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Par Blue boy
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Deep it
Deep it

Deuxième partie du diptyque entamé avec Deep Me, « Deep It » continue brillamment sur cette lancée. Cette fois, la couverture est totalement blanche, et comme l’opus précédent tout en noir, les mentions du titre, de l’auteur ou du résumé en quatrième de couverture se distinguent à peine. Une approche culottée qui n’aura assurément pas joué en faveur de sa visibilité, ce qui peut expliquer le peu de retombées lors de sa publication (du moins c’est mon ressenti), et c’est tout à fait dommage, car le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ouvrage est audacieux (comme à peu près toutes les parutions de l’auteur) ! Ceux qui en principe ne se seront pas arrêtés à la loi des apparences — et d’autres peut-être qui auront été intrigués — sont vraisemblablement les inconditionnels de Marc-Antoine Mathieu. C’est ainsi que l’on retrouve ici le narrateur du premier volume, « Adam », entité « post-humaine », sorte d’ « élu » vainqueur d’un jeu de réalité virtuelle après avoir survécu aux situations les plus critiques. Assemblage complexe édifié à l’aide de programmes d’intelligence artificielle, Adam a été conçu pour survivre à une apocalypse prévisible. Et désormais, si le Grand Deuil a bel et bien eu lieu, Adam se retrouve confronté à la solitude et à sa propre immortalité, n’ayant comme seul interlocuteur qu’un auxiliaire relationnel, « embarqué » tout comme lui dans cette capsule errant dans les abysses d’un monde où toute vie a disparu. Le découpage narratif consiste en une succession de veilles numérotées, où notre entité immortelle, en attendant de distinguer la lueur hypothétique d’une vie émergente, ne dort « que d’un œil » entre chaque mise à jour et se livre à diverses réflexions métaphysiques de haut vol. A titre d’exemples : comment survivre à l’infinitude et quelles sont les raisons de son statut d’ « élu ultime » ; où se situe sa condition véritable (entre l’objet fabriqué et l’humain doté d’une conscience) ; et tout autant de questionnements sur ce qui fait notre humanité, sur le temps, la mort et la vie… Une fois encore, Marc-Antoine Mathieu nous époustoufle en nous embarquant dans ses réflexions philosophiques auxquelles il ne fournit guère de réponse. Mais il alimente avec bonheur notre méditation dans ce qu’on pourrait qualifier de sublime et vertigineux voyage vers des espaces insondés où l’intelligence artificielle, qui est devenue une nouvelle réalité de notre époque, constitue le cœur du propos. Et l’humour n’est pas en reste, l’auteur disséminant ses saillies subtiles dont il s’est montré coutumier à travers sa production. Réalisant une synthèse parfaite entre la philosophie, la science et la poésie, l’auteur nous propose une œuvre qui, si elle pourra en effaroucher certains par son contenu et son abstraction apparente, reste extrêmement humaine. A qui d’autre que nous-mêmes et notre âme s’adresse la voix off d’Adam, qui se fait en quelque sorte notre confident ? Le sort et la solitude éternelle à laquelle il est condamné, quand bien même il est le résultat d’un programme d’IA, ne peut manquer de nous émouvoir si tant est que l’on est doté d’empathie. Car en effet, Adam bénéficie bel et bien d’une conscience. Comme dans la première partie, le défi pouvait consister à allier philosophie et graphisme dans un format (la bande dessinée) où le visuel représente une part incontournable. Et de ce point de vue, c’est totalement réussi. MAM nous offre un dessin tout à fait remarquable qui constitue la partie poétique du livre. Son utilisation du noir et blanc ne fait que confirmer, si besoin était, sa maîtrise totale. Un parti pris graphique dans lequel il excelle depuis ses débuts et qui n’a cessé de s’affiner au fil des années. Il suffit pour s’en convaincre d’admirer les cases où sur fond noir, l’artiste recourt au pointillisme pour faire apparaître formes et visages, nous plongeant en une sorte d’apesanteur spirituelle.

08/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Captain America -  Bicentenaire
Captain America - Bicentenaire

Profession de foi - Ce tome est paru d'un seul tenant, sans prépublication, initialement en 1976, écrit et dessiné par Jack Kirby, qui en a également assuré la direction éditoriale. Il est composé de cinq chapitres encrés successivement par Barry Windsor Smith pour le 1, Herb Trimpe pour les 2 & 3, Trimpe & John Romita senior pour le 4, Trimpe pour le 5. Il se termine avec 5 pin-ups de Captain America dessinés par Kirby et encrés par Romita. En pénétrant dans la pièce, Captain America se demande encore pourquoi il a accepté l'invitation de Mister Buda. Celui-ci se tient en position du lotus dans une sorte de cage pyramidale dorée avec des parois vitrées, semblant être en transe. Captain America sursaute, pris par surprise par l'irruption de la forme astrale de Buda. Celle-ci lui adresse la parole, lui souhaitant la bienvenue dans son humble demeure. Buda ouvre les yeux et déclare que son voyage est achevé et que ça fait du bien d'être de retour. Il ouvre la porte de la pyramide et s'en extrait, supposant que son interlocuteur n'a jamais vu de pyramide d'énergie, un dispositif vital pour faciliter le processus de projection astrale. le capitaine reconnaît que c'est un tour de première, et que s'il s'agit d'un tour d'hypnotisme, il est particulièrement maîtrisé. Buda se présente : il est un maître dans l'art de la sorcellerie. Dans son pays, il a atteint le même niveau de renommée que le capitaine dans le sien. Il apprend aux gens à croire, et ainsi à comprendre tout le temps et l'espace. Les portes de l'éternité s'ouvrent en grand. Il est possible de contempler les choses avec un œil universel. Ainsi Captain America pourrait contempler le symbole de son pays comme il ne l'a jamais vu. Le superhéros explique que son devoir est de servir sa patrie, son destin est dédié à ce boulot. Il tourne les talons et commence à partir. Dans son dos, Buda effectue des gestes qui créent un pli dans l'espace, dans lequel son hôte entre sans même s'en rendre compte. Captain America se retrouve dans une construction labyrinthique inextricable aux formes géométriques. Il comprend qu'il ne peut qu'aller de l'avant, et finit par chuter dans une trappe. Il se retrouve dans un grand hall avec une grande tenture portant une croix gammée. Il s'avance discrètement pour ne pas se faire remarquer du garde. Un autre soldat tombe nez à nez avec lui, Catpain America profite de sa surprise pour l'estourbir sans bruit. Il continue d'avancer et aboutit dans une pièce où deux officiers nazis maltraitent un prisonnier ligoté sur une chaise, sous les yeux d'un autre, tous lui tournant le dos. Ayant senti la présence de l'intrus, ils se retournent d'un coup, et Captain America reconnaît Adolf Hitler. Il fait quelques pas dans la pièce et sent quelqu'un l'attaquer par derrière. Il se retourne d'un mouvement vif et l'assomme d'un coup de bouclier. Les officiers ouvrent le feu. Il lance son bouclier. Le personnage de Captain America a été créé en 1941, par Joe Simon & Jack Kirby, et publié par l'éditeur Timely Comics qui deviendra des décennies plus tard Marvel Comics. Ses aventures ont été publiées jusqu'en 1949. Il est revenu pour quelques aventures en 1953/1954, puis a disparu des étals. Il est revenu pour de bon en 1964, dans le numéro 4 de la série Avengers, par Jack Kirby & Stan Lee pour devenir un des superhéros les populaires de l'univers partagé Marvel. Ayant cocréé de nombreux superhéros Marvel en 1961, Jack Kirby décide d'aller travailler pour DC Comics de 1971 à 1975, puis de revenir travailler pour Marvel sur les séries Eternals, Devil Dinosaur, Machine Man, Black Panther, 2001. Il revient également à la série Captain America dont il réalise, scénario & dessins, les épisodes 193 à 214, et numéros annuels 3 & 4, ainsi que le présent numéro spécial réalisé à l'occasion du bicentenaire des États-Unis, tous regroupés dans Captain America by Jack Kirby Omnibus . C'est donc un retour en demi-teinte pour ce créateur hors norme, déçu par les pratiques éditoriales de DC Comics, obligé de revenir dans l'entreprise dont il avait claqué la porte, mais disposant d'un contrat où il est son propre responsable éditorial sur la série Captain America, personnage qu'il a cocréé plus de trente ans auparavant, et dont il n'a jamais détenu les droits de propriété intellectuelle, sur lequel il ne touche aucun pourcentage. À l'occasion du bicentenaire de la déclaration d'indépendance, il réalise ce numéro aux dimensions hors norme (à peu près la taille de deux fois celle d'un comics ordinaire) au cours duquel Captain America se retrouve projeté à différents moments de l'histoire du pays, dans des situations critiques, à rencontrer des Américains, Mister Buda lui promettant qu'il acquerra ainsi une meilleure compréhension de sa patrie. Fort logiquement (?), pour commencer, le superhéros se retrouve en Allemagne nazie pendant la seconde guerre mondiale, face au Führer en personne, ce qui lui permet de retrouver Bucky, et de se battre contre des soldats. le lecteur retrouve les caractéristiques habituelles des dessins de l'artiste : des personnages en mouvement, courant, bondissant, frappant, des mains tendues vers le lecteur, des personnages en gros plan regardant le lecteur, des découpages de page souvent sages en 3 bandes de 2 cases de même dimension, ou 2 bandes de 2 cases de dimensions identiques. Captain America dispose d'un corps d'athlète musclé et parfait. Il ne quitte jamais son costume de superhéros, pas même son masque. Les reconstitutions historiques amalgament des éléments d'époque avec une bonne dose de licence artistique, pour un résultat tour à tour saisissant de naturel, édulcoré et quelque peu naïf, voire parfois en carton-pâte. le lecteur ne doit donc pas s'attendre à une reconstitution historique rigoureuse et académique : uniformes de l'armée allemande plus esthétiques qu'authentiques, rues de Philadelphie en 1776 pour un décor plus mythologique que réaliste, évocation romancée des mauvais quartiers de New York dans les années 1930, mise en scène très théâtrale de Geronimo, biplan de la première guerre mondiale revu et corrigé pour une esthétique plus dynamique, sans oublier un magnifique numéro musical pour un film hollywoodien. Cette histoire se lit donc comme une histoire pour enfant, avec des dessins percutants. Captain America passe d'époque en époque au gré de la fantaisie du sigil imprimé sur son gant. D'ailleurs, le lecteur finit par se demander pour quelle raison le héros n'enlève pas tout simplement ce gant pour se débarrasser de ce signe cabalistique. Les différents lieux sont à la fois simples pour être assimilés au premier coup d'œil, et évocateurs grâce à quelques détails bien choisis dans l'inconscient collectif américain. Les éléments historiques sont faciles à identifier pour un Américain : Benjamin Franklin (1706-1790), Betsy Ross (1752-1836, supposée avoir cousu le premier drapeau américain), John L. Sullivan (1858-1918, célèbre boxeur), John Brown (1800-1859, abolitionniste), Geronimo (1829-1909). le héros surmonte les épreuves grâce à son courage, sa force, la solidité de ses valeurs morales, et sa foi dans sa patrie. le héros finit par pousser son guide dans ses derniers retranchements, et par énoncer clairement l'esprit qui caractérise les États-Unis, ce qui en fait une nation forte et puissante. Dans le même temps, le lecteur adulte prend plaisir aux caractéristiques de la narration visuelle de Jack Kirby : le dynamisme et la puissance des personnages, leur dignité, l'énergie incroyable qui se dégage des pages, des situations. Il se dit également, qu'étant son propre responsable éditorial, le créateur a disposé d'une réelle latitude pour construire son histoire comme il l'entendait. Il perçoit la voix de l'auteur lorsque Captain America se trouve à discuter avec le chef indien Geronimo (sans barrière de langue bien sûr), et que la cavalerie commence à charger. le déroulement indique que Kirby estime que les indiens appartiennent au peuple américain comme tous les autres citoyens, et qu'il condamne la persécution dont ils ont fait l'objet. La même prise de position se retrouve avec la persécution des afro-américains. Il semble naturel d'attribuer ces valeurs à l'auteur ainsi que celles qui se dégagent des autres séquences. En fin de récit, le lecteur peut découvrir le credo de Jack Kirby concernant son pays : des individus qui essayent de réussir, la conviction qu'il est possible de devenir assez fort et assez intelligent pour surmonter des problèmes harassants. C'est l'Amérique : un pays de confiance obstinée, où les jeunes et les vieux peuvent espérer, et traverser les déceptions, le désespoir, et le fardeau des événements avec l'espoir de pouvoir donner du sens à la vie. S'il s'est déjà intéressé à la vie de l'auteur, il se rend compte que ces valeurs ne sont pas de circonstance pour le bicentenaire, mais qu'elles correspondent bien aux siennes, celles qu'il a mises en œuvre toute sa vie durant. de ce point de vue, il s'agit bien d'une œuvre d'auteur, assez intime qui plus est. Une histoire de circonstance pour fêter le bicentenaire de la Déclaration d'Indépendance, avec un héros s'habillant littéralement avec le drapeau des États-Unis. Un récit parfois naïf avec un superhéros bon et valeureux qui sait cogner, à destination d'un public d'enfants. Une profession foi de l'auteur sur la façon dont il conçoit sa patrie, avec ses défauts, et les valeurs morales d'un citoyen, qui doivent guider son comportement dans la vie, et qu'il a mises en application à titre personnel.

08/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série L'Université des Chèvres
L'Université des Chèvres

L'éducation est l'arme la puissante pour changer le monde. – Nelson Mandela - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2023. Il a été réalisé par Lax (Christian Lacroix), pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cent-quarante-quatre pages de bandes dessinées. Il se termine avec une postface de deux pages, rédigée par Pascal Ory, de l'Académie française. Dans celle-ci, il commence par évoquer la célèbre maxime d'Héraclite : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Il reprend les principales phases de l'intrigue en commentant sous l'angle de la vocation de l'instituteur, en consacrant la seconde moitié de son texte au paradoxe de l'école, à la fois métonymie d'une crise plus générale, à la fois lieu où cette crise pourrait trouver sa résolution. Il développe ensuite la force narrative des planches de cette bande dessinée, pour conclure sur le sens à donner au dénouement tragique du récit. Col de la Rousse, novembre 1833. C'est par là que les colporteurs passent d'Ubaye en Durance, malgré la neige qui recouvre la trace avec obstination. Fortuné Chabert n'est pas un colporteur comme les autres. Les trois plumes d'oie glissée dans la ganse de son chapeau en sont l'attestation. Il est colporteur en écriture, autrement dit instituteur itinérant. Il transporte son savoir de village en village. Et principalement pendant les longs mois d'hiver, quand les enfants ne sont pas assujettis aux travaux des champs. Et s'il a trois plumes, Fortuné, c'est que son savoir est triple. Il n'a que dix-sept ans mais il peut enseigner lecture, écriture et chiffres. Nombre de ses collègues n'ont pas la chiffre, n'arborant que les deux plumes de l'écriture et de la lecture. Dans chaque hameau, les parents fournissent gîte, couvert et salle de classe. Les frais d'écolage sont rétribués modestement, à hauteur de cent francs maximum. Familles et fondations pieuses y pourvoient. Fortuné Chabert progresse lentement dans la neige et il croise Seyoz, un marchand ambulant, roi de la mercerie comme il le surnomme. Seyoz se rend au Lauzet d'Ubaye et souhaite connaître l'état du col pour le passer. Fortuné lui répond, et indique qu'il est attendu au hameau des Guions, au-dessus de Saint Crépin. Les deux voyageurs se saluent et poursuivent leur chemin chacun de leur côté. L'instituteur itinérant finit par arriver aux maisons du hameau et plusieurs enfants se dirigent à sa rencontre en courant. La classe peut commencer. Dans la journée, le curé vient le trouver : il indique qu'il a appris que Fortuné garde une fille en leçon de calcul. Il ajoute que c'est lui qui décide de ce qui est nuisible ou pas pour ses paroissiens. En réponse à une remarque de l'instituteur, il ajoute que du moment que les filles savent leur catéchisme, ça suffit, catéchisme sur lequel Fortuné ne s'attarde pas outre mesure, d'ailleurs. Mais le curé se félicite que Chabert ne va pas sévir bien longtemps. Il lui demande s'il a attendu parler des lois Guizot. Le texte de quatrième de couverture annonce le programme : des Alpes françaises aux montagnes d'Afghanistan, du XIXe siècle à nos jours, l'école a toujours été martyrisée par les obscurantistes de toute obédience. En effet, le récit commence dans les Alpes françaises au XIXe siècle, pour se continuer aux États-Unis en suivant le personnage principal qui décide d'émigrer, et la seconde partie du récit se déroule au XXe siècle en suivant Arizona Florès, arrière-arrière-petite-fille de Fortuné Chabert, travaillant comme journaliste aux États-Unis et allant effectuer un reportage en Afghanistan, le passage de l'un à l'autre personnage s'effectuant en page cinquante-neuf. le premier apparaît au lecteur alors qu'il est un instituteur itinérant, la seconde exerce la profession de journaliste. L'un et l'autre sont liés par les liens du sang en descendance directe, ainsi que par l'université des chèvres, fondée par Fortuné Chabert, et dont la pancarte subsiste dans la propriété des parents d'Arizona Florès. L'un a exercé le métier d'instituteur et de professeur à deux reprises dans sa vie ; l'autre constate l'hostilité contre le lieu d'apprentissage qu'est l'école, sous deux formes très différentes, avec des pressions exercées par deux types de fondamentalistes de nature opposée. La narration débute avec une très belle illustration en pleine page, majoritairement blanche pour rendre compte de la neige, avec juste la minuscule silhouette de Fortuné Chabert qui progresse laborieusement, la silhouette de deux rochers, et celle d'un flanc de montagne sur la droite. Vient ensuite une illustration en double page mettant en évidence la fragilité de la silhouette de l'homme qui s'appuie sur un solide bâton, et l'immensité des montagnes enneigées en premier plan et en arrière-plan, rendant dérisoire et insignifiante cette unique présence humaine. le blanc s'impose encore dans les deux pages suivantes, avant d'être progressivement habité et supplanté par l'activité des enfants et les solides constructions humaines en pierre. le lecteur apprécie également la qualité de la reconstitution historique, en plus de l'immersion hivernale dans les Alpes : les tenues vestimentaires, les maisons de pierre, l'équipement de l‘instituteur, les ardoises des enfants, sa mule et son chargement de livres quand il devient libraire ambulant à l'été. Puis, Fortuné Chabert décide de partir pour le nouveau monde, et le lecteur prend tout autant son temps pour admirer le paysage et la reconstitution historique : les montagnes de Californie et ses ruisseaux (peut-être) aurifères, le déplacement d'une colonne de chariots en territoire indien avec une lumière caractéristique de ces déserts montagneux, la communauté de Hopis avec leurs tenues et leurs outils agraires, et même un pensionnat dans une ville de colons, destinés à accueillir de jeunes Indiens pour les éduquer. Dans la seconde partie du récit, le plaisir du voyage se trouve multiplié par deux : la petite ville dans la banlieue de Phoenix en Arizona, ploucs compris, et les différentes régions dans lesquelles le reportage emmène Arizona Florès en Afghanistan. le lecteur passe ainsi du siège social du journal Phoenix Post avec son bel immeuble moderne, à la province désertique de Nimroz, terre frontière avec l'Iran et le Pakistan, en passant par l'école de Tommy le fils d'Arizona, ou le tunnel routier de Salang (2.700m de longueur), passant sous le col de Salang, reliant la capitale Kaboul et le nord du pays. L'artiste sait donner à voir ces endroits d'une manière pragmatique et banal, reflétant leur caractère ordinaire pour ceux qui y habitent, à l'opposé d'une vision touristique tournée vers le spectacle, mais sans minimiser ou gommer leurs singularités, leur personnalité façonnée par les caractéristiques géographiques ou historiques. Lax dessine dans un registre naturaliste, sans chercher un niveau de détail photographique, plutôt en dosant la densité d'informations visuelles en fonction de la séquence : plus de précisions dans les décors pour permettre au lecteur de s'y projeter, ou bien une impression générale pour refléter une ambiance, un état d'esprit, des visages et des tenues vestimentaires détaillées pour pouvoir faire connaissance avec ces personnes et comprendre leurs conditions de vie, ou au contraire juste des silhouettes plus ou moins mangées par l'ombre. Le lecteur suit donc avec le plus grand naturel, ce jeune homme qui se déplace de hameau en hameau pour enseigner lecture, écriture et calcul d'abord dans les Alpes françaises, puis de manière sédentaire dans un village hopi. Il accompagne ensuite Arizona Florès en Afghanistan, prise en charge par son fixeur Sanjar dès son arrivée à l'aéroport, puis de rencontre en rencontre. L'auteur commence par montrer comment l'instruction remet en cause des traditions peu accommodantes craignant toute forme de questionnement, puis comment ce même savoir est accueilli à bras ouvert dans une autre communauté qui sait le faire coexister avec sa culture et ses croyances. Au vingt-et-unième siècle, l'école provoque les mêmes réactions : un rejet de ce qui remet en cause des valeurs fondamentales d'une communauté, aussi bien aux États-Unis qu'en Afghanistan, une avidité d'apprendre, d'acquérir des outils qui permettent de comprendre. Lax ne fait que mettre en scène des faits historiques (les terrifiantes écoles pour (ré)éduquer les Indiens), la résistance de certains curés qui craignaient la remise en cause de traditions séculaires (à commencer par la place de la femme dans la société). Au vingt-et-unième siècle, c'est du pareil au pire : les ultraconservateurs qui récusent une partie de la science, ou les intégristes religieux qui ne peuvent pas tolérer quelque questionnement que ce soit sur le dogme (en particulier, encore une fois, la place et le rôle de la femme dans la société), c'est-à-dire la réalité de la similarité de certains comportements aussi bien dans les États-Unis de Donald Trump que dans l'Afghanistan des Talibans. Une école sanctuarisée qui émancipe et qui libère : ce récit met en scène cet enjeu essentiel de chaque société, au travers du parcours d'un instituteur itinérant, puis d'une journaliste, dans quatre sociétés différentes, plus ou moins tolérantes, plus ou moins réfractaires ou enclines à instrumentaliser l'éducation en la biaisant. La narration visuelle atteint un tel niveau de maitrise qu'elle semble secondaire, presque inconséquente, alors qu'elle assure une narration d'une qualité extraordinaire, sans jamais paraître ostentatoire.

08/08/2024 (modifier)
Par Josq
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Zorro - D'entre les morts
Zorro - D'entre les morts

Sean Murphy a encore frappé ! Depuis ma découverte du chef-d'oeuvre Batman - White Knight, je ne rate plus une sortie de cet auteur. C'est donc tout naturellement que quand j'ai aperçu cette couverture en magasin, j'ai acheté sans réfléchir. Achat fructueux, puisque le contenu est d'excellente qualité. Comme toujours chez Murphy, le dessin est particulièrement immersif, valorisant parfaitement des séquences d'action musclées, et l'expression d'émotions authentiques. En effet, les personnages sont extrêmement travaillés et on s'attache à leurs émotions et à leur parcours avec beaucoup d'empathie. L'évolution des caractères est évidemment de mise et la conclusion se révèle sur ce point très satisfaisante, dans la mesure où elle donne vraiment l'impression d'avoir accompli du chemin. Le défaut, peut-être, qu'on pourrait trouver à ce récit, est que, finalement, on reste dans une histoire de héros masqué, du poids d'un héritage trop lourd à porter, de doutes sur la légitimité du rôle de sauveur anonyme... et est-ce qu'on a pas eu tout ça en mieux dans la saga White Knight ? L'atmosphère est assez différente, mais on peut parfois avoir l'impression que Sean Murphy se contente de ressasser les mêmes thématiques, voire les mêmes ressorts scénaristiques que dans sa version de Batman. Cela reste extrêmement réussi, mais on peut trouver que l'impact émotionnel et narratif en seraient quelque peu réduit. Malgré cet aspect, je suis toujours aussi séduit par le génie graphique de Murphy, son travail d'atmosphère formidable et son écriture subtile de personnages. Et si certains pourront s'en lasser, j'ai pour ma part l'impression de redécouvrir cet auteur génial à chaque nouvelle lecture que je fais de lui. J'ai en plus retrouvé ici le souffle des grandes épopées cinématographiques d'antan ou d'aujourd'hui, qui vont de la version Disney de Zorro à Sicario en passant par Les Sept Mercenaires. Le style de Murphy est puissamment cinématographique, et toutes les références qu'il convoque ici lui permettent de faire de ce Zorro : D'entre les morts une grande oeuvre qui relit avec un brio certain la légende de Zorro pour la moderniser sans jamais la trahir. Et ça, c'est fort.

08/08/2024 (modifier)
Par ethanos
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Les Voyages d'Ulysse
Les Voyages d'Ulysse

Il va être difficile pour moi de rester un minimum rationnel et objectif dans mon propos tant j'ai vraiment adoré cette BD ! Globalement, je trouve que ce que fait Emmanuel Lepage est toujours, ou presque, de qualité. Il nous a habitué depuis quelques temps déjà à faire des sortes de reportages / documentaires / carnets de voyage (ou tout cela à la fois) dans ses précédentes productions, on pense à Voyage aux îles de la Désolation, et surtout à Un printemps à Tchernobyl (je dois avouer ne pas avoir encore lu 'La lune est blanche', ni Ar-Men ), mais là, c'est autre chose, on est bien au-delà de ça. Un vrai scénar, pour une vraie BD ! Sur un plan graphique, on retrouve toujours ce superbe travail, ce dessin, en particulier de bateaux et de la mer qui accompagne (ou donne naissance ?) au souffle épique qui traverse tout l'ouvrage. Sur le fond, c'est fin, c'est intelligent, c'est bien senti, le lecteur plonge dans cette histoire avec plaisir, délectation, et soif de connaissances. Un vrai beau voyage dans, et devant, la BD en somme ! Si vous lisez ce petit avis en vous demandant si la BD vaut le coup d'être achetée, franchement, n'hésitez pas un seul instant, c'est beau et atypique, il serait plus qu'étonnant que cela vous laisse indifférent(e). Peut-être dans mon top 10, ou top 15, tous styles confondus. C'est dire.... ! Bref, ne tournons pas autour du pot : chef-d'oeuvre !

07/08/2024 (modifier)
Par gruizzli
Note: 4/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Échecs
Échecs

Alors ce récit, je ne m'attendais pas à autant l'aimer ! C'est bien simple, j'ai fini la dernière page sur un grand éclat de rire. Parce qu'il y avait une pleine planche qui semblait être la chute, puis une chute excellente et surtout cette dernière leçon, que je trouve juste, hilarante et parfaitement bien amenée ! Une réussite, cette fin, une vraie réussite ! J'ai un faible pour les belles histoires d'amour, je ne m'en cache pas, et là c'est de la comédie romantique chorale qui se développe petit à petit, croisant les personnages nombreux dans un ballet qui finit par tresser le motif global. Et franchement, j'ai été carrément conquis ! Je suis partisan de ce genre d'histoires très feel good dans lequel plusieurs couples évoluent et changent, apportant progressivement leur petite pierre à l'histoire globale. On voit les interactions entre chacun, les petits moments où ils se croisent, mais c'est véritablement le final qui montre la façon dont chacun a influencé sur l'autre. Et franchement, j'ai été grandement surpris par la force du lien qui avait été tissé doucement, notamment dans le cas de Samir et son fameux "Tu ne sais pas observer" qui permet un tour de passe-passe qui m'a beaucoup amusé. L'ensemble est servi par un bon dessin, parfaitement en accord avec l'ambiance. Je n'avais encore rien lu de Pinel, mais cette lecture ne sera pas la dernière. Quel plaisir de lecture ! Je n'en reviens pas d'être passé à côté alors que mon libraire l'avait en vitrine pendant un mois complet. Recommandé !

07/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Foucauld - Une tentation dans le désert
Foucauld - Une tentation dans le désert

La haine se répand comme la peste, mais elle attaque l’âme, pas le corps. - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s’inscrit dans un cycle thématique des auteurs, commencé avec Vincent - Un saint au temps des mousquetaires (2016). Sa première publication date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins et les couleurs, avec un lettrage réalisé par Joëlle François. Il s’ouvre avec une introduction d’une page, écrite par le scénariste dans laquelle il évoque la réputation de Charles de Foucault, ainsi que la tentation qui fut la sienne dans le désert algérien. Il conclut avec ces phrases : Car l’autre, le frère d’en face, n’est qu’un enrichissement de notre moi. Il dédie ensuite cet ouvrage à ses amis musulmans, à ses amis juifs. Il y a une table où il partagera le pain et le vin avec eux. Vœu pieu ? Ainsi vont ses croyances, en tout cas. I. Temps des extravagances. En France, dans la petite commune de Pont-à-Mousson, en 1880. La fête bat son plein, avec un bal organisé par l'école spéciale militaire de Saint-Cyr. Philippe Pétain demande à trois officiers s’ils savent où se trouve Charles, car il le cherche depuis une demi-heure. L’un d’eux répond qu’il est entré à l’intérieur, avec la petite Joséphine Gillain. Pétain se dit qu’il ne devrait pas le déranger, mais le Dom Pérignon manque, à rendre la situation intenable. Dans le grand salon, la jeune femme demande à Charles pour quelle raison, il ne veut pas d’elle. Elle l’aime, que doit-elle faire pour l’en convaincre ? Il lui répond qu’il ne connaît pas personne plus adorable, plus exquise qu’elle, mais il ne pourrait que la décevoir. Là où elle ne met que de la vie, de la gaieté, de la beauté, lui ne ressent que de la lassitude. Il se sent vide, sans consistance, comme ces épouvantails qui grincent au vent. Les convenances n’encombrent guère la vie qu’il mène, et il lui arrive parfois de le regretter. Charles de Foucauld décide de partir de la fête et il enlève sa veste. Le régisseur le prend pour un assistant de cuisine et le charge de tâches de manutention. Il s’en acquitte, puis décide de suivre une jeune chanteuse juive dont le régisseur vient de refuser l’offre de service. II. Vipère à cornes. Dans le désert proche de Tamanrasset en Algérie, en 1916. Un groupe de bédouins montant des dromadaires s’arrêtent en découvrant un homme couché sur le sol, le visage tourné vers le sable. L’un d’eux descend de sa monture en dégainant son épée. Il tranche en deux la vipère à cornes qui vient de mordre Charles de Foucauld. Kaocen, de la tribu des Ikaskazen, demande à Saïd, de ramener le marabout au fortin. Le soir, Saïd a brûlé la plaie au fer rouge, mais le blessé ne réagit pas. Kaocen lui ordonne de lui brûler la plante des pieds : il réagira. Effectivement, Charles pousse un cri de douleur. Kaocen ordonne qu’on lui apporte du lait de chèvre, même si un de ses hommes lui répond qu’il ne comprend pas pour quelle raison sauver cet homme, vu que c’est un Français. Pendant plusieurs jours, la vie de Charles de Foucauld, le marabout, ne tient qu’à un fil. Avec Vincent de Paul (1581-1660), les auteurs mettaient en scène un homme pieux dans une enquête qui lui faisait rencontrer des individus de tout horizon social, et le montrait pratiquer sa Foi au quotidien. Avec ce deuxième tome consacré à un saint homme, ils s’aventurent un peu plus loin en mettant en scène la tentation dans le désert, celle de l’orgueil. Dans l’introduction, le scénariste prévient que l’ouvrage ne constitue ni une biographie, ni une hagiographie de Charles de Foucauld (1858-1916), mais quelques moments de la vie d’un homme, pas d’un saint, la marche vers la lumière, le dépouillement. Il précise également qu’il y a eu plusieurs Foucauld, comme il y a eu plusieurs Philippe Pétain, et que le premier est parvenu à dépasser certains stéréotypes colonialistes de son époque, pour devenir un défricheur, un frère universel. Après s’être ainsi justifié, il commence son récit en rappelant ce lien entre Foucauld et Pétain, avec la scène introductive en 1880 : voici d’où vient le religieux, il fut un officier de cavalerie de l'armée française, il est sorti de Saint Cyr. C’est un homme de son époque. Après cette scène de six pages, le récit passe en 1916, pour les derniers jours de la vie de Charles de Foucauld, et sa tentation dans le désert. Comme pour le premier tome, la narration visuelle appartient au registre descriptif et réaliste. Pour la scène introductive, Martin Jamar nage dans son élément : une reconstitution historique dans avec uniformes, belles toilettes de soirée pour les dames, un magnifique bâtiment, etc. C’est un vrai plaisir pour le lecteur de pouvoir ainsi se projeter dans ces lieux, de suivre Pétain passer du bal en extérieur à l’atmosphère plus feutrée à l’intérieur, de prendre le temps de regarder la multitude de détails : les violons, les boutons d’uniforme, les décorations florales, le modèle des verres en cristal, les cageots de légumes, les plans de travail en cuisine, etc. Puis vient le temps du désert, des bédouins, de fort Motylinski, situé à Taghaouhaout, à cinquante kilomètres environ à l'est de Tamanrasset. En fin de tome, l’artiste remercie deux membres de sa famille pour leurs photographies d’Algérie qui l’ont aidé plus qu’ils ne le pensent. Beaucoup de sable à perte de vue, de ciel bleu et quelques dunes, mais pas seulement. Le dessinateur se montre tout autant investi dans la représentation des costumes, des harnachements des dromadaires et des selles avec leur tapis, des armes et bien sûr des sandales. Il représente avec le même souci du détail authentique les constructions et le fort Motylinski, ou encore la tente de la Damassine et le festin qui s’y déroule. Le lecteur sait qu’il regarde des visuels fiables sur le plan historique. Il observe des êtres humains normaux en train d’interagir. Il peut croire pleinement et sans réserve à ce qui lui est montré. Ces dernières semaines de la vie de Charles de Foucauld ne se limitent pas à une sortie dans le désert pour se confronter à la tentation de l’orgueil, à l’instar des quarante jours passés dans le désert par Jésus où il fut soumis à la tentation par le Diable. La vie de ce religieux s’inscrit dans un contexte historique : celui de confrontations entre tribus du désert, de la colonisation, de la cohabitation entre les Algériens et les blancs. La vie de cet homme est tributaire de la réalité géopolitique. Dans l’introduction, le scénariste indique qu’il a choisi de montrer un homme qui est parvenu à dépasser les stéréotypes de son époque : Charles de Foucauld parvient à mettre en œuvre la charité telle qu’elle est définie dans la théologie chrétienne, c’est-à-dire l'amour de l'homme envers son prochain en tant que créature de Dieu. Comme pour le tome consacré à Vincent de Paul, les auteurs ne font pas acte de prosélytisme, ils ne cherchent pas à convertir qui que ce soit. Ils souhaitent montrer un homme de Foi vivant conformément aux préceptes moraux de sa Foi, sans le dissocier de sa croyance. Ainsi, une fois passée la scène introductive à Pont-à-Mousson, Charles de Foucauld porte la bure blanche ornée du cœur surmonté de la croix. Il se livre à la prière à deux ou trois reprises. Il fait preuve de tolérance, de refus de combattre, d’acceptation des conséquences de s’en remettre à Dieu, d’amour envers son prochain quelles que soient son origine et ses croyances. Par ailleurs, lors d’une discussion avec Elizabeth Archer journaliste au San Francisco Chronicle, la discussion revient sur son parcours : cartes des pistes au Maroc (de par ses études et son investissement, il a étendu de plus de 2.250 kilomètres les itinéraires connus dans le pays), commentaires de poèmes touareg, éléments de grammaire sur le Coran, notes sur Les élévations sur les mystères, de Bossuet, dictionnaire français-touareg, etc. Ce à quoi, de Foucauld répond qu’on ne peut pas aimer son prochain sans le comprendre. Le lecteur perçoit donc d’abord Charles de Foucauld comme un officier, puis comme un moine itinérant dans une région désertique de l’Algérie colonisée, étant la proie de guerres entre tribus, et parfois contre la présence française. Puis, il le voit accepter le dialogue avec tout le monde, officiers de l’armée française, comme bédouins. Ce n’est qu’ensuite qu’il perçoit la tentation qui donne son nom au titre du récit. En réponse à une remarque de la journaliste, il répond qu’il reste une proie pour l’ombre, l’ombre qui danse, qui invite l’individu à la rejoindre, une ombre prête à l’engloutir. L’ombre des facilités, des leurres, de l’orgueil de la lumière fausse, une ombre qu’il doit affronter. Il décide alors de s’éloigner, de s’avancer dans le désert pour se confronter à des convictions qu’il ne peut pas maîtriser. Le voilà confronté à un mirage, ou à des hallucinations dans une scène de quatre pages, planches trente-et-un à trente-quatre, entre manifestation de l’inconscient et expérience mystique, les auteurs laissant le choix de l’interprétation au lecteur. D’un côté, celui-ci peut n’y voir qu’élucubrations induites par une forme d’auto-persuasion, ou un moment de grâce divine. Dans un cas comme dans l’autre, ce moment participe à décrire un individu animé par une Foi qui connaît le doute, et par voie de conséquence la remise en question, et ayant un comportement guidé par des valeurs morales admirables. Pour la deuxième fois, les auteurs ont réussi leur pari : mettre en scène un croyant digne d’admiration qu’on partage sa Foi ou non. Mettre en scène la vie d’un saint homme, ou même une partie de sa vie, voilà une gageure singulière, la proposition d’un récit générant des a priori irrépressibles, et les critiques qui vont avec, avant même d’avoir lu la première page. Comme d’habitude, le sérieux et la solidité de la narration visuelle de Martin Jamar désamorcent toute forme de moquerie ou de mépris, attestant de l’investissement d’un professionnel de très haut niveau. Ensuite, l’investissement de Jean Dufaux est indéniable : il a fait le choix de réaliser ce récit qui a de l’importance pour lui. Il s’en suit une lecture qui sort de l’ordinaire, qui ose mettre en scène un homme religieux, sans questionner le dogme qu’il vénère et ses pratiques, la réalité des actions guidées par une Foi, un être humain qui mérite le respect quelles que soient les convictions du lecteur.

07/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Daredevil / Echo - Quête de Vision (Daredevil - Echo)
Daredevil / Echo - Quête de Vision (Daredevil - Echo)

Que faire de ma vie ? - Ce tome regroupe les épisodes 51 à 55 de la série de Daredevil débutée en 1998. Il vaut mieux avoir lu Tranche de vide avant. Maya Lopez est sourde. Elle a revêtu pendant une courte période un costume et porté le nom d'Echo. Wilson Fisk l'avait envoyé se battre contre Daredevil et elle était tombé amoureuse de Matt Murdock. Avec ce tome, David Mack revient au personnage pour une histoire complète qu'il écrit et illustre. Sous la forme d'une introspection, Maya Lopez cherche sa voie. Elle se souvient de son père, des histoires qu'il lui racontait grâce au langage des signes quand elle était encore enfant. Elle se rappelle du temps qu'il a fallu pour que son entourage se rende compte qu'elle était sourde, et non pas attardé. Elle se remémore sa découverte des œuvres d'art picturales et du sens qu'elle leur a accordé. Elle repense à la manière dont sa surdité innée a façonné sa vision et sa compréhension du monde et de la question qu'elle se posait sur le son provoqué par les nuages ou par la queue d'un chien en train de remuer. En fait Maya Lopez est à un moment de sa vie où elle ne sait plus que faire. Sa liaison avec Matt Murdock est arrivée à son terme. Les liens qui l'unissaient à Wilson Fisk se sont révélés faux et artificiels. Elle décide donc de se rendre dans la réserve indienne où son père l'emmenait parfois passer quelques jours. Elle y retrouve un vieil indien, un homme médecine avec qui son père entretenait des relations amicales. Elle le retrouve à peine plus âgé que dans son souvenir et elle lui demande comment accomplir une quête de la vision, un rite de passage indien. David Mack est un créateur complet (scénario et illustration) qui évolue dans une classe où il n'y a que lui. Il a acquis une maîtrise sans pareille de tous les styles graphiques de l'esquisse la plus pure à la peinture abstraite. Il aborde des thèmes philosophiques et spirituels. Il marie les deux aspects de son art (histoire et illustration) dans une fusion où la forme compte autant que le fond et transmet également autant d'information. Son œuvre principale est la série Kabuki et parfois son génie produit des pages tellement denses en information, complexes en structure et intellectuelles que le lecteur peut se sentir perdu. Pour cette histoire, il utilise toutes ces techniques au service d'un récit accessible, sans rien perdre de sa profondeur. Il a franchi un nouveau palier pour atteindre un mode de communication qui n'appartient qu'à lui, mais qui est accessible à tous. Par contre, Daredevil n'apparaît que le tant d'une poignée de pages et les autres superhéros n'ont qu'un rôle secondaire (sauf Logan) ; il s'agit avant tout de l'histoire d'un moment charnière de la vie de Maya Lopez, jeune femme sourde et surdouée, artiste géniale. Je suis tombé en pamoison devant la beauté et la richesse de certaines pages. J'ai été transporté par cette quête de sens à donner à sa vie, de recherche de direction et de repères qui m'a éclairé d'un point de vue que j'ai trouvé valide et intelligent. Et j'ai été diverti par ce conte pour adultes qui ne repose ni sur la violence, ni sur la provocation, et encore moins sur une gratification sexuelle immédiate. David Mack déroule un conte, presqu'une légende dans laquelle une femme capable de tout faire, une artiste exceptionnelle, un individu qui a surmonté son handicap (sa surdité) au point de mieux comprendre son prochain que les bien-entendants ne sait pas à quoi utiliser tous ces dons. David Mack aborde des thèmes complexes sans jamais perdre son lecteur, ni paraître pédant ou présenter son point de vue comme une vérité universelle. Il traite de la manière dont le langage forme la réalité et la limite, de la transmission de sens des parents aux enfants, d'une approche du sens de l'histoire de l'art pictural, de la fonction des contes pour les enfants, de la forme des mythologies modernes, du développement intérieur de chacun, de la relation à autrui, de mes obligations d'être humain, des conséquences de mon agressivité, etc. David Mack ne révolutionne pas la philosophie, il ne propose une pensée unique miraculeuse, il donne à voir son cheminement intérieur, ses propres interrogations et l'orientation qu'il a donné à sa vie après avoir acquis une maîtrise quasi-parfaite des techniques picturales qui s'offraient à lui. Ces différentes thématiques s'imbriquent les unes dans les autres pour constituer un gestalt lumineux, intelligent et simple. Il n'y a finalement que lorsque qu'il satisfait à ses obligations contractuelles de lier son héroïne à l'univers Marvel que la narration retombe ; heureusement cela ne concerne que 13 pages. En fait aussi improbable que cela puisse paraître, seule l'apparition de Wolverine s'intègre harmonieusement au récit. David Mack est un créateur complet et ses illustrations racontent aussi bien les actions de Maya Lopez et les lieux dans lesquels elle évolue, que ses états d'âme, ses sensations, sa façon de penser, sa vision du monde et les sentiments qu'elle éprouve. David Mack est à l'opposé du dessinateur cherchant à épater le lecteur en étalant un catalogue de tous les styles qu'il sait imiter. Au contraire, chaque style n'apparaît qu'en fonction de la narration. Chaque style sert à évoquer un état d'âme, conjurer une ambiance, refléter l'état d'esprit de Maya Lopez. Il est facile de se focaliser sur les hommages à Picasso à Vincent van Gogh ou à Gustav Klimt. Mais il ne s'agit pas pour Mack de dresser un catalogue de sa culture picturale, il s'agit de montrer comment Maya Lopez a cherché à comprendre des langages autres que parlés en étudiant les arts. Chaque planche est une composition sophistiquée étudiée pour refléter un amalgame du monde extérieur et du monde intérieur de l'héroïne. Chaque page est d'une beauté confondante, chaque image apporte une myriade d'informations que le langage écrit est incapable de transcrire. C'est la raison pour laquelle (malheureusement, je m'en rends compte) ce piètre commentaire est incapable de faire honneur à cet incroyable voyage intérieur doté de visuels d'une richesse extraordinaire et d'une spiritualité intelligente, à mille lieux d'un new-age de pacotille. Je suis ressorti de cette lecture, plus intelligent et plus sensible à ce qui m'entoure, avec une proposition constructive et pertinente de quoi faire d'une partie de ma vie (proposition qui me parle et dont j'ai déjà pu apprécier la richesse). Merci monsieur David Mack.

06/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Spider-Man - Bleu
Spider-Man - Bleu

Séduction graphique - Le tandem Jeph Loeb + Tim Sale s'est rendu célèbre pour avoir réalisé de mémorables histoires de Batman (par exemple Catwoman à Rome, même s'il s'agit plus de Catwoman). Après ces histoires chez DC, ils viennent mettre en œuvre leur magie chez Marvel. Cela donnera 3 histoires : Daredevil jaune (en 2001), Spider-Man bleu (en 2002) et Hulk gris (en 2003). Puis plus tard, Captain America Blanc (2015/2016). Peter Parker est en train de confier ses pensées à un magnétophone à cassettes. Il explique qu'il va parler de sa relation avec Gwen Stacy, et comment elle s'inscrit dans une thématique illustrant que dans sa vie les choses doivent vraiment se dégrader et empirer, avant de pouvoir s'améliorer. Tout commence avec une rencontre décisive contre Green Goblin (Norman Osborn) qui a appris l'identité secrète de Spider-Man. Fort heureusement, à l'issue du combat contre son ennemi juré, il est victime d'une amnésie qui lui fait oublier cette information cruciale. Peter Parker est encore à la fac et il cachetonne pour le Daily Bugle qui le paye à la semaine. Comme Peter tire le diable par la queue, il préfèrerait être payé dès ses clichés remis à J. Jonah Jameson. Peter va rendre visite à Norman Osborn sur son lit d'hôpital où il commence à se lier d'amitié avec son fils et où il rencontre une blonde sublime dans les couloirs Gwen Stacy. Dans l'ombre un de ses ennemis non identifié s'arrange pour libérer ou faire échapper plusieurs supercriminels, à commencer par Rhino (Aleksei Mikhailovich Sytsevich). Ah, oui, il y a aussi une rousse flamboyante, fille d'Anna Watson, un déménagement à New York et un copain qui s'engage dans l'armée pour faire quelque chose de sa vie, etc. Alors que pour Hulk et Daredevil, Jeph Loeb revenait sur les premiers épisodes de leur série respective, pour Peter Parker, il commence un peu plus tard. le combat décisif contre Green Goblin se déroule pendant les épisodes 39 et 40 de la série, publiés en 1966. Loeb se complait à évoquer cette époque du tisseur, en utilisant toutes les caractéristiques correspondantes, qui sont devenues autant de clichés au fil des années. Bizarrement, il évite de citer Betty Brant (l'amour précédent de Peter), certainement pour ne pas alourdir la narration. Si vous avez lu les épisodes originaux de cette période, l'aspect nostalgique confine au copiage, plus qu'à l'hommage. Contrairement à Jaune et à Gris, Loeb semble tellement impressionné et respectueux des originaux qu'il n'arrive pas à les dépasser pour leur donner plus de sens ou plus d'émotion, pour dégager une nouvelle thématique avec le recul des années. Loeb reprend la relation entre Parker et Jameson en l'état, sans la développer ou l'approfondir. Jonah est juste irascible et impatient devant ce jeune dans le besoin, mais rien de plus. Peter est de nouveau tiraillé entre la rousse et la bonde, comme l'écrivait Stan Lee, dépassé par la situation. Les ennemis croisés ont une personnalité aussi épaisse qu'une feuille de papier à cigarette. Et tout semble juste une resucée de l'original, avec la même fibre naïve un peu irritante, un peu enfantine. Par contre, Tim Sale s'est surpassé. Il écrit dans les brèves notes de fin de volume qu'il souhaitait retrouver l'élégance du trait de John Romita senior, tout en y incorporant son propre style. Et il a parfaitement réussi. Il capture le style graphique des années 1960, en particulier en copiant le style vestimentaire. Mais les personnages ont acquis une dimension supplémentaire qui les sort de la naïveté des illustrations de l'époque en leur conférant une part d'ombre suggérée. Comme à son habitude, Tim Sale adopte une mise en page aérée de 3 ou 4 cases par page en moyenne, pour pouvoir réaliser de plus grands dessins. Il insère évidemment quelques pleines pages, voire doubles pages, mais en nombre raisonnable : Spider-Man se balançant au bout de sa toile, Gwen en passagère sur la moto de Peter, Spider-Man en train de prendre connaissance de la une du Daily Bugle, la tête en bas à hauteur du kiosque de journaux, ..., et bien sûr celle que tout le monde attend, à savoir la première apparition de MJ déclarant : Face it, tiger. You've just hit the jackpot. Elle est absolument magnifique car elle combine cette innocence propre aux comics des années 1960, avec une présence extraordinaire et une sensualité torride. Certes, Tim Sale évoque avec talent l'élégance de John Romita senior pour les scènes en civil, et il capture un petit peu de la spécificité de Steve Ditko pour les scènes de Spider-Man en costume. Mais le vrai spectacle, les visuels irrésistibles sont ceux où apparaissent Gwen ou MJ, ou les 2. Il faut voir la subtilité avec laquelle il met en scène l'inimitié de bon aloi entre les deux, alors qu'elles rendent visite en même temps à un pauvre Peter alité par un bon rhume. Tim Sale renoue avec la sophistication des meilleures comédies romantiques de l'âge d'or du cinéma américain. Du point de vue du scénario, ce tome n'est pas le meilleur car Jeph Loeb reste trop fidèle au modèle original. Par contre du point de vue graphique, Tim Sale marie les styles de l'époque avec ses encrages un peu appuyés pour mettre en images une comédie sentimentale subtile et magnifique. Il transforme un scénario nostalgique à l'excès en un tour de force graphique au pouvoir de séduction ravageur.

06/08/2024 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Les Enfants de Sitting Bull
Les Enfants de Sitting Bull

Mais désigner une victime, n’est-ce pas aussi grave que de la tuer ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, une biographie parcellaire du grand-père paternel de l’auteur. Sa première publication date de 2013. Cette bande dessinée est l’œuvre d’Edmond Baudoin, pour le scénario et les dessins, les couleurs. Elle est en noir & blanc et compte quatre-vingt-sept pages. Sur la photo : l’arrière-grand-père d’Edmond Baudoin. Il ne sait pas qui est la femme, pas la sienne. Son arrière-grand-père est morte jeune. C’est peut-être Son arrière-arrière-grand-mère ? Son grand-père Félix est né sous le règne de Napoléon III, en 1863. À la Trinité-Victor, près de Nice. Félix se souvenait d’avoir assisté à un passage de prisonniers de guerre allemands. La guerre de 1870. Il est mort à 96 ans, il avait 17 ans. Son père, veuf très tôt, avec une fille et deux garçons, savait bien mieux distribuer les coups que les caresses. Félix est allé à l’école, celle du curé, c’était la seule. Il a appris un peu de latin et la certitude que Dieu n’existe pas. Le reste du temps, il courait dans les collines avec des collets pour piéger les lapins. Et, pressé de quitter la maison familiale, il s’est engagé à Nice comme mitron chez un boulanger de la rue Pairolière. De temps en temps, tout en livrant, il faisait un détour par le port et ne se lassait pas de regarder les bateaux partir. Il avait 12 ans. À force de regarder les bateaux, il a fini par embarquer sur un voilier en qualité de mousse. Le père Jean Baudoin raconte la suite à ses deux enfants Piero et Edmond qui dorment dans le même lit : les mers, les océans, c’est immense. Les bateaux ont emmené leur grand-père sur la mer de Chine, la mer Rouge. Il a fait deux fois naufrage sur les côtes d’Amérique. Il sait qu’une fois c’était à Valparaiso, une ville du Chili. Ils ont peut-être remarqué la peau du visage de pépé, toute martelée de petits trous. C’est à cause de la variole. Félix l’avait attrapé à la Havane, à Cuba. Il a été attaché à un mât du navire pour qu’il ne se gratte pas. On lui donnait la soupe au bout d’un bâton pour ne pas être contaminé. Il a guéri tout seul. Avec son frère, Edmond écoutait Jean, leur papa qui leur racontait la vie de son papa Félix. Ils ne savaient pas si tout était vrai, ils n’osaient pas demander au grand-père, sa barbe blanche et ses yeux transparents les impressionnaient beaucoup trop. Mais, bien plus tard, ils ont fait des recherches, ils ont questionné des oncles et des tantes. Et la saga de Félix s’est confirmée, avec des compléments d’aventures encore plus extraordinaires. Leur grand-père s’est alors engagé sur un baleinier. Félix était jeune, léger et fort, il travailla donc dans les voiles. Et sur le baleinier on lui donna le poste de vigie. Il ne tua donc pas de baleines avec ses mains. Mais désigner une victime, n’est-ce pas aussi grave que de la tuer ? Les conditions de vie étaient infernales à bord et pour éviter les désertions, le baleinier n’accostait que dans les îles. Heureusement une grave avarie contraignit le navire à entrer dans un vrai port. Et presque tout l’équipage, dont Félix, se libéra. Pour ceux qui en ont déjà lu, ouvrir une bande dessinée de cet auteur contient toujours l’assurance de retrouver ses idiosyncrasies narratives, et de découvrir un récit totalement original et différent de toutes ses autres œuvres. Dès la première page (numérotée trois), il constate que ce bédéiste impose son approche de la narration mêlant texte et image, sans contrainte de devoir s’astreindre aux usages ou aux habitudes d’une bande dessinée. Cette page comporte une seule case de la taille de la planche, composée d’une photographie retouchée, celle de l’arrière-grand-père avec peut-être l’arrière-arrière-grand-mère, un pavé de texte en haut à gauche, six mots au milieu à droite pour situer la ville, et un dessin en bas à droite de La Trinité-Victor, apparaissant comme si cette partie se trouvait en-dessous de la photographie dont le coin aurait été déchiré. Chacune des deux pages suivantes se compose uniquement de deux cases de la largeur de la page avec du texte apposé en-dessous. Puis vient une peinture en pleine page, suivie par deux cases en noir & blanc réalisée à l’encre. Tout du long du récit, le lecteur découvre des mises en forme attestant de la liberté de narration de l’auteur. D’autres photographies : une prise devant la maison de Nice avec le grand-père Félix, le père Jean et les frères Piero et Edmond, une de Félix en tenue militaire de la marine des États-Unis en 1887, le bâtiment le Lancaster de la marine militaire, les documents américains du service de Félix dans la marine, une photographie de famille avec quinze membres de la famille Baudoin. De très belles peintures, en particulier des marines avec le navire sur lequel se trouve le grand-père à ce moment-là de sa vie et de très belles représentations vivantes de l’océan, une magnifique plage non loin de San Francisco lors du deuxième naufrage, un portrait de plein pied avec Sitting Bull et Buffalo Bill côte à côte, une vue à couper le souffle de Félix sur un hauban du pont de Brooklyn en cours de construction, une cérémonie indienne animée par Sitting Bull, etc. Régulièrement le lecteur éprouve le plaisir de découvrir une autre mise en forme pour mettre en valeur le moment correspondant : les dessins en noir & blanc à l’encre pour rendre compte de la représentation un peu vague du moment dans l’esprit des enfants, des représentations de type rupestre de bisons pourchassés par un cow-boy sur une grande plaine verte, un indien sur son cheval avec une parure représenté dans une veine expressionniste pour faire ressortir sa dimension sacrificielle, un fac-similé d’affiche pour annoncer l’arrivée du cirque de Buffalo Bill (Wild West and Congress of rough riders of the World), une case reprise d’une autre bande dessinée de l’auteur (Couma acò, 1991), des interprétations d’art des Premières Nations (La mue du hibou de Pitaloosie Saita, Ève et le serpent de Pitseolak Ashoona, À portée d’arc-en-ciel de Napachie Pootoogook, Oiseau aux ailes déployées de Lucy Qinnuayuak), une aventure de sept page de l’Inuit Rouge Gorge dessinée comme des pages franco-belge traditionnel. Avec le recul, le lecteur se rend compte l’artiste évoque ainsi comment l’art des Inuits a nourri ses propres représentations. Il a également utilisé une page de texte sans aucun dessin. Sous réserve qu’il accepte de tenter l’aventure de lire une telle bande dessinée oscillant entre texte illustré et narration d’une action en plusieurs cases, le lecteur découvre donc la biographie de Félix Baudoin, factuelle chaque fois que l’auteur a pu en vérifier la réalité historique, teintée de ses souvenirs de temps à autre. La vie de cet homme l’a amené à bourlinguer à partir de douze ans, à rencontrer Sitting Bull (1831-1890, Taureau assis ou Bison qui s’assoit), William Frederick Cody (1846- 1917, Buffalo Bill), et même à fonder une famille. Baudoin évoque rapidement sa vieillesse, la rencontre entre ce grand-père et John Carney (dont il a évoqué la vie dans Couma acò , 1991). Puis la bande dessinée continue sous la forme d’une page de texte dans laquelle l’auteur fait le constat que cette collection de faits ne peut pas rendre compte de l’expérience de la vie de Félix Baudoin : la réalité de son quotidien (par exemple les douleurs corporelles accompagnant de longues chevauchées, ou le froid et la solitude de nuits à la belle étoile), ni de ses actes. Cette histoire est trop didactique à ses yeux. Son grand-père n’a pas tué de baleines, mais il remplissait le rôle de vigie : désigner une victime, n’est-ce pas aussi grave que de la tuer ? Il a peut-être participé à des atrocités, contre les Indiens, violé des Indiennes ? Suit alors une deuxième partie de seize pages dans laquelle Edmond évoque une facette de son séjour au Canada : la découverte des arts des Premières Nations, sa rencontre avec Doreen Stevens, artiste algonquine de Kitiganzibi, la découverte de la région de l’Outaouais au Canada, du canton de La Vérendrye, d’une longue marche dans une zone naturelle, également évoquée dans Les essuie-glaces (2006). Puis il parle des pensionnats pour autochtones et des décisions de Duncan Campbell Scott, surintendant général des affaires indiennes du gouvernement, pour se débarrasser du problème indien. Enfin le lecteur découvre une aventure de Rouge Gorge, Inuit, défendant sa tribu contre les colonisateurs, à la manière d’une aventure de Jerry Spring, une forme de juste retour des choses, mais aussi une aventure en miroir pour montrer comment les vainqueurs accaparent le récit culturel. Comme à son habitude, Edmond Baudoin se lance dans une aventure narrative : cette fois-ci une biographie d’un membre de sa famille. Il fait preuve de rigueur en précisant ce qui relève des faits vérifiables, ce qui relève de la tradition orale de sa famille, ce qui relève de son ressenti. Il raconte visuellement cette histoire avec sa personnalité entière, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’une bande dessinée traditionnelle, que parfois le lecteur pense plus à un texte illustré, mais la narration visuelle ne peut pas non plus être réduite à ça. Qu’il s’agisse de tableaux en peinture directe ou de cases qui semblent avoir été griffonnées à l’encre, les images disent beaucoup de chose, toujours porteuses du point de vue de l’auteur. Après s’être contraint à rester dans le domaine de la biographie pure, Edmond Baudoin fait le constat que le récit qui en découle est trompeur par omission, ou plutôt s’avère frustrant par ce qu’il ne dit pas. Il relate alors sa propre découverte du Canada et de l’histoire des Premières Nations dans laquelle son grand-père a joué un petit rôle, celui d’un aventurier comme tant d’autres. Le tome se clôt avec une bande dessinée d’aventure de sept pages, très premier degré, une inversion des rôles entre cow-boys et Indiens qui ne fait pas office de revanche basique, car il s’agit d’une inversion culturelle plus que de domination conquérante.

06/08/2024 (modifier)