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Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Smoking - La Révolution Yves Saint Laurent
Smoking - La Révolution Yves Saint Laurent

Comment redessine-t-il le corps de la femme dans cette nouvelle collection ? - Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, s’attachant au Smoking et aux contextes de sa création. Son édition originale date de 2024 Il a été réalisé par Loo Hui Phang pour le scénario, et par Benjamin Bachelier pour les dessins et les couleurs. Il comprend environ cent-quarante pages de bande dessinée. Il se termine avec huit pages présentant de manière synthétique trente-quatre personnalités historiques croisées au cours de l’ouvrage, d’Anne-Marie Muñoz (1933-2020) à Marcel Proust (1871-1922), puis par une chronologie reprenant vingt-deux dates de la vie de Saint Laurent, et quatorze dates d’événements choisis dans l’évolution de la condition sociale de la femme en France. Prologue en mouvement. En 1966, à sa table de travail, Yves Saint Laurent est en train de réaliser le croquis d’une nouvelle création. Anne-Marie, une assistante entre dans la pièce et lui indique que les premiers et les premières d’atelier attendent ses croquis. Il lui remet son dernier croquis, elle commente : un nouveau défi pour l’atelier. Il explique : un Smoking, comme celui des hommes, mais adapté à la femme. Le vestiaire masculin est une pyramide et le smoking en est le sommet. Elle répond qu’il fait un vrai hold-up : ce sera une révolution. Il corrige : non, juste une évolution. – Avancer. New York en 1967, Betty Catroux retrouve Yves Saint Laurent au pied d‘un immeuble. Il lui demande ce qu’elle a fait à ses cheveux. Il trouve que c’est sauvage, c’est chic. Quand elle lui dit qu’elle ne les a pas lavés depuis cinq jours, il s’exclame : Quelle horreur ! Et il lui demande d’aller les laver, ce qu’elle refuse. Il continue ses observations : parfum d’homme et cigarette, il ne lui demande pas ce qu’elle a fait cette nuit. Elle répond qu’elle a passé la nuit dans un bouge et qu’elle ne s’est pas changée. Yves Saint Laurent constate que Betty Catroux porte un Smoking de la dernière collection, et rien en dessous, et les mains dans les poches en petite allumeuse. Il conclut qu’elle est son héroïne. Le grand couturier se lance dans un développement sur le pouvoir diabolique des poches. Il lui indique deux femmes devant qui demandent une table pour déjeuner dans un grand restaurant. La première sans poches se présente devant l’hôte d’accueil du Hilton qui lui demande si elle a réservé : Saint Laurent estime qu’elle a l’air d’une idiote et en effet elle n'obtient pas l’accès. La seconde se présente les mains dans les poches affichant une grande confidence et le majordome la prie de le suivre à l’intérieur. Le grand couturier explique : Les vêtements induisent des gestes, et ces gestes sont des signes. Il poursuit : en l’occurrence, les mains dans les poches sont l’attitude du dominant, celui-ci a le pouvoir en toute décontraction. À leur tour, ils s’approchent de l’entrée, et la femme sans poche reconnaît le créateur. Le maître d’hôtel répond qu’il ne peut pas les laisser entrer. Alors que Saint Laurent fait observer que le restaurant n’a pas l’air bondé, l’hôte explique que les femmes en pantalon ne sont pas admises dans l’établissement. Le titre indique explicitement le sujet de l’ouvrage : en quoi le Smoking féminin créé par Yves Saint Laurent a constitué une révolution. Dans un premier temps, l’ouvrage peut apparaître déconcertant. Yves Saint Laurent (1936-2008) a remis le croquis fatidique : celui du premier Smoking pour femme, avec un S majuscule pour désigner cette variation sur un vêtement masculin. Puis, le lecteur le suit accompagné par le mannequin français Betty Catroux (1945-) qui fut également sa muse. Pour une question d’accès à un grand restaurant newyorkais, puis un autre, ils rencontrent différentes personnalités historiques, et ils évoquent leur parcours personnel, ainsi que des faits historiques comme la création du modèle initial du smoking (pour homme, sans majuscule). La narration visuelle présente elle aussi des particularités marquées. Elle commence avec des dessins réalisés au crayon sur une feuille de papier blanc cassé de jaune, dont l’artiste semble avoir découpé les contours pour les coller ensuite sur la page blanche, comme s’il avait lui-même réalisé des croquis, une mise en abîme de ceux réalisés par le grand couturier. Pour la première page du chapitre Avancer : une illustration en pleine page mêlant décors à la peinture, et Betty encrée en noir & blanc sur un trottoir blanc immaculé. Le reste de la bande dessinée va ainsi mêler ces trois modes graphiques : croquis sur papier jaune, noir & blanc, couleur directe. Autre caractéristique très forte du récit : l’intervention de personnages historiques. Saint Laurent fait rapidement mention de Coco Chanel (1883-1971, Gabrielle Chasnel), puis il évoque Pélagie d’Antioche (Ve siècle), et il rentre dans le détail : Marguerite était une comédienne belle et frivole, elle voulait faire pénitence en se retirant dans un couvent de moines basiliens, sous le nom de frère Pélage. Elle voua son existence à Dieu, recluse dans une petite cellule. Son dévouement forgea son extraordinaire réputation. À sa mort, les moines et le clergé découvrirent que frère Pélage était une femme. Remplis d’admiration, ils rendirent grâce à Dieu. Cette femme est donc citée pour avoir porté le pantalon. Puis Betty & Yves rencontrent Julien Joseph Virex (1775-1846, naturaliste et anthropologue) : celui-ci affirme que le pantalon est l’attribut de l’homme et que Betty n’a pas le droit de l’usurper, jugement qu’il fonde sur ses études qui établissent que la nature a conçu l’homme pour penser, la femme pour enfanter. Mais voilà qu’intervient Madeleine Pelletier (1874-1939) habillée en costume masculin, première femme médecin diplômée en psychiatrie en France, accompagnée de Rrose Sélavy (c’est-à-dire Marcel Duchamp, 1887-1968, travesti en femme) et Candy Darling (1944-1974, née James Lawrence Slaterry) qui attestent qu’il existe des exemples de porosité entre les deux genres. Apparaissent ainsi une trentaine de personnes certaines connues comme Andy Warhol (1928-1987), Alexandra David-Néel (1868-1969, exploratrice, première femme occidentale à atteindre Lhassa), Yoko Ono (1933-, artiste), George Sand (1804-1876, écrivaine), jusqu’à Michel Butor (1926-2016, écrivain), Simone de Beauvoir (1908-1986, philosophe et féministe), Marcel Proust (1871-1922) et bien d’autres. Ainsi que certains moins connus du grand public comme Sophie Foucauld (années 19830, typote, surnommée la femme-culotte), Marie Marvingt (1875-1963, cycliste, soldat, infirmière de l’air) ou encore le grand couturier Paul Poiret (1879-1944). Et d’ailleurs, le principe de couper puis de coller des dessins sur la page rappelle la manière de faire de Philippe Dupuis qui a consacré une bande dessinée à Paul Poiret : Peindre ou ne pas peindre (2019). Quoi qu’il en soit, celle-ci commence avec des dessins sans bordures, pour le prologue, puis avec une illustration en pleine page pour l’ouverture du premier chapitre, avec ensuite des cases alignées en bande, sans gouttière pour les séparer dans une même bande. Parfois un personnage ou un objet (comme une cravate découpée) peut dépasser de la bordure d’une case, sur la bande inférieure. À d’autres moments, l’artiste peut revenir à des images sans bordure, juxtaposées, ou comme en insert les unes à côté des autres. Une juxtaposition d’images par exemple pour les différents stades d’évolution des braies au pantalon des sans-culotte. Il continue de d’entremêler des passages en noir & blanc, avec des passages en couleurs, parfois au sein d’une même case. Lorsqu’il s’agit d’évoquer le noir du Smoking, le grand renoncement à la couleur, les fonds de page deviennent noirs. Puis les dessins se font plus conceptuels, se rapprochant de l’abstraction. Le lecteur a tôt fait de s’adapter à cette apparence sortant de l’ordinaire, pour apprécier la liberté qu’elle apporte, ainsi que son élégance, et sa capacité à aborder des thèmes et des idées très variées, autour du port du pantalon et du geste politique que constitue la conception de tenues pour les femmes. De la même manière, la construction de la balade de Betty & Yves marie élégamment une approche chronologique sur le port du pantalon à travers différentes civilisations, des éléments techniques sur la haute couture et des informations personnelles sur ces deux personnages. Sans être de nature biographique, le récit évoque les origines de Betty et celles d’Yves ainsi que leur parcours professionnel, sans s’appesantir sur leur vie affective et amoureuse ou sur les polémiques de leur vie (par exemple les sources d’inspiration de La vilaine Lulu, 1967). Le lecteur découvre également le rôle des premiers d’atelier, avec Jean-Pierre Derbord et Alain Marchais premiers d’atelier pour Yves Saint Laurent, l’origine du smoking pour homme grâce aux goûts d’Édouard VII (1841-1910), l’importance des tenues militaires dans la création de Saint Laurent (le caban, la saharienne, le trench) le symbolisme du noir dans les vêtements, etc. Tout du long, la question du port du pantalon occupe également une place importante : en particulier la franche opposition des hommes à ce que les femmes puissent en porter, dans la société occidentale, avec de nombreuses références culturelles et historiques mettant en évidence que cette transgression relève d’une construction artificielle, qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Même si Yves Saint Laurent répond à Betty qu’il s’agit d’une évolution, le lecteur comprend en quoi le Smoking féminin a constitué une révolution, comme l’annonce le titre. En effet, le Smoking (le modèle féminin créé par Yves Saint Laurent) est bien au centre de cet ouvrage qui le contextualise dans l’époque où il a vu le jour, aussi bien socialement que culturellement. Scénario et narration visuelle sont en phase : faisant usage d’une liberté de créer, de jouer sur les formes, aussi bien celle de la balade du couturier et de son modèle à New York qu’esthétiques entre couleurs et noir & blanc, représentations figuratives et croquis, pour mettre en scène une phase significative de la modernité, provoquée par cette création haute couture. Plus que la mode, une libération.

14/04/2025 (modifier)
Par gruizzli
Note: 5/5
Couverture de la série L'Odyssée d'Hakim
L'Odyssée d'Hakim

Qu'ajouter ? Réellement, qu'ajouter aux autres avis ? Que dire sur cette série qui n'ait pas déjà été dit ? Fabien Toulmé n'a ici qu'un seul objectif : humaniser les migrants, les réfugiés. Leur donner un visage, les laisser être humains à nouveau. A nos yeux. Et son objectif, il l'accomplit haut la main. Hakim, quel que soit son nom, est un visage de réfugié parmi deux cent, mille, 5 millions et demi. Ceux qui ont fui la guerre, la dictature, la violence, bientôt les effets délétères d'un climat qui se détraque. Et eux, les autres, les envahisseurs, les ennemis, nous ne les voyons plus comme humain. Cette BD est salutaire. Elle met en mot et en image leur parcours, rappelle que ces migrants étaient des familles, des patrons et des ouvriers, des amis, des frères, des pères, des proches. Qu'ils ont perdu leur vies, leur biens, leur travail, leur société, leur culture. Hakim a survécu pour en parler. Il a eu de la chance, beaucoup de chances. 3.000 d'entre eux n'ont pas survécu à la traversée l'année dernière. Des milliers d'entre eux sont refoulés hors de frontières de notre UE pour les renvoyer dans les marchands de misère qui exploitent leur argent en leur vendant de l'espoir. Cette BD, c'est une claque dans la gueule. Elle m'a arraché des larmes parfois devant des choses banales, comme cette solidarité très belle dont certains réussissent à faire preuve dans cet enfer de la migration. La bonté humaine, si simple et parfois cruciale, qui existe encore. Cette série est à lire. Elle est à offrir. Elle est à faire lire aux plus jeunes. A refaire lire aux plus vieux. Qu'ajouter ?

14/04/2025 (modifier)
Couverture de la série Et si l'amour c'était aimer ?
Et si l'amour c'était aimer ?

C'est une histoire somme toute classique d'amour, de secrets, de tromperies, de passés troubles et de rebondissements abracadabrantesques. Sandrine tombe un beau jour éperdument amoureuse du beau Michel, le musicien engagé au visage angélique arrondissant ses fins de mois en livrant des macédoines. Mais Sandrine est mariée à Henry, un brillant homme d'affaire avec qui elle vivait jusque là le parfait amour (en tout cas, la vie était une suite de surprises sans cesse renouvelées). Leur idylle parviendra-t-elle à embarquer vers les horizons majestueux de l'amour véritable, ou bien les vents de la destiné feront-ils couler leur relation avant-même de quitter port ? Mari, amant, ancien amant, ancien amant bis, ami jaloux (mais ça n'a rien a voir avec le fait qu'il n'a jamais connu son père), devront tous se montrer rusés afin de pouvoir parvenir à leur fins. Ici, comme souvent avec Fabcaro, c'est un délire absurde jouant sur le contraste d'une forme pseudo-sérieuse et d'un fond profondément débile. C'est une histoire d'amour façon telenovela, jouant sur les codes-même du genre, notamment en parodiant des moments clés de ce genre d'intrigues comme les scènes d'expositions bateaux, les passés troubles, les métaphores verbeuses et les révélations miraculeuses de fin d'histoire. Tout cet amoncellement de blagues de connivences, de personnages archétypaux profondément idiots et d'envolées lyriques qui feraient pâlir une certaine grande reporter (et future femme de médecin), ça me fait personnellement rire aux éclats à chaque relecture. Vraiment, même si je reconnais à Zaï Zaï Zaï Zaï d'être la plus aboutie des créations de Fabcaro, c'est bien cet album qui m'apparaît comme son meilleur, et de loin. Sans doute suis-je plus sensible à l'humour parodique et con typique des pastiches de telenovela.

13/04/2025 (modifier)
Couverture de la série Zaï Zaï Zaï Zaï
Zaï Zaï Zaï Zaï

Bon, l'album a reçu tant de louanges, je ne saurais pas vraiment quoi ajouter. C'est sans doute l'album le plus abouti de son auteur, celui où il a perfectionné son humour, sa forme narrative, où il s'est même essayé à un nouveau style graphique qu'il réutilisera beaucoup par la suite. C'est l'histoire d'un type lambda (l'auteur lui-même, comme toujours) qui oublie sa carte de fidélité à la caisse et va donc décider de fuir. De cet évènement tout ce qu'il y a de plus banal va se lancer une intrigue rocambolesque, parodiant road movie et thriller, jouant sur une forme sérieuse et un fond absurde, et mêlant humour con et critique social (notamment envers les médias qui enveniment les situations en brassant du vent, les artistes bourgeois profitant des drames sociaux pour faire parler d'elleux, ou encore les débats publiques qui se contentent plus souvent d'enchaîner les mots clés plutôt que de vraiment apporter des propos réfléchis). Comme dit plus haut, Fabcaro perfectionne ici ses rengaines habituelles : le regard que les autres portent sur sa profession de bédéiste, ses angoisses, ses craintes sur le monde qui l'entoure, sa vision pessimiste mais comique des comportements humains traités sous l'angle de l'absurde, des dialogues volontairement ampoulés, ... S'il faut faire découvrir l'auteur à quelqu'un, c'est sans doute l'album a conseillé (avec l'un de ces romans et l'une de ses premières BD d'anecdotes absurdes comme Le Steak Haché de Damoclès pour également voir ses autres types de créations). C'est con, c'est drôle, ça parvient à être plus qu'un simple délire absurde, ça a reçu un succès mérité, … Vraiment, que dire qui n'a pas déjà été dit ?

13/04/2025 (modifier)
Couverture de la série Les Nuits de Saturne
Les Nuits de Saturne

J'ai dévoré avec avidité cette adaptation d'un roman noir de Marcus Malte. Je ne connais pas l'œuvre d'origine mais Gomont lui fait honneur de brillante façon. J'ai été happé dès les premières planches par cette ambiance glauque que le graphisme de l'auteur retranscrit à merveille. Il y a beaucoup d'inventivité dans la poursuite de ces deux récits en parallèle des couples Clovis/ Nathalie et Clovis/Cesaria. Les sauts temporels soulignés par une très légère différence de couleurs sont introduits de manière si ingénieuse que la fluidité du récit reste parfaite. Gomont s'arrange à créer un équilibre qui fait monter l'intensité dramatique de façon similaire dans chacune des deux histoires. J'ai donc autant été passionné par l'histoire Brigade Rouge que par le road trip avec Césaria. Si Clovis est un personnage classique et attachant même dans ses actions troubles, j'ai beaucoup aimé l'opposition des personnages Nathalie/Césaria. Ces deux personnages s'inscrivent parfaitement dans les époques décrites, les années de plomb puis les années SIDA. Au milieu de ces ambiances mortifères il y a ces deux histoires d'amours improbables et inabouties car secondaires pour un Clovis aveugle. Le graphisme de Gomont est entièrement synchrone avec l'esprit du roman. Les expressions sont très bien travaillées avec un Clovis taiseux, une Nathalie fofolle et une Césaria profonde. Le final m'a bouleversé pour conclure une lecture qui m'a séduit de bout en bout. Un top pour ce genre.

12/04/2025 (modifier)
Couverture de la série Simone
Simone

C'est vraiment un super livre !! Je le conseille vraiment aux gens intéressés par la Guerre mondiale. C'est le seul livre que j'ai lu avec Irena qui m'a vraiment fait prendre conscience de ce qu'ont subi les gens pendant la guerre, à quel point ils souffraient, à quel point c'était grave. Je le déconseille au moins de 12ans car c'est violent et très triste, mais ça reste incroyable !

11/04/2025 (modifier)
Par grogro
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Rébétissa (L'Antidote)
Rébétissa (L'Antidote)

Je peux arrêter de lire des BD jusqu’à ma mort après cette plongée dans les bas-fonds du Pirée en compagnie de ces attachants Rébètes. David Prudhomme, en sortant une suite (et fin ?) à Rébétiko (je n’osais même pas en rêver), vient en effet d’accomplir un petit exploit : faire mieux que Rébétiko ! Que dire ? Par où commencer ? Rébétissa (l’antidote) m’a procuré un tel bonheur et a généré en moi des émotions si vigoureuses que je ne me sens pas du tout à la hauteur pour rédiger une critique. Peut-être par-là : j’étais l’un des musiciens, et tous à la fois. J’étais même les chanteuses, Béba ou Marika. J’ai ressenti leur colère, leur force intérieure inébranlable face à l’inéluctable. J’étais de leur combat et de toutes leurs petites combines. J’ai fumé le narguilé avec eux, j’ai voulu me battre, défendre moi aussi le café de Katina. J’ai voulu fuir, tout quitter. Et j’ai chialé comme un gosse dans les dernières pages. L’essentiel passe par le dessin dément de David Prudhomme. Dans cette version en noir et blanc, bien meilleure selon moi que la version colorisée (qui est elle-même moins réussie que pour Rébétiko, voire carrément ratée), le lecteur en prend plein les mirettes. L'écrin est magnifique. Les fonds couleur crème font ressortir le trait. C'est magnifique. Prudhomme fait preuve d’une maitrise totale des jeux d’ombre et de lumière. Le dessin s’anime, on entend penser tout haut les personnages, on voit leurs idées flotter dans l’air et se mêler à la petite fumée du haschich. A la faveur d’un regard, l’émotion éclabousse la page. Tous dansent, chantent, fument, tentent de faire bonne figure face à l’adversité, et dignes. Oui, j’insiste : on peut même les entendre penser ! Qu’est-ce qu’ils sont beaux ces personnages ! Perso, j’adore le fanfaronnant Stavros ou l’espiègle Batis, mais tous sans exception sont attachants jusque dans leurs travers. Et même les nouveaux que l’on découvre sont extrêmement soignés, à l'image de la savoureuse Katina. Le scénario prend ici un relief qui en comparaison semble à peine esquissé dans Rébétiko. Dans ce volume, la situation devient réellement tragique car l’étau de la dictature se resserre. Les personnages sont amenés à faire des choix qui les engagent totalement tant ils se retrouvent acculés, et face à la répression, toutes et tous restent dignes jusqu'au bout. On ne pouvait rêver plus beau chant du cygne. Les dialogues ne gâchent rien, même si par-ci par-là, le lecteur pointilleux pourra relever quelques futilités qui auraient pu ne pas exister pour laisser d’avantage de place au dessin. Mais franchement, vue la qualité exceptionnelle de l’ensemble, on oublie… Rébétissa s’inscrit dans la grande lignée des tragédies grecques. Mais au-delà de toutes ces considérations, ce récit saisit quelque chose du monde d’aujourd’hui. J’aimerais ne pas trop en dire afin de laisser le plaisir de la découverte, mais oui, nous sommes, Nous, collectivement, les Rébètes. Pour reprendre les paroles de l'un d'entre eux, "nous avons le malheur de n'être que ce que nous sommes, dans un monde qui ne veut plus de ce que nous sommes". J'avoue que ce sentiment de décalage s'accorde en tous points avec mon propre ressenti. A moins que ce ne soit Prudhomme lui-même qui nous exhorte à le devenir ? Fin d’un monde, fin d’une culture, mise en place d’une dictature… Mais c’est véritablement la toute fin qui saute à la gueule. Il y a dans cette dernière scène une métaphore subtile, à la fois touchante, mélancolique et effrayante... Juste pour dire comment j'ai transposé tellement le tableau est vivant... Voilà dit dans un désordre abominable tout le bien que je pense de cette BD. Bien entendu, mes centres d’intérêt personnels y sont pour quelque chose. Ma passion pour la musique, et en particulier le Blues et le personnage d’Alan Lomax (qu’on retrouve d’ailleurs un peu sous les traits du personnage de Péristéris) n’a fait que décupler mon affection pour cette histoire. Mais y a pas à tortiller : Rébétissa (l’antidote) est l’œuvre d’un grand !

11/04/2025 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5
Couverture de la série Le Démon de mamie ou la sénescence enchantée
Le Démon de mamie ou la sénescence enchantée

La vieillesse est si longue qu’il ne faut pas la commencer trop. Benoîte Groult - Ce tome contient une histoire complète qui peut être lue indépendamment de toute autre. Il s’inscrit également dans une série thématique : Le Démon de midi ou Changement d'herbage réjouit les veaux (1996), Le Démon d'après Midi... (2005), et Le Démon du soir ou la ménopause héroïque (2013). Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Florence Cestac pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-neuf pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une préface d’une page, rédigée par Albert Algoud, louant la manière dont l’autrice possède le sens du burlesque, tout en réussissant à marier le réalisme à la caricature et l’ironie à la plus vive à la bienveillance amusée. Dans un parc ou un jardin public, un groupe d’une demi-douzaine de femmes âgées papotent, alors que des enfants crient : Mamie ! Mamie ! Mamie ! Mamie ! Mamie ! Noémie se rend compte que ce sont ses petits-enfants qui l’appellent. Ces dames évoquent les différents noms qui leur ont été donnés : Mamie pour la plupart, mais aussi Mémé, Mamour, Mam, Bonne-Maman, Nona, Babou, Mamibolo (car elle est la reine des spaghettis bolognaise, et c’est tous les mercredis midi. Noémie explique que la voilà grand-mère, deux fois avec son fils. Sa fille, elle, a décidé de ne pas se reproduire : planète pourrie, trop de monde sur terre, climat qui… La demoiselle en question l’interrompt pour rappeler qu’elle préfère les filles. La grand-mère évoque alors le souvenir de la naissance du premier : la visite à la maternité, et c’est parti pour un tour du gâtisme postnatal. Les démonstrations d’affection de Noémie, et déjà les conseils des parents : ne jamais mettre le bébé sur le ventre dans son berceau (risque de morts inattendues du nourrisson), coussin pour éviter la plagiocéphalie, etc. Noémie continue en expliquant la découverte du matos exponentiel pour le jeune enfant. Au moins deux couffins. Un pour la maison, et un autre pour la poussette et la voiture. La table à langer avec tout son équipement. Le porte-bébé devant. Le porte-bébé derrière. Et l’écharpe de portage. La baignoire pliable avec son thermomètre. Plusieurs kilos de vêtements. Coussin d’allaitement, sac à langer, tire-lait, cocon, nid, couches. Tapis d’éveil, le mobile, la petite veilleuse, le doudou, l’indémodable Sophie la girafe. La tétine lumineuse, le babyphone connecté avec sa caméra. Le siège auto, le siège vélo, le lit pliant évolutif. La poussette 3 en 1, la chaise haute, le parc en bois, le lit à barreaux. Le hamac, le transat, les biberons, le chauffe-biberon, le stérilisateur. Trois tonnes de jouets et jeux divers… Pour la page : le maillot et tee-shirt anti-UV, le bob, les lunettes, la crème solaire. Les brassards, les bouées, le seau, la pelle, le râteau, les méduses. La tente, la serviette, la trousse de secours, le goûter, la gourde. Le chariot de marche, le siège suspendu, le youpala. La balancelle berceuse électrique et programmable. Puis vient le soir où on vous demande de garder le petit… Quatrième tome de cette série : après la quarantaine et le démon de midi, la cinquantaine et la ménopause, la soixantaine et l’arrivée de la retraite, voici la phase vers les soixante-dix ans, mise en scène par l’autrice. Comme dans les tomes précédents, elle opte pour une présentation en scènes courtes de trois ou quatre pages, pour aborder une situation après l’autre. Elle utilise une mise en scène qui entremêle Noémie (un avatar composite d’elle-même et de plusieurs autres femmes) en train de s’adresser aux lectrices face caméra, des suites de vignettes montrant différentes variations d’une situation donnée (par exemple les rencontres avec de nouveaux hommes) et le texte qui court de case en case, et enfin des séquences narratives plus classiques une même action se déroulant dans une succession de cases (comme la déambulation dans l’allée du parc ou le voyage en train avec deux enfants en bas âge). Le lecteur retrouve la personnalité graphique de l’autrice : des dessins descriptifs avec un degré de simplification, réaliste avec une touche d’exagération. Elle continue de rester fidèle aux gros nez pour les personnages, et aux mains à quatre doigts. Ce choix rend tous les personnages immédiatement sympathiques, et très expressifs. Impossible de résister à l’enthousiasme exubérant et sans retenue des enfants, aux réactions pas toujours mesurées qu’ils provoquent chez les adultes de tout poil, et aux marques de la vieillesse physique. Le lecteur retrouve avec plaisir et sympathie Noémie / Florence. Le choix de parler à la quasi première personne induit que l’autrice parle d’elle-même, de son expérience personnelle, et en même temps son avatar évoque différentes configurations, indiquant implicitement que la bédéaste évoque également l’expérience d’autres femmes de cette tranche d’âge, car toutes ne sont pas compatibles entre elles (elle ne peut pas à la fois être célibataire et en couple, par exemple). Comme l’indique Algoud dans sa préface, Florence Cestac a l’art et la manière de concilier des points de vue différents dans une même narration, à la fois du vécu et des ressentis très personnels, à la fois un panorama d’autres possibilités, sans toutefois verser dans le catalogue. Par exemple, lorsqu’elle évoque le club Tamalou, c’est-à-dire, la propension des personnes âgées à aborder un sujet qui les préoccupe au quotidien, leur santé, le lecteur voit des personnages énoncer leurs soucis. Lombalgie, rhumatismes articulaires, acouphènes, crise de goutte, ulcère à l’estomac, trop de cholestérol, trop de glycémie, diabète, crise de colique néphrétique, polypes colorectaux, foie gras, apnées du sommeil, cataracte, descente d’organes. Le lecteur voit plus d’une douzaine de personnages, à raison de deux par case, dans une même page, chacun avec leur expression et leur posture propres, entre résignation et douleur de fond, tous criants de vérité, regardés avec gentillesse par l’artiste. De la même manière, l’autrice passe en revue les différentes occupations possibles à cet âge de la vie : salle de gym, aquagym, marche aquatique côtière, randonnée pédestre genre les chemins de Compostelle, les sorties touristiques dites La ménopause en vadrouille, le jardinage sous l’œil amusé du paysan du coin, les jeux de société comme le scrabble, le bridge, faire de l’art comme la poterie ou la peinture, la visite d’une exposition en troupeau, la séance de cinéma en avant-première avec réu-débat après, etc. Chaque situation fait l’objet d’une à trois cases : une mise en scène qui apporte des éléments d’informations supplémentaires et souvent un regard amusé, entre réalité peu clémente, et éléments comiques. Ainsi la marche aquatique côtière (très en vogue) s’effectue sous la pluie en combinaison intégrale, et le lecteur peut remarquer un monsieur avec une pipe à la bouche évoquant Popeye. Il faut voir Noémie batailler avec ses aiguilles pour produire un tricot informe, ou encore la réaction du chef cuisinier à ce qu’elle lui présente à l’issue du cours. Le lecteur se rend compte que le sourire né dès les premières pages ne le quitte plus tout du long. Il repense à l’introduction et partage le jugement de son auteur. Florence Cestac sait manier le burlesque avec élégance et dextérité, des touches de bouffonnerie outrée : la quantité de régurgitation d’un nouveau-né, ses cris inextinguibles et perçants, sa façon de recracher la nourriture en la projetant partout, la surexcitation de ces dames en évoquant bruyamment leurs frasques passées autour d’un verre au café (pour la plus grande exaspération des plus jeunes), la difficulté de l’effort physique pour monsieur en plein acte sexuel, Noémie en tenue paramilitaire arcboutée à sa porte blindée en pleine crise de délire de persécution, etc. Ces moments sont imparables car elle sait marier le réalisme à la caricature, ses idiosyncrasies de dessin gommant tout risque de hiatus entre ces deux registres. Et puis, elle fait preuve d’une grande empathie, pour les seniors encore plus âgés ayant perdu une partie de leurs moyens soit physiques, soit mentaux, et pour chaque individu devenu sénile. Le lecteur se retrouve à verser une larme alors qu’une dame étreint Noémie, par gratitude dans le cadre de la distribution de denrées alimentaires. Au fil des situations et des facettes de la vieillesse mises en scène, le lecteur ressent l’honnêteté de cette présentation, les différentes facettes de cette réalité, les différentes circonstances en fonction de sa situation de famille, de santé. Il se sent réconforté par les différents personnages, comprenant que cette sensation qui le rassérène provient du regard avec lequel l’autrice les considère, avec bienveillance. Elle montre chaque individu sans fard, avec ses défauts, avec la distance qui s’installe avec l’âge, par exemple dans les relations amoureuses, aussi bien sentimentales que physiques. Il ressent également l’acceptation de l’autrice quant aux évolutions qui accompagnent cet âge. Cela produit un effet bien différent de la résignation. Il repense à cette notion de temps additionnel, selon la formule de Christian Boltanski (1944-2021), artiste plasticien français. La mort devenant une perspective de plus en plus tangible, les années se condensent, la forces des intentions aussi, le temps additionnel a une intensité bien différente. La perspective de découvrir une bande dessinée parlant de la vieillesse peut doucher l’enthousiasme du lecteur, d’autant que la couverture annonce des aspects peu reluisants du grand âge. D’un autre côté, la verve de Florence Cestac fait des merveilles à chaque fois, aussi bien dans les observations, les situations et les dialogues, que dans les dessins avec un sens formidable du burlesque. Elle parle aussi bien des pertes successives de toute nature, que de la capacité de l’individu à s’y adapter, à parvenir à l’acceptation, et à profiter de ce temps additionnel. Ravigotant et rassénérant.

10/04/2025 (modifier)
Par Ro
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série De pierre et d'os
De pierre et d'os

Dans ces lieux coupés du monde, un univers à part fait de glace, de neige et de roc, il est impossible de préciser une date... sans doute quelque part au 19e siècle. Il fait nuit, toute la famille dort sous l'abri de leur grand igloo quand Uqsuralik se lève et sort pour constater qu'elle a ses premières règles. Au même moment, la mer se déchaine et brise la banquise, séparant la jeune femme de sa famille qui part à la dérive sur la glace. Son père a tout juste le temps de lui lancer une peau d'ours et un harpon qui malheureusement se casse à l'impact. Uqsuralik n'a plus que cela et la compagnie d'un petit groupe des chiens de traineau de sa famille pour survivre dans l'hiver qui est encore loin de se terminer. C'est le début d'un périple pour la survie puis pour son existence elle-même de cette femme inuite que l'on va suivre sur les nombreuses années durant lesquelles elle nous fera découvrir la rudesse du quotidien dans le grand Nord, face aux éléments, face aux hommes et au destin. Et à travers elle, nous découvrirons la culture Inuite, en particulier ses mythes shamaniques qui font partie intégrante de leur façon d'agir et de penser, en accord avec la Nature et les esprits. De pierre et d'os est l'adaptation d'un roman de Bérengère Cournut, autrice dont les multiples oeuvres se focalisent souvent sur les peuples rares du monde, et leur rapport à la nature et à la spiritualité. Bien documentée, elle fait revivre de l'intérieur la culture et les traditions inuites, et nous entraine dans le conte d'une vie entière, faite de danger et d'épreuves, mais aussi de soulagements, de bonheur, d'amour, et d'un fort rapport au shamanisme et aux esprits. Jean-Paul Krassinsky met le récit en image dans un style à l'aquarelle empreint de beauté, de réalisme et d'onirisme. Le format presque carré de l'album permet des planches qui sortent des sentiers battus, emplies d'ambiance, de décors de glace, de neige et de nuit, mais aussi de réconfort et de la chaleur des abris humains. Sa manière semi-réaliste de dessiner les humains apporte une touche de légèreté qui contrebalance l'austérité du récit et rend plus amène et fluide la lecture, l'éloignant d'un documentaire aride. Il y a une vraie intensité dans ces planches. C'est une plongée dépaysante dans un univers visuel qui rend parfaitement hommage à la beauté cruelle de l'Arctique et au monde Inuit et à sa culture. L'album est long, son contenu souvent cruel et malheureux, mais c'est aussi le récit d'une vie, de la vie en général, avec d'innombrables moments de beauté, de bonheur simple malgré la tourmente, de force et d'émotion. Le personnage d'Uqsuralik est particulièrement judicieux car c'est à la fois une femme faible face aux éléments et à la volonté des hommes mauvais, mais aussi une personne intelligente, bonne chasseuse grâce à l'enseignement de son père, très consciente du monde qui l'entoure et de ses légendes, et compensant ses faiblesses par de la méfiance, de la méthode et beaucoup de courage et de volonté. On s'attache à elle et à travers elle à son peuple et à son monde, avec l'envie qu'elle trouve enfin le bonheur, pour elle et la famille qu'elle se construit. J'ai été proprement transporté par ce récit, intense et beau, exotique et instructif. C'est le récit d'un parcours humain, avec des émotions fortes et qui ont su me toucher, voire me mettre la larme à l'œil, larme de bonheur comme d'amertume. Et d'ailleurs, j'aurais presque préféré que le récit s'arrête avec son épilogue car cette fin là était à mes yeux bien plus émouvante que les quelques pages d'épilogue qui la suivent. C'est ma BD de l'année 2025 jusqu'à présent !

07/04/2025 (modifier)
Par Présence
Note: 5/5 Coups de coeur expiré
Couverture de la série Les Variations d'Orsay
Les Variations d'Orsay

Personne ne peut survivre aux tableaux. Eux, sont éternels. - Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, focalisée sur le musée d’Orsay. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Manuele Fior, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte soixante-quatre pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier de quatre pages recensant les onze principales œuvres mises en scène dans l’ouvrage : le Métropolitain (1901) par Hector Guimard, Banquette de fumoir (1897) par Guimard, La gare Saint-Lazare (1877) par Claude Monet, la gare d’Orsay (construite entre 1901 et 1925), La charmeuse de serpents (1907) par Henri Rousseau, Repasseuses (entre 1884 et 1886) par Edgar Degas, Sémiramis construisant Babylone (1861) par Degas, Portrait de l’artiste au Christ jaune (1890-91) par Paul Gauguin, Romains de la décadence (1847) par Thomas Couture, La Source (1856) par Jean Auguste Dominique Ingres, Une moderne Olympia (1873-74) par Paul Cézanne. En 1900, Gisèle sort en courant de la station de métro appelée Le Début, avec son habillage de Hector Guimard, en appelant son amie Odile. Elle pénètre dans la gare d’Orsay, en continuant à se demander où son trouve son amie. Enfin elle la repère : Odile et Gisèle tombent dans les bras l’une de l’autre, la première souhaitant un bon anniversaire à la seconde. Cette dernière fait le constat qu’il aura fallu attendre l’exposition universelle de 1900 pour faire quitter sa campagne à la première. Elles sortent, prêtes à visiter Paris, tout en estimant que la gare qu’elles quittent est la plus belle de France. Au temps présent, les visiteurs déambulent dans le musée d’Orsay, écoutant leur audioguide. L’un évoque l’architecte italienne Gae Aulenti qui a été désigné en 1980 pour transformer le musée. Un autre présente Rousseau, peintre autodidacte et naïf qui n’a que très peu voyagé. Le commentaire continue : La plupart de ses jungles ont été réalisées au muséum national d’histoire naturelle et dans la grande serre du jardin des Plantes. Pourtant, dans cette Charmeuse de serpents, tout est nouveau. Le sujet d’abord. Une Ève noire, dans éden inquiétant… La gardienne assise à côté du tableau interpelle le visiteur, en lui rappelant de ne pas se tenir trop près du tableau. Elle explique qu’il s’agit d’une œuvre très fragile. Devant la grimace du visiteur, elle ajoute que ce n’est pas elle qui fait les règles. Il s’en va agacé. La gardienne lit la notice : Une asymétrie novatrice figée dans un étrange silence, La charmeuse de serpents annonce les rêves surréalistes à venir. En son for intérieur, elle se dit que ce tableau est trop moche, qu’on dirait la peinture d’un gamin de quatre ans. Elle ferme les yeux, et dans son esprit, une cigogne s’envole au-dessus d’une large étendue d’eau calme. Après avoir volé à l’horizontal, elle s’élève dans les airs. Assise sur un fauteuil devant le lac paisible, une femme noire se parle à elle-même. Elle est la gardienne de ce musée. Et elle connaît ce lieu depuis longtemps. Les œuvres, les coulisses, les passages interdits au public. Les codes de sécurité. Surtout, elle connait les artistes. Ils l’aiment tous. Ils sont tous à ses pieds. Henri. Claude. Auguste. Paul. Edmond. Edgar. Voici une bande dessinée estampillée Musée d’Orsay, publiée par Futuropolis, dans le cadre d’un partenariat avec cet établissement qui comprend également L'Art d'en bas au musée d'Orsay: La fantastique collection Hippolyte de L'Apnée (2016) de Plonk & Replonk, Les Disparues d'Orsay (2017) de Stéphane Levallois, Moderne Olympia (2020) de Catherine Meurisse. L’horizon d’attente du lecteur comprend donc une déclaration d’amour à ce musée. L’auteur tient cette promesse. Il cite et incorpore les œuvres citées ci-dessus. Il met en scène des artistes, essentiellement du courant impressionniste : Edgar Degas (1834-1917), Auguste Renoir (1841-1919), Camille Pissarro (1830-1903), Berthe Morisot (1841-1895), Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867). Il met également en scène Paul Valéry (1871-1945). Il montre quelques aspects du bâtiment du musée, évoquant sa fonction de gare, et le représentant dans sa fonction de musée. Lors d’une séquence de quatre pages, le lecteur accompagne un personnage qui descend à la chaufferie, située dans le sous-sol, puis dans les réserves qui contiennent de nombreux dessins. Les images appartiennent à un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification, la mise en couleurs venant donner de la consistance aux éléments représentés. En découvrant le début, le lecteur n’est pas trop sûr du mode d’hommage dans lequel l’auteur va se situer. Indéniablement, le bédéiste connaît le musée et il affiche une préférence pour certaines œuvres. En particulier pendant plusieurs pages, son personnage central est Edgar Degas (1834-1917). La narration visuelle se révèle être assez sophistiquée, s’adaptant à la nature de chaque scène, capable de restituer l’apparence de personnages connus, de tableaux de maître et de l’architecture du musée. En fonction de sa familiarité avec eux, le lecteur peut apprécier la ressemblance d’artistes tels que Degas, Ingres, ou encore Pissarro, Renoir et Berthe Morisot, dans dessins dépourvus de trais de contour, évoquant une technique ressemblant à du crayon gras. En fonction du moment et de leurs occupations, le dessinateur peut se focaliser sur le visage des personnages en plan poitrine ou en gros plan s’ils sont en train de discuter assis ou attablés, ou bien en train de vaquer à leurs occupations. Le lecteur apprécie leur expressivité et leur naturel, sans exagération de leurs expressions. Il se rend compte que l’air de rien l’artiste sait capturer des moments fugaces ou faire ressortir un geste particulier : un homme avec l’audioguide à l’oreille, la légère lassitude de la gardienne toujours confrontée aux mêmes comportements et effectuant les mêmes rappels, un personnage jouant du pipeau, un homme paressant au lit, une jeune femme morte dans son lit après une intoxication avec un mélange d’opium et de térébenthine, le regard condescendant d’un bourgeois raillant le manque de talent d’un artiste impressionniste, un vif direct du droit, un homme mordant une femme à la cheville, Gauguin montrant ses plaies aux pieds, ou encore une jeune femme allongée vêtue uniquement de bas serrant une panthère noire contre elle, etc. Dans un premier temps, il est possible que le lecteur ne discerne pas le fil directeur du récit. D’une séquence à l’autre, l’auteur passe des visiteurs du musée au temps présent, au tableau de la Charmeuse de serpents, au personnage central de ce tableau qui soliloque au profit du lecteur, à Degas rendant visite à Ingres, au tableau Sémiramis construisant Babylone, à la femme de ménage d’Ingres qui lui présente sa fille qui va servir de modèle à La Source, à une discussion dans un café entre Degas, Renoir, Pissarro et Morisot, puis au premier salon des Impressionnistes, pour déambuler ensuite dans les sous-sols du musée. Le lecteur détecte deux personnages principaux : Edgar Degas et la Charmeuse de serpents. Il constate que l’auteur accorde une importance primordiale aux Impressionnistes, avec une poignée de cases s’inspirant de leurs toiles : par exemple Impression, soleil levant, (1872) de Claude Monet (1840-1926), ou encore le portrait de Berthe Morisot au bouquet de violettes (1872) d’Édouard Manet. Il consacre une séquence également à la Première exposition des peintres impressionnistes (1874), avec une bagarre entre des visiteurs et des artistes. Il revient sur l’appellation même de ce mouvement : Impressionnistes pour les dénigrer, Indépendants pour Degas, Intransigeants pour les autres peintres. Il rappelle les propos insultants proférés à l’encontre de leurs œuvres par les visiteurs, ainsi que l’hétérogénéité des différentes toiles produites sous cette appellation, montrant aussi la sculpture La petite danseuse de 14 ans, de Degas. L’autre personnage principal surprend : il s’agit de la Charmeuse de serpents, du tableau du même nom du douanier Rousseau (Henri Rousseau, 1844-1910), représentant majeur de l’art naïf. Celle-ci annonce être la gardienne du musée. Elle assure la transition en indiquant qu’il est temps pour Edgar (Degas) de se lever. Elle revient à plusieurs reprises dans le récit. Tout d’abord pour des considérations sur la postérité de ces tableaux, contrastant avec le caractère mortel des artistes : Ces pauvres embobinés, célébrés, ridiculisés, ou bien ignorés de leur vivant, à présent empaillés dans les salles, ils sont devenus une attraction mondiale. Plus loin, elle se promène dans les sous-sols du musée pour mettre en évidence la fragilité des œuvres (obligation de la régulation de la température avec une variation inférieure à trois degrés), en la rapprochant aux souffrances physiques endurées par les artistes. Enfin, elle évoque la fin des maîtres et de l’art, des œuvres, des expositions et des salons, la fin des catalogues, des souvenirs et des audioguides. Elle établit que personne ne peut survivre aux tableaux, et que, eux, sont éternels. Insupportable n’est-ce pas ? Visuellement, un visiteur contemple un tableau de Degas : Sémiramis construisant Babylone, induisant un parallèle entre cette œuvre et la construction du musée d’Orsay, ainsi que sa fonction. Chanter les louanges d’un musée et mettre en scène l’importance que ce lieu et les œuvres qu’il abrite ont pu avoir sur sa propre vocation artistique et sa propre pratique : Manuele Fior se prête au jeu, avec une vraie personnalité. Ces images rendent hommage aux œuvres et à l’ambiance du musée, avec sensibilité, sur la base de choix clairs, les Impressionnistes et le Douanier Rousseau. La narration semble papillonner d’une scène à une autre, agréables pouvant sembler arbitraires dans un premier temps. Progressivement il apparaît que l’ouvrage est construit pour développer deux thèmes : l’impressionnisme, et la pérennité des œuvres d’art. Enchanteur et troublant.

05/04/2025 (modifier)