrer des individus d'origine diverse, souvent déportés dans des colonies pénitentiaires pour éviter qu'ils ne fomentent des troubles dans leur pays d'origine.
Sans en dévoiler plus sur l'intrigue, le lecteur constate que le père et le fils ont suivi 2 chemins de vie très différents, mais que celui qui s'est le plus ouvert au monde est finalement celui qui a le moins voyagé. Les auteurs n'opposent pas le père et le fils dans une confrontation idéologique ; ils montrent comment l'un et l'autre en sont venus à adopter des points de vue différents sur la vie. Évidemment, les souvenirs du père finissent par se mêler au thème du colonialisme et du rapport entre les civilisations. En douceur, Jean Poujol prend conscience du point de vue de l'autre, remettant en cause son rapport à autrui. La narration n'est jamais démonstrative, elle reste au niveau des ressentis des personnages, tout en se nourrissant de faits historiques clairement identifiés comme la position du Front Populaire par rapport à l'institution des bagnes.
Alors que le récit se compose essentiellement de la discussion entre le père et le fils, les auteurs mettent en œuvre des outils narratifs diversifiés et sophistiqués qui assurent la prédominance de la dimension visuelle dans la narration. le lecteur s'immerge dans le récit avec l'inondation montrée dans le premier chapitre. Il apprécie tout de suite les choix de représentation de Sébastien Morice. Cet artiste ne détoure pas toutes les formes, il inclut également des informations visuelles en couleurs directes. Avec cette façon de faire, les coulées d'eau deviennent plus fluides. Les feux arrière de la voiture laissent une traînée pour rendre compte de sa trajectoire hasardeuse. En page 15, le lecteur découvre la maison du père sur l'île dans la douce lumière du matin. La page de Poulo Condor en 1946 baigne dans un soleil chaud. Morice proscrit les couleurs vives et clinquantes pour des tons plus apaisés, et plus feutrés. Il utilise l'infographie pour reproduire l'impression d'un rendu de peinture, mais sans les traces distinctives du pinceau. Cet outil lui permet de jouer sur les nuances d'une même couleur, de montrer comment 2 teintes peuvent se mélanger, comme le bleu de l'eau claire, et le brun de l'eau chargée de terre. Ce mélange de colorisation et de peinture directe aboutit à des cases où le relief de chaque surface apparaît par les variations de nuance, pour des dessins combinant une vision d'un monde riche, et une facilité de lecture.
Le lecteur apprécie également la conception de du récit qui permet de conserver une variété visuelle dans les discussions. le premier chapitre montre donc les flots d'eau se déversant dans le village, léchant les pieds des maisons et envahissant la campagne. le dernier chapitre (le troupeau et le berger) se déroule dans un autre endroit, Morice incorporant une composante touristique dans ce qu'il montre. Pendant les 3 chapitres se déroulant sur l'île provisoire où se tient la maison du père, le lecteur peut voir le père et le fils vaquer à leurs occupations, tout en papotant : prendre un verre, couper une tranche de pain, monter au grenier, se tenir sur la terrasse pour observer le niveau de l'eau, aller chercher les moutons, etc. Ces différentes scènes offrent au lecteur l'occasion de se balader aux alentours de la maison, d'observer les paysages, et de voir les gestes du quotidien accomplis par les protagonistes. Il ne s'agit pas simplement de le distraire, mais aussi d'apporter des informations sur la vie des personnages, sur l'environnement dans lequel ils évoluent.
Outre ces occupations banales, le lecteur bénéficie également des images montrant les souvenirs de Jean ou de ceux évoqués par le père, dans la mesure où le récit passe alors dans un mode de narration directe. Par exemple, il est transporté en 1933, et il observe Jean Poujol être pris en charge par un voisin qui l'emmène dans sa camionnette pour le conduire au village, le père lui intimant de donner de ses nouvelles, la mère se tenant à l'écart pour ne pas s'effondrer. le 2 août 1914, les auteurs lui montrent Simone vitupérer contre Victor qui lui annonce son départ à la guerre, du fait de la mobilisation générale. Un peu plus loin il se retrouve donc à Poulo Condor, une île dans la mer de Chine méridionale, aux côtés de militaires en uniforme blanc, avec casque colonial. Les auteurs lui font visiter du pays, tout en faisant également œuvre de reconstitution historique.
Cette nouvelle collaboration entre Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice est encore une fois une réussite, et un plaisir de lecture rare. le lecteur se laisse tout de suite emmener par la simplicité apparente du récit, alors que les auteurs entremêlent une histoire personnelle, des secrets de famille, une crue, une reconstitution historique, l'existence des colonies pénitentiaires, sans aucune condescendance, avec des images sophistiquées, une mise en scène visuelle, des paysages magnifiques, et une réflexion sensible sur la relation à autrui.
La beauté est dans l’œil de celui qui la contemple.
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre. Cette bande dessinée est parue en septembre 2017, écrite par Véro Cazot, dessinée et mise en couleurs par Julie Rocheleau. Elle présente la particularité de reposer sur une narration visuelle, sans dialogues, ni bulles de pensée ou autres indications dans des cellules de texte. La scénariste est également l'auteur de Et toi quand est-ce que tu t'y mets ?, Tome 1 : Celle qui ne voulait pas d'enfant dessinée par Madeleine Martin. La dessinatrice a également illustré la série La colère de Fantômas, tome 2 : Tout l'or de Paris sur un scénario d'Olivier Bocquet.
Élisabeth B. fait un cauchemar. Elle est allongée toute nue sur son lit, avec son conjoint, nu également. Une nuée de petits crabes s'avancent vers elle depuis les ténèbres de la chambre. Ils s'attaquent à son sein gauche qui est orné d'un piercing. Elle reprend connaissance dans une chambre d'hôpital, la tête rasée, une cicatrice là où devrait se trouver son sein gauche. Elle le cherche partout dans sa chambre, renversant les tiroirs et agressant l'infirmière qui arrive pour lui prodiguer des soins. Elle exige qu'on lui rende son sein et la menace avec un urinal plein. La cancérologue accède à sa demande et lui ramène son sein dans un bocal. Peu de temps après, le conjoint d'Élisabeth arrive pour venir la chercher. Il se sent mal au moment de toquer sur la porte de sa chambre. Il est pris de vertige en regardant l'endroit où se trouvait le sein gauche de sa copine. Il perd connaissance en voyant son sein dans la boîte ramenée par le médecin.
Élisabeth et son copain rentrent dans leur appartement, mais le soir elle éprouve des malaises en voyant son conjoint (il n'est jamais nommé) couper une pomme. Elle ressent une intense solitude et un sentiment d'abandon quand il se tient à l'écart d'elle dans le lit. le lendemain elle retourne travailler aux grands magasins Traubon Pourtoy, et elle éprouve une forme d'appréhension et de honte à se changer devant ses collègues dans les vestiaires. Elle décide de se rendre chez une spécialiste en prothèse et réussit à en obtenir une, malgré son prix exorbitant, par un étrange concours de circonstances. Mais les relations avec son conjoint ne vont pas en s'améliorant, et en plus elle perd sa perruque, ce qui la conduit à se lancer dans une course-poursuite farfelue échevelée pour la récupérer. le postiche finit sa course au milieu d'une troupe de burlesque en train d'embarquer sur une péniche.
Quelle étrange couverture, avec cette jeune femme presque nue, ce phénix sortant de son sein gauche, ce nippie sur son téton droit associé aux spectacles burlesques, et cet éclairage radieux en arrière-plan. le lecteur a pu être attiré par cette image étonnante, par le thème de l'histoire (s'adapter après une ablation mammaire) ou par la forme de la narration sans texte. Il plonge dans un récit très linéaire au cours duquel Élisabeth se réveille après l'opération, se rend compte que son conjoint est incapable de s'adapter, perd son emploi du fait de son changement d'apparence, et s'intègre dans une troupe de comédiens burlesques. La narration visuelle est impeccable, il n'y a pas de page incompréhensible. Julie Rocheleau réalise des dessins descriptifs, avec de petites exagérations dans la morphologie ou dans les expressions des visages pour les rendre plus expressifs, pur en accentuer la dimension comique, avec une bonne humeur communicative. de ce fait le récit n'est jamais déprimant ou triste, mais toujours plein d'entrain.
L'artiste dispose également d'un nombre de pages conséquent, 179 pages, ce qui lui permet d'en consacrer plusieurs à des dessins en pleine page, ou à des séquences oniriques. Elle détoure les formes, avec un trait élégant évoquant la légèreté du crayon graphite. Elle ne détoure pas les cases par une bordure. La plupart sont de format rectangulaire, mais elle peut aussi utiliser d'autres formes et un agencement différent de celui de cases disposées en bande quand la séquence le justifie, pour insuffler plus de mouvement. Elle sait varier le degré de précision des dessins en fonction de la séquence, de très précis et détaillés, à des représentations plus esquissées pour insister sur une ambiance ou un ressenti. Elle utilise une palette de couleurs réduite pour chaque scène, installant une ambiance chromatique spécifique, avec souvent une teinte dominante. Ces changements de rythme et de forme induisent un rythme enlevé à la narration, augmenté par l'absence de texte. Il s'agit donc d'une bande dessinée qui se dévore, et le lecteur se surprend à plusieurs reprises, à freiner sa lecture pour savourer l'inventivité des pages, et leur dimension burlesque. Par exemple, il finit par connecter la métaphore filée de la pomme, découpée par le conjoint, croquée par une collègue de travail.
C'est quand même une lecture parfois un peu bizarre. le lecteur apprécie la mise en scène des crabes venant s'en prendre au sein d'Élisabeth, comme une métaphore délicate et terrifiante du cancer. Il sourit en voyant Élisabeth mettre sa chambre d'hôpital sens dessus-dessous pour retrouver cette partie de son anatomie. Il est un peu décontenancé de voir que le bocal contenant son sein se trouve sur un tapis roulant, à côté d'un bocal de fraises. Il grimace devant l'efficacité de l'association entre la pomme découpée en tranche et la sensation de charcutage de son propre corps, ressentie par Élisabeth, à nouveau une séquence visuelle exécutée de main de maître. Par contre la scène de cambriolage dans le magasin de prothèses Au sein Graal semble délirante et forcée. La plastique de la commerçante met en avant l'opulence d'une poitrine symbolisant une fertilité hors norme. La course-poursuite après sa perruque dure une quinzaine de pages (pages 74 à 90) ce qui fait basculer la narration dans le domaine du dessin animé pour enfants, sortant totalement le lecteur de l'immersion dans un monde normal. Il y a encore plusieurs séquences tout aussi fofolles, très enlevées, mais aussi peu réalistes.
Le lecteur doit alors faire un petit effort de mémoire. Véro Cazot a inclus quelques références discrètes dans son récit à Betty Boop dans le titre et dans une loge (personnage créé en 1930 par Grim Natwick pour les studios Fleischer), à Alberto Vargas (1896-1982, page 96) dessinateur de pinups , ou encore à Dita von Teese effeuilleuse contemporaine. Mais bien sûr, la référence la plus évidente est celle au burlesque. Un petit tour par une encyclopédie permet de se rappeler que ce terme recouvre plusieurs domaines. Il peut s'agir (1) d'une bouffonnerie outrée, (2) d'un spectacle basé sur le comique de la surprise et de l'outrance, souvent légèrement racoleur, et aussi (3) dans le contexte du cinéma muet d'un comique du geste. En ayant à l'esprit ces différentes dimensions du burlesque, le lecteur se rend compte que les auteures les utilisent toutes les 3 dans leur narration. Ce qui peut parfois paraître comme outré ou très agité trouve alors sa place dans l'un des aspects du burlesque et le lecteur comprend la cohérence de la narration, à commencer par la course-poursuite à la façon Buster Keaton.
Emporté par la vivacité et l'inventivité de la narration, le lecteur peut effectivement lire cette bande dessinée pour sa bonne humeur, sa gaieté, et le plaisir des images, complètement oublieux du thème développé à partir de la mastectomie totale subie par Élisabeth. Mais au fil des séquences, les auteures évoquent bien le traumatisme de l'amputation, la réaction des proches confrontés à quelqu'un qui est sortie de la norme corporelle, le travail de deuil à effectuer pour Élisabeth, la norme sociale totalitaire (pour sa cheffe, Élisabeth ne présente plus les caractéristiques attendues pour effectuer son travail), la monétarisation des prothèses (une médecine réparatrice accessible uniquement aux bons salaires), la panique irrépressible à l'idée de perdre ce qui rend normale (la course-poursuite avec la perruque), d'autres écarts physiques par rapport à la norme (le surpoids, mais aussi un appareil génital masculin de a taille d'une cacahuète), etc. Ces traumatismes alimentent un cauchemar saisissant (pages 154 à 158) rendu très impressionnant par des dessins qui s'envolent vers l'expressionnisme. La fin reste dans une optique optimiste et souligne à quel point un phénomène de mode peut changer le regard de l'opinion.
Le plaisir de cette lecture provient également de l'absence de méchanceté des auteures. Elles mettent en scène le phénomène de rejet de la société normale qui s'exerce sur Élisabeth, mais sans pointer du doigt un individu ou un groupe de personnes. le conjoint est incapable de dépasser la mutilation, mais ce n'est pas intentionnel de sa part. Sa réaction n'est pas dictée par le mépris vis-à-vis d'une personne qu'il juge imparfaite, incomplète ou infirme. Les dessins montrent qu'il s'agit d'une réaction physique qui va jusqu'à la perte de connaissance. Il est incapable de contrôler ou de dominer sa réaction corporelle qui relève de la phobie, et pas du mépris ou de la répugnance. Les membres de la troupe burlesque ne sont pas monstrueux ou difformes. Ils présentent des caractéristiques physiques ne répondant pas aux critères de la perfection tels que véhiculés par les publicités de toute sorte. À nouveau la manière de les représenter fait ressortir leur bonne humeur et leur joie de vivre, les rendant bien plus agréables et plus sympathiques au lecteur qu'un personnage doté d'une simple séduction physique.
La remise en cause des idées reçues va plus loin avec la mise en scène d'une femme tatouée, et d'une mangeuse d'hommes au cours du spectacle burlesque. Ces numéros reposent sur la surprise du renversement des rôles, sous-entendant l'artificialité des conventions comportementales attribuées au genre. le lecteur apprécie d'autant plus Élisabeth qu'elle refuse le rôle de victime. Elle n'accepte pas s'enfermer dans la façon dont elle est décrite et classée par le reste de la société, rejetant l'identité qui lui est ainsi imposée.
En refermant ce tome, le lecteur se dit que les auteures ont tenu toutes les promesses faites par la couverture. Il a apprécié un récit très divertissant, avec une verve comique et une joie de vivre épatantes, s'exprimant au travers des émotions des personnages et des péripéties. Il s'est retrouvé entraîné dans des endroits et des situations inattendus, avec une lecture d'autant plus ludique qu'elle s'effectue sans le recours aux mots. le niveau de coordination entre Véro Cazot et Julie Rocheleau le laisse ébahi par sa fluidité, comme si l'album avait été réalisé par une seule et même personne. En outre les auteures mettent en scène le traumatisme de l'amputation et l'ostracisation banale de l'individu qui ne répond pas aux critères implicites de la normalité sociale. Il voit les petits rituels qui permettent d'acter une évolution, un changement, représentés avec sensibilité et humour, comme l'incroyable cérémonie d'enterrement. Enfin il s'agit d'un hommage à la tradition burlesque dans ses différentes manifestations, qui ne tombe jamais dans le plagiat. le lecteur en ressort rasséréné quant à son droit à la différence, réconforté d'avoir pu côtoyer une femme aussi pétillante qu'Élisabeth, et émerveillé par un spectacle drôle et surprenant.
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La Malédiction de Gustave Babel
Et puis l'hypnotiseur fut lâché sur le monde. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru en 2017, écrit, dessiné, encré, mis en couleurs par Gess qui a également réalisé le lettrage. Il commence par une page dense d'introduction (intitulée La pinacothèque de Babel), écrite par Serge Lehman, avec qui Gess a collaboré en particulier sur les séries La Brigade Chimérique (avec Fabrice Colin) et L’œil de la nuit. La bande dessinée se déroule sur 195 pages. En 1925, en Argentine, un jeune garçon approche d'une belle demeure en passant par l'immense pelouse. Il toque à la porte, abat froidement celui qui vient lui ouvrir, avec une arme à feu, et s'enfuit en courant. Gustave Babel savait que ce jour viendrait car la Pieuvre n'abandonne jamais. Gisant allongé sur le sol, avec une tâche rouge s'élargissant sur sa poitrine, il s'étonne de ne pas avoir plus mal que ça. Il se rappelle la première fois qu'il a échappé à la Pieuvre : en juin 1913, alors qu'il se trouvait à proximité de Glasgow pour assassiner Paul Hughtington. En arrivant à l'adresse indiquée, il avait été accueilli par madame Hughtington qui lui avait appris que son mari était décédé 2 jours auparavant. Babel avait pris le chemin du retour, traversant la Manche à bord d'un paquebot où il lisait Les Fleurs du Mal (1857) de Charles Baudelaire. Sur le pont, il est abordé par Even le Flahec, un jeune garçon qui lui demande s'il ne veut pas épouser sa mère, plutôt que de les laisser retourner auprès d'un grand-père tyrannique et violent. Ayant débarqué au Havre, Gustave Babel prend le train pour rentrer à Paris. Il s'endort dans son compartiment face à une mère de famille et ses enfants. Il fait un rêve étrange envoûtant dans lequel il est en passe de se marier avec la mère d'Even. Puis il tombe à l'eau avec Even, il voit sa promise morte noyée glissant vers le fond. Il prend Even à bras le corps et le remonte à la surface. Il avise un radeau vers lequel il se dirige. Il s'agit en fait du lit de mort de Paul Hughtington sur lequel il repose. Ils le mettent à la baille et s'installe au milieu des bougies qui reposent sur le lit. Babel voit passer un paquebot au loin avec une femme qui ne le voit pas. Il se réveille en sursaut et se fait dénoncer par la mère de famille au contrôleur, parce qu'il tient entre ses mains Les fleurs du mal, un livre mis à l'index. de retour à Paris, Gustave Babel flâne dans les rues de Paris pour reprendre contact avec les commerçants de son quartier. Il entend la voix de son ami Cyprien Boule en train de donner un cours. Il va saluer Mado, une prostituée avec qui il a grandi pendant l'enfance, à qui il a donné le surnom de Filoche, elle-même le surnommant Tatave. Enfin, il arrive dans le quartier de la Pieuvre et se présente devant ses commanditaires : la Bouche, le Nez, l'Oeil et l'Oreille. Ils lui confient un nouvel assassinat à accomplir. Difficile de résister à l'attrait d'une bande dessinée bénéficiant d'une préface louangeuse de Serge Lehman, et réalisé par Gess, quand on a apprécié ses dessins un peu rugueux pour La brigade Chimérique, ou pour l'Oeil de la Nuit. S'il est coutumier de ces auteurs, le lecteur sait également qu'il devra se laisser emmener par la narration. Effectivement le premier chapitre a de quoi décontenancer. le personnage principal est mortellement touché dès la première page. le premier récit d'une mission de Babel est anti climatique car sa cible est déjà morte de mort naturelle. Pour couronner le tout, la séquence de rêves dure pendant 13 pages et lie de manière assez simple des éléments apparus dans les pages précédentes, comme si ce rêve était une déformation très premier degré de ce qui est arrivé à Gustave Babel. Dans ce premier chapitre, le plus étonnant réside dans la proposition d'Even le Flahec, d'épouser sa mère. L'histoire commence donc sur un double échec : la mort du personnage principal et son incapacité à mener à bien son assassinat, sans que cela ne relève de sa responsabilité ou de sa faute, ce qui est encore plus frustrant pour Babel et pour le lecteur. Dans la forme, l'auteur établit également des caractéristiques très fortes qui peuvent nécessiter un temps d'adaptation pour le lecteur. Chacun des 6 chapitres s'ouvre avec quelques vers, selon toute vraisemblance de la main de Gess, car rien n'indique le contraire. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut lire ces vers au premier degré, et ne pas forcément y trouver un grand intérêt, ou il peut s'imprégner des images et des associations qu'ils charrient, et qui trouvent un écho dans chacun des chapitres. Ensuite, le lecteur se rend compte que les bordures de pages sont comme tachées par la couleur dominante lors des séquences de rêves, puis lors des séquences de souvenirs, comme si le passé imprégnait littéralement les pages que touche le lecteur. Ce qui peut sembler un simple artifice au départ finit par produire son effet, l'ambiance de la séquence déteignant sur les pages, jusqu'à les tacher. Gess utilise également les couleurs, en choisissant un ton majeur pour chaque séquence, et en le déclinant en nuances, ce qui donne à chaque scène une forte identité. Enfin toutes les séquences prennent comme personnage central Gustave Babel, et s'accompagnent pour plus de la moitié de son monologue intérieur. Une fois qu'il s'est adapté aux caractéristiques de ce mode narratif, le lecteur prend conscience qu'il est puissamment immersif. Par exemple, passé le premier chapitre, il ne fait plus aucun doute dans son esprit, que Babel est le héros de cette histoire, au vu du sentiment qu'il éprouve pour lui, devenu totalement oublieux de son métier d'assassin pour une société du crime organisé. Avec la première page, le lecteur voit que Gess détoure les formes avec un trait de contour présentant des irrégularités : les traits qui devraient être droits (pour la bâtisse par exemple) ne le sont pas et donnent l'impression d'être vaguement tremblotés. de la même manière, les contours des aplats de noir donnent parfois l'impression de taches, d'ombres portées un peu vagues et légèrement exagérées. Ce choix produit un léger décalage par rapport à une représentation géométriquement exacte, induisant que la perception de certains éléments, ou de petits détails est passée par le prisme déformant de la conscience. le lecteur en acquiert la certitude avec la chevelure de Gustave Babel. Celui-ci porte régulièrement un couvre-chef, de type chapeau melon. Or quand il ne porte pas ses cheveux sont dressés au-dessus de son crâne, sur une dizaine de centimètres, chevelure que le chapeau ne peut en aucun cas contenir. le lecteur associe ces prises de liberté par rapport à la réalité à des licences artistiques de type poétique. Pour l'essentiel, le lecteur plonge dans un monde décrit dans le détail, avec des personnages faciles à identifier. de séquence en séquence, Gess prend le temps de représenter la façade de la riche demeure en Argentine, la campagne écossaise avec ses moutons, le pont supérieur du paquebot, la gare Saint Lazare, les rues de Paris parcourues par Babel à son retour, la chambre de Mado où elle reçoit les michetons, les couloirs de l'asile où se rend Babel pour un boulot, la chambre personnelle de Babel à la Ferme (établissement au calme du côté de Saint-Ouen, les rues du Caire, etc. Gess nourrit chaque endroit avec assez de détails pour que le lecteur puisse s'y projeter. L'artiste a effectué un excellent casting pour concevoir l'apparence de ses personnages, que ce soit le visage lunaire et la silhouette dégingandée de Gustave Babel, le corps émacié de Mado, le beau visage de Beau Parleur, le corps nerveux et le visage farouche d'Even, le visage souriant et ridé de mère Sautran, ou encore la silhouette menaçante de l'Hypnotiseur. Régulièrement, le lecteur est envoûté par une case ou par une prise de vue remarquables. La première séquence de rêve se déroule dans l'élément liquide, baignant dans une couleur violette pour une sensation onirique prenante. le lecteur ressent de plein fouet le sentiment d'abandon quand la dame sur le pont ne s'aperçoit pas de la présence de Gustave. le lecteur détaille avec plaisir les petites cases montrant les rues de Paris avec ses façades, ses commerces et ses habitants, lors du retour de Babel à Paris. Quelques pages plus loin, Gess le place dans une étrange position de voyeur alors que Mado est en train d'effectuer une passe. Il voit son corps assez maigre, et la position très étrange de Babel sous le lit, pour une séquence aussi plausible qu'inimaginable. Lorsque Babel marche dans les rues du Caire, le lecteur est saisi par une sensation de chaleur, et de tension, des tueurs se dissimulant dans la foule, aux relents d'Indiana Jones, une référence bien assimilée et utilisée au profit du récit. À nouveau, il faut peut-être quelques pages pour s'habituer aux spécificités de la narration visuelle de Gess, mais une fois l'adaptation faite, le charme de ses pages opère à plein. Avec la scène d'introduction et le premier contrat, le lecteur comprend qu'il a commencé un polar se déroulant au début du vingtième siècle, avec une reconstitution historique de bonne qualité. Avec le premier rêve, il ne sait pas trop sur quel pied danser. Avec l'arrivée à Paris, il comprend qu'il s'agit également d'un thriller dont il connaît déjà la fin, se déroulant dans le milieu du crime organisé. Avec le deuxième rêve, il ne sait plus trop quoi penser, car l'auteur installe un mystère relatif à la date du 24 février (on apprend plus tard l'année), ce qui va entraîner Gustave Babel dans une enquête. Avec la séquence de la passe de Mado, il se rend compte que Gess se place dans un registre réaliste, avec des individus contraints à une existence sordide, mais sans misérabilisme. Enfin il découvre qu'il y a un autre mystère : celui de l'identité de l'Hypnotiseur, et de sa relation passée avec Gustave Babel, dont les premiers indices se trouvent dans les rêves. Qu'il ait lu ou non l'introduction de Serge Lehman, le lecteur prend également conscience que ce récit comporte aussi une dimension ésotérique combinée avec une forme de réalisme magique. Il y a bien sûr le don extraordinaire de Babel pour les langues, ce qui renvoie directement à son nom (c'est-à-dire une référence biblique), mais aussi les rêves qui donnent l'impression que l'inconscient de Babel s'exprime de manière quasi intelligible. Il faut encore mentionner le nom des 4 individus qui donnent les ordres de la Pieuvre à Babel : la Bouche, le Nez, l'Oeil, l'Oreille, soit 4 des 5 sens. le lecteur est tenté d'ajouter encore l'impossibilité pour Babel d'accomplir ses assassinats, et la manifestation ponctuelle de spectres. Il remarque également que l'auteur utilise quelques motifs visuels récurrents comme les stèles funéraires, mais aussi les bougies apparaissant aussi bien dans les rêves que dans la réalité. Il incite ainsi le lecteur à jouer à trouver et à établir des correspondances. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y percevoir une dimension psychanalytique (peut-être que le prénom de Babel renvoie à celui de Jung ?), ainsi que des possibilités d'interprétations plus ésotériques. Il revient alors à l'introduction érudite de Serge Lehman pour y confronter ses impressions et profiter de son éclairage. Finalement la couverture ne dit pas grand-chose du récit, et le lecteur ne sait pas trop à quoi s'attendre. Il découvre une intrigue bien ficelée, des mystères intrigants, des dessins riches et puissants, un personnage attachant malgré sa profession, des personnages secondaires étonnants, des rêves pas si simplistes que le premier ne le laisse supposer. Il est vite happé par l'ambiance de chaque scène, par le monologue intérieur de Gustave Babel, par son histoire personnelle, par son drame, par les résonances existentielles avec ses propres états d'âme.
Sous les pavés
Prenez vos désirs pour des réalités. - Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru en avril 2018. le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisés par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes, ou celle immédiatement antérieure à commencer par Les temps nouveaux, tome 1 : le retour. Le 03 mai 1968 à Paris, un haut fonctionnaire appelle le ministre de l'Intérieur pour faire un point sur la situation à la Sorbonne. Il explique que des militants d'extrême droite sont en train de remonter le boulevard Saint-Michel, pour aller casser du gauchiste dans la cour de la Sorbonne. le ministre donne l'ordre au préfet de police de faire évacuer la Sorbonne, par les forces de l'ordre. Il s'en suit une intervention violente et des échauffourées. le 19 juin 1968, Jay Ferguson (ressortissant américain de 23 ans) est interrogé par le commandant de police Coutelis, à la direction de la police judiciaire. Il lui montre des photographies prises par Ferguson pendant les échauffourées. Retour au 18 mars 1968, Didier saint-Georges rend visite à Jay et remarque les nombreuses photographies d'une même jeune femme. Il propose à Jay de la retrouver en se allant à la fac de Nanterre, où il se rend directement dans le bureau de Bénédicte Dupont, la responsable du département étudiants. Ils trouvent le nom et l'adresse de la jeune femme : Françoise Bonhivers, habitant dans le septième arrondissement de Paris. Dans l'appartement de Françoise, Sarah Tanenbaum, nue sur le lit, asticote Armand Dussard (médecin, propriétaire d'une clinique) avec qui elle vient de faire l'amour, sur la brièveté de l'acte. Il part un peu pensif, vaguement culpabilisé. Françoise revient après avoir fait les courses. Les 2 femmes évoquent la situation à la fac de Nanterre. Elles sortent dans une fête, le soir même et elles rencontrent Jay Ferguson et Didier Saint Georges. le 09 avril 1968, sur le quai de Montebello, les 5 amis se rencontrent : Jay Ferguson, Didier Saint Georges, Sarah Tanenbaum, Gilles Dussard (étudiant en médecine, fils d'Armand Dussard) et Françoise Bonhivers. le 06 mai se produisent des échauffourées dans le Quartier Latin, avec des rues dépavées, des barricades, et des affrontements contre les CRS. Françoise et Jay qui se trouvaient sur place ont réussi à se mettre à l'abri pendant la charge des CRS. le lendemain, ils prennent un café dans le septième arrondissement ; ils sont rejoints par Gilles. Ensuite Françoise et Jay se rendent à la fac de Nanterre, en se confiant sur leur histoire personnelle respective. Quelle gageure que d'évoquer les événements de mai 1968 en 72 pages de bande dessinée ! Non seulement le mouvement a été documenté profusément, mais en plus sous des angles différents montrant son caractère protéiforme et complexe, ne serait-ce que les plans politique, social, culturel, idéologique, économique. Éric Warnauts & Raives ne se contentent pas d'aligner des lieux communs sur mai 1968, pour en brosser une image d'Épinal. Ils ont choisi de raconter les événements à l'échelle de 5 individus, en se focalisant un peu plus sur la relation entre 2 d'entre eux (Françoise et Jay), en montrant les événements par leurs yeux. Néanmoins leur narration ne se limite pas à une suite de scènes de rue ou de discussion, où les personnages se retrouvent au milieu des manifestations et des barricades. Comme dans leur trilogie précédente, ils utilisent également des inserts d'émissions radiophoniques sous la forme de cartouche de texte de la largeur de la page de manière sporadique (à 4 reprises), et les personnages échangent des informations sur les événements et les commentent, avec une conscience politique plus ou moins développée. Ils discutent également avec d'autres personnes venant apporter une opinion avec un point de vue différent et complémentaire. L'ensemble s'avère très dense en information, tout en donnant l'impression d'être léger à la lecture du fait de l'histoire personnelle des protagonistes. Les auteurs ont choisi un déroulement chronologique, en indiquant les dates de chaque scène, avec le dispositif narratif de l'interrogatoire de Jay Ferguson qui se déroule a postériori, mais sans pour autant introduire un jugement de valeur avec le recul que procure la connaissance du déroulement des événements. De fait le lecteur se plonge dans une bande dessinée d'excellente qualité, à commencer par la narration visuelle. La reconstitution historique est impeccable qu'il s'agisse des modèles de voiture, de la mode vestimentaire, ou des différents accessoires. Raives & Warnauts détourent leurs personnages et les autres éléments de décors d'un trait un peu lâche, apportant une forme de spontanéité rendant les cases plus vivantes. Raives complète les informations visuelles ainsi encrées, par une mise en couleurs très riche, effectuée à l'aquarelle. Cette méthode lui permet de rendre compte de manière organique du relief des surfaces détourées, de l'ambiance lumineuse et des ombres fonçant certaines zones, des irrégularités de certains supports, ou encore des éclairages très particuliers, comme les couleurs psychédéliques dans une boîte. Il est indéniable qu'un des attraits visuels supplémentaires de cette bande dessinée réside dans sa dimension touristique. Les pages proposent une promenade dans le Quartier Latin, avec des façades haussmanniennes reconnaissables, un urbanisme parisien authentique, des alignements arbres bien respectés, etc. le lecteur peut constater que les artistes ont bien fait leur travail de référence, à la fois avec des documents d'époque, mais aussi avec une observation des artères concernées. Ils ont su combiner les 2 pour que leur narration ne donne pas une sensation de dessins figés par une reproduction trop appliquée de photographies d'époque, ni une reconstitution prenant trop de libertés. Dès la deuxième page le lecteur peut apprécier la qualité de la narration visuelle des auteurs, avec une séquence de 3 pages muettes montrant les manifestants se rapprochant de la Sorbonne, puis la charge des CRS. Les artistes savent montrer des individus normaux avançant calmement d'un pas décidé, mais aussi l'efficacité des forces de l'ordre, sinistres dans leur uniforme noir. le lecteur se délecte d'autres pages muettes, lors d'une nuit d'émeutes avec incendie de voitures (pages 36 & 37), pour un début de soirée plus calme passée en solitaire par Françoise (page 42), pour une soirée d'étudiants (page 52), pour l'état d'un immeuble après le passage des CRS (en page 61, mais complété par 2 bandes de texte). le lecteur apprécie également la direction d'acteurs, de type naturaliste, sans exagération dramatique, lui donnant le sentiment de côtoyer de vrais individus. Au fil des séquences, il apprécie de découvrir une image inattendue, qu'elle soit ordinaire (comme le bureau de la responsable du département des étudiants), ou plus spectaculaire (comme un magnifique coucher de soleil sur la Tour Eiffel). Au travers de cette bande dessinée, le lecteur revit une partie des événements de mai 1968, dans une reconstitution documentée et intelligente, rendue plus vivante par les croisements et les interactions des 5 personnages principaux. En fin de volume, il découvre 2 pages texte de consacrées à la chronologie des événements de l'année 1968, du premier janvier au 31 décembre. Cela le conforte dans le fait que les auteurs savaient qu'ils ne pouvaient pas tout condenser en 72 pages. Là encore dans cette frise chronologique, ils ont fait des choix. À la lecture, il apparaît qu'ils ont souhaité donner une ouverture sur d'autres pays : États-Unis, Tchécoslovaquie, Espagne, Vietnam, Allemagne, etc. Il y figure également des événements qu'ils n'ont pas intégrés dans leur bande dessinée, comme la marche de trente mille étudiants jusqu'à la tombe du Soldat Inconnu en chantant l'Internationale, le 07 mai 1968. Ils intègrent également d'autres éléments majeurs non liés à mai 68, comme la deuxième greffe de cœur réalisée par le professeur Bernard au Cap (02/01/68), les dixièmes Jeux Olympiques d'hiver (février 68), la victoire d'Eddy Merckx au Paris-Roubaix (05/04/68), la deuxième partie de la frise se concentrant sur les faits majeurs de la résolution de la crise de mai 1968 et les faits majeurs internationaux. Arrivé à la fin du tome, le lecteur est en droit de se poser la question de ce qu'il a vraiment lu. Il s'agit donc par la force des choses d'une reconstitution partielle et partiale des événements de mai 1968. En premier lieu, il se demande à quoi sert vraiment le dispositif narratif de l'interrogatoire se déroulant après les événements principaux. Finalement les auteurs ne s'en servent pas vraiment comme d'un outil pour introduire un recul et donc un éclairage a posteriori avec la connaissance de ce qui s'est passé. Ils l'utilisent une fois ou deux pour montrer le décalage entre la déposition de Jay Ferguson et ce qui s'est vraiment passé, mais sans effet comique ou accusateur, ni pour Ferguson, ni pour le rôle de la police. Ayant refermé la BD, le lecteur se dit qu'ils l'ont utilisé pour lui montrer ce qu'il reste des faits au travers de ladite déposition : des événements dépassionnés, privés de ressenti, de l'exaltation qui a donné une partie de son sens à l'implication des uns et des autres. À plusieurs reprises, le lecteur observe que les auteurs insistent sur la violence des forces de l'ordre, envers la jeunesse qui manifeste. Les 2 premières pages muettes condamnent sans appel cette violence. En page 38, une jeune femme explique qu'elle a vu un CRS la viser, un autre explique comment les habitants leur versaient de l'eau dessus pour atténuer les effets des gaz lacrymogènes. Mais en page 48, un adulte (le père dans une famille bourgeoise) explique que les médias font en sorte de ne jamais parler des violences commises par les manifestants, en particulier contre les CRS. Dans le contexte du récit, cette phrase devient ambivalente car elle est prononcée par un individu incarnant l'ordre établi, une forme d'autorité paternaliste. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut partager le point de vue clairement affiché des auteurs, ou s'en tenir au fait que pour beaucoup d'étudiants ce fut un premier contact avec une violence relevant d'une situation de combat qu'ils avaient pour partie provoquée. Au cours de la lecture, le thème de la lutte des classes ressort également à plusieurs reprises, en particulier au travers de la possibilité du rapprochement du mouvement étudiant, avec les revendications des ouvriers et la grève générale. La chronologie en fin de volume permet de se faire une idée plus nuancée de ce rapprochement potentiel. Par ailleurs les auteurs développent également le thème de l'émancipation de sa classe sociale avec un avis tranché : toute tentative est vouée à l'échec, que ce soit pour Françoise dont les valeurs sont incompatibles avec celles de la classe de la grande bourgeoisie, ou pour Gilles qui ne peut pas renoncer aux plaisirs matériels que lui procure l'argent. Avec cette bande dessinée, les auteurs réussissent le pari un peu fou de présenter leur vision de mai 68, sans sacrifier à ses différentes dimensions et sans s'éparpiller. le lecteur en ressort avec la sensation d'un récit très cohérent, bien nourri, sans volonté de faire croire qu'il couvre tous les aspects de ce mouvement. Il a passé un moment de lecture très agréable grâce aux planches magnifiques des artistes, prenant le temps de la lecture pour mieux la savourer. Il en ressort un peu dépité quant au bilan que dressent les auteurs, bilan formulé par Bouba en page 46, indiquant que la classe ouvrière n'est plus une classe révolutionnaire et que les étudiants ne sont que l'avant-garde d'eux-mêmes. Dans le même temps, il constate également que les personnages ont tous été transformés par cette expérience, la majeure partie en mieux, et que même si les auteurs ne mettent pas ce point en avant, les étudiants ont pu faire entendre leur voix, ce qui a donné lieu à des transformations durable en profondeur, vers une société moins paternaliste et plus participative.
Les Petites Distances
Le parfum imaginaire des fleurs artificielles - Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre. Il est paru en avril 2018. le scénario a été écrit par Véro Cazot, les dessins et la mise en couleurs ont été réalisés par Camille Benyamina. Cazot est également la scénariste de l'excellente BD Betty Boob, dessins de Julie Rocheleau. Cette histoire comporte 146 pages de bandes dessinées. Il est découpé en 4 chapitres : (1) le parfum imaginaire des fleurs artificielles, (2) à la croisée des ondes, (3) la théorie des cordes sensibles, (4) la fin des illusions. Max est en train de ramener une plante en pot artificielle chez lui, à pied. Alors qu'il traverse une rue, il se retrouve repoussé par le flot de piétons venant en sens inverse, au point de se retrouver à son trottoir de départ, tellement personne ne prête attention à lui. Il rentre chez lui et découvre sa copine Ana au lit en train de se faire déshabiller par un autre homme. Ce dernier s'étonne, sans être plus gêné que ça ; Ana se rend compte qu'elle avait oublié l'existence de Max, alors que ça fait 4 ans qu'ils sont ensemble. Léo (diminutif de Léonie) est en train de prendre un verre de Sancerre au comptoir, un peu ennuyée. Elle répond à un autre client qu'elle n'arrive pas à retrouver son appartement. Il lui propose de l'accompagner jusqu'à son adresse. Elle lui propose de monter avec lui et ils font l'amour. Au matin, elle joue les amnésiques effarouchées pour que le coup d'un soir déguerpisse au plus vite. Sa copine Jasmine (psychologue) arrive pour lui rendre visite et comprend immédiatement le subterfuge de Léo. Cette dernière prépare des repas fait maison qu'elle livre à des clients. Le même jour, Max se rend en consultation chez Jasmine, souffrant d'être insignifiant aux yeux des autres, au point que sa présence soit inconsistante, et que les autres ne le voient littéralement pas. Après quoi, il retourne dans l'appartement d'Ana, récupère ses affaires, et s'en va passer un nuit à l'hôtel. À chaque fois qu'elle rentre chez elle, Léo tient sa bombe lacrymogène à la main afin de se défendre contre les spectres présents dans son appartement. Elle récite une prière en forme de mantra avant de s'endormir, mais elle cauchemarde en pensant aux spectres imaginaires. le lendemain, Max prend une autre colocation, avec un dénommé Nabil, dans le même immeuble que celui de Jasmine et Léo. Il sort prendre l'air sur le balcon et aperçoit Jasmine sur le balcon voisin. Il la salue, mais elle ne le voit pas, et salue Nabil qui se tient derrière lui. Max insiste ; elle finit par le remarquer mais ne le reconnaît pas alors qu'il est son patient. Alors que Max ramène ses affaires dans l'immeuble (y compris sa plante artificielle en pot), il croise Léo qui lui dit que sa plante sent bon. Ils font connaissance, et Max lui tend la main pour une poignée de main, mais elle a un geste de recul en constatant qu'il lui manque 2 phalanges à l'index de la main droite. Après l'extraordinaire BD Betty Boobs, le lecteur guette la production suivante de ses auteures. Il découvre l'épais roman graphique de Véro Cazot, s'étant associée à une autre artiste dont les brèves notes en fin de volume indique qu'elle est tombée en amour pour le scénario. La scénariste a développé une histoire d'amour faite de petits rien sur une longue pagination, avec l'intervention d'un élément surnaturel : l'existence corporelle de Max s'éloigne de la réalité physique de l'humanité. Concrètement, il devient une sorte de fantôme, vivant dans un monde fantomatique qui est le reflet du monde réel, qui s'y superpose, mais il n'est plus perceptible que sous forme de discrètes sensations, et que par un nombre très restreint d'individus, essentiellement Léo. Sur la base de ce postulat, cette histoire d'amour revêt une forme des plus étranges, mais aussi inédite, dans laquelle Max peut observer tous les faits et gestes de Léo dans son intimité, alors que celle ne ressent que vaguement une poignée d'effets de sa présence. Camille Benyamina représente alors Max de la même manière que les autres personnages, mais avec des traits de contour moins appuyés, ou des couleurs translucides, laissant apparaître une partie de ce qui se trouve derrière lui, décors ou personnages. Il ne faut pas longtemps au lecteur pour saisir le concept de la nature fantomatique de Max, et les auteurs facilitent ce glissement vers la dématérialisation en tirant avantage de la pagination, montrant que le passage vers l'intangibilité s'effectue progressivement. le lecteur et le personnage (Max) s'habituent ainsi en douceur à cet état sortant de l'ordinaire. Les dessins et le comportement de Max montrent un individu gentil, attentionné, ne cherchant pas à se mettre en avant, éprouvant de l'empathie pour les autres, apportant une forme de soutien ou de réconfort discret, sans chercher de récompense, sans attendre de remerciement. D'une certaine manière son comportement le rend aussi falot qu'attendrissant. Sa banalité le rend littéralement transparent aux yeux des autres, alors même que sa présence produit un effet réconfortant. le lecteur ressent toute la qualité de l'écriture et de la narration des auteures en prenant conscience que Max n'est pas fade ou inexistant. Bien au contraire, il s'attache tout de suite à cet individu discret et prévenant, gentil et attentionné, tout en conservant un caractère qui n'est ni celui d'un sycophante, ni celui d'un individu qui n'existerait qu'à travers les autres. Plus Max devient inexistant aux yeux des autres, plus il prend de la consistance pour le lecteur. Dans le même temps, le lecteur s'attache immédiatement à Léo, jeune femme pleine d'entrain, semblant facile à vivre souvent d'humeur enjouée, décidée et sachant ce qu'elle veut, sociable. Camille Benyamina la représente avec une silhouette élancée, dans des postures naturalistes, sans velléité de la transformer en modèle de beauté, en mannequin de présentation de vêtements de mode ou de produits de beauté. Elle présente une forte identité visuelle du fait de sa chevelure rousse un peu sauvage (ce n'est pas non plus une publicité ambulante pour shampoing), et des taches de rousseur sur son visage. du fait de la pagination et des situations évoquées, le lecteur pénètre dans son intimité, que ce soit pour des moments solitaires comme le rituel du coucher, ou pour des interactions sociales, avec une belle crise de fou-rire qui amène immédiatement une sourire sur le visage du lecteur. L'artiste sait capter les gestes machinaux et les postures féminines, sensibilité visible dans les petits détails, comme la manière de retirer son débardeur en page 43. Il pénètre également dans son intimité physique que ce soit lors de sa toilette ou des ébats sexuels. À chaque page, il ressent une sensibilité féminine qui s'exprime, à l'opposé d'une mise en scène dans la performance physique, et sans sensiblerie, un équilibre délicat et épatant. Au travers des scènes de la vie de tous les jours, le lecteur découvre en Léo, une jeune femme charmante, irrésistible même, car ses faits et gestes sont présentés comme naturels, comme allant de soi, les auteures lui laissant la possibilité de justifier un comportement sortant de l'ordinaire (sa simulation d'amnésie) en parlant à un autre personnage. Elle emporte l'amitié du lecteur par son refus de se résigner à la solitude, de subir les fantômes de ses angoisses, de faire au mieux avec ce qu'elle a (le choix de concubin), et son goût pour le sancerre et le chablis. En vis-à-vis d'elle, les différences de caractère d'avec Max ressortent avec force. Son langage corporel et ses postures font apparaître un individu plus effacé et plus prévenant. Utilisant toujours la copieuse pagination du récit, Véro Cazot préfère montrer l'état de Max plutôt que de l'expliquer. le lecteur cartésien peut être un peu rebuté par ce procédé, mais il se rend compte que son attachement pour le personnage va grandissant et qu'il consent bien volontiers le petit supplément de suspension d'incrédulité nécessaire pour rester dans l'histoire. Or Max ne reste pas juste condamné à l'état de voyeur passif. Il bénéficie même d'une séquence constituant une variation sur le thème de l'origine secrète. Alors qu'il s'est confortablement installé dans la relation univoque entre Léo et Max, le lecteur a la surprise d'accompagner Max rendant visite à ses parents. Il est encore plus surpris de constater qu'il a aussi disparu pour eux, quasiment remplacé par un chien. Les dessins montrent des adultes d'une cinquantaine ou peut-être soixantaine d'années, sereins et confortablement installés dans leur vie, apaisés et entièrement satisfaits du plaisir que leur apporte leur chien. La séquence est d'autant plus déchirante que Max ne se résigne pas à la situation, mais l'accepte comme une forme de fatalité contre laquelle il n'est pas utile de lutter. Il analyse son histoire personnelle plutôt que de subir et de se lamenter Son inexistence atteint un summum : ce n'est pas simplement qu'il ne représente rien pour tous ceux qu'ils croisent, c'est aussi qu'il n'a plus d'importance pour ses parents, qu'il n'en a jamais eu. Il s'agit d'une séquence d'une rare cruauté, rendue plus insupportable par sa douceur et son naturel. le lecteur découvre par la suite que ce comportement découle d'une circonstance liée à l'histoire personnelle de Max, relatée page 106 & 128, susceptible d'induire un tel refoulement. Cet effacement total de l'existence de Max est de nature à fendre le cœur de n'importe quel lecteur, et pour autant le récit ne verse pas dans le misérabilisme. le comportement de Max relève plus de l'acceptation que de la résignation dans la mesure où il se rend compte que son état spectral lui permet de se livrer à des activités interdites aux gens en chair et en os. C'est ainsi qu'il prend un bain de soleil version naturiste (page 71) au milieu de des autres usagers du parc public, pour un dessin en pleine page des plus libérateurs. Ce n'est pas la seule scène de nudité, car la sexualité et elle occupent une place importante dans le récit, apparaissant dans une quinzaine de pages, soit environ 10% du récit. À chaque fois, il s'agit d'un comportement naturel s'intégrant de manière organique dans le récit. Les dessins de Camille Benyamina ne peuvent pas être qualifiés de pornographiques, même lors de la représentation de l'acte sexuel, mais plutôt de sensuels, y compris lorsqu'il y a nudité frontale, voir pénétration lors de la page 81, entièrement dévolue à des accouplements entre adultes consentants. L'artiste ne se concentre pas sur les détails (pas de représentation des tétons, uniquement des auréoles), et ne place pas ses personnages dans des postures pornographiques ou de magazine de charme. La relation sexuelle est dépeinte comme une chose allant de soi, débarrassé de toute névrose ou de rapport de domination. Cela n'empêche pas les auteures de placer le lecteur dans une position de voyeur passif pour des scènes de positions banales, de masturbation, de triolisme, et même de lecture de manga pornographique. L'activité sexuelle fait donc partie de la vie des personnages, sans fausse pudeur, mais sans que cela n'en devienne leur activité essentielle. Non seulement le lecteur se retrouve en position de voyeur, mais Max également car il a choisi de s'installer dans l'appartement de Léo, en tant que fantôme invisible. Il partage donc tous les moments de son intimité. Cazot & Benyamina utilisent le dispositif surnaturel du fantôme amoureux pour mettre en lumière des facettes de la relation amoureuse. Max a décidé de vivre avec Léo, même si celle-ci ignore tout de sa présence. Il a ainsi l'occasion extraordinaire de vivre avec elle à chaque instant de sa vie. Dans un premier temps, le lecteur constate que cette relation déséquilibrée ne profite qu'à Léo : Max se montre attentionné envers Léo en essayant de la rasséréner, alors que Léo ignore jusqu'à son existence. le langage corporel de Léo évolue, indiquant qu'elle a regagné confiance en elle, qu'elle n'est plus minée par les fantômes du soir, les doutes et les angoisses qui l'assaillent. Max se détend également dans cette quasi absence de d'interaction avec le monde physique, acceptant l'état qui est le sien quasiment depuis sa naissance (il paraît que sa mère avait oublié qu'elle était enceinte jusqu'à ce qu'elle accouche). le lecteur peut voir cette détente dans son comportement moins inquiet. Bien évidemment la tentation est forte pour le lecteur de se lancer dans des considérations psychanalytiques. Max consulte Jasmine une psychologue. Il est question de traumatisme d'enfance, entre la mort de la petite voisine de Max, et les douches de Léo dans l'enfance, ou encore de Max étant enfant de personne (page 105). À plusieurs reprises, des remarques anodines font émerger des névroses légères : Léo se rendant compte qu'elle n'arrive pas à supporter la vue d'un doigt auquel il manque des phalanges, un homme obnubilé par le risque d'un poil de nez qui dépasse, une problématique de mauvaise odeur corporelle. Dans ces occasions, le lecteur apprécie à sa juste valeur l'osmose entre scénariste et dessinatrice, comme si le récit était raconté par une unique personne. Mais le lecteur peut aussi se passionner pour la dynamique de la relation qui se développe entre Léo et Max. Leur qualité de vie se trouve dégradée, celle de l'un comme celle de l'autre quand ils ne partagent pas leur vie. Il se développe ainsi une forme de codépendance pour pouvoir accéder au bonheur. L'un agit comme un exhausteur de goût pour l'autre, et dans l'autre sens l'autre fait littéralement exister le premier. À plusieurs reprises, le lecteur ressent la forte impression que c'est le vécu de la scénariste qui fait exister ces sentiments, comme si certains passages relevaient d'une autofiction honnête et sans fard. Le lecteur referme le tome, totalement sous le charme d'une relation à laquelle il a presque participé de l'intérieur. La pagination laisse le temps aux personnages d'exister, et aux auteures de faire exister des moments fugaces, des sensations ténues qui sont l'essence même de la relation entre Léo et Max, qui lui donnent son unicité et sa qualité. Alors même qu'il s'agit d'une comédie sentimentale des plus intimes, le surnaturel est utilisé avec ingéniosité pour montrer le caractère et les difficultés psychologiques des 2 personnages principaux. Pourtant le récit reste léger d'un bout à l'autre, à la fois grâce aux dessins d'un grand naturel et d'une grande justesse pour le jeu des acteurs, à la fois grâce à l'écriture discrètement sophistiquée de Véro Cazot. S'il y est sensible, le lecteur apprécie la finesse d'observation qui s'exprime dans certaines phrases, ainsi que la saveur cocasse de certaines métaphores comme celle de la douche froide que subit Max, ou de son attachement à une plante en plastique, aussi factice que sa vie sociale.
La Femme d'argile
Jamais, je n'étais allé en arrière auparavant. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il est paru en mars 2018. C'est l’œuvre de Vincent Vanoli qui a tout fait, scénario, dessins, lettrage. C'est un auteur de bande dessinée, qui a commencé à publier en 1989 chez L'Association, ayant une trentaine de BD à son actif. Un homme vit dans les bois ; il n'est qu'une silhouette blanche sans caractéristique, sculptant de petites statuettes aux formes improbables, auxquelles il ajoute des brindilles et qu'il laisse dans la nature. Un jour, alors qu'il mord dans le cou d'une perdrix, il observe un paysage parfaitement symétrique, autour de l'axe d'une cascade. Il passe de l'autre et dans son esprit quelque chose change. Il ne souhaite plus revenir en arrière, et il décide de sortir du bois. Au bout d'un champ, il découvre un monsieur qui semble l'attendre, qui lui tend des vêtements pour couvrir sa nudité, qui le rase et lui coupe les cheveux, en lui indiquant qu'il est prêt pour rejoindre la civilisation. Frédéric se dirige alors vers la ville, en passant au travers d'une casse automobile, où les marginaux qui s'apprêtaient à le détrousser, le laissent passer sans dommage. Arrivé en ville, il devient un anonyme dans la foule et ses pas le guide mécaniquement jusqu'à son pavillon avec jardin. Il a la clé de grille dans ses poches. Il rentre chez lui. Frédéric pénètre dans la pièce qui lui sert d'atelier de sculpture et il est submergé par les souvenirs ou les sensations que déclenchent en lui ces formes. Il ouvre grand les fenêtres et les volets pour aérer la pièce et dissiper les mauvaises odeurs. Il se tient sur la terrasse et voit le soleil, d'un bleu éclatant, se lever. de l'autre côté de la rue, il est observé par une femme qui fut son modèle. Elle a déjà revêtu sa tenue de serveuse et après avoir accusé le coup du retour de Frédéric, elle se rend à la brasserie pour prendre son service. Après une journée de travail ingrate, elle rentre chez elle. Elle se déshabille et ne se vêtit que d'un châle jeté sur ses épaules. Elle recommence à observer le sculpteur à la dérobée, et elle note ses interrogations et ses angoisses dans un carnet. Elle est, elle aussi, observée à la dérobée par un vieux monsieur qui prévient la police et qui énonce à haute voix ce qu'elle est en train de marquer dans son carnet. S'il a lu le court résumé accompagnant l'ouvrage sur les sites de vente, le lecteur connait déjà tout de l'intrigue… et pourtant il est complètement pris au dépourvu par la première séquence, avec cet individu qui n'est qu'une silhouette blanche, vivant comme un sauvage dans les bois, et s'adonnant à une forme d'art primitif. Il découvre des dessins réalisés au pastel noir, faisant parfois ressortir le grain du papier, avec une approche mêlant description précise de la flore, et approche naïve pour la silhouette de l'homme, ou pour celle de la perdrix. Il regarde des cases chargées en traits, un horizon fermé par les arbres, une nature touffue, sans être inquiétante ou menaçante. Il voit littéralement le personnage s'incarner sous yeux, une fois qu'il a traversé le ruisseau, un homme nu à la chevelure hirsute, à la barbe négligée. Il avance sans difficulté, sans souffrir de l'absence de chaussure, sans ressentir la fraîcheur. Les cases deviennent plus sombres quand il est sorti du bois même si l'horizon s'est élargi, chaque surface étant chargée du noir déposé par le crayon. Après cette entrée en matière très déstabilisante, le lecteur découvre ce que lui promet le court texte promotionnel. Il plonge dans une monde très charbonneux, avec des formes à la perspective étrange, distordues parfois pour accentuer les ombres et les angles, évoquant l'expressionnisme allemand et M le Maudit (1931) de Fritz Lang. Les dessins donnent l'impression de décrire une ville de moyenne importance dans une France des années 1930 ou un peu plus, même si la modèle indique qu'elle a pris des jours de RTT et si un figurant utilise un téléphone portable. L'observation des tenues vestimentaires conforte le lecteur dans cette impression d'une histoire se déroulant au milieu du vingtième siècle, malgré ces 2 anachronismes, dans la partie pavillonnaire d'une ville assez importante pour se constituent des foules de badauds qui se croisent sur les trottoirs sans se connaître. La narration visuelle présente une forte personnalité, avec ces bâtiments aux verticales un peu de guingois, ou penchées, les visages un peu anguleux avec des traits de contour parfois un peu hésitants, pas peaufinés. L'artiste n'utilise donc que des crayons noir pour détourer les formes, et représenter les ombres portées, souvent exagérées, étirées. de manière déconcertante, il utilise avec parcimonie la couleur bleu pour figurer la lumière du soleil, et aussi une forme d'énergie ou de beauté intérieure. La bande dessinée se déroule sur 74 pages dont 30 sont dépourvues de tout texte. Vanoli accorde donc une place significative à une forme de narration uniquement visuelle. Dans ces pages silencieuses, la déformation des décors joue à plein. L'absence de texte incite le lecteur a plus concentrer son attention sur les dessins pour en distinguer et en assimiler les éléments d'informations visuelles. Certaines cases peuvent être construites sur un ou des axes directifs de la composition, aboutissant à un dessin rapidement lu et interprété. À l'opposé, certaines cases peuvent être proches de la technique de collage, avec des éléments visuels disposés les uns à côté des autres, et ne provenant pas de ce qui pourrait être une seule photographie, mais de différentes prises de vue. le lecteur détecte d'abord la sensation de surcharge cognitive ; puis il détaille un élément après l'autre. Il ressent alors l'état d'esprit dans lequel se trouve le personnage à devoir gérer une surabondance de stimuli. Par exemple c'est ce qui se produit la première fois où Frédéric se retrouve à marcher dans des rues au milieu de la foule. S'il se montre assez curieux et un peu patient, le lecteur découvre des détails inattendus, comme un café restaurant à l'enseigne de Chez Tintin. le lecteur est également complètement pris par surprise lorsque la couleur bleu s'invite sur la page pour un effet féerique, évoquant le pouvoir de la création artistique et ses effets émotionnels. Dans un premier temps, le lecteur peut trouver certaines scènes un peu longues (la traversée de la ville quand Frédéric rentre chez lui), voire inutiles (le prologue dans les bois, le mime racontant ce qu'il sait déjà). L'intrigue ne présente pas grand intérêt puisqu'il semble acquis dès le départ que Frédéric a bien commis un meurtre. le personnage du vieux monsieur formulant à haute voix, les phrases que le modèle est en train d'écrire dans son carnet apparaît comme un dispositif totalement artificiel, sans rien apporter au déroulement de l'histoire. D'un autre côté, le parti pris expressionniste fonctionne parfaitement pour rendre compte du trouble mental de Frédéric, et la scène où il se met à courir dans la ville comme pourchassé par son double blanc fantomatique est un hommage extraordinaire à la fuite d'Hans Beckert dans M le maudit. À plusieurs reprises, le lecteur perçoit qu'un des enjeux du récit est d'ordre psychologique : à commencer par la culpabilité de Frédéric qui s'exprime par sa peur de ses propres statues, mais aussi sa mémoire défaillante, suite à un blocage produit par un traumatisme psychique. Une fois cette prise de conscience opérée, le lecteur se rend compte qu'il peut aussi envisager plusieurs éléments du récit sous une forme métaphorique. La scène d'ouverture dans les bois peut se voir comme un retour à l'état naturel, mais aussi comme une perte des fonctions supérieures du cerveau, ne laissant plus que les fonctions de survie. L'activité manuelle de pétrir de la boue pour fabriquer des statuettes des formes improbables n'est pas tant automatique, qu'un lien avec une occupation antérieure de sa vie normale. Les statues de son atelier sont autant d'artefacts de sa vie avant le traumatisme, l'incarnation physique de ses souvenirs, de ses accomplissements passés. Avec ces idées en tête, le monsieur âgé à lunettes qui énonce les propos de la modèle prend des allures de stéréotype de psychanalyste dont l'apparence doit beaucoup à Sigmund Freud. le lecteur peut même imaginer que les créatures difformes sous cloche de verre dans son salon sont les différents troubles psychologiques qu'il a extrait de ses patients pour les neutraliser. Cet individu devient une sorte d'avatar de l'auteur triturant ses personnages, mettant à nu leur psyché. Une fois envisagé le point de vue psychanalytique du récit, chaque scène prend sens. Lorsque Frédéric assiste à un spectacle de mime avec un autre acteur fournissant les éléments narratifs pour expliquer ce qui est mimé, le lecteur comprend qu'il s'agit de son inconscient qui s'exprime de manière imagée (le mime) alors que sa conscience travaille à interpréter ces signaux. le lecteur se rend compte que cette scène constitue également un bel hommage à la scène de la pièce Hamlet (1603) de William Shakespeare, quand Claudius est le spectateur d'une pièce de théâtre racontant un meurtre identique à celui qu'il a commis. Même de petits détails prennent sens. le lecteur avait remarqué que le tapis de la chambre de la modèle porte de curieux motifs : ceux du Yin et du Yang, mais sans le point noir au milieu de la goutte blanche, et le point blanc au milieu de la goutte noire. Il y a là une forme d'incomplétude qui fait miroir à la relation qu'elle entretient avec Frédéric. Elle est incomplète tant qu'il ne la prend pas comme modèle, tant qu'elle ne devient pas forme sculptée, qu'elle ne s'incarne pas dans statue à l'épreuve du temps, tant qu'il ne l'a pas fait s'incarner. Alors même que s'il ne s'est pas renseigné sur cette bande dessinée avant d'en faire l'acquisition, le lecteur a l'impression de découvrir une histoire qu'il connaît déjà de bout en bout, il se rend compte aussi que la narration le déroute au début. Vincent Vanoli a choisi un parti pris marqué pour sa mise en images, celui de l'expressionnisme allemand, et plus particulièrement de Fritz Lang pour son film M le Maudit. le cumul de certaines remarques finit par lui faire prendre conscience de la nature psychanalytique du récit, donnant du sens à de nombreuses bizarreries narratives. Il referme la bande dessinée encore sous le coup de la passion égocentrique éprouvée par la femme désirant parachever son rôle de modèle et d'amante, et par l'impression tenace que le sculpteur est autant un meurtrier, qu'une victime d'un système créatif qui lui a dicté son comportement dans une large mesure.
Far Away
Je suis heureuse de vivre ça avec toi. - Ce tome comprend une histoire complète indépendante de toute autre, initialement parue en 2011. L'histoire a été coécrite par Maryse & Jean-François Charles, et peinte par Gabriele Gamberini. Ces créateurs ont également réalisé Red Bridge, Tome 1 : Mister Joe and Willoagby (2008/2009) en 2 tomes. Martin Bonsoir est un routier qui conduit un gros semi-remorque pour le compte d'une entreprise appelée Harris Transports situé à Phoenix en Arizona. Il traverse la région des Laurentides dans la province du Québec, et se dirige vers la ville de la Tuque. Arlos que le soleil de fin d'après-midi fait ressortir les couleurs des feuilles d'automne, il est surpris par une tempête de neige, se trompe à un embranchement, et négocie mal un virage. Son camion se met en ciseau, et les roues patinent. Il se rend compte en plus qu'il n'y a pas de pelle de déneigement sur le camion. Il ne lui reste plus qu'à aller chercher de l'aide à pied. Un panneau lui indique que la ville la plus porche se situe à 4 kilomètres. Il remonte le col de son blouson et commence à marcher péniblement dans la neige. Au bout d'une demi-heure, il aperçoit une lumière. Il s'en rapproche. Il s'agit d'une maison isolée. Il actionne la sonnette, une femme ouvre en tenant à la main un fusil, elle ne comprend rien à ses explications. Il reprend connaissance allongée sur le canapé où la femme l'a déposé tant bien que mal. Elle l'a recouvert d'une épaisse couverture. Elle lui a également préparé des fèves au lard. Elle lui parle d'une certaine Maria Chapdelaine. Martin Bonsoir accepte l'hospitalité d'Esmé Larivière, pour la nuit. le lendemain, elle lui prépare un petit déjeuner (des oeufs sur le plat et du bacon), et le ramène en pick-up jusqu'à son bahut. Elle lui explique pourquoi il ne démarre pas, et comment le faire démarrer en réchauffant précautionneusement la vanne du système de freinage. Elle le ramène chez lui et le convainc d'attendre le lendemain pour repartir, une fois que la tempête de neige sera passée. le lendemain matin, elle lui demande de l'emmener dans son camion, jusqu'à sa destination en Arizona. Bien qu'étonné par cette demande inattendue, il accepte la proposition et charge ses 3 valises, et Melchior son animal familier, un écureuil. Maryse & Jean-François Charles forment un couple qui réalise de nombreuses séries comme India Dreams (depuis 2002), Ella Mahé avec d'autres dessinateurs, Les Pionniers du Nouveau Monde avec Ersel, ou des histoires complètes comme L'herbe folle (2016). Mais ce qui séduit immédiatement, c'est la partie graphique. le lecteur apprécie la texture de la neige sur la couverture, ainsi que le froid qui s'en dégage. Il est ébloui par les couleurs rougeoyantes des feuillages des érables, et leur reflet dans le fleuve, dans l'illustration en pleine page, de la première page. Il regarde la neige coller aux chaussures et au jean de Martin Bonsoir, en page 13. Il découvre la glace striée de la surface gelée d'un lac en page 40, avec les flotteurs de l'hydravion pris dedans. Il retrouve le magnifique flamboiement roux en page 47, avec 2 maisons à l'architecture typique de la région. Il découvre la grisaille des néons de l'autoroute urbaine à l'approche de Montréal en page 48, ou encore le bitume gris d'un parking autoroutier en page 51. Il retrouve la beauté de la nature avec les chutes du Niagara en page 54, un pont à haubans au-dessus d'un des grands lacs en page 68, les plaines du Dakota du Sud en page 74, le Mont Rushmore en page 78, etc. Gabriele Gamberini réalise toutes les pages en peinture directe, et il sait rendre compte de la beauté des paysages, de leur aspect sauvage, sans jouer sur une vision romantique, mais plutôt naturaliste. Il sait utiliser la peinture par touche pour rendre compte de l'effet général, du jeu de la lumière, d'une impression. L'itinéraire suivi par le routier est une invitation au voyage, une promenade touristique faisant honneur aux paysages naturels du Canada, puis des États-Unis. Si le lecteur a déjà visité ces endroits, il en retrouve la saveur unique, les caractéristiques, les sensations qu'ils lui ont laissées. S'il ne les connaît que par photographies ou films, il éprouve l'impression de pouvoir s'y projeter, de les redécouvrir. Il a l'impression de sentir la résistance et la texture de l'herbe quand Esmé et Martin s'arrêtent pour pique-niquer. Il admire les couleurs du coucher de soleil quand ils arrivent à un resto-routier près de Green River. Il reconnaît les différents types de végétation dans chaque endroit traversé. Le pouvoir de conviction de l'artiste est tout aussi puissant pour les séquences d'intérieur : l'ameublement et la décoration de la maison d'Esmé, les couchettes dans la cabine du poids-lourd de Martin, le luxe de la suite où ils dorment lors de l'escale aux Chutes du Niagara, la décoration du resto-routier, etc. À chaque fois, Gabriele Gamberini donne l'impression de réaliser une photographie du fait du niveau de détails (le lecteur a l'impression de pouvoir mordre dans une miche de pain), tout en conservant une dimension tactile à chaque élément. Ainsi, même un accessoire aussi industriel que la cage en montant de fer de l'écureuil est à la fois dessiné rigoureusement, chaque barreau étant distinct, et à la fois doté de particularité, la lumière jouant de manière différente sur chaque barreau en fonction de ses irrégularités. le lecteur observe cette même capacité de précision et d'unicité dans les tenues vestimentaires. L'artiste a fait en sorte de doter Martin Bonsoir de tenues décontractées et fonctionnelles. Il est visible qu'Esmé a choisi ses tenues pour leur praticité pendant le voyage, tout en conservant une classe certaine. Il est possible par contre que le lecteur se sente plus partagé en ce qui concerne le rendu des visages. Les postures des personnages sont naturelles, et les expressions des visages sont nuancées et très parlantes, permettant de bien ressentir l'état d'esprit des protagonistes. Toutefois, les visages ne sont pas peaufinés, ce qui peut induire une forme de décalage, par rapport au reste de ce qui est représenté. Mais le lecteur se rend vite compte que cela n'obère en rien l'expressivité des personnages, ou la justesse du jeu des acteurs. La direction d'acteurs montre des individus adultes, se comportant comme tel, sans exagération ou caricature. le lecteur en apprend autant en regardant les personnages évoluer, bouger, accomplir les gestes du quotidien, qu'avec les échanges verbaux. Totalement enchanté par la narration visuelle, le lecteur s'immerge sans s'en rendre compte dans le récit. Il découvre donc 2 personnages qui se rencontrent fortuitement et qui font un bout de chemin ensemble. Il en apprend un peu sur l'histoire personnelle de Martin Bonsoir, son père parti avant sa naissance, sa double nationalité, et très peu sur Esmé Larivière. Il les regarde coexister sans grande difficulté, Esmé étant enchantée de l'aubaine de pouvoir ainsi découvrir du paysage, Martin appréciant la compagnie de cette femme plus âgée que lui, un peu attentionnée sans être envahissante, sachant lui montrer les merveilles qu'il traverse avec un entrain certain. le lecteur prend conscience après coup du naturel de leur comportement, quand dans la dernière partie du récit il en apprend plus sur eux. En particulier, il trouve naturel qu'Esmé dispose d'une bonne connaissance des endroits qu'ils traversent de Trois Rivières, à Sanigaw, en passant par Fort Michilimackinac. de la même manière, il voit en Martin Bonsoir, un individu sympathique, capable d'accepter une autre personne dans la cabine de son camion, sans la trouver importune, sans se renfermer pour retrouver sa solitude habituelle. Les auteurs décrivent un routier dans la routine de son métier, sans condescendance, ni volonté romantique. La remarque sur Maria Chapdelaine (1913) de Louis Hémon ne constitue pas une moquerie, mais un indicateur de sa culture littéraire. Très vite, le lecteur apprécie de partager l'intimité de leur relation naissante. Il ressent le plaisir simple qu'éprouve Esmé à faire la route avec quelqu'un au comportement amical. Comme Martin, il apprécie le charme de la gentillesse d'Esmé, ses remarques constructives, sa capacité à formuler la beauté des paysages, à apprécier à sa juste valeur la chance de voir passer une harde de bisons dans les plaines. Certes Martin Bonsoir effectue son métier, mais il ne semble ressentir de pression particulière ou d'inquiétude. Esmé est en villégiature a priori sur un coup de tête, sans inquiétude particulière quant à ses conditions de voyage ou à son compagnon de route. le lecteur éprouve un réel réconfort émotionnel à pouvoir être ainsi témoin d'une histoire simple, dans un cadre extraordinaire. Il n'est pas très surpris quand la première fâcherie survient et il sourit quand une demi-douzaine de semi-remorques aide Martin Bonsoir à retrouver Esmé Larivière. Il en oublierait presqu'il s'agit d'une histoire, et qu'elle doit avoir une fin. Les époux Charles racontent effectivement une histoire et les éléments un peu étranges que le lecteur avait accepté comme artifice sans conséquence pour créer ce rapprochement trouvent leur explication pour une conclusion qui touche au cœur. Il mesure alors toute l'affection qu'il avait développée pour ces 2 personnes, et la peine qu'il ressent en voyant l'histoire se terminer. Maryse & Jean-François Charles et Gabriele Gamberini ont réalisé une histoire extraordinaire, à la fois au travers d'une narration visuelle exceptionnelle pour sa qualité touristique, mais aussi pour sa justesse de sa direction d'acteurs, et pour l'intelligence émotionnelle du récit.
Le Collectionneur
Des histoires inégales, mais toutes intrigantes, qui tournent autour d’un collectionneur très particulier, qui ne s’intéresse qu’à des objets uniques et marqués par l’Histoire – ou tout du moins des histoires fortes. Il est prêt pour cela à risquer sa vie, à traverser le monde (chaque album le voie sur un continent différent, au milieu de peuplades sauvages, traquant les possesseurs des objets convoités, impitoyable, froid lorsqu’il s’agit de tuer ou de sauver sa peau). Le héros est souvent aussi hiératique que beaucoup de décors, il n’est pas forcément charismatique. En tout cas il ne déclenche pas l’empathie. C’est une mécanique bien huilée – trop bien parfois, tant il réussit toujours à garder un miracle avec lui pour se sortir de très mauvaises passes. Mais on est prêt à accepter ces facilités, et à se laisser emporter dans ces pérégrinations dans lesquelles notre collectionneur se trouve souvent du côté des peuples indigènes (affabulateur parfois, comme lorsqu’il prétend avoir pris un temps la place de Crazy Horse au début de la bataille de la Little Big Horn). De la même façon, il a une propension à se déplacer un peu partout assez facilement qui surprend ! Mais ce qui fait tout accepter, c’est aussi et bien sûr le dessin de Toppi. On aime ou pas son style, mais on ne peut que lui reconnaître un immense talent. Il est amusant de voir comme il arrive à faire cohabiter sur une même planche d’importantes parties laissées blanches et d’autres parties foisonnantes de détails, d’un dessin méticuleux, quasi baroque. Une lecture franchement plaisante, un dessin souvent impressionnant (c’est lui qui justifie mon coup de cœur).
Leçon de choses
Mais pas de gypaètes barbus - Ce tome contient une histoire complète de 78 planches en couleurs. Il a été réalisé par Grégory Mardon (scénario, dessins et couleurs) et est paru la première fois en 2006. Il a bénéficié d'une réédition en 2011. Il a été intégré dans une cycle baptisé L'extravagante comédie du quotidien qui comprend 3 autres albums : Les poils (2011), C'est comment qu'on freine ? (2011), le dernier homme (2012). Il s'agit de la cinquième bande dessinée réalisée par Grégory Mardon. Jean-Pierre Martin est un enfant qui est en classe de CE1, dans un petit village rural. En tant que parigot, il se fait souvent traiter de tête de veau, mais il côtoie aussi les différents animaux de la ferme comme les vaches, les chiens, les chats, les poules, les lapins, les rats, les canards, les perdrix, mais par les gypaètes barbus. Il a un bon copain qui s'appelle Cyril, et il aide avec lui aux travaux de la ferme, dans celle des Gérard. Parfois, il leur faut s'acquitter d'une tâche pas très bien définie comme tuer un chaton parce que la portée était trop nombreuse. À l'école, toutes les classes sont réunies dans une seule salle, du CP au CM2, sous l'égide d'un maître sévère mais juste. C'est également lui qui distribue les bons points, les petites images (= 10 bons points) et les grandes images (= 40 bons points), et qui dirige l'étude. À la fin d l'étude, les enfants rentrent tout seuls chez eux Jean-Pierre ayant quelques rues à faire tout seul dans le noir, et devant passer devant le terrible calvaire, avec son Christ en croix. À la maison, il retrouve sa maman, son père ne revenant que tard du travail. Il a le temps de regarder un peu la télévision (un documentaire animalier) avant d'aller prendre son bain, de manger, et de réviser ses leçons. Il lui arrive ensuite de regarder la télé avec sa mère en attendant le retour de son père et d'aller se coucher. le week-end il voit passer les hommes qui s'entraînent au vélo, et il va faire office d'enfant de chœur pour la messe. Il peut assister aux combats de coqs quand il y en a d'organisés et même aux jeux d'argents dans la grange du cafetier Ulysse. L'après-midi, il joue à ses jeux dans sa chambre. Il va se promener tout seul dans la campagne en s'imaginant l'existence de bêtes sauvages, mais aussi de personnages fantastiques. La couverture annonce la couleur : suivre la vie d'un jeune garçon à la campagne. Grégory Mardon lui donne rapidement une personnalité, à la fois issue de son histoire personnelle (il vient de la ville), à la fois de sa situation familiale (une mère présente, un père absent) et de son amitié avec Cyril. Dans les premières pages, le lecteur a du mal à s'impliquer fortement pour ce personnage. Il le voit faire des choses très banales, et les cellules de texte sont rédigées comme s'il les avait écrites, dans un style très simple et direct, premier degré. En outre les dessins ont un air naïf un peu simpliste, ce qui ajoute encore à l'impression infantile. Pourtant dès la page 5 (la troisième page de bande dessinée), il apparaît également une forme d'ironie dans les propos de l'enfant, involontaire de sa part, mais faite sciemment par l'auteur. Jean-Pierre évoque les animaux qu'il croise, et les dessins montrent la réalité prosaïque : les vaches sont frappées à la badine pour avancer, le chien est retenu par une chaîne pour éviter qu'il agresse tout ce qui passe, le chat est noyé dans le puits, les poules sont tuées et vidées, le lapin est éventré la tête en bas, les rats sont empoisonnés par un raticide, les canards ont la tête coupée et les perdrix sont abattues par les chasseurs. Si l'histoire est racontée du point de vue d'un enfant de 7 ans, la réalité n'est pas édulcorée pour autant. du coup, le lecteur comprend que l'auteur s'adresse bien aux adultes. Le lecteur qui a vécu dans les années 1970 ou dans un village rural retrouve tout de suite les petits détails de la vie quotidienne. Même si elles sont dessinées de manière épurées, les tenues vestimentaires font authentiques, à commencer par les patchs sur les genoux des pantalons et aux coudes des pullovers. le salon de la maison des Martin contient des chaises dont le modèle atteste de l'époque, ainsi que la forme de leur téléviseur, sans télécommande qui plus est. Lors du long dimanche d'après-midi, page 33, le circuit électrique de petites voitures rappellera bien des souvenirs à ceux qui y ont joué. Impossible aussi d'avoir oublié le papier tue-mouche qui apparaît dans une case muette de la page 66, ou les terribles Gauloises sans filtre de la page 77. Finalement, c'est bien volontiers que le lecteur se laisse emmener dans ce coin de France d'une autre époque, par un garçon gentil, avec une façon de penser et d'envisager de son âge, tout en étant dépourvu de niaiserie ou de condescendance. Jean-Pierre n'est pas parfait. Il n'hésite pas à essayer de tuer le chaton pour obéir à la consigne de la fermière et pour être à la hauteur de ce que fait son ami Cyril. Il est un bon élève, mais pas un élève modèle. Il mange une hostie piquée dans la réserve avant l'arrivée du curé, pour la messe. Il essaye de fumer. Il commet même une bêtise ayant des conséquences graves. Très rapidement, le lecteur se laisse également séduire par la capacité de l'auteur à le ramener dans l'enfance. Gréogry Mardon transcrit avec une rare sensibilité la manière dont les enfants rapprochent et associent des éléments hétéroclites, établissant un lien qui leur semble plus que logique, car il relève de l'évidence. Jean-Pierre ressent bien qu'avoir tué le chaton constitue un acte signifiant. La nuit même, son inconscient fait ressortir la dimension transgressive de l'acte au travers d'un rêve terrifiant. Lorsqu'il rentre de l'école à la nuit tombée, tous les sens du garçon sont aux aguets et il projette des fantasmagories sur ce qu'il ne peut appréhender clairement. Par exemple, il éprouve la sensation très réelle qu'il est capable de voir des gouttes de sang couler sur le front du Christ du calvaire, à partir des pointes de sa couronne d'épine transperçant la peau du front. Ces projections peuvent également revêtir une forme consciente, par exemple lorsqu'il se promène dans les champs et qu'il imagine que les vaches sont de dangereux minotaures, ou qu'un ver de terre dans une flaque d'eau peut être perçu comme le monstre du Loch Ness dans son lac. L'auteur utilise avec une rare pertinence cette spécificité des la bande dessinée qui permet d'établir ainsi des rapprochements entre ce qu'observe l'enfant et ce qu'il y projette, ce qu'il imagine. Au premier abord, le lecteur adulte peut ressentir une forme déception vis-à-vis de dessins un peu trop naïfs. Dans un premier temps, il constate rapidement que si les formes semblent simplifiées, la densité d'information dans chaque page s'avère élevée. Avec la page 3, il fait l'expérience de la maîtrise du média par Grégory Mardon quand les images donnent un autre sens au gentil texte sur les animaux présents dans le village. Avec la page 13, il découvre une autre facette du savoir-faire de l'auteur avec une planche de 12 cases de la même taille, dépourvue de texte, reconstituant avec une verve étonnante une journée en école primaire. 3 pages plus loin, il y a à nouveau 3 pages sans texte lorsque Jean-Pierre rentre chez lui de nuit, et le lecteur sent l'inquiétude monter en lui, au fur et à mesure que le garçon s'imagine des monstres et des horreurs tapies dans les ténèbres. le lecteur sourit en voyant une double page dessinée à la manière des comics de romance, occupant la moitié de la page 23. Il y a ainsi 21 pages dépourvues de texte et quelques autres avec uniquement un phylactère, ou un cartouche de texte. Grégory Mardon fait preuve d'encore plus de fluidité dans des pages muettes, en particulier les pages 52 et 66. Dans ces 2 pages il accole des vignettes de paysage ou de détail d'un décor, à nouveau sans texte, et dans la deuxième sans personnage, sauf dans la dernière case. La page 52 évoque l'arrivée du printemps au travers du temps changeant et les changements survenant dans les activités de tous les jours. La page 66 montre l'arrivée de l'été et de la chaleur. le lecteur ressent les sensations de Jean-Pierre observant chacun de ces détails, du vol d'hirondelles, au chien tirant la langue dans l'ombre de sa niche, en passant par le bourdonnement des insectes sous les frondaisons de la forêt. L'auteur fait passer au lecteur les sensations de cet été à la campagne, au travers d'impressions aussi fugaces que significatives. La dernière page est également muette et elle est d'une force peu commune dans sa couleur, dans les décors géométriques, et dans l'absence de personnages, donc de vie. Éventuellement, avec le recul donné par les années, le lecteur peut trouver que la narration ne transcrit pas la forme de vie très égocentrée des enfants et leur dépendance vis-à-vis des adultes. Mais ce n'est pas le propos de l'auteur, et cela ne diminue en rien la qualité de sa reconstitution de l'enfance, des impressions qui y sont associées et de l'acuité des enfants à percevoir ce qui se passe sous leurs yeux. En particulier, Jean-Pierre se montre des plus perspicaces pour comprendre le comportement de ses parents, et pour en percevoir le sens, en l'exprimant à sa manière, avec les éléments de langage à sa disposition en fonction de son expérience de vie à son âge. Grégory Mardon réussit un incroyable numéro d'équilibriste avec cette bande dessinée. Il ramène le lecteur à la vie de l'enfant, sans niaiserie ni sentimentalisme, en lui faisant percevoir la réalité comme Jean-Pierre, tout en lui montrant ce qui se passe de manière à ce qu'il puisse le comprendre avec ses yeux d'adulte. Dans un premier temps, les dessins semblent un peu trop naïfs et simplifiés pour un adulte, mais rapidement, leur charme opère au point que le lecteur se retrouve complètement immergé dans cette vie d'enfant insouciante, sans être dépourvue de drame. S'il souhaite y prêter attention, il se rend compte que de nombreuses pages racontent bien plus que l'histoire, faisant passer les émotions et les ressentis, avec une sensibilité d'une rare justesse.
Otto, l'homme réécrit
Illusion que de vouloir penser objectivement - Il s'agit d'une histoire complète, indépendante de tout autre, parue en 2016. Cet ouvrage est écrit et dessiné par Marc-Antoine Mathieu, également auteur complet de la série Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves, tome 1 : L'Origine. Le récit s'ouvre avec une citation de Baruch Spinoza, tirée du livre II de L'éthique : Les hommes se trompent en ce qu'ils se croient libres ; et cette opinion consiste en cela seul qu'ils ont conscience de leurs actions et qu'ils sont ignorants des causes par où ils sont déterminés. Puis une silhouette humaine couchée se découpe en noir sur fond blanc. L'auteur effectue un zoom de case en case : il s'agit d'un flashmob sur un lac gelé au-dessus du cercle polaire. Dans cette foule compacte, il reste une place vide, où il semble manquer un unique individu. L'histoire revient en arrière au Musée-miroir de Bilbao, alors qu'Otto Spiegel donne sa dernière représentation, réalise sa dernière performance. Il est pris d'un vertige, comme au bord du gouffre et il ne trouve comme issue qu'un seul geste, celui d'une rupture. de retour chez lui, il a la conviction que sa carrière d'artiste spécialisé dans la métaphysique du doute est terminée. Dans les jours qui suivent, Otto Spiegel apprend la mort de ses parents. Il se rend chez le notaire qui lui présente un cliché de ses parents dans l'accident de voiture, et il prend acte de leur legs : leur pavillon de banlieue. S'y étant rendu, il trouve une malle au grenier. L'ayant ouverte, il trouve des cahiers, des notes, des dessins, des documents photo, audio et vidéo qui retracent de manière exhaustive les 7 premières années de sa vie. Il vient d'hériter de lui-même. Il prend la décision de se retirer de la vie active, d'emménager dans un vaste loft en périphérie d'une ville reculée. Il choisit de consulter ces archives de sa vie à rebours, en commençant par le trois-cent soixante cinquième jour de sa septième année. Il se rend compte qu'il lui faut une journée pour parcourir les enregistrements décrivant une journée de sa vie. Même si le lecteur n'a jamais ouvert un ouvrage de Marc-Antoine Mathieu, il comprend qu'il va s'aventurer dans une expérience de lecture qui sort de l'ordinaire. Pour commencer, cette bande dessinée se présente dans un format à l'italienne, avec 2 cases carrées par page, à l'exception de 13 pages sur 76. Ces 16 pages sont quand même construites sur une structure similaire : soit les 2 cases sont réunies en une seule, soit décomposées en 4 cases carrées. Ensuite, elle bénéficie d'un fourreau en carton pour la ranger. Enfin, le lecteur contemple l'illustration de la couverture, les ramifications d'un arbre qui forme une silhouette humaine. Tout le long de l'ouvrage, il va retrouver cette image des branchages d'un arbre, utilisée de différente manière. Il y a l'arbre sans feuillage dans le jardin de ses parents (page 27), les nervures d'une feuille qui s'apparente aux ramifications des branchages (page 46). Si le lecteur y prête attention il distingue également la silhouette minuscule d'un arbre sans feuille dans la fenêtre page 37. le lecteur comprend rapidement que l'auteur utilise des éléments visuels, pour créer des liens entre des séquences, sous-entendant l'existence d'une cause à effet, ou effectuant un rapprochement poétique. le lecteur accepte bien volontiers de participer à ce jeu des signifiants à détecter et à interpréter. Il peut s'agir d'une sculpture en forme de ruban de Möbius qui est présente sur le parvis du musée Guggenheim à Bilbao, aperçue à la page 11, revue en page 71. Il y a bien sûr la silhouette humaine composée au cours d'une flashmob, qui se retrouve à la fin, dans une forme d'épanadiplose visuelle. le lecteur est très content de lui quand il arrive à rapprocher les bris de verre occasionnés par le final de la dernière performance d'Otto Spiegel (page 15), et les bris de verre du pare-brise de la voiture accidentée de ses parents (page 23). Il y a bien sûr le dallage de l'entrée du pavillon des parents (page 24), qui apparaît comme un écho du dallage plus simple de la piscine privée de Spiegel (page 20), et qui se retrouve dans une forme onirique en page 43. Marc-Antoine Mathieu réalise des dessins très sobres, s'inscrivant dans une approche ligne claire. Il simplifie les contours des formes de plusieurs degrés, sans pour autant sacrifier à la densité d'informations visuelles. L'épure permet de conserver une lisibilité immédiate, même lorsque beaucoup d'éléments divers sont dessinés, par exemple quand Spiegel commence à étendre des fils entre les poteaux de soutènement de son loft et les murs et à y accrocher des photographies. Cet artiste joue également sur des similitudes formes pour rapprocher des éléments hétéroclites. le lecteur en a pris conscience avec les débris de verre, de taille et de provenance très différentes. Il le retrouve à plusieurs reprises, que ce soit un dessin gravé sur un tronc d'arbre qui se superpose au visage d'Otto, ou un code QR (code matriciel) dessiné dans une case juxtaposée à une autre représentant les murs d'un labyrinthe, laissant le lecteur constater la similarité entre ces 2 dessins. Ce n'est pas tout : Mathieu joue également avec les formes géométriques pour intégrer une dimension onirique. En page 20, le lecteur se rend compte que Mathieu déforme la réalité en jouant sur le dallage. En page 57, l'installation artistique causale que Spiegel a réalisée à partir des souvenirs contenus dans la malle se substitue à la forme de sa tête. Tout du long de l'ouvrage, le lecteur est à l'affût de ces éléments visuels signifiants qui prennent des formes très variées et parfois humoristiques, comme le reflet d'Otto dans la glace du hall d'entrée chez ses parents, qui semble couvert de toiles d'araignée (celles qui se trouvent sur le miroir). Le lecteur peut parfois se retrouver débordé par le potentiel de sens d'une image. En page 12, il est indiqué qu'Otto avait façonné une œuvre prolifique fascinante autour de ce que les spécialistes nommaient une métaphysique du double. Plusieurs de ses performances utilisaient un miroir, ou un jeu de miroir. Les souvenirs contenus dans la malle laissée par ses parents jouent également le rôle de miroir renvoyant une image très minutieuse de son passé. du coup, l'esprit du lecteur est en éveil pour repérer les éléments visuels qui s'apparentent eux aussi à des miroirs ou à des jeux de miroir. Ils sont nombreux, se répondant entre plusieurs séquences. le lecteur finit par se dire que le cadre du miroir (mis en évidence en page 41) s'apparente lui aussi à un symbole visuel récurrent, une limite qui contient la réflexion du miroir. du coup, par ricochet, les fenêtres s'opposent au miroir puisqu'elles ne renvoient pas d'image (même si elles s'inscrivent dans un cadre), encore qu'elles donnent à voir l'image de ce qui est de l'autre côté. le lecteur se rend vite compte qu'il ne lui est pas possible d'envisager tous les sens potentiels de chaque élément visuel. À l'instar de ce qu'ont fait Alan Moore et Dave Gibbons dans Watchmen, Marc-Antoine Mathieu fait exprès de densifier les mailles du réseau en ajoutant des signes visuels ou textuels. En entrant dans le bureau du notaire (page 22), Otto Spiegel remarque une immense peinture : il s'agit de Tezcatlipoca, le dieu aztèque de la mémoire. Or la mémoire est l'épine dorsale du récit. Au cours du récit, il intègre d'autres références culturelles de nature très diverse : le ruban de Möbius (une surface avec une seule face et un seul côté), les attracteurs étranges (un système dynamique différentiel, prenant la forme d'une structure fractale) conçu par le météorologue Edward Lorenz, le galet de Makapansgat (un galet de 260 grammes en jaspérite rouge-brune portant des marques naturelles d'usure et d'ébréchure qui le font ressembler à d'un visage humain rudimentaire). Il ne s'agit aucunement d'étoffer un récit superficiel avec des citations piochées sur internet, mais d'expliciter les sources de certaines séquences, en toute transparence. L'auteur laisse le lecteur libre de ses envies. Soit il connaît déjà ces références culturelles et il peut en confronter sa compréhension à l'usage qu'en fait Marc-Antoine Mathieu. Soit il ne les connaît pas, et il peut se contenter de ce qui est dit dans l'ouvrage, ou aller consolider sa culture dans une encyclopédie. Outre ces références clairement identifiées, l'auteur surprend le lecteur par son inventivité, comme la taille de l'enregistrement de 7 ans de la vie d'un individu (8 pétaoctets, soit 8 millions de milliard d'octets), le GEIPS (groupe d'études internationales de la psychologie du soi), la codification d'un individu sous la forme d'un code QR, les 2.828 images qui retracent l'évolution du visage d'Otto Spiegel depuis sa naissance jusqu'à ses 7 ans. Sous des dehors épurés, des textes concis, il s'agit en fait d'une lecture très dense. Sous un aspect très rigide (cases carrées au rythme de 2 par pages, courts textes sous les cases), le récit regorge de trouvailles et d'innovations, y compris des variations sur ce canevas, que ce soit des cases réunies ou subdivisées, ou des phylactères en page 60 & 61, ou encore des cases muettes dépourvues de texte. Le lecteur s'immerge donc avec facilité dans la crise existentielle de cet artiste, ce créateur pour qui ses propres œuvres sont devenues muettes, dépourvues de sens, vides de sens même. Marc-Antoine Mathieu a imaginé un dispositif par lequel il est donné au créateur de regarder ses années de développement en tant qu'individu, les 7 premières, celles dont on dit qu'elles comptent le plus. le créateur va pouvoir voir au-delà des illusions, déjouer les jeux de miroir, retrouver la myriade de détails qui composent le quotidien, visualiser le temps, cette invention qui a tout mis en séquences et en logique. Il va découvrir comment il s'est formé en tant qu'individu, découvrir une partie des sources de ses inspirations, de ses questionnements au travers de ses performances. Il effectue l'expérience que plus il en connaît sur lui-même, plus il est déterminé par cette connaissance, plus il est libre également. L'auteur joue à plusieurs reprises sur ce paradoxe qui veut que les positions extrêmes d'une situation finissent par se rejoindre. Au travers de cette histoire, il questionne la liberté de l'individu, la possibilité d'un déterminisme absolu. Il a choisi de se focaliser sur Otto Spiegel, à l'exclusion des autres individus qu'il a pu côtoyer. Ce récit est entièrement égocentriste, sans ouverture sur un autre personnage qu'Otto. Il faut attendre la fin du récit pour que se produise cette ouverture, sous une autre forme que celle attendue. Avec ce récit, Marc-Antoine Mathieu prouve une fois encore sa maîtrise des outils de la bande dessinée, entremêlant le fond et la forme d'une manière formidable, les textes ne pouvant pas se comprendre sans les dessins, et réciproquement. Il emmène le lecteur dans un questionnement philosophique, tout en douceur, avec des dessins simples et claires des textes concis faciles à lire. Pourtant le lecteur se rend vite compte qu'il s'agit d'une narration de haute volée, les éléments visuels se répondant de manière vertigineuse, amenant le lecteur à s'interroger sur ce qui est signifiant, sur ce qui appartient au domaine des signes. Il suit le questionnement rigoureux de l'auteur sur le déterminisme, comme annoncé par la citation de Baruch Spinoza qui ouvre le récit.
L'Île aux remords
Regarde autrement. - Ce tome constitue une histoire complète et indépendante de toute autre, parue en 2017. le scénario a été écrit par Didier Quella-Guyot ; les dessins et les couleurs ont été réalisés par Sébastien Morice. le même duo de créateurs est également l'auteur de Boitelle et le café des colonies (2010), Papeete 1914, tome 1 : Rouge Tahiti (2011-2012, 2 tomes), Facteur pour femmes (2016). Dans les Cévennes, le 30 septembre 1958, l'eau de la crue monte vite et commence à s'infiltrer dans les maisons. En début de soirée, Jean Poujol arrive au café pour prendre un peu de repos, et il relaie les informations de la gendarmerie aux habitués : le Gardon et l'Ardèche ont monté de plus de 5 mètres et les propriétés agricoles avoisinantes sont dévastées, les usines sont submergées. Alors que Fernand, le cafetier, évoque les personnes qui se retrouvent isolées dans leur maison en campagne, Jean Poujol se rend compte brutalement qu'il a oublié de penser à quelqu'un. Il sort en trombe du café, monte dans sa voiture et démarre incontinent. Il arrive devant un pont dont l'accès est barré par les gendarmes. Il explique qu'il est médecin et qu'il doit aller voir un patient de toute urgence. Les gendarmes lui dressent un tableau de l'état des routes, et lui indiquent qu'il s'y engage à ses risques et périls. Jean Poujol décide de continuer sa route. Il réussit à franchir le pont, mais bientôt sa voiture se retrouve emmenée par le torrent d'eau et il doit l'abandonner. Il poursuit sa route à pied, jusqu'à parvenir à une maison isolée, établie sur une élévation devenue une île au milieu de l'inondation. Il y retrouve son père en bonne santé. En attendant la décrue, les deux hommes cohabitent, et discutent. Jean Pujol est ému de retrouver les vieux livres qui l'ont fait rêver, comme L'île au trésor (1881) de Robert Louis Stevenson. de fil en aiguille, ils abordent le souvenir des disparus, dont une certaine Simone. Ils évoquent le départ de Jean Poujol, de la maison, en 1933. le père évoque des voisins, comme Victor qui avait séduit et mis Simone enceinte. Jean découvre des réponses à des questions qu'il ne lui était jamais venu à l'esprit de poser. Le lecteur peut être séduit d'emblée par cette magnifique couverture, avec la mémoire d'une jeune femme (très jeune même puisqu'il apprend au cours du récit qu'elle avait 15 ans) qui surplombe une petite île avec une maison. le personnage en barque semble se diriger vers le lieu de ses souvenirs, au milieu d'une nature lavée par la pluie. Il peut aussi avoir lu un autre des ouvrages réalisés par Quella-Guyot & Morice et être sous le charme de leur narration douce et calme, pour des histoires fortement nourries par L Histoire. A priori, le lecteur ne sait pas trop à quel type d'histoire s'attendre en commençant ce volume. Il retrouve une composition de couverture qui évoque celle de Facteur pour femmes, avec une grande importance donnée au ciel, des tons bleus, et la silhouette du souvenir d'une femme. Mais le récit débute d'une toute autre manière avec cette inondation. Il comprend vite que l'inondation est le dispositif narratif qui justifie que Jean n'ait pas d'autre choix que de passer un laps de temps significatif avec son père. D'ailleurs, dès la fin du premier chapitre (le tome en compte 5), il apparaît que la trame du récit se compose des souvenirs du père et du fils. Dans un premier temps, il s'agit surtout de ceux du père qui révèle des secrets de famille au fils. le scénariste se lance dans un exercice périlleux de narration dans un ordre non chronologique, charge au lecteur de rassembler les morceaux. La prise de risque est bien réelle car l'intérêt du récit ne repose pas sur une énigme avec un enjeu spectaculaire, comme retrouver le coupable d'un meurtre par exemple. Jean Poujol apparaît comme sympathique de prime abord, mais le lecteur ne connaît quasiment rien de lui, et son père semble lui reprocher de ne pas avoir gardé contact avec lui. du coup, le lecteur ne sait pas trop bien sur quel pied danser concernant le positionnement moral du personnage principal. Le lecteur se laisse donc emmener dans ce qui s'apparente à une comédie familiale, avec enfant né hors du mariage, avec quelques éléments dramatiques, mais peu développés. Il est fait allusion à Clémence, la mère de Jean, morte depuis 18 ans, au chagrin que Jean lui a causé en quittant le domicile familial, et ça s'arrête là concernant Clémence. le lecteur a donc du mal à prendre parti dans un sens ou dans l'autre, manquant d'élément affectif. Fort heureusement la narration reste limpide, et le lecteur n'a pas à fournir d'effort particulier pour remettre les révélations dans un ordre chronologique. Puis vient le moment pour Jean Poujol d'évoquer ce qu'il a fait entre son départ en 1933, et le temps présent du récit en 1958. Il est parti comme médecin dans les colonies, et plus particulièrement dans des établissements pénitentiaires. Son parcours personnel l'a amené à faire l'expérience de cette vie d'expatrié, et à rencontrer des individus d'origine diverse, souvent déportés dans des colonies pénitentiaires pour éviter qu'ils ne fomentent des troubles dans leur pays d'origine. Sans en dévoiler plus sur l'intrigue, le lecteur constate que le père et le fils ont suivi 2 chemins de vie très différents, mais que celui qui s'est le plus ouvert au monde est finalement celui qui a le moins voyagé. Les auteurs n'opposent pas le père et le fils dans une confrontation idéologique ; ils montrent comment l'un et l'autre en sont venus à adopter des points de vue différents sur la vie. Évidemment, les souvenirs du père finissent par se mêler au thème du colonialisme et du rapport entre les civilisations. En douceur, Jean Poujol prend conscience du point de vue de l'autre, remettant en cause son rapport à autrui. La narration n'est jamais démonstrative, elle reste au niveau des ressentis des personnages, tout en se nourrissant de faits historiques clairement identifiés comme la position du Front Populaire par rapport à l'institution des bagnes. Alors que le récit se compose essentiellement de la discussion entre le père et le fils, les auteurs mettent en œuvre des outils narratifs diversifiés et sophistiqués qui assurent la prédominance de la dimension visuelle dans la narration. le lecteur s'immerge dans le récit avec l'inondation montrée dans le premier chapitre. Il apprécie tout de suite les choix de représentation de Sébastien Morice. Cet artiste ne détoure pas toutes les formes, il inclut également des informations visuelles en couleurs directes. Avec cette façon de faire, les coulées d'eau deviennent plus fluides. Les feux arrière de la voiture laissent une traînée pour rendre compte de sa trajectoire hasardeuse. En page 15, le lecteur découvre la maison du père sur l'île dans la douce lumière du matin. La page de Poulo Condor en 1946 baigne dans un soleil chaud. Morice proscrit les couleurs vives et clinquantes pour des tons plus apaisés, et plus feutrés. Il utilise l'infographie pour reproduire l'impression d'un rendu de peinture, mais sans les traces distinctives du pinceau. Cet outil lui permet de jouer sur les nuances d'une même couleur, de montrer comment 2 teintes peuvent se mélanger, comme le bleu de l'eau claire, et le brun de l'eau chargée de terre. Ce mélange de colorisation et de peinture directe aboutit à des cases où le relief de chaque surface apparaît par les variations de nuance, pour des dessins combinant une vision d'un monde riche, et une facilité de lecture. Le lecteur apprécie également la conception de du récit qui permet de conserver une variété visuelle dans les discussions. le premier chapitre montre donc les flots d'eau se déversant dans le village, léchant les pieds des maisons et envahissant la campagne. le dernier chapitre (le troupeau et le berger) se déroule dans un autre endroit, Morice incorporant une composante touristique dans ce qu'il montre. Pendant les 3 chapitres se déroulant sur l'île provisoire où se tient la maison du père, le lecteur peut voir le père et le fils vaquer à leurs occupations, tout en papotant : prendre un verre, couper une tranche de pain, monter au grenier, se tenir sur la terrasse pour observer le niveau de l'eau, aller chercher les moutons, etc. Ces différentes scènes offrent au lecteur l'occasion de se balader aux alentours de la maison, d'observer les paysages, et de voir les gestes du quotidien accomplis par les protagonistes. Il ne s'agit pas simplement de le distraire, mais aussi d'apporter des informations sur la vie des personnages, sur l'environnement dans lequel ils évoluent. Outre ces occupations banales, le lecteur bénéficie également des images montrant les souvenirs de Jean ou de ceux évoqués par le père, dans la mesure où le récit passe alors dans un mode de narration directe. Par exemple, il est transporté en 1933, et il observe Jean Poujol être pris en charge par un voisin qui l'emmène dans sa camionnette pour le conduire au village, le père lui intimant de donner de ses nouvelles, la mère se tenant à l'écart pour ne pas s'effondrer. le 2 août 1914, les auteurs lui montrent Simone vitupérer contre Victor qui lui annonce son départ à la guerre, du fait de la mobilisation générale. Un peu plus loin il se retrouve donc à Poulo Condor, une île dans la mer de Chine méridionale, aux côtés de militaires en uniforme blanc, avec casque colonial. Les auteurs lui font visiter du pays, tout en faisant également œuvre de reconstitution historique. Cette nouvelle collaboration entre Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice est encore une fois une réussite, et un plaisir de lecture rare. le lecteur se laisse tout de suite emmener par la simplicité apparente du récit, alors que les auteurs entremêlent une histoire personnelle, des secrets de famille, une crue, une reconstitution historique, l'existence des colonies pénitentiaires, sans aucune condescendance, avec des images sophistiquées, une mise en scène visuelle, des paysages magnifiques, et une réflexion sensible sur la relation à autrui.
Betty Boob
La beauté est dans l’œil de celui qui la contemple. - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre. Cette bande dessinée est parue en septembre 2017, écrite par Véro Cazot, dessinée et mise en couleurs par Julie Rocheleau. Elle présente la particularité de reposer sur une narration visuelle, sans dialogues, ni bulles de pensée ou autres indications dans des cellules de texte. La scénariste est également l'auteur de Et toi quand est-ce que tu t'y mets ?, Tome 1 : Celle qui ne voulait pas d'enfant dessinée par Madeleine Martin. La dessinatrice a également illustré la série La colère de Fantômas, tome 2 : Tout l'or de Paris sur un scénario d'Olivier Bocquet. Élisabeth B. fait un cauchemar. Elle est allongée toute nue sur son lit, avec son conjoint, nu également. Une nuée de petits crabes s'avancent vers elle depuis les ténèbres de la chambre. Ils s'attaquent à son sein gauche qui est orné d'un piercing. Elle reprend connaissance dans une chambre d'hôpital, la tête rasée, une cicatrice là où devrait se trouver son sein gauche. Elle le cherche partout dans sa chambre, renversant les tiroirs et agressant l'infirmière qui arrive pour lui prodiguer des soins. Elle exige qu'on lui rende son sein et la menace avec un urinal plein. La cancérologue accède à sa demande et lui ramène son sein dans un bocal. Peu de temps après, le conjoint d'Élisabeth arrive pour venir la chercher. Il se sent mal au moment de toquer sur la porte de sa chambre. Il est pris de vertige en regardant l'endroit où se trouvait le sein gauche de sa copine. Il perd connaissance en voyant son sein dans la boîte ramenée par le médecin. Élisabeth et son copain rentrent dans leur appartement, mais le soir elle éprouve des malaises en voyant son conjoint (il n'est jamais nommé) couper une pomme. Elle ressent une intense solitude et un sentiment d'abandon quand il se tient à l'écart d'elle dans le lit. le lendemain elle retourne travailler aux grands magasins Traubon Pourtoy, et elle éprouve une forme d'appréhension et de honte à se changer devant ses collègues dans les vestiaires. Elle décide de se rendre chez une spécialiste en prothèse et réussit à en obtenir une, malgré son prix exorbitant, par un étrange concours de circonstances. Mais les relations avec son conjoint ne vont pas en s'améliorant, et en plus elle perd sa perruque, ce qui la conduit à se lancer dans une course-poursuite farfelue échevelée pour la récupérer. le postiche finit sa course au milieu d'une troupe de burlesque en train d'embarquer sur une péniche. Quelle étrange couverture, avec cette jeune femme presque nue, ce phénix sortant de son sein gauche, ce nippie sur son téton droit associé aux spectacles burlesques, et cet éclairage radieux en arrière-plan. le lecteur a pu être attiré par cette image étonnante, par le thème de l'histoire (s'adapter après une ablation mammaire) ou par la forme de la narration sans texte. Il plonge dans un récit très linéaire au cours duquel Élisabeth se réveille après l'opération, se rend compte que son conjoint est incapable de s'adapter, perd son emploi du fait de son changement d'apparence, et s'intègre dans une troupe de comédiens burlesques. La narration visuelle est impeccable, il n'y a pas de page incompréhensible. Julie Rocheleau réalise des dessins descriptifs, avec de petites exagérations dans la morphologie ou dans les expressions des visages pour les rendre plus expressifs, pur en accentuer la dimension comique, avec une bonne humeur communicative. de ce fait le récit n'est jamais déprimant ou triste, mais toujours plein d'entrain. L'artiste dispose également d'un nombre de pages conséquent, 179 pages, ce qui lui permet d'en consacrer plusieurs à des dessins en pleine page, ou à des séquences oniriques. Elle détoure les formes, avec un trait élégant évoquant la légèreté du crayon graphite. Elle ne détoure pas les cases par une bordure. La plupart sont de format rectangulaire, mais elle peut aussi utiliser d'autres formes et un agencement différent de celui de cases disposées en bande quand la séquence le justifie, pour insuffler plus de mouvement. Elle sait varier le degré de précision des dessins en fonction de la séquence, de très précis et détaillés, à des représentations plus esquissées pour insister sur une ambiance ou un ressenti. Elle utilise une palette de couleurs réduite pour chaque scène, installant une ambiance chromatique spécifique, avec souvent une teinte dominante. Ces changements de rythme et de forme induisent un rythme enlevé à la narration, augmenté par l'absence de texte. Il s'agit donc d'une bande dessinée qui se dévore, et le lecteur se surprend à plusieurs reprises, à freiner sa lecture pour savourer l'inventivité des pages, et leur dimension burlesque. Par exemple, il finit par connecter la métaphore filée de la pomme, découpée par le conjoint, croquée par une collègue de travail. C'est quand même une lecture parfois un peu bizarre. le lecteur apprécie la mise en scène des crabes venant s'en prendre au sein d'Élisabeth, comme une métaphore délicate et terrifiante du cancer. Il sourit en voyant Élisabeth mettre sa chambre d'hôpital sens dessus-dessous pour retrouver cette partie de son anatomie. Il est un peu décontenancé de voir que le bocal contenant son sein se trouve sur un tapis roulant, à côté d'un bocal de fraises. Il grimace devant l'efficacité de l'association entre la pomme découpée en tranche et la sensation de charcutage de son propre corps, ressentie par Élisabeth, à nouveau une séquence visuelle exécutée de main de maître. Par contre la scène de cambriolage dans le magasin de prothèses Au sein Graal semble délirante et forcée. La plastique de la commerçante met en avant l'opulence d'une poitrine symbolisant une fertilité hors norme. La course-poursuite après sa perruque dure une quinzaine de pages (pages 74 à 90) ce qui fait basculer la narration dans le domaine du dessin animé pour enfants, sortant totalement le lecteur de l'immersion dans un monde normal. Il y a encore plusieurs séquences tout aussi fofolles, très enlevées, mais aussi peu réalistes. Le lecteur doit alors faire un petit effort de mémoire. Véro Cazot a inclus quelques références discrètes dans son récit à Betty Boop dans le titre et dans une loge (personnage créé en 1930 par Grim Natwick pour les studios Fleischer), à Alberto Vargas (1896-1982, page 96) dessinateur de pinups , ou encore à Dita von Teese effeuilleuse contemporaine. Mais bien sûr, la référence la plus évidente est celle au burlesque. Un petit tour par une encyclopédie permet de se rappeler que ce terme recouvre plusieurs domaines. Il peut s'agir (1) d'une bouffonnerie outrée, (2) d'un spectacle basé sur le comique de la surprise et de l'outrance, souvent légèrement racoleur, et aussi (3) dans le contexte du cinéma muet d'un comique du geste. En ayant à l'esprit ces différentes dimensions du burlesque, le lecteur se rend compte que les auteures les utilisent toutes les 3 dans leur narration. Ce qui peut parfois paraître comme outré ou très agité trouve alors sa place dans l'un des aspects du burlesque et le lecteur comprend la cohérence de la narration, à commencer par la course-poursuite à la façon Buster Keaton. Emporté par la vivacité et l'inventivité de la narration, le lecteur peut effectivement lire cette bande dessinée pour sa bonne humeur, sa gaieté, et le plaisir des images, complètement oublieux du thème développé à partir de la mastectomie totale subie par Élisabeth. Mais au fil des séquences, les auteures évoquent bien le traumatisme de l'amputation, la réaction des proches confrontés à quelqu'un qui est sortie de la norme corporelle, le travail de deuil à effectuer pour Élisabeth, la norme sociale totalitaire (pour sa cheffe, Élisabeth ne présente plus les caractéristiques attendues pour effectuer son travail), la monétarisation des prothèses (une médecine réparatrice accessible uniquement aux bons salaires), la panique irrépressible à l'idée de perdre ce qui rend normale (la course-poursuite avec la perruque), d'autres écarts physiques par rapport à la norme (le surpoids, mais aussi un appareil génital masculin de a taille d'une cacahuète), etc. Ces traumatismes alimentent un cauchemar saisissant (pages 154 à 158) rendu très impressionnant par des dessins qui s'envolent vers l'expressionnisme. La fin reste dans une optique optimiste et souligne à quel point un phénomène de mode peut changer le regard de l'opinion. Le plaisir de cette lecture provient également de l'absence de méchanceté des auteures. Elles mettent en scène le phénomène de rejet de la société normale qui s'exerce sur Élisabeth, mais sans pointer du doigt un individu ou un groupe de personnes. le conjoint est incapable de dépasser la mutilation, mais ce n'est pas intentionnel de sa part. Sa réaction n'est pas dictée par le mépris vis-à-vis d'une personne qu'il juge imparfaite, incomplète ou infirme. Les dessins montrent qu'il s'agit d'une réaction physique qui va jusqu'à la perte de connaissance. Il est incapable de contrôler ou de dominer sa réaction corporelle qui relève de la phobie, et pas du mépris ou de la répugnance. Les membres de la troupe burlesque ne sont pas monstrueux ou difformes. Ils présentent des caractéristiques physiques ne répondant pas aux critères de la perfection tels que véhiculés par les publicités de toute sorte. À nouveau la manière de les représenter fait ressortir leur bonne humeur et leur joie de vivre, les rendant bien plus agréables et plus sympathiques au lecteur qu'un personnage doté d'une simple séduction physique. La remise en cause des idées reçues va plus loin avec la mise en scène d'une femme tatouée, et d'une mangeuse d'hommes au cours du spectacle burlesque. Ces numéros reposent sur la surprise du renversement des rôles, sous-entendant l'artificialité des conventions comportementales attribuées au genre. le lecteur apprécie d'autant plus Élisabeth qu'elle refuse le rôle de victime. Elle n'accepte pas s'enfermer dans la façon dont elle est décrite et classée par le reste de la société, rejetant l'identité qui lui est ainsi imposée. En refermant ce tome, le lecteur se dit que les auteures ont tenu toutes les promesses faites par la couverture. Il a apprécié un récit très divertissant, avec une verve comique et une joie de vivre épatantes, s'exprimant au travers des émotions des personnages et des péripéties. Il s'est retrouvé entraîné dans des endroits et des situations inattendus, avec une lecture d'autant plus ludique qu'elle s'effectue sans le recours aux mots. le niveau de coordination entre Véro Cazot et Julie Rocheleau le laisse ébahi par sa fluidité, comme si l'album avait été réalisé par une seule et même personne. En outre les auteures mettent en scène le traumatisme de l'amputation et l'ostracisation banale de l'individu qui ne répond pas aux critères implicites de la normalité sociale. Il voit les petits rituels qui permettent d'acter une évolution, un changement, représentés avec sensibilité et humour, comme l'incroyable cérémonie d'enterrement. Enfin il s'agit d'un hommage à la tradition burlesque dans ses différentes manifestations, qui ne tombe jamais dans le plagiat. le lecteur en ressort rasséréné quant à son droit à la différence, réconforté d'avoir pu côtoyer une femme aussi pétillante qu'Élisabeth, et émerveillé par un spectacle drôle et surprenant.