Souveraine légitime et petite cuiller
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Au royaume des fées, la Reine Titania règne sur le peuple des fées depuis son palais. Pour s'asseoir sur ce trône, elle avait destitué des siècles plutôt la reine Mab. La tradition indique qu'il ne faut pas mettre la sortante à mort au risque de tomber sous sa malédiction. Problème : si la précédente n'est pas morte, elle peut revenir. Et c'est ce qui se produit ici. Titania se retrouve bien vite reléguée dans les oubliettes du château et les êtres du peuple qui n'ont pas voulu changer d'allégeance sont pourchassés et exterminés sans plus de cérémonie. Seuls ceux qui avaient été exilés sur terre ou qui y avaient fui pour ne pas recevoir un châtiment ou une condamnation réchappent à cette vengeance, ainsi que Cluracan.
Pendant ce temps là, sur notre bonne vieille terre, dans les quartiers nord de Londres, Linda est lassée de sa vie avec sa mère alcoolique que son père a quittée. Elle poursuit ses études sans aucune conviction et elle entraîne Jeffrey, son ami d'enfance, dans ses frasques, en l'occurrence une virée en boîte. Pendant cette soirée, elle tombe sur un individu peu respectable dénommé Verian qui l'initie au plaisir du shoot à l'héroïne coupée avec le sang de Linda.
Il s'agit de la troisième bande dessinée illustrée par John Bolton dans les années 2000, après Harlequin Valentine (une adaptation d'une nouvelle de Neil Gaiman) et The Furies (se déroulant dans l'univers du Sandman de Neil Gaiman). "The Furies" mariait les visions cauchemardesques de John Bolton avec des scènes plus quotidiennes de banlieue américaine. Pour ces dernières, Bolton avait recours à des photos travaillées par infographie pour donner l'impression de peinture, mais le résultat présentait quelques approximations trahissant un manque de maîtrise de l'outil. Graphiquement, John Bolton reprend le même dispositif pour cette histoire : des références photographiques transformées par l'informatique et des scènes dantesques et hallucinées dans le monde des fées. Cette fois ci, l'outil informatique est parfaitement maîtrisé et il n'y a plus de solution de continuité entre les décors et les personnages. Bolton a trouvé la bonne option pour repasser les photographies avec un outil qui donne une impression de coup de pinceau avec une peinture bien épaisse, et pour faire disparaître les éléments superfétatoires de la photographie. Ce dispositif lui permet de nourrir ses décors et de les ancrer dans une réalité très prosaïque, tout en en donnant une apparence interprétée par la vision de l'artiste. Il est également évident que certains personnages ont été conçus à partir de modèles vivants. Et là encore, Bolton ne se contente pas de décalquer, il impose une vision artistique en travaillant sur les couleurs et les textures. Enfin quand les protagonistes passent du coté du monde féerique, Bolton laisse libre cours à son imagination pour des visuels qui décoiffent, qui dérangent, qui horrifient, qui nous transportent ailleurs. John Bolton maîtrise comme peu la composition de couleurs pour une harmonie à toute épreuve en utilisant des teintes inattendues et provocantes. Il sait donner une texture spécifique à chaque élément et une épaisseur telle que le lecteur perçoit la sensation du toucher.
Mike Carey a choisi de faire reposer son intrigue sur des éléments de la série Sandman (Titania, Cluracan, Puck), mais cette fois-ci le récit peut se lire sans avoir jamais ouvert un comics de Morpheus. Les 2 groupes de personnages sont plongés au milieu de situations qui sont tour à tour terre à terre, puis sortant de l'ordinaire. Les scènes les plus dérangeantes ne sont pas forcément celles que l'on attend. En particulier, le comportement à risques de Linda sur terre (piquouse et défonce) est beaucoup plus dérangeant que la parade des monstres. En seulement une centaine de pages, Mike Carey crée des individus avec des personnalités complexes et attachantes pour lesquels le lecteur ressent immédiatement une forte empathie. Et comble du plaisir de lecture, il ne se contente pas d'une fin de conte de fées, il oppose intelligemment le rétablissement d'un ordre au pays fictif des fées avec l'obligation de changement pour l'héroïne dans le monde réel.
J'ai été transporté dans une autre dimension par les illustrations sophistiquées, riches et évocatrices de John Bolton qui a bénéficié d'un scénario adulte pour servir d'écrin à ses visions fulgurantes. Si vous aimez John Bolton, vous pouvez également tenter The Green Woman (scénario de Peter Straub), Army of Darkness (avec du sang et de la chair, scénario de Sam Raimi) ou The Black Dragon sur un scénario de Chris Claremont ou Batman : Manbat sur un scénario de Jamie Delano.
J'ai lu déjà deux BD de Duhammel et j'aime beaucoup l'intelligence qu'il met dans son propos, fustigeant une bêtise humaine qu'il se refuse de coller à une seule personne à chaque fois. Mais il me semble aussi adorer la thématique de l'individu en prise avec une société, montrant que ce n'est pas une question de trouver un arrangement, simplement que certaines situations ne peuvent pas s'arranger du tout.
Je commence par cette petite précision parce que la BD "Le retour" est une sorte de banco de l'auteur. Je dirais facilement que c'est ma préféré jusqu'ici (et j'ai adoré #Nouveaucontact) parce qu'elle est parfaitement bien gérée. On a toute la vie d'une personne, son étrangeté et sa rugosité. Le personnage, par le dessin et le caractère, n'est pas sans me rappeler ceux qui parsèment déjà les autres BD qu'il a fait, mais aussi une sorte de miroir de l'auteur. Un artiste entièrement dévoué à sa cause, invivable, alcoolique parfois certes. Mais surtout un artiste qui se pose beaucoup de questions sur la portée de ce qu'il fait.
L'histoire présente ici est d'inspiration réelle mais ne correspond pas à une réalité, et c'est tant mieux. Déjà parce qu'elle m'a donnée envie de découvrir le vrai personnage repris ici, mais surtout parce que je sens que l'auteur peut faire ici une réelle histoire qu'il tourne comme il veut. Je parlais plus haut de la bêtise humaine, elle est ici bien présente : corruption, intimidation, violence diverses, les personnages sont au cœur de bien des soucis. Mais en même temps quelque chose d'autre se dégage de tout ça : la volonté acharné d'un homme presque contre lui-même, l'art galvaudé par l'argent ou les drogues, l'écologie qui apparait timidement ... C'est plein de réflexions, plein de sens aussi dans les actions de chaque personnage. Et je dois dire que j'ai trouvé la recomposition de la vie minutieuse et importante. Elle finit par donner un portrait d'artiste étrange : fou, visionnaire, raté, violent, riche, malheureux, qui est-il vraiment ? Cette question a-t-elle seulement un sens ?
Je trouve que cette BD soulève énormément de questions et beaucoup de réflexions. Celle que j'ai eu à la fin, c'est de savoir si l'humain pouvait protéger la nature sans devoir la considérer comme une œuvre d'art. Mais la BD est franchement très riche en réflexion et je suis déjà dans l'idée de la relire pour mieux la digérer.
Une BD dense mais excellente, qui me fait réfléchir.
L'important, c'est le cœur qu'on met dans les choses et pas tellement la taille de la maison, ni la richesse.
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Ce tome contient une histoire complète, une biographie de Vaslav Nijinski (1889-1950). La première édition date de 2022. Cette bande dessinée a été réalisée par Dominique Osuch, pour l'histoire, les dessins et la mise en couleurs. Elle comprend 255 pages. L'ouvrage se termine avec une biographie de cinq pages, une bibliographie de quinze ouvrages, et une documentation iconographique de six documents visuels sur les chorégraphies du danseur.
Prélude. En janvier 1919, la famille Nijinski séjourne à Suvretta House, à Saint Moritz. Romola est sortie avec ses patins à glace, et elle dessine des arabesques en dansant, bien couverte dans un chandail de laine. Ce dernier par ressemblance de motif, évoque la croix en bois que Vaslav Nijinski s'est attachée au torse par une étoffe blanche. Il danse ainsi accoutré, torse nu, nue jambe dans la neige. Dans son esprit, il déclare qu'il veut dire aux hommes qu'il est Dieu. Il est ce Dieu qui meurt si on ne l'aime pas. Il a pitié de lui-même car il a pitié de Dieu. le soir du 19 janvier 1939, tous les notables et riches bourgeois se pressent à Suvretta House pour venir assister à la représentation du danseur : il paraît qu'il va se marier avec Dieu. La foule remplit bien vite le grand salon. le silence se fait progressivement, et Nijinski entre en scène, en tenue blanche, tenant une chaise sous le bras gauche. Il demande à la pianiste qui va l'accompagner de jouer quelque chose, du Chopin ou du Schumann. Elle s'exécute et il reste assis sur la chaise sans bouger. Son épouse s'approche pour demander à la pianiste de jouer quelque chose de plus connu, un extrait des Sylphides par exemple. Il se lève d'un bond en colère, criant qu'il n'est pas une machine et qu'il dansera quand il en aura envie. Il se rassoit, se concentre et se relève pour danser la guerre, guerre que les individus présents n'ont pas empêchée et dont ils sont aussi responsables.
Acte I. (étincelles) Variation de l'élu(e). 29 mai 1913 sur la scène du théâtre de l'Élysée, Vaslav Nijinski et la troupe des Ballets russes interprètent le sacre du Printemps d'Igor Stravinsky, avec une chorégraphie de Nijinski. La salle reste interdite au début, puis les réactions se divisent entre spectateurs sous le charme, et une majorité lançant des injures et sifflant pour huer. Tant bien que mal les artistes terminent la représentation, sous les huées généralisées. Ils se retirent dans les coulisses où l'imprésario des Ballets jubile : ce scandale constitue les prémices d'une révolution de l'histoire de la musique et de la danse. Première chute. À l'été 1895, à Nijni dans le Novgorod, les époux Nijinski finissent de s'habiller pour sortir, laissant leurs quatre enfants seuls. L'ainé Stanislav est attiré par la musique, vers la fenêtre ouverte. Il se penche et chute du troisième étage. Son père a vu la scène et il se précipite pour le récupérer dans ses bras, et ainsi amortir sa chute, sous les yeux de son épouse et de leurs trois autres enfants.
Un vrai défi : rendre compte de la vie et de l'art d'un danseur dans une bande dessinée. Dominique Osuch est déjà l'autrice de [[ASIN:2203079495 Niki de Saint-Phalle: le jardin des secrets]] (2014). Elle a choisi d'entamer cette évocation de la vie du danseur-étoile en 1919, après sa période la plus novatrice de 1912 à 1917. le lecteur est immédiatement conquis par les mouvements de Nijinski dans la neige, le découpage pour montrer l‘enchaînement de mouvements, les postures qui évoquent une maîtrise du corps peu commune, et une réelle grâce. La scène de danse suivante sur la scène de Suvretta House est toute aussi saisissante : la dessinatrice superpose le corps en mouvement du danseur sur des images de fond relatives à la guerre, faisant apparaître ce qu'il danse, la souffrance du soldat sur un champ de bataille de la première guerre mondiale. L'acte I s'ouvre avec la représentation du ballet le sacre du Printemps : l'effet premier est un peu atténué par la mise en scène de tous les danseurs, et par la priorité donnée aux réactions des spectateurs dans la salle. Par la suite, le lecteur assiste à plusieurs séances d'entraînement à l'école impériale de danse à Saint Petersburg, à quelques pointes, à quelques instants de L'après-midi d'un faune, du ballet le Spectre de la rose (chorégraphie de Fokine, 1911), les répétitions et une partie de la représentation de Petrouchka (chorégraphie de Fokine, 1911), du Sacre du Printemps, de la représentation de Till l'Espiègle (chorégraphie de Nijinski, 1917) et de Jeux (chorégraphie de Nijinski, 1913). En fonction de ses attentes, le lecteur peut se retrouver satisfait de voir évoqués ces ballets, moments essentiels de l'œuvre du danseur, ou un peu frustré que l'autrice ne leur ait pas accordé plus de pages avec une composante vulgarisatrice ou pédagogique plus développée. le début fait bien ressortir la rupture de l'approche artistique de Vaslav Nijinski, son caractère disruptif.
En termes de structure de cette biographie romancée, la scène du prélude fait sens : montrer le moment où le danseur-étoile est au sommet de son art, et en même temps déjà enfermé dans son monde, dans sa maladie. Par la suite, il vaut mieux que le lecteur soit un peu familier la vie de Nijinski s'il ne veut pas perdre le fil par moment. L'autrice donne régulièrement un repère temporel avec une année, avec la représentation d'un ballet, avec un fait historique, ce qui permet de se situer. Mais certaines scènes n'en bénéficient pas, et d'autres semblent faire implicitement appel à la connaissance préalable du lecteur en s'appuyant sur des liens de cause à effet, ou des événements tenus pour sus. le lecteur néophyte peut parfois se retrouver déstabilisé en se demandant comment s'est opéré le montage financier et logistique de tel ballet, ou un retour d'une tournée dans tel pays, ou encore le début ou la fin de telle ou telle relation. En outre, l'ouvrage ne prenant pas en charge un rôle de vulgarisation, le lecteur ne prend conscience des talents de précurseur innovateur de Nijinski qu'au travers de la réaction du public, ou d'autres créateurs comme Isadora Duncan (1877-1927), ou Sarah Bernhardt (1844-1923), sans parvenir à bien saisir la nature de son génie et son expression.
D'un autre côté, il s'agit également de la vie d'un individu à une période bien identifiée dans des cercles sociaux particuliers. Les pages présentent une belle variété visuelle, avec une proportion significative de plans taille et gros plans, sans qu'ils ne deviennent majoritaires. L'artiste réalise des pages au dosage parfaitement équilibré entre traits de contour définissant bien les silhouettes, les traits de visage et les formes des bâtiments, des intérieurs, des paysages, et une mise en couleur qui vient nourrir les surfaces ainsi délimitées. La qualité de cette complémentarité n'apparaît que si le lecteur fait l'effort conscient de séparer les traits de la couleur. À la lecture, les deux composantes se fondent dans un tout harmonieux. le récit commence avec cinq pages silencieuses, à l'exception d'une très courte phrase, donnant à voir l'ambiance lumineuse complexe et enchanteresse au-dessus de la glace, la texture du pull en laine de la femme, l'ambiance lumineuse très particulière de la neige à la fin de la tombée de la nuit, le paysage enneigé de montagne avec les sapins et au milieu Suvretta House. Puis il passe à la chaude lumière à l'intérieur du bâtiment avec les bourgeois bien emmitouflés, en habit ou robe de soirée sous leur manteau. le lecteur se trouve transporté dans ce lieu, à cette époque.
Au fil des épisodes de la vie de Vaslav Nijinski, le lecteur voyage et se mêle à différents cercles sociaux, grâce à une narration visuelle riche, solide, élégante et légère. Ainsi il est le témoin de la chute d'un enfant depuis le troisième étage dans une cour d'immeuble. Il assiste à une représentation de marionnettes Petrouchka, aux exercices de danse dans l'académie de danse impériale de Saint-Pétersbourg, à la remise de prix par l'empereur et l'impératrice dans le théâtre Mariinsk à l'occasion de la fête de l'empereur, à un bal masqué dans le palais Kchessinskaia, à une discussion intime autour du bassin à carpe de la demeure du prince Lvov à Saint Pétersbourg, à des ripailles dans une taverne mal famée en compagnie de prostituées bon marché, à une répétition sur les marches d'un palais à Monaco, à des roulades dans l'herbe entre Nijinski et sa fille dans l'île de Bar Harbor aux États-Unis, à des répétitions sur le pont d'un paquebot lors d'une traversée transatlantique vers Buenos Aires, etc. À chaque fois, les costumes sont choisis et représentés avec soin, à la fois en termes de d'exactitude historique, à la fois en cohérence avec le lieu, l'activité et le climat.
Afin d'éclairer la danse de Vaslav Nijinski, l'autrice met visuellement en relation des expériences de vie fortes, voire traumatiques et certaines de ses chorégraphies, de ses mouvements, ce qui donne à voir la façon dont il exprime ses émotions, ses ressentis, ses sentiments. Cela amène Dominique Osuch à mettre en scène de manière descriptive ou de manière allusive ces moments. le lecteur peut voir Stanislav monter sur le rebord de la fenêtre, perdre l'équilibre et tomber, ou Vaslav tomber vers le fond d'une piscine remplie puis pousser sur ses jambes pour remonter sans que l'inquiétude ne se lise sur son visage alors qu'il ne sait pas nager. de même le lecteur le voit enfant, lourdement chuter lors d'exercices de danse sans surveillance du fait de la malveillance d'un de ses camarades, ou encore avoir une relation sexuelle avec un homme plus âgé, alors que par comparaison la répression sanglante de la foule le 8 janvier 1905 se limite à deux images, ou encore le mime d'un orgasme à la fin de la première représentation de L'après-midi d'un faune n'est surtout évoqué que par les mots.
Une bande dessinée très ambitieuse : réaliser une biographie de la vie de Vaslav Nijinski qui est bien documentée, ce qui impose de faire des choix, reconstituer une époque historique, et de nombreux lieux et cercles de société, rendre apparent l'apprentissage de cet artiste hors du commun, son approche en décalage avec les traditions, sa vie intime, ses traumatismes et les événements qui ont marqué sa personnalité et sa sensibilité, leur incidence sur son art. La narration visuelle s'avère d'une élégance rare, grâce à une complémentarité organique épatante entre formes détourées et couleurs, et une capacité étonnante à mettre la description au service de la sensation et de son expression. du fait de ce parti pris sous-jacent, la lecture peut parfois sembler heurtée, le propos ne relevant pas d'une exposition explicative explicite ou d'une vulgarisation, mais d'un parcours de vie nourrissant et modelant un artiste, d'un besoin vital de s'exprimer.
Le troupeau aveugle
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L'intégrale des scènes de la vie de banlieue : Scène de la vie de banlieue (1977), Accroche au balai j'enlève le plafond (1978), L'Hachélème que j'aime (1979), soit trente-et-une histoires allant de une à dix pages, toutes en couleurs, écrites, dessinées et mises en couleurs par (Philippe) Caza (Cazaumayou), à l'exception de trois qui ont été mises en couleurs par Scarlett Smulkowski. L'intégrale comprend également sept illustrations en pleine page. Elle s'ouvre avec un texte introductif d'une page, rédigé par l'auteur en 2003, à l'occasion de la première édition en intégrale. Il évoque avec un certain humour et une certaine fatalité le monde de la banlieue dans les années 1970.
Dans une belle banlieue aux immeubles espacés et à l'herbe riante, un homme se promène. Il repère un caillou rouge sur la route et il le ramasse. Celui-ci lui dit : Mercitre. L'homme le ramène dans son appartement et le dépose négligemment dans un cendrier. Il remarque qu'il a encore une tâche rouge au milieu de la main. Il va se les laver, mais elle ne part pas. Il revient dans le salon et voit que le cendrier est rouge, comme si le caillou avait déteint. L'auteur a longtemps porté les cheveux courts, la barbe aussi. Ça lui faisait un visage plutôt rigoureux, en accord avec le style de graphisme qu'il pratiquait alors. Et puis vient le jour (l'hiver arrivait et le froid…) où il décide de laisser pousser tout ça, histoire de voir la tête que ça lui fait. À la fin de l'hiver, ça commence à prendre un aspect intéressant. de plus, il réalise une sérieuse économie de coiffeur et de lames de rasoir. Si bien qu'il décide de continuer. C'est alors que ses cheveux commencent à verdir.
L'auteur est réveillé la nuit par des bruits, comme une voiture qui aurait un accrochage dans le virage en bas de chez lui. Il finit par se lever pour descendre voir, puis par veiller dans sa propre voiture pour essayer de repérer le véhicule et le chauffeur. L'auteur quitte sa banlieue et se rend à Villeville en voiture. Il finit par la stationner à côté d'une bouche de métro et il se déplace en métro. Quand il veut retourner à sa voiture, il se rend compte qu'il ne sait plus à quelle station il l'a garée. L'auteur est à sa table à dessin et il finit par se sentir seul. Chaque objet vers lequel il se tourne lui adresse une phrase. Sept heures du soir en hiver, en Banlieue-sur-Seine, il fait déjà presque nuit. Les indigènes flasques se terrent au sein de leurs pavillons bien clos. Déjà les télés baignent les salles de séjour de leur lumière ultra-violette. On entend des bruits d'apéritifs, de biftecks grillant et, dans la chambre du haut, le tourne-disque de ce bon dieu de gosse qui braille Be-Bop-A-Lulla pour la sixième fois consécutive. Dehors il n'y a rien. Personne. L'auteur s'est fait pirate et il s'en prend aux hachélèmes, à bord de son petit immeuble baptisé Mon Rêve. Marcel Miquelon se regarde dans le miroir de la salle de bain et il ne peut pas croire ce qu'il est devenu.
Toute une époque ! En fonction de son histoire personnelle, le lecteur est plus ou moins familier de l’œuvre de cet auteur, et de cette période. Peut-être découvre-t-il l'un comme l'autre. Peut-être est-ce une période qu'il a vécue, adulte, adolescent ou enfant. Philippe Cazaumayou a marqué le paysage de la bande dessinée française, participant au magazine Métal Hurlant, avec d'autres auteurs déjà connus comme Alexis, Gotlib, Nikita Mandryka, Jacques Tardi, Enki Bilal, F'murr, Jean-Claude Forest, Yves Got, Jacques Lob, Paul Gillon, René Pétillon, Francis Masse. Il est également resté dans les mémoires pour avoir réalisé la couverture de nombreux livres de la collection Science-Fiction de l'éditeur J'ai Lu, dans les années 1970. Cela peut donc être une occasion rêvée soit de retrouver ses histoires courtes pour le magazine Pilote, soit de découvrir cet auteur. La lecture en est agréable dès le début, avec des dessins propres sur eux dans un registre descriptif, une mise en couleurs riche, parfois teintée de psychédélisme mais sans en devenir pénible et des histoires courtes et variées. Il faut passer les quatre premières histoires, soit une vingtaine de pages, où Caza semble encore chercher la bonne répartition entre images et textes, ceux-ci étant étrangement redondant.
Dès la première histoire, le lecteur ressent la sensibilité de l'auteur : des restes hippies hérités de la décennie passée, une forme d'aliénation générée par la vie en banlieue, un goût pour une forme d'anticipation légère, avec parfois une touche de science-fiction, parfois une touche fantastique, ou une touche d'horreur. le lecteur n'ayant pas vécu ces années découvre les préoccupations et les thèmes reflétant une époque, dans un cadre de vie qui est celui de la banlieue et des Habitations à Loyer Modéré (HLM). Celui qui les a vécues ressent une forte bouffée de nostalgie, les préoccupations sous-jacentes de ces années-là. Au fil de ces trente-et-un récits courts, Caza évoque un environnement bétonné déconnecté de la nature, le labyrinthe urbain de la capitale, l'ultra moderne solitude, le comportement très conformiste et soumis de la majorité scotchée devant son écran de télévision le soir et se couchant tous à la même heure, les rapports de voisinage conflictuels dans des immeubles à l'insonorisation défaillante, le gris du béton et l'absence de couleurs, la présence sourde des forces de l'ordre, l'altérité culturelle de certains voisins, les tentatives pour échapper à cette uniformisation de masse, et déjà des problèmes environnementaux tels que le réchauffement climatique ou la production sans cesse croissante d'ordures ménagères. En fonction de son état d'esprit, le lecteur peut être assommé de découvrir que ces préoccupations bien d'actualité existait déjà dans les années 1970 et qu'elles n'ont fait qu'empirer, ou bien se dire que c'est une constante de la société humaine. de temps à autre, il décèle l'influence d'un auteur de science-fiction des années 1970, comme la citation explicite du livre le troupeau aveugle (1972) de John Brunner (1934-1995).
La manière de dessiner de l'artiste progresse tout au long de ces histoires, certaines caractéristiques restant présentes du début à la fin. Il réalise des cases descriptives, avec au départ un trait de contour fin, et de toutes petites hachures pour renforcer les textures. Par la suite en fonction des besoins, il peut utiliser un trait plus gras, pour une séquence nocturne ou pour donner plus de poids à des personnages ou des éléments de décor. Il s'investit beaucoup dans la représentation des décors, des objets du quotidien. Avec les petites hachures, cela donne presque une sensation tactile : le lecteur peut tourner son regard pour détailler l'aménagement de chaque lieu, la carrosserie d'une voiture, les meubles et les accessoires présents dans chaque pièce. Selon la fonction de l'objet ou du lieu, le dessinateur choisit de faire varier le degré de détail, d'une représentation photoréaliste à une représentation naïve. Il fait également varier le registre de représentation des individus, également du photoréalisme à la caricature, en fonction de l'effet qu'il souhaite obtenir. le résultat est visuellement très riche, tout en présentant une unité remarquable, celle de la vision d'un auteur. de temps à autre, le lecteur repère une influence, comme celle de Bernie Wrightson dans Homo-detritus.
D'histoire en histoire, le lecteur se rend compte qu'il ralentit sa vitesse de lecture sur telle ou telle page pour mieux l'apprécier. Les images l'emmènent ailleurs : une promenade dans un espace vert, un cimetière de voitures, des couloirs de métro qui rendent claustrophobe, le pavillon de banlieue de classe moyenne, la cage d'escalier pour se rendre à l'étage du dessus, une salle de bains avec un éclairage maladif, un cimetière de nuit, une plage paradisiaque, une taverne moyenâgeuse, etc. Il lui reste de nombreuses images en tête une fois l'ouvrage refermé : une chevelure fleurie, un bébé-voiture, la masse compacte des agents de la Métro-police (plus d'une centaine dans une seule case), le pavillon-vaisseau Mon Rêve, Marvel Miquelon montant les marches une à une dans la cage d'escalier, l'éléphant essayant de passer par la porte du salon, la parodie de kung-fu (Congue-fou), la destruction d'un gratte-ciel avec ses étages en feu de nuit, Caza se battant contre une pieuvre géante au fond de l'océan, une intervention télévisuelle du ministre Marcel Miquelon, la tête du même Marcel brandie à bout de bras par le bourreau après un décolletage à la guillotine, un massacre sanglant de zombies, etc. Sans abuser des effets, Caza utilise les couleurs de manière personnelle, parfois avec une touche psychédélique, parfois avec une couleur dominante très vive comme le rouge du sang, parfois en jouant avec l'exagération du noir des ombres portées.
S'il est familier de cette époque, une fois passé l'effet très puissant d'une immersion complète dans son ambiance, le lecteur revient au simple plaisir de lecture. La narration visuelle emporte le lecteur dans des ailleurs souvent légèrement en décalage avec le quotidien gris et morne des environnements bétonnés des hachélèmes, parfois beaucoup plus exotiques. Il apprécie d'autant plus ce témoignage que l'auteur se montre aussi facétieux. D'un côté, la chute de l'histoire est souvent prévisible ; de l'autre côté, Caza fait montre d'une réelle affection pour ses personnages. D'un côté, une partie des récits met en scène un avatar de l'auteur, un homme d'une trentaine d'années réalisant des bandes dessinées, résigné à vivre dans un hachélème peu propice à la créativité. D'un autre côté, Marcel Miquelon fait naître une empathie inattendue. Un homme d'une cinquantaine d'années, empâté, terne et accordant une priorité absolue à son train-train quotidien, prêt à exterminer tout ce qui vient troubler cet ordre totalement dénué de fantaisie, qu'il veut immuable. le lecteur se prend d'affection pour cet homme réactionnaire et sans éclat, pour ce pauvre être humain contraint de faire face à des événements (à commencer par le comportement des voisins du dessus) qui troublent sa vie morne et répétitive, auquel il doit faire face avec ses capacités d'adaptation quasi inexistantes. Il savoure de ci de là des jeux de mots narquois, par exemple S'afesser au lieu de S'affaisser pour Marcel Miquelon se vautrant dans son canapé, devant son poste de télévision.
Les décennies passant, le magazine Métal Hurlant est devenue une référence dans l'évolution de la bande dessinée, à commencer par les apports de Philippe Druillet et de Moebius (Jean Giraud). Caza mérite pleinement sa place dans cette phase, un auteur complet, avec une personnalité graphique moins flamboyante, mais tout aussi solide, des récits d'anticipation ancrée dans la réalité de la banlieue française des années 1970, un ton parsemé d'humour et de poésie. Plus de quatre décennies plus tard, c'est un vrai plaisir de lecture de se plonger dans ce recueil pour une satire gentille sans être naïve, des images et des situations mémorables, des personnages très humains.
Pourquoi vous faites ça ?
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Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 107 planches. le tome s'ouvre avec une introduction d'une page, rédigé par Jean-Marie Gustave le Clézio. Il évoque la phrase de Michel Rocard, en 1989, alors premier ministre : la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. L'écrivain pose la question : comment peut-on faire le tri ? Il évoque la situation que les migrants fuient, pas par choix. Il en appelle au pragmatisme : dans l'Histoire les empires fondés sur l'injustice, l'esclavage, sur le mépris n'ont jamais survécu. Il en appelle à agir, : il suffit de renverser le raisonnement, de cesser d'agir sous l'impression d'une menace. Ces deux auteurs ont précédemment réalisé deux autre récits de même nature : Viva la vida (2011) sur les habitants de Ciudad Juárez, le goût de la terre (2013), sur des habitants de villages dans une zone rurale de la Colombie.
Deux oiseaux sur une branche, l'un d'eux fait remarquer qu'en 2011, ils sont allés au Mexique, en 2013 en Colombie, pour le faire le portrait des réfugiés. Aujourd'hui, c'est ici. le 2 juillet 2017, Baudoin est en France à Chamonix. Il regarde les nuages. le glacier des Bossons qui diminue un peu plus. Il regarde le Mont-Blanc. le 19 juin, il revenait de Chine, en octobre, il va au Québec, le 13 novembre en Angleterre, le 22 en Russie. Il va partout dans le monde. On l'y invite. Pourquoi pour lui c'est possible et par pour un Afghan, un Soudanais, un Érythréen, un… Demain, lundi 3 juillet, à Nice, il va retrouver Son ami Troubs. Ils vont faire un livre qui ne va pas s'appeler Tintin dans La Roya. C'est parce qu'ils ne savent pas qui de eux deux est le capitaine Haddock ou Tintin.
Leur premier rendez-vous est en Italie, avec Enzo Barnabà. Il habite un petit village au-dessus de la frontière : Grimaldi Superiore. Ils ont rendez-vous avec lui à 17 heures, ils sont à Menton à 13 heures. Ils ont le temps. Ils traversent la frontière à pied. Ils ne voient pas de migrants, ou alors ils sont hollandais. Un des policiers italiens, d'un simple coup d’œil et d'un hochement de tête, leur faire signe de passer. C'est comme pour les voitures : elles sont fouillées selon l'aspect (et peut-être la couleur ?) de leur carrosserie. La frontière entre Menton et Vintimille est dessinée sur une crête rocheuse qui plonge dans la mer. Trois routes et une ligne de chemin de fer la traversent. En haut, c'est l'autoroute avec ses deux tunnels, de deux voies chacun qui percent la montagne. Au milieu, c'est par un pont. Il y a un poste de douane de chaque côté, et bien sûr, une boutique détaxée entre les deux. (et même un étal de fruits et légumes sur le trottoir). Des dizaines de T.E.R. et des trains de marchandises empruntent tous les jours un tunnel étroit. La route du bas plonge aussi dans un tunnel. L'ancien poste frontière franco-italien est là : côté français. Et si on suit la côte à pied, on arrive en Italie sur une plage. C'est une jolie petite crique avec un commerce de glaces, de transats et de parasols… un petit paradis estival.
C'est donc le troisième ouvrage réalisé à quatre mains par deux bédéistes : chacun dessinant des planches et écrivant. La différence entre les deux se fait plus facilement que précédemment : par les traits de contour plus épais et plus charbonneux d'Edmond Baudoin, par ses textes écrits en lettres capitales, par les dessins moins chargés de noir de Troubs, et son texte écrit en minuscules. Mais dans certaines pages, le lecteur découvre une autre manière de dessiner qui peut être de l'un ou de l'autre. Cette bande dessinée ne se présente pas sous une forme traditionnelle. Il y a très peu de dialogue, seul moment où les auteurs font usage de phylactères. La composition des pages comporte souvent deux illustrations et du texte à côté, ou au-dessus. Il peut s'agir aussi bien de montrer ce que font les auteurs, par exemple marcher, qu'un endroit où ils arrivent, et souvent des plans poitrine ou des gros plans sur des personnes qu'ils rencontrent, des migrants comme des habitants qui les aident d'une manière ou d'une autre. Comme les deux ouvrages précédents, le lecteur ne sait pas trop s'il s'agit d'une bande dessinée de type reportage, ou plutôt d'un texte illustré savamment composé par les deux auteurs. Peu importe.
Comme ils l'annoncent dans la première page avec ces deux oiseaux sur une branche, Troubs & Baudoin reprennent leur idée d'aller à la rencontre de personnes, et de faire le portrait en échange de la réponse à leur question : pourquoi font-ils ça ? Ils ont retenu de retranscrire majoritairement la réponse des aidants. Ils rencontrent d'abord Enzo Barnabà, un écrivain et historien, qui a longtemps été professeur, et qui leur montre le passage illégal de la frontière, par la montagne au-dessus des tunnels. Les images montrent le visage sillonné de rides de l'homme, les flancs de la montagne, le chemin au milieu de la végétation, trois immigrants, des vêtements au sol. Il y a une forme changeante d'interaction entre texte et dessin : parfois presque une redondance, le texte disant ce qui est montré, parfois une complémentarité sophistiquée, parfois une forme d'illustration accompagnant le texte. le lendemain matin, le lecteur découvre un autre portrait, celui de Daniel Trilling, un journaliste anglais venu interviewer Enzo sur la question des réfugiés. Puis les artistes et leur guide repartent dans la montagne : les dessins se composent de formes un peu lâches donnant plus une impression qu'une description photographique. En même temps, le lecteur éprouve bien l'impression de voir le paysage observé par Troubs & Baudoin en empruntant le chemin des réfugiés et en regardant vers la mer, puis vers Menton.
Les auteurs font une pause dans leur marche : Troubs est représenté en train de dessiner, dans deux dessins en pleine page, une silhouette assise au loin, puis un peu plus rapprochée dans un paysage naturel. Puis un portrait en plan italien dans un troisième dessin en pleine page. La page suivante passe à Jean-Claude, un ami d'Enzo pour une nouvelle rencontre, un nouveau portrait, et une nouvelle réponse à la question de pourquoi il fait ça. le deuxième dessin sur cette page est celui presque en ombre chinoise de deux réfugiés se précipitant pour se coller contre la paroi, alors qu'un train vient à passer dans le tunnel. Sur cette page, le texte est largement majoritaire. Ainsi de place en place, les auteurs rencontrent des citoyens investis dans l'aide à ces migrants qui passent proches de leur foyer, dans un dénuement terrible, ayant souffert tout le long du voyage, souvent victimes de sévices, fuyant une situation pire chez eux. le lecteur fait ainsi la connaissance de Delia, patronne d'un café restaurant, de sa nièce Alexa, de Nazario, de Manuela, de Jacques Perreux, d'Andrée, de François-Xavier un prêtre, de Claudine, de Cédric Herrou, d'un groupe appelé les Vikings composés d'Allemands, de Hollandais, de Suédois, d'Italiens, de Français, et de nombreux autres. À chaque fois, Troubs ou Baudoin en réalise un portrait le plus souvent en plan taille ou en gros plan : des êtres humains normaux et banals qui ne peuvent pas rester indifférents à la souffrance devant leur porte.
Bien évidemment les migrants sont également présents : ils passent et ils reçoivent l'aide des citoyens rencontrés et présentés par les auteurs. Ces derniers en font leur portrait, comme en toile de fond. Puis de la planche 55 à la planche 63, les deux dessinateurs reprennent leurs fonctions avec les portraits échangés contre des réponses. Ils demandent : parlez-nous de votre voyage. Quels sont vos rêves ? Tout du long de l'ouvrage, les auteurs sont marqués par le calme des réfugiés. Lors de cette séance de dessin, ils sont confrontés au fait que les migrants réfléchissent, car il y a tellement de souvenirs qui leur reviennent qu'ils restent muets. Ils préfèreraient prendre le temps d'expliquer leurs histoires parce que parler d'une chose c'est comme nier toutes les autres. Cette séquence est particulièrement émouvante, tout en tenant à distance le pathos. Baudoin & Troubs souhaitent montrer la personnalité de celui ou celle qui se tient devant eux, au temps présent. Baudoin commence par dessiner les yeux, mais ses vis-à-vis évitent le regard. Il insiste en mettant deux doigts dans le siens. D'un coup, ils acceptent le dialogue silencieux et c'est lui qui panique en voyant ce qu'ils lui montrent. Et le lecteur est bord des larmes avec ces simples phrases et le portrait en gros plan de quatre êtres humains.
En choisissant cet ouvrage le lecteur a des a priori diverses et variés, dépendant de sa familiarité avec ces auteurs, avec leur démarche. Il peut être pris au dépourvu par la forme même de ce reportage, une narration qui relève plus du texte illustré, mais avec des spécificités de la bande dessinée, ce qui en fait une forme hybride. Il peut se préparer à côtoyer des drames insoutenables, et une misère humaine étouffante. Ça ne se passe pas exactement comme ça : les auteurs ont à cœur de transcrire la chaleur humaine de leurs rencontres, à commencer par l'humanité des habitants apportant leur aide sous une forme ou sous une autre, sans pour autant les présenter comme des héros, sans la dimension spectaculaire presque inévitable qui accompagne les reportages des médias traditionnels. Il s'agit d'êtres humains refusant de considérer les femmes et les hommes qui fuient leur pays, comme un phénomène de société ou comme des groupes, ou pire encore des statistiques. Au bout de quelques pages, le lecteur ne se préoccupe plus de savoir s'il lit une bande dessinée ou un objet hybride : il ressent à quel point ce mode d'expression permet aux auteurs de restituer ce qu'ils ont vécu, avec honnêteté et fidélité, y compris dans l'expression de leurs ressentis et de leurs émotions, de façon incidente et prévenante vis-à-vis du lecteur. Une réussite extraordinaire.
S'évader
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Ce tome contient une histoire complète qui peut se lire indépendamment de toute autre. Elle met en scène des personnages apparaissant dans le roman Les extraordinaires aventures de Kavalier et Clay (2000) de Michael Chabon. Il comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2006, écrits par Brian K. Vaughan, dessinés par Steve Rolston, avec des pages réalisées par Jason Shawn Alexander (pour la bande dessinée dans la bande dessinée consacrée au nouveau Escapist), ainsi que des passages dessinés par Philip Bond, et Eduardo Barreto. La mise en couleurs a été réalisée par Dave Stewart, Matt Hollingsworth, Paul Hornschemeier et Dan Jackson. L'illustration de couverture est l'œuvre d'Alex Ross.
L'ouvrage commence par une courte nouvelle en texte (sans illustration), écrite par Michael Chabon, l'auteur du roman originel. Sam Klay (un auteur de comics vieillissant avec la vue basse) participe à une convention de comics à Cleveland, dans l'Ohio en 1986, accompagné par sa femme Rosa Kavalier. Il quitte sa table à la recherche des toilettes et se trompe, ne devant son salut qu'à un jeune enfant appelé Vaughan. L'histoire en bande dessinée commence avec l'enterrement du père de Maxwell Roth, et sa mère qui lui remet la clef de la cave. Dans cette dernière, il découvre une collection d'une vieille série de comics : The Escapist (Tom Mayflower), par Sam Clay (scénariste) et Joe Kavalier (dessinateur).
Au lycée, Max Roth se lie d'amitié avec Denny Jones, un grand gaillard qui le protège quand d'autres essayent de s'en prendre à lui pour sa judaïté, ou simplement parce que c'est une cible facile. Roth s'intéresse à la magie au point d'apprendre quelques tours pour se délivrer, et aux comics au point d'envoyer des essais à DC et Marvel, restés sans réponse. Devenu adulte, il devient réparateur d'ascenseur. À la mort de sa mère, il conçoit le projet d'écrire et de publier un comics mettant en scène une nouvelle version de The Escapist. Il utilise son héritage pour racheter les droits à une petite maison d'édition qui ne publiait plus le personnage. Il appelle Case Weaver, une artiste rencontrée lors d'une intervention pour un ascenseur pour dessiner, et Denny Jones pour effectuer le lettrage.
L'introduction en prose effectue le lien entre le comics et le roman originel, et constitue également un adoubement par l'auteur dudit roman. Il s'agit d'une histoire touchante, entre un artiste devant faire avec un corps vieillissant et un jeune garçon en butte aux railleries de ses camarades. C'est à la fois rôle et touchant, avec déjà des éléments parlant aux lecteurs de comics, à la fois pour la convention de comics et pour la référence aux Archie comics. le lecteur remarque ensuite que Brian K. Vaughan utilise des dispositifs narratifs sophistiqués. Il commence par évoquer la ville de Cleveland : les images montrent des vues de loin des buildings, pendant que les cartouches de texte évoquent les différents auteurs de comics s'étant installés à Cleveland : Jerry Siegel & Joe Shuster (les créateurs de Superman), Harvey Pekar, Robert Crumb, ainsi que ceux nés à Cleveland comme Brian Azzarello et Brian Michael Bendis. Dans la suite, il évoque régulièrement des spécificités de l'industrie des comics, que ce soit son organisation sur la base d'entreprises détenant les droits des personnages et employant les créateurs dans le cadre de contrat de main d'œuvre, ou que ce soit la popularité du personnage Aquaman à l'époque (= proche de zéro). L'histoire évoque la volonté de Max Roth et de ses acolytes d'être leurs propres patrons, et de travailler dans la branche d'activité qu'ils ont choisie. En cela, les thèmes abordés peuvent parler à tous les lecteurs, mais ils parleront plus à des lecteurs de comics.
Au cours des autres épisodes, le scénariste continue à utiliser d'autres dispositifs complexes. Lorsque Max Roth se plonge dans un comics original de The Escapist, le lecteur peut lire les pages en question, mais les phylactères de The Escapist contiennent le flux de pensée de Max Roth. Dans les 4 cases de la page 22, Max Roth s'adresse directement au lecteur pour évoquer sa vie au lycée ; la première case est un crayonné en noir & blanc, la seconde est un dessin encré toujours en noir& blanc, la troisième est habillée par des couleurs unies, et la dernière dispose de couleurs rehaussées à l'infographie pour ajouter du volume. À ce stade, le lecteur a bien compris qu'il s'agit d'un comics qui parle de comics, jouant avec les conventions narratives pour produire des mises en abyme débouchant sur des métacommentaires.
Le lecteur peut ainsi repérer les différents niveaux de signification du nom du héros. Il s'appelle Escapist, évoquant la branche de la magie spécialisée dans l'art et la manière de se sortir de pièges physiques, de formes d'emprisonnement, allant de simples menottes à être enchaîné et immergé dans un aquarium. le pratiquant le plus célèbre de ces techniques s'appelait Harry Houdini et a inspiré plusieurs scénaristes pour ses évasions célèbres. Bien sûr, le nom d'Escapist renvoie également à la notion de Escapism, soit le divertissement, ou la littérature d'évasion. À ce titre, Max Roth est à la fois un Escapist, dans le sens où il cherche à s'évader du monde réel peu attirant pour lui, mais aussi un Escapist dans le sens où il souhaite créer du divertissement, des récits permettant à d'autres de s'évader, de se libérer des chaînes du quotidien. le lecteur peut ainsi voir les chaînes du criminel s'opposant à The Escapist, comme celles le retenant au monde réel, l'entravant. Tout au long du récit, le lecteur peut se livrer à ce jeu du double sens.
Il est également possible de lire cette histoire comme un commentaire directe sur la profession de scénariste et d'artiste. Les 3 amis souhaitent produire leur propre série, mais ils se heurtent aux mécanismes de la profession. Il faut se faire connaître pour espérer que les libraires commandent des exemplaires au distributeur, sinon le premier numéro sera mort avant même d'avoir été envoyé à l'imprimeur du fait d'un tirage trop faible. Il faut aussi se faire remarquer en se démarquant de la production des deux grands éditeurs historiques que sont DC et Marvel. Il faut accepter la prise de risque qui consiste à investir de l'argent dans un premier numéro sans aucune idée des ventes, sans être sûr de rentrer dans ses frais, sans certitude d'être dans la capacité financière de pouvoir en sortir un deuxième. Il faut considérer l'alternative de travailler dans le cadre d'un contrat de main d'œuvre pour un éditeur plus important, comme une éventualité en cas d'échec.
Il est aussi possible d'apprécier cette histoire comme étant celle d'un être humain né à Cleveland, avec le rêve de faire ses propres comics. le lecteur peut alors apprécier un roman qui l'invite à côtoyer un individu sympathique et chaleureux se lançant dans une entreprise créatrice au résultat incertain. Il peut également se livrer aux devinettes de déterminer ce qui relève de l'autobiographie, Brian K. Vaughan étant lui-même un scénariste de comics né à Cleveland, ayant aussi bien travaillé pour DC et Marvel, que créé ses propres séries. D'ailleurs Yorick, le héros de la série Y, le dernier homme , connaissait lui aussi quelques tours de magie. Il est vraisemblable que les quelques éléments biographiques apportent un peu plus de chaleur humaine à Max Roth et de consistance aux différents endroits de Cleveland, comme la statue monumentale de Claes Oldenburg & Cossje van Bruggen.
En découvrant ce tome, le lecteur apprécie qu'il ait bénéficié d'une couverture d'Alex Ross. Ce n'est pas toujours un gage de qualité des pages intérieures, mais c'est toujours une belle illustration. En fin de volume, il découvre les couvertures variantes réalisées par Brian Bolland, Frank Miller, James Jean, John Cassaday, Jason Shawn Alexander, Paul Pope, Steve Rolston. Après l'introduction de Michael Chabon, cette liste d'artistes renommés le conforte dans l'idée qu'il s'agit d'un projet haut de gamme. La majeure partie du récit (>80%) est représentée de manière réaliste et descriptive, avec une légère exagération arrondie dans les visages, et un léger degré de simplification dans les environnements. Les 3 principaux personnages (Max Roth, Case Weaver et Denny Jones) ont des visages avenants, sans être parfaits, et savent sourire régulièrement, s'enthousiasmer, prendre plaisir à leur activité. Ce mode de représentation naturaliste ajoute à nouveau un degré de chaleur humaine dans le récit, et le tient éloigné aussi bien de la sinistrose que de l'exagération dramatique.
Les dessinateurs donnent des tenues vestimentaires normales aux personnages, changeant en fonction du jour, de leur occupation et des conditions climatiques, allant de décontractées lorsqu'ils travaillent ensemble à créer un épisode The Escapist, à formelles lors des 2 enterrements. Les différents endroits sont rendus avec un bon niveau d'exactitude pour ce qui s'agit des lieux touristiques comme le tampon encreur géant dans un parc de Cleveland. Les artistes aménagent les lieux récurrents de manière détaillées et cohérentes d'une fois sur l'autre. le lecteur peut ainsi examiner les outils de dessin sur la table à dessin dans le coin du salon de la maison de Max Roth, les rayonnages d'un supermarché où se produit un cambriolage, le luxe du bureau de Terry Linklater à comparer avec la table bricolée pour la séance de dédicaces, la disposition fonctionnelle du bureau de l'avocate April Micheaux, le bazar incroyable dans l'appartement minuscule de Case Weaver, ou la disposition géométrique des cloisons ouvertes dans le plateau de concepteurs graphiques où elle finit par trouver un emploi.
Les pages consacrées à Max Roth et ses amis donnent donc l'impression d'un monde agréable à vivre, avec une petite exagération le rendant un peu plus simple que le monde réel. Ces pages sont entrecoupées de séquences dédiées à The Escapist. La première séquence consacrée à la série originale fait penser à un hommage aux dessins de Frank Springer, et la seconde à ceux de Gil Kane. C'est assez cohérent avec le roman de Michael Chabon et avec le reste du récit qui amalgame plusieurs artistes réels en 1 seul pour aboutir à Sam Clay. Les séquences montrant la nouvelle version de The Escapist en action (celui créé par Roth, Weaver et Jones) sont dessinées par Jason Shawn Alexander, également auteur complet de la série Empty Zone. Cet artiste utilise des zones noires plus importantes, avec des contours déchiquetés et irréguliers, plongeant le héros The Escapist dans un monde plus noir et plus abrasif. du coup, il se produit une inversion du rapport des 2 mondes, puisque le monde réel des protagonistes semble plus accueillant que celui du superhéros.
Cette histoire n'est pas qu'un exercice virtuose de mise en abyme de la création de comics dans la perspective de son historique. C'est aussi une histoire personnelle évoquant des sujets parlant à tout le monde, tel que l'envie d'indépendance professionnelle ou la créativité. C'est également un regard historique sur les comics, une métaphore sur le besoin d'évasion, une profession de foi de l'auteur quant à son ambition narrative, racontée avec des dessins agréables à l'œil sans être naïfs. Un récit exceptionnel. Il est possible donner un prolongement à cette lecture, en se plongeant dans les aventures précédentes de The Escapist, dans les recueils de l'anthologie sortie antérieurement
Non mais matez un peu la qualité du livre. On va parler du contenu mais avant tout est-ce qu’on peut s’attarder sur la qualité de l’objet ? Une superbe illustration très évocatrice qui fait tout le tour du bouquin, aux couleurs automnales et enchanteresses. Le toucher, c’est suffisamment rare pour le souligner mais la couv’ est en toile cirée, certains n’en n’ont rien à foutre mais quand on aime les beaux livres comme moi, ça fait son petit effet. Si on rajoute son format 24x32 et ses 176 pages, ça c’est ce que j’appelle du « roman graphique ».
Bon après pour le reste… j’ai bien aimé, ouaip. Déjà je vois « Xavier Dorison », je suis un lecteur fidèle depuis plus de 25 ans, j’ai rarement été déçu, Dorison il y a les afficionados, il y a ceux qui font un rejet, je fais partie du premier camp. En plus je feuillette un peu, ça me plaît bien, le dessinateur c’est celui du Livre de Skell auquel j’avais accroché. Donc ça part très bien mais il faut transformer l’essai, est-ce que le bouquin vaut ses 35 boules (tout de même) ?
Le dessin de Servain, je l’ai dit juste avant, j’apprécie ça fait le café, même si ce n’est pas la grosse explosion qui me met l’eau à la bouche. Les scènes de bouffe dans les films de Miyazaki par exemple, ça ça me donne la dalle. Lui ça passe plus par les couleurs j’ai l’impression, on traverse toutes les saisons, c’est étincelant et efficace en même temps.
L’histoire est à l’image des recettes de cuisine qu’elle propose : rien de révolutionnaire ni d’esbroufe, mais c’est concocté avec beaucoup de soin et de plaisir. Comme le répète les personnages, « In Voluptate Veritas » dont ils font leur devise. Je me suis délecté de chaque case, chaque bulle, de cette ode à la bonne chair, un discours épicurien qui certes ne casse pas trois pattes à un canard, le Cyrano pourrait sortir d’une historie de San Antonio ; mais dont la truculence fait du bien. Après en sous main il y a du drama bien sûr, les deux compères ont un passif lourds et sans trop le savoir ils vont s’entraider et parvenir à aller de l’avant. Une belle histoire sur l’amitié, la transmission et la filiation… voilà ça brasse plein de petites sous lectures capables d’être capté par n’importe quel lecteur (le choix des prénoms n’est pas innocents, etc). Les récits les plus intelligibles sont souvent les meilleurs, Ulysse & Cyrano est de ce tonneau là.
Tu dois lutter tous les jours contre Twitter en gros, c'est ça ?
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Il s'agit d'un récit complet, indépendant de tout autre, dont la première édition date de 2022. Il a été écrit par Valérie Igounet & Jacky Schwartzmann, dessiné par Lara & Morgan Navarro, avec une mise en couleur réalisée par Christian Lerolle. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs qui compte quatre-vingt-seize planches. Il commence par une définition du mot Complotisme, suivi par un avant-propos rédigé par les auteurs sur des statistiques relatives à l'acceptation de certaines théories du complot par la population française, par exemple sur la collusion entre le gouvernement et l'industrie pharmaceutique pour cacher la nocivité des vaccins, et concluant que le complotisme tue vraiment. Il se termine avec un glossaire comprenant la notice biographique de treize principaux acteurs de la complosphère, et l'énoncé de neuf principales thèses complotistes.
Dans une grande forêt en montagne du Jura, un groupe d'une demi-douzaine d'individus en tenue paramilitaire avec des arbalètes progresse dans la neige. le meneur fait signe de s'arrêter au groupe. Ils se couchent à plat ventre dans la neige et s'exercent au tir sur un épouvantail affublé d'une chemise rayé, avec une étoile jaune au niveau du cœur. Dans la salle de rédaction du magazine Actuelle à Paris, le rédacteur-en-chef demande à ses journalistes ce qu'ils ont pensé du défilé Saint Laurent. Ce n'est pas l'enthousiasme. Rose finit par exprimer son jugement : franchement, c'était sooo 2016. Tout le monde rigole au bon mot. Rose sort du boulot, prend le métro, rentre chez elle, finit sa valise et se rend à la gare Montparnasse. Elle descend à la gare de Rennes où son frère Adrien l'attend. Elle le charrie sur sa tenue vestimentaire, un peu trop druide à son goût.
Le repas se déroule en famille dans le pavillon des parents de Rose et Adrien. Elle lui fait remarquer qu'il n'a pas l'air bien. Sa mère répond à la place de son frère : Adrien passe ses journées dans sa chambre, sur internet, il a arrêté la fac. Il soupire et explique qu'il est un réveillé, un lucide, et que ce n'est pas en filière sciences et techniques des activités physiques et sportives qu'il a appris ça. Sa mère estime que c'est du complotisme, ce à quoi il répond qu'il y a des groupes d'intérêts à l’œuvre et qu'il les débusque. Après le repas la mère et ses enfants regardent des vidéos sur YouTube. Dans la première, Thierry Saint Gall énonce des méthodes pour se protéger et survivre au coronavirus : le jeûne, les bains froids et le jus de carotte. Rose ironise en demandant s'il a déjà entendu parler des vaccins. Puis il regarde une autre vidéo où le docteur Tal Caliente affirme que l'urine est le premier médicament sur Terre pour soigner les êtres humains. C'est de l'énergie vivante, c'est du sang filtré et le sang vibre sur une longueur d'onde très énergétique. Il préconise de boire de l'urine ou d'en mettre sur sa peau, et il affirme avoir déjà vu des malades du sida, grabataires qui, après avoir bu leur urine pendant quelques jours, faisaient de la course à pied.
Écrire un ouvrage sur le complotisme se heurte à une difficulté intrinsèque assez redoutable : il ne faut pas donner l'impression que le discours devient lui-même un pamphlet contre une forme de complot, contre des gens qui seraient partout et nulle part à la fois à propager des idées délirantes remettant en cause l'ordre mondial, ritournelle s'apparentant elle-même à une théorie du complot. Les auteurs ont choisi la fiction, vécue à hauteur d'individu, avec un dessin semi-réaliste, tout public. L'histoire est très simple : une jeune femme bien installée dans la vie, travaillant comme éditrice ou journaliste dans un magazine féminin, doit retrouver son frère qui a décidé de s'engager dans une groupe survivaliste, préparant un coup d'éclat. Elle bénéficie de l'aide de Michel, maquettiste d'une cinquantaine d'années, ancien grand reporter spécialisé dans l'extrême droite, sans femme ni enfant, ayant dû lever le pied à la suite d'un AVC. L'artiste recourt souvent aux plan taille et aux gros plans pour les discussions et les interviews. le coloriste reste dans un registre naturaliste. La tonalité de l'intrigue ne s'inscrit pas dans le drame intimiste, ou le mélodrame : le lecteur reste à une certaine distance des personnages. Pas de développement psychologique pénétrant sur le basculement d'Adrien, sur les angoisses de ses parents, ou sur les indignations de sa sœur.
Dans le même temps, sous des dehors simples, la narration visuelle comprend de nombreux éléments d'information de nature diverse. En reparcourant les pages, le lecteur prend conscience qu'il a pas mal voyagé : les montagnes enneigées du Jura, les bureaux parisiens du magazine Actuelle, le pavillon des parents de Rose et d'Adrien, plusieurs déplacements en train, un voyage en car, la grande fête en plein air de l'Insigne Doré avec tous ses stands et son podium, un café bien parisien, le pavillon de Robert Faurisson (1929-2018), les forêts sans neige du Jura, la cage d'escalier de l'immeuble de Rose, etc. À chaque fois, le dessinateur réalise des dessins très faciles à lire, contenant pour autant une bonne densité d'informations visuelles. Les personnages disposent tous d'un physique et d'un visage différents, les rendant immédiatement identifiables. Les accessoires sont rendus avec une approche globale, plutôt que dans le menu détail, ce qui n'empêche pas de reconnaître une arbalète au premier coup d'oeil. La mise en couleurs semble évidente, tout en faisant parfaitement son travail : ambiance lumineuse, augmentation de lisibilité et de la différenciation entre les différents éléments détourés de chaque case. Finalement, l'artiste sait également reproduire l'impression globale d'un individu connu même si son nom a été changé pour couper court à toute tentative de procès.
Ainsi en page 78, le lecteur reconnaît tout de suite le modèle de monsieur Brieuc, même si son prénom n'est donné qu'une fois l'entretien terminé, puis celui de sa fille : Jean-Marie et Marine. S'il l'ignore, le lecteur découvre dans la biographie très succincte que l'autrice est historienne de formation, spécialiste de l'extrême droite et du négationnisme. S'il a été sensible à ces sujets dans l'actualité, il identifie sans peine une partie des personnages : Jean-Marie le Pen, Dieudonné M'Bala M'Bala, Alain Soral. Les références à Thierry Casasnovas, Thierry Meyssan, Pierro San Giorgio et Christian Schaller sont plus pointues, mais elles sont transparentes, et le lecteur les identifie aisément lorsqu'il parcourt les notices biographiques des principaux acteurs de la complosphère en fin d'ouvrage. En outre, Robert Faurisson est nommé explicitement quand Michel relate l'interview qu'il a mené avec lui, à laquelle sont consacrées trois pages. le lecteur ne doute pas un seul instant de l'exactitude des propos rapporté. Il en va de même lors de l'entretien accordé par Jean-Marie Brieuc / le Pen.
Bien sûr, le lecteur sourit en écoutant les élucubrations d'un des exposants à la grande fête de l'Insigne Doré : un platiste. Il explique que c'est simple comme bonjour, que la Terre est un disque et qu'autour de ce disque il y a un immense mur de glace. La preuve : l'horizon est plat et tout droit. À un monsieur qui lui fait remarquer que dans ce cas-là, s'il marche toujours droit, il va se taper le nez contre le mur de glace, il répond qu'on n'est pas dans le Truman Show, et que la réponse est simple : c'est l'effet Pac-Man. Comme dans le jeu, quand on arrive au bord de l'écran, on réapparaît de l'autre côté. À lire, cela ressemble à un délire d'enfant, sauf qu'il existe des platistes dans le vrai monde. En fin d'ouvrage, les auteurs citent plusieurs théories du complot : les traînées de condensation des avions (chemtrails), le grand remplacement, le négationnisme, le Nouvel Ordre mondial, le Pizzagate, le platisme, le mouvement QAnon, le survivalisme, la théorie complotiste du 11 septembre. Certaines sont plus délirantes que d'autres : Hilary Clinton impliquée dans un réseau pédocriminel dont la plaque tournante serait une pizzeria de Washington, une élite mondiale pédo-sataniste conspirerait contre le peuple selon le mouvement QAnon. Mais en court de récit, Michel évoque plusieurs cas où la propagation et la diffusion de ces théories ont poussé des individus à passer à l'acte, à tuer des personnes qu'ils tenaient pour responsable.
Si la théorie de la Terre plate a du mal à passer, il est moins facile de rejeter la posture d'Adrien qui dit vouloir débusquer des groupes d'intérêt à l’œuvre, car le lobbying n'est pas une idée fumeuse. Certes le vaccin contre le COVID ne sert vraisemblablement pas à injecter des nanoparticules contrôlées à distance par la 5G, mais les grands groupes pharmaceutiques ont profité financièrement de la création et de la vente de vaccins. Parmi les théories du complot évoquées, il est possible que l'une d'elles retienne l'attention du lecteur, comme moins idiote, comme digne d'intérêt, au moins de se poser la question. Il peut être tenté de se lancer dans un questionnement, peut-être jusqu'à une méthode hyper critique, sans pour autant aller jusqu'à la méthode Ajax (du nom du produit ménager) prônée par Faurisson. Il peut s'interroger sur la frontière entre démarche scientifique, et démarche pseudo scientifique, démystification et mystification. Ce doute peut l'amener à s'interroger également sur la nature de la connaissance, sur les théories de la connaissance. D'un côté, les théories du complot peuvent être vues comme un fait de société et de culture, et analysées avec ce point de vue. de l'autre côté, la manipulation de l'information est une réalité et il est sain de remettre en cause les faits assénés, les conclusions trop belles pour être vraies. S'ils ne présentent pas ces questionnements de manière explicites, les auteurs évoquent la recherche de sens, la pulsion humaine d'identifier des schémas, l'appétit pour les révélations et le sensationnel, mais aussi l'illusion de solutions simples à des problématiques complexes, le fantasme de la solution magique.
Les auteurs ont réalisé une fiction facile d'accès et facile à suivre sur une jeune femme découvrant le monde du complotisme, et des individus qui en font le commerce. le lecteur avance rapidement dans l'ouvrage, souriant aux théories fumeuses, satisfait de sa perspicacité quand il identifie une personnalité connue. En cours de route, il se dit que les auteurs auraient pu se montrer plus ambitieux sur les mécanismes psychologiques et sociaux favorisant ses théories et leur accueil favorable par une partie non négligeable de la population. Puis il se met à douter lui-même, pas forcément pour adhérer au Grand Remplacement, mais sur les mécanismes d'apprentissage de la connaissance, sur la façon dont lui-même tient certaines choses pour évidentes et ne pouvant pas être remises en question. Il ne développe pas sa propre théorie du complot, mais se met à réfléchir sur l'assimilation de la connaissance humaine, et sa liberté de douter.
Mes dernières lectures de Davodeau furent décevantes et cette série me réconcilie avec son œuvre. J'ai toujours été riverain d'un grand fleuve (Seine, Loire, Meuse ou Danube), les réflexions et les contemplations de Louis sur les bords d'une Loire faussement apprivoisée ne peuvent que résonner fortement dans mon vécu.
J'ai trouvé l'idée de départ de l'auteur très originale. Cette idée directrice de présence/absence tout au long du récit qui permet à Louis d'évacuer le superficiel pour (re)découvrir l'essentiel de la vie. J'ai senti dans la narration une grande maturité de l'auteur qui comme Louis ne s'encombre pas de ses vieux oripeaux pour plonger dans un bain d'une humanité qui fait corps avec son environnement.
Le parcours de Louis pendant ces quelques jours résume notre parcours entre vie et mort dans une communion non triste avec l'univers où il vit. Sans abandonner son passé (il y a une allusion à la ZAC de ND des Landes) Louis découvre une perception qui le mène au-delà de son matérialisme positif.
Par moment j'ai eu l'impression de me retrouver chez Derib avec une initiation chamanique de Sioux. Davodeau a su créer des personnalités très attachantes autour d'une absence. Mais c'est une fausse absence qui est vide seulement si on ne prend pas le temps d'écouter ce silence comme nous y invite le fleuve.
Les dialogues sont rares mais très judicieux. L'auteur ouvre des portes sur l'écologie mais sans culpabiliser. J'ai trouvé cette proposition très intelligente et bien plus constructive qu'un discours de combat très stigmatisant mais bien limité.
La grande richesse de la série tient dans le formidable graphisme de ces bords de Loire où faune, flore, ouvrages d'art et habitants sont en parfait équilibre harmonique. C'est très contemplatif et d'une beauté saisissante.
Une très belle lecture de paix dans ce monde si bruyant.
Le choc, c'est que c'était sans préambule.
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Ce tome contient une histoire peut-être complète, même si le titre entier annonce qu'il s'agit du volume 1 d'une série appelée Derrière. La première édition date de 2021. Il a été réalisé par Dominique Goblet pour les images, et par elle et Guy Marc Hinant pour les textes. Il contient quatre-vingts pages peintes, en couleurs. Sa lecture peut en être complétée par celle de Ostende carnets (2022), le témoignage d'une œuvre en gestation, des croquis et des études, d'autres recherches graphiques qui peuvent être interprétées comme la clé de lecture et le révélateur de ce tome.
Sous un ciel gris, les vagues viennent perdre doucement leur énergie sur la grande plage de sable brun cannelle, en l'absence de tout être humain. de l'autre côté, la route longe la dune, avec ses candélabres très rapprochés. Une lueur commence à poindre à l'horizon à l'horizontal au-dessus de la mer. Celle-ci a conservé sa couleur grisâtre, le reflux laisse une petite mare qui va en diminuant. Il y a peut-être une trace pas sur la plage, ou peut-être n'est-ce qu'une simple dépression. C'est la nuit : l'eau de la mer a pris une teinte grisée, presque bleue, parcourue par de grandes bandes irrégulières tellement sombres qu'elles en sont noires, la vue étant en partie bloquée sur la droite par un triangle vert foncé. le jour s'est levé. La masse nuageuse laisse percevoir un lambeau de ciel bleu au-dessus de la mer. Celle-ci a pris une teinte vert un peu plus claire, du vert sauge. Elle moutonne moins. le sable a pris une teinte brun terracotta. Au premier plan, se trouve un morceau de la digue avec une rambarde.
Une personne nue est assise sur une souche d'arbre. Au premier plan, trois tulipes semblent flotter au vent, projetant leur ombre, complétée par les tiges et le feuilles sur le sol, l'individu étant une bonne dizaine de mètres en arrière de cette ombre. À côté, une autre vue de la mer sous un ciel sombre entre gris et verre, barrée d'une bande noire, juste en dessous du milieu. Page suivante : une autre vue de la mer sous le même ciel plombé vert-gris, les vagues ayant presque disparu, le flux venant créer une petite mare ronde devant la ligne des vagues, la vue étant pour une petite partie bloquée en haut à droite et en base de l'image avec des figures géométriques. Dans la vue suivante, la mer semble s'être retirée au loin, avec une ligne de nuages en hauteur, toujours dans des teintes brunes. Dans une vue grise totalement bloquée, des rires retentissent. Une femme est allongée sur le dos, les jambes écartées, son sexe rasé en premier plan, dans une perspective qui masque sa tête. La mer se retire lentement, laissant des traces humides sur la plage. Dans la campagne des Flandres, à l'intérieur des terres, il est possible de distinguer trois bâtiments d'un corps de ferme, avec un arbre en premier plan, dans une ambiance vert de chrome. Une vue de la campagne, avec une pièce d'eau en premier plan dans laquelle se reflète deux arbres dénudés, avec derrière une grande étendue herbeuse, un bosquet d'arbustes feuillus, et au loin une ligne d'arbres dénudés.
Quel objet étrange : au départ, le lecteur se dit qu'il s'est trompé et qu'il s'agit d'un recueil de marines et qu'il n'y a pas d'histoire. Arrivé à la sixième planche, il découvre qu'elle contient deux peintures différentes accolées, sans séparation de type gouttière, et que le personnage prononce : hahaha dans un phylactère. La neuvième planche contient quatre images différentes, également accolées sans gouttière de séparation d'aucune sorte, la première contenant trois phylactères comme suspendus dans l'air, sans personnage, avec le même hahaha, sauf la première qui contient hahahaha. Ces quatre images peuvent être assimilées à des cases, mais sans lien logique entre elle, sans causalité, sans unité de lieu, sans thème unificateur. La treizième page est également composée d'une toile marine, avec le buste nu d'une femme représenté trois fois, détouré à l'encre, dans des positions différentes, sans la tête, en surimpression sur la zone du ciel. Au-dessus court un texte évoquant une femme arrivant toujours nue, éclairée par la lumière des phares des voitures, entourée d'hommes habillés allant de la voiture au bunker. Seul lien potentiel avec l'image, cette femme nue qui correspond aux trois bustes, et la possibilité que le bunker se situe sur la plage. le lecteur en vient à se demander si cet ouvrage ne s'apparente pas à Une semaine de bonté (1934) de Max Ernst (1891-1976), une suite de peintures donnant la sensation qu'elles racontent quelque chose, mais sans que le fil conducteur ne soit explicité.
Alors le lecteur se met recenser ce qu'il a sous les yeux : vingt-neuf peintures marines, présentées en pleine page. Il comprend qu'il s'agit de vues de la plage et de la mer du Nord à Ostende. Il est frappé par l'absence d'êtres humains à part sur trois ou quatre, et par les couleurs. Soit il le remarque par lui-même, soit il l'a lu dans une interview : l'artiste s'est fixé comme défi de dépeindre l'eau sans utiliser la couleur bleu sous quelque nuance que ce soit, et elle s'y tient. Il plane cette sensation de grisaille, même en plein jour avec une bonne luminosité. En fonction des vues, elle consacre plus ou moins de hauteur de page à chacun des trois éléments sable, mer, ciel. Bien souvent l'eau n'occupe qu'un cinquième de la page, le sable et l'air se partageant le reste à part égale. du fait du format paysage de l'ouvrage, le lecteur apprécie ces panoramas. S'il a arpenté les plages de ces côtes, il en ressent l'ambiance assez particulière. Il admire la capacité de la peintre à restituer l'impression de sable humide, l'écume des vagues, le calme de cette eau sombre au loin, les vaguelettes qui lèchent le sable, l'impression incroyable de l'eau qui se retire avec le reflux, parfois un léger vol d'oiseaux au loin, la quasi-transparence et l'humidité d'une fine pellicule d'eau qui recouvre un brise-lame pavé, la luminosité voilée et changeante.
Bon, il s'agit donc d'une sorte de rêverie en bord de mer du Nord, lors d'un séjour dans la ville d'Ostende, avec une histoire de femme qui se promène nue. En planche deux se trouve donc une vue de la route qui longe les dunes, à proximité de la plage. En planche neuf une des quatre cases contient l'image d'une ferme. La planche dix est une vue de la campagne flamande. Planche suivante une autre vue d'une caste étendue d'herbe de cette campagne. Encore quelques autres dans les planches seize et dix-sept. En planche vingt-six, ce sont des vaches en train d'y paître. En planche 29, l'artiste a représenté le corps de ferme dont la façade est recouverte de bâches en plastique transparentes. Plus loin encore, le lecteur contemple des buissons taillés en demi-sphère dans un immense parc à la française. Il tourne la page, et découvre le même paysage mais sous une autre lumière, avec une vache à côté d'un des buissons. En planche six, il est pris par surprise par ces fleurs semblant flotter dans le vent, et en planche quatorze, il voit deux cases. Dans la première, les fesses d'une femme en train de baisser sa culotte, dans la seconde des formes allongées abstraites en noir & blanc. La page suivante est également constituée de deux cases côte à côte, celle droite étant peinte en noir, et celui-ci semble avoir bavé sur le gris de la case à gauche qui figure peut-être la plage. Dans le dernier quart de l'ouvrage, des formes d'abord géométriques puis abstraites viennent se superposer aux marines.
En lisant le texte de la planche treize, le lecteur se dit qu'il doit être question d'une femme qui se promène nue sur la plage, et il suppose que cela peut être le fil directeur ou le lien entre différentes séquences, mais peut-être pas toutes. En effet si elle se tient sur la plage, que viennent faire les vues de la campagne des Flandres ? Quoi qu'il en soit, il se trouve incapable de neutraliser son cerveau qui cherche à tout prix à établir des liens logiques, une histoire, un schéma à cette suite de planches. Et puis l'artiste elle-même fait coexister plusieurs dessins sur une même page, comme des cases juxtaposées. À l'évidence, cette lecture génère des ressentis, pas forcément des émotions, plus des états d'esprit. Prise pour elle-même, il n'est pas possible de lui donner un sens. Elle reste à l'état de collage, comme si l'esprit de l'artiste était dans une sorte de fugue et se laissait guider par des associations d'idées inconscientes. Cela peut générer une frustration significative chez un lecteur cartésien, prenant l'ampleur d'une vexation insupportable s'il s'attendait à lire une histoire, promesse implicite dans la notion de bande dessinée. Mais pourquoi une majorette ?
La curiosité du lecteur peut également être attisée par cette œuvre impénétrable qui ne fait pas sens, et se lancer dans la découverte des carnets parus quelques semaines après, ou, un peu échaudé, se rabattre sur les interviews données par l'autrice, en particulier celle de quarante-trois minutes, dans l'émission Par les temps qui courent, sur France Culture. Il découvre alors que Dominique Goblet a réalisé ces peintures pendant la première période de confinement de la pandémie de COVID-19 en 2020, lors de promenades solitaires sur la plage, mais aussi à l'intérieur des terres, ce qui explique à la fois l'absence de personnes, et les deux localisations. Elle y explique qu'elle a bel et bien composé cet ouvrage : les peintures ne sont pas présentées dans leur ordre d'exécution. Elle évoque l'origine de l'idée de trois femmes nues, et elle explicite le sens de la majorette. le texte de présentation de l'émission explique que le carnet de croquis préparatoires permet de découvrir la source de certains éléments transformés. Il confirme qu'il y a bien une narration, en qualifiant l'ouvrage de roman graphique. le lecteur se souvient alors des premiers mots de l'ouvrage : le choc, c'est que c'était sans préambule. Ce n'est rien de le dire ! Une fois renseignements pris, il saisit mieux la logique interne de cette succession de vues, le comportement sortant de la norme d'Irène, une femme de soixante ans, la sensation diffuse de tension et de frustration jamais nommées. Il comprend la démarche de la créatrice, ayant éprouvé la nécessité de sortir d'une modalité narrative traditionnelle, pour pouvoir exprimer la sidération de ce confinement, l'irréalité de cette solitude dans ce milieu naturel, la beauté particulière des lieux, la remontée et l'affleurement de souvenirs profondément enfouis et insciemment déterminant dans sa trajectoire de vie.
L'autrice fait errer son lecteur dans des vues inhabitées de la plage d'Ostende, et de la campagne flamande, avec des peintures exprimant le caractère de ces lieux et de ses ambiances lumineuses. Il apprécie les balades, tout en cherchant désespérément à trouver un sens à ces suites de vues, à l'évocation d'une femme se déshabillant, d'une femme nue prénommée Irène, de vaches, de formes géométriques incongrues. Il peut s'agacer du fait que tout aussi agréables que soient ces visions d'Ostende, ce seul ouvrage n'est pas auto-suffisant pour former un récit ou un roman graphique. le plaisir de cette lecture singulière se trouve consolidé s'il se laisse aller à sa curiosité et qu'il compulse une interview de l'artiste évoquant son processus créatif, et précisant son intention.
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God save the Queen
Souveraine légitime et petite cuiller - Au royaume des fées, la Reine Titania règne sur le peuple des fées depuis son palais. Pour s'asseoir sur ce trône, elle avait destitué des siècles plutôt la reine Mab. La tradition indique qu'il ne faut pas mettre la sortante à mort au risque de tomber sous sa malédiction. Problème : si la précédente n'est pas morte, elle peut revenir. Et c'est ce qui se produit ici. Titania se retrouve bien vite reléguée dans les oubliettes du château et les êtres du peuple qui n'ont pas voulu changer d'allégeance sont pourchassés et exterminés sans plus de cérémonie. Seuls ceux qui avaient été exilés sur terre ou qui y avaient fui pour ne pas recevoir un châtiment ou une condamnation réchappent à cette vengeance, ainsi que Cluracan. Pendant ce temps là, sur notre bonne vieille terre, dans les quartiers nord de Londres, Linda est lassée de sa vie avec sa mère alcoolique que son père a quittée. Elle poursuit ses études sans aucune conviction et elle entraîne Jeffrey, son ami d'enfance, dans ses frasques, en l'occurrence une virée en boîte. Pendant cette soirée, elle tombe sur un individu peu respectable dénommé Verian qui l'initie au plaisir du shoot à l'héroïne coupée avec le sang de Linda. Il s'agit de la troisième bande dessinée illustrée par John Bolton dans les années 2000, après Harlequin Valentine (une adaptation d'une nouvelle de Neil Gaiman) et The Furies (se déroulant dans l'univers du Sandman de Neil Gaiman). "The Furies" mariait les visions cauchemardesques de John Bolton avec des scènes plus quotidiennes de banlieue américaine. Pour ces dernières, Bolton avait recours à des photos travaillées par infographie pour donner l'impression de peinture, mais le résultat présentait quelques approximations trahissant un manque de maîtrise de l'outil. Graphiquement, John Bolton reprend le même dispositif pour cette histoire : des références photographiques transformées par l'informatique et des scènes dantesques et hallucinées dans le monde des fées. Cette fois ci, l'outil informatique est parfaitement maîtrisé et il n'y a plus de solution de continuité entre les décors et les personnages. Bolton a trouvé la bonne option pour repasser les photographies avec un outil qui donne une impression de coup de pinceau avec une peinture bien épaisse, et pour faire disparaître les éléments superfétatoires de la photographie. Ce dispositif lui permet de nourrir ses décors et de les ancrer dans une réalité très prosaïque, tout en en donnant une apparence interprétée par la vision de l'artiste. Il est également évident que certains personnages ont été conçus à partir de modèles vivants. Et là encore, Bolton ne se contente pas de décalquer, il impose une vision artistique en travaillant sur les couleurs et les textures. Enfin quand les protagonistes passent du coté du monde féerique, Bolton laisse libre cours à son imagination pour des visuels qui décoiffent, qui dérangent, qui horrifient, qui nous transportent ailleurs. John Bolton maîtrise comme peu la composition de couleurs pour une harmonie à toute épreuve en utilisant des teintes inattendues et provocantes. Il sait donner une texture spécifique à chaque élément et une épaisseur telle que le lecteur perçoit la sensation du toucher. Mike Carey a choisi de faire reposer son intrigue sur des éléments de la série Sandman (Titania, Cluracan, Puck), mais cette fois-ci le récit peut se lire sans avoir jamais ouvert un comics de Morpheus. Les 2 groupes de personnages sont plongés au milieu de situations qui sont tour à tour terre à terre, puis sortant de l'ordinaire. Les scènes les plus dérangeantes ne sont pas forcément celles que l'on attend. En particulier, le comportement à risques de Linda sur terre (piquouse et défonce) est beaucoup plus dérangeant que la parade des monstres. En seulement une centaine de pages, Mike Carey crée des individus avec des personnalités complexes et attachantes pour lesquels le lecteur ressent immédiatement une forte empathie. Et comble du plaisir de lecture, il ne se contente pas d'une fin de conte de fées, il oppose intelligemment le rétablissement d'un ordre au pays fictif des fées avec l'obligation de changement pour l'héroïne dans le monde réel. J'ai été transporté dans une autre dimension par les illustrations sophistiquées, riches et évocatrices de John Bolton qui a bénéficié d'un scénario adulte pour servir d'écrin à ses visions fulgurantes. Si vous aimez John Bolton, vous pouvez également tenter The Green Woman (scénario de Peter Straub), Army of Darkness (avec du sang et de la chair, scénario de Sam Raimi) ou The Black Dragon sur un scénario de Chris Claremont ou Batman : Manbat sur un scénario de Jamie Delano.
Le Retour
J'ai lu déjà deux BD de Duhammel et j'aime beaucoup l'intelligence qu'il met dans son propos, fustigeant une bêtise humaine qu'il se refuse de coller à une seule personne à chaque fois. Mais il me semble aussi adorer la thématique de l'individu en prise avec une société, montrant que ce n'est pas une question de trouver un arrangement, simplement que certaines situations ne peuvent pas s'arranger du tout. Je commence par cette petite précision parce que la BD "Le retour" est une sorte de banco de l'auteur. Je dirais facilement que c'est ma préféré jusqu'ici (et j'ai adoré #Nouveaucontact) parce qu'elle est parfaitement bien gérée. On a toute la vie d'une personne, son étrangeté et sa rugosité. Le personnage, par le dessin et le caractère, n'est pas sans me rappeler ceux qui parsèment déjà les autres BD qu'il a fait, mais aussi une sorte de miroir de l'auteur. Un artiste entièrement dévoué à sa cause, invivable, alcoolique parfois certes. Mais surtout un artiste qui se pose beaucoup de questions sur la portée de ce qu'il fait. L'histoire présente ici est d'inspiration réelle mais ne correspond pas à une réalité, et c'est tant mieux. Déjà parce qu'elle m'a donnée envie de découvrir le vrai personnage repris ici, mais surtout parce que je sens que l'auteur peut faire ici une réelle histoire qu'il tourne comme il veut. Je parlais plus haut de la bêtise humaine, elle est ici bien présente : corruption, intimidation, violence diverses, les personnages sont au cœur de bien des soucis. Mais en même temps quelque chose d'autre se dégage de tout ça : la volonté acharné d'un homme presque contre lui-même, l'art galvaudé par l'argent ou les drogues, l'écologie qui apparait timidement ... C'est plein de réflexions, plein de sens aussi dans les actions de chaque personnage. Et je dois dire que j'ai trouvé la recomposition de la vie minutieuse et importante. Elle finit par donner un portrait d'artiste étrange : fou, visionnaire, raté, violent, riche, malheureux, qui est-il vraiment ? Cette question a-t-elle seulement un sens ? Je trouve que cette BD soulève énormément de questions et beaucoup de réflexions. Celle que j'ai eu à la fin, c'est de savoir si l'humain pouvait protéger la nature sans devoir la considérer comme une œuvre d'art. Mais la BD est franchement très riche en réflexion et je suis déjà dans l'idée de la relire pour mieux la digérer. Une BD dense mais excellente, qui me fait réfléchir.
Nijinski - L'Ange brûlé
L'important, c'est le cœur qu'on met dans les choses et pas tellement la taille de la maison, ni la richesse. - Ce tome contient une histoire complète, une biographie de Vaslav Nijinski (1889-1950). La première édition date de 2022. Cette bande dessinée a été réalisée par Dominique Osuch, pour l'histoire, les dessins et la mise en couleurs. Elle comprend 255 pages. L'ouvrage se termine avec une biographie de cinq pages, une bibliographie de quinze ouvrages, et une documentation iconographique de six documents visuels sur les chorégraphies du danseur. Prélude. En janvier 1919, la famille Nijinski séjourne à Suvretta House, à Saint Moritz. Romola est sortie avec ses patins à glace, et elle dessine des arabesques en dansant, bien couverte dans un chandail de laine. Ce dernier par ressemblance de motif, évoque la croix en bois que Vaslav Nijinski s'est attachée au torse par une étoffe blanche. Il danse ainsi accoutré, torse nu, nue jambe dans la neige. Dans son esprit, il déclare qu'il veut dire aux hommes qu'il est Dieu. Il est ce Dieu qui meurt si on ne l'aime pas. Il a pitié de lui-même car il a pitié de Dieu. le soir du 19 janvier 1939, tous les notables et riches bourgeois se pressent à Suvretta House pour venir assister à la représentation du danseur : il paraît qu'il va se marier avec Dieu. La foule remplit bien vite le grand salon. le silence se fait progressivement, et Nijinski entre en scène, en tenue blanche, tenant une chaise sous le bras gauche. Il demande à la pianiste qui va l'accompagner de jouer quelque chose, du Chopin ou du Schumann. Elle s'exécute et il reste assis sur la chaise sans bouger. Son épouse s'approche pour demander à la pianiste de jouer quelque chose de plus connu, un extrait des Sylphides par exemple. Il se lève d'un bond en colère, criant qu'il n'est pas une machine et qu'il dansera quand il en aura envie. Il se rassoit, se concentre et se relève pour danser la guerre, guerre que les individus présents n'ont pas empêchée et dont ils sont aussi responsables. Acte I. (étincelles) Variation de l'élu(e). 29 mai 1913 sur la scène du théâtre de l'Élysée, Vaslav Nijinski et la troupe des Ballets russes interprètent le sacre du Printemps d'Igor Stravinsky, avec une chorégraphie de Nijinski. La salle reste interdite au début, puis les réactions se divisent entre spectateurs sous le charme, et une majorité lançant des injures et sifflant pour huer. Tant bien que mal les artistes terminent la représentation, sous les huées généralisées. Ils se retirent dans les coulisses où l'imprésario des Ballets jubile : ce scandale constitue les prémices d'une révolution de l'histoire de la musique et de la danse. Première chute. À l'été 1895, à Nijni dans le Novgorod, les époux Nijinski finissent de s'habiller pour sortir, laissant leurs quatre enfants seuls. L'ainé Stanislav est attiré par la musique, vers la fenêtre ouverte. Il se penche et chute du troisième étage. Son père a vu la scène et il se précipite pour le récupérer dans ses bras, et ainsi amortir sa chute, sous les yeux de son épouse et de leurs trois autres enfants. Un vrai défi : rendre compte de la vie et de l'art d'un danseur dans une bande dessinée. Dominique Osuch est déjà l'autrice de [[ASIN:2203079495 Niki de Saint-Phalle: le jardin des secrets]] (2014). Elle a choisi d'entamer cette évocation de la vie du danseur-étoile en 1919, après sa période la plus novatrice de 1912 à 1917. le lecteur est immédiatement conquis par les mouvements de Nijinski dans la neige, le découpage pour montrer l‘enchaînement de mouvements, les postures qui évoquent une maîtrise du corps peu commune, et une réelle grâce. La scène de danse suivante sur la scène de Suvretta House est toute aussi saisissante : la dessinatrice superpose le corps en mouvement du danseur sur des images de fond relatives à la guerre, faisant apparaître ce qu'il danse, la souffrance du soldat sur un champ de bataille de la première guerre mondiale. L'acte I s'ouvre avec la représentation du ballet le sacre du Printemps : l'effet premier est un peu atténué par la mise en scène de tous les danseurs, et par la priorité donnée aux réactions des spectateurs dans la salle. Par la suite, le lecteur assiste à plusieurs séances d'entraînement à l'école impériale de danse à Saint Petersburg, à quelques pointes, à quelques instants de L'après-midi d'un faune, du ballet le Spectre de la rose (chorégraphie de Fokine, 1911), les répétitions et une partie de la représentation de Petrouchka (chorégraphie de Fokine, 1911), du Sacre du Printemps, de la représentation de Till l'Espiègle (chorégraphie de Nijinski, 1917) et de Jeux (chorégraphie de Nijinski, 1913). En fonction de ses attentes, le lecteur peut se retrouver satisfait de voir évoqués ces ballets, moments essentiels de l'œuvre du danseur, ou un peu frustré que l'autrice ne leur ait pas accordé plus de pages avec une composante vulgarisatrice ou pédagogique plus développée. le début fait bien ressortir la rupture de l'approche artistique de Vaslav Nijinski, son caractère disruptif. En termes de structure de cette biographie romancée, la scène du prélude fait sens : montrer le moment où le danseur-étoile est au sommet de son art, et en même temps déjà enfermé dans son monde, dans sa maladie. Par la suite, il vaut mieux que le lecteur soit un peu familier la vie de Nijinski s'il ne veut pas perdre le fil par moment. L'autrice donne régulièrement un repère temporel avec une année, avec la représentation d'un ballet, avec un fait historique, ce qui permet de se situer. Mais certaines scènes n'en bénéficient pas, et d'autres semblent faire implicitement appel à la connaissance préalable du lecteur en s'appuyant sur des liens de cause à effet, ou des événements tenus pour sus. le lecteur néophyte peut parfois se retrouver déstabilisé en se demandant comment s'est opéré le montage financier et logistique de tel ballet, ou un retour d'une tournée dans tel pays, ou encore le début ou la fin de telle ou telle relation. En outre, l'ouvrage ne prenant pas en charge un rôle de vulgarisation, le lecteur ne prend conscience des talents de précurseur innovateur de Nijinski qu'au travers de la réaction du public, ou d'autres créateurs comme Isadora Duncan (1877-1927), ou Sarah Bernhardt (1844-1923), sans parvenir à bien saisir la nature de son génie et son expression. D'un autre côté, il s'agit également de la vie d'un individu à une période bien identifiée dans des cercles sociaux particuliers. Les pages présentent une belle variété visuelle, avec une proportion significative de plans taille et gros plans, sans qu'ils ne deviennent majoritaires. L'artiste réalise des pages au dosage parfaitement équilibré entre traits de contour définissant bien les silhouettes, les traits de visage et les formes des bâtiments, des intérieurs, des paysages, et une mise en couleur qui vient nourrir les surfaces ainsi délimitées. La qualité de cette complémentarité n'apparaît que si le lecteur fait l'effort conscient de séparer les traits de la couleur. À la lecture, les deux composantes se fondent dans un tout harmonieux. le récit commence avec cinq pages silencieuses, à l'exception d'une très courte phrase, donnant à voir l'ambiance lumineuse complexe et enchanteresse au-dessus de la glace, la texture du pull en laine de la femme, l'ambiance lumineuse très particulière de la neige à la fin de la tombée de la nuit, le paysage enneigé de montagne avec les sapins et au milieu Suvretta House. Puis il passe à la chaude lumière à l'intérieur du bâtiment avec les bourgeois bien emmitouflés, en habit ou robe de soirée sous leur manteau. le lecteur se trouve transporté dans ce lieu, à cette époque. Au fil des épisodes de la vie de Vaslav Nijinski, le lecteur voyage et se mêle à différents cercles sociaux, grâce à une narration visuelle riche, solide, élégante et légère. Ainsi il est le témoin de la chute d'un enfant depuis le troisième étage dans une cour d'immeuble. Il assiste à une représentation de marionnettes Petrouchka, aux exercices de danse dans l'académie de danse impériale de Saint-Pétersbourg, à la remise de prix par l'empereur et l'impératrice dans le théâtre Mariinsk à l'occasion de la fête de l'empereur, à un bal masqué dans le palais Kchessinskaia, à une discussion intime autour du bassin à carpe de la demeure du prince Lvov à Saint Pétersbourg, à des ripailles dans une taverne mal famée en compagnie de prostituées bon marché, à une répétition sur les marches d'un palais à Monaco, à des roulades dans l'herbe entre Nijinski et sa fille dans l'île de Bar Harbor aux États-Unis, à des répétitions sur le pont d'un paquebot lors d'une traversée transatlantique vers Buenos Aires, etc. À chaque fois, les costumes sont choisis et représentés avec soin, à la fois en termes de d'exactitude historique, à la fois en cohérence avec le lieu, l'activité et le climat. Afin d'éclairer la danse de Vaslav Nijinski, l'autrice met visuellement en relation des expériences de vie fortes, voire traumatiques et certaines de ses chorégraphies, de ses mouvements, ce qui donne à voir la façon dont il exprime ses émotions, ses ressentis, ses sentiments. Cela amène Dominique Osuch à mettre en scène de manière descriptive ou de manière allusive ces moments. le lecteur peut voir Stanislav monter sur le rebord de la fenêtre, perdre l'équilibre et tomber, ou Vaslav tomber vers le fond d'une piscine remplie puis pousser sur ses jambes pour remonter sans que l'inquiétude ne se lise sur son visage alors qu'il ne sait pas nager. de même le lecteur le voit enfant, lourdement chuter lors d'exercices de danse sans surveillance du fait de la malveillance d'un de ses camarades, ou encore avoir une relation sexuelle avec un homme plus âgé, alors que par comparaison la répression sanglante de la foule le 8 janvier 1905 se limite à deux images, ou encore le mime d'un orgasme à la fin de la première représentation de L'après-midi d'un faune n'est surtout évoqué que par les mots. Une bande dessinée très ambitieuse : réaliser une biographie de la vie de Vaslav Nijinski qui est bien documentée, ce qui impose de faire des choix, reconstituer une époque historique, et de nombreux lieux et cercles de société, rendre apparent l'apprentissage de cet artiste hors du commun, son approche en décalage avec les traditions, sa vie intime, ses traumatismes et les événements qui ont marqué sa personnalité et sa sensibilité, leur incidence sur son art. La narration visuelle s'avère d'une élégance rare, grâce à une complémentarité organique épatante entre formes détourées et couleurs, et une capacité étonnante à mettre la description au service de la sensation et de son expression. du fait de ce parti pris sous-jacent, la lecture peut parfois sembler heurtée, le propos ne relevant pas d'une exposition explicative explicite ou d'une vulgarisation, mais d'un parcours de vie nourrissant et modelant un artiste, d'un besoin vital de s'exprimer.
Scènes de la vie de banlieue
Le troupeau aveugle - L'intégrale des scènes de la vie de banlieue : Scène de la vie de banlieue (1977), Accroche au balai j'enlève le plafond (1978), L'Hachélème que j'aime (1979), soit trente-et-une histoires allant de une à dix pages, toutes en couleurs, écrites, dessinées et mises en couleurs par (Philippe) Caza (Cazaumayou), à l'exception de trois qui ont été mises en couleurs par Scarlett Smulkowski. L'intégrale comprend également sept illustrations en pleine page. Elle s'ouvre avec un texte introductif d'une page, rédigé par l'auteur en 2003, à l'occasion de la première édition en intégrale. Il évoque avec un certain humour et une certaine fatalité le monde de la banlieue dans les années 1970. Dans une belle banlieue aux immeubles espacés et à l'herbe riante, un homme se promène. Il repère un caillou rouge sur la route et il le ramasse. Celui-ci lui dit : Mercitre. L'homme le ramène dans son appartement et le dépose négligemment dans un cendrier. Il remarque qu'il a encore une tâche rouge au milieu de la main. Il va se les laver, mais elle ne part pas. Il revient dans le salon et voit que le cendrier est rouge, comme si le caillou avait déteint. L'auteur a longtemps porté les cheveux courts, la barbe aussi. Ça lui faisait un visage plutôt rigoureux, en accord avec le style de graphisme qu'il pratiquait alors. Et puis vient le jour (l'hiver arrivait et le froid…) où il décide de laisser pousser tout ça, histoire de voir la tête que ça lui fait. À la fin de l'hiver, ça commence à prendre un aspect intéressant. de plus, il réalise une sérieuse économie de coiffeur et de lames de rasoir. Si bien qu'il décide de continuer. C'est alors que ses cheveux commencent à verdir. L'auteur est réveillé la nuit par des bruits, comme une voiture qui aurait un accrochage dans le virage en bas de chez lui. Il finit par se lever pour descendre voir, puis par veiller dans sa propre voiture pour essayer de repérer le véhicule et le chauffeur. L'auteur quitte sa banlieue et se rend à Villeville en voiture. Il finit par la stationner à côté d'une bouche de métro et il se déplace en métro. Quand il veut retourner à sa voiture, il se rend compte qu'il ne sait plus à quelle station il l'a garée. L'auteur est à sa table à dessin et il finit par se sentir seul. Chaque objet vers lequel il se tourne lui adresse une phrase. Sept heures du soir en hiver, en Banlieue-sur-Seine, il fait déjà presque nuit. Les indigènes flasques se terrent au sein de leurs pavillons bien clos. Déjà les télés baignent les salles de séjour de leur lumière ultra-violette. On entend des bruits d'apéritifs, de biftecks grillant et, dans la chambre du haut, le tourne-disque de ce bon dieu de gosse qui braille Be-Bop-A-Lulla pour la sixième fois consécutive. Dehors il n'y a rien. Personne. L'auteur s'est fait pirate et il s'en prend aux hachélèmes, à bord de son petit immeuble baptisé Mon Rêve. Marcel Miquelon se regarde dans le miroir de la salle de bain et il ne peut pas croire ce qu'il est devenu. Toute une époque ! En fonction de son histoire personnelle, le lecteur est plus ou moins familier de l’œuvre de cet auteur, et de cette période. Peut-être découvre-t-il l'un comme l'autre. Peut-être est-ce une période qu'il a vécue, adulte, adolescent ou enfant. Philippe Cazaumayou a marqué le paysage de la bande dessinée française, participant au magazine Métal Hurlant, avec d'autres auteurs déjà connus comme Alexis, Gotlib, Nikita Mandryka, Jacques Tardi, Enki Bilal, F'murr, Jean-Claude Forest, Yves Got, Jacques Lob, Paul Gillon, René Pétillon, Francis Masse. Il est également resté dans les mémoires pour avoir réalisé la couverture de nombreux livres de la collection Science-Fiction de l'éditeur J'ai Lu, dans les années 1970. Cela peut donc être une occasion rêvée soit de retrouver ses histoires courtes pour le magazine Pilote, soit de découvrir cet auteur. La lecture en est agréable dès le début, avec des dessins propres sur eux dans un registre descriptif, une mise en couleurs riche, parfois teintée de psychédélisme mais sans en devenir pénible et des histoires courtes et variées. Il faut passer les quatre premières histoires, soit une vingtaine de pages, où Caza semble encore chercher la bonne répartition entre images et textes, ceux-ci étant étrangement redondant. Dès la première histoire, le lecteur ressent la sensibilité de l'auteur : des restes hippies hérités de la décennie passée, une forme d'aliénation générée par la vie en banlieue, un goût pour une forme d'anticipation légère, avec parfois une touche de science-fiction, parfois une touche fantastique, ou une touche d'horreur. le lecteur n'ayant pas vécu ces années découvre les préoccupations et les thèmes reflétant une époque, dans un cadre de vie qui est celui de la banlieue et des Habitations à Loyer Modéré (HLM). Celui qui les a vécues ressent une forte bouffée de nostalgie, les préoccupations sous-jacentes de ces années-là. Au fil de ces trente-et-un récits courts, Caza évoque un environnement bétonné déconnecté de la nature, le labyrinthe urbain de la capitale, l'ultra moderne solitude, le comportement très conformiste et soumis de la majorité scotchée devant son écran de télévision le soir et se couchant tous à la même heure, les rapports de voisinage conflictuels dans des immeubles à l'insonorisation défaillante, le gris du béton et l'absence de couleurs, la présence sourde des forces de l'ordre, l'altérité culturelle de certains voisins, les tentatives pour échapper à cette uniformisation de masse, et déjà des problèmes environnementaux tels que le réchauffement climatique ou la production sans cesse croissante d'ordures ménagères. En fonction de son état d'esprit, le lecteur peut être assommé de découvrir que ces préoccupations bien d'actualité existait déjà dans les années 1970 et qu'elles n'ont fait qu'empirer, ou bien se dire que c'est une constante de la société humaine. de temps à autre, il décèle l'influence d'un auteur de science-fiction des années 1970, comme la citation explicite du livre le troupeau aveugle (1972) de John Brunner (1934-1995). La manière de dessiner de l'artiste progresse tout au long de ces histoires, certaines caractéristiques restant présentes du début à la fin. Il réalise des cases descriptives, avec au départ un trait de contour fin, et de toutes petites hachures pour renforcer les textures. Par la suite en fonction des besoins, il peut utiliser un trait plus gras, pour une séquence nocturne ou pour donner plus de poids à des personnages ou des éléments de décor. Il s'investit beaucoup dans la représentation des décors, des objets du quotidien. Avec les petites hachures, cela donne presque une sensation tactile : le lecteur peut tourner son regard pour détailler l'aménagement de chaque lieu, la carrosserie d'une voiture, les meubles et les accessoires présents dans chaque pièce. Selon la fonction de l'objet ou du lieu, le dessinateur choisit de faire varier le degré de détail, d'une représentation photoréaliste à une représentation naïve. Il fait également varier le registre de représentation des individus, également du photoréalisme à la caricature, en fonction de l'effet qu'il souhaite obtenir. le résultat est visuellement très riche, tout en présentant une unité remarquable, celle de la vision d'un auteur. de temps à autre, le lecteur repère une influence, comme celle de Bernie Wrightson dans Homo-detritus. D'histoire en histoire, le lecteur se rend compte qu'il ralentit sa vitesse de lecture sur telle ou telle page pour mieux l'apprécier. Les images l'emmènent ailleurs : une promenade dans un espace vert, un cimetière de voitures, des couloirs de métro qui rendent claustrophobe, le pavillon de banlieue de classe moyenne, la cage d'escalier pour se rendre à l'étage du dessus, une salle de bains avec un éclairage maladif, un cimetière de nuit, une plage paradisiaque, une taverne moyenâgeuse, etc. Il lui reste de nombreuses images en tête une fois l'ouvrage refermé : une chevelure fleurie, un bébé-voiture, la masse compacte des agents de la Métro-police (plus d'une centaine dans une seule case), le pavillon-vaisseau Mon Rêve, Marvel Miquelon montant les marches une à une dans la cage d'escalier, l'éléphant essayant de passer par la porte du salon, la parodie de kung-fu (Congue-fou), la destruction d'un gratte-ciel avec ses étages en feu de nuit, Caza se battant contre une pieuvre géante au fond de l'océan, une intervention télévisuelle du ministre Marcel Miquelon, la tête du même Marcel brandie à bout de bras par le bourreau après un décolletage à la guillotine, un massacre sanglant de zombies, etc. Sans abuser des effets, Caza utilise les couleurs de manière personnelle, parfois avec une touche psychédélique, parfois avec une couleur dominante très vive comme le rouge du sang, parfois en jouant avec l'exagération du noir des ombres portées. S'il est familier de cette époque, une fois passé l'effet très puissant d'une immersion complète dans son ambiance, le lecteur revient au simple plaisir de lecture. La narration visuelle emporte le lecteur dans des ailleurs souvent légèrement en décalage avec le quotidien gris et morne des environnements bétonnés des hachélèmes, parfois beaucoup plus exotiques. Il apprécie d'autant plus ce témoignage que l'auteur se montre aussi facétieux. D'un côté, la chute de l'histoire est souvent prévisible ; de l'autre côté, Caza fait montre d'une réelle affection pour ses personnages. D'un côté, une partie des récits met en scène un avatar de l'auteur, un homme d'une trentaine d'années réalisant des bandes dessinées, résigné à vivre dans un hachélème peu propice à la créativité. D'un autre côté, Marcel Miquelon fait naître une empathie inattendue. Un homme d'une cinquantaine d'années, empâté, terne et accordant une priorité absolue à son train-train quotidien, prêt à exterminer tout ce qui vient troubler cet ordre totalement dénué de fantaisie, qu'il veut immuable. le lecteur se prend d'affection pour cet homme réactionnaire et sans éclat, pour ce pauvre être humain contraint de faire face à des événements (à commencer par le comportement des voisins du dessus) qui troublent sa vie morne et répétitive, auquel il doit faire face avec ses capacités d'adaptation quasi inexistantes. Il savoure de ci de là des jeux de mots narquois, par exemple S'afesser au lieu de S'affaisser pour Marcel Miquelon se vautrant dans son canapé, devant son poste de télévision. Les décennies passant, le magazine Métal Hurlant est devenue une référence dans l'évolution de la bande dessinée, à commencer par les apports de Philippe Druillet et de Moebius (Jean Giraud). Caza mérite pleinement sa place dans cette phase, un auteur complet, avec une personnalité graphique moins flamboyante, mais tout aussi solide, des récits d'anticipation ancrée dans la réalité de la banlieue française des années 1970, un ton parsemé d'humour et de poésie. Plus de quatre décennies plus tard, c'est un vrai plaisir de lecture de se plonger dans ce recueil pour une satire gentille sans être naïve, des images et des situations mémorables, des personnages très humains.
Humains - La Roya est un fleuve
Pourquoi vous faites ça ? - Cet ouvrage constitue un récit complet indépendant de tout autre. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Jean-Marc Troubet (Troubs) et Edmond Baudoin. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc, comptant 107 planches. le tome s'ouvre avec une introduction d'une page, rédigé par Jean-Marie Gustave le Clézio. Il évoque la phrase de Michel Rocard, en 1989, alors premier ministre : la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. L'écrivain pose la question : comment peut-on faire le tri ? Il évoque la situation que les migrants fuient, pas par choix. Il en appelle au pragmatisme : dans l'Histoire les empires fondés sur l'injustice, l'esclavage, sur le mépris n'ont jamais survécu. Il en appelle à agir, : il suffit de renverser le raisonnement, de cesser d'agir sous l'impression d'une menace. Ces deux auteurs ont précédemment réalisé deux autre récits de même nature : Viva la vida (2011) sur les habitants de Ciudad Juárez, le goût de la terre (2013), sur des habitants de villages dans une zone rurale de la Colombie. Deux oiseaux sur une branche, l'un d'eux fait remarquer qu'en 2011, ils sont allés au Mexique, en 2013 en Colombie, pour le faire le portrait des réfugiés. Aujourd'hui, c'est ici. le 2 juillet 2017, Baudoin est en France à Chamonix. Il regarde les nuages. le glacier des Bossons qui diminue un peu plus. Il regarde le Mont-Blanc. le 19 juin, il revenait de Chine, en octobre, il va au Québec, le 13 novembre en Angleterre, le 22 en Russie. Il va partout dans le monde. On l'y invite. Pourquoi pour lui c'est possible et par pour un Afghan, un Soudanais, un Érythréen, un… Demain, lundi 3 juillet, à Nice, il va retrouver Son ami Troubs. Ils vont faire un livre qui ne va pas s'appeler Tintin dans La Roya. C'est parce qu'ils ne savent pas qui de eux deux est le capitaine Haddock ou Tintin. Leur premier rendez-vous est en Italie, avec Enzo Barnabà. Il habite un petit village au-dessus de la frontière : Grimaldi Superiore. Ils ont rendez-vous avec lui à 17 heures, ils sont à Menton à 13 heures. Ils ont le temps. Ils traversent la frontière à pied. Ils ne voient pas de migrants, ou alors ils sont hollandais. Un des policiers italiens, d'un simple coup d’œil et d'un hochement de tête, leur faire signe de passer. C'est comme pour les voitures : elles sont fouillées selon l'aspect (et peut-être la couleur ?) de leur carrosserie. La frontière entre Menton et Vintimille est dessinée sur une crête rocheuse qui plonge dans la mer. Trois routes et une ligne de chemin de fer la traversent. En haut, c'est l'autoroute avec ses deux tunnels, de deux voies chacun qui percent la montagne. Au milieu, c'est par un pont. Il y a un poste de douane de chaque côté, et bien sûr, une boutique détaxée entre les deux. (et même un étal de fruits et légumes sur le trottoir). Des dizaines de T.E.R. et des trains de marchandises empruntent tous les jours un tunnel étroit. La route du bas plonge aussi dans un tunnel. L'ancien poste frontière franco-italien est là : côté français. Et si on suit la côte à pied, on arrive en Italie sur une plage. C'est une jolie petite crique avec un commerce de glaces, de transats et de parasols… un petit paradis estival. C'est donc le troisième ouvrage réalisé à quatre mains par deux bédéistes : chacun dessinant des planches et écrivant. La différence entre les deux se fait plus facilement que précédemment : par les traits de contour plus épais et plus charbonneux d'Edmond Baudoin, par ses textes écrits en lettres capitales, par les dessins moins chargés de noir de Troubs, et son texte écrit en minuscules. Mais dans certaines pages, le lecteur découvre une autre manière de dessiner qui peut être de l'un ou de l'autre. Cette bande dessinée ne se présente pas sous une forme traditionnelle. Il y a très peu de dialogue, seul moment où les auteurs font usage de phylactères. La composition des pages comporte souvent deux illustrations et du texte à côté, ou au-dessus. Il peut s'agir aussi bien de montrer ce que font les auteurs, par exemple marcher, qu'un endroit où ils arrivent, et souvent des plans poitrine ou des gros plans sur des personnes qu'ils rencontrent, des migrants comme des habitants qui les aident d'une manière ou d'une autre. Comme les deux ouvrages précédents, le lecteur ne sait pas trop s'il s'agit d'une bande dessinée de type reportage, ou plutôt d'un texte illustré savamment composé par les deux auteurs. Peu importe. Comme ils l'annoncent dans la première page avec ces deux oiseaux sur une branche, Troubs & Baudoin reprennent leur idée d'aller à la rencontre de personnes, et de faire le portrait en échange de la réponse à leur question : pourquoi font-ils ça ? Ils ont retenu de retranscrire majoritairement la réponse des aidants. Ils rencontrent d'abord Enzo Barnabà, un écrivain et historien, qui a longtemps été professeur, et qui leur montre le passage illégal de la frontière, par la montagne au-dessus des tunnels. Les images montrent le visage sillonné de rides de l'homme, les flancs de la montagne, le chemin au milieu de la végétation, trois immigrants, des vêtements au sol. Il y a une forme changeante d'interaction entre texte et dessin : parfois presque une redondance, le texte disant ce qui est montré, parfois une complémentarité sophistiquée, parfois une forme d'illustration accompagnant le texte. le lendemain matin, le lecteur découvre un autre portrait, celui de Daniel Trilling, un journaliste anglais venu interviewer Enzo sur la question des réfugiés. Puis les artistes et leur guide repartent dans la montagne : les dessins se composent de formes un peu lâches donnant plus une impression qu'une description photographique. En même temps, le lecteur éprouve bien l'impression de voir le paysage observé par Troubs & Baudoin en empruntant le chemin des réfugiés et en regardant vers la mer, puis vers Menton. Les auteurs font une pause dans leur marche : Troubs est représenté en train de dessiner, dans deux dessins en pleine page, une silhouette assise au loin, puis un peu plus rapprochée dans un paysage naturel. Puis un portrait en plan italien dans un troisième dessin en pleine page. La page suivante passe à Jean-Claude, un ami d'Enzo pour une nouvelle rencontre, un nouveau portrait, et une nouvelle réponse à la question de pourquoi il fait ça. le deuxième dessin sur cette page est celui presque en ombre chinoise de deux réfugiés se précipitant pour se coller contre la paroi, alors qu'un train vient à passer dans le tunnel. Sur cette page, le texte est largement majoritaire. Ainsi de place en place, les auteurs rencontrent des citoyens investis dans l'aide à ces migrants qui passent proches de leur foyer, dans un dénuement terrible, ayant souffert tout le long du voyage, souvent victimes de sévices, fuyant une situation pire chez eux. le lecteur fait ainsi la connaissance de Delia, patronne d'un café restaurant, de sa nièce Alexa, de Nazario, de Manuela, de Jacques Perreux, d'Andrée, de François-Xavier un prêtre, de Claudine, de Cédric Herrou, d'un groupe appelé les Vikings composés d'Allemands, de Hollandais, de Suédois, d'Italiens, de Français, et de nombreux autres. À chaque fois, Troubs ou Baudoin en réalise un portrait le plus souvent en plan taille ou en gros plan : des êtres humains normaux et banals qui ne peuvent pas rester indifférents à la souffrance devant leur porte. Bien évidemment les migrants sont également présents : ils passent et ils reçoivent l'aide des citoyens rencontrés et présentés par les auteurs. Ces derniers en font leur portrait, comme en toile de fond. Puis de la planche 55 à la planche 63, les deux dessinateurs reprennent leurs fonctions avec les portraits échangés contre des réponses. Ils demandent : parlez-nous de votre voyage. Quels sont vos rêves ? Tout du long de l'ouvrage, les auteurs sont marqués par le calme des réfugiés. Lors de cette séance de dessin, ils sont confrontés au fait que les migrants réfléchissent, car il y a tellement de souvenirs qui leur reviennent qu'ils restent muets. Ils préfèreraient prendre le temps d'expliquer leurs histoires parce que parler d'une chose c'est comme nier toutes les autres. Cette séquence est particulièrement émouvante, tout en tenant à distance le pathos. Baudoin & Troubs souhaitent montrer la personnalité de celui ou celle qui se tient devant eux, au temps présent. Baudoin commence par dessiner les yeux, mais ses vis-à-vis évitent le regard. Il insiste en mettant deux doigts dans le siens. D'un coup, ils acceptent le dialogue silencieux et c'est lui qui panique en voyant ce qu'ils lui montrent. Et le lecteur est bord des larmes avec ces simples phrases et le portrait en gros plan de quatre êtres humains. En choisissant cet ouvrage le lecteur a des a priori diverses et variés, dépendant de sa familiarité avec ces auteurs, avec leur démarche. Il peut être pris au dépourvu par la forme même de ce reportage, une narration qui relève plus du texte illustré, mais avec des spécificités de la bande dessinée, ce qui en fait une forme hybride. Il peut se préparer à côtoyer des drames insoutenables, et une misère humaine étouffante. Ça ne se passe pas exactement comme ça : les auteurs ont à cœur de transcrire la chaleur humaine de leurs rencontres, à commencer par l'humanité des habitants apportant leur aide sous une forme ou sous une autre, sans pour autant les présenter comme des héros, sans la dimension spectaculaire presque inévitable qui accompagne les reportages des médias traditionnels. Il s'agit d'êtres humains refusant de considérer les femmes et les hommes qui fuient leur pays, comme un phénomène de société ou comme des groupes, ou pire encore des statistiques. Au bout de quelques pages, le lecteur ne se préoccupe plus de savoir s'il lit une bande dessinée ou un objet hybride : il ressent à quel point ce mode d'expression permet aux auteurs de restituer ce qu'ils ont vécu, avec honnêteté et fidélité, y compris dans l'expression de leurs ressentis et de leurs émotions, de façon incidente et prévenante vis-à-vis du lecteur. Une réussite extraordinaire.
The Escapists (Les Maîtres de l'évasion)
S'évader - Ce tome contient une histoire complète qui peut se lire indépendamment de toute autre. Elle met en scène des personnages apparaissant dans le roman Les extraordinaires aventures de Kavalier et Clay (2000) de Michael Chabon. Il comprend les 6 épisodes de la minisérie, initialement parus en 2006, écrits par Brian K. Vaughan, dessinés par Steve Rolston, avec des pages réalisées par Jason Shawn Alexander (pour la bande dessinée dans la bande dessinée consacrée au nouveau Escapist), ainsi que des passages dessinés par Philip Bond, et Eduardo Barreto. La mise en couleurs a été réalisée par Dave Stewart, Matt Hollingsworth, Paul Hornschemeier et Dan Jackson. L'illustration de couverture est l'œuvre d'Alex Ross. L'ouvrage commence par une courte nouvelle en texte (sans illustration), écrite par Michael Chabon, l'auteur du roman originel. Sam Klay (un auteur de comics vieillissant avec la vue basse) participe à une convention de comics à Cleveland, dans l'Ohio en 1986, accompagné par sa femme Rosa Kavalier. Il quitte sa table à la recherche des toilettes et se trompe, ne devant son salut qu'à un jeune enfant appelé Vaughan. L'histoire en bande dessinée commence avec l'enterrement du père de Maxwell Roth, et sa mère qui lui remet la clef de la cave. Dans cette dernière, il découvre une collection d'une vieille série de comics : The Escapist (Tom Mayflower), par Sam Clay (scénariste) et Joe Kavalier (dessinateur). Au lycée, Max Roth se lie d'amitié avec Denny Jones, un grand gaillard qui le protège quand d'autres essayent de s'en prendre à lui pour sa judaïté, ou simplement parce que c'est une cible facile. Roth s'intéresse à la magie au point d'apprendre quelques tours pour se délivrer, et aux comics au point d'envoyer des essais à DC et Marvel, restés sans réponse. Devenu adulte, il devient réparateur d'ascenseur. À la mort de sa mère, il conçoit le projet d'écrire et de publier un comics mettant en scène une nouvelle version de The Escapist. Il utilise son héritage pour racheter les droits à une petite maison d'édition qui ne publiait plus le personnage. Il appelle Case Weaver, une artiste rencontrée lors d'une intervention pour un ascenseur pour dessiner, et Denny Jones pour effectuer le lettrage. L'introduction en prose effectue le lien entre le comics et le roman originel, et constitue également un adoubement par l'auteur dudit roman. Il s'agit d'une histoire touchante, entre un artiste devant faire avec un corps vieillissant et un jeune garçon en butte aux railleries de ses camarades. C'est à la fois rôle et touchant, avec déjà des éléments parlant aux lecteurs de comics, à la fois pour la convention de comics et pour la référence aux Archie comics. le lecteur remarque ensuite que Brian K. Vaughan utilise des dispositifs narratifs sophistiqués. Il commence par évoquer la ville de Cleveland : les images montrent des vues de loin des buildings, pendant que les cartouches de texte évoquent les différents auteurs de comics s'étant installés à Cleveland : Jerry Siegel & Joe Shuster (les créateurs de Superman), Harvey Pekar, Robert Crumb, ainsi que ceux nés à Cleveland comme Brian Azzarello et Brian Michael Bendis. Dans la suite, il évoque régulièrement des spécificités de l'industrie des comics, que ce soit son organisation sur la base d'entreprises détenant les droits des personnages et employant les créateurs dans le cadre de contrat de main d'œuvre, ou que ce soit la popularité du personnage Aquaman à l'époque (= proche de zéro). L'histoire évoque la volonté de Max Roth et de ses acolytes d'être leurs propres patrons, et de travailler dans la branche d'activité qu'ils ont choisie. En cela, les thèmes abordés peuvent parler à tous les lecteurs, mais ils parleront plus à des lecteurs de comics. Au cours des autres épisodes, le scénariste continue à utiliser d'autres dispositifs complexes. Lorsque Max Roth se plonge dans un comics original de The Escapist, le lecteur peut lire les pages en question, mais les phylactères de The Escapist contiennent le flux de pensée de Max Roth. Dans les 4 cases de la page 22, Max Roth s'adresse directement au lecteur pour évoquer sa vie au lycée ; la première case est un crayonné en noir & blanc, la seconde est un dessin encré toujours en noir& blanc, la troisième est habillée par des couleurs unies, et la dernière dispose de couleurs rehaussées à l'infographie pour ajouter du volume. À ce stade, le lecteur a bien compris qu'il s'agit d'un comics qui parle de comics, jouant avec les conventions narratives pour produire des mises en abyme débouchant sur des métacommentaires. Le lecteur peut ainsi repérer les différents niveaux de signification du nom du héros. Il s'appelle Escapist, évoquant la branche de la magie spécialisée dans l'art et la manière de se sortir de pièges physiques, de formes d'emprisonnement, allant de simples menottes à être enchaîné et immergé dans un aquarium. le pratiquant le plus célèbre de ces techniques s'appelait Harry Houdini et a inspiré plusieurs scénaristes pour ses évasions célèbres. Bien sûr, le nom d'Escapist renvoie également à la notion de Escapism, soit le divertissement, ou la littérature d'évasion. À ce titre, Max Roth est à la fois un Escapist, dans le sens où il cherche à s'évader du monde réel peu attirant pour lui, mais aussi un Escapist dans le sens où il souhaite créer du divertissement, des récits permettant à d'autres de s'évader, de se libérer des chaînes du quotidien. le lecteur peut ainsi voir les chaînes du criminel s'opposant à The Escapist, comme celles le retenant au monde réel, l'entravant. Tout au long du récit, le lecteur peut se livrer à ce jeu du double sens. Il est également possible de lire cette histoire comme un commentaire directe sur la profession de scénariste et d'artiste. Les 3 amis souhaitent produire leur propre série, mais ils se heurtent aux mécanismes de la profession. Il faut se faire connaître pour espérer que les libraires commandent des exemplaires au distributeur, sinon le premier numéro sera mort avant même d'avoir été envoyé à l'imprimeur du fait d'un tirage trop faible. Il faut aussi se faire remarquer en se démarquant de la production des deux grands éditeurs historiques que sont DC et Marvel. Il faut accepter la prise de risque qui consiste à investir de l'argent dans un premier numéro sans aucune idée des ventes, sans être sûr de rentrer dans ses frais, sans certitude d'être dans la capacité financière de pouvoir en sortir un deuxième. Il faut considérer l'alternative de travailler dans le cadre d'un contrat de main d'œuvre pour un éditeur plus important, comme une éventualité en cas d'échec. Il est aussi possible d'apprécier cette histoire comme étant celle d'un être humain né à Cleveland, avec le rêve de faire ses propres comics. le lecteur peut alors apprécier un roman qui l'invite à côtoyer un individu sympathique et chaleureux se lançant dans une entreprise créatrice au résultat incertain. Il peut également se livrer aux devinettes de déterminer ce qui relève de l'autobiographie, Brian K. Vaughan étant lui-même un scénariste de comics né à Cleveland, ayant aussi bien travaillé pour DC et Marvel, que créé ses propres séries. D'ailleurs Yorick, le héros de la série Y, le dernier homme , connaissait lui aussi quelques tours de magie. Il est vraisemblable que les quelques éléments biographiques apportent un peu plus de chaleur humaine à Max Roth et de consistance aux différents endroits de Cleveland, comme la statue monumentale de Claes Oldenburg & Cossje van Bruggen. En découvrant ce tome, le lecteur apprécie qu'il ait bénéficié d'une couverture d'Alex Ross. Ce n'est pas toujours un gage de qualité des pages intérieures, mais c'est toujours une belle illustration. En fin de volume, il découvre les couvertures variantes réalisées par Brian Bolland, Frank Miller, James Jean, John Cassaday, Jason Shawn Alexander, Paul Pope, Steve Rolston. Après l'introduction de Michael Chabon, cette liste d'artistes renommés le conforte dans l'idée qu'il s'agit d'un projet haut de gamme. La majeure partie du récit (>80%) est représentée de manière réaliste et descriptive, avec une légère exagération arrondie dans les visages, et un léger degré de simplification dans les environnements. Les 3 principaux personnages (Max Roth, Case Weaver et Denny Jones) ont des visages avenants, sans être parfaits, et savent sourire régulièrement, s'enthousiasmer, prendre plaisir à leur activité. Ce mode de représentation naturaliste ajoute à nouveau un degré de chaleur humaine dans le récit, et le tient éloigné aussi bien de la sinistrose que de l'exagération dramatique. Les dessinateurs donnent des tenues vestimentaires normales aux personnages, changeant en fonction du jour, de leur occupation et des conditions climatiques, allant de décontractées lorsqu'ils travaillent ensemble à créer un épisode The Escapist, à formelles lors des 2 enterrements. Les différents endroits sont rendus avec un bon niveau d'exactitude pour ce qui s'agit des lieux touristiques comme le tampon encreur géant dans un parc de Cleveland. Les artistes aménagent les lieux récurrents de manière détaillées et cohérentes d'une fois sur l'autre. le lecteur peut ainsi examiner les outils de dessin sur la table à dessin dans le coin du salon de la maison de Max Roth, les rayonnages d'un supermarché où se produit un cambriolage, le luxe du bureau de Terry Linklater à comparer avec la table bricolée pour la séance de dédicaces, la disposition fonctionnelle du bureau de l'avocate April Micheaux, le bazar incroyable dans l'appartement minuscule de Case Weaver, ou la disposition géométrique des cloisons ouvertes dans le plateau de concepteurs graphiques où elle finit par trouver un emploi. Les pages consacrées à Max Roth et ses amis donnent donc l'impression d'un monde agréable à vivre, avec une petite exagération le rendant un peu plus simple que le monde réel. Ces pages sont entrecoupées de séquences dédiées à The Escapist. La première séquence consacrée à la série originale fait penser à un hommage aux dessins de Frank Springer, et la seconde à ceux de Gil Kane. C'est assez cohérent avec le roman de Michael Chabon et avec le reste du récit qui amalgame plusieurs artistes réels en 1 seul pour aboutir à Sam Clay. Les séquences montrant la nouvelle version de The Escapist en action (celui créé par Roth, Weaver et Jones) sont dessinées par Jason Shawn Alexander, également auteur complet de la série Empty Zone. Cet artiste utilise des zones noires plus importantes, avec des contours déchiquetés et irréguliers, plongeant le héros The Escapist dans un monde plus noir et plus abrasif. du coup, il se produit une inversion du rapport des 2 mondes, puisque le monde réel des protagonistes semble plus accueillant que celui du superhéros. Cette histoire n'est pas qu'un exercice virtuose de mise en abyme de la création de comics dans la perspective de son historique. C'est aussi une histoire personnelle évoquant des sujets parlant à tout le monde, tel que l'envie d'indépendance professionnelle ou la créativité. C'est également un regard historique sur les comics, une métaphore sur le besoin d'évasion, une profession de foi de l'auteur quant à son ambition narrative, racontée avec des dessins agréables à l'œil sans être naïfs. Un récit exceptionnel. Il est possible donner un prolongement à cette lecture, en se plongeant dans les aventures précédentes de The Escapist, dans les recueils de l'anthologie sortie antérieurement
Ulysse & Cyrano
Non mais matez un peu la qualité du livre. On va parler du contenu mais avant tout est-ce qu’on peut s’attarder sur la qualité de l’objet ? Une superbe illustration très évocatrice qui fait tout le tour du bouquin, aux couleurs automnales et enchanteresses. Le toucher, c’est suffisamment rare pour le souligner mais la couv’ est en toile cirée, certains n’en n’ont rien à foutre mais quand on aime les beaux livres comme moi, ça fait son petit effet. Si on rajoute son format 24x32 et ses 176 pages, ça c’est ce que j’appelle du « roman graphique ». Bon après pour le reste… j’ai bien aimé, ouaip. Déjà je vois « Xavier Dorison », je suis un lecteur fidèle depuis plus de 25 ans, j’ai rarement été déçu, Dorison il y a les afficionados, il y a ceux qui font un rejet, je fais partie du premier camp. En plus je feuillette un peu, ça me plaît bien, le dessinateur c’est celui du Livre de Skell auquel j’avais accroché. Donc ça part très bien mais il faut transformer l’essai, est-ce que le bouquin vaut ses 35 boules (tout de même) ? Le dessin de Servain, je l’ai dit juste avant, j’apprécie ça fait le café, même si ce n’est pas la grosse explosion qui me met l’eau à la bouche. Les scènes de bouffe dans les films de Miyazaki par exemple, ça ça me donne la dalle. Lui ça passe plus par les couleurs j’ai l’impression, on traverse toutes les saisons, c’est étincelant et efficace en même temps. L’histoire est à l’image des recettes de cuisine qu’elle propose : rien de révolutionnaire ni d’esbroufe, mais c’est concocté avec beaucoup de soin et de plaisir. Comme le répète les personnages, « In Voluptate Veritas » dont ils font leur devise. Je me suis délecté de chaque case, chaque bulle, de cette ode à la bonne chair, un discours épicurien qui certes ne casse pas trois pattes à un canard, le Cyrano pourrait sortir d’une historie de San Antonio ; mais dont la truculence fait du bien. Après en sous main il y a du drama bien sûr, les deux compères ont un passif lourds et sans trop le savoir ils vont s’entraider et parvenir à aller de l’avant. Une belle histoire sur l’amitié, la transmission et la filiation… voilà ça brasse plein de petites sous lectures capables d’être capté par n’importe quel lecteur (le choix des prénoms n’est pas innocents, etc). Les récits les plus intelligibles sont souvent les meilleurs, Ulysse & Cyrano est de ce tonneau là.
Ils sont partout
Tu dois lutter tous les jours contre Twitter en gros, c'est ça ? - Il s'agit d'un récit complet, indépendant de tout autre, dont la première édition date de 2022. Il a été écrit par Valérie Igounet & Jacky Schwartzmann, dessiné par Lara & Morgan Navarro, avec une mise en couleur réalisée par Christian Lerolle. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs qui compte quatre-vingt-seize planches. Il commence par une définition du mot Complotisme, suivi par un avant-propos rédigé par les auteurs sur des statistiques relatives à l'acceptation de certaines théories du complot par la population française, par exemple sur la collusion entre le gouvernement et l'industrie pharmaceutique pour cacher la nocivité des vaccins, et concluant que le complotisme tue vraiment. Il se termine avec un glossaire comprenant la notice biographique de treize principaux acteurs de la complosphère, et l'énoncé de neuf principales thèses complotistes. Dans une grande forêt en montagne du Jura, un groupe d'une demi-douzaine d'individus en tenue paramilitaire avec des arbalètes progresse dans la neige. le meneur fait signe de s'arrêter au groupe. Ils se couchent à plat ventre dans la neige et s'exercent au tir sur un épouvantail affublé d'une chemise rayé, avec une étoile jaune au niveau du cœur. Dans la salle de rédaction du magazine Actuelle à Paris, le rédacteur-en-chef demande à ses journalistes ce qu'ils ont pensé du défilé Saint Laurent. Ce n'est pas l'enthousiasme. Rose finit par exprimer son jugement : franchement, c'était sooo 2016. Tout le monde rigole au bon mot. Rose sort du boulot, prend le métro, rentre chez elle, finit sa valise et se rend à la gare Montparnasse. Elle descend à la gare de Rennes où son frère Adrien l'attend. Elle le charrie sur sa tenue vestimentaire, un peu trop druide à son goût. Le repas se déroule en famille dans le pavillon des parents de Rose et Adrien. Elle lui fait remarquer qu'il n'a pas l'air bien. Sa mère répond à la place de son frère : Adrien passe ses journées dans sa chambre, sur internet, il a arrêté la fac. Il soupire et explique qu'il est un réveillé, un lucide, et que ce n'est pas en filière sciences et techniques des activités physiques et sportives qu'il a appris ça. Sa mère estime que c'est du complotisme, ce à quoi il répond qu'il y a des groupes d'intérêts à l’œuvre et qu'il les débusque. Après le repas la mère et ses enfants regardent des vidéos sur YouTube. Dans la première, Thierry Saint Gall énonce des méthodes pour se protéger et survivre au coronavirus : le jeûne, les bains froids et le jus de carotte. Rose ironise en demandant s'il a déjà entendu parler des vaccins. Puis il regarde une autre vidéo où le docteur Tal Caliente affirme que l'urine est le premier médicament sur Terre pour soigner les êtres humains. C'est de l'énergie vivante, c'est du sang filtré et le sang vibre sur une longueur d'onde très énergétique. Il préconise de boire de l'urine ou d'en mettre sur sa peau, et il affirme avoir déjà vu des malades du sida, grabataires qui, après avoir bu leur urine pendant quelques jours, faisaient de la course à pied. Écrire un ouvrage sur le complotisme se heurte à une difficulté intrinsèque assez redoutable : il ne faut pas donner l'impression que le discours devient lui-même un pamphlet contre une forme de complot, contre des gens qui seraient partout et nulle part à la fois à propager des idées délirantes remettant en cause l'ordre mondial, ritournelle s'apparentant elle-même à une théorie du complot. Les auteurs ont choisi la fiction, vécue à hauteur d'individu, avec un dessin semi-réaliste, tout public. L'histoire est très simple : une jeune femme bien installée dans la vie, travaillant comme éditrice ou journaliste dans un magazine féminin, doit retrouver son frère qui a décidé de s'engager dans une groupe survivaliste, préparant un coup d'éclat. Elle bénéficie de l'aide de Michel, maquettiste d'une cinquantaine d'années, ancien grand reporter spécialisé dans l'extrême droite, sans femme ni enfant, ayant dû lever le pied à la suite d'un AVC. L'artiste recourt souvent aux plan taille et aux gros plans pour les discussions et les interviews. le coloriste reste dans un registre naturaliste. La tonalité de l'intrigue ne s'inscrit pas dans le drame intimiste, ou le mélodrame : le lecteur reste à une certaine distance des personnages. Pas de développement psychologique pénétrant sur le basculement d'Adrien, sur les angoisses de ses parents, ou sur les indignations de sa sœur. Dans le même temps, sous des dehors simples, la narration visuelle comprend de nombreux éléments d'information de nature diverse. En reparcourant les pages, le lecteur prend conscience qu'il a pas mal voyagé : les montagnes enneigées du Jura, les bureaux parisiens du magazine Actuelle, le pavillon des parents de Rose et d'Adrien, plusieurs déplacements en train, un voyage en car, la grande fête en plein air de l'Insigne Doré avec tous ses stands et son podium, un café bien parisien, le pavillon de Robert Faurisson (1929-2018), les forêts sans neige du Jura, la cage d'escalier de l'immeuble de Rose, etc. À chaque fois, le dessinateur réalise des dessins très faciles à lire, contenant pour autant une bonne densité d'informations visuelles. Les personnages disposent tous d'un physique et d'un visage différents, les rendant immédiatement identifiables. Les accessoires sont rendus avec une approche globale, plutôt que dans le menu détail, ce qui n'empêche pas de reconnaître une arbalète au premier coup d'oeil. La mise en couleurs semble évidente, tout en faisant parfaitement son travail : ambiance lumineuse, augmentation de lisibilité et de la différenciation entre les différents éléments détourés de chaque case. Finalement, l'artiste sait également reproduire l'impression globale d'un individu connu même si son nom a été changé pour couper court à toute tentative de procès. Ainsi en page 78, le lecteur reconnaît tout de suite le modèle de monsieur Brieuc, même si son prénom n'est donné qu'une fois l'entretien terminé, puis celui de sa fille : Jean-Marie et Marine. S'il l'ignore, le lecteur découvre dans la biographie très succincte que l'autrice est historienne de formation, spécialiste de l'extrême droite et du négationnisme. S'il a été sensible à ces sujets dans l'actualité, il identifie sans peine une partie des personnages : Jean-Marie le Pen, Dieudonné M'Bala M'Bala, Alain Soral. Les références à Thierry Casasnovas, Thierry Meyssan, Pierro San Giorgio et Christian Schaller sont plus pointues, mais elles sont transparentes, et le lecteur les identifie aisément lorsqu'il parcourt les notices biographiques des principaux acteurs de la complosphère en fin d'ouvrage. En outre, Robert Faurisson est nommé explicitement quand Michel relate l'interview qu'il a mené avec lui, à laquelle sont consacrées trois pages. le lecteur ne doute pas un seul instant de l'exactitude des propos rapporté. Il en va de même lors de l'entretien accordé par Jean-Marie Brieuc / le Pen. Bien sûr, le lecteur sourit en écoutant les élucubrations d'un des exposants à la grande fête de l'Insigne Doré : un platiste. Il explique que c'est simple comme bonjour, que la Terre est un disque et qu'autour de ce disque il y a un immense mur de glace. La preuve : l'horizon est plat et tout droit. À un monsieur qui lui fait remarquer que dans ce cas-là, s'il marche toujours droit, il va se taper le nez contre le mur de glace, il répond qu'on n'est pas dans le Truman Show, et que la réponse est simple : c'est l'effet Pac-Man. Comme dans le jeu, quand on arrive au bord de l'écran, on réapparaît de l'autre côté. À lire, cela ressemble à un délire d'enfant, sauf qu'il existe des platistes dans le vrai monde. En fin d'ouvrage, les auteurs citent plusieurs théories du complot : les traînées de condensation des avions (chemtrails), le grand remplacement, le négationnisme, le Nouvel Ordre mondial, le Pizzagate, le platisme, le mouvement QAnon, le survivalisme, la théorie complotiste du 11 septembre. Certaines sont plus délirantes que d'autres : Hilary Clinton impliquée dans un réseau pédocriminel dont la plaque tournante serait une pizzeria de Washington, une élite mondiale pédo-sataniste conspirerait contre le peuple selon le mouvement QAnon. Mais en court de récit, Michel évoque plusieurs cas où la propagation et la diffusion de ces théories ont poussé des individus à passer à l'acte, à tuer des personnes qu'ils tenaient pour responsable. Si la théorie de la Terre plate a du mal à passer, il est moins facile de rejeter la posture d'Adrien qui dit vouloir débusquer des groupes d'intérêt à l’œuvre, car le lobbying n'est pas une idée fumeuse. Certes le vaccin contre le COVID ne sert vraisemblablement pas à injecter des nanoparticules contrôlées à distance par la 5G, mais les grands groupes pharmaceutiques ont profité financièrement de la création et de la vente de vaccins. Parmi les théories du complot évoquées, il est possible que l'une d'elles retienne l'attention du lecteur, comme moins idiote, comme digne d'intérêt, au moins de se poser la question. Il peut être tenté de se lancer dans un questionnement, peut-être jusqu'à une méthode hyper critique, sans pour autant aller jusqu'à la méthode Ajax (du nom du produit ménager) prônée par Faurisson. Il peut s'interroger sur la frontière entre démarche scientifique, et démarche pseudo scientifique, démystification et mystification. Ce doute peut l'amener à s'interroger également sur la nature de la connaissance, sur les théories de la connaissance. D'un côté, les théories du complot peuvent être vues comme un fait de société et de culture, et analysées avec ce point de vue. de l'autre côté, la manipulation de l'information est une réalité et il est sain de remettre en cause les faits assénés, les conclusions trop belles pour être vraies. S'ils ne présentent pas ces questionnements de manière explicites, les auteurs évoquent la recherche de sens, la pulsion humaine d'identifier des schémas, l'appétit pour les révélations et le sensationnel, mais aussi l'illusion de solutions simples à des problématiques complexes, le fantasme de la solution magique. Les auteurs ont réalisé une fiction facile d'accès et facile à suivre sur une jeune femme découvrant le monde du complotisme, et des individus qui en font le commerce. le lecteur avance rapidement dans l'ouvrage, souriant aux théories fumeuses, satisfait de sa perspicacité quand il identifie une personnalité connue. En cours de route, il se dit que les auteurs auraient pu se montrer plus ambitieux sur les mécanismes psychologiques et sociaux favorisant ses théories et leur accueil favorable par une partie non négligeable de la population. Puis il se met à douter lui-même, pas forcément pour adhérer au Grand Remplacement, mais sur les mécanismes d'apprentissage de la connaissance, sur la façon dont lui-même tient certaines choses pour évidentes et ne pouvant pas être remises en question. Il ne développe pas sa propre théorie du complot, mais se met à réfléchir sur l'assimilation de la connaissance humaine, et sa liberté de douter.
Loire
Mes dernières lectures de Davodeau furent décevantes et cette série me réconcilie avec son œuvre. J'ai toujours été riverain d'un grand fleuve (Seine, Loire, Meuse ou Danube), les réflexions et les contemplations de Louis sur les bords d'une Loire faussement apprivoisée ne peuvent que résonner fortement dans mon vécu. J'ai trouvé l'idée de départ de l'auteur très originale. Cette idée directrice de présence/absence tout au long du récit qui permet à Louis d'évacuer le superficiel pour (re)découvrir l'essentiel de la vie. J'ai senti dans la narration une grande maturité de l'auteur qui comme Louis ne s'encombre pas de ses vieux oripeaux pour plonger dans un bain d'une humanité qui fait corps avec son environnement. Le parcours de Louis pendant ces quelques jours résume notre parcours entre vie et mort dans une communion non triste avec l'univers où il vit. Sans abandonner son passé (il y a une allusion à la ZAC de ND des Landes) Louis découvre une perception qui le mène au-delà de son matérialisme positif. Par moment j'ai eu l'impression de me retrouver chez Derib avec une initiation chamanique de Sioux. Davodeau a su créer des personnalités très attachantes autour d'une absence. Mais c'est une fausse absence qui est vide seulement si on ne prend pas le temps d'écouter ce silence comme nous y invite le fleuve. Les dialogues sont rares mais très judicieux. L'auteur ouvre des portes sur l'écologie mais sans culpabiliser. J'ai trouvé cette proposition très intelligente et bien plus constructive qu'un discours de combat très stigmatisant mais bien limité. La grande richesse de la série tient dans le formidable graphisme de ces bords de Loire où faune, flore, ouvrages d'art et habitants sont en parfait équilibre harmonique. C'est très contemplatif et d'une beauté saisissante. Une très belle lecture de paix dans ce monde si bruyant.
Ostende
Le choc, c'est que c'était sans préambule. - Ce tome contient une histoire peut-être complète, même si le titre entier annonce qu'il s'agit du volume 1 d'une série appelée Derrière. La première édition date de 2021. Il a été réalisé par Dominique Goblet pour les images, et par elle et Guy Marc Hinant pour les textes. Il contient quatre-vingts pages peintes, en couleurs. Sa lecture peut en être complétée par celle de Ostende carnets (2022), le témoignage d'une œuvre en gestation, des croquis et des études, d'autres recherches graphiques qui peuvent être interprétées comme la clé de lecture et le révélateur de ce tome. Sous un ciel gris, les vagues viennent perdre doucement leur énergie sur la grande plage de sable brun cannelle, en l'absence de tout être humain. de l'autre côté, la route longe la dune, avec ses candélabres très rapprochés. Une lueur commence à poindre à l'horizon à l'horizontal au-dessus de la mer. Celle-ci a conservé sa couleur grisâtre, le reflux laisse une petite mare qui va en diminuant. Il y a peut-être une trace pas sur la plage, ou peut-être n'est-ce qu'une simple dépression. C'est la nuit : l'eau de la mer a pris une teinte grisée, presque bleue, parcourue par de grandes bandes irrégulières tellement sombres qu'elles en sont noires, la vue étant en partie bloquée sur la droite par un triangle vert foncé. le jour s'est levé. La masse nuageuse laisse percevoir un lambeau de ciel bleu au-dessus de la mer. Celle-ci a pris une teinte vert un peu plus claire, du vert sauge. Elle moutonne moins. le sable a pris une teinte brun terracotta. Au premier plan, se trouve un morceau de la digue avec une rambarde. Une personne nue est assise sur une souche d'arbre. Au premier plan, trois tulipes semblent flotter au vent, projetant leur ombre, complétée par les tiges et le feuilles sur le sol, l'individu étant une bonne dizaine de mètres en arrière de cette ombre. À côté, une autre vue de la mer sous un ciel sombre entre gris et verre, barrée d'une bande noire, juste en dessous du milieu. Page suivante : une autre vue de la mer sous le même ciel plombé vert-gris, les vagues ayant presque disparu, le flux venant créer une petite mare ronde devant la ligne des vagues, la vue étant pour une petite partie bloquée en haut à droite et en base de l'image avec des figures géométriques. Dans la vue suivante, la mer semble s'être retirée au loin, avec une ligne de nuages en hauteur, toujours dans des teintes brunes. Dans une vue grise totalement bloquée, des rires retentissent. Une femme est allongée sur le dos, les jambes écartées, son sexe rasé en premier plan, dans une perspective qui masque sa tête. La mer se retire lentement, laissant des traces humides sur la plage. Dans la campagne des Flandres, à l'intérieur des terres, il est possible de distinguer trois bâtiments d'un corps de ferme, avec un arbre en premier plan, dans une ambiance vert de chrome. Une vue de la campagne, avec une pièce d'eau en premier plan dans laquelle se reflète deux arbres dénudés, avec derrière une grande étendue herbeuse, un bosquet d'arbustes feuillus, et au loin une ligne d'arbres dénudés. Quel objet étrange : au départ, le lecteur se dit qu'il s'est trompé et qu'il s'agit d'un recueil de marines et qu'il n'y a pas d'histoire. Arrivé à la sixième planche, il découvre qu'elle contient deux peintures différentes accolées, sans séparation de type gouttière, et que le personnage prononce : hahaha dans un phylactère. La neuvième planche contient quatre images différentes, également accolées sans gouttière de séparation d'aucune sorte, la première contenant trois phylactères comme suspendus dans l'air, sans personnage, avec le même hahaha, sauf la première qui contient hahahaha. Ces quatre images peuvent être assimilées à des cases, mais sans lien logique entre elle, sans causalité, sans unité de lieu, sans thème unificateur. La treizième page est également composée d'une toile marine, avec le buste nu d'une femme représenté trois fois, détouré à l'encre, dans des positions différentes, sans la tête, en surimpression sur la zone du ciel. Au-dessus court un texte évoquant une femme arrivant toujours nue, éclairée par la lumière des phares des voitures, entourée d'hommes habillés allant de la voiture au bunker. Seul lien potentiel avec l'image, cette femme nue qui correspond aux trois bustes, et la possibilité que le bunker se situe sur la plage. le lecteur en vient à se demander si cet ouvrage ne s'apparente pas à Une semaine de bonté (1934) de Max Ernst (1891-1976), une suite de peintures donnant la sensation qu'elles racontent quelque chose, mais sans que le fil conducteur ne soit explicité. Alors le lecteur se met recenser ce qu'il a sous les yeux : vingt-neuf peintures marines, présentées en pleine page. Il comprend qu'il s'agit de vues de la plage et de la mer du Nord à Ostende. Il est frappé par l'absence d'êtres humains à part sur trois ou quatre, et par les couleurs. Soit il le remarque par lui-même, soit il l'a lu dans une interview : l'artiste s'est fixé comme défi de dépeindre l'eau sans utiliser la couleur bleu sous quelque nuance que ce soit, et elle s'y tient. Il plane cette sensation de grisaille, même en plein jour avec une bonne luminosité. En fonction des vues, elle consacre plus ou moins de hauteur de page à chacun des trois éléments sable, mer, ciel. Bien souvent l'eau n'occupe qu'un cinquième de la page, le sable et l'air se partageant le reste à part égale. du fait du format paysage de l'ouvrage, le lecteur apprécie ces panoramas. S'il a arpenté les plages de ces côtes, il en ressent l'ambiance assez particulière. Il admire la capacité de la peintre à restituer l'impression de sable humide, l'écume des vagues, le calme de cette eau sombre au loin, les vaguelettes qui lèchent le sable, l'impression incroyable de l'eau qui se retire avec le reflux, parfois un léger vol d'oiseaux au loin, la quasi-transparence et l'humidité d'une fine pellicule d'eau qui recouvre un brise-lame pavé, la luminosité voilée et changeante. Bon, il s'agit donc d'une sorte de rêverie en bord de mer du Nord, lors d'un séjour dans la ville d'Ostende, avec une histoire de femme qui se promène nue. En planche deux se trouve donc une vue de la route qui longe les dunes, à proximité de la plage. En planche neuf une des quatre cases contient l'image d'une ferme. La planche dix est une vue de la campagne flamande. Planche suivante une autre vue d'une caste étendue d'herbe de cette campagne. Encore quelques autres dans les planches seize et dix-sept. En planche vingt-six, ce sont des vaches en train d'y paître. En planche 29, l'artiste a représenté le corps de ferme dont la façade est recouverte de bâches en plastique transparentes. Plus loin encore, le lecteur contemple des buissons taillés en demi-sphère dans un immense parc à la française. Il tourne la page, et découvre le même paysage mais sous une autre lumière, avec une vache à côté d'un des buissons. En planche six, il est pris par surprise par ces fleurs semblant flotter dans le vent, et en planche quatorze, il voit deux cases. Dans la première, les fesses d'une femme en train de baisser sa culotte, dans la seconde des formes allongées abstraites en noir & blanc. La page suivante est également constituée de deux cases côte à côte, celle droite étant peinte en noir, et celui-ci semble avoir bavé sur le gris de la case à gauche qui figure peut-être la plage. Dans le dernier quart de l'ouvrage, des formes d'abord géométriques puis abstraites viennent se superposer aux marines. En lisant le texte de la planche treize, le lecteur se dit qu'il doit être question d'une femme qui se promène nue sur la plage, et il suppose que cela peut être le fil directeur ou le lien entre différentes séquences, mais peut-être pas toutes. En effet si elle se tient sur la plage, que viennent faire les vues de la campagne des Flandres ? Quoi qu'il en soit, il se trouve incapable de neutraliser son cerveau qui cherche à tout prix à établir des liens logiques, une histoire, un schéma à cette suite de planches. Et puis l'artiste elle-même fait coexister plusieurs dessins sur une même page, comme des cases juxtaposées. À l'évidence, cette lecture génère des ressentis, pas forcément des émotions, plus des états d'esprit. Prise pour elle-même, il n'est pas possible de lui donner un sens. Elle reste à l'état de collage, comme si l'esprit de l'artiste était dans une sorte de fugue et se laissait guider par des associations d'idées inconscientes. Cela peut générer une frustration significative chez un lecteur cartésien, prenant l'ampleur d'une vexation insupportable s'il s'attendait à lire une histoire, promesse implicite dans la notion de bande dessinée. Mais pourquoi une majorette ? La curiosité du lecteur peut également être attisée par cette œuvre impénétrable qui ne fait pas sens, et se lancer dans la découverte des carnets parus quelques semaines après, ou, un peu échaudé, se rabattre sur les interviews données par l'autrice, en particulier celle de quarante-trois minutes, dans l'émission Par les temps qui courent, sur France Culture. Il découvre alors que Dominique Goblet a réalisé ces peintures pendant la première période de confinement de la pandémie de COVID-19 en 2020, lors de promenades solitaires sur la plage, mais aussi à l'intérieur des terres, ce qui explique à la fois l'absence de personnes, et les deux localisations. Elle y explique qu'elle a bel et bien composé cet ouvrage : les peintures ne sont pas présentées dans leur ordre d'exécution. Elle évoque l'origine de l'idée de trois femmes nues, et elle explicite le sens de la majorette. le texte de présentation de l'émission explique que le carnet de croquis préparatoires permet de découvrir la source de certains éléments transformés. Il confirme qu'il y a bien une narration, en qualifiant l'ouvrage de roman graphique. le lecteur se souvient alors des premiers mots de l'ouvrage : le choc, c'est que c'était sans préambule. Ce n'est rien de le dire ! Une fois renseignements pris, il saisit mieux la logique interne de cette succession de vues, le comportement sortant de la norme d'Irène, une femme de soixante ans, la sensation diffuse de tension et de frustration jamais nommées. Il comprend la démarche de la créatrice, ayant éprouvé la nécessité de sortir d'une modalité narrative traditionnelle, pour pouvoir exprimer la sidération de ce confinement, l'irréalité de cette solitude dans ce milieu naturel, la beauté particulière des lieux, la remontée et l'affleurement de souvenirs profondément enfouis et insciemment déterminant dans sa trajectoire de vie. L'autrice fait errer son lecteur dans des vues inhabitées de la plage d'Ostende, et de la campagne flamande, avec des peintures exprimant le caractère de ces lieux et de ses ambiances lumineuses. Il apprécie les balades, tout en cherchant désespérément à trouver un sens à ces suites de vues, à l'évocation d'une femme se déshabillant, d'une femme nue prénommée Irène, de vaches, de formes géométriques incongrues. Il peut s'agacer du fait que tout aussi agréables que soient ces visions d'Ostende, ce seul ouvrage n'est pas auto-suffisant pour former un récit ou un roman graphique. le plaisir de cette lecture singulière se trouve consolidé s'il se laisse aller à sa curiosité et qu'il compulse une interview de l'artiste évoquant son processus créatif, et précisant son intention.