Un pour tous, tous pour trognon !
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Ce tome est le premier d'une intégrale qui en compte deux. Sa première parution date de 2023, et il reprend des histoires parus de l'hebdomadaire Pif Gadget entre le numéro 322 d'avril 1975, et le numéro 463 de janvier 1978. Toutes les histoires ont été écrites et dessinées par Jean-Claude Poirier (1942-1980), et mises en couleurs par son épouse Violaine Poirier. le tome commence par un petit mot de Bilitis Poirier, la fille de l'auteur, qui explique le processus de restauration des couleurs, les roses bonbon, les verts pomme, les jaunes citron, etc. Suit une copieuse introduction rédigée par Rodolphe Massé, écrivain, journaliste et rédacteur français, de sept pages évoquant Horace cheval de l'Ouest, la première création de Poirier dans Pif Gadget, puis Maximax et Piedlégé, cocréé avec Jacques Lob et précurseur de Supermatou, la qualité de vrai superhéros de Supermatou, les méchants d'une histoire et les méchants récurrents, la ville en caoutchouc, la poétique singulière des récits, et l'importance grandissante du superhéros et de son compagnon canin au sein de Pif Gadget. Il précise que les éditions Revival s'attèleront à la réédition de la série Horace après le second tome de Supermatou.
Supermatou et son cerveau-chien, 6 pages : à première vue, Modeste Minet ressemble à tous les petits garçons de Raminagroville, son pays natal, de nature serviable, il est toujours prêt à rendre service. Mais comme c'est un enfant distrait, il a parfois tendance à oublier les super-pouvoirs dont l'a doté la nature, ce qui ne manque pas de provoquer des catastrophes. Il est en train de rentrer chez lui avec son cartable à la main, quand un conducteur en panne lui demande de l'aider à pousser sa voiture. Il se place derrière, la soulève au-dessus de sa tête et l'envoie devant lui : elle finit sa course dans la calandre d'un camion portant la mention Fruizé Légumes, son routier demandant au chauffeur ce qu'il fait sous ses roues. le chien Robert recommande à Modeste de continuer à rentrer chez lui pour aller faire ses devoirs. Ce chien de la famille a, quant à lui, l'aspect extérieur d'un honnête cabot de province, mais il ne faut pas se fier aux apparences. Robert se redresse sur ses deux pattes et parle à Modeste : il lui demande ce qu'il y a eu de neuf à l'école. Modeste lui indique qu'il va avoir besoin de son chien car il y a compo de calcul le lendemain. Robert prend le devoir en question : enfantin, il va expliquer ça au garçon, car il est une véritable encyclopédie sur pattes.
Les époux Minet par contre, sont aussi normaux que tout le monde et n'imaginent pas un instant la double vie des héros. Au repas du soir, le poste de télévision annonce la disparition d'Alphonse Trognon, le sympathique instituteur de l'école de garçon. Modeste déclare qu'il monte se coucher, avec Robert sur les talons. Il se change derrière le paravent dans sa chambre. Supermatou et son cerveau-chien prennent leur envol par la fenêtre : un pour tous, tous pour trognon !
Comme l'évoque la fille de l'auteur dans son paragraphe d'explication sur la restauration, le lecteur est tout de suite frappé par les couleurs franches et acidulés, gaies, rappelant le monde de l'enfance, d'un rendu parfait (ce qui n'était pas le cas des multiples rééditions précédentes). de la même manière, l'artiste représente les êtres humains avec une forme de simplification, à commencer par quatre doigts pour chaque main. Il leur donne une tête un peu plus grosse qu'une anatomie exacte, et de grands yeux dans le visage, et bien sûr des gros nez. Pour autant, il utilise un trait de contour fin, lui permettant d'intégrer de nombreux détails dans chaque case, sans pour autant qu'elle ne paraisse surchargée. Jean-Claude Poirier prend progressivement confiance en sa création et introduit des éléments parodiques ou humoristiques supplémentaires. Dans ce monde coloré, les maisons présentent une étroitesse peu commune, visiblement plus grandes à l'intérieur qu'à l'extérieur, il n'y a qu'à comparer la taille de la chambre de Modeste quand il s'y trouve avec les dimensions de la maison quand il en est juste sorti en costume de superhéros.
Dans la dernière page de la première histoire, le lecteur remarque un cadre au mur, avec une girafe caractéristique de Guillermo Mordillo (1932-1919). Dans la deuxième histoire, l'artiste s'amuse bien avec des effets sonores dans un lettrage évoquant des lettres comme des ballons de baudruche. Parfois, le lettreur s'amuse même à changer de couleur d'une lettre à l'autre, par exemple bleu, suivi de rouge, suivi de bleu, suivi de rouge, etc., quand Supermatou chante une berceuse. de temps à autre, un panneau porte une inscription rigolote, comme : Attention PAF fréquents. Dès la deuxième histoire, les véhicules motorisés, voitures et camions, disposent d'yeux sur le devant, puis une bouche, puis peuvent parler. Un ou deux camions se déplacent même la clope au bec, la gapette vissée sur le toit de la cabine. À partir de la cinquième histoire, les habitations, pavillons et immeubles, présentent un comportement peu commun. Ils peuvent s'écarter, se ramollir, parfois se déplacer (par exemple sous l'action d'un équivalent du joueur de flûte de Hamelin). Supermatou en soulève à plusieurs reprises, soit pour voir ce qu'il y a en dessous, soit pour les déplacer. Certains animaux parlent quand l'histoire le requiert. le lecteur retombe en enfance dans ce monde farfelu obéissant à ses propres règles internes qui défient régulièrement les lois scientifiques et la réalité urbaine ou animalière.
Chaque histoire peut être lue indépendamment des autres, avec son ennemi à arrêter ou des choses à remettre dans l'ordre (tout relatif) normal de Raminagroville. L'auteur accommode à sa sauce quelques personnages classiques : le joueur de flûte de Hamelin, la voyante douée en hypnotisme, King Kong revu et corrigé, les voleurs de banque et de bijouterie, l'éléphant du cirque, le père Noël (qui habite au fin fond de la galaxie) et ses aides (qui voyagent en soucoupe volante avec sa sous-tasse et sa cuillère), le savant et inventeur de génie (le professeur Chanteclair, avec par exemple sa potion pour rapetisser, ou celle pour passer à travers les murs) et sa nièce Rosine Feufollet, les jeux du cirque, Stan Laurel & Oliver Hardy, une variation sur le monstre du Loch Ness, un cyclope, un amalgame très libre entre Cassius Clay (1942-2019, Muhammad Ali) et Superman. Il invente également des méchants récurrents : le terrible nourrisson Agagax que l'abus de lait transforme en génie criminel, l'ancien éboueur Radégou et sa super chouette, ainsi que Arsène Rupin gentleman cambrioleur (enfin, surtout cambrioleur et maître du déguisement et de l'évasion). Mise à part les deux premières apparitions d'Agagax, pour chacune des apparitions de ces trois ennemis récurrents, l'auteur aligne plusieurs épisodes de suites dans lesquels ils font des leurs : sept pour Radégou, sept pour Agagax, quatre pour Arsène Rupin.
Le lecteur est vite emporté par la verve de l'auteur. Les récits sont gentils dans le sens où le bon superhéros s'oppose aux méchants, mais pas neuneus. Dans la deuxième histoire, le scénariste mène concomitamment une histoire à la trame très classique de Supermatou arrêtant les membres d'un gang, puis leur chef, pendant que Robert se livre à un commentaire sur la mécanique des scénarios de western, fonctionnant toujours de la même manière, et le lecteur constate que ce commentaire s'applique tout aussi bien à l'histoire en train d'être racontée. Même s'il n'éprouve pas de sentiment de nostalgie en retrouvant ou en découvrant ces histoires, le lecteur prend plaisir à ces aventures simples et pleines de fantaisie de superhéros. Il accepte bien volontiers d'accorder une suspension d'incrédulité pleine et entière : Modeste revêt son costume et peut voler et distribuer des coups d'une grande force (sans jamais blesser qui que ce soit bien sûr), le cocker Robert peut parler et voler, sans parler de son odorat qui lui permet de retrouver n'importe qui n'importe où. le nourrisson Agagax dispose d'un landau volant. Arsène Rupin se déguise en tout et n'importe quoi à volonté, et s'évade de la prison du commissariat comme s'il sortait d'un jardin public : bien volontiers car c'est la logique interne de la série. Peu importe l'origine des pouvoirs de ce superhéros (elles ne sont pas racontées), peu importe leurs éventuelles variations, et même le changement de couleur intermittent de son masque qui est le plus souvent rouge, mais qui peut être bleu le temps d'un récit ou deux.
Le lecteur sourit à l'inventivité du scénariste et à sa poésie, à chaque histoire. Dans cette logique interne, le fait que le soleil éprouve de la peur à l'idée de se lever apparaît tout à fait cohérent car il craint le combat qui va se dérouler dans la journée et dont il sera le témoin. le fait qu'une construction comme une maison puisse ramollir découle logiquement des caractéristiques même du dessin de JC Poirier. Il est tout aussi normal que Marguerite Dupré, une piquante génisse au regard profond, regagne son étable d'un pas alerte debout sur ses deux jambes arrière, revêtue d'une robe à fleur avec son petit sac à main, et qu'elle se fasse chloroformer par un vil kidnappeur. Ou même plus simplement qu'un chien porte un masque pour dissimuler son identité secrète. Tout cela participe du monde de l'enfance. Dans le même temps, le lecteur adulte garde à l'esprit cette deuxième histoire et son métacommentaire en direct, et se dit que s'il le souhaite, il peut faire passer son cerveau en mode analytique, reprendre un point de vue adulte et voir dans ces histoires le commentaire sous-jacent sur telle facette de la société de l'époque (mais c'est moins amusant comme lecture).
Il faut faire preuve d'une volonté de fer pour résister à l'envie de se jeter sur ce tome. le plaisir de la parodie de superhéros, inventive et française, et d'autres éléments culturels. Les dessins si vivants, y compris jusque dans des objets. Les aventures rondement menées, facétieuses, avec des dialogues et des commentaires qui gagnent en richesse d'histoire en histoire. Des situations abracadabrantes et farfelues, une facétie de tous les instants, une plongée inespérée dans le monde de l'enfance, dépourvue de niaiserie ou de mièvrerie. Que du bonheur.
Le dessein du sociologue n'est pas de juger, mais de comprendre.
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Ce tome contient une biographie partielle de Pierre Bourdieu (1930-2002), sociologue, entremêlé de la propre histoire de la relation de Pascal Génot avec l'Algérie. Sa parution date de 2023. le scénario a été réalisé par Pascal Génot, docteur en sciences de l'information et de la communication, ayant été chargé d'enseignement en sociologie des publics, d'après une enquête documentaire réalisée avec Saadi Chikhi. Les dessins ont été réalisés par Olivier Thomas. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc qui compte deux-cent-quarante-deux pages. L'ouvrage se termine par un dossier de quatre pages dont une de photographies sur les approches et les sources documentaires, deux pages de bibliographie, une page de remerciements.
Alger en 2023, le souvenir de nombreuses manifestations : les rassemblements pro-démocratiques de janvier-mars en 2011, les mobilisations contre un projet d'exploitation du gaz de schiste à In Salah en janvier 2015, la répression des émeutes populaires des 4-10 octobre 1988 à Alger, la marche kabyle contre les répressions policières aux portes d'Alger le 14 juin 2001, les manifestations pour la paix et l'indépendance en décembre 1960 dans plusieurs quartiers populaires d'Alger, le Hirak issu à partir de mars 2019 d'un refus d'un cinquième mandat présidentiel d'Abdelaziz Bouteflika, les manifestations du printemps berbère en Kabylie à Tizi-Ouzou en mars-avril 1980, la première fête de l'indépendance de l'Algérie le 5 juillet 1962. Chapitre un : un aller pour l'Algérie. Paris en juillet 2015, Pascal Génot retrouve Mohand devant la station de métro Barbès-Rochechouart. Ils échangent des nouvelles sur les membres de leur famille respective. Ils se connaissent depuis 2011.
Quelques années auparavant, le scénariste avait coécrit une BD qui se déroule entre Marseille et l'Algérie. L'idéal aurait été d'aller sur place faire des repérages, s'imprégner des lieux pour mieux les ré-imaginer ensuite… Mais depuis la guerre civile des années 1990, l'Algérie reste un pays relativement fermé. le visa ne s'obtient pas facilement et la circulation hors d'Alger et d'Oran, les grandes villes du nord, est fortement déconseillée aux voyageurs étrangers. L'occasion s'est finalement présentée en mars 2011. Il venait de terminer une thèse sur les minorités culturelles au cinéma, une recherche qu'il avait faite à partir de la Corse, sa région natale. Grâce à une amie, le festival du film Amazigh (berbère) l'a alors invité pour faire une conférence. Mohand filait un coup de main. Il était venu les chercher à l'aéroport, lui et d'autres invités. Alger en mars 2011, Pascal a voyagé depuis Marseille, avec Danièle l'amie qui lui avait proposé ce séjour. Poète militante antiraciste, elle n'avait jamais cessé de venir en Algérie, même dans les années les plus dures. Mohand les attend en compagnie d'un second chauffeur, Nasser, et d'autres invités du festival, une réalisatrice et une actrice venues de Tunis. Danièle présente Pascal à Mohand, en tant que scénariste de BD, et ce dernier lui demande de revenir six mois plus tard à l'occasion du festival de BD à Alger pour animer une formation sur le scénario. Pascal accepte.
À la découverte du titre, le lecteur comprend qu'il va être question de la période de la vie du sociologue qu'il a passé en Algérie, c'est-à-dire de 1956 à 1960, d'abord au titre de son service militaire, puis pour des enquêtes et études de terrain. Mais le récit ne commence pas avec le sociologue : il débute avec l‘évocation de huit grandes manifestations de protestation en Algérie. Puis il passe à la mise en scène du scénariste : sa rencontre fortuite en 2015 avec un Algérien qui fut son guide, suivi par un retour dans le passé en 2011. Pierre Bourdieu est évoqué pour la première fois en page vingt-huit dans une photographie où il discute avec l'écrivain instituteur Mouloud Feraoun (1913-1962). Dans ces quelques pages, l'artiste impressionne déjà fortement le lecteur : le soin apporté à cette vue de la ville d'Alger depuis un balcon où aucun détail ne manque, la foule composée d'individus tous distincts avec les marques de l'époque correspondante, les forces policières, la station Barbès-Rochechouart avec le métro aérien immédiatement identifiable, la foule bigarrée, le marchand de journaux, l'architecture caractéristique de la station avec ses escaliers menant au quai, puis l'évocation de l'aéroport d'Alger, une scène d'émeute en janvier 2011, le trajet à travers la ville d'Alger avec chaque quartier représenté conformément à la réalité. du travail d'orfèvre avec un soin remarquable apporté à l'exactitude géographique et temporelle.
La rigueur des auteurs lui ayant donné entièrement confiance, le lecteur continue. Il découvre qu'ils alternent donc entre des scènes du passé proche au cours desquelles l'artiste illustre les démarches du scénariste pour reconstituer le déroulement historique du séjour du sociologue en Algérie, et la reconstitution proprement dite de ce séjour également raconté sous forme de bande dessinée. le travail de représentation continue avec la même qualité élevée et le même souci d'exactitude et de précision. le lecteur ressent bien que la narration est conduite par la démarche de recherche du scénariste et que le dessinateur doit se mettre à son service. Pour autant, il ne s'agit pas d'un texte livré clé en main, charge au dessinateur de trouver comment apporter des informations visuelles. Par exemple, de nombreuses séquences relèvent d'une scène représentée en plusieurs cases. le lecteur découvre également des pages muettes, c'est-à-dire dépourvues de texte, où toute la narration est réalisée par le biais des seules images. En outre, le dessinateur varie les constructions de page en fonction de la nature de ce qui est raconté ou exposé, mettant à profit la grande variété offerte par la bande dessinée : facsimilé de carte géographique, reproduction de unes de journal, reprise d'une photographie en dessin, forme de case en trapèze pour opposer deux personnes (par exemple Albert Camus et Jean-Paul Sartre en page quarante-six), dessin en pleine page pour un paysage remarquable (l'assemblée populaire nationale en page soixante-quinze), cases de la largeur de la page pour un trajet en voiture, dessin en double page et en ombre chinoise pour un bâtiment (pages cent-quatre et cent-cinq), reprise de couverture de livres, portrait d'après photographie de personnalités (l'extraordinaire portrait de Raymond Aron et de Germaine Tillion en page cent-vingt, un photoréalisme aussi réussi que complexe à réaliser), vignettes rectangulaires disposées en pourtour d'une double page pour encadrer un texte d'exposition sur la proto-sociologie, schéma en organigramme pour illustrer le concept de Champ, diagramme pour les différentes formes de patrimoine, reprise de slogans dans des graphies variées, etc. S'il y prête attention, le lecteur se retrouve fortement impressionné par l'intelligence et la pertinence graphique du récit.
Le dessinateur s'avère d'autant plus méritant que le scénariste a conçu un ouvrage ambitieux et sophistiqué. le lecteur comprend que les séquences se déroulant de 2011 à 2015 servent au moins deux objectifs. le premier est de donner au lecteur les éléments lui permettant de prendre du recul, de situer l'origine social du scénariste, la manière dont lui est venu l'idée de retracer le parcours de Bourdieu en Algérie, l'objectif poursuivi et la méthodologie mise en oeuvre. En cela, l'auteur affiche que cette démarche est personnelle et que sa manière d'aborder et d'exposer le sujet est également personnelle. le second est de montrer des facettes de la société algérienne dans les années 2010 de manière à fournir un point de comparaison aux observations de Bourdieu fin des années 1950, début des années 1960, faisant ainsi ressortir les éléments spécifiques de sa période d'observation. Incidemment, ce dispositif fait également ressortir les effets durables des travaux de Bourdieu dans son analyse sociologique de cette société, et lors des interviews avec les personnes qui l'ont rencontré ou côtoyé à l'époque. Ces séquences permettent de prendre du recul pour considérer le parcours de Bourdieu, ses démarches et la pérennité de ses analyses.
La forte pagination de l'ouvrage permet aux auteurs d'approfondir de nombreuses facettes de leur propos. le scénariste fait oeuvre de vulgarisation et même d'histoire en évoquant l'évolution de la situation en Algérie, pendant la guerre d'indépendance et après, les missions confiées au soldat Bourdieu, les différentes positions d'intellectuels comme Francis Fanon (1925-1961), Jean-Paul Sartre (1905-1980), Albert Camus (1913-1960), Raymond Aron (1905-1983), Germaine Tillion (1907-2008), Mouloud Feraoun (1913-1962). Il aborde la situation de l'Algérie sous l'angle sociologique, mais aussi historique, économique, culturel, politique. L'ouvrage est découpé en six chapitres : Un aller pour l'Algérie, Seconde classe, La guerre moderne, Un nouveau regard, Entre-deux, Maintenir l'ordre. Au fil de ces chapitres, l'auteur commence par retracer la vie de Pierre Bourdieu pendant son service militaire, s'interrogeant à la fois sur la genèse de son intérêt pour ce pays, et sur le rôle qu'il a joué en tant que militaire dans ladite guerre d'indépendance, au sein de la force armée du pays colonisateur. Par la suite, il ne se contente pas d'une biographie inscrite dans l'Histoire, il réalise une introduction vulgarisatrice sur la sociologie en évoquant rapidement Emmanuel Joseph dit l'abbé Sieyès (1748-1836), Claude-Henri de Rouvroi de Saint-Simon (1760-1825), Auguste Comte (1798-1857), Karl Marx (1818-1883), Émile Durkheim (1858-1917), Max Weber (1864-1920). Il explique de manière synthétique les principaux apports théoriques de Pierre Bourdieu : les champs, le capital et l'habitus, et bien sûr les mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales. Il s'attache également à mettre en lumière l'importance essentielle de la collaboration entre Bourdieu et Abdelmalek Sayad (1933-1998), le lecteur souriant au parallèle avec le scénariste et son guide et ami Mohand.
En fonction de sa culture, le lecteur peut être familier du sociologue Pierre Bourdieu et de ses oeuvres, de la guerre d'indépendance de l'Algérie, ou non. Olivier Thomas et Pascal Géno, avec Saadi Chikhi, ont réalisé un ouvrage remarquable, dense et accessible. La narration visuelle s'avère dense elle aussi, d'une qualité supérieure pour la reconstitution historique, pour la description des lieux, et pour la pertinence des mises en page et en scène pour raconter chaque séquence. le scénariste s'avère tout aussi rigoureux dans son approche, approfondissant avec une rigueur pénétrante chaque facette de son enquête algérienne, et une prise de recul sophistiquée pour que le lecteur puisse se faire sa propre opinion en ayant pris connaissance des éléments nécessaires. Remarquable.
À part utiliser et séduire les mecs, tu n'es capable de rien.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Maran Hrachyan, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cent-soixante-deux pages de bande dessinée.
Un animateur est en train de présenter un numéro de l'émission télévisuelle Faites entrer le coupable, concernant un tueur : Denis Palmier, jeune homme beau, séduisant, habillé soigneusement, un homme qui sait plaire aux femmes. Selon la police, cet homme a violé 22 femmes, dont 15 tuées et dépecées. C'était il y a plus de 20 ans, entre 1991 et 1997. Les femmes avaient toutes entre 20 et 35 ans et toujours le même profil ; grandes, fines, cheveux bruns. Abandonnant les corps dans des locaux poubelles, il en gagna son surnom : Dépeceur de poubelles ! Il est accusé de viols, de meurtres avec préméditation, et d'outrages à cadavres. Jugé en décembre 2001, il est condamné à la prison à perpétuité. Mais remontons le temps : le 25 juin 1992, la concierge d'un immeuble parisien, en sortant les poubelles, aperçoit un sac suspect, déchiré et laissant échapper du sang. Elle y fait une découverte macabre : une main humaine. Terrifiée, elle appelle la police. Les enquêteurs découvrent le corps d'une femme, coupé en morceaux et distribué dans différents sacs. Les morceaux sont sectionnés au couteau et à la scie. En ouvrant le sac, elle a vu une main et du sang partout ! Elle a hurlé pour appeler son mari. Elle était terrifiée, elle n'a pas… Pendant cette partie de l'émission, à Paris en 2018, Brune, une jeune étudiante de vingt-cinq ans, s'est maquillée et habillée pour sortir. Elle éteint son ordinateur qui diffusait l'émission. Elle sort de son appartement, habillée d'un jean, de sandales et d'un haut à manche courte, avec son sac à main et un sac avec un cadeau pour la soirée.
Brune se rend à la soirée à pied. Elle passe devant un groupe de quatre jeunes hommes sur le trottoir. L'un d'eux s'adresse à elle, en lui disant qu'elle est mignonne comme tout. Elle les dépasse en sentant leurs regards dans son dos, en train de détailler ses chaussures, son sac à main, son postérieur. Elle jette un coup d'oeil en arrière. Elle arrive à la soirée qui se tient dans un appartement parisien, à l'étage. Elle salue Matisse qui lui ouvre la porte. Une quinzaine d'invités qui sont en train de papoter, certains avec une bière, d'autres en train de se rouler une clope, ou de flirter. Elle rejoint deux copines et l'une d'elle raconte un de ses rencarts, un homme rencontré sur Tinder, plutôt mignon, mais il ne parlait que de lui. Au cours de la conversation, il lui montre ses photographies de vacances en Corse. À un moment, il part à la cuisine pour chercher un truc à boire et elle en profite pour passer rapidement les photos. Elle tombe sur des vidéos porno trop chelous filmés avec son portable, puis des vidéos hardcore. C'était tellement chelou qu'elle a eu peur. du coup, elle s'est barrée en disant qu'elle allait acheter du vin. Alex Dubois vient les saluer, répond qu'il a l'appli Tinder mais qu'il n'y va pas souvent, car il préfère les vraies rencontres.
Le début donne le ton : l'histoire d'un violeur et tueur en série, dans une émission anxiogène, le poids du regard de quatre jeunes hommes sur une femme dans la rue, une histoire de rendez-vous Tinder un peu glauque. Brune Fleury accepte bien volontiers de se faire raccompagner chez elle en voiture par Alex, mais il décide d'aller se garer chez lui, plutôt que de la déposer en bas de chez elle. La page neuf est dépourvue de mots et place le lecteur dans une vue subjective depuis le regard d'un de ces hommes : un regard sur les chaussures, puis sur la bretelle du sac à main, puis sur la manière dont Brune ne tient que la bretelle pour éviter que le sac ne ballote, puis sur son postérieur. L'intention est claire : une potentielle agression pour la détrousser, et un regard pour jauger son potentiel physique au lit. À bien y penser, il n'y a eu factuellement que l'apostrophe non sollicitée : Hé mademoiselle, vous êtes mignonne comme tout ! Mais aussi, l'émission sur le violeur en série et la présence de quatre mâles apparemment désoeuvrés pèsent consciemment ou inconsciemment sur l'esprit de la jeune femme. Ou encore un homme qui marche derrière elle, la suivant dans la station de métro, la main dans la poche. le lecteur assimile ces dangers implicitement, sans qu'ils ne soient dits.
C'est même une caractéristique de la narration de l'autrice : cinquante-quatre pages dépourvues de texte, de tout mot. Ce mode de narration visuelle silencieuse provoque automatiquement la participation du lecteur, la formulation de cause à effet d'une case à l'autre, de suite logique, et engendre rapidement des supputations. En fonction de son état d'esprit, il fait des suppositions. Par exemple, ces onze cases de la page neuf qui détaille le dos de la silhouette de Brune : s'agit-il d'une intention d'agression de l'un des hommes, ou s'agit-il du ressenti de Brune indépendamment de leurs intentions réelles ? Dans un cas comme dans l'autre, cela produit un effet anxiogène. du coup, quand son copain Alex décide d'aller garer sa voiture dans son parking, plutôt que de déposer Brune en bas de chez elle, c'est sûr que ce n'est pas normal, d'autant plus que la discussion se tarit. En outre la radio diffuse un autre numéro de Faites entrer le coupable, l'histoire de Marc Fischer, qui a violé Lilianne Bissonnet, puis lui a asséné treize coups de couteau. C'est sûr qu'il va se produire un drame, une agression physique, un acte sexuel non consenti. Alex a forcément une idée derrière la tête.
La narration visuelle s'avère très agréable : aérée, avec une économie de texte, sept dessins en pleine page, un double page. L'artiste utilise des cases sagement rectangulaires, disposées en bande, faisant varier leur nombre en fonction de l'importance qu'elle souhaite donner à une action, ou à un simple geste, à un regard, à un objet, à un paysage. La première page commence avec huit cases de la même taille, disposée en quatre bandes de deux pour évoquer le cadrage de l'écran de télévision, ou d'ordinateur en l'occurrence. Page suivante : quatre cases de la largeur de la page pour mettre en valeur les gestes délicats de Brune se maquillant, d'abord les cils, puis les lèvres. le nombre de cases peut varier de deux, hors les dessins en pleine page, à dix, avec l'utilisation régulière d'une page construite sur trois bandes de deux cases. Les dessins sont réalisés au crayon, puis habillés avec des couleurs réalisées à l'infographie. L'artiste donne plus de consistance à la plupart des surfaces avec des ombrages et des textures légères au crayon, tout en conservant une lisibilité parfaite. Elle dessine des personnages normaux, en bonne santé, sans être d'une beauté particulière. Elle s'attarde régulièrement sur les regards, le lecteur ne pouvant alors pas s'empêcher de se demander ce que pense le personnage, quel est son état d'esprit, en particulier celui de Brune, souvent indéchiffrable. Elle réalise de nombreuses planches ou cases mémorables : le regard en vue subjective des hommes dans la rue, l'appartement très propre d'Alex, la reprographie de la couverture de Patrick Dewaere : À part ça la vie est belle (2021) par Hrachyan et Laurent-Frédéric Bollée qu'Alex prête à Brune, les gestes déplacés et timides d'Alex, la dalle des Olympiades dans le treizième arrondissement de Paris, la voiture qui roule plusieurs cases durant pour s'éloigner de Paris, le regard d'une chouette dans un arbre la nuit, le sourire chaste et timide de Brune, etc.
Le lecteur se retrouve ainsi dans un état d'inquiétude qui monte progressivement, se demandant s'il sur-interprète des petits riens insignifiants, ou si au contraire il ne prend pas la mesure de ce qui est train de se passer. Il essaye de se faire une idée en se fixant sur les réactions de Brune, mais celle-ci est une jeune femme calme et posée, s'exprimant avec peu de mots, n'extériorisant que peu ses émotions. Dans l'instant et avec le recul, il s'avère très difficile de savoir ce qu'elle ressent, et elle réagit le plus souvent avec calme et posément. D'un côté, elle est rebutée par les avances insistantes d'Alex, puis d'un autre jeune homme qui voient tous les deux en elle une partenaire sexuelle. le second lui indique même explicitement qu'il ne croit pas en l'amitié entre un homme et une femme. Ça n'existe pas. D'un autre côté, il dit encore qu'il estime qu'elle l'a bien cherché, et que ça n'arrive qu'à elle, comme si quelque chose de conscient ou d'inconscient dans le comportement de Brune pourrait être interprété comme des signaux de disponibilité sexuelle. le lecteur se retrouve devant une autre ambiguïté avec une nouvelle émission de Faites entrer le coupable, cette fois-ci sur des meurtres commis par une femme, avec la façon sensationnaliste de présenter les faits, comme si elle appartenait à la même engeance que les violeurs et tueurs en série. Mais pour avoir vu les faits se dérouler, le lecteur a bien constaté qu'il n'est pas possible de les mettre sur le même plan, que ce n'est pas comparable, ce qui emporte sa conviction sur les responsabilités des uns et des autres dans ce qu'il vient de lire.
Harcèlement de rue ou simple remarque en passant, séduction féminine passive ou comportement masculin harceleur : l'autrice joue admirablement avec les ambiguïtés en s'appuyant sur une narration à forte composante visuelle, conduisant ainsi le lecteur à s'interroger. Il perçoit Brune comme une victime potentielle, et pourtant les faits ne vont pas dans ce sens. La conclusion rétablit les faits et les responsabilités, levant ainsi le doute sur le comportement d'Alex Dubois, de Pacôme Gérard Kulakowski et de Brune Fleury, et sur leur responsabilité personnelle. Éclairant.
Le fils de Mike Tyson et de Joey Starr. Après un combat à mort à l'arme blanche rouillée.
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Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre, de nature semi-autobiographique. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Evemarie, pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-quatorze pages de bande dessinée. Cette même année, l'autrice a également réalisé Les dents longues avec Courty au scénario, une parodie de conte. le tome commence avec un avant-propos d'une page, rédigé par la docteure Hortense Mineur, cancérologue, radiothérapeute à la clinique Tivoli à Bordeaux.
Le radioréveil se déclenche : c'est la chanson Boule de flipper, de Corynne Charby. Clémentine Fonzarelli se lève pendant que son conjoint Arthur reste un peu au lit, encore sous le coup de la violence de ce réveil. Elle va prendre sa douche, et elle sent comme une boule au nichon dans le sein gauche. Elle décide de prendre rendez-vous avec son généraliste. Lors de la consultation, celui-ci lui confirme ce qu'elle a détecté par elle-même, et il lui prescrit de façon illisible une mammographie et une échographie. C'est parti pour le Nichon Tour, bientôt dans le labo le plus proche ! Clémentine se rend dans le centre de radiologie, imagerie et analyse de son quartier, tout en constatant que la devanture n'a rien de discret. La secrétaire l'admoneste parce qu'elle a cinq minutes d'avance, parce qu'elle n'a pas apporté ses précédents clichés, même si c'est la première fois. Elle va s'assoir à côté des autres personnes en train de patienter, et elle demande à son voisin, un homme avec une jambe dans le plâtre, s'il vient lui aussi pour une boule au nichon.
Vient son tour de passer : la radiologue se montre encore moins aimable, donnant des ordres de manière sèche et péremptoire. Se déshabiller, attacher ses cheveux, se placer sur l'appareil, ne pas bouger attendre que le médecin passe, en la reprenant parce que Clémentine a fait un bon mot, s'assoir, sans se rhabiller. Au bout d'une demi-heure d'attente sur une chaise, elle revient pour lui ordonner de se rhabiller et de se dépêcher car elles vont faire une échographie. Clémentine est maintenant allongée sur la table, la docteure penchée sur elle en faisant l'échographie qu'elle commente : la patiente a une boule au nichon, ce qui étonne modérément Clémentine. La docteure continue : c'est peut-être très grave… ou peut-être pas. Il va falloir qu'elles se revoient pour qu'elle prélève une carotte de la boule au nichon. Clémentine demande : une carotte ? La docteure précise : non pas une carotte, une biopsie. Sa patiente reprend : une carotte bio ? L'explication continue : un prélèvement dans le nichon pour en extraire une carotte à analyser, en fait. Clémentine reprend un rendez-vous chez son médecin traitant pour lui expliquer que la radiologue veut une carotte. Il lui indique d'aller voir le docteur Loche, c'est sa spécialité. Clémentine pouffe du fait du nom du spécialiste. Après son départ, le médecin appelle son collègue pour lui indiquer qu'il lui envoie une nouvelle patiente et que son nom l'a bien fait marrer. La nuit au lit, elle n'arrive pas à s'endormir. Arthur lui demande si elle flippe. Elle répond que pas du tout, en riant trop fort et nerveusement. Il répond que le moment n'est pas venu, mais qu'ils reparleront de son mécanisme de défense par le rire, des fois ça fait un peu peur.
Dans son avant-propos, la docteure Hortense Mineur commente l'intention de l'autrice : l'idée d'Evemarie était de raconter ce parcours dans ce drôle de monde surréaliste dans lequel on tombe sans le savoir. Cet accident de vie dans lequel elle bascule sans rien avoir demandé à personne l'entraîne sur un chemin jalonné de moments tour à tour injustes, violents ou cocasses. Il réveille des questionnements auxquels elle n'avait jamais pensé. Elle prend alors le parti d'en rire ou au moins d'en sourire, comme un moyen thérapeutique d'abord puis comme le choix de rester du côté de la vie. En effet, le lecteur constate que la narration est en cohérence avec la couverture et que l'humour est de mise. Il apparaît dès la première page avec le traumatisme (très relatif) de se réveiller avec ce tube de 1987, une scie qui s'incruste dans la tête, mais aussi ce à quoi Clémentine va être confrontée, secouée dans tous les sens. le lecteur relève quelques autres références culturelles bien senties pour leur décalage par rapport à la situation : James Brown pour ses chansons entraînantes et joyeuses, Space oddity (1969) de David Bowie (1947-2016) alors que Clémentine est sous l'emprise d'un anesthésiant, ou encore Mike Tyson et Joey Starr pour évoquer l'état de son sein après la chimiothérapie. Il est impossible de résister aux enfantillages de Clémentine, qu'elle soit dans le déni, la colère, le marchandage ou la dépression.
L'autrice manie la dérision avec une réelle sensibilité que ce soit son affection pour son personnage, ou son empathie pour sa situation. Elle met en oeuvre plusieurs formes de comique. Cela commence par les dialogues : Clémentine indique à son médecin qu'elle a une boule au nichon, celui la palpe et lui dit qu'elle a une boule au nichon, et elle lui fait remarquer qu'elle vient de lui dire. Outre les jeux de réparties moqueuses, sarcastiques ou ironiques, il y a aussi le comportement des uns et des autres : l'appréhension de Clémentine où elle freine des talons pour ne pas avancer, ou alors elle avance le dos exagérément courbé, l'autoritarisme de la radiologue qui entend que sa patiente obéisse au doigt et à l'oeil, la secrétaire à l'accueil qui parle sur un ton doucereux avec des petits coeurs ou des petites fleurs en bordure de phylactère, les yeux exorbités d'incrédulité du docteur Zlip en réaction à la familiarité de Clémentine qui trouve qu'il ressemble à un copain, le manque de discrétion, voire son absence absolue, de la pharmacienne pour le soutien-gorge post opératoire, le caractère sérieux et revêche d'une autre docteure (au point que Clémentine lui demande ironiquement d'où lui vient son air enjoué), etc. L'artiste intègre également des gags visuels : l'affiche sur un mur pour promouvoir le Nichon Tour, les deux seins écrasés lors de la radio initiale, les danseuses en costume de festival de Rio à l'entrée du cabinet du docteur Philippe Barbier, Clémentine en tenue léopard avec fausse fourrure, le pied sur le capot de son coupé sport en train de faire s'envoler des billets de banque avec sa main, la douleur causée par un papillon se posant sur le teeshirt de Clémentine au niveau du sein traité, etc.
En même temps, il ne s'agit pas de l'humour du désespoir, et le personnage principal a bel et bien décidé de rester du côté de la vie. le lecteur suit donc son parcours de santé, depuis le moment où elle détecte par elle-même cette boule dans son sein gauche, jusqu'à la fin de son traitement, avec la perspective des visites de contrôles régulières, et d'une mammographie à la rentrée. le parcours s'avère long : la première visite chez le généraliste, la radio, l'échographie, la mammographie, la ponction, les résultats de la biopsie, l'oncologue, etc. Il y a des phases de déprime, compensées par le soutien de son conjoint, et par une nouvelle méthode de gestion du stress (la cookies thérapie, ça vient des States), les personnels soignants plus ou moins aimables, plus ou moins dans l'empathie, les petits tracas matériels (Clémentine présentant sa carte vitale déchiquetée et se retrouvant à expliquer à une secrétaire dubitative que c'est son chien qui l'a mangée… pour de vrai), l'essaye du soutien-gorge post opératoire (pas tout à fait à la bonne taille), ou encore les effets secondaires de l'anesthésiant au réveil (Clémentine insultant tout le personnel soignant, sans faire de détail), etc.
Le lecteur éprouve immédiatement une sympathie sincère pour Clémentine, cette femme qui affronte un véritable parcours du combattant, bien décidée à franchir toutes les épreuves, même s'il lui arrive de manquer de courage à une ou deux occasions, en particulier quand elle comprend qu'elle ne pourra pas éviter la chimiothérapie. Il se reconnait immédiatement dans ses réactions, que ce soient ses moments d'inquiétude, le fait d'être dépassée par les explication médicales du médecin, l'exaspération face à des proches exprimant leur sollicitude en rajoutant à ses propres angoisses. Il en vient rapidement à l'admirer. Certes, l'autrice évoque ce parcours avec du recul, ce qui n'enlève rien à sa capacité à en parler avec humour, et ce qui donne encore plus de force au caractère de Clémentine capable de faire preuve de cet humour en temps réel. Il l'admire également pour savoir prendre avec philosophie les meurtrissures de sa poitrine au fur et à mesure des traitements, que ce soit l'inflammation qui fait qu'elle a un sein plus grand que l'autre, les ecchymoses, ou encore les rayons qui lui font bronzer un seul sein.
Évoquer le parcours de soin d'une femme atteinte d'un cancer du sein : pas très folichon a priori. À la lecture, l'expérience s'avère tout à fait différente : une verve très drôle, sans moquerie, sans humiliation de la patiente, au contraire une empathie du début jusqu'à la fin. Une narration visuelle basée sur un découpage de quatre cases par page (deux bandes de deux cases), avec quelques dessins en pleine page : un rythme régulier, des personnages dans un registre comique mesuré, des trouvailles visuelles, un respect des personnes. le lecteur ressort avec le sourire aux lèvres, conscient que l'état de santé de Clémentine nécessite des contrôles réguliers, satisfait de l'avoir accompagnée tout du long, et de savoir en quoi consistent les différentes phases du soin. Un témoignage adulte qui fait du bien à la santé.
Waouh, cette histoire sonne et résonne comme un uppercut.
Je pense que Fabien Vehlmann (auteur que j'apprécie énormément par ailleurs) peut être particulièrement fier de cette BD (Sûrement une de ses meilleures oeuvres ici, c'est dire!) et des différents points de vus qu'il a pu amener à son scénario. Légèrement déconstruit, il a su trouver le bon ton et la bonne approche à chaque chapitre. Très malin et très fort. J'avais bien aimé La Cuisine des ogres sorti récemment de ce même scénariste, mais là je dois dire qu'on est largement un niveau au-dessus coté écriture.
Le dessin est parfait et sert l'histoire à merveille. Plutôt fan du travail de Roger, je pense sincèrement que c'est de loin son meilleur rendu. Quasi mythologique, le duo récit/dessin est juste admirable, puissant, violent, bestial et sombre. On croirait lire le meilleur de Conan !!
Que dire de plus si ce n'est que vous serez marqués et hantés par ce livre et par ce destin hors norme bien après l'ouvrage refermé .
Génial. Un immanquable de 2024.
Un très beau livre sous tous ces angles.
Tout d'abord le dessin est tiré d'une manière douce mais dure à la fois (côté sombre des dessins) avec un côté chirurgical!
Je suis très sensible au dessin et c'est ce qui m'a fait acheter le livre.
L'histoire maintenant : je n'en dirai qu'une chose "à quand la suite?"
Je me suis laisser guider tout du long et ne me suis pas ennuyé une minute.
Très belle découverte qui va m'amener à rechercher les autres ouvrages du dessinateur et de l'écrivain!
Ils ne le dompteront pas.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, présentant la particularité d’être narrée sans texte, ni mot. Sa première édition date de 1919. Il a été réalisé par Frans Masereel, pour le scénario et les dessins, par le procédé de gravure sur bois. Il s’ouvre avec une préface de deux pages, écrite par Jacques Tardi, accompagnée par une illustration pleine page de sa main. Il se termine avec une postface rédigée par Samuel Degardin, intitulée Portrait de l’artiste et son double, un article d’une page de Martin de Halleux (De l’encre de Chine au bois gravé), un autre sur les détails (un œil au centre d’un triangle), un dossier photographique de seize pages sur l’auteur, une biographie chronologique de quatre pages. Il s’agit du deuxième roman graphique, à raison d’une case par page, sans texte, de cet auteur, après 25 images de la passion d’un homme (1918).
Le train arrive en gare et l’homme agite le bras par la fenêtre, alors que s’échappe quelques petits nuages de vapeur. Le train est arrivé en gare, les voyageurs descendent, certains se précipitent dans les bras de membres de leur famille pour des retrouvailles. L’homme descend tranquillement, le dernier à sortir de son wagon. En remontant le quai, il prend le temps de s’arrêter pour examiner une des grandes roues de la locomotive à moitié cachée par un jet de vapeur. À la sortie de la gare, il se retrouve au milieu de la foule, des hommes portant tous un chapeau, alors que lui se trouve nue tête, des hommes marchant rapidement, alors que lui se tient immobile en train d’observer. Il traverse la rue et il se retrouve au milieu de la chaussée, alors que les automobiles passent de chaque côté. À nouveau il se tient immobile en observant. Il continue sa déambulation et il se retrouve dans un autre quartier : plus de femmes, toutes portant un couvre-chef, et quelques hommes eux aussi en chapeau. Il continue encore et se retrouve à l’arrière d’un petit groupe en train d’écouter un homme qui fait un discours en pointant du doigt.
L’homme continue à marcher et il se retrouve à longer une parcelle dans laquelle s’active les ouvriers sur un gros chantier, avec des grues et des échafaudages, un moteur à vapeur actionnant une machine-outil. Un peu plus loin, le calme est revenu : l’homme longe un long mur de clôture aveugle, derrière lequel se trouve des pavillons, et un peu derrière une grande cheminée d’usine. Cette fois-ci, il s’arrête devant des grandes roues mues par un moteur, avec des courroies les reliant entre elles : il semble s’interroger sur leur fonction. Il décide de parcourir la rue suivante en courant, à nouveau un mur aveugle derrière lequel se trouve une grande halle abritant une usine. Il passe maintenant devant les guichets d’une banque et il touche le bras d’un pickpocket en train de subtiliser le portefeuille d’un homme réalisant un paiement au guichet.
S’il a déjà lu 25 images de la passion d’un homme, le lecteur sait à quoi s’attendre, sinon il découvre une œuvre au format original. Le créateur réalise des dessins sur des blocs de bois, par xylographie, et l’ouvrage présente une image par page, sans aucun mot. La lecture s’avère rapide et facile : des dessins assimilables et compréhensibles au premier coup d’œil dans un noir & blanc très contrasté, autant de situations différentes avec un passage du temps fluctuant entre deux cases, soit un bref instant, soit plusieurs jours, semaines ou mois. Les dessins présentent de grosses masses noires, des traits de contours épais, une description simplifiée avec un bon niveau de détails. Le personnage principal est un homme qui n’est jamais nommé et qui est présent dans chacune des images. Cet homme est aisément repérable dans chaque case, soit parce qu’il est tout seul ou seulement avec une autre personne, mais également du fait de sa grande taille, de sa silhouette élancée, ou par de l’absence de port de chapeau, à de rares occasions par la continuité de son activité d’une page à l’autre. Comparé à 25 images de la passion d’un homme, il s’agit à la fois d’une fresque de plus grande ampleur emmenant le personnage dans d’autres pays, à la fois un peu plus réduite puisque le récit commence avec l’arrivée de l’homme dans la grande ville, et pas à partir de sa conception et de sa naissance.
La narration présente une forme très particulière : un dessin par page, aucun mot, du noir & blanc. La suite d’images forme bien une histoire, avec une intrigue (cette phase de la vie du personnage principal), une chronologie linéaire, et des liens de cause à effet ou de succession temporelle évidents. La qualité de la reprographie impressionne par sa netteté. Les aplats de noirs et les traits de contour forment des masses épaisses, aux bords parfois irréguliers, parfois bien nets et droits quand il s’agit de structures métalliques. Dans son introduction, Jacques Tardi met en avant les caractéristiques suivantes : Masereel met en scène, en utilisant toutes les ressources et les codes visuels nécessaires à l’évocation expressionniste de la ville bruyante, des quartiers ouvriers, des intérieurs divers, de la foule de la rue, et aussi les tourments intimes du personnage qu’il incarne. Il court, se moque, s’épuise, rit et pleure. Désespoir et colère s’expriment tour à tour. Partir à la campagne, faire du patin à glace, aller au théâtre, acheter un chou-fleur sur le marché et le faire cuire dans cuisine, boire, jouer de l’accordéon, danser, grimper au sommet du mât de cocagne, labourer un champ, participer à une réunion syndicale, s’informer s’instruire de la réalité sociale, des luttes ouvrières, ne pas être dupe, partager avec ses semblables… désillusion amoureuse, une autre femme, et la mort au bout de cette nouvelle aventure. Oublier, voyager, rentrer, boire, refuser de porter les armes, refuser la médaille, montrer son cul à un ecclésiastique et mourir au milieu des tournesols, le cœur brisé, la tête dans les étoiles !
Le lecteur n’apprendra rien du passé du personnage qu’il est tenté de prénommer Frans, supposant qu’il exprime la vision du monde que l’auteur peut avoir. Il arrive en ville et se montre curieux de chaque situation qu’il peut observer, rue par rue, quartier par quartier. Il participe à la vie sociale, aussi bien par le travail que par les moments de détente, de divertissement, d’activités en commun. Il finit par éprouver le besoin de prendre du recul, littéralement de prendre le large pour aller voir du pays, d’autres pays, de la page 110 à la page 135. Puis il revient dans cette mégapole qui n’est pas nommée. Il raconte à d’autres habitants les merveilles qu’il a vues, les amitiés qu’il a nouées. Le lecteur retrouve tous les éléments disparates énumérés par Tardi dans son introduction, dans le déroulement linéaire de la vie de Frans. De fait, l’artiste épate le lecteur encore et encore par l’expressivité de ses illustrations, par sa capacité à choisir des moments édifiants et parlants, par son art de faire partager la palette des émotions et des états d’esprit de Frans. Son assurance et sa confiance en tant qu’étranger curieux de tout dans une étrange ville. En tant qu’être humain faisant la démarche de se cultiver : lire le journal, se rendre dans les musées pour admirer les œuvres d’art, se plonger dans des livres. Aider son prochain, soit un homme qui pousse une charrette chargée, soit jouer innocemment avec des enfants. Participer à une fête. Éprouver l’amour. Etc. Son empathie lui fait ressentir la souffrance de la condition ouvrière et il n’hésite pas à lutter avec eux contre un système les exploitant, dans des pages rappelant un passage similaire de 25 images de la passion d’un homme. Le lecteur ne s’attendait pas à ce que de simples images puissent rendre compte avec une telle sensibilité du ressenti intérieur d’un être humain, ou de situations sociales complexes avec une telle clarté. L’intention de l’auteur semble avoir traversé intacte les décennies séparant sa création du lecteur.
La forme de la narration visuelle produit d’étranges effets sur le mode de lecture. D’un côté, il s’agit bien évidemment d’une suite d’images, chacune isolée sur une page. Du coup, le lecteur les considère une à une, chacune prise pour elle-même. Il accorde plus d’attention que d’habitude à chaque dessin, que s’il s’agissait d’une bande dessinée classique. Dans la première, il s’amuse du mode de représentation de la vapeur du train : des gros arcs de cercle, délimitant une surface bien blanche, plus importante que les autres surfaces laissées en blanc dans cette image. Il se dit également que le bras de Frans est un peu plus long qu’il ne le devrait, accentuant légèrement une forme de naïveté, le rendant touchant et drôle. En page quarante-neuf, il voit Frans (toujours avec des bras longs) aider une femme avec des béquilles, à traverser une rue pavée. Le rendu de ceux-ci se situe entre une description soignée rendant compte de l’irrégularité du pavage, mais aussi d’abstraction avec leur forme rectangulaire un peu trop géométrique. La silhouette de l’homme et celle de la femme évoquent la gravure sur bois, c’est-à-dire la technique utilisée par l’artiste. Les deux silhouettes en arrière-plan relèvent plus des ombres chinoises, une autre technique de représentation. L’arrière de la cariole s’apparente à un grand rectangle noir, alors que chacun des treize rayons de la roue est silhouetté par une bande laissée blanche, se détachant ainsi clairement. En page cent-treize, Frans, debout sur un rocher, contemple un coucher de soleil : les traits noirs tirent vers une représentation conceptuelle des reflets sur l’océan, des rayons du soleil, Frans n’étant qu’une vague ombre chinoise. Page cent-quarante-six, Frans conduit une automobile à tombeau ouvert dans une représentation naïve. La dernière séquence dans la forêt évoque l’art naïf. Alors que les images en noir & blanc peuvent sembler austères et faire craindre une forme de monotonie, il suffit que le lecteur s’y attarde un instant pour se rendre compte de leur diversité, de leur richesse, de leur conception soignée et réfléchie.
Qu’il ait déjà lu un autre ouvrage de Frans Masereel ou non, le lecteur n’a pas idée de la richesse du récit dans lequel il plonge. La narration visuelle s’avère sophistiquée sur le plan graphique, très empathique, et capable de rendre compte de situations complexes et délicates en une unique image, toujours aussi parlante après toutes ces décennies passées. Le parcours de vie du personnage révèle son humanité et son humanise, son refus des compromissions de ses idéaux, sa soif de fraternité et d’entraide. Poignant.
Ce n’est pas la première fois que le graveur belge fait de la littérature à coup de burin.
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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, présentant la particularité d’être narrée sans texte, ni mot. Sa première édition date de 1920. Il a été réalisé par Frans Masereel, pour le scénario et les dessins, par le procédé de gravure sur bois. Il s’ouvre avec une préface de deux pages, écrite par Lola Lafon, écrivaine, chanteuse, compositrice et une féministe libertaire. Il se termine avec une postface de sept pages, rédigée par Samuel Dégardin, intitulée Un cinéma de papier, constituée de Donner suite (la situation de l’auteur quand il réalise ce récit), Fiat lux (un résumé succinct de l’histoire et l’utilisation de la simultanéité dans une même image), Semer à tout vent (la publication en France puis en Allemagne de l’ouvrage), L’instant critique (la réaction de Romain Rolland, Paul Colin, Pierre Jean, Luc Durtain), Sur vos écrans (l’adaptation en dessin animée par l’auteur et le réalisateur tchèque Berthold Bartosch, avec une bande originale d’Arthur Honegger). Vient ensuite une biographie chronologique de quatre pages. Il s’agit du quatrième roman graphique, à raison d’une case par page, sans texte, de cet auteur publié par cet éditeur, après 25 images de la passion d’un homme (1918), Mon livre d’heures (1919, 165 bois gravés et 2 frontispices), Le soleil (1919, soixante-trois bois). L’adaptation en dessin animée par l’auteur et le réalisateur tchèque Berthold Bartosch, avec une bande originale d’Arthur Honegger : https://www.youtube.com/watch?v=w4IMPlVlHDM.
L’auteur est installé à sa table de travail dépourvue de tout outil, un regard courroucé excédé par sa page blanche. Soudain un éclair semble lui traverser l’esprit, son corps se raidissant, et il jette ses bras en l’air. Une Idée sort de son esprit, sous la forme d’une jeune femme nue d’une vingtaine de centimètres de hauteur. L’auteur la prend dans ses mains et elle se tient debout sur sa table de travail, alors qu’il rayonne de contentement. Tellement touché, il la serre tendrement dans ses bras, rasséréné par la simple existence de cette Idée. Une fois sa sérénité revenue, il la repose sur sa table de travail et il joint les mains devant en elle en sienne de remerciement. En retour, elle lui fait un signe de la main droite. Il prend alors une enveloppe et elle y prend place, toujours nue. L’auteur ferme l’enveloppe, pleure de soulagement ou de contentement, et il remet l’enveloppe maintenant scellée à un messager.
L’employé du service postal avance dans la rue, tenant la lettre à la main, celle-ci irradiant, attisant la curiosité des passants, certains se prosternant même à son passage. L’enveloppe, irradiant toujours, est déposée sur une table devant un homme curieux, dans une pièce bondée d’hommes tous aussi impatients de savoir ce qu’elle recèle. La jeune femme, l’Idée, sort de l’enveloppe de sa propre volonté, semant la panique parmi les personnes présentes, effrayées par cette apparition. Elle s’assoit sur le rebord de la table, les jambes dans le vide, alors que derrière elle deux hommes s’approchent en tenant devant eux une grande pièce de tissu rectangulaire. Les autres ont retrouvé un semblant de courage et les regardent faire.
Avec ce tome, Frans Masereel continue dans la veine conceptuelle : cette fois-ci, l’auteur n’est pas le personnage principal de son histoire, mais une idée qui lui est venue, ou qu’il a engendrée. Elle s’incarne littéralement dans le corps bien proportionné d’une femme mais présentant une taille plus petite que la normale. Elle est le plus souvent dans le plus simple appareil : une des facettes de cette métaphore, l’idée ne pouvant pas être atténuée ou travestie par un vêtement, sa force étant trop intense pour pouvoir être diminuée ou masquée. Elle n’est vêtue que dans treize illustrations et elle apparaît véritablement obscène quand elle relève le bas de sa robe pour révéler son pubis dans quatre autres planches, alors que sa nudité ne comporte ni érotisme ni pornographie quand elle est totale. C’est Idée ne se montre ni aguicheuse, séductrice, mais sa vérité nue attire l’attention, fascine les hommes autour d’elle. D’ailleurs le lecteur finit par remarquer qu’elle ne rencontre que des hommes, jamais de femme, sans qu’il soit possible de déterminer pour quelle raison. Il s’agit forcément d’un choix fait sciemment, sans que la motivation n’apparaisse clairement. Il n’y a pas de concupiscence hypocrite ou malsaine, mais c’est une histoire d’hommes, sauf pour l’idée qui est une femme.
S’il a déjà lu un ouvrage de Frans Masereel, le lecteur retrouve tout ce qui en fait la spécificité et la force graphique. Une histoire racontée à raison d’une image par page, sans aucun mot. Ce créateur réalise d’abord chaque image de manière traditionnelle sous la forme d’un dessin préparatoire détaillé à l’encre de Chine, sur une feuille de papier. Puis, il reproduit cette image en la gravant sur un bloc d’une épaisseur de vingt-trois millimètres environ, du poirier très dur et séché pendant plusieurs années, ce qui permet aux gravures d’être tirées aussi bien sur une presse mécanique que sur une presse à bras. Généralement il grave ses blocs des deux côtés. Dans un premier temps, il noircit entièrement la face à travailler, puis il dessine un tracé blanc plus ou moins précis selon la complexité de la composition. Enfin, à l’aide d’un burin, d’une gouge, d’un couteau ou de petits instruments de métal, il commence le travail de xylographie. Le dessin gravé est l’image inversée de celle dessinée, l’artiste vérifiant la correspondance au fur et à mesure, avec un miroir. Cela aboutit à des images aux traits de contour assez épais, avec des aplats de noir consistants aux formes complexes, des cases avec une répartition entre surfaces de blanc et surfaces de noir en proportion variable. La qualité de la reprographie dans cette édition est impeccable, sans aucune sorte de bavure ou de contour un peu boueux.
S’il n’en a pas pris conscience par lui-même, le lecteur découvre dans les commentaires du dossier réalisé par Samuel Dégardin que pour la première fois l’artiste a commencé à réunir dans un même bois, en une seule image, différents personnages, différentes situations et même des idées différentes. Cela ne saute pas forcément aux yeux de prime abord. En y prêtant une attention particulière, le lecteur habitué aux bandes dessinées repère des cases correspondant à cette spécification. Par exemple, dans le vingt-troisième bois, il voit effectivement Idée revêtue d’une simple robe blanche marcher dans la rue, avec son halo étoilé autour de la tête, un groupe de trois hommes en train de discuter sur le trottoir d’en face sans faire attention à elle, un homme assis à sa table de travail visible par la fenêtre, et en arrière-plan un groupe d’une demi-douzaine de personnes en train de faire la fête, il y a bien différents personnages, différentes situations et différentes idées (l’Idée délaissée, la joie de la fête, la solitude de l’individu, la familiarité du quotidien). Dans le trentième bois, l’Idée est représentée deux fois, ce qui correspond à deux moments successifs : quand elle dit au revoir à un prisonnier et quand elle se met devant lui alors qu’il est attaché au poteau d’exécution avec un bandeau sur les yeux. Pour le reste, les caractéristiques graphiques restent identiques : des traits de contour assez épais, une représentation simplifiée parfois proche de l’art naïf, un niveau de détails assez élevé, une forte densité d’informations visuelles, sauf quand l’artiste joue sur la symbolique comme dans la séquence d’ouverture avec le corps de l’auteur irradiant littéralement. Le ratio entre espaces noirs et espaces blancs est en faveur des premiers donnant une sensation de poids, de forte consistance à chaque illustration.
Le récit se déroule de manière linéaire : l’auteur ou le créateur en panne sèche voit l’inspiration le frapper sous la forme métaphorique d’un éclair, une Idée apparaît sous la forme d’une femme nue, et elle se propage dans la nature, passant par différents stades. Le lecteur peut approcher ce récit comme une métaphore sur la création : une fois que l’idée est exprimée par un créateur (ou peut-être une fois qu’elle s’exprime par lui), elle devient autonome et se répand sans que l’auteur n’y puisse rien. Elle commence par être accueillie par la peur de la nouveauté chez ceux qui la reçoivent, par être rejetée, parée d’habits classiques pour neutraliser tout ce qu’elle a d’innovant, pour circonscrire toute possibilité de changement, ou tout risque de changement. Elle se révèle dans toute sa crudité. Elle s’incruste dans quelques individus qui sont à leur tour rejetés par la société normative et réactionnaire. Par différents mécanismes, elle continue de faire son chemin, puis elle se reproduit et se diffuse. Des décennies avant que le concept ne soit formulé, Masereel illustre le développement autonome d’un mème et sa capacité à grandir comme un organisme vivant, la création ayant échappé à son auteur, ayant été interprétée par ceux qui l’ont reçu, avec crainte, avec des faux sens et des contre-sens. Le lecteur peut également approcher ce récit comme une métaphore de la diffusion de la connaissance, voire de la vérité. Les individus peuvent toujours essayer de l’étouffer, de la rejeter, de la travestir, de l’annihiler par tous les moyens imaginables, elle finira toujours par resurgir et s’imposer. Jusqu’à son sort ultime, dans une séquence finale où le pragmatisme triomphe, et aussi une forme cynisme très moderne mêlant l’issue de chaque forme de vie au phénomène de flux.
Un roman graphique d’une force visuelle épatante, qui ne fait pas son âge, pour un propos à la fois très incarné, à la fois conceptuel sur la naissance, la vie et la mort d’une idée. La narration visuelle de Frans Masereel reste limpide après toutes ces décennies écoulées, le lecteur comprenant immédiatement chaque image, chaque lien logique de l’une à l’autre, l‘histoire étant parfaitement intelligible, sans risque d’interprétation. Le propos est ambitieux, à la fois sous l’angle de la création d’une œuvre qui se propage de manière autonome, à la fois sous l’angle d’une vérité qui s’impose quelles que soient les efforts déployés pour s’y opposer ou pour la dévoyer. Limpide et implacable.
C'est certainement l'album que j'attendais le plus cette année.
Certes, j'avais lu le roman il y a quelques années et je ne l'avais pas trouvé terrible à l'époque, mais j'avoue que j'avais hâte de découvrir la version de Larcenet. J'ai longuement hésité sur la version qu'il fallait lire, pour finalement opter pour les deux (la version n&b, et la version dite "couleur"), avec pour une fois, une préférence pour cette version courante qui met plus en valeur l'histoire, à mon avis. Le tirage limité (4000 exemplaires) étant plus difficile à déchiffrer.
En adaptant cette œuvre sombre de Cormac McCarthy, Manu Larcenet réalise une nouvelle fois une prouesse. Avec Blast, il m'avait époustouflé par son talent narratif, et là il renouvelle l'exploit du "Rapport de Brodeck", avec un graphisme magnifique. Son précédent album reposait sur le noir et blanc, et là Larcenet nous propose toute une teinte de gris, propre à l'ambiance du roman, avec ses pluies de cendres incessantes. L'auteur nous propose de nombreuses planches muettes, mais le dessin est tel, qu'elles méritent qu'on s'y attarde.
Ayant relu le roman hier, (roman qui vient d'être réédité cette semaine, et illustré par Larcenet), je dois dire que j'ai retrouvé toute l'atmosphère lourde et glauque de Mac Carthy dans cette bande dessinée.
Encore une fois une œuvre forte et puissante de Manu Larcenet, que je situe au même niveau que Le Rapport de Brodeck.
Lue deux fois depuis sa sortie , dans les deux versions et relu le roman également en version poche , je suis resté scotché par cette adaptation de Larcenet.
Certainement l'album de l'année.
A l’annonce de l’adaptation du chef d’œuvre de Cormac McCarthy « The Road » par Manu Larcenet, j’étais dubitatif. Ayant lu le roman, pas évident de trouver la bonne formule pour dessiner un texte si contemplatif et si avare en parole.
Pas que je doutais des capacités de cet auteur, mais je me demandais comment son style graphique allait pouvoir épouser de manière réaliste la profonde noirceur du roman et allait soutenir ces images de désolation dans la répétitivité et sans lasser.
Les premières images disponibles sur internet m’avait pleinement rassuré mais ne m’avait pas préparé à un tel choc en tenant l’objet physiquement (les objets en fait i.e. La version noir et blanc et la version couleur !) entre mes mains et en ouvrant et parcourant les pages. MAGISTRAL !
D'ailleurs, si vous hésitez entre la version noir et blanc et la version couleur, un conseil, achetez les deux !
Chaque planche et je dis bien chaque planche est un régal pour les yeux.
Le Rapport de Brodeck avait fait très fort à l'époque mais l’auteur pousse le curseur beaucoup beaucoup plus loin dans la perfection de son trait. La mise en couleur est incroyable de nuances et embelli le tout. Ne vous y trompez pas toutefois, même si des étincelles de joie apparaissent ici ou là, tout n’est que cendres, âpreté et désespérance.
Manu Larcenet a su rester fidèle à l'oeuvre originel qui n'est point dénaturée mais sublimée en y apportant sa touche personnelle.
Emouvante, terrifiante, brillantissime, insurpassable, etc... Je vais m’arrêter là avec les superlatifs car je pourrais les enfiler un à un comme des perles.
Manu Larcenet a totalement réussi son pari, il m’a même donné l’envie de relire le livre. C'est dire !
Chef d’œuvre absolu, si j'avais pu mettre six étoiles, je l'aurais fait !
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Supermatou
Un pour tous, tous pour trognon ! - Ce tome est le premier d'une intégrale qui en compte deux. Sa première parution date de 2023, et il reprend des histoires parus de l'hebdomadaire Pif Gadget entre le numéro 322 d'avril 1975, et le numéro 463 de janvier 1978. Toutes les histoires ont été écrites et dessinées par Jean-Claude Poirier (1942-1980), et mises en couleurs par son épouse Violaine Poirier. le tome commence par un petit mot de Bilitis Poirier, la fille de l'auteur, qui explique le processus de restauration des couleurs, les roses bonbon, les verts pomme, les jaunes citron, etc. Suit une copieuse introduction rédigée par Rodolphe Massé, écrivain, journaliste et rédacteur français, de sept pages évoquant Horace cheval de l'Ouest, la première création de Poirier dans Pif Gadget, puis Maximax et Piedlégé, cocréé avec Jacques Lob et précurseur de Supermatou, la qualité de vrai superhéros de Supermatou, les méchants d'une histoire et les méchants récurrents, la ville en caoutchouc, la poétique singulière des récits, et l'importance grandissante du superhéros et de son compagnon canin au sein de Pif Gadget. Il précise que les éditions Revival s'attèleront à la réédition de la série Horace après le second tome de Supermatou. Supermatou et son cerveau-chien, 6 pages : à première vue, Modeste Minet ressemble à tous les petits garçons de Raminagroville, son pays natal, de nature serviable, il est toujours prêt à rendre service. Mais comme c'est un enfant distrait, il a parfois tendance à oublier les super-pouvoirs dont l'a doté la nature, ce qui ne manque pas de provoquer des catastrophes. Il est en train de rentrer chez lui avec son cartable à la main, quand un conducteur en panne lui demande de l'aider à pousser sa voiture. Il se place derrière, la soulève au-dessus de sa tête et l'envoie devant lui : elle finit sa course dans la calandre d'un camion portant la mention Fruizé Légumes, son routier demandant au chauffeur ce qu'il fait sous ses roues. le chien Robert recommande à Modeste de continuer à rentrer chez lui pour aller faire ses devoirs. Ce chien de la famille a, quant à lui, l'aspect extérieur d'un honnête cabot de province, mais il ne faut pas se fier aux apparences. Robert se redresse sur ses deux pattes et parle à Modeste : il lui demande ce qu'il y a eu de neuf à l'école. Modeste lui indique qu'il va avoir besoin de son chien car il y a compo de calcul le lendemain. Robert prend le devoir en question : enfantin, il va expliquer ça au garçon, car il est une véritable encyclopédie sur pattes. Les époux Minet par contre, sont aussi normaux que tout le monde et n'imaginent pas un instant la double vie des héros. Au repas du soir, le poste de télévision annonce la disparition d'Alphonse Trognon, le sympathique instituteur de l'école de garçon. Modeste déclare qu'il monte se coucher, avec Robert sur les talons. Il se change derrière le paravent dans sa chambre. Supermatou et son cerveau-chien prennent leur envol par la fenêtre : un pour tous, tous pour trognon ! Comme l'évoque la fille de l'auteur dans son paragraphe d'explication sur la restauration, le lecteur est tout de suite frappé par les couleurs franches et acidulés, gaies, rappelant le monde de l'enfance, d'un rendu parfait (ce qui n'était pas le cas des multiples rééditions précédentes). de la même manière, l'artiste représente les êtres humains avec une forme de simplification, à commencer par quatre doigts pour chaque main. Il leur donne une tête un peu plus grosse qu'une anatomie exacte, et de grands yeux dans le visage, et bien sûr des gros nez. Pour autant, il utilise un trait de contour fin, lui permettant d'intégrer de nombreux détails dans chaque case, sans pour autant qu'elle ne paraisse surchargée. Jean-Claude Poirier prend progressivement confiance en sa création et introduit des éléments parodiques ou humoristiques supplémentaires. Dans ce monde coloré, les maisons présentent une étroitesse peu commune, visiblement plus grandes à l'intérieur qu'à l'extérieur, il n'y a qu'à comparer la taille de la chambre de Modeste quand il s'y trouve avec les dimensions de la maison quand il en est juste sorti en costume de superhéros. Dans la dernière page de la première histoire, le lecteur remarque un cadre au mur, avec une girafe caractéristique de Guillermo Mordillo (1932-1919). Dans la deuxième histoire, l'artiste s'amuse bien avec des effets sonores dans un lettrage évoquant des lettres comme des ballons de baudruche. Parfois, le lettreur s'amuse même à changer de couleur d'une lettre à l'autre, par exemple bleu, suivi de rouge, suivi de bleu, suivi de rouge, etc., quand Supermatou chante une berceuse. de temps à autre, un panneau porte une inscription rigolote, comme : Attention PAF fréquents. Dès la deuxième histoire, les véhicules motorisés, voitures et camions, disposent d'yeux sur le devant, puis une bouche, puis peuvent parler. Un ou deux camions se déplacent même la clope au bec, la gapette vissée sur le toit de la cabine. À partir de la cinquième histoire, les habitations, pavillons et immeubles, présentent un comportement peu commun. Ils peuvent s'écarter, se ramollir, parfois se déplacer (par exemple sous l'action d'un équivalent du joueur de flûte de Hamelin). Supermatou en soulève à plusieurs reprises, soit pour voir ce qu'il y a en dessous, soit pour les déplacer. Certains animaux parlent quand l'histoire le requiert. le lecteur retombe en enfance dans ce monde farfelu obéissant à ses propres règles internes qui défient régulièrement les lois scientifiques et la réalité urbaine ou animalière. Chaque histoire peut être lue indépendamment des autres, avec son ennemi à arrêter ou des choses à remettre dans l'ordre (tout relatif) normal de Raminagroville. L'auteur accommode à sa sauce quelques personnages classiques : le joueur de flûte de Hamelin, la voyante douée en hypnotisme, King Kong revu et corrigé, les voleurs de banque et de bijouterie, l'éléphant du cirque, le père Noël (qui habite au fin fond de la galaxie) et ses aides (qui voyagent en soucoupe volante avec sa sous-tasse et sa cuillère), le savant et inventeur de génie (le professeur Chanteclair, avec par exemple sa potion pour rapetisser, ou celle pour passer à travers les murs) et sa nièce Rosine Feufollet, les jeux du cirque, Stan Laurel & Oliver Hardy, une variation sur le monstre du Loch Ness, un cyclope, un amalgame très libre entre Cassius Clay (1942-2019, Muhammad Ali) et Superman. Il invente également des méchants récurrents : le terrible nourrisson Agagax que l'abus de lait transforme en génie criminel, l'ancien éboueur Radégou et sa super chouette, ainsi que Arsène Rupin gentleman cambrioleur (enfin, surtout cambrioleur et maître du déguisement et de l'évasion). Mise à part les deux premières apparitions d'Agagax, pour chacune des apparitions de ces trois ennemis récurrents, l'auteur aligne plusieurs épisodes de suites dans lesquels ils font des leurs : sept pour Radégou, sept pour Agagax, quatre pour Arsène Rupin. Le lecteur est vite emporté par la verve de l'auteur. Les récits sont gentils dans le sens où le bon superhéros s'oppose aux méchants, mais pas neuneus. Dans la deuxième histoire, le scénariste mène concomitamment une histoire à la trame très classique de Supermatou arrêtant les membres d'un gang, puis leur chef, pendant que Robert se livre à un commentaire sur la mécanique des scénarios de western, fonctionnant toujours de la même manière, et le lecteur constate que ce commentaire s'applique tout aussi bien à l'histoire en train d'être racontée. Même s'il n'éprouve pas de sentiment de nostalgie en retrouvant ou en découvrant ces histoires, le lecteur prend plaisir à ces aventures simples et pleines de fantaisie de superhéros. Il accepte bien volontiers d'accorder une suspension d'incrédulité pleine et entière : Modeste revêt son costume et peut voler et distribuer des coups d'une grande force (sans jamais blesser qui que ce soit bien sûr), le cocker Robert peut parler et voler, sans parler de son odorat qui lui permet de retrouver n'importe qui n'importe où. le nourrisson Agagax dispose d'un landau volant. Arsène Rupin se déguise en tout et n'importe quoi à volonté, et s'évade de la prison du commissariat comme s'il sortait d'un jardin public : bien volontiers car c'est la logique interne de la série. Peu importe l'origine des pouvoirs de ce superhéros (elles ne sont pas racontées), peu importe leurs éventuelles variations, et même le changement de couleur intermittent de son masque qui est le plus souvent rouge, mais qui peut être bleu le temps d'un récit ou deux. Le lecteur sourit à l'inventivité du scénariste et à sa poésie, à chaque histoire. Dans cette logique interne, le fait que le soleil éprouve de la peur à l'idée de se lever apparaît tout à fait cohérent car il craint le combat qui va se dérouler dans la journée et dont il sera le témoin. le fait qu'une construction comme une maison puisse ramollir découle logiquement des caractéristiques même du dessin de JC Poirier. Il est tout aussi normal que Marguerite Dupré, une piquante génisse au regard profond, regagne son étable d'un pas alerte debout sur ses deux jambes arrière, revêtue d'une robe à fleur avec son petit sac à main, et qu'elle se fasse chloroformer par un vil kidnappeur. Ou même plus simplement qu'un chien porte un masque pour dissimuler son identité secrète. Tout cela participe du monde de l'enfance. Dans le même temps, le lecteur adulte garde à l'esprit cette deuxième histoire et son métacommentaire en direct, et se dit que s'il le souhaite, il peut faire passer son cerveau en mode analytique, reprendre un point de vue adulte et voir dans ces histoires le commentaire sous-jacent sur telle facette de la société de l'époque (mais c'est moins amusant comme lecture). Il faut faire preuve d'une volonté de fer pour résister à l'envie de se jeter sur ce tome. le plaisir de la parodie de superhéros, inventive et française, et d'autres éléments culturels. Les dessins si vivants, y compris jusque dans des objets. Les aventures rondement menées, facétieuses, avec des dialogues et des commentaires qui gagnent en richesse d'histoire en histoire. Des situations abracadabrantes et farfelues, une facétie de tous les instants, une plongée inespérée dans le monde de l'enfance, dépourvue de niaiserie ou de mièvrerie. Que du bonheur.
Bourdieu - Une enquête algérienne
Le dessein du sociologue n'est pas de juger, mais de comprendre. - Ce tome contient une biographie partielle de Pierre Bourdieu (1930-2002), sociologue, entremêlé de la propre histoire de la relation de Pascal Génot avec l'Algérie. Sa parution date de 2023. le scénario a été réalisé par Pascal Génot, docteur en sciences de l'information et de la communication, ayant été chargé d'enseignement en sociologie des publics, d'après une enquête documentaire réalisée avec Saadi Chikhi. Les dessins ont été réalisés par Olivier Thomas. Il s'agit d'une bande dessinée en noir & blanc qui compte deux-cent-quarante-deux pages. L'ouvrage se termine par un dossier de quatre pages dont une de photographies sur les approches et les sources documentaires, deux pages de bibliographie, une page de remerciements. Alger en 2023, le souvenir de nombreuses manifestations : les rassemblements pro-démocratiques de janvier-mars en 2011, les mobilisations contre un projet d'exploitation du gaz de schiste à In Salah en janvier 2015, la répression des émeutes populaires des 4-10 octobre 1988 à Alger, la marche kabyle contre les répressions policières aux portes d'Alger le 14 juin 2001, les manifestations pour la paix et l'indépendance en décembre 1960 dans plusieurs quartiers populaires d'Alger, le Hirak issu à partir de mars 2019 d'un refus d'un cinquième mandat présidentiel d'Abdelaziz Bouteflika, les manifestations du printemps berbère en Kabylie à Tizi-Ouzou en mars-avril 1980, la première fête de l'indépendance de l'Algérie le 5 juillet 1962. Chapitre un : un aller pour l'Algérie. Paris en juillet 2015, Pascal Génot retrouve Mohand devant la station de métro Barbès-Rochechouart. Ils échangent des nouvelles sur les membres de leur famille respective. Ils se connaissent depuis 2011. Quelques années auparavant, le scénariste avait coécrit une BD qui se déroule entre Marseille et l'Algérie. L'idéal aurait été d'aller sur place faire des repérages, s'imprégner des lieux pour mieux les ré-imaginer ensuite… Mais depuis la guerre civile des années 1990, l'Algérie reste un pays relativement fermé. le visa ne s'obtient pas facilement et la circulation hors d'Alger et d'Oran, les grandes villes du nord, est fortement déconseillée aux voyageurs étrangers. L'occasion s'est finalement présentée en mars 2011. Il venait de terminer une thèse sur les minorités culturelles au cinéma, une recherche qu'il avait faite à partir de la Corse, sa région natale. Grâce à une amie, le festival du film Amazigh (berbère) l'a alors invité pour faire une conférence. Mohand filait un coup de main. Il était venu les chercher à l'aéroport, lui et d'autres invités. Alger en mars 2011, Pascal a voyagé depuis Marseille, avec Danièle l'amie qui lui avait proposé ce séjour. Poète militante antiraciste, elle n'avait jamais cessé de venir en Algérie, même dans les années les plus dures. Mohand les attend en compagnie d'un second chauffeur, Nasser, et d'autres invités du festival, une réalisatrice et une actrice venues de Tunis. Danièle présente Pascal à Mohand, en tant que scénariste de BD, et ce dernier lui demande de revenir six mois plus tard à l'occasion du festival de BD à Alger pour animer une formation sur le scénario. Pascal accepte. À la découverte du titre, le lecteur comprend qu'il va être question de la période de la vie du sociologue qu'il a passé en Algérie, c'est-à-dire de 1956 à 1960, d'abord au titre de son service militaire, puis pour des enquêtes et études de terrain. Mais le récit ne commence pas avec le sociologue : il débute avec l‘évocation de huit grandes manifestations de protestation en Algérie. Puis il passe à la mise en scène du scénariste : sa rencontre fortuite en 2015 avec un Algérien qui fut son guide, suivi par un retour dans le passé en 2011. Pierre Bourdieu est évoqué pour la première fois en page vingt-huit dans une photographie où il discute avec l'écrivain instituteur Mouloud Feraoun (1913-1962). Dans ces quelques pages, l'artiste impressionne déjà fortement le lecteur : le soin apporté à cette vue de la ville d'Alger depuis un balcon où aucun détail ne manque, la foule composée d'individus tous distincts avec les marques de l'époque correspondante, les forces policières, la station Barbès-Rochechouart avec le métro aérien immédiatement identifiable, la foule bigarrée, le marchand de journaux, l'architecture caractéristique de la station avec ses escaliers menant au quai, puis l'évocation de l'aéroport d'Alger, une scène d'émeute en janvier 2011, le trajet à travers la ville d'Alger avec chaque quartier représenté conformément à la réalité. du travail d'orfèvre avec un soin remarquable apporté à l'exactitude géographique et temporelle. La rigueur des auteurs lui ayant donné entièrement confiance, le lecteur continue. Il découvre qu'ils alternent donc entre des scènes du passé proche au cours desquelles l'artiste illustre les démarches du scénariste pour reconstituer le déroulement historique du séjour du sociologue en Algérie, et la reconstitution proprement dite de ce séjour également raconté sous forme de bande dessinée. le travail de représentation continue avec la même qualité élevée et le même souci d'exactitude et de précision. le lecteur ressent bien que la narration est conduite par la démarche de recherche du scénariste et que le dessinateur doit se mettre à son service. Pour autant, il ne s'agit pas d'un texte livré clé en main, charge au dessinateur de trouver comment apporter des informations visuelles. Par exemple, de nombreuses séquences relèvent d'une scène représentée en plusieurs cases. le lecteur découvre également des pages muettes, c'est-à-dire dépourvues de texte, où toute la narration est réalisée par le biais des seules images. En outre, le dessinateur varie les constructions de page en fonction de la nature de ce qui est raconté ou exposé, mettant à profit la grande variété offerte par la bande dessinée : facsimilé de carte géographique, reproduction de unes de journal, reprise d'une photographie en dessin, forme de case en trapèze pour opposer deux personnes (par exemple Albert Camus et Jean-Paul Sartre en page quarante-six), dessin en pleine page pour un paysage remarquable (l'assemblée populaire nationale en page soixante-quinze), cases de la largeur de la page pour un trajet en voiture, dessin en double page et en ombre chinoise pour un bâtiment (pages cent-quatre et cent-cinq), reprise de couverture de livres, portrait d'après photographie de personnalités (l'extraordinaire portrait de Raymond Aron et de Germaine Tillion en page cent-vingt, un photoréalisme aussi réussi que complexe à réaliser), vignettes rectangulaires disposées en pourtour d'une double page pour encadrer un texte d'exposition sur la proto-sociologie, schéma en organigramme pour illustrer le concept de Champ, diagramme pour les différentes formes de patrimoine, reprise de slogans dans des graphies variées, etc. S'il y prête attention, le lecteur se retrouve fortement impressionné par l'intelligence et la pertinence graphique du récit. Le dessinateur s'avère d'autant plus méritant que le scénariste a conçu un ouvrage ambitieux et sophistiqué. le lecteur comprend que les séquences se déroulant de 2011 à 2015 servent au moins deux objectifs. le premier est de donner au lecteur les éléments lui permettant de prendre du recul, de situer l'origine social du scénariste, la manière dont lui est venu l'idée de retracer le parcours de Bourdieu en Algérie, l'objectif poursuivi et la méthodologie mise en oeuvre. En cela, l'auteur affiche que cette démarche est personnelle et que sa manière d'aborder et d'exposer le sujet est également personnelle. le second est de montrer des facettes de la société algérienne dans les années 2010 de manière à fournir un point de comparaison aux observations de Bourdieu fin des années 1950, début des années 1960, faisant ainsi ressortir les éléments spécifiques de sa période d'observation. Incidemment, ce dispositif fait également ressortir les effets durables des travaux de Bourdieu dans son analyse sociologique de cette société, et lors des interviews avec les personnes qui l'ont rencontré ou côtoyé à l'époque. Ces séquences permettent de prendre du recul pour considérer le parcours de Bourdieu, ses démarches et la pérennité de ses analyses. La forte pagination de l'ouvrage permet aux auteurs d'approfondir de nombreuses facettes de leur propos. le scénariste fait oeuvre de vulgarisation et même d'histoire en évoquant l'évolution de la situation en Algérie, pendant la guerre d'indépendance et après, les missions confiées au soldat Bourdieu, les différentes positions d'intellectuels comme Francis Fanon (1925-1961), Jean-Paul Sartre (1905-1980), Albert Camus (1913-1960), Raymond Aron (1905-1983), Germaine Tillion (1907-2008), Mouloud Feraoun (1913-1962). Il aborde la situation de l'Algérie sous l'angle sociologique, mais aussi historique, économique, culturel, politique. L'ouvrage est découpé en six chapitres : Un aller pour l'Algérie, Seconde classe, La guerre moderne, Un nouveau regard, Entre-deux, Maintenir l'ordre. Au fil de ces chapitres, l'auteur commence par retracer la vie de Pierre Bourdieu pendant son service militaire, s'interrogeant à la fois sur la genèse de son intérêt pour ce pays, et sur le rôle qu'il a joué en tant que militaire dans ladite guerre d'indépendance, au sein de la force armée du pays colonisateur. Par la suite, il ne se contente pas d'une biographie inscrite dans l'Histoire, il réalise une introduction vulgarisatrice sur la sociologie en évoquant rapidement Emmanuel Joseph dit l'abbé Sieyès (1748-1836), Claude-Henri de Rouvroi de Saint-Simon (1760-1825), Auguste Comte (1798-1857), Karl Marx (1818-1883), Émile Durkheim (1858-1917), Max Weber (1864-1920). Il explique de manière synthétique les principaux apports théoriques de Pierre Bourdieu : les champs, le capital et l'habitus, et bien sûr les mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales. Il s'attache également à mettre en lumière l'importance essentielle de la collaboration entre Bourdieu et Abdelmalek Sayad (1933-1998), le lecteur souriant au parallèle avec le scénariste et son guide et ami Mohand. En fonction de sa culture, le lecteur peut être familier du sociologue Pierre Bourdieu et de ses oeuvres, de la guerre d'indépendance de l'Algérie, ou non. Olivier Thomas et Pascal Géno, avec Saadi Chikhi, ont réalisé un ouvrage remarquable, dense et accessible. La narration visuelle s'avère dense elle aussi, d'une qualité supérieure pour la reconstitution historique, pour la description des lieux, et pour la pertinence des mises en page et en scène pour raconter chaque séquence. le scénariste s'avère tout aussi rigoureux dans son approche, approfondissant avec une rigueur pénétrante chaque facette de son enquête algérienne, et une prise de recul sophistiquée pour que le lecteur puisse se faire sa propre opinion en ayant pris connaissance des éléments nécessaires. Remarquable.
Une nuit avec toi
À part utiliser et séduire les mecs, tu n'es capable de rien. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Maran Hrachyan, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cent-soixante-deux pages de bande dessinée. Un animateur est en train de présenter un numéro de l'émission télévisuelle Faites entrer le coupable, concernant un tueur : Denis Palmier, jeune homme beau, séduisant, habillé soigneusement, un homme qui sait plaire aux femmes. Selon la police, cet homme a violé 22 femmes, dont 15 tuées et dépecées. C'était il y a plus de 20 ans, entre 1991 et 1997. Les femmes avaient toutes entre 20 et 35 ans et toujours le même profil ; grandes, fines, cheveux bruns. Abandonnant les corps dans des locaux poubelles, il en gagna son surnom : Dépeceur de poubelles ! Il est accusé de viols, de meurtres avec préméditation, et d'outrages à cadavres. Jugé en décembre 2001, il est condamné à la prison à perpétuité. Mais remontons le temps : le 25 juin 1992, la concierge d'un immeuble parisien, en sortant les poubelles, aperçoit un sac suspect, déchiré et laissant échapper du sang. Elle y fait une découverte macabre : une main humaine. Terrifiée, elle appelle la police. Les enquêteurs découvrent le corps d'une femme, coupé en morceaux et distribué dans différents sacs. Les morceaux sont sectionnés au couteau et à la scie. En ouvrant le sac, elle a vu une main et du sang partout ! Elle a hurlé pour appeler son mari. Elle était terrifiée, elle n'a pas… Pendant cette partie de l'émission, à Paris en 2018, Brune, une jeune étudiante de vingt-cinq ans, s'est maquillée et habillée pour sortir. Elle éteint son ordinateur qui diffusait l'émission. Elle sort de son appartement, habillée d'un jean, de sandales et d'un haut à manche courte, avec son sac à main et un sac avec un cadeau pour la soirée. Brune se rend à la soirée à pied. Elle passe devant un groupe de quatre jeunes hommes sur le trottoir. L'un d'eux s'adresse à elle, en lui disant qu'elle est mignonne comme tout. Elle les dépasse en sentant leurs regards dans son dos, en train de détailler ses chaussures, son sac à main, son postérieur. Elle jette un coup d'oeil en arrière. Elle arrive à la soirée qui se tient dans un appartement parisien, à l'étage. Elle salue Matisse qui lui ouvre la porte. Une quinzaine d'invités qui sont en train de papoter, certains avec une bière, d'autres en train de se rouler une clope, ou de flirter. Elle rejoint deux copines et l'une d'elle raconte un de ses rencarts, un homme rencontré sur Tinder, plutôt mignon, mais il ne parlait que de lui. Au cours de la conversation, il lui montre ses photographies de vacances en Corse. À un moment, il part à la cuisine pour chercher un truc à boire et elle en profite pour passer rapidement les photos. Elle tombe sur des vidéos porno trop chelous filmés avec son portable, puis des vidéos hardcore. C'était tellement chelou qu'elle a eu peur. du coup, elle s'est barrée en disant qu'elle allait acheter du vin. Alex Dubois vient les saluer, répond qu'il a l'appli Tinder mais qu'il n'y va pas souvent, car il préfère les vraies rencontres. Le début donne le ton : l'histoire d'un violeur et tueur en série, dans une émission anxiogène, le poids du regard de quatre jeunes hommes sur une femme dans la rue, une histoire de rendez-vous Tinder un peu glauque. Brune Fleury accepte bien volontiers de se faire raccompagner chez elle en voiture par Alex, mais il décide d'aller se garer chez lui, plutôt que de la déposer en bas de chez elle. La page neuf est dépourvue de mots et place le lecteur dans une vue subjective depuis le regard d'un de ces hommes : un regard sur les chaussures, puis sur la bretelle du sac à main, puis sur la manière dont Brune ne tient que la bretelle pour éviter que le sac ne ballote, puis sur son postérieur. L'intention est claire : une potentielle agression pour la détrousser, et un regard pour jauger son potentiel physique au lit. À bien y penser, il n'y a eu factuellement que l'apostrophe non sollicitée : Hé mademoiselle, vous êtes mignonne comme tout ! Mais aussi, l'émission sur le violeur en série et la présence de quatre mâles apparemment désoeuvrés pèsent consciemment ou inconsciemment sur l'esprit de la jeune femme. Ou encore un homme qui marche derrière elle, la suivant dans la station de métro, la main dans la poche. le lecteur assimile ces dangers implicitement, sans qu'ils ne soient dits. C'est même une caractéristique de la narration de l'autrice : cinquante-quatre pages dépourvues de texte, de tout mot. Ce mode de narration visuelle silencieuse provoque automatiquement la participation du lecteur, la formulation de cause à effet d'une case à l'autre, de suite logique, et engendre rapidement des supputations. En fonction de son état d'esprit, il fait des suppositions. Par exemple, ces onze cases de la page neuf qui détaille le dos de la silhouette de Brune : s'agit-il d'une intention d'agression de l'un des hommes, ou s'agit-il du ressenti de Brune indépendamment de leurs intentions réelles ? Dans un cas comme dans l'autre, cela produit un effet anxiogène. du coup, quand son copain Alex décide d'aller garer sa voiture dans son parking, plutôt que de déposer Brune en bas de chez elle, c'est sûr que ce n'est pas normal, d'autant plus que la discussion se tarit. En outre la radio diffuse un autre numéro de Faites entrer le coupable, l'histoire de Marc Fischer, qui a violé Lilianne Bissonnet, puis lui a asséné treize coups de couteau. C'est sûr qu'il va se produire un drame, une agression physique, un acte sexuel non consenti. Alex a forcément une idée derrière la tête. La narration visuelle s'avère très agréable : aérée, avec une économie de texte, sept dessins en pleine page, un double page. L'artiste utilise des cases sagement rectangulaires, disposées en bande, faisant varier leur nombre en fonction de l'importance qu'elle souhaite donner à une action, ou à un simple geste, à un regard, à un objet, à un paysage. La première page commence avec huit cases de la même taille, disposée en quatre bandes de deux pour évoquer le cadrage de l'écran de télévision, ou d'ordinateur en l'occurrence. Page suivante : quatre cases de la largeur de la page pour mettre en valeur les gestes délicats de Brune se maquillant, d'abord les cils, puis les lèvres. le nombre de cases peut varier de deux, hors les dessins en pleine page, à dix, avec l'utilisation régulière d'une page construite sur trois bandes de deux cases. Les dessins sont réalisés au crayon, puis habillés avec des couleurs réalisées à l'infographie. L'artiste donne plus de consistance à la plupart des surfaces avec des ombrages et des textures légères au crayon, tout en conservant une lisibilité parfaite. Elle dessine des personnages normaux, en bonne santé, sans être d'une beauté particulière. Elle s'attarde régulièrement sur les regards, le lecteur ne pouvant alors pas s'empêcher de se demander ce que pense le personnage, quel est son état d'esprit, en particulier celui de Brune, souvent indéchiffrable. Elle réalise de nombreuses planches ou cases mémorables : le regard en vue subjective des hommes dans la rue, l'appartement très propre d'Alex, la reprographie de la couverture de Patrick Dewaere : À part ça la vie est belle (2021) par Hrachyan et Laurent-Frédéric Bollée qu'Alex prête à Brune, les gestes déplacés et timides d'Alex, la dalle des Olympiades dans le treizième arrondissement de Paris, la voiture qui roule plusieurs cases durant pour s'éloigner de Paris, le regard d'une chouette dans un arbre la nuit, le sourire chaste et timide de Brune, etc. Le lecteur se retrouve ainsi dans un état d'inquiétude qui monte progressivement, se demandant s'il sur-interprète des petits riens insignifiants, ou si au contraire il ne prend pas la mesure de ce qui est train de se passer. Il essaye de se faire une idée en se fixant sur les réactions de Brune, mais celle-ci est une jeune femme calme et posée, s'exprimant avec peu de mots, n'extériorisant que peu ses émotions. Dans l'instant et avec le recul, il s'avère très difficile de savoir ce qu'elle ressent, et elle réagit le plus souvent avec calme et posément. D'un côté, elle est rebutée par les avances insistantes d'Alex, puis d'un autre jeune homme qui voient tous les deux en elle une partenaire sexuelle. le second lui indique même explicitement qu'il ne croit pas en l'amitié entre un homme et une femme. Ça n'existe pas. D'un autre côté, il dit encore qu'il estime qu'elle l'a bien cherché, et que ça n'arrive qu'à elle, comme si quelque chose de conscient ou d'inconscient dans le comportement de Brune pourrait être interprété comme des signaux de disponibilité sexuelle. le lecteur se retrouve devant une autre ambiguïté avec une nouvelle émission de Faites entrer le coupable, cette fois-ci sur des meurtres commis par une femme, avec la façon sensationnaliste de présenter les faits, comme si elle appartenait à la même engeance que les violeurs et tueurs en série. Mais pour avoir vu les faits se dérouler, le lecteur a bien constaté qu'il n'est pas possible de les mettre sur le même plan, que ce n'est pas comparable, ce qui emporte sa conviction sur les responsabilités des uns et des autres dans ce qu'il vient de lire. Harcèlement de rue ou simple remarque en passant, séduction féminine passive ou comportement masculin harceleur : l'autrice joue admirablement avec les ambiguïtés en s'appuyant sur une narration à forte composante visuelle, conduisant ainsi le lecteur à s'interroger. Il perçoit Brune comme une victime potentielle, et pourtant les faits ne vont pas dans ce sens. La conclusion rétablit les faits et les responsabilités, levant ainsi le doute sur le comportement d'Alex Dubois, de Pacôme Gérard Kulakowski et de Brune Fleury, et sur leur responsabilité personnelle. Éclairant.
La Boulonichon
Le fils de Mike Tyson et de Joey Starr. Après un combat à mort à l'arme blanche rouillée. - Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre, de nature semi-autobiographique. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Evemarie, pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-quatorze pages de bande dessinée. Cette même année, l'autrice a également réalisé Les dents longues avec Courty au scénario, une parodie de conte. le tome commence avec un avant-propos d'une page, rédigé par la docteure Hortense Mineur, cancérologue, radiothérapeute à la clinique Tivoli à Bordeaux. Le radioréveil se déclenche : c'est la chanson Boule de flipper, de Corynne Charby. Clémentine Fonzarelli se lève pendant que son conjoint Arthur reste un peu au lit, encore sous le coup de la violence de ce réveil. Elle va prendre sa douche, et elle sent comme une boule au nichon dans le sein gauche. Elle décide de prendre rendez-vous avec son généraliste. Lors de la consultation, celui-ci lui confirme ce qu'elle a détecté par elle-même, et il lui prescrit de façon illisible une mammographie et une échographie. C'est parti pour le Nichon Tour, bientôt dans le labo le plus proche ! Clémentine se rend dans le centre de radiologie, imagerie et analyse de son quartier, tout en constatant que la devanture n'a rien de discret. La secrétaire l'admoneste parce qu'elle a cinq minutes d'avance, parce qu'elle n'a pas apporté ses précédents clichés, même si c'est la première fois. Elle va s'assoir à côté des autres personnes en train de patienter, et elle demande à son voisin, un homme avec une jambe dans le plâtre, s'il vient lui aussi pour une boule au nichon. Vient son tour de passer : la radiologue se montre encore moins aimable, donnant des ordres de manière sèche et péremptoire. Se déshabiller, attacher ses cheveux, se placer sur l'appareil, ne pas bouger attendre que le médecin passe, en la reprenant parce que Clémentine a fait un bon mot, s'assoir, sans se rhabiller. Au bout d'une demi-heure d'attente sur une chaise, elle revient pour lui ordonner de se rhabiller et de se dépêcher car elles vont faire une échographie. Clémentine est maintenant allongée sur la table, la docteure penchée sur elle en faisant l'échographie qu'elle commente : la patiente a une boule au nichon, ce qui étonne modérément Clémentine. La docteure continue : c'est peut-être très grave… ou peut-être pas. Il va falloir qu'elles se revoient pour qu'elle prélève une carotte de la boule au nichon. Clémentine demande : une carotte ? La docteure précise : non pas une carotte, une biopsie. Sa patiente reprend : une carotte bio ? L'explication continue : un prélèvement dans le nichon pour en extraire une carotte à analyser, en fait. Clémentine reprend un rendez-vous chez son médecin traitant pour lui expliquer que la radiologue veut une carotte. Il lui indique d'aller voir le docteur Loche, c'est sa spécialité. Clémentine pouffe du fait du nom du spécialiste. Après son départ, le médecin appelle son collègue pour lui indiquer qu'il lui envoie une nouvelle patiente et que son nom l'a bien fait marrer. La nuit au lit, elle n'arrive pas à s'endormir. Arthur lui demande si elle flippe. Elle répond que pas du tout, en riant trop fort et nerveusement. Il répond que le moment n'est pas venu, mais qu'ils reparleront de son mécanisme de défense par le rire, des fois ça fait un peu peur. Dans son avant-propos, la docteure Hortense Mineur commente l'intention de l'autrice : l'idée d'Evemarie était de raconter ce parcours dans ce drôle de monde surréaliste dans lequel on tombe sans le savoir. Cet accident de vie dans lequel elle bascule sans rien avoir demandé à personne l'entraîne sur un chemin jalonné de moments tour à tour injustes, violents ou cocasses. Il réveille des questionnements auxquels elle n'avait jamais pensé. Elle prend alors le parti d'en rire ou au moins d'en sourire, comme un moyen thérapeutique d'abord puis comme le choix de rester du côté de la vie. En effet, le lecteur constate que la narration est en cohérence avec la couverture et que l'humour est de mise. Il apparaît dès la première page avec le traumatisme (très relatif) de se réveiller avec ce tube de 1987, une scie qui s'incruste dans la tête, mais aussi ce à quoi Clémentine va être confrontée, secouée dans tous les sens. le lecteur relève quelques autres références culturelles bien senties pour leur décalage par rapport à la situation : James Brown pour ses chansons entraînantes et joyeuses, Space oddity (1969) de David Bowie (1947-2016) alors que Clémentine est sous l'emprise d'un anesthésiant, ou encore Mike Tyson et Joey Starr pour évoquer l'état de son sein après la chimiothérapie. Il est impossible de résister aux enfantillages de Clémentine, qu'elle soit dans le déni, la colère, le marchandage ou la dépression. L'autrice manie la dérision avec une réelle sensibilité que ce soit son affection pour son personnage, ou son empathie pour sa situation. Elle met en oeuvre plusieurs formes de comique. Cela commence par les dialogues : Clémentine indique à son médecin qu'elle a une boule au nichon, celui la palpe et lui dit qu'elle a une boule au nichon, et elle lui fait remarquer qu'elle vient de lui dire. Outre les jeux de réparties moqueuses, sarcastiques ou ironiques, il y a aussi le comportement des uns et des autres : l'appréhension de Clémentine où elle freine des talons pour ne pas avancer, ou alors elle avance le dos exagérément courbé, l'autoritarisme de la radiologue qui entend que sa patiente obéisse au doigt et à l'oeil, la secrétaire à l'accueil qui parle sur un ton doucereux avec des petits coeurs ou des petites fleurs en bordure de phylactère, les yeux exorbités d'incrédulité du docteur Zlip en réaction à la familiarité de Clémentine qui trouve qu'il ressemble à un copain, le manque de discrétion, voire son absence absolue, de la pharmacienne pour le soutien-gorge post opératoire, le caractère sérieux et revêche d'une autre docteure (au point que Clémentine lui demande ironiquement d'où lui vient son air enjoué), etc. L'artiste intègre également des gags visuels : l'affiche sur un mur pour promouvoir le Nichon Tour, les deux seins écrasés lors de la radio initiale, les danseuses en costume de festival de Rio à l'entrée du cabinet du docteur Philippe Barbier, Clémentine en tenue léopard avec fausse fourrure, le pied sur le capot de son coupé sport en train de faire s'envoler des billets de banque avec sa main, la douleur causée par un papillon se posant sur le teeshirt de Clémentine au niveau du sein traité, etc. En même temps, il ne s'agit pas de l'humour du désespoir, et le personnage principal a bel et bien décidé de rester du côté de la vie. le lecteur suit donc son parcours de santé, depuis le moment où elle détecte par elle-même cette boule dans son sein gauche, jusqu'à la fin de son traitement, avec la perspective des visites de contrôles régulières, et d'une mammographie à la rentrée. le parcours s'avère long : la première visite chez le généraliste, la radio, l'échographie, la mammographie, la ponction, les résultats de la biopsie, l'oncologue, etc. Il y a des phases de déprime, compensées par le soutien de son conjoint, et par une nouvelle méthode de gestion du stress (la cookies thérapie, ça vient des States), les personnels soignants plus ou moins aimables, plus ou moins dans l'empathie, les petits tracas matériels (Clémentine présentant sa carte vitale déchiquetée et se retrouvant à expliquer à une secrétaire dubitative que c'est son chien qui l'a mangée… pour de vrai), l'essaye du soutien-gorge post opératoire (pas tout à fait à la bonne taille), ou encore les effets secondaires de l'anesthésiant au réveil (Clémentine insultant tout le personnel soignant, sans faire de détail), etc. Le lecteur éprouve immédiatement une sympathie sincère pour Clémentine, cette femme qui affronte un véritable parcours du combattant, bien décidée à franchir toutes les épreuves, même s'il lui arrive de manquer de courage à une ou deux occasions, en particulier quand elle comprend qu'elle ne pourra pas éviter la chimiothérapie. Il se reconnait immédiatement dans ses réactions, que ce soient ses moments d'inquiétude, le fait d'être dépassée par les explication médicales du médecin, l'exaspération face à des proches exprimant leur sollicitude en rajoutant à ses propres angoisses. Il en vient rapidement à l'admirer. Certes, l'autrice évoque ce parcours avec du recul, ce qui n'enlève rien à sa capacité à en parler avec humour, et ce qui donne encore plus de force au caractère de Clémentine capable de faire preuve de cet humour en temps réel. Il l'admire également pour savoir prendre avec philosophie les meurtrissures de sa poitrine au fur et à mesure des traitements, que ce soit l'inflammation qui fait qu'elle a un sein plus grand que l'autre, les ecchymoses, ou encore les rayons qui lui font bronzer un seul sein. Évoquer le parcours de soin d'une femme atteinte d'un cancer du sein : pas très folichon a priori. À la lecture, l'expérience s'avère tout à fait différente : une verve très drôle, sans moquerie, sans humiliation de la patiente, au contraire une empathie du début jusqu'à la fin. Une narration visuelle basée sur un découpage de quatre cases par page (deux bandes de deux cases), avec quelques dessins en pleine page : un rythme régulier, des personnages dans un registre comique mesuré, des trouvailles visuelles, un respect des personnes. le lecteur ressort avec le sourire aux lèvres, conscient que l'état de santé de Clémentine nécessite des contrôles réguliers, satisfait de l'avoir accompagnée tout du long, et de savoir en quoi consistent les différentes phases du soin. Un témoignage adulte qui fait du bien à la santé.
Le Dieu-Fauve
Waouh, cette histoire sonne et résonne comme un uppercut. Je pense que Fabien Vehlmann (auteur que j'apprécie énormément par ailleurs) peut être particulièrement fier de cette BD (Sûrement une de ses meilleures oeuvres ici, c'est dire!) et des différents points de vus qu'il a pu amener à son scénario. Légèrement déconstruit, il a su trouver le bon ton et la bonne approche à chaque chapitre. Très malin et très fort. J'avais bien aimé La Cuisine des ogres sorti récemment de ce même scénariste, mais là je dois dire qu'on est largement un niveau au-dessus coté écriture. Le dessin est parfait et sert l'histoire à merveille. Plutôt fan du travail de Roger, je pense sincèrement que c'est de loin son meilleur rendu. Quasi mythologique, le duo récit/dessin est juste admirable, puissant, violent, bestial et sombre. On croirait lire le meilleur de Conan !! Que dire de plus si ce n'est que vous serez marqués et hantés par ce livre et par ce destin hors norme bien après l'ouvrage refermé . Génial. Un immanquable de 2024.
La Cuisine des ogres
Un très beau livre sous tous ces angles. Tout d'abord le dessin est tiré d'une manière douce mais dure à la fois (côté sombre des dessins) avec un côté chirurgical! Je suis très sensible au dessin et c'est ce qui m'a fait acheter le livre. L'histoire maintenant : je n'en dirai qu'une chose "à quand la suite?" Je me suis laisser guider tout du long et ne me suis pas ennuyé une minute. Très belle découverte qui va m'amener à rechercher les autres ouvrages du dessinateur et de l'écrivain!
Mon livre d'heures
Ils ne le dompteront pas. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, présentant la particularité d’être narrée sans texte, ni mot. Sa première édition date de 1919. Il a été réalisé par Frans Masereel, pour le scénario et les dessins, par le procédé de gravure sur bois. Il s’ouvre avec une préface de deux pages, écrite par Jacques Tardi, accompagnée par une illustration pleine page de sa main. Il se termine avec une postface rédigée par Samuel Degardin, intitulée Portrait de l’artiste et son double, un article d’une page de Martin de Halleux (De l’encre de Chine au bois gravé), un autre sur les détails (un œil au centre d’un triangle), un dossier photographique de seize pages sur l’auteur, une biographie chronologique de quatre pages. Il s’agit du deuxième roman graphique, à raison d’une case par page, sans texte, de cet auteur, après 25 images de la passion d’un homme (1918). Le train arrive en gare et l’homme agite le bras par la fenêtre, alors que s’échappe quelques petits nuages de vapeur. Le train est arrivé en gare, les voyageurs descendent, certains se précipitent dans les bras de membres de leur famille pour des retrouvailles. L’homme descend tranquillement, le dernier à sortir de son wagon. En remontant le quai, il prend le temps de s’arrêter pour examiner une des grandes roues de la locomotive à moitié cachée par un jet de vapeur. À la sortie de la gare, il se retrouve au milieu de la foule, des hommes portant tous un chapeau, alors que lui se trouve nue tête, des hommes marchant rapidement, alors que lui se tient immobile en train d’observer. Il traverse la rue et il se retrouve au milieu de la chaussée, alors que les automobiles passent de chaque côté. À nouveau il se tient immobile en observant. Il continue sa déambulation et il se retrouve dans un autre quartier : plus de femmes, toutes portant un couvre-chef, et quelques hommes eux aussi en chapeau. Il continue encore et se retrouve à l’arrière d’un petit groupe en train d’écouter un homme qui fait un discours en pointant du doigt. L’homme continue à marcher et il se retrouve à longer une parcelle dans laquelle s’active les ouvriers sur un gros chantier, avec des grues et des échafaudages, un moteur à vapeur actionnant une machine-outil. Un peu plus loin, le calme est revenu : l’homme longe un long mur de clôture aveugle, derrière lequel se trouve des pavillons, et un peu derrière une grande cheminée d’usine. Cette fois-ci, il s’arrête devant des grandes roues mues par un moteur, avec des courroies les reliant entre elles : il semble s’interroger sur leur fonction. Il décide de parcourir la rue suivante en courant, à nouveau un mur aveugle derrière lequel se trouve une grande halle abritant une usine. Il passe maintenant devant les guichets d’une banque et il touche le bras d’un pickpocket en train de subtiliser le portefeuille d’un homme réalisant un paiement au guichet. S’il a déjà lu 25 images de la passion d’un homme, le lecteur sait à quoi s’attendre, sinon il découvre une œuvre au format original. Le créateur réalise des dessins sur des blocs de bois, par xylographie, et l’ouvrage présente une image par page, sans aucun mot. La lecture s’avère rapide et facile : des dessins assimilables et compréhensibles au premier coup d’œil dans un noir & blanc très contrasté, autant de situations différentes avec un passage du temps fluctuant entre deux cases, soit un bref instant, soit plusieurs jours, semaines ou mois. Les dessins présentent de grosses masses noires, des traits de contours épais, une description simplifiée avec un bon niveau de détails. Le personnage principal est un homme qui n’est jamais nommé et qui est présent dans chacune des images. Cet homme est aisément repérable dans chaque case, soit parce qu’il est tout seul ou seulement avec une autre personne, mais également du fait de sa grande taille, de sa silhouette élancée, ou par de l’absence de port de chapeau, à de rares occasions par la continuité de son activité d’une page à l’autre. Comparé à 25 images de la passion d’un homme, il s’agit à la fois d’une fresque de plus grande ampleur emmenant le personnage dans d’autres pays, à la fois un peu plus réduite puisque le récit commence avec l’arrivée de l’homme dans la grande ville, et pas à partir de sa conception et de sa naissance. La narration présente une forme très particulière : un dessin par page, aucun mot, du noir & blanc. La suite d’images forme bien une histoire, avec une intrigue (cette phase de la vie du personnage principal), une chronologie linéaire, et des liens de cause à effet ou de succession temporelle évidents. La qualité de la reprographie impressionne par sa netteté. Les aplats de noirs et les traits de contour forment des masses épaisses, aux bords parfois irréguliers, parfois bien nets et droits quand il s’agit de structures métalliques. Dans son introduction, Jacques Tardi met en avant les caractéristiques suivantes : Masereel met en scène, en utilisant toutes les ressources et les codes visuels nécessaires à l’évocation expressionniste de la ville bruyante, des quartiers ouvriers, des intérieurs divers, de la foule de la rue, et aussi les tourments intimes du personnage qu’il incarne. Il court, se moque, s’épuise, rit et pleure. Désespoir et colère s’expriment tour à tour. Partir à la campagne, faire du patin à glace, aller au théâtre, acheter un chou-fleur sur le marché et le faire cuire dans cuisine, boire, jouer de l’accordéon, danser, grimper au sommet du mât de cocagne, labourer un champ, participer à une réunion syndicale, s’informer s’instruire de la réalité sociale, des luttes ouvrières, ne pas être dupe, partager avec ses semblables… désillusion amoureuse, une autre femme, et la mort au bout de cette nouvelle aventure. Oublier, voyager, rentrer, boire, refuser de porter les armes, refuser la médaille, montrer son cul à un ecclésiastique et mourir au milieu des tournesols, le cœur brisé, la tête dans les étoiles ! Le lecteur n’apprendra rien du passé du personnage qu’il est tenté de prénommer Frans, supposant qu’il exprime la vision du monde que l’auteur peut avoir. Il arrive en ville et se montre curieux de chaque situation qu’il peut observer, rue par rue, quartier par quartier. Il participe à la vie sociale, aussi bien par le travail que par les moments de détente, de divertissement, d’activités en commun. Il finit par éprouver le besoin de prendre du recul, littéralement de prendre le large pour aller voir du pays, d’autres pays, de la page 110 à la page 135. Puis il revient dans cette mégapole qui n’est pas nommée. Il raconte à d’autres habitants les merveilles qu’il a vues, les amitiés qu’il a nouées. Le lecteur retrouve tous les éléments disparates énumérés par Tardi dans son introduction, dans le déroulement linéaire de la vie de Frans. De fait, l’artiste épate le lecteur encore et encore par l’expressivité de ses illustrations, par sa capacité à choisir des moments édifiants et parlants, par son art de faire partager la palette des émotions et des états d’esprit de Frans. Son assurance et sa confiance en tant qu’étranger curieux de tout dans une étrange ville. En tant qu’être humain faisant la démarche de se cultiver : lire le journal, se rendre dans les musées pour admirer les œuvres d’art, se plonger dans des livres. Aider son prochain, soit un homme qui pousse une charrette chargée, soit jouer innocemment avec des enfants. Participer à une fête. Éprouver l’amour. Etc. Son empathie lui fait ressentir la souffrance de la condition ouvrière et il n’hésite pas à lutter avec eux contre un système les exploitant, dans des pages rappelant un passage similaire de 25 images de la passion d’un homme. Le lecteur ne s’attendait pas à ce que de simples images puissent rendre compte avec une telle sensibilité du ressenti intérieur d’un être humain, ou de situations sociales complexes avec une telle clarté. L’intention de l’auteur semble avoir traversé intacte les décennies séparant sa création du lecteur. La forme de la narration visuelle produit d’étranges effets sur le mode de lecture. D’un côté, il s’agit bien évidemment d’une suite d’images, chacune isolée sur une page. Du coup, le lecteur les considère une à une, chacune prise pour elle-même. Il accorde plus d’attention que d’habitude à chaque dessin, que s’il s’agissait d’une bande dessinée classique. Dans la première, il s’amuse du mode de représentation de la vapeur du train : des gros arcs de cercle, délimitant une surface bien blanche, plus importante que les autres surfaces laissées en blanc dans cette image. Il se dit également que le bras de Frans est un peu plus long qu’il ne le devrait, accentuant légèrement une forme de naïveté, le rendant touchant et drôle. En page quarante-neuf, il voit Frans (toujours avec des bras longs) aider une femme avec des béquilles, à traverser une rue pavée. Le rendu de ceux-ci se situe entre une description soignée rendant compte de l’irrégularité du pavage, mais aussi d’abstraction avec leur forme rectangulaire un peu trop géométrique. La silhouette de l’homme et celle de la femme évoquent la gravure sur bois, c’est-à-dire la technique utilisée par l’artiste. Les deux silhouettes en arrière-plan relèvent plus des ombres chinoises, une autre technique de représentation. L’arrière de la cariole s’apparente à un grand rectangle noir, alors que chacun des treize rayons de la roue est silhouetté par une bande laissée blanche, se détachant ainsi clairement. En page cent-treize, Frans, debout sur un rocher, contemple un coucher de soleil : les traits noirs tirent vers une représentation conceptuelle des reflets sur l’océan, des rayons du soleil, Frans n’étant qu’une vague ombre chinoise. Page cent-quarante-six, Frans conduit une automobile à tombeau ouvert dans une représentation naïve. La dernière séquence dans la forêt évoque l’art naïf. Alors que les images en noir & blanc peuvent sembler austères et faire craindre une forme de monotonie, il suffit que le lecteur s’y attarde un instant pour se rendre compte de leur diversité, de leur richesse, de leur conception soignée et réfléchie. Qu’il ait déjà lu un autre ouvrage de Frans Masereel ou non, le lecteur n’a pas idée de la richesse du récit dans lequel il plonge. La narration visuelle s’avère sophistiquée sur le plan graphique, très empathique, et capable de rendre compte de situations complexes et délicates en une unique image, toujours aussi parlante après toutes ces décennies passées. Le parcours de vie du personnage révèle son humanité et son humanise, son refus des compromissions de ses idéaux, sa soif de fraternité et d’entraide. Poignant.
Idée
Ce n’est pas la première fois que le graveur belge fait de la littérature à coup de burin. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, présentant la particularité d’être narrée sans texte, ni mot. Sa première édition date de 1920. Il a été réalisé par Frans Masereel, pour le scénario et les dessins, par le procédé de gravure sur bois. Il s’ouvre avec une préface de deux pages, écrite par Lola Lafon, écrivaine, chanteuse, compositrice et une féministe libertaire. Il se termine avec une postface de sept pages, rédigée par Samuel Dégardin, intitulée Un cinéma de papier, constituée de Donner suite (la situation de l’auteur quand il réalise ce récit), Fiat lux (un résumé succinct de l’histoire et l’utilisation de la simultanéité dans une même image), Semer à tout vent (la publication en France puis en Allemagne de l’ouvrage), L’instant critique (la réaction de Romain Rolland, Paul Colin, Pierre Jean, Luc Durtain), Sur vos écrans (l’adaptation en dessin animée par l’auteur et le réalisateur tchèque Berthold Bartosch, avec une bande originale d’Arthur Honegger). Vient ensuite une biographie chronologique de quatre pages. Il s’agit du quatrième roman graphique, à raison d’une case par page, sans texte, de cet auteur publié par cet éditeur, après 25 images de la passion d’un homme (1918), Mon livre d’heures (1919, 165 bois gravés et 2 frontispices), Le soleil (1919, soixante-trois bois). L’adaptation en dessin animée par l’auteur et le réalisateur tchèque Berthold Bartosch, avec une bande originale d’Arthur Honegger : https://www.youtube.com/watch?v=w4IMPlVlHDM. L’auteur est installé à sa table de travail dépourvue de tout outil, un regard courroucé excédé par sa page blanche. Soudain un éclair semble lui traverser l’esprit, son corps se raidissant, et il jette ses bras en l’air. Une Idée sort de son esprit, sous la forme d’une jeune femme nue d’une vingtaine de centimètres de hauteur. L’auteur la prend dans ses mains et elle se tient debout sur sa table de travail, alors qu’il rayonne de contentement. Tellement touché, il la serre tendrement dans ses bras, rasséréné par la simple existence de cette Idée. Une fois sa sérénité revenue, il la repose sur sa table de travail et il joint les mains devant en elle en sienne de remerciement. En retour, elle lui fait un signe de la main droite. Il prend alors une enveloppe et elle y prend place, toujours nue. L’auteur ferme l’enveloppe, pleure de soulagement ou de contentement, et il remet l’enveloppe maintenant scellée à un messager. L’employé du service postal avance dans la rue, tenant la lettre à la main, celle-ci irradiant, attisant la curiosité des passants, certains se prosternant même à son passage. L’enveloppe, irradiant toujours, est déposée sur une table devant un homme curieux, dans une pièce bondée d’hommes tous aussi impatients de savoir ce qu’elle recèle. La jeune femme, l’Idée, sort de l’enveloppe de sa propre volonté, semant la panique parmi les personnes présentes, effrayées par cette apparition. Elle s’assoit sur le rebord de la table, les jambes dans le vide, alors que derrière elle deux hommes s’approchent en tenant devant eux une grande pièce de tissu rectangulaire. Les autres ont retrouvé un semblant de courage et les regardent faire. Avec ce tome, Frans Masereel continue dans la veine conceptuelle : cette fois-ci, l’auteur n’est pas le personnage principal de son histoire, mais une idée qui lui est venue, ou qu’il a engendrée. Elle s’incarne littéralement dans le corps bien proportionné d’une femme mais présentant une taille plus petite que la normale. Elle est le plus souvent dans le plus simple appareil : une des facettes de cette métaphore, l’idée ne pouvant pas être atténuée ou travestie par un vêtement, sa force étant trop intense pour pouvoir être diminuée ou masquée. Elle n’est vêtue que dans treize illustrations et elle apparaît véritablement obscène quand elle relève le bas de sa robe pour révéler son pubis dans quatre autres planches, alors que sa nudité ne comporte ni érotisme ni pornographie quand elle est totale. C’est Idée ne se montre ni aguicheuse, séductrice, mais sa vérité nue attire l’attention, fascine les hommes autour d’elle. D’ailleurs le lecteur finit par remarquer qu’elle ne rencontre que des hommes, jamais de femme, sans qu’il soit possible de déterminer pour quelle raison. Il s’agit forcément d’un choix fait sciemment, sans que la motivation n’apparaisse clairement. Il n’y a pas de concupiscence hypocrite ou malsaine, mais c’est une histoire d’hommes, sauf pour l’idée qui est une femme. S’il a déjà lu un ouvrage de Frans Masereel, le lecteur retrouve tout ce qui en fait la spécificité et la force graphique. Une histoire racontée à raison d’une image par page, sans aucun mot. Ce créateur réalise d’abord chaque image de manière traditionnelle sous la forme d’un dessin préparatoire détaillé à l’encre de Chine, sur une feuille de papier. Puis, il reproduit cette image en la gravant sur un bloc d’une épaisseur de vingt-trois millimètres environ, du poirier très dur et séché pendant plusieurs années, ce qui permet aux gravures d’être tirées aussi bien sur une presse mécanique que sur une presse à bras. Généralement il grave ses blocs des deux côtés. Dans un premier temps, il noircit entièrement la face à travailler, puis il dessine un tracé blanc plus ou moins précis selon la complexité de la composition. Enfin, à l’aide d’un burin, d’une gouge, d’un couteau ou de petits instruments de métal, il commence le travail de xylographie. Le dessin gravé est l’image inversée de celle dessinée, l’artiste vérifiant la correspondance au fur et à mesure, avec un miroir. Cela aboutit à des images aux traits de contour assez épais, avec des aplats de noir consistants aux formes complexes, des cases avec une répartition entre surfaces de blanc et surfaces de noir en proportion variable. La qualité de la reprographie dans cette édition est impeccable, sans aucune sorte de bavure ou de contour un peu boueux. S’il n’en a pas pris conscience par lui-même, le lecteur découvre dans les commentaires du dossier réalisé par Samuel Dégardin que pour la première fois l’artiste a commencé à réunir dans un même bois, en une seule image, différents personnages, différentes situations et même des idées différentes. Cela ne saute pas forcément aux yeux de prime abord. En y prêtant une attention particulière, le lecteur habitué aux bandes dessinées repère des cases correspondant à cette spécification. Par exemple, dans le vingt-troisième bois, il voit effectivement Idée revêtue d’une simple robe blanche marcher dans la rue, avec son halo étoilé autour de la tête, un groupe de trois hommes en train de discuter sur le trottoir d’en face sans faire attention à elle, un homme assis à sa table de travail visible par la fenêtre, et en arrière-plan un groupe d’une demi-douzaine de personnes en train de faire la fête, il y a bien différents personnages, différentes situations et différentes idées (l’Idée délaissée, la joie de la fête, la solitude de l’individu, la familiarité du quotidien). Dans le trentième bois, l’Idée est représentée deux fois, ce qui correspond à deux moments successifs : quand elle dit au revoir à un prisonnier et quand elle se met devant lui alors qu’il est attaché au poteau d’exécution avec un bandeau sur les yeux. Pour le reste, les caractéristiques graphiques restent identiques : des traits de contour assez épais, une représentation simplifiée parfois proche de l’art naïf, un niveau de détails assez élevé, une forte densité d’informations visuelles, sauf quand l’artiste joue sur la symbolique comme dans la séquence d’ouverture avec le corps de l’auteur irradiant littéralement. Le ratio entre espaces noirs et espaces blancs est en faveur des premiers donnant une sensation de poids, de forte consistance à chaque illustration. Le récit se déroule de manière linéaire : l’auteur ou le créateur en panne sèche voit l’inspiration le frapper sous la forme métaphorique d’un éclair, une Idée apparaît sous la forme d’une femme nue, et elle se propage dans la nature, passant par différents stades. Le lecteur peut approcher ce récit comme une métaphore sur la création : une fois que l’idée est exprimée par un créateur (ou peut-être une fois qu’elle s’exprime par lui), elle devient autonome et se répand sans que l’auteur n’y puisse rien. Elle commence par être accueillie par la peur de la nouveauté chez ceux qui la reçoivent, par être rejetée, parée d’habits classiques pour neutraliser tout ce qu’elle a d’innovant, pour circonscrire toute possibilité de changement, ou tout risque de changement. Elle se révèle dans toute sa crudité. Elle s’incruste dans quelques individus qui sont à leur tour rejetés par la société normative et réactionnaire. Par différents mécanismes, elle continue de faire son chemin, puis elle se reproduit et se diffuse. Des décennies avant que le concept ne soit formulé, Masereel illustre le développement autonome d’un mème et sa capacité à grandir comme un organisme vivant, la création ayant échappé à son auteur, ayant été interprétée par ceux qui l’ont reçu, avec crainte, avec des faux sens et des contre-sens. Le lecteur peut également approcher ce récit comme une métaphore de la diffusion de la connaissance, voire de la vérité. Les individus peuvent toujours essayer de l’étouffer, de la rejeter, de la travestir, de l’annihiler par tous les moyens imaginables, elle finira toujours par resurgir et s’imposer. Jusqu’à son sort ultime, dans une séquence finale où le pragmatisme triomphe, et aussi une forme cynisme très moderne mêlant l’issue de chaque forme de vie au phénomène de flux. Un roman graphique d’une force visuelle épatante, qui ne fait pas son âge, pour un propos à la fois très incarné, à la fois conceptuel sur la naissance, la vie et la mort d’une idée. La narration visuelle de Frans Masereel reste limpide après toutes ces décennies écoulées, le lecteur comprenant immédiatement chaque image, chaque lien logique de l’une à l’autre, l‘histoire étant parfaitement intelligible, sans risque d’interprétation. Le propos est ambitieux, à la fois sous l’angle de la création d’une œuvre qui se propage de manière autonome, à la fois sous l’angle d’une vérité qui s’impose quelles que soient les efforts déployés pour s’y opposer ou pour la dévoyer. Limpide et implacable.
La Route
C'est certainement l'album que j'attendais le plus cette année. Certes, j'avais lu le roman il y a quelques années et je ne l'avais pas trouvé terrible à l'époque, mais j'avoue que j'avais hâte de découvrir la version de Larcenet. J'ai longuement hésité sur la version qu'il fallait lire, pour finalement opter pour les deux (la version n&b, et la version dite "couleur"), avec pour une fois, une préférence pour cette version courante qui met plus en valeur l'histoire, à mon avis. Le tirage limité (4000 exemplaires) étant plus difficile à déchiffrer. En adaptant cette œuvre sombre de Cormac McCarthy, Manu Larcenet réalise une nouvelle fois une prouesse. Avec Blast, il m'avait époustouflé par son talent narratif, et là il renouvelle l'exploit du "Rapport de Brodeck", avec un graphisme magnifique. Son précédent album reposait sur le noir et blanc, et là Larcenet nous propose toute une teinte de gris, propre à l'ambiance du roman, avec ses pluies de cendres incessantes. L'auteur nous propose de nombreuses planches muettes, mais le dessin est tel, qu'elles méritent qu'on s'y attarde. Ayant relu le roman hier, (roman qui vient d'être réédité cette semaine, et illustré par Larcenet), je dois dire que j'ai retrouvé toute l'atmosphère lourde et glauque de Mac Carthy dans cette bande dessinée. Encore une fois une œuvre forte et puissante de Manu Larcenet, que je situe au même niveau que Le Rapport de Brodeck. Lue deux fois depuis sa sortie , dans les deux versions et relu le roman également en version poche , je suis resté scotché par cette adaptation de Larcenet. Certainement l'album de l'année.
La Route
A l’annonce de l’adaptation du chef d’œuvre de Cormac McCarthy « The Road » par Manu Larcenet, j’étais dubitatif. Ayant lu le roman, pas évident de trouver la bonne formule pour dessiner un texte si contemplatif et si avare en parole. Pas que je doutais des capacités de cet auteur, mais je me demandais comment son style graphique allait pouvoir épouser de manière réaliste la profonde noirceur du roman et allait soutenir ces images de désolation dans la répétitivité et sans lasser. Les premières images disponibles sur internet m’avait pleinement rassuré mais ne m’avait pas préparé à un tel choc en tenant l’objet physiquement (les objets en fait i.e. La version noir et blanc et la version couleur !) entre mes mains et en ouvrant et parcourant les pages. MAGISTRAL ! D'ailleurs, si vous hésitez entre la version noir et blanc et la version couleur, un conseil, achetez les deux ! Chaque planche et je dis bien chaque planche est un régal pour les yeux. Le Rapport de Brodeck avait fait très fort à l'époque mais l’auteur pousse le curseur beaucoup beaucoup plus loin dans la perfection de son trait. La mise en couleur est incroyable de nuances et embelli le tout. Ne vous y trompez pas toutefois, même si des étincelles de joie apparaissent ici ou là, tout n’est que cendres, âpreté et désespérance. Manu Larcenet a su rester fidèle à l'oeuvre originel qui n'est point dénaturée mais sublimée en y apportant sa touche personnelle. Emouvante, terrifiante, brillantissime, insurpassable, etc... Je vais m’arrêter là avec les superlatifs car je pourrais les enfiler un à un comme des perles. Manu Larcenet a totalement réussi son pari, il m’a même donné l’envie de relire le livre. C'est dire ! Chef d’œuvre absolu, si j'avais pu mettre six étoiles, je l'aurais fait !